Confié à François Bayrou, le Haut-commissariat au plan aurait pu « profiter » de la crise… Mais il aurait fallu pour cela que nos dirigeants ne s’adonnent plus à leur schizophrénie associant croissance et transition écologique.


Ainsi, le commissariat au Plan ressuscite. Les réactions de presque tous les responsables politiques, en dehors de la majorité, comme celles de la plupart des journalistes et chroniqueurs économiques vont du scepticisme à l’ironie méprisante. Cette institution serait ringarde et marquée au sceau de l’opprobre de l’ancien monde.  Il est vrai que l’annonce du responsable politique qui en aura la direction ne dit pas grand-chose sur l’essentiel, à savoir comment s’organiseront les instances de discussion entre les acteurs économiques, politiques, et les forces vives de la nation. Pire : cela accrédite l’interprétation en termes de manœuvre politique de rééquilibrage et de renforcement de la majorité.

Pourtant, le changement de cap qu’impose la gravité de la crise multidimensionnelle que subit le monde ne peut se passer d’institutions puissantes éclairant l’avenir, et préparant de  nouvelles orientations économiques, sociales et culturelles pour le long terme. Jean Monnet voulait absolument reconstruire un monde différent de celui dont sa génération avait hérité. Cette volonté devrait être encore bien plus forte aujourd’hui. Or, l’inexistence de telles institutions compromet gravement les choix qui sont opérés actuellement : le plan de relance qui vient d’être décidé ne concerne que les deux années à venir, et, malgré les trente milliards d’euros affectés à la transition écologique, tout laisse à penser que la logique de notre développement ne sera pas remise en cause(1).

Le retour du commissariat au Plan

Puisqu’il est question de commissariat au Plan, abandonnons-nous à une fiction : qu’aurait-il pu se passer s’il existait aujourd’hui, et qu’il était encore missionné de « l’ardente obligation » que lui assignait le Général de Gaulle, avant l’abandon généralisé de nos destins aux aléas du marché, à la fin du siècle précédent ? Des instances de planification vraiment responsables auraient probablement incité le gouvernement à concocter non un plan de relance, mais au contraire un plan de ralentissement…

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Les conjoncturistes s’accordent pour prévoir une récession d’environ 10% de notre PIB cette année. Le gouvernement s’est donné comme objectif de retrouver dès 2022 le niveau d’avant la crise, et attend tout d’un retour de la croissance. Cette croissance est posée comme indispensable au financement des mutations économiques, et notamment des économies d’énergie qui s’imposent. Mais cela engendre une énorme contradiction avec les transformations qui seraient en fait indispensables ; à tel point qu’on est tenté de parler  de schizophrénie de nos responsables. C’est à une sorte de fuite en avant qu’on nous invite, qui va générer de nouveaux problèmes au fur et à mesure que les anciens seront plus ou moins solutionnés, comme le montre Antoine de Ravignan dans l’article déjà cité.

C’est tout notre système de développement qu’il faut reconsidérer, en organisant dans le long temps, la réduction du temps de travail en même temps que la promotion d’autres activités individuellement et collectivement bien plus épanouissantes

Ce commissariat au Plan imaginaire aurait au contraire préconisé de restructurer notre économie, et de préparer notre société à un autre mode de développement, en prenant acte de ce fléchissement de 10%. Transformer la crise en opportunité, n’est-ce pas  ce que nos gouvernants, et beaucoup d’autres personnalités avaient annoncé ? En observant les statistiques, avec un calcul élémentaire, on constate que 10% en moins, cela nous ramène, en niveau de richesse par habitant, à l’année 2000, au tout début de notre siècle. Notre pays était-il alors dans le dénuement ? Étions-nous si malheureux ? C’était au contraire l’optimisme qui l’emportait, autour du premier ministre d’alors, Lionel Jospin, encensé par beaucoup aujourd’hui. Le choix de s’orienter vers une réduction du temps de travail, avec les 35 heures, contribuait de façon significative à une réduction du chômage, en dépit des critiques rageuses et souvent peu pertinentes que cette mesure a provoquées depuis, de façon récurrente.  C’est d’une orientation comparable dont nous aurions besoin aujourd’hui.

Passons aux 15 heures par semaine

Or, c’est au contraire sur la croissance que le plan de relance d’aujourd’hui repose pour réduire le chômage. L’idée d’une réduction du temps de travail n’est plus évoquée, même par certains de ses partisans d’antan. Pourtant, d’une part, en faisant le tri entre les objets dont nous avons vraiment besoin, et ceux qui ne sont qu’imposés par des techniques publicitaires de création de l’addiction, et d’autre part, en faisant le tri entre les travaux vraiment utiles et ceux qui justement n’ont pour fonction que de consolider ce système économique aliénant, cela serait parfaitement possible. En 1930, John Maynard Keynes prédisait qu’avant la fin du siècle il serait possible, grâce aux progrès de la technologie, de travailler 15 heures par semaine. Hélas, la réduction de la semaine à 27 heures, mesure qui allait en ce sens, a été la seule que la Convention citoyenne pour le climat n’a  pas voté, dans sa cession finale. (Au grand soulagement général de la plupart des commentateurs de tout bord, qui l’ont même souvent qualifiée de « stupide », ou gratifiée d’appréciations équivalentes).

François Bayrou, pressenti pour devenir Haut commissaire au Plan. Auteurs : QUENTIN TOP/SIPA; Numéro de reportage : 00958193_000004
François Bayrou, Haut commissaire au Plan. Auteurs : QUENTIN TOP/SIPA; Numéro de reportage : 00958193_000004

C’est donc bien l’ancien « nouveau monde » qui l’emporte. La fuite en avant dans les nouvelles technologies de la communication va continuer. Les fréquences de la 5G vont être distribuées, malgré la demande de moratoire de la Convention citoyenne, relayée par la pétition toute récente de 68 élus écologistes et de gauche. Non seulement les demandes de régulation de la publicité de la même Convention citoyenne seront ignorées, mais des horizons nouveaux seront ouverts à cette calamité : ainsi le gouvernement vient-il de permettre aux télévisions les premières formes de publicités ciblées, ce qui constitue un grand pas en avant vers un renforcement de  l’aliénation des consommateurs. Le goût des paris et des jeux d’argent continuera à abrutir nombre de nos concitoyens, le groupe Barrière ayant – par exemple – décidé de se lancer dans les jeux en ligne avec une «plateforme dédiée dans un premier temps aux paris sportifs, puis à terme aux paris hippiques et au poker».

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Un vrai commissariat au plan aurait peut-être pu inspirer les mesures révolutionnaires que la raison impose(2). Celui qui se met en place – il est déjà bien tard – n’en aura sûrement pas les moyens. C’est tout notre système de développement qu’il faut reconsidérer, en organisant dans le long temps, la réduction du temps de travail en même temps que la promotion d’autres activités individuellement et collectivement bien plus épanouissantes que la consommation effrénée et la régression autiste devant les petits ou grands écrans.

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