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C’est pas Versailles, ici!

L’enthousiasme général soulevé par les bonnes nouvelles d’investissements massifs dans l’hexagone, dans le cadre du sommet « Choose France », doit être relativisé. Voici pourquoi.


Les portes du château de Versailles viennent de se refermer, clôturant le sommet Choose France dont la 7ème édition se tenait le 13 mai. Pour rappel, cet événement, qui rassemble chaque année grands patrons d’entreprises internationales et membres du gouvernement français, a été mis en place en 2018 par Emmanuel Macron pour soutenir la croissance, l’innovation et l’emploi en attirant des investissements étrangers sur le sol français.

Macron brade-t-il le pays aux grands groupes étrangers ?

Si cette année le thème annoncé lors du communiqué officiel du chef de l’État : « France, terre de champions »[1] peut prêter à sourire, le bilan de la cuvée 2024 semble être à la hauteur de l’annonce et battre tous les records : plus de 15 milliards d’euros d’investissements prévus, 180 patrons présents, 56 projets et 10 000 créations d’emplois en perspective sur le sol français. Au premier regard, nulle ombre au tableau. La logique de réindustrialisation de la France porterait-elle enfin ses fruits ? Dans son tweet du 13 mai sur le réseau social X, le président de la République se gargarise de cette liste de chiffres, gage de la réussite du projet.

On pourrait jouer les trouble-fêtes en avançant que cette stratégie qui vise à séduire des entreprises étrangères pour les inciter à implanter ou développer des sites de production a longtemps été l’apanage des pays sous-développés ou en voie de développement. Il ne nous resterait alors plus qu’à nous tourner, avec regrets, vers une époque révolue de prospérité économique où la France ne consommait pas plus que ce qu’elle produisait et n’avait pas besoin de brader son sol et sa main-d’œuvre afin d’être attractive pour les entreprises.

Car, oui, ne nous méprenons pas : si le savoir-faire français, du moins ce qu’il en reste, est probablement mis en avant avec emphase et fierté lors de tels événements, il ne pèse probablement pas lourd dans la balance au regard des avantages fiscaux, crédits ou baisses d’impôts promis par le gouvernement à ces grands groupes étrangers. Qui sont-ils justement ?

A lire aussi, Philippe Nguyen: «Make it iconic – Choose France 2024». 15 milliards d’euros d’investissements étrangers, est-ce suffisant pour réindustrialiser la France?

Parmi eux, Microsoft, Pfizer, Amazon ou encore FertigHy, spécialiste de la fabrication d’engrais azoté. À la lecture de leurs noms, les applaudissements se font plus discrets. Quels seront les impacts environnementaux de l’implantation de ces gigantesques data centers, entrepôts ou usines d’engrais ?  Parmi les avantages promis par le gouvernement, se trouve justement une clause visant à accélérer et faciliter l’implantation de ces sites en passant outre certaines démarches et autorisations sous couvert de « simplification administrative ». Quant aux emplois promis, que valent-ils vraiment ? En 2018, le député et ancien secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi alertait déjà sur le fait que pour chaque emploi créé en France, Amazon était responsable de la destruction de deux autres. Peu de chances que ce ne soit plus le cas en 2024, d’autant que l’entreprise affiche toujours un turn-over important au niveau de ses ressources humaines[2].

Nous voilà donc à faire des courbettes devant Microsoft et des ponts d’or à Amazon tandis que des entreprises françaises peinent à se développer sur leur propre sol, à l’instar de l’entreprise Bridor, leader de la fabrication industrielle de produits boulangers à destination des professionnels, qui s’est résignée en 2022 à construire sa nouvelle usine au Portugal après avoir tenté pendant plus de cinq ans de l’implanter en Bretagne. Déjà à l’époque, le président du groupe déplorait les difficultés rencontrées : « Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre 10 ans, voire certainement davantage, pour que notre projet industriel aboutisse ! […] lorsque nos concurrents à l’étranger mettent un à deux ans maximum pour obtenir les mêmes autorisations de construction. »[3]

Paroles, paroles…

Ajoutons à cela que ces chiffres ne sont que des promesses. Certaines ne seront pas honorées ou pas complètement. À l’édition 2018, par exemple, le groupe américain Del Monte avait annoncé l’ouverture d’une usine de découpe de fruits dans la Somme, mais le projet a depuis été abandonné.

Finalement, nous ne devrions considérer le sommet Choose France que pour ce qu’il est vraiment : une belle campagne de communication, domaine dans lequel le gouvernement actuel semble toujours exceller. « Marquez les esprits »[4] est le mot d’ordre et le cache-misère d’un pays en réalité désindustrialisé. Prenons l’exemple de l’industrie textile qui a quasiment disparue du sol français et cela de manière irrémédiable. En effet, même si l’envie venait à une entreprise, étrangère ou non, d’installer son usine de production textile en France, celle-ci se retrouverait vite confrontée à de gros problèmes de recrutement puisqu’il n’existe presque plus de main d’œuvre qualifiée. Dans ce domaine comme pour tant d’autres, le savoir-faire est perdu.

Sans surprise également, les grands oubliés de Choose France sont pourtant ceux qui représentent le premier employeur et le principal tissu économique français : les TPE, PME, parfois même sous-traitants de ces grandes multinationales. Dans un communiqué, Sophie de Menthon, présidente du mouvement ETHIC (Entreprises de Taille Humaine, Indépendantes et de Croissance), le rappelle à juste titre : « Bravo à nos grandes entreprises, bonne chance à Choose France et n’oublions pas que sans les TPE/PME, les ETI et leurs sous-traitants, elles ne seraient rien ! ».[5] Lumière est rarement faite sur l’importance considérable de ces entreprises de tailles plus modestes pour le tissu économique français, le maintien et la création d’emplois. Pour elles, la sentence est tombée : c’est pas Versailles ! 


[1] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-economique-et-commerce-exterieur/actualites-liees-a-la-diplomatie-economique-et-au-commerce-exterieur/2024/article/choose-france-2024-la-france-consolide-son-attractivite

[2] Rapport du cabinet indépendant Progexa élaboré en 2023 sur les pratiques sociales dans les entrepôts d’Amazon

[3] https://www.bretagne-economique.com/actualites/en-bretagne-bridor-met-fin-son-projet-de-site-industriel/

[4] https://www.choosefrance.fr/fr/

[5] https://www.entreprendre.fr/les-pme-tpe-eti-choisissent-la-france-dans-lindifference-generale/

Relire Paul Claudel, et se consoler de l’époque – Tentative

« Je ne vous aime pas, je vous préfère » Journal, juillet 1950


Paul Claudel (1868-1955) est un cas dans la littérature française. Dites « Claudel », et immédiatement s’ensuit une série de poncifs sur l’ « écrivain-catholique ».

Alors, tout reprendre, tel Sisyphe, tenter encore d’expliquer le génie, de le dire au moins ? Le moyen de faire autrement ? L’occasion nous en est donnée grâce à la biographie (Flammarion) à l’américaine quoique très sensible que Marie-Anne Lescourret, philosophe et musicologue, nous livre de cet écrivain monumental, sinon méconnu, mal connu :

« À la façon dont Rubens est le peintre des grosses femmes et Goethe l’auteur de Werther, Claudel est catholique », i.e. « vote à droite et se prononce pour la pérennité des ordres établis. Ce stéréotype éculé suffit à identifier puis à éviter Claudel. On évacue Claudel, on le condamne en même temps que la lutte contre la libéralisation des mœurs, le catéchisme, les activités paroissiales, les curés, les prières et autres ‘‘bondieuseries’’. Parler des ‘‘cathos’’ érige son homme en libre-penseur : quiconque s’adonne à cet écart de langage se prend pour Voltaire et passe à côté de Claudel, sans doute parce qu’il est plus facile de s’autoproclamer rationnel que de se confronter au thomisme de L’Art poétique. »

Où l’on voit que l’on peut écrire une biographie exhaustive et rigoureuse de Paul Claudel sans pour autant gauchir ce que l’on pourrait appeler un tempérament.


Claudel, c’est d’abord une réaction : contre le « stupide XIXème siècle », contre le positivisme omniprésent d’Auguste Comte, contre le « tétrasyllabe Taine-et-Renan » honni, contre ce scientisme qui est une offense à son catholicisme de converti.

Bachelier en 1885, il s’inscrit en Droit, puis à l’École libre des sciences politiques. En 1886, c’est le choc : la lecture, en juin, de Rimbaud Illuminations puis Une Saison en enfer.

Pendant quatre ans, Claudel, jeune homme « plutôt… antireligieux » (Mémoires improvisés) est en proie à des luttes intérieures – révolte ou soumission, besoin d’évasion – dont témoigne l’un de ses premiers chefs d’œuvre, Tête d’Or (1889). S’il « se soumet à l’Église » dès le 25 décembre 1886, pendant les vêpres à Notre-Dame de Paris, il ne fait sa (deuxième) communion que le 25 décembre 1890. Le catholicisme devient alors le centre de sa vie.

Parallèlement à ce parcours spirituel, Claudel lit. Et il lit beaucoup : il déteste Hugo, Goethe, les parnassiens, les romantiques, ne tient pas Stendhal en haute estime, est en revanche flatteur avec Verlaine.

Il découvre ceux qui seront les compagnons d’une vie – outre Rimbaud, rôle « séminal » (sic), et la Bible : Shakespeare, les tragiques grecs, Dante, Dostoïevski, Virgile. Et inaugure sa « carrière » littéraire avec sa présence, dès 1887, aux mardis de la rue de Rome chez Mallarmé. Il y rencontre, entre autres, Valéry et Gide – d’abord estimé, puis détesté, eu égard à son protestantisme invaincu et à des mœurs qu’il juge « répréhensibles ».

A lire aussi: L’infréquentable Monsieur Gide

« Paul Valéry m’envoie son recueil de Poèmes que je lis avec le plus grand plaisir. On ne saurait pousser plus loin la finesse et le talent technique. C’est merveilleux ! Mais comme c’est peu nourrissant et, somme toute, futile ! Le sujet est toujours cet effort vain et d’avance découragé à se dégager de soi-même. Lu aussi avec grand plaisir le charmant recueil d’Aragon, les Yeux d’Elsa. Enfin le recueil de Lanza del Vasto, le Chiffre des choses, qui est loin d’être indifférent. » (Journal, 20 août 1942).

Lescourret réévalue à la hausse l’influence de Mallarmé sur Claudel : les textes en prose de Divagations, qui livrent l’essentiel de l’enseignement oral de Mallarmé, révèlent une obsession du théâtre qui ne pouvait laisser Claudel insensible : « Le théâtre est d’essence supérieure, nul poète jamais ne put à une telle objectivité de l’âme se croire étranger », écrit Mallarmé qui, en 1889, salue Tête d’Or (« Le Théâtre, certes, est en vous »).

Le théâtre en l’occurrence, pour Claudel, est cette sorte d’opéra wagnérien, où le verbe poétique remplace l’orchestre, et dont les représentations sont une espèce de rituel religieux ouvert sur le mystère chrétien : ses collaborations avec Honegger et Darius Milhaud illustreront ce souci catholique, dans son œuvre, « de l’unité, de la composition esthétique » qui englobe(nt) les diverses formes d’art : théâtre, danse, musique, peinture.

Comme un écho et prolongement de « l’art total » voulu par Wagner et Mallarmé – à cette différence près que « le drame de la vie de Mallarmé est celui de toute la poésie du XIXème siècle qui, séparée de Dieu, ne trouve plus que l’absence réelle ». 

De là les rencontres qui ponctueront son existence de dramaturge avec les rénovateurs du théâtre de son temps : Gémier, Lugné-Poe, Copeau, Pitoëff ou Barrault. Ou avec les peintres et décorateurs, comme José-Maria Sert auquel Le Soulier de satin est dédié.

Lescourret le dit (et le redit parfois – sourire) : « Claudel ne se soucie pas de convaincre le peuple par le biais de représentations séculières mettant l’indicible à la portée des ignorants. Convaincu de sa mission apostolique depuis sa conversion, le « rouleau convertisseur » (Claudel, par Gide) n’entreprend pas de replier le ciel sur la terre, de ramener l’inconnu au connu. Il est trop convaincu de l’extériorité de Dieu au monde et de son incommensurabilité à toute entreprise humaine. Toute verbalisation du religieux, fût-elle célébration, louange, devra donc porter trace de cette impossibilité, de cette conscience de la place – humble – assignée au dramaturge, au poète ». 

Et pour attester la « trace de cette impossibilité », Claudel cultive « son côté comique, le lyrisme épanoui dans la farce » : le baroque de son théâtre en somme, baroque comme l’art de la Contre-Réforme qu’il chérit et… contradictoire, comme l’est « le tout de toute chose », qu’il cherche à embrasser dans une universalité qui est l’autre nom de son catholicisme.

D’où le côté hénaurme de certaines de ses pièces – en particulier du Soulier de satin (1929) qu’il considère comme testamentaire et qui le sera en effet (hormis quelques « commandes ») – côté hénaurme qui rappelle opportunément que Claudel est un contemporain de Jarry. Comme de « tous les mouvements les plus radicaux de la révolution culturelle du premier XXème siècle (symbolisme, surréalisme, cubisme, dadaïsme) » – à jamais étrangers, eux, au lecteur de Shakespeare et des Grecs.

Claudel est bien cet « éléphant blanc », « aérolithe » tombé du ciel (Mémoires improvisés) qui se définit comme « bon catholique, mais écrivain, diplomate, ambassadeur de France et poète ». Il mena sa carrière diplomatique 46 années durant jusqu’au sommet – l’ambassade de France aux États-Unis (après, entre autres, 15 ans en Chine et 5 au Japon) – et élabora une oeuvre qui assume, voire assure, la transition du symbolisme fin de siècle à la modernité, avec Milhaud et Honegger déjà cités.

Les surréalistes, « imbéciles qui essaient de se faire prendre pour des fous », le détestaient : on ne pouvait être poète et ambassadeur de France. Robert Desnos, pourtant : « Le plus grand poète vivant, c’est Claudel, nom de Dieu ». Ou l’hommage d’Artaud – dans l’interprétation d’un acte de Partage de midi au théâtre Alfred-Jarry (1928, sans l’autorisation de Claudel).

Quant à son côté « réactionnaire » : s’il a servi la République avec dévotion sous l’amical regard du puissant secrétaire du Quai d’Orsay (Philippe Berthelot, mort en 1934), Claudel n’en a jamais été un partisan acharné (ni de la démocratie, toujours considérée avec méfiance).

Mais l’un de ses plus obstinés ennemis fut Charles Maurras : « Le mot ‘‘méchant’’ en français a deux sens. On dit ‘‘un méchant écrivain’’ et ‘‘ un méchant homme’’. Dans cette double acception ce terme ne saurait s’appliquer plus parfaitement qu’à M. Charles Maurras. » (Journal, 15-16 septembre 1942).

Les épisodes de leur très inamicale relation (au-delà de la condamnation (1926) de L’Action française (AF) par le Vatican) sont édifiants – et à « l’honneur » de Claudel qui, là encore, montre qu’il n’a jamais (sauf à la fin de sa vie) manqué d’oreille, contrairement à l’autre, de l’AF, qui, sourd ou pas, a toujours donné l’impression d’en manquer (d’oreille). On pense, outre sa doctrine politique, à sa discutable (datée) poésie – là où celle de Claudel est, simplement, révolution (voir sa « théorie » de la musique ou, surtout, son Art Poétique).

Et puis il y a son mot, poétique et profond, qui vaut devise : à l’encontre du Barrès de « la terre et les morts », Claudel, paysan madré mais écrivain cosmopolite, pour qui être catholique consistait dans « le souci de ne pas faillir au chœur », « au monde comme totalité organique, assignant à chacun une fonction, un espace », Claudel, donc, dira qu’il en tient, lui, pour « la mer et les vivants ». 

Ce monde dont (il) a fait le tour ne se résout, écrit Lescourret, « ni en sensations ténues et disparates ni en équations. Il est plan, organisation, organisme – chœur – d’un seul tenant comme l’indiquent les océans ainsi que la confusion du ciel et de la mer. Le symbolisme se joue dans la reconnaissance d’un invisible à l’œuvre dans le visible, sur la voie duquel c’est moins la connaissance que la sagesse qui nous appellera ». 

A lire aussi, du même auteur: L’Allure d’André Fraigneau

Pour conclure (un bref instant) : chez Claudel, « la Nature est symbole et l’Histoire est parabole », et tout ce qui donne à l’homme l’illusion du changement et de la nouveauté est condamnable – le sentiment de révolte (commun au romantisme et au surréalisme), comme les prétendus « bienfaits de l’instruction d’une humanité à la fin devenue consciente ».

À toutes les formes d’émancipation, Claudel préfère un idéal de solidarité – entre les hommes et entre les choses : « Pas une chose qui ne soit nécessaire aux autres ». 

La rencontre avec Rose Vetch (femme frivole et insouciante qui sera Ysé, la femme sublime de Partage de midi) lui permet de vérifier que si Dieu est omniprésent, « la lumière qui indique la voie n’en éclaire pas toujours le franchissement. C’est un but, un idéal, une vocation, avec tout ce que cela comporte d’obstiné et d’obscur » (Lescourret).

L’existence temporelle propose ses accès au divin. Pour Claudel, Rose-Ysé fut l’un d’eux : mariée, mère de famille, révélation totale et empêchement total. Cette femme lui indique les limites de son engagement dans le monde et ce à quoi il peut (doit ?) aspirer : « La femme apparaît comme l’instrument de la révélation divine, en ce qu’elle incarne l’inaccessible ».

Et Lescourret de conclure : « En ce qu’elle manifeste, par le biais de l’amour qu’elle inspire, qu’il y a dans le monde quelque chose de plus fort que nous qui nous domine, nous gouverne et vers quoi nous devons tendre, comme vers ce qui répondrait à la question principale : pourquoi ? » Claudel avait sans doute un commencement de réponse : l’apothéose d’une union mystique dans l’au-delà.

Le « poëte » (sic) meurt en 1955 (obsèques nationales à Notre-Dame de Paris). Il est inhumé dans le parc du château de Brangues (Isère, acquis en 1927). Son épitaphe : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel ». Grâces lui soient rendues.


P.S. – Appendice biographique – Né dans une famille profondément catholique, fils du Vosgien Louis Prosper Claudel, fonctionnaire de l’enregistrement (comme le père de Mallarmé), et de Louise Cerveaux, Claudel fut très marqué par son enracinement dans le terroir maternel, ce Tardenois natal aux confins de l’Île-de-France, de la Champagne et du Soissonnais. Au gré des mutations paternelles, de Bar-le-Duc à Nogent-sur-Seine puis à Wassy-sur-Blaise, Rambouillet et Compiègne, il reçut avec ses sœurs aînées, Camille et Louise, une éducation solide. En 1882, la vocation artistique de Camille impose l’installation à Paris. Claudel entre au lycée Louis-le-Grand et suit les cours de philosophie de Georges Burdeau, moraliste républicain, jacobin kantien, traducteur de Schopenhauer : repoussoir pour Claudel. Il admire Beethoven et Wagner.

Paul Claudel, de Marie-Anne Lescourret, Flammarion, coll. Grandes Biographies.

Claudel

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A lire aussi : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil.

Politique économique: le choix des sophismes

Le débat sur notre politique économique est rempli d’idées idiotes et profondément ancrées. Cela convient aux gouvernements successifs, aux médias et aux électeurs, mais pas forcément à nos créanciers. Seule une contrainte extérieure forte nous obligera à revenir au réel.


Totalement occulté par les candidats de la dernière campagne présidentielle, le déséquilibre abyssal des dépenses publiques françaises revient au premier plan. Nous n’avons vraisemblablement pas fini d’en entendre parler. À l’image des catastrophes migratoires et sécuritaires, après quarante ans de déni et de consciencieux balayage de la poussière sous le tapis, la dure réalité de la dette nous rattrape. La responsabilité paraît tripartite. Elle incombe bien sûr aux gouvernants qui se sont succédé, marqués par leur profonde méconnaissance des principes économiques – qui peut croire qu’un homme comme Jean-Marc Ayrault n’aurait pas mis en faillite une épicerie de quartier en quelques mois ? Nos gouvernements ont compté jusqu’à 70 % de fonctionnaires parmi les ministres ! Des gens curieusement peu enclins à tailler dans les dépenses. Mais les médias et surtout les électeurs français paraissent tout aussi coupables. En matière économique, partis politiques, syndicats, radios ou télévisions, et France des comptoirs, tous relaient des sophismes – ces raisonnements qui n’ont de logique que leur apparence. Voici un petit florilège de la bêtise hexagonale. Attention second degré.

Top 5 des illusions hexagonales

Sophisme numéro un : l’endettement d’un pays n’est nullement comparable à celui d’un individu. Ce dernier est mortel, alors que la France est éternelle. Subséquemment, son endettement potentiel est infini et il suffit d’étaler la dette sur cent ou mille ans pour la rendre économiquement supportable. Certes, des pays ont pu faire faillite dans un passé récent, mais leurs dirigeants avaient omis d’utiliser un outil pourtant simple comme bonjour : l’annulation des emprunts en cours. Il suffira de déclarer urbi et orbi que nous ne rembourserons pas nos créanciers (parce que, c’est vrai, flûte à la fin) et l’affaire sera réglée. Si par malheur, ils refusaient de continuer à financer nos déficits – on ne va pas non plus renoncer à cette tradition nationale –, nous les priverions de nos délicieux fromages. Une menace qui devrait les convaincre d’assurer nos fins de mois.

Sophisme numéro deux : repousser l’âge de départ à la retraite revient à condamner la jeunesse à Pôle Emploi. Il convient au contraire d’anticiper au maximum la fin de carrière des travailleurs expérimentés afin de libérer des postes. Disons 45 ans pour mettre la nouvelle génération au boulot. On refusera de s’intéresser à tous les pays dans lesquels on part à la retraite à 67 ans et qui affichent des taux de chômage très inférieurs aux nôtres – pourquoi prêter attention à des choses qui n’ont aucun sens ?

Sophisme numéro trois : tous ces appels des ultralibéraux à la baisse des dépenses publiques donnent la nausée. Qui ne peut constater le délabrement de l’Éducation nationale ou de notre système de santé ? Chacun sait le scandale que constitue le niveau de rémunération de nos professeurs, de nos infirmier.e.s ou de nos médecins hospitaliers. Le fait que l’Allemagne puisse mieux payer ses soignants parce que le personnel administratif y est 30 % moins nombreux qu’en France n’entrera pas en considération. Cette remarque s’applique évidemment à l’enseignement et au personnel non enseignant des rectorats. On ne peut, en effet, vouloir sérieusement lutter contre le chômage en supprimant des postes dans les administrations. Fort de cette certitude, le secteur public a vu le nombre d’emplois progresser de 12 % en vingt ans – soit 600 000 fonctionnaires supplémentaires. Le bon sens conduit à résorber le chômage et les problèmes de qualité de service en accentuant cette tendance vertueuse : encore 2 à 3 millions de jobs à créer. À l’issue, le plein emploi et des services publics dignes de l’Union soviétique – le bonheur quoi.

Gabriel Attal et Bruno Lemaire au huitième Comité interministériel de la transformation publique (CITP) à l’hôtel Matignon, Paris, 23 avril 2024. ©Jeanne Accorsini/sipa

Sophisme numéro quatre : ne nous laissons pas abuser par ceux qui déclarent que la France est déjà l’un des pays les plus égalitaires au monde (méprisons notamment l’indice de Gini, qui ne le prouve qu’aux yeux des suppôts du capitalisme à face de hyène). N’accordons aucun crédit à ceux qui jugent comme un privilège exorbitant la garantie de l’emploi à vie dont bénéficient les fonctionnaires. Au nom de l’égalité, il faudrait au contraire étendre cette garantie aux salariés du privé et interdire tout licenciement. Ceci, conjugué à la semaine de 32 heures (au maximum), ce corpus de bon sens reléguera le chômage au rang de mauvais souvenir. Il est désolant que l’avenir radieux offert par des mesures aussi simples nous soit rendu inaccessible par le dogmatisme des marchés financiers assoiffés du sang des travailleurs.

Sophisme numéro cinq : n’est-il pas enfin scandaleux que les riches puissent bénéficier du même remboursement des soins que les plus pauvres ? La logique qui prévaut pour une boîte de paracétamol vaut pour la baguette et, par extension, pour le chariot de supermarché. Les 2 ou 3 millions de fonctionnaires dont nous aurions le plus grand besoin pourraient ainsi trouver à s’employer (sans marcher trop vite dans les couloirs toutefois). À la caisse, le prix de nos courses pourrait être fixé par un caissier adjoint, recruté par le Trésor public. Vincent Bolloré paierait alors son steak haché environ 354 827 euros, tandis que la même bidoche coûterait un centime aux bénéficiaires des minima sociaux.

Les français vont casquer

Trêve de plaisanterie, même si ces billevesées paraissent avoir un peu moins le vent en poupe, nous ne sommes pas tirés d’affaire pour autant. Le pouvoir en place depuis sept ans est menacé à plus ou moins brève échéance par le Rassemblement national. Or le ticket Le Pen-Bardella tente de se faire élire en laissant croire que personne n’aura à faire d’efforts, sauf les immigrés. Pieux mensonge. En revanche, l’Allemagne et la BCE exigeront de la droite populiste ce qu’ils n’osaient demander aux « gentils » Hollande ou Macron : une amère austérité. Il restera à Marine Le Pen la possibilité du Frexit (dont les Français ne veulent pas) ou l’option grecque d’Alexis Tsipras, élu sur un programme radical de dépenses publiques débridées, mais transformé en « Père la Rigueur » d’une purge libérale sévère. Dix années terribles, mais dont la Grèce sort à présent renforcée. Ce sera le prix à payer par la France pour avoir cru aux Diafoirus de l’argent magique éternel. Mais les ramener sur terre ne sera pas une mince affaire – ainsi un certain Philippe Askenazy, économiste et humoriste au Monde, publie-t-il une tribune délicieusement intitulée : « Le déficit de la France est inquiétant car il est instrumentalisé pour justifier des politiques publiques de coupes budgétaires »1. Ce qui doit l’inquiéter dans l’insécurité, ce n’est pas la violence mais la justification (indigne) de mesures sécuritaires. Si le réel donne raison à la droite libérale, le réel a tort.


  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/04/17/le-deficit-de-la-france-est-inquietant-car-il-est-instrumentalise-pour-justifier-des-politiques-publiques-de-coupes-budgetaires_6228337_3232.html ↩︎

Les Pays-Bas n’ont toujours pas de Premier ministre, mais enfin une feuille de route

Le prochain gouvernement néerlandais ne portera pas le nom de M. Geert Wilders, mais sera empreint de sa marque indélébile. Un accord de gouvernement vient d’être trouvé.


Esprit de Geert Wilders, es-tu là ? Oui, car certains points du très droitier programme de gouvernement dévoilé jeudi 16 mai résument les marottes du politicien anti-immigration. Ainsi, sur le plan des demandes d’asile, il appliquera « le programme le plus sévère jamais vu aux Pays-Bas », promettent les quatre partis signataires. En premier lieu le Parti de la Liberté (PVV) de M. Wilders.

Un gouvernement qui entend affronter strictement la crise migratoire

L’immigration y est qualifiée de « sujet à crise », justifiant des mesures draconiennes. L’asile ne sera plus accordé ad vitam aeternam et pourra été révoqué à tout moment. Les déboutés du droit d’asile seront expulsés, le refus d’obtempérer vu comme un délit. Finie désormais l’automaticité du regroupement familial, tout comme le droit aux logements sociaux de demandeurs d’asile légalisés. Ceux-ci ayant souvent priorité sur des Néerlandais ayant poireauté pendant des années sur des listes d’attente. Sera abrogée également la loi qui oblige des maires à accueillir des demandeurs d’asile et autres réfugiés contre lesquels les habitants sont souvent entrés en rébellion musclée. Le futur gouvernement s’efforcera, dans l’Union européenne, de protéger davantage les Pays-Bas de flux migratoires, prenant exemple sur ce que le gouvernement social-democrate danois a obtenu en ce domaine.

Sur l’éducation, le futur gouvernement veillera à ce que l’enseignement de la Shoah ne soit pas supplanté par celui fustigeant les méfaits du colonialisme et du racisme aux Pays-Bas.

Wilders jugé trop clivant

Ce gouvernement ne sera cependant pas dirigé par M. Wilders, jugé trop clivant y compris par ses partenaires. Il ne fait pas de doute pour autant qu’en coulisse, c’est M. Wilders qui veillera à ce que « la volonté du peuple soit respectée » comme il l’a dit maintes fois pendant les laborieuses tractations en vue de former une coalition après son triomphe électoral aux législatives de novembre 2023.  Son parti obtint 37 des 150 sièges dans la Chambre des Députés, de loin le groupe le plus important.

Impossible donc de respecter encore plus longtemps le « pacte anti-Wilders » en vigueur depuis une vingtaine d’années – quand il quitta le parti libéral VVD… avec lequel il a signé son accord dans la nuit de mercredi à jeudi.

Des marges, voilà M. Wilders installé au centre de la politique néerlandaise. Restait à lui trouver des partenaires gouvernementaux pas intimidés des cris d’orfraie de la gauche contre cet affreux raciste. Le VVD et le Mouvement des Paysans et des Citoyens (BBB) se sont laissés convaincre rapidement. Ce qui ne fut pas le cas du dirigeant du parti Nouveau Contrat Social (NCS), M. Pieter Omtzigt. Celui-ci reprocha à M. Wilders ses marottes aux prises avec les libertés de religion et d’enseignement, et de faire fi de la Constitution en voulant interdire dans la rue le foulard islamique, des écoles islamiques, le Coran. M. Wilders a consenti à mettre ces promesses électorales « dans le frigo ». Pour mieux les conserver ? Concession bien plus importante, Wilders a renoncé à être Premier ministre, rompant ainsi avec l’usage qui veut que le vainqueur des élections législatives forme le gouvernement.

Les observateurs de la presse dite de qualité, qui le détestent, parlent d’une fausse concession. En réalité, M. Wilders saurait que sa nomination à la tête d’un gouvernement risquerait d’enflammer ‘les jeunes des quartiers’, horripilerait le monde arabo-musulman et poserait de graves problèmes de sécurité pour l’homme condamné à mort par Al-Qaida et vivant sous escorte policière permanente.

La composition du gouvernement prendra encore quelques semaines sous l’égide d’un médiateur. Il est de notoriété publique que M. Wilders verrait bien…. un socialiste comme Premier Ministre, M. Ronald Plasterk. Socialiste, mais non-sectaire car M. Plasterk, ancien ministre, est également chroniqueur du journal conservateur De Telegraaf. Mais le futur Premier ministre, acceptera-t-il (ou elle) de ne pas être le véritable chef de la coalition ? C’est à dire, de devoir toujours demander l’imprimatur de M. Wilders ?

MeToo à Saint-Cyr: un échec, mais un échec de quoi?

Sauf à être Jeanne d’Arc, l’armée française demeure un monde d’hommes, et Saint-Cyr un endroit où des élèves masculins se promènent sans serviette au retour de la douche. Pourquoi ?


Cela faisait plusieurs mois que je me demandais si les affaires de harcèlement sexuel, tant physique que moral, à l’École spéciale militaire, dont j’avais vent de toutes parts, allaient finir par se retrouver sur la place publique. Maintenant que c’est le cas, permettez-moi ici un témoignage et une réflexion, puisque j’ai bien connu cette académie en y encadrant pendant plusieurs années des mémoires de recherche. Cela m’a permis de connaître l’institution de l’intérieur et de parler, souvent en profondeur, à beaucoup d’élèves avec qui s’était noué un lien de confiance – y compris dans les deux groupes dont il est question dans ces affaires : les « féminines » et les « tradis ».

La difficulté que je perçois, c’est que la situation est insoluble.

Que les élèves-officières soient traitées comme des entités de seconde zone, pour ne pas dire les choses plus brutalement, c’est une évidence. Il y a, certes, beaucoup de variations. D’abord, entre les différentes élèves. Celles qui souffrent le plus sont celles qui, mauvaises en sport (malgré un barème différentiel qui les avantage indûment aux yeux de beaucoup d’élèves masculins), se retrouvent mieux classées qu’eux, car elles travaillent bien plus assidûment les matières académiques (mépriser l’académique fait, autant que mépriser les femmes, partie d’un certain esprit saint-cyrien). Celles-là sont considérées comme illégitimes et, toute la carrière des officiers se jouant sur le classement de sortie, comme dangereuses. Les filles en queue de classement, nombreuses, ont tendance à mieux s’en sortir, puisqu’au moins elles ne sont pas perçues comme des menaces. Quant aux féminines qui excellent partout – mais elles sont rares – elles sont normalement respectées, un peu comme des « hommes honoraires ».

Variations ensuite entre les promotions : des progrès très notables avaient été accomplis ces cinq ou dix dernières années dans les relations hommes-femmes, avant que les choses ne dégénèrent de nouveau très spectaculairement avec la promotion entrée en 2022 (l’actuel deuxième bataillon). Mais le harcèlement, la discrimination, n’ont jamais cessé : chacun sait, par exemple, que des élèves essayent, en début de scolarité, de faire craquer des féminines afin de libérer des places pour leurs camarades (hommes) de lycée militaire restés sur liste complémentaire.

Face à cela, la « solution » la plus évidente, pour le commandement (d’abord militaire puis, au-dessus, politique), serait de forcer les élèves-officiers à cohabiter de manière pacifique et respectueuse. Indubitablement, d’autres académies militaires, à l’étranger, y arrivent beaucoup mieux. Mais il y a deux problèmes, sans doute insurmontables, avec cette approche.

Le premier, c’est que si on peut probablement empêcher les agressions sexuelles par voie répressive, il est quasi-impossible de lutter contre des formes plus sournoises de harcèlement, comme l’« indifférence courtoise » de certains élèves qui, pour l’essentiel, font comme si leurs collègues féminines n’existaient pas : on ne peut, ni sur le plan des principes, ni celui des réalités concrètes, forcer deux personnes à se parler.

Le second, c’est que l’armée française, ou plus exactement le corps de ses officiers saint-cyriens, est idéologiquement et sociologiquement extrêmement marqué, beaucoup plus que ses homologues d’autres pays. La France est le pays de la Révolution française ; mais l’armée est toujours restée, depuis le milieu du XIXe siècle, comme un lieu où les élites qui n’ont jamais accepté ce monde nouveau pourraient tout de même s’engager, pensant servir un pays transcendant ses régimes (« la France, pas la République »), voire un principe spirituel. Saint-Cyr, et c’est d’ailleurs ce qui la rend passionnante d’un point de vue anthropologique, est une contre-société – qui, d’ailleurs, s’auto-perpétue assez largement. Entre les élèves masculins qui ont grandi toute leur vie dans le monde d’« Au nom de Dieu, vive la coloniale » et des élèves féminines venues parce qu’on leur avait fait croire qu’il s’agissait d’une grande école comme les autres, où elles apprendraient le « leadership » et pourraient réussir par leur travail, l’incompréhension est inévitable : et, à un moment, un clash frontal aussi.

L’esprit du temps aura évidemment choisi son camp : celui de #MeToo. De fait, le traitement de beaucoup d’élèves féminines, je l’ai vu de mes propres yeux, est honteux. Mais sans doute aurait-il fallu y penser avant. Car c’est toute l’organisation de l’armée française, avec notamment l’existence, si atypique, de lycées militaires en marge de la société, qui vise à un recrutement extrêmement endogame. Autrement dit, l’armée recrute structurellement le genre d’élèves-officiers, issus d’une très vieille tradition militaire et éduqués dans un quasi-système parallèle, dont elle déplore ensuite le comportement et la vision du monde : on ne sait pas quel mot, hypocrisie ou bêtise, décrit le mieux cette situation.

D’ailleurs, s’il est par certains côtés une faiblesse, du fait de son isolement socio-culturel et sa trop grande homogénéité intellectuelle (idéologico-politique), ce recrutement est par d’autres une grande force. La France est sans doute le seul pays où l’armée possède une telle masse de traditions, façonnant tous les aspects de la vie. À Saint-Cyr, on parle une langue à part, qu’il m’a fallu apprendre pour être accepté (ça n’est pas du tout le cas dans une institution comme Sandhurst, au Royaume-Uni, que j’ai également connue). Beaucoup d’élèves-officiers vivent leur engagement, sur la lande bretonne puis en régiment, non comme un travail pour lequel ils seraient payés, mais comme un sacerdoce (sacerdoce laïque pour certains, laïque et religieux pour d’autres). Là encore, ce n’est pas quelque chose que j’aie rencontré ailleurs, et c’est une des très grandes forces du corps des officiers des armes en France : ils sont unis par quelque chose, une forme de mystique, qui les transcende et leur donne cet esprit de corps qui permet à l’armée française de demeurer une des plus respectées au monde, malgré ses moyens devenus misérables. Ce sacerdoce, il est vrai, ne fait guère plus de place aux femmes que celui de l’Église catholique.

La situation semble donc insoluble. Plus on essayera de forcer – et c’est sans doute, de toute manière, voué à l’échec – pareille institution à intégrer ce qui demeure, historiquement, un corps étranger pour elle (car, sauf à être Jeanne d’Arc, l’armée est un monde d’hommes ; et Saint-Cyr un endroit où des élèves masculins se promènent sans serviette au retour de la douche), plus on poussera dehors ceux qui faisaient la force de cette institution. Or, il faut bien comprendre qu’il n’y a personne pour prendre leur relève : d’abord parce que cela n’a pas été organisé ; ensuite parce qu’il n’y a peut-être pas d’autre groupe socio-culturel, en France, qui accepterait les sacrifices que, par fidélité à un monde et à son histoire, ces « tradis » (et ceux qui s’agrègent à eux pendant les trois années de leur scolarité) acceptent. Sans eux, le corps des officiers des armes disparaîtrait.

L’alternative est donc simple : soit défaire de force cette contre-société, dont les valeurs sont certes en déphasage par rapport à la société actuelle, mais qui est parfaitement irremplaçable, dans l’espoir que les élèves-officières puissent suivre leur scolarité à Saint-Cyr sans risquer leur intégrité physique et psychologique. Soit trouver une autre manière d’intégrer les femmes dans ce qui reste, par excellence, par essence même peut-être, une institution masculine. Dans une société devenue plus liquide que jamais, comme si tout jusqu’aux hommes et aux femmes était interchangeable, peut-être n’est-il pas illégitime – même s’il y a aura toujours des Jeanne d’Arc – que tout ne soit pas soustrait au principe, masculin ou féminin, qui l’a formé et construit au cours des siècles ?

Israël, la passion et la raison

Les massacres du 7 octobre ont inspiré à Bernard-Henri Lévy et Gérard Araud deux livres, deux réflexions profondes et complémentaires sur Israël, son peuple et son histoire. Le lyrisme du philosophe et le réalisme du haut diplomate se rejoignent dans un même idéal de justice.


Sur Israël, deux livres de haute tenue ont été récemment publiés dans l’intention d’explorer ce qui sous-tend l’horreur du 7 octobre. Celui de Bernard-Henri Lévy, Solitude d’Israël, magnifique chant de louange aux juifs et à leur État, et celui de Gérard Araud, ancien ambassadeur à Tel-Aviv, Israël, le piège de l’Histoire, récit d’une longue expérience nourrie de réflexions lucides.


Au lyrisme de Solitude d’Israël on n’opposera pas le réalisme de Gérard Araud. Les deux livres se complètent. Celui de BHL, nimbé d’exaltation, se fonde sur la sympathie, celui de l’éminent diplomate sur l’empathie. Passion du premier, raison du second, mais une passion toujours maîtrisée dans le cercle d’une intime connaissance de son objet, et une raison soucieuse d’analyser de façon pragmatique les faits observés en essayant de les voir à travers les yeux de l’autre, ici des Israéliens. Au Je tout entier voué à la célébration des juifs et de soi-même répond la modestie d’un Je qui tente de déchiffrer une situation extraordinairement complexe. Mais cette différence entre les auteurs n’a finalement guère d’importance. Reste l’essentiel, le talent de l’un à chanter Israël, celui de l’autre à le comprendre.

Israël aujourd’hui nazifié

BHL, qui pense Israël en tant que peuple, est emporté par l’éloquence de l’avocat exclusivement attaché à la cause qu’il défend. On ne lui reprochera donc pas de ne tenir aucun compte de la partie adverse, celle des Arabes en général, des Palestiniens en particulier. Ou s’il l’évoque, c’est pour souligner qu’Israël, loin de s’apparenter à un établissement colonial, est le fruit d’une guerre d’émancipation contre l’impérialisme de la Grande-Bretagne, à l’époque puissance mandataire. C’est aussi pour rappeler que, en dehors du Maroc, le monde arabe a largement partagé l’idéologie nazie. À preuve, et cela bien avant la guerre, la naissance des Frères musulmans à l’instigation de Hassan al-Banna, leur cofondateur. Autre preuve, mieux connue, l’engagement pro-hitlérien du grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini, nommé à son poste « par les Anglais au lendemain des pogroms de 1920 qu’il avait en partie organisés », ultérieurement partisan d’une « solution définitive au danger juif » (déclaration de novembre 1943). Le grand mufti de Jérusalem dont Yasser Arafat s’est réclamé jusqu’à la fin. BHL fournit d’autres preuves, et non des moindres, de ce qu’il y eut « un nazisme arabe », indéniable réalité qui « réduit à néant le mythe d’une Palestine innocente à laquelle l’on imposerait de réparer le crime de la Shoah », comme le prétendent ceux qui transfèrent aux Palestiniens la charge d’une réparation dont l’Allemagne, et l’Europe avec elle, aurait dû s’acquitter. Les Palestiniens en pures victimes d’un Israël aujourd’hui nazifié (puisque Gaza), ou la Nakba (l’exode en 1948 d’une partie d’entre eux) jugée équivalente à la Shoah, ce discours tient de l’affabulation, voire de l’imposture.

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La sympathie de BHL pour le peuple juif, toute de ferveur méditative, s’étend bien au-delà de la question palestinienne qui, évidemment, inclut la riposte de Tsahal à la commission par le Hamas du crime du 7 octobre. Prenant appui sur l’événement qu’il ausculte sous différents angles pour en dégager le sceau de la barbarie inhumaine, du Mal radical, du Mal en soi, BHL remonte aux sources de l’antisémitisme, « la plus vieille de toutes les haines », avec la Shoah au comble de cette haine contre « le plus vieux peuple persécuté du monde », persécution immémoriale dont est issue la nécessité d’Israël. Ce qu’il exprime en des termes empreints de deuil, de colère et de fierté : « Je l’aime, ce peuple-monde, coincé sur la minuscule bande de terre qu’a fini par lui consentir, il y a trois quarts de siècle, un Occident et un monde dégoulinants de tout le sang juif versé dans le torrent des siècles. »

Solitude pour autant ? C’est discutable. Si fermement étayée soit-elle, la démonstration laissera sceptique ceux qui, résistant au Verbe éblouissant, argueront de l’indéfectible soutien américain, outre celui, désormais acquis sauf retournement impensable, de l’Union européenne en dépit de l’islamisme rampant qu’accompagne la partialité de l’ONU, sans parler des saillies d’un Mélenchon à la dérive, successeur du Drumont de La France juive, « Robespierre grimé en Tartarin et roulant de la dialectique comme on roule des mécaniques », qui tantôt refuse de qualifier le Hamas d’entité terroriste, tantôt pleurniche de s’être senti « abandonné » par les juifs.

Les Israéliens ne cherchent pas la paix, mais la sécurité

Gérard Araud, pour sa part, pense Israël en tant qu’État. Domaine de la géopolitique, des calculs soupesés au trébuchet non de la vertu, mais de la puissance. BHL écrit, à propos de Gaza, que « cette guerre est une guerre atroce que les Israéliens n’ont pas voulue », ce qui est vrai ; qu’Israël n’a d’autre choix que de gagner toutes ses guerres sous peine de disparaître, ce qui est également vrai ; et enfin qu’Israël ne cherche jamais la guerre, mais toujours la paix. À quoi Araud répond : dans leur majorité, « les Israéliens ne recherchent pas la paix, mais la sécurité ». D’où leur satisfaction du statu quo, jugé jusqu’au 7 octobre « assez confortable ». Fort de son empathie, il ne condamne pas, il constate. C’est le piège de l’Histoire : l’hubris consécutive à l’écrasante supériorité militaire qui conduit au mépris des droits du peuple vaincu, renforcée par la référence biblique aux droits intangibles sur une terre plusieurs fois dominée par d’autres peuples que le peuple hébreu.

Entre son premier séjour à Tel-Aviv au début des années 1980 comme conseiller d’ambassade, et le second, vingt ans plus tard en qualité d’ambassadeur, Gérard Araud a vu Israël se normaliser. Par une loi que Benyamin Nétanyahou a fait voter le 9 juillet 2018, il est même devenu « l’État-nation du peuple juif », au risque de rejeter dans un statut second toutes les autres confessions et de légitimer « par avance d’éventuelles discriminations à leurs dépens ».

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Où BHL s’émerveille à juste titre de l’exceptionnalité du peuple juif, Araud évalue objectivement les immenses mérites et les failles de son État. Pourtant l’avocat inspiré et le haut diplomate se rejoignent dans un même idéal de justice. Ce dernier suggère, même s’il n’y croit pas trop, un moyen de régler l’interminable conflit territorial entre les deux parties. De son côté BHL écrit, image admirable : « Longtemps les Juifs exilés ont psalmodié, leur harpe pendue aux arbres en signe de tristesse : “Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main se dessèche.” » Plus loin, il poursuit : « Si je t’oublie, humanisme juif ». Et pour finir : « L’âme, l’esprit et le génie du judaïsme tiennent bon dans la tourmente. Mais qu’on les oublie et c’est, non la main, mais le cœur d’Israël qui se desséchera. » Ainsi se dit, entre mille exemples, l’amour véritable.

Solitude d'Israël

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Israël: Le piège de l'Histoire

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L’avenir de la France dans le Pacifique est-il en train de se jouer?

La Nouvelle-Calédonie n’avait pas connu de telles violences depuis les années 1980, moment qui conduisit à l’opération Victor pour mettre fin à la prise d’otages d’Ouvéa. Trois nuits d’insurrection ont ensanglanté cette île mélanésienne où l’on compte désormais quatre morts, dont deux Kanaks et deux gendarmes. Des centaines de blessés sont aussi à déplorer, ainsi que des dizaines de millions d’euros de dégâts matériels au bas mot puisque des commerces, des entrepôts ou encore des maisons individuelles ont été incendiés. Comment en sommes-nous arrivés là ? Analyse.


Un texte concernant la composition du corps électoral calédonien est actuellement en débat à l’Assemblée nationale, suscitant l’ire des indépendantistes kanaks les plus engagés. Il prévoit de permettre à de nouveaux électeurs de voter aux élections provinciales. Disposeraient désormais du droit de vote les Français qui résident depuis plus de 10 ans dans l’île. Cette révision constitutionnelle remettrait donc de facto en question le « corps électoral exceptionnel » qu’avaient délimité les accords de Nouméa de 1998. Texte important, le préambule aux accords de Nouméa a refondé le rapport entretenu par la France avec les populations autochtones de Nouvelle-Calédonie, leur reconnaissant une « civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique » ainsi qu’une « identité fondée sur un lien particulier à la terre ». Il organisait même une forme de cohabitation permanente avec les « nouvelles populations » issues de la colonisation qui avaient apporté avec elles « leurs idéaux, leurs connaissances, leurs espoirs, leurs ambitions, leurs illusions et leurs contradictions » et avaient joué un rôle dans « la mise en valeur minière ou agricole et avec l’aide de l’État, dans l’aménagement de la Nouvelle-Calédonie ».

L’indépendance rejetée à plusieurs reprises par les habitants

Ces accords ont entériné la création d’une « citoyenneté néocalédonienne » spécifique et distincte au sein de la nationalité française. C’est sur la définition précise de cette citoyenneté ultramarine que se nouent les principales discordes néocalédoniennes entre les descendants d’autochtones et les Européens vivant sur l’île, ainsi que les Polynésiens, asiatiques et les autres populations qui ne sont pas des indigènes. Réuni en Congrès à Versailles, le Parlement français opta pour le gel du corps électoral local, le bornant aux seules personnes inscrites sur les listes à la date du référendum de 1998. Sont donc citoyens néocalédoniens les personnes de nationalité française résidant de manière principale en Nouvelle-Calédonie depuis le 8 novembre 1998 et celles majeures après cette date dont au moins l’un des deux parents est citoyen néocalédonien.

En 2018, comme le prévoyaient les accords de Nouméa, s’est tenu le premier référendum d’auto-détermination. Rebelote en 2020 puis en 2022. Tous ont abouti au même résultat : l’indépendance a été rejetée. À trois reprises, un corps électoral pensé pour « l’indépendance » a manifesté la volonté que la Nouvelle-Calédonie demeure française. Il faut dire que les exemples voisins tel que celui de Nauru ne prêtent pas à l’optimisme. Craignant une érosion de leur pouvoir local acquis avec le nouveau statut accordé en 1998, les Kanaks refusent que le corps électoral s’étende aux résidents de longue date qu’ils estiment proches des Caldoches, surnom donné aux descendants de Français. En tout, 25 000 électeurs s’ajouteraient au corps électoral actuel. Récemment, un signal faible attirait d’ailleurs l’attention des connaisseurs de l’outre-mer. Sonia Backès (notre photo) a ainsi été battue par un indépendantiste aux élections sénatoriales. Un évènement que peu de gens croyaient possible.

Des tensions interethniques instrumentalisées

Pour l’heure, les indépendantistes ont remporté une première manche. Emmanuel Macron a notamment fait savoir qu’il ne convoquerait pas immédiatement les parlementaires en Congrès concernant l’évolution du statut néocalédonien. Il s’est dit favorable à la négociation d’un « accord global » ménageant les sensibilités des anti-indépendantistes et des partisans du FLNKS (Front de Libération nationaliste kanake et socialiste). Il faut bien comprendre que si le texte ne passe pas, il avaliserait une rupture d’égalité anticonstitutionnelle puisque des jeunes gens nés en Nouvelle-Calédonie il y a 25 ans ne pourraient pas voter. Paradoxalement, le cas néocalédonien fait ressortir la schizophrénie de la gauche française sur les sujets identitaires.

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A la tribune de l’Assemblée nationale, Danièle Obono a par exemple déclaré que le projet de loi constitutionnelle était « un avatar de cette civilisation coloniale décadente dont la macronie partage l’état d’esprit fait de mépris et de brutalité contre la souveraineté populaire ». Dans un genre approchant, le député de Guyane Jean-Victor Castor, membre du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), a dit de son côté : « Il y a 170 ans, les Kanaks étaient là, ils sont sur leur territoire. Et vous n’allez pas empêcher à un peuple premier de revendiquer, d’avoir ses propres aspirations ». Ces gens se rendent-ils compte de ce que leurs discours sous-entendent ? Les Français ont-ils été souverainement consultés pour donner leur accord au fait que Madame Obono devienne française et puisse voter ? Si les Caldoches ne sont pas chez eux en Nouvelle-Calédonie, en dépit de leur contribution majeure au développement du territoire comme le concèdent d’ailleurs les accords de Nouméa, quid de gens qui ont été naturalisés Français en provenance du Congo ou du Mali il y a cinq ans à peine ?

Ce discours anti-français et parfois relevant du racisme anti-blancs qui se fait écho chez une partie de la jeunesse kanake la plus désœuvrée sur fond d’alcoolisme et de toxicomanie, que même les membres du FLNKS les plus politiques n’arrivent pas à juguler, est encouragée ici en France par des élus de la République. Sidérant ! Qu’ont-ils d’ailleurs de différent des propos de l’agitatrice à la solde du Kremlin Nathalie Yamb qui a publié un tweet provocateur dans lequel elle fustige « l’occupant caucasien » et « l’Etat colonial français ». Pourtant, les Kanaks sont eux reconnus comme une population autochtone, tout le monde ne peut pas en dire autant… Cité dans Le Figaro, un préfet spécialiste de la région explique que les émeutiers sont dans leur grande majorité des jeunes « entre 16 et 25 ans déracinés de leur monde coutumier, avec lequel ils sont en rupture, et pas intégrés au monde moderne », expliquant qu’il ne faut pas s’étonner qu’ils aient plutôt décidé de « piller, casser et brûler de manière totalement aléatoire sans viser particulièrement des commerces non indépendantistes », jugeant leurs motivations plus opportunistes que réellement politiques. Des témoins ont d’ailleurs rapporté à la télévision qu’ils avaient entendu ces petits groupes de jeunes casseurs prétendre vouloir « casser les maisons des blancs ».

Il est inquiétant que ce racisme décomplexé et instrumentalisé contre les personnes de type « caucasien » soit ainsi relayé et excusé par une grande partie de notre classe politique. Il peut conduire à des drames, des pogroms ultramarins, s’il n’est pas immédiatement jugulé. Pour cela, nous devons nous attaquer aux meneurs violents et à ceux qui les appuient.

De l’influence étrangère bien réelle

À Mayotte comme en Guyane et ailleurs, les ennemis de la France sont trop heureux d’agiter des rancœurs et d’allumer des conflits. Tête de pont du genre, la Nouvelle-Calédonie est une cible facile. L’activité de l’Azerbaïdjan sur place ne fait absolument aucun doute. Elle est attestée et documentée puisque le 18 avril dernier, l’élue kanake Omayra Naisseline signait un mémorandum avec le Parlement azerbaïdjanais actant une alliance. Bakou fait feu de tout bois depuis que la France a promis de vendre des armes à l’Arménie pour se défendre contre les visées azéries. C’est en des termes particulièrement amènes que madame Naisseline parlait du régime d’Alyev dans les colonnes du journal local La Voix du Caillou : « Nous sommes reconnaissants à l’Azerbaïdjan car c’est un pays qui nous a encouragé dans la lutte. L’Azerbaïdjan est pour nous un véritable exemple. L’ingérence de la France dans les élections de notre pays ne sert pas les intérêts de notre peuple. » Elle appelait en suivant à de larges manifestations. Dont acte.

Si les agissements de l’Azerbaïdjan sont particulièrement grossiers et visibles, ils n’en sont pas moins redoutables et efficaces. Ils ont aussi fait perdre la vie à deux jeunes gendarmes français et menacent l’existence de dizaines de milliers de nos compatriotes du bout du monde. Ils appellent aussi à une réponse à la hauteur. En outre, il ne s’agit pas du seul pays à lorgner sur nos intérêts ultramarins. La France subit un tir groupé. Que faire donc dans ces conditions ? D’abord restaurer l’Ordre public en Nouvelle-Calédonie, protéger les populations et leurs intérêts économiques. Mettre hors d’état de nuire la Cellule de Coordination des actions de Terrain (CCAT) qui est à l’origine des violences. Enfin, proposer une nouvelle voie de développement économique pour une île qui, bien administrée, aurait un fabuleux potentiel. Regardons ce qu’ont accompli Hawaï ou Singapour. Idéalement placée et utile, la Nouvelle-Calédonie pourrait être demain un fabuleux exemple pour toute l’outre-mer. A nous de faire comprendre aux jeunes Kanaks que la France détient les clés de leur prospérité future.

En attendant le changement de millénaire, dans les Alpes, avec Roman…

Mais que vaut le nouveau Polanski ? Difficile de trouver une salle pour le voir… C’est un jeu de massacre anti-riches dégénérés assez réjouissant !


Quatre ans après l’onde de choc J’accuse, le néo-paria Roman Polanski, 90 ans, nous revient avec une déconcertante farce décapante pointant les vices et les outrances ridicules d’une classe cosmopolite richissime, dont certaines trajectoires individuelles vont se croiser par le plus grand des hasards dans un hôtel de luxe des Alpes suisses à l’occasion du dernier réveillon de l’année 1999. Tout un symbole.  

Quelque part entre Luis Buñuel, les Monty Python, la comédie sociale italienne et Ruben Ostlund (impossible de ne pas songer à Sans filtre…), cette bouffonnerie trash commence avec de timides doigts d’honneur tendus dans les cuisines et les salons de ce « Palace » très select pour finir sur une hallucinante scène qui voit un « caniche à sa mamie » sodomiser un pingouin dans la grande salle des fêtes aux petites heures du matin après le tourbillon et l’ivresse de la nuit qui auront été fatals à certains…

Ni daube infâme, ni chef d’œuvre, cette grande récréation malséante d’un réalisateur facétieux au soir de sa vie (qui n’a plus rien à prouver à personne sur le plan cinématographique) peut être lue comme l’ultime expression d’une intense manifestation de liberté et d’indépendance à l’égard de tous les conformismes et toutes les formes de « politiquement correct ». La vision de son dernier effort (espérons qu’il y en ait encore d’autres !) dans les rares salles hexagonales qui ont le courage, l’audace (l’outrecuidance ?) de le projeter cette semaine (dépêchez-vous car il serait étonnant de le goûter au-delà de la date de péremption fixée à mardi prochain…) peut alors relever du geste salutaire et quasi militant.          

Le freak, c’est chic !

Hôtel Grand Bellevue, Gstaad, 31 décembre 1999. 12 heures avant le décompte fatal qui alimente les fantasmes et les peurs les plus irrationnels (souvenez-vous le fameux bug de l’an 2000 prédit en son temps par Nostradamus et les illuminés et crédules de tout acabit !), l’anxiété et la nervosité commencent à gagner les équipes du Directeur hôtelier Kopf, parfaitement incarné par l’acteur allemand Oliver Masucci, sans doute la grande révélation du métrage. Le maître mot est de contenter au maximum la fidèle clientèle argentée quitte à satisfaire ses désirs les plus inavouables, insolites et pervers ! Et l’on ne va pas être déçu devant ce véritable défilé de « freaks » dégénérés plaqués or. Chacun va en prendre pour son grade. Et sur le trône figure en bonne place un « monstrueux » Mickey Rourke au visage boursouflé et tuméfié par la prise (hélas bien réelle) de stéroïdes anabolisants et de stupéfiants en tout genre. Un tissu adipeux cramé par le soleil et une infâme moumoute jaune canari lui permettant de surcroît d’interpréter sans trop forcer Mister Bill Crush (sic), un escroc impoli et impulsif qui va chercher à se faire ami-ami avec un banquier naïf qui n’a pas résolu son complexe d’Œdipe, l’excellent acteur allemand Milan Peschel que l’on croirait tout droit sorti d’un cartoon à la Tex Avery. Il est amusant d’entendre Rourke lui expliquer très doctement qu’avec le bug informatique du millénaire, personne ne remarquera le jeu d’écritures sur son compte bancaire avec un rajout de trois zéros supplémentaires !  

Autre personnage loufoque, une vieille marquise botoxée maniérée et maniaque interprétée par Fanny Ardant, l’amie de toujours de Roman, au soutien indéfectible. Portant un amour obsessionnel à son petit chien, elle est proche de la dépression lorsque son « bébé » défèque sur son lit suite à une indigestion de caviar, ce qui occasionne la venue en catastrophe d’un médecin… devant donc s’improviser véto (joué par l’acteur portugais Joaquim de Almeida, à l’imposante filmographie). Et que dire de ce couple texan à l’abyssale différence d’âge ? Lui c’est John Cleese, 84 ans, le mythique cofondateur britannique des Monty Python ! Elle, c’est la jeune actrice plantureuse Bronwyn James, dont les moindres faits et gestes sont scrutés et décortiqués par les tabloïds anglo-saxons, autre cible de choix dans le viseur sardonique polanskien. Terminons cette savoureuse galerie avec Bongo (sic), ex-hardeur professionnel (dans le film) dont l’appareil génital, outil de travail de luxe était assuré, lors de ses années fastes, à hauteur de 5 millions de dollars ! « Je suis très heureux de voir enfin ton engin de près ! » lui lance, ravi, Bill Crush dans les vespasiennes de l’Hôtel.

Amis de la poésie vespérale, passez votre chemin !

Miroir politique

Mais l’essentiel se situe sans doute ailleurs. Par un opportun effet miroir avec notre époque actuelle, le réalisateur du Locataire s’amuse à multiplier les clins d’œil et les mises en perspective. Il agrémente ainsi son récit d’une rocambolesque affaire de dissimulation de valises de billets par des nervis du régime mafieux russe au moment où Boris Eltsine, contre toute attente, annonce en direct à la télévision russe le 31 décembre 1999 sa démission (autre fait authentique !) et décide de « remettre les pouvoirs de président au chef du gouvernement, Vladimir Vladimirovitch Poutine. Durant trois mois, conformément à la Constitution, ce sera lui le chef de l’Etat. À l’expiration de ce délai, comme le dit, encore une fois, la Constitution de Russie, une élection présidentielle sera organisée. » Nous avons ensuite le loisir d’entendre un jeune Poutine au visage lisse et sur un air candide de séminariste marteler sa volonté de « respecter l’État de droit et toutes les libertés publiques, comme la liberté d’expression ! ». Malaise…

Milan Peschel et Mickey Rourke

Autre décalage, à plusieurs moments, Polanski oppose en champ / contre-champ les riches dépravées (notamment des mannequins russes aux seins surgonflés) à des groupes de femmes entièrement voilées (mais aux ongles étonnamment rouges vernis !), tels deux pôles opposés se regardant étrangement, sans pouvoir évidemment communiquer…

Enfin, un œil attentif pourra noter la présence d’un jeune plombier polonais à l’allure athlétique intervenant dans la chambre de la marquise française qui ne va pas résister à son charme en lui tendant plusieurs perches à connotation sexuelle… On se souvient évidemment des polémiques en France et dans d’autres pays de l’Union européenne à propos des travailleurs détachés originaires de l’Est, source de distorsion de concurrence, dans le sillage du vote de la directive Bolkenstein en 1996 et suite à l’onde de choc provoquée dans l’Hexagone par la non-ratification du traité constitutionnel européen en 2005.

Ce qui, reconnaissons-le, nous fait plusieurs thèmes de réflexions fort stimulants.

Derrière le vernis corrosif de la critique anti-bourgeoise, ce film choral, co-écrit avec le légendaire Jerzy Skolimowski (autre grand nom du nouveau cinéma polonais des années 60-70) n’est peut-être pas si mineur qu’il en a l’air… Et le tout sur la musique entraînante de notre Frenchy multi-primé, Alexandre Desplat !    

1h41

Polanski échappe encore (de justesse) à la cancel culture

Le directeur du Studio Galande (Paris 5e), seule salle présentant à Paris The Palace, le dernier film de Roman Polanski, a d’abord expliqué hier soir «avoir été piégé» par le distributeur, et a annoncé le déprogrammer. La projection a finalement eu lieu, avec un cortège furibard de manifestantes MeToo en keffieh devant la salle.


« Piégé par le distributeur », voyez-vous ça, pleurniche au micro remarquablement complaisant du Figaro le directeur du studio Galande, qui avait programmé le dernier film en date de Roman Polanski, The Palace, assassiné lors de sa présentation au festival de Venise par une profession de dévots apeurés désormais soumis aux « femmes puissantes » – comprendre : les haineuses chouineuses professionnelles en nombre qui, sous la houlette d’une fausse toute petite fille en pulls Babar, régentent aujourd’hui le marché truqué du cinéma en régime #MeToo.

Terrorisé par une maigre et fort grotesque escouade de furies à pancartes protestant contre la diffusion d’un film de « Polanski-Violanski », il se repent, et déprogramme. Le malheureux « regrette sa faute professionnelle ». Laquelle ? Avoir fait son métier. Mais au fait, pourquoi si craintivement ? Quatre séances dans la semaine pour un nouveau film ? Passons.

Il bat sa coulpe. C’est-y pas beau, l’autocritique à la chinoise ? Ça vous tire des larmes au moins ! À moins que plutôt vous ne vous bouchiez le nez devant certain accident qui semble être hélas arrivé au sieur pénitent – la frousse a de ces effets parfois…

A lire aussi, Didier Desrimais: Révolution MeToo: tout le monde va y passer

« Je n’étais pas au courant de ces histoires autour de Polanski » argue-t-il sans rire. Ah oui ? Vraiment ? « Pétochard, on te croit ! ». Le slogan du jour. Plus c’est gros, plus ça passe. Très tendance, ça : accorder religieusement crédit à n’importe quelle baliverne. Le modèle de cette véridicité nouvelle manière ? Les cent #MeToo girls (d’innocentes fillettes, hein) escortées par quelques messieurs dument déconstruits (sortes de chapons #MeToo) qui espèrent sans doute sauver leur tête (à défaut d’une autre partie de leur anatomie maudite. Il est né le divin #MeToo boy, alléluia !). Jouissance sororale de l’accusation et de l’exécution publique – on a les orgasmes qu’on peut, voyez-vous.

Parmi les héroïnes immortalisées par cette « photo historique » (dixit Le Monde), qui exigent une « loi intégrale » (comme le voile du même nom) sur les « violences sexuelles », Charlotte Lewis.

A lire aussi, Sabine Prokhoris: « Metoo est une section d’assaut »

Damned ! Le même jour, un tribunal prononçait la relaxe de Roman Polanski, dans le procès en diffamation que lui avait intenté celle-ci, au motif que pour se défendre des infâmantes accusations de viol portées à son encontre par l’ex-actrice, il avait démontré la mécanique (mal) huilée de ses mensonges. Le tribunal (pas encore soumis à la « loi intégrale » du meilleur des mondes féministe) avait reconnu et consacré le droit de dire : « Charlotte Lewis, on ne te croit pas. Et voici sur quelles preuves ». Des preuves que le tribunal a jugées recevables.

L’actrice Charlotte Lewis arrive au Tribunal accompagnée de son avocat Me Benjamin Chouai, Paris, 5 mars 2024 © ALAIN JOCARD / AFP

Monsieur le pénitent, chevalier (parmi tant d’autres, qui se pressent au portillon) de l’ordre de la Pleutrerie, apprenez, puisque, dites-vous, vous ne savez rien. Si ce n’est courber l’échine, encore, et encore, et plus encore, devant de misérables hurleuses de slogans mensongers. Tels ces collaborateurs diligents qui déployaient leur zèle au-delà même des exigences éradicatrices des maîtres du pays. Lors de l’unique séance maintenue le 15 au soir, le public était au rendez-vous et, indifférent aux ukases de censure des petits marquis de la critique dressés par #MeToo, a apprécié le film insolent de Roman Polanski.

