Le Qatar est un pauvre petit pays riche qui n’aime pas qu’on dise du mal de lui. C’est xénophobe. Alors le Qatar fait un procès en diffamation à Florian Philippot, vice-roi des méchants. Je dois faire partie des méchants, en tout cas, dimanche matin, sur France Inter, j’ai entendu Philippot appeler les défenseurs de la liberté à se mobiliser et je réponds présent ! Notez que je facilite la tâche des garde-chiourmes – « on la tient chef, on le savait bien, qu’elle roule pour qui vous savez ! » J’avoue : je préfère avoir raison avec le FN que tort avec le Qatar.

Je résume. Il y a six mois, on défilait en hommage à des dessinateurs assassinés pour crime de lèse-prophète. Et aujourd’hui, alors qu’un Etat étranger – pas franchement démocratique mais franchement riche, c’est diffamatoire « riche » ? –  prétend interdire la critique à son encontre par voie de justice, personne ne moufte ? Pas une grande âme de gauche pour défendre la liberté de ses adversaires, pas un seul ? Pas un journaliste pour comprendre que, ce qui est en jeu, c’est sa liberté à lui ? « Le droit, ça fait partie de la démocratie, le Qatar a le droit d’attaquer s’il se sent diffamé », répètent sentencieusement les résistants d’hier, ceux qui aimaient la liberté quand ils pouvaient la défendre sur Canal +. Et le droit de dire ce qu’on pense sans passer son temps au tribunal, ça ne fait pas partie de la démocratie ?

Imaginons un instant la réaction des mêmes si Israël s’avisait de poursuivre Besancenot ou Pascal Boniface (ou des tas d’autres) pour leurs propos imbéciles et, pour le coup, clairement diffamatoires, comparant l’Etat hébreu à l’Afrique du sud de l’apartheid, voire plus si affinités ? Que diraient-ils si l’Allemagne intentait un procès à Mélenchon pour son Hareng de Bismarck, pas gentil-gentil avec notre grand allié ? Si les Etats-Unis attaquaient al-Jazira ? Ils s’étrangleraient, trépigneraient, exigeraient des sanctions, hurleraient à l’impérialisme, au racisme, au colonialisme. Et là, rien ! Un pays ami s’attaque à l’un des piliers de notre civilité – la liberté de penser – et la résistance est aux abonnés absents ! Imagine-t-on le débat public réduit à une incessante tournante judiciaire ? Peu importe, on ne peut pas avoir tort contre le FN. On ne peut pas avoir raison contre un pays musulman – ce serait raciste.

Philippot n’a pas dit que les Qataris tuaient des enfants exprès, ni qu’ils empoisonnaient les puits, ni qu’ils droguaient les femmes (comme on peut le lire dans certains journaux arabes à propos des juifs). Pas non plus, comme on a pu l’entendre sur Al-Jazira, qu’Hitler avait rendu service à l’humanité. Non, il a dit que le Qatar et l’Arabie saoudite finançaient des mouvements islamistes, ce qui est écrit partout à longueur de colonnes, y compris dans Causeur, y compris dans la presse convenable. C’est pas gentil de se moquer de la dictature des autres.

Il faut être un tordu de complotiste pour penser que, si tout le monde regarde ses souliers, c’est parce que pas mal de gens en croquent. Non, je ne suis pas du genre à croire que tout s’achète. Mais ça tombe mal, au moment où on découvre que le football, ses grandes fêtes et ses valeurs, cachent une entreprise de corruption planétaire et que, manque de bol, on dirait que le Qatar n’a pas obtenu la Coupe du monde 2022 seulement pour ses stades de compétition.

Alors, j’aimerais bien savoir où sont passés tous mes copains qui soutenaient Charlie pendant le procès des caricatures. Et tous ces gens qui disaient fièrement qu’en France, on est libre de critiquer les puissants. Quand la mosquée de Paris attaquait un journal, la démocratie était menacée, et quand une pétro-monarchie attaque un élu français, c’est le jeu normal des institutions, il faudra m’expliquer. Que ce sympathique petit pays se comporte non pas comme une puissance alliée mais comme un parti local et prenne position dans un débat national devrait au minimum appeler une mise au point de la France. Au lieu de quoi on le remercie presque pour sa contribution à la résistance contre la bête immonde. Vendredi dernier, au moment précis où on apprenait l’existence des poursuites contre Philippot, François Hollande décorait le PDG de Qatar Airways – quand on a le sens des symboles…

En haut lieu, on a dû comprendre que l’affaire était minée, car on n’en a pas fait des caisses. La plainte, qui date du 10 avril, vient seulement d’être dévoilée à la presse – en même temps qu’à l’intéressé qui est convoqué par un juge fin juin. Le Qatar a pourtant fait appel à des avocats de renom et de talent qui, en général, mènent volontiers le combat médiatique. Mais Jean-Pierre Mignard, ami très proche de François Hollande, et Francis Szpiner, qui était discrètement à la manœuvre pour le compte de Chirac pendant le procès des Caricatures, ont été d’une sobriété de rosières. Bien sûr, s’ils défendent le petit émirat injustement attaqué, c’est par conviction antiraciste. Mais sans doute auraient-ils préféré que madame le maire évite d’en rajouter sur le mode « ravie de la crèche ». Ah oui, Anne Hidalgo est très heureuse de sa collaboration avec le Qatar, ce pays qui « promeut le football féminin et lutte contre l’homophobie » (sic !). Mignard et Szpiner, ils doivent avoir envie de l’étrangler, Madame Hidalgo.

En attendant, pas un de mes copains de gauche ne défendra Florian Philippot. Tu cherches les ennuis ? Et ta carrière qui est déjà dans les choux ? On ne peut pas être partout, il faut choisir ses combats. Je croyais qu’on se battait pour des trucs universels, genre liberté-pour-tous, on a dit pour tous, Philippot, faut pas abuser. Les amis, je suis sûre qu’il y a de la bonne musique dans vos caves, mais quand on viendra vous chercher, j’aurai mis les voiles.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00698963_000012.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.