Le Temps Gagné, l’autofiction de Raphaël Enthoven, fait scandale. Mais le lecteur peut aussi la voir comme un règlement de compte littéraire à visée pacificatrice!


En 2014, j’étais l’un des rares à défendre publiquement Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler. Dans un mouvement symétrique, je voudrais défendre le roman autobiographique de Raphaël Enthoven, Le Temps Gagné, qui est tout aussi injustement critiqué, d’ailleurs à coups d’arguments similaires. Je ne connais personnellement ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs ; je voudrais tout simplement défendre le genre littéraire du règlement de compte.

Pas de malaise pour moi

Que reproche-t-on au plus médiatique philosophe de France ? Tout d’abord, de dresser un portrait au vitriol de membres de sa famille, en premier lieu de son beau-père et de son ex-femme. La belle affaire ! Bien d’autres romans autobiographiques, pourtant bien plus cinglants, sont quant à eux encensés par la critique. Nul ne reprocha par exemple à Edouard Louis son impitoyable critique des classes populaire dans En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014). Peut-être parce que l’on tolère plus facilement les critiques adressées à de modestes anonymes que celles visant des célébrités de Saint-Germain-des-Prés.

Ce n’est pas parce que Raphaël Enthoven a été rudoyé ou déçu par des gens connus qu’on devrait lui retirer le droit à la parole. Au contraire : il ferraille à armes égales avec des personnes (l’éditrice et écrivaine romancière Justine Lévy ; l’éditeur, écrivain et journaliste Jean-Paul Enthoven ; le philosophe Bernard-Henri Lévy ; le psychanalyste Isi Beller) qui ont la langue, la plume et l’accès médiatique pour se défendre. Je ne ressens donc pas le malaise que me procure le livre d’Edouard Louis, pour reprendre cet exemple, quand il étrille des gens qui n’ont pas forcément les mots et encore moins l’accès aux médias pour faire entendre leur part de l’histoire.

Critiques et lecteurs lambda reprochent ensuite à Raphaël Enthoven son indécence en raison des pans intimes de son entourage qu’il révèle. Quelle tartufferie ! C’est comme si des acheteurs de revues pornographiques s’indignaient devant la nudité des photos ! Si ce roman ne faisait pas écho à des personnes célèbres, il se vendrait bien moins.

Pages scabreuses

On reproche tout particulièrement à l’auteur de verser dans le côté scatologique de la vie quand il décrit le mode de défécation de son ancienne épouse qui cherchait à éviter les gros « plouf ! » dans une tentative belle mais perdue d’avance de préserver le glamour de la vie à deux. « Ça ne se dit pas ! » s’écrient les lecteurs qui, nostalgiques de leur enfance, voudraient que les romans, à l’instar des contes de fée, se contentent d’un « ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants ». Je crois, au contraire, que c’est véritablement au moment où le roman capte la vie quotidienne qu’il devient intéressant : c’est là que se démarque le bon romancier (ou le bon sociologue qui sont parfois les mêmes). En outre, il n’y a rien d’humiliant à relater ce petit détail fécal ; il est au contraire touchant d’observer que le silence de son ancienne femme aux toilettes était un véritable acte d’amour.

On aurait pu comprendre les contempteurs de ce roman si l’auteur-narrateur ne cherchait qu’à appuyer sur la tête d’autrui pour se rehausser et se donner le beau rôle. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit. Raphaël Enthoven se dépeint volontiers en petit con manipulateur. Il va jusqu’à avouer qu’il mentait à ses conquêtes en se prétendant stérile afin d’acquérir le droit de leur faire l’amour sans préservatif ; aveu qui pourrait lui valoir la vindicte de nombreuses féministes. De même, il ne cherche pas à s’épargner les coups. Quand il raconte le jour où il s’est découvert beau garçon, il donne la joue droite et la joue gauche pour se faire battre.

Une revanche gaie vaut mieux que les passions tristes

Ce roman tranche avec son époque car l’auteur évite deux écueils : dire, d’un côté, que tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ; et chercher, de l’autre, à faire pleurer dans les chaumières en se faisant passer pour une pauvre petite victime. Raphaël Enthoven avait déjà tranché avec son époque en refusant de saisir les tribunaux quand son ex-femme, Justine Lévy, l’avait étrillé dans son roman Rien de grave (Stock, 2004). La vengeance est un plat qui se mange froid, dit le proverbe. Le règlement de compte littéraire en est une forme suprême car il consiste moins à faire preuve de méchanceté qu’à mettre les points sur les i et à partager cette autoréparation avec style et gourmandise… et avec ses lecteurs. Celui qui glisse une peau de banane pour faire chuter son voisin a ceci de généreux de faire rire les passants. Une revanche gaie vaut mieux que les passions tristes.

En préférant répondre à ce livre (ainsi qu’aux baffes de son enfance et à la déception des adultes) par un roman, Raphaël Enthoven illustre le processus de civilisation décrit par le sociologue Norbert Elias. L’histoire se caractérise par un processus séculaire de pacification des mœurs, de contrôle de soi, de domestication des instincts. Nous ne nous battons plus en duel à la moindre offense ; nous répondons avec plus de panache par un bon mot. Ou un gros roman en guise de solde de tout compte.

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