Pour affirmer que la PMA pour toutes ne dépasse en rien le champ d’intervention légitime de la médecine, le philosophe Raphaël Enthoven affirmait dernièrement dans nos colonnes que la PMA ne contredit pas la nature, mais qu’elle l’imite. Notre médecin apporte quelques nuances à cette argumentation.


En tant que fidèle lecteur de Causeur, mais aussi en tant que citoyen, j’ai lu avec la plus extrême attention l’admirable entretien de Raphaël Enthoven et Daoud Boughezala. J’ai profondément apprécié le souci qu’a manifesté le philosophe d’extraire la question de la « PMA pour toutes » du champ du débat éthique.

Depuis que nous vivons en République, il faut l’admettre, le droit ne tient plus sa source en effet dans une quelconque morale transcendante et immuable, mais uniquement dans l’expression démocratique de la volonté populaire. La preuve en est que ce droit, sur des sujets aussi importants que l’IVG, la peine de mort, le mariage homosexuel et l’accès à la PMA, s’est diamétralement inversé au fur et à mesure que l’opinion majoritaire, elle aussi, se transformait. Il nous faut donc effectivement cesser de penser la société en termes de normes externes, sauf à remettre en cause le principe même de son organisation actuelle.

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Guérison ou transformation

Néanmoins, en tant que médecin, deux réflexions m’ont quelque peu heurté. Tout d’abord, Raphaël Enthoven a longuement développé l’idée que la médecine, par principe, est un combat contre la Nature. C’est parfaitement exact, au moins pour la médecine occidentale. Mais il a ensuite avancé qu’il n’y aurait donc de ce fait aucune différence de nature – sans majuscule cette fois – entre la lutte contre le cancer, par exemple, et l’élargissement de la PMA aux couples homosexuels. Et bien que je ne sois pas opposé à cette dernière mesure – pour la raison citée plus haut – je ne puis cependant souscrire à cet argument. Il existe en effet à mon sens une différence fondamentale entre la médecine qui rétablit une fonction organique altérée ou bien défaillante (à la suite à une anomalie génétique, d’une maladie, d’un accident, ou par le seul effet du vieillissement) et celle qui prétend établir une capacité qui n’a pas d’existence spontanée dans l’ordre naturel (à savoir dans le cas considéré la possibilité pour un couple de femmes de concevoir un enfant sans l’intervention d’un homme). Cette seconde approche nous fait aussitôt sortir du domaine du soin, dont l’objectif est la guérison, pour entrer dans le champ de la transformation, dont l’objectif est la satisfaction. Philosophiquement, la nuance est de taille : je suis ainsi modestement -animateur, et pas « animateur ». Je tente de re-donner l’anima, la vie, chaque fois que cela m’est possible. Mais je ne peux cependant jamais la donner ex nihilo… Sauf précisément dans l’intimité de l’union hétérosexuelle. Que l’on se comprenne bien : je ne suis pas opposé pour autant à la « transformation » de la nature.

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Raphaël Enthoven. Auteurs : BALTEL/SIPA. Numéro de reportage : 00665080_000012

C’est le principe de la chirurgie esthétique, qui fait vivre certains de mes confrères tout aussi honorablement que moi, et qui apporte une satisfaction appréciable à nombre de personnes qui ne parviennent pas à se satisfaire de leur conformation physique. Mais que les choses soient bien claires, alors, et envisagées comme telles. Ainsi, lorsque les gouvernements de Messieurs Hollande et Sarkozy considérèrent – avec beaucoup de lucidité personnelle – que la beauté ne pouvait être envisagée comme un état « normal », mes confrères plasticiens apprirent alors à leurs dépens que leur activité à visée esthétique ne pouvait plus être « vraiment » considérée comme de la médecine : on décida de l’assujettir à la TVA…

Légaliser n’est pas promouvoir, vous dites ?

Une autre thèse m’a également dérangé. Raphaël Enthoven a cherché à discréditer l’idée selon laquelle la légalisation d’une pratique entrainait de fait sa promotion au sein de la société. Or les travaux qui ont guidé depuis des années la lutte contre l’alcoolisme et le tabagisme nous ont prouvé exactement le contraire : c’est précisément en restreignant le plus possible le champ légal d’usage de ces pratiques – interdictions aux mineurs et dans certains espaces publics – que l’on peut chercher à réduire leur faveur auprès du public.

Et soutenir cette thèse (que la légalisation n’entraine pas de facto la promotion) reviendrait malheureusement à nier aussitôt le contraire, à savoir qu’en l’absence de code moral transcendant l’interdiction renferme désormais en elle seule la totalité du principe de condamnation. Or, au bout du compte, c’est pourtant à cela qu’il faut revenir, et je tiens donc à redire en d’autres termes ce que j’écrivais plus haut : en Occident il n’existe plus aujourd’hui, fondamentalement, ni de Bien ni de Mal. Pour notre société moderne il n’y a plus désormais, en matière de règle, que du permis ou de l’interdit

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