Peter Thiel (Photo : Thiel Foundation)

Naïvement, je croyais que seule la gauche était utopiste. Enfin ce que j’appelle la gauche, c’est-à-dire quelque chose qui commencerait avec Montebourg et s’arrêterait du côté des anars. Nous l’a-t-on assez répété, d’ailleurs, que nous étions utopistes comme si c’était un gros mot. L’utopie était meurtrière, forcément meurtrière. Il fallait laisser faire, il fallait laisser passer. Toute intervention pour changer le réel tournait forcément au bain de sang. On avait beau objecter qu’une violence généralisée et protéiforme régnait partout (troubles sociaux, émeutes urbaines, guerres ethniques, choc des civilisations), on nous renvoyait dans nos 22 mètres en nous expliquant que revendiquer la moindre augmentation du smic conduisait sur la route de la servitude et que vouloir rompre avec le capitalisme amenait mécaniquement au goulag.

Alors, tais-toi et marche. Sois éventuellement social-libéral mais sinon, tais-toi, on te dit. Je me sentais coupable. C’est vrai que toutes les tentatives avaient échouées. On ne parle pas seulement du « communisme » des pays de l’Est mais de toutes ces tentatives, au cours de l’histoire, pour construire à côté du monde existant des « communautés impossibles » comme disait Blanchot. Fourier, Cabet, Saint-Simon, tous les utopistes socialistes et pré marxistes du XIXème avaient eu des disciples qui avaient tenté leur chance en Egypte, aux Etats-Unis, en Amérique Latine. On s’efforçait de créer des phalanstères et des Icarie. Le sionisme, à son origine, participe d’ailleurs de cette volonté émancipatrice au travers des kibboutz et il n’est pas complètement absurde de penser qu’une des raisons de la crise sociale et morale qui frappe Israël depuis quelques semaines est aussi à chercher dans cette dilution de l’idéal fondateur devant les exigences nouvelles de la mondialisation économique.

Au bout du compte, le réel finissait par rattraper le rêve et tout s’effondrait de manière émouvante ou risible. Ce fut le cas des expériences post-soixante-huitardes en Ardèche où la liberté sexuelle et la production de fromage de chèvre ne durèrent, hélas, que ce que durent les roses.

Apparemment, l’inquiétude devant le réel, qui ne présente pas une face bien aimable ces temps-ci, travaille aussi une frange très particulière des libéraux qu’on appelle les libertariens. Ceux-ci et ont au capitaliste rhénan ce que l’anarchiste illégaliste est à l’élu local PCF : une déformation tellement extrême qu’on se demande si on parle bien de la même famille.

Peter Thiel, un milliardaire fondateur de Paypal, qui possède également a de grosses parts dans Facebook, est libertarien. Rappelons que le libertarianisme est une spécialité essentiellement américaine. Quand le libéral estime que l’Etat doit tout de même garder quelques fonctions régaliennes, le libertarien, lui, juge que c’est encore trop. Peter Thiel a lu, par exemple, David Friedman, le fils de Milton et son célèbre Vers une société sans état, bible libertarienne où sont très sérieusement envisagés la possibilité de privatiser la Défense et le droit pour les pauvres de vendre leurs organes dans un cadre contractuel. Peter Thiel a aussi lu Défendre les indéfendables de Walter Block, un livre au demeurant plein d’esprit, volontairement provocateur, où il est entre autres démontré que dans le film Serpico, quand le flic honnête s’oppose à ses collègues ripoux qui couvrent des trafiquants de drogue, il crée le trouble en voulant défendre la loi. Son tort : détruire l’harmonie spontanée entre dealers, consommateurs et forces de l’ordre. Cette vision des choses est affreusement convaincante; comme toutes les idéologies dont la logique interne est théoriquement imparable.

Alors notre Peter Thiel, comme n’importe quel utopiste de gauche, a décidé de passer à l’action. Il va construire son utopie libertarienne, tout seul, comme un grand. L’idée, c’est une île artificielle au large de San Francisco. Toute utopie, depuis Thomas More, a besoin d’une île. Elle servira de laboratoire aux thèses de Friedman fils et surtout Friedman petit fils car bon sang ne saurait mentir. Friedman petit-fils dirige le Seasteading Institute. C’est un think tank libertarien qui encourage ce genre d’initiatives et espère qu’à la fin du XXIème siècle des millions de gens vivront sur ces îles artificielles qui seront autant de nouveaux Etats reconnus par l’ONU. On pourrait croire à une aimable plaisanterie pour roman d’anticipation. Vous pouvez lire d’ailleurs les romans de Robert Heinlein comme Révolte sur la lune. Dans cette utopie des années soixante qui n’a pas trop mal vieilli, ce libertarien convaincu raconte la naissance d’une société selon ses vœux.

Mais Peter Thiel, lui, est passé au stade au-dessus et vient de verser 1, 25 million de dollars au Seasteading institute. Un monde merveilleux, qui sait, se prépare et notre ami Kaplan saura où prendre une retraite bien méritée. On aura le droit de porter des armes, aucune loi ne viendra nous empêcher d’entreprendre, aucun prélèvement social ni salaire minimum ne viendra nous paralyser.

Cette « weltanschauung » libertarienne peut commencer par faire sourire sauf si on estime que quelques symptômes en sont déjà visibles dans nos sociétés comme l’efflorescence de ces résidences sécurisées, coupées du reste de la société et qui commencent à refuser de payer des impôts locaux puisqu’elles estiment assurer l’essentiel de leurs besoins, notamment en matière de sécurité, voire d’éducation.

On peut essayer d’imaginer, en admettant que le projet de monsieur Thiel se réalise, ce que cela pourrait donner effectivement. On a vaguement l’impression que cela ressemblerait davantage aux blockbusters comme Mad max ou Waterworld. C’est-à-dire un monde post-apocalyptique auprès duquel la violence du Far West (autre mythe typiquement libertarien) ferait figure d’aimable bluette.

Et pourtant, ce n’est pas ce dont rêvent les libertariens et monsieur Thiel. Ce qu’ils veulent, c’est une société sans coercition aucune, où l’individu se libèrerait et s’épanouirait dans le bonheur. On dirait presque la vision de Marx et Engels à la fin du Manifeste.

Les libertariens veulent mon bien et ils le veulent sincèrement. Utopistes, va…

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche