Détails de la photo officielle d'Emmanuel Macron. Photo: Soazig de la Moissonnière, Présidence de la République

La photo officielle du président Macron est savamment composée, ce n’est une surprise pour personne. A sa droite, un livre ouvert, Les Mémoires de Guerre du Général de Gaulle, comme une lecture quotidienne qu’on vient juste de quitter. A sa gauche, et cette place ne doit rien au hasard, Le Rouge et le Noir de Stendhal et Les Nourritures Terrestres de Gide. A la place d’honneur, le livre du courage et de la vertu, un peu en retrait, les livres de la recherche du bonheur et du plaisir. Sage hiérarchie, mais n’y a-t-il pas des risques de contradiction entre les leçons que donnent ces trois œuvres ? Après avoir eu un président qui maniait volontiers l’argot et un autre dont le langage relevait d’un manuel de cours préparatoire (pépé fume la pipe en papotant), il est tout de même réconfortant d’avoir à nouveau un lettré à la tête de l’Etat.

La jouissance et l’audace

Emmanuel Macron me parait stendhalien. La jeunesse et la beauté sont importantes, mais si elles suffisent à faire entrer dans les pages de Gala, il en faut davantage pour devenir un personnage d’Henri Beyle. La première qualité pour Stendhal est l’audace, c’est elle qui permet à Julien Sorel de prendre la main de sa patronne par un beau soir d’été ou de dresser une échelle devant la fenêtre de Mathilde de la Môle pour aller faire l’amour à la très fière et aristocratique jeune femme. Hier encore dans le Figaro, Guillaume Tabard résumait les audaces du nouveau président dans un article intitulé « Macron n’osera pas ? Si, il a osé ». Stendhaliens aussi, le culte de l’énergie, le mépris gai des convenances, l’égotisme et l’admiration de soi-même, une allegria qui le pousse en avant et le fait même marcher sur l’eau, selon The Economist, le plaisir à jouer des rôles, par exemple le télévangéliste ou le parfait petit séminariste pour Julien Sorel. L’hypocrisie a des plaisirs délectables, dont celui de se moquer du monde n’est pas le moindre. Last but not least, le goût des femmes mûres. Je ne crois pas que Mme de Rênal ait 24 ans de plus que Julien, mais elle est à coup sûr plus âgée que lui. Le héros de la Chartreuse de Parme, Fabrice Del Dongo, entretient une longue amitié amoureuse avec sa tante, la Sansévérina. Goût de l’amour-conversation ? Nostalgie de la protection maternelle ? L’évolution du couple Macron nous en apprendra plus long. De nos jours les secrets les mieux gardés sont mal gardés, la faute aux hautes technologies d’espionnage que chacun peut facilement utiliser.

Le choix des Nourritures terrestres ne surprend guère à une époque où la jouissance libre et absolue fait figure pour chacun de règle primordiale. Cette œuvre si sulfureuse à sa parution est parfaitement dans l’air de notre temps, on ne peut même plus s’en servir de drapeau pour la révolution permissive, on aurait vraiment trop l’air d’un mutin de Panurge. Mais Emmanuel Macron prend tout de même un risque. Ce livre a été écrit par Gide dans l’euphorie de son dépucelage homosexuel dans les bras d’un jeune Tunisien. Le risque n’est pas de passer pour gay, mais s’il s’avère qu’il l’est, de ne pas avoir osé son « coming out », devenu aujourd’hui pour toutes les célébrités une sorte de déclaration civique et obligatoire.

« Je souhaite que Macron vieillisse vite »

Macron voudrait qu’on pense qu’il feuillette ce grand livre d’histoire et d’énergie que sont les Mémoires de Guerre avec la même passion que Julien feuilletait Le Mémorial de Sainte-Hélène. Chacun des deux a son héros à imiter, ses exemples de courage et d’ambition à méditer. Malheureusement pour notre président lettré, l’exemple de Napoléon n’est pas suivi jusqu’au bout par Julien Sorel. Celui-ci sacrifie son ambition pour se venger d’une lettre méprisante qu’avait écrite contre lui Mme de Rênal sous la dictée de son confesseur. Chez Stendhal, l’amour est plus fort que l’ambition et finit par la tuer. Fabrice Del Dongo, malgré toutes ses qualités, ne fait pas de grande carrière politique dans l’un des Etats italiens d’avant le Risorgimento. Il se contente de devenir archevêque de Naples et de faire l’amour dans le noir avec sa chère Clélia, puisque il a juré de ne pas la revoir. Imagine-t-on le général de Gaulle abandonner en 1941 ses bureaux de Londres pour aller vivre le grand amour avec sa secrétaire anglaise dans un village perdu dans les brumes des Highlands ? Imagine-t-on le général de Gaulle, après avoir lu à Londres Les Nourritures Terrestres, partir soudain faire le tour du monde en voilier avec un jeune et beau pêcheur de l’île de Sein ?

Le livre qu’a à sa droite le président Macron lui prêche les rudes vertus du courage et de l’austérité, et en même temps, les deux livres à sa gauche lui prêchent le bonheur et le plaisir. Synthèse bien difficile à réaliser. « Je souhaite que Macron vieillisse vite » comme dit Alain Finkielkraut. Non pour qu’il parte à la retraite mais pour qu’il termine sa maturation d’homme d’Etat.