(Photo : SIPA.00728176_000028)

Avec un nom à coucher dehors, comme dirait Alain Finkielkraut, le leader du parti « Razem » (« Ensemble » en polonais), Adrian Zandberg, a réussi à semer une joyeuse pagaille dans le paysage politique polonais. On se demande ce que tout cela aurait donné s’il s’appelait simplement Kowalski et arborait une paire de moustaches au lieu d’une si peu catholique barbe, rousse de surcroît. Enfin, le mot « leader » serait à prendre entre guillemets parce que le parti se défend d’en avoir un, tout comme il récuse le moindre penchant pour le folklore gauchiste. Il reste que Zandberg représente dans les médias -non sans succès- le jeune parti de la gauche alternative rassemblée derrière le slogan « Une autre politique est possible » et qu’il lui est arrivé de commettre l’impair de se montrer en public dans un t-shirt à l’effigie de Karl Marx. Qu’il le veuille ou non, Adrian Zandberg incarne donc à présent le visage d’une gauche « antisystème », non seulement vierge d’un point de vue historique, autrement dit dépourvue d’une quelconque filiation avec le parti post-communiste, mais carrément hostile à celui-ci, qu’il juge compromis par des années d’accès illimité au râtelier du pouvoir. Une aversion irraisonnée selon certains commentateurs, étant donné que la sclérosée gauche post-communiste n’est plus dans la course depuis dix ans.

 Antipopuliste antisystème

Pour l’essentiel, la stratégie de « Razem » s’appuie toutefois sur un programme réaliste, antipopuliste et prodigieusement fédérateur. Enregistré seulement en mai 2015, pour permettre à ses dirigeants de se présenter aux élections législatives de novembre, « Razem » a pris d’entrée de jeu une décision audacieuse : fuir les alliances avec les autres partis de gauche. Pas question de se mêler aux Verts, certes bien ancrés dans la scène politique, mais jugés insuffisamment compatibles sur les questions économiques. « Comment les Verts pensent-ils convaincre les mineurs de Silésie qu’ils sont de leur côté ? », assène Marcelina Zawisza, le numéro deux de « Razem », originaire d’une région qui faisait autrefois la fierté du régime communiste, pour finir par partager le sort du Nord-Pas-de-Calais avec ses industries moribondes. Impossible non plus de faire front commun avec le Mouvement de la Justice sociale (RSS), dont l’électorat recruté parmi les Polonais les plus pauvres épouvante la classe moyenne. « Nous ne pouvons pas faire de promesses de changement, et marcher main dans la main avec des partis qui ont déçu », argue Zandberg. Le prix à payer pour cette aspiration à l’autonomie n’est-il pas cependant trop fort ? Aucun parti de gauche ne dispose d’une représentation au parlement polonais, dominé par les conservateurs de Droit et Justice. A en croire les affranchis de « Razem », l’enjeu se situe ailleurs : « Dès le début, nous avons dit que nous n’arriverions pas à entrer au parlement avec un score inférieur à 30%. Mais nous avons franchi un premier pas- désormais existe en Pologne un parti de gauche dont on n’a pas honte ».

Des jeunes aux comportements de vieux

Plébiscité par 3,62% des Polonais, « Razem » a pu bénéficier d’une subvention du budget de l’Etat, à hauteur de plus de 700 000 euros, une somme astronomique pour un parti qui siège dans un petit appartement du quartier populaire de Varsovie. Zandberg jure qu’il ne gaspillera pas cet argent à payer des instituts d’opinion publique : « Certes, nous aimerions savoir ce que pensent nos électeurs de la représentation des intérêts des travailleurs dans le secteur privé, frappé par la désyndicalisation de masse. Seulement, le plus souvent c’est le travail de terrain qui apporte les vraies réponses, pas les sondages. ». À la fois charismatique et méthodique, orateur éloquent et idéaliste pragmatique, Adrian Zandberg écarte également l’hypothèse de « coller au centre » à l’exception d’alliances de courte durée dans un but bien précis : « Nous n’avons pas de problème pour défendre la démocratie avec les libéraux. En revanche, il nous paraît plus problématique quand un parti de gauche devient un assaisonnement rouge de la politique libérale. ». De quelle façon « Razem » envisage-t-il alors de peser sur les décisions de l’actuel parlement « davantage influencé par le Business Center Club que par les travailleurs, lors des votes des lois sociales » ? Avec un enthousiasme mesuré, on évoque dans les rangs du parti la mobilisation de ses membres et sympathisants, issus de diverses ONG, aguerris dans l’organisation de manifestations ou autres signatures de pétitions. « Nous voulons ressusciter une culture de révolte et de lutte pour nos propres droits », insiste Marcelina Zawisza. Pari osé dans une Pologne où les jeunes ont les comportements électoraux des vieux et cherchent en premier lieu à retrouver une fierté nationale.