Un premier article (dont ce billet commente le contenu) a été publié à 19H21 hier soir, avant la projection prévue à 20h. À 00h53, l’article est mis à jour en signalant la protestation du distributeur, qui a saisi la médiatrice du cinéma pour obtenir le maintien des séances. À suivre… • SP

Qui a peur de Roman Polanski ?

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Affaire du péage d’Incarville: un président in-trai-ta-ble!

Alors que la France pleure les deux agents pénitentiaires tués mardi matin lors d’une attaque visant à faire sortir de leur fourgon Mohamed Amra, dit « La Mouche », au péage d’Incarville, les grands cris d’indignation de l’exécutif parviennent à couvrir ceux plus légitimes de l’opposition. Et à masquer la réalité d’un pouvoir dépassé par le trafic de drogue, et d’une réponse pénale française plus adaptée ?


Une violence digne des cartels colombiens et liée, comme celle qui sévit en Amérique du Sud, au trafic de drogue. Voilà à quoi une France sidérée a été confrontée avant-hier. L’attaque, au péage d’Incarville (27) du fourgon pénitentiaire qui transportait Mohamed Amra a montré à quel point la capacité de l’État à faire régner l’ordre et la sécurité sur le territoire national est entamée. Le choix du lieu comme la détermination et la tranquillité dans l’accomplissement de leur sale besogne témoignent de l’assurance et du sentiment d’impunité des tueurs. Car les agents pénitentiaires tués ont littéralement été exécutés de sang-froid, avec indifférence et efficacité.

Que le pouvoir cesse de perdre son temps en grands cris d’indignation !

Cette barbarie a été ressentie par toute une nation et les réactions des représentants politiques n’ont pas tardé. Tout le monde y est allé de son indignation sur les réseaux sociaux. Ce qui est bien le minimum. Or, ce mode de communication s’explique pour l’opposition, qui n’a pas de leviers d’action ; mais elle met aussi en exergue l’impression que la mise en scène de leur indignation fait office d’action pour ceux qui exercent le pouvoir.

Mardi le tweet d’Emmanuel Macron finissait par un martial « nous serons intraitables ! ». Une phrase à laquelle personne ne croit. Il faut dire qu’il a déjà promis d’être intraitable sur le droit d’asile, sur l’antisémitisme, les OQTF, le communautarisme, l’islam politique… Or sur tous ces dossiers l’action gouvernementale se traduit par des incohérences grossières ou par des lois a minima. En guise d’inflexibilité sur l’antisémitisme, on a droit à tout un pan de l’enseignement qui sombre dans la haine d’Israël, sans que jamais ni les élèves ni les professeurs ne soient sanctionnés. Face à l’explosion de la vague d’antisémitisme on a droit à des pleurs de crocodiles en abondance, mais on occulte la question de qui commet ces actes. Pourquoi ? Parce que comme on ne peut en accuser l’extrême-droite et qu’en grande partie ces violences correspondent à un antisémitisme culturel arabo-musulman que la propagande islamiste excite et répand, le personnel politique préfère ignorer cette donnée. Quant à l’islam politique, il est tellement bien combattu que les instituts de formation des imams, à Saint-Denis et à Château-Chinon, sont tenus par les Frères musulmans, branche mère du Hamas. Pour les OQTF, le taux de reconduite à la frontière est toujours aussi ridicule. Quant à la question du détournement du droit d’asile, elle est toujours et plus que jamais d’actualité. Bref l’absence de victoires passées rend impossible de croire aux réussites à venir. Le discours du président et du Premier ministre sur ce point est vain : leur parole n’est plus performative, personne ne croit qu’elle est la matrice de l’action future.

La réponse pénale plus adaptée

Certes, il est évident que les forces de police sont mobilisées pour arrêter les criminels et que leur motivation est réelle. Et sur ce point je ne doute pas de la détermination de Gérald Darmanin. En revanche personne ne croit qu’Incarville soit un point de rupture qui permette aux élus et aux magistrats de se rendre compte du niveau de violence qui frappe ce pays. Personne ne croit que ce tragique évènement marque la prise de conscience de la non-adaptation de la réponse pénale comme du besoin de réadapter le fonctionnement et l’équipement des services de police et de la pénitentiaire face à ces violences qu’elles soient liées au grand banditisme ou à des objectifs de déstabilisation politique (attentats, émeutes…).

Le malfaiteur Mohamed Amra. DR.

Il semble finalement que les estomacs de nos gouvernants soient capables de tout digérer et pas plus qu’il n’y eut un avant et un après Samuel Paty, un avant et un après Crépol, il n’ y aura un avant et un après Incarville. Les rodomontades sur les réseaux servent à calmer l’opinion et à donner des gages à l’émotion légitime qui s’y exprime. Une fois le moment passé, c’est le « business as usual » qui prend le dessus. Et pourtant, il y a de nombreux enseignements à tirer de ce drame. En premier lieu la stupidité abyssale de la justice des mineurs dont l’absence de réponse appropriée enkyste une certaine jeunesse dans la criminalité. Mohamed Amra a par exemple été mis en cause à 19 reprises entre 11 et 14 ans pour des violences, des vols et des extorsions. Or, alors que les psychiatres spécialisés expliquent que pour mettre fin à la violence extrême de certains enfants et ados, seule une sanction forte (prison adaptée y compris sur des durées courtes) peut permettre la prise de conscience pour qu’ensuite, la démarche éducative puisse porter ses fruits, ils ne sont pas entendus. C’est ainsi que des actes lourds commis par le fugitif ont systématiquement été classés sans suite et n’ont fait l’objet d’aucune poursuite pénale. À la décharge des juges, le nombre de structures fermées susceptibles de prendre en charge ces ados est dérisoire.

Guerre asymétrique entre l’État et les trafiquants

Mais cela ne s’arrête pas là. Cette hyper-violence est liée à l’explosion du trafic de drogue. Or le 5 mars 2024, auditionnés par le Sénat, les magistrats marseillais n’ont pas caché leur sentiment que la guerre contre la drogue était en train d’être perdue. Ils ont qualifié la cité phocéenne de narcoville et parlé d’une guerre asymétrique entre l’État et les trafiquants. Ils ont donc fait des propositions face à la situation. La réponse du ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti a réussi à être à la fois humiliante et ridicule : « ce genre de propos fait le jeu de l’extrême-droite ». Fermez le banc. On passera sur l’épisode où se faisant taper sur les doigts suite à cette affaire par le Conseil Supérieur de la Magistrature, il s’entête, fait le coq tous ergots dehors, car c’est un homme qui « assume ». Les évènements vont se charger de lui montrer que s’il entendait, écoutait et agissait au lieu « d’assumer », le pays ne s’en porterait pas plus mal. Moins d’ego, plus de résultats serait une ligne politique plus défendable.

Ne faut-il pas aussi parler de l’organisation judiciaire qui multiplie les transports d’individus dangereux pour quelques minutes dans le bureau d’un juge ? Surtout quand l’administration judiciaire ne dispose pas du matériel adéquat en quantité suffisante. On ne fera pas l’injure de demander au ministère si les gardiens sont entraînés au tir, de quelles armes ils disposaient face à des fusils mitrailleurs, si le fourgon était blindé… Ce que l’on sait c’est que ce type de mode opératoire se reproduira, car c’est ce qui se passe quand le trafic de drogue gangrène un pays.

Comment un gouvernement déconsidéré et peu performant, qui n’a jamais été à l’aise avec le régalien et les questions de sécurité trouvera-t-il le courage de faire le nécessaire ?

Or ce que raconte aussi l’histoire de Mohamed Amra est la méconnaissance ou la sous-estimation de la nouvelle criminalité, liée à la multiplication des caïds locaux et à leur affrontement pour accroitre leur territoire. De plus en plus jeunes, de plus en plus violents, totalement désinhibés, les tueurs d’Incarville sont les visages de cette nouvelle criminalité.

Et se pose aussi la question de la corruption des agents de l’Etat. Le commando d’assassins a-t-il été renseigné ? Comment lutter face à des trafiquants pour qui l’argent n’est plus un problème ? Au vu de la détermination des trafiquants et de leur capacité à corrompre et tuer, les pouvoirs publics ont intérêt de remettre rapidement à jour leur doctrine comme les réponses policières et pénales à mettre en œuvre. Un rapport du Sénat sur ce sujet a été rendu public le jour même du drame d’Incarville. Espérons qu’il ne serve pas à caler une armoire dans les archives du ministère de la Justice.

C’est pas Versailles, ici!

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Emmanuelle Macron, Versailles, 13 mai 2024 © Blondet / POOL/SIPA

L’enthousiasme général soulevé par les bonnes nouvelles d’investissements massifs dans l’hexagone, dans le cadre du sommet « Choose France », doit être relativisé. Voici pourquoi.


Les portes du château de Versailles viennent de se refermer, clôturant le sommet Choose France dont la 7ème édition se tenait le 13 mai. Pour rappel, cet événement, qui rassemble chaque année grands patrons d’entreprises internationales et membres du gouvernement français, a été mis en place en 2018 par Emmanuel Macron pour soutenir la croissance, l’innovation et l’emploi en attirant des investissements étrangers sur le sol français.

Macron brade-t-il le pays aux grands groupes étrangers ?

Si cette année le thème annoncé lors du communiqué officiel du chef de l’État : « France, terre de champions »[1] peut prêter à sourire, le bilan de la cuvée 2024 semble être à la hauteur de l’annonce et battre tous les records : plus de 15 milliards d’euros d’investissements prévus, 180 patrons présents, 56 projets et 10 000 créations d’emplois en perspective sur le sol français. Au premier regard, nulle ombre au tableau. La logique de réindustrialisation de la France porterait-elle enfin ses fruits ? Dans son tweet du 13 mai sur le réseau social X, le président de la République se gargarise de cette liste de chiffres, gage de la réussite du projet.

On pourrait jouer les trouble-fêtes en avançant que cette stratégie qui vise à séduire des entreprises étrangères pour les inciter à implanter ou développer des sites de production a longtemps été l’apanage des pays sous-développés ou en voie de développement. Il ne nous resterait alors plus qu’à nous tourner, avec regrets, vers une époque révolue de prospérité économique où la France ne consommait pas plus que ce qu’elle produisait et n’avait pas besoin de brader son sol et sa main-d’œuvre afin d’être attractive pour les entreprises.

Car, oui, ne nous méprenons pas : si le savoir-faire français, du moins ce qu’il en reste, est probablement mis en avant avec emphase et fierté lors de tels événements, il ne pèse probablement pas lourd dans la balance au regard des avantages fiscaux, crédits ou baisses d’impôts promis par le gouvernement à ces grands groupes étrangers. Qui sont-ils justement ?

A lire aussi, Philippe Nguyen: «Make it iconic – Choose France 2024». 15 milliards d’euros d’investissements étrangers, est-ce suffisant pour réindustrialiser la France?

