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C’est jeune et ça ne fait pas

Le péril jeune, film de Cédric Klapisch

Ça nous pendait au nez, aussi inexorablement que la nuit succède au jour : les enfants-rois sont entrés dans le monde du travail. Et le monde du travail est perplexe.

Les historiens qui, dans quelques siècles, se pencheront sur notre époque, tenteront probablement de dater le début de la dégringolade, car c’est une marotte chez les historiens. On pourrait leur suggérer d’adopter mai 1968 comme date inaugurale puisque c’est à peu près à ce moment que le lent mouvement de décervelage s’est amorcé, avec la nouveauté grandiose d’élites réclamant la suppression des élites.[access capability=”lire_inedits”]

Cette revendication engendra tout naturellement une révision à la baisse des exigences scolaires, révision demandée en meute : par les syndicats qui voulaient que les enfants d’ouvriers accèdent au sacro-saint sésame du diplôme universitaire, par les psys, modernes dictateurs pour qui l’autorité, notamment parentale, était forcément porteuse de contraintes traumatisantes, par les enseignants las de ressasser les règles du participe passé et trop heureux de jouer à la « dynamique de groupe » et enfin par des parents débordés, déboussolés, culpabilisés ou simplement soucieux de ne surtout pas reproduire leur propre enfance, oubliant au passage que, comme le disait Anouilh, « toutes les enfances sont difficiles ». Tout ce petit monde fut gaillardement épaulé par la presse, autiste dans le meilleur des cas. Fallait en avoir dans le slip pour s’opposer à cette joyeuse bande !

L’école était devenue ludique. Yo !

C’est ainsi que, de l’orthographe au calcul mental, tous les fatras d’antan passèrent à la trappe, rejoints par les faits culturels, scientifiques, géographiques ou historiques qui, reconnaissons-le, nous avaient tant fait suer. L’École était devenue ludique. Yo !

Dans les années 1990, ce troupeau festif qui, à défaut des déclinaisons, maîtrisait en finesse la nouvelle doxa antiraciste, environnementaliste et égalitariste, envahit les amphithéâtres sous le regard surpris des professeurs d’université, lesquels n’étaient pourtant pas totalement étrangers à ces revirements pédagogiques. Ces temples de la connaissance firent eux aussi leur examen de conscience, décrétèrent que le savoir n’était pas un bien individuel mais un trésor collectif. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, il y a déjà quelques années, avec des étudiants en Lettres modernes bien en peine d’orthographier un mot de plus de trois syllabes !

L’exigence avait changé de camp. Face aux étudiants saoulés aux slogans lapidaires, bercés au narcissisme publicitaire, bien plus avides de certitudes que de questionnements, qui contestaient le contenu des cours et exigeaient le droit au diplôme pour tous, la Faculté lâcha du lest, recula, puis capitula. De guerre lasse, elle déposa de pauvres lauriers sur des crânes vides, trop heureuse de voir lesdits crânes aller semer le boxon ailleurs.

Imbus de leurs droits et des devoirs des autres

Dès lors, ces jeunes gens et jeunes filles festifs conscientisés, imbus de leurs droits et des devoirs des autres, anticolonialistes, certes, mais peu enclins à cesser de squatter le frigo de papa-maman, firent une entrée décontractée dans les entreprises, les bureaux, les industries, ouvrant des yeux de merlans frits quand on leur donnait leur feuille de route ou leur job description. Nombre d’entre eux furent surpris, voire révoltés, qu’on les fasse commencer au bas de l’échelle. Comment cela ! N’avait-on donc jamais entendu parler d’eux ? Étrange ignorance, quand leurs 600 amis de Facebook les trouvaient géniaux !

Plusieurs DRH rapportent donc, stupéfaits, certaines anecdotes révélatrices. Tel chef du service informatique, exposant sèchement à son jeune collaborateur qu’il devait être à son poste à 8h30 et que 8h30, c’est pas 9h15, s’est entendu rétorquer un « Ben, qu’est-ce que ça change ? ».
Telle autre, responsable de la communication et récemment affublée d’une assistante, au demeurant très motivée, a découvert par l’historique de son ordinateur que sa collaboratrice consacrait consciencieusement une partie de son temps de travail à visiter les sites et forums consacrés aux grossesses non désirées. Demandant à sa subordonnée quels liens ces recherches avaient avec le boulot, elle lui rappela que l’ordinateur était un outil de travail et que les heures de bureaux devaient intégralement être consacrées au travail, justement. Et fut gratifiée de cette réponse d’une confondante ingénuité : « Mais t’es pas sympa ! Je te voyais pas du tout comme ça ! » C’est vrai quoi, c’est pas cool.
Ah, il y a aussi le cas de cet ingénieur de fabrication, resté apoplectique depuis, à qui la direction avait octroyé une jeune secrétaire « dynamique » et « souriante ». Inquiet du retard pris sur un dossier, resté en suspens deux semaines, il eut l’outrecuidance de lui demander où elle en était et il lui fut répondu de manière dynamique et souriante : « Ah non, ça, je m’en occupe pas, j’ai pas envie. » « PAS ENVIE ???? » « Non, je ne le sens pas ! ».

De quoi donner furieusement « envie » de prendre sa retraite dans n’importe quelle condition et d’aller planter des figuiers en marmonnant vaguement : « Et bien, démerdez-vous avec ce que vous créez… »

Certains trouvent cependant des excuses à ces jeunes étonnants. Issus pour beaucoup de familles décomposées, on leur a fait croire qu’ils étaient des enfants-rois, que leurs caprices étaient des ordres − sans jamais hésiter cependant à les passer au hachoir des désirs (ou lubies ?) sentimentaux et volatiles de papa et maman, à qui on n’avait peut-être pas expliqué le sens du mot « papa » et celui du mot « maman ».[/access]

Septembre 2011 . N°39

Article extrait du Magazine Causeur


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Romancière et scénariste belge, critique BD et chroniqueuse presse écrite et radio. Dernier roman: Sophonisbe.

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