La révolte des trentenaires

Né il y a 37 ans au Danemark où ses parents avaient émigré à la fin des années 1960, pour rentrer au pays juste avant la chute du régime communiste, Adrian Zandberg compte surfer sur la politisation de la génération des trentenaires, enfants perdus de la transformation libérale dont ils ont surtout connu un chômage à deux chiffres. « Nous nous adressons à ces jeunes qui ont cru au mythe libéral une décennie plus tôt-déclare-t-il. Malgré qu’ils gagnaient des salaires de misère, ils se voyaient en futurs millionnaires momentanément paupérisés. Aujourd’hui ils constatent en être au même point, travailler avec des contrats précaires, en dessous de leurs qualifications, sans aucune protection sociale ni moyen de profiter des services publics dont ont pu naturellement bénéficier leurs parents. Maintenant ils savent qu’ils ne s’en sortiront pas seuls et que ce n’est pas forcément de leur faute s’ils ont perdu. ». Le problème ? C’est Droit et Justice qui a raflé les voix des laissés-pour-compte, y compris trentenaires, conquis par la promesse électorale phare du parti de Jaroslaw Kaczynski, d’accorder une aide de 500 zloty (environ 115 euros) à chaque famille polonaise dès la naissance d’un deuxième enfant. Certes, pour l’instant les biberons des nourrissons polonais ne se remplissent pas grâce à ce coup de pouce dont on ne parvient pas au sommet du pouvoir à déterminer le quand de la mise en service. Zandberg a quatre ans devant lui pour convaincre que la crise démographique en Pologne ne sera pas résolue à la faveur d’un mirage de 500 zloty, mais au moyen de la réorganisation du système du travail. Peu attrayant parce que visant une restructuration du marché du travail à long terme, son programme social inspiré par le modèle scandinave suscitera-il l’adhésion des masses ? Nul ne peut l’exclure à priori dans la mesure où il s’accompagne d’un éventail de revendications plus racoleuses comme l’introduction d’une semaine de 35 heures, l’augmentation du salaire minimal, l’interdiction des expulsions sans relogement ou encore la baisse de la rémunération des députés à trois fois le salaire minimum. « Les gens ont peur de s’engager dans la vie politique parce que si cela ne plait pas à leurs employeurs, ils risqueraient de perdre leurs moyens de subsistance. Ce n’est pas par hasard que nous avons une surreprésentation effrayante d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs au Parlement. Pour la majorité des Polonais trois fois le salaire minimum est un excellent salaire. Aujourd’hui nous avons des députés qui se comportent comme s’ils décidaient de la vie des fourmis sur une autre planète », explique Zandberg.

S’inspirer de Podemos ?

Marié, père de deux enfants, le leader officieux de « Razem » reconnaît gagner correctement sa vie, multipliant les contrats dans les écoles supérieures où il enseigne, bardé de son titre de docteur en histoire. Ses anciens camarades des Jeunes Socialistes -un mouvement fondé en 2005 par les désenchantés de la gauche parlementaire- le décrivent comme une sorte d’éminence grise, de pédagogue infatigable, capable d’imposer son opinion à force d’arguments parfois très techniques. Zandberg serait-il le digne héritier de Tadeusz Mazowiecki, le premier Premier ministre non-communiste polonais issu de l’opposition démocratique et qui a opposé sa « force tranquille » à la bruyante muflerie de Lech Walesa ? Il semblerait que le principal intéressé s’en soucie peu. Son inspiration vient d’ailleurs : « Nous devons observer attentivement la façon dont Podemos communique avec ses électeurs, qui se fichent pas mal des blessures du franquisme. Il faut que nous parvenions au même résultat en Pologne, que nous arrêtions de nous focaliser sur la sphère symbolique ». En attendant, la caution morale qu’avait accordé au futur leader de « Razem » Jacek Kuron, figure légendaire de Solidarnosc disparue en 2004, en cosignant avec lui un texte sur le déficit démocratique en Pologne, rassure nombre de nostalgiques d’une époque où les chauffeurs de bus faisaient grève pour défendre les droits des infirmières sous-payées.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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