Parmi eux, Microsoft, Pfizer, Amazon ou encore FertigHy, spécialiste de la fabrication d’engrais azoté. À la lecture de leurs noms, les applaudissements se font plus discrets. Quels seront les impacts environnementaux de l’implantation de ces gigantesques data centers, entrepôts ou usines d’engrais ?  Parmi les avantages promis par le gouvernement, se trouve justement une clause visant à accélérer et faciliter l’implantation de ces sites en passant outre certaines démarches et autorisations sous couvert de « simplification administrative ». Quant aux emplois promis, que valent-ils vraiment ? En 2018, le député et ancien secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi alertait déjà sur le fait que pour chaque emploi créé en France, Amazon était responsable de la destruction de deux autres. Peu de chances que ce ne soit plus le cas en 2024, d’autant que l’entreprise affiche toujours un turn-over important au niveau de ses ressources humaines[2].

Nous voilà donc à faire des courbettes devant Microsoft et des ponts d’or à Amazon tandis que des entreprises françaises peinent à se développer sur leur propre sol, à l’instar de l’entreprise Bridor, leader de la fabrication industrielle de produits boulangers à destination des professionnels, qui s’est résignée en 2022 à construire sa nouvelle usine au Portugal après avoir tenté pendant plus de cinq ans de l’implanter en Bretagne. Déjà à l’époque, le président du groupe déplorait les difficultés rencontrées : « Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre 10 ans, voire certainement davantage, pour que notre projet industriel aboutisse ! […] lorsque nos concurrents à l’étranger mettent un à deux ans maximum pour obtenir les mêmes autorisations de construction. »[3]

Paroles, paroles…

Ajoutons à cela que ces chiffres ne sont que des promesses. Certaines ne seront pas honorées ou pas complètement. À l’édition 2018, par exemple, le groupe américain Del Monte avait annoncé l’ouverture d’une usine de découpe de fruits dans la Somme, mais le projet a depuis été abandonné.

Finalement, nous ne devrions considérer le sommet Choose France que pour ce qu’il est vraiment : une belle campagne de communication, domaine dans lequel le gouvernement actuel semble toujours exceller. « Marquez les esprits »[4] est le mot d’ordre et le cache-misère d’un pays en réalité désindustrialisé. Prenons l’exemple de l’industrie textile qui a quasiment disparue du sol français et cela de manière irrémédiable. En effet, même si l’envie venait à une entreprise, étrangère ou non, d’installer son usine de production textile en France, celle-ci se retrouverait vite confrontée à de gros problèmes de recrutement puisqu’il n’existe presque plus de main d’œuvre qualifiée. Dans ce domaine comme pour tant d’autres, le savoir-faire est perdu.

Sans surprise également, les grands oubliés de Choose France sont pourtant ceux qui représentent le premier employeur et le principal tissu économique français : les TPE, PME, parfois même sous-traitants de ces grandes multinationales. Dans un communiqué, Sophie de Menthon, présidente du mouvement ETHIC (Entreprises de Taille Humaine, Indépendantes et de Croissance), le rappelle à juste titre : « Bravo à nos grandes entreprises, bonne chance à Choose France et n’oublions pas que sans les TPE/PME, les ETI et leurs sous-traitants, elles ne seraient rien ! ».[5] Lumière est rarement faite sur l’importance considérable de ces entreprises de tailles plus modestes pour le tissu économique français, le maintien et la création d’emplois. Pour elles, la sentence est tombée : c’est pas Versailles ! 


[1] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-economique-et-commerce-exterieur/actualites-liees-a-la-diplomatie-economique-et-au-commerce-exterieur/2024/article/choose-france-2024-la-france-consolide-son-attractivite

[2] Rapport du cabinet indépendant Progexa élaboré en 2023 sur les pratiques sociales dans les entrepôts d’Amazon

[3] https://www.bretagne-economique.com/actualites/en-bretagne-bridor-met-fin-son-projet-de-site-industriel/

[4] https://www.choosefrance.fr/fr/

[5] https://www.entreprendre.fr/les-pme-tpe-eti-choisissent-la-france-dans-lindifference-generale/

Relire Paul Claudel, et se consoler de l’époque – Tentative

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Paul Claudel (1868-1955) DR.

« Je ne vous aime pas, je vous préfère » Journal, juillet 1950


Paul Claudel (1868-1955) est un cas dans la littérature française. Dites « Claudel », et immédiatement s’ensuit une série de poncifs sur l’ « écrivain-catholique ».

Alors, tout reprendre, tel Sisyphe, tenter encore d’expliquer le génie, de le dire au moins ? Le moyen de faire autrement ? L’occasion nous en est donnée grâce à la biographie (Flammarion) à l’américaine quoique très sensible que Marie-Anne Lescourret, philosophe et musicologue, nous livre de cet écrivain monumental, sinon méconnu, mal connu :

« À la façon dont Rubens est le peintre des grosses femmes et Goethe l’auteur de Werther, Claudel est catholique », i.e. « vote à droite et se prononce pour la pérennité des ordres établis. Ce stéréotype éculé suffit à identifier puis à éviter Claudel. On évacue Claudel, on le condamne en même temps que la lutte contre la libéralisation des mœurs, le catéchisme, les activités paroissiales, les curés, les prières et autres ‘‘bondieuseries’’. Parler des ‘‘cathos’’ érige son homme en libre-penseur : quiconque s’adonne à cet écart de langage se prend pour Voltaire et passe à côté de Claudel, sans doute parce qu’il est plus facile de s’autoproclamer rationnel que de se confronter au thomisme de L’Art poétique. »

Où l’on voit que l’on peut écrire une biographie exhaustive et rigoureuse de Paul Claudel sans pour autant gauchir ce que l’on pourrait appeler un tempérament.


Claudel, c’est d’abord une réaction : contre le « stupide XIXème siècle », contre le positivisme omniprésent d’Auguste Comte, contre le « tétrasyllabe Taine-et-Renan » honni, contre ce scientisme qui est une offense à son catholicisme de converti.

Bachelier en 1885, il s’inscrit en Droit, puis à l’École libre des sciences politiques. En 1886, c’est le choc : la lecture, en juin, de Rimbaud Illuminations puis Une Saison en enfer.

Pendant quatre ans, Claudel, jeune homme « plutôt… antireligieux » (Mémoires improvisés) est en proie à des luttes intérieures – révolte ou soumission, besoin d’évasion – dont témoigne l’un de ses premiers chefs d’œuvre, Tête d’Or (1889). S’il « se soumet à l’Église » dès le 25 décembre 1886, pendant les vêpres à Notre-Dame de Paris, il ne fait sa (deuxième) communion que le 25 décembre 1890. Le catholicisme devient alors le centre de sa vie.

Parallèlement à ce parcours spirituel, Claudel lit. Et il lit beaucoup : il déteste Hugo, Goethe, les parnassiens, les romantiques, ne tient pas Stendhal en haute estime, est en revanche flatteur avec Verlaine.

Il découvre ceux qui seront les compagnons d’une vie – outre Rimbaud, rôle « séminal » (sic), et la Bible : Shakespeare, les tragiques grecs, Dante, Dostoïevski, Virgile. Et inaugure sa « carrière » littéraire avec sa présence, dès 1887, aux mardis de la rue de Rome chez Mallarmé. Il y rencontre, entre autres, Valéry et Gide – d’abord estimé, puis détesté, eu égard à son protestantisme invaincu et à des mœurs qu’il juge « répréhensibles ».

A lire aussi: L’infréquentable Monsieur Gide

« Paul Valéry m’envoie son recueil de Poèmes que je lis avec le plus grand plaisir. On ne saurait pousser plus loin la finesse et le talent technique. C’est merveilleux ! Mais comme c’est peu nourrissant et, somme toute, futile ! Le sujet est toujours cet effort vain et d’avance découragé à se dégager de soi-même. Lu aussi avec grand plaisir le charmant recueil d’Aragon, les Yeux d’Elsa. Enfin le recueil de Lanza del Vasto, le Chiffre des choses, qui est loin d’être indifférent. » (Journal, 20 août 1942).

Lescourret réévalue à la hausse l’influence de Mallarmé sur Claudel : les textes en prose de Divagations, qui livrent l’essentiel de l’enseignement oral de Mallarmé, révèlent une obsession du théâtre qui ne pouvait laisser Claudel insensible : « Le théâtre est d’essence supérieure, nul poète jamais ne put à une telle objectivité de l’âme se croire étranger », écrit Mallarmé qui, en 1889, salue Tête d’Or (« Le Théâtre, certes, est en vous »).

Le théâtre en l’occurrence, pour Claudel, est cette sorte d’opéra wagnérien, où le verbe poétique remplace l’orchestre, et dont les représentations sont une espèce de rituel religieux ouvert sur le mystère chrétien : ses collaborations avec Honegger et Darius Milhaud illustreront ce souci catholique, dans son œuvre, « de l’unité, de la composition esthétique » qui englobe(nt) les diverses formes d’art : théâtre, danse, musique, peinture.

Comme un écho et prolongement de « l’art total » voulu par Wagner et Mallarmé – à cette différence près que « le drame de la vie de Mallarmé est celui de toute la poésie du XIXème siècle qui, séparée de Dieu, ne trouve plus que l’absence réelle ». 

De là les rencontres qui ponctueront son existence de dramaturge avec les rénovateurs du théâtre de son temps : Gémier, Lugné-Poe, Copeau, Pitoëff ou Barrault. Ou avec les peintres et décorateurs, comme José-Maria Sert auquel Le Soulier de satin est dédié.

Lescourret le dit (et le redit parfois – sourire) : « Claudel ne se soucie pas de convaincre le peuple par le biais de représentations séculières mettant l’indicible à la portée des ignorants. Convaincu de sa mission apostolique depuis sa conversion, le « rouleau convertisseur » (Claudel, par Gide) n’entreprend pas de replier le ciel sur la terre, de ramener l’inconnu au connu. Il est trop convaincu de l’extériorité de Dieu au monde et de son incommensurabilité à toute entreprise humaine. Toute verbalisation du religieux, fût-elle célébration, louange, devra donc porter trace de cette impossibilité, de cette conscience de la place – humble – assignée au dramaturge, au poète ». 

Et pour attester la « trace de cette impossibilité », Claudel cultive « son côté comique, le lyrisme épanoui dans la farce » : le baroque de son théâtre en somme, baroque comme l’art de la Contre-Réforme qu’il chérit et… contradictoire, comme l’est « le tout de toute chose », qu’il cherche à embrasser dans une universalité qui est l’autre nom de son catholicisme.

D’où le côté hénaurme de certaines de ses pièces – en particulier du Soulier de satin (1929) qu’il considère comme testamentaire et qui le sera en effet (hormis quelques « commandes ») – côté hénaurme qui rappelle opportunément que Claudel est un contemporain de Jarry. Comme de « tous les mouvements les plus radicaux de la révolution culturelle du premier XXème siècle (symbolisme, surréalisme, cubisme, dadaïsme) » – à jamais étrangers, eux, au lecteur de Shakespeare et des Grecs.

Claudel est bien cet « éléphant blanc », « aérolithe » tombé du ciel (Mémoires improvisés) qui se définit comme « bon catholique, mais écrivain, diplomate, ambassadeur de France et poète ». Il mena sa carrière diplomatique 46 années durant jusqu’au sommet – l’ambassade de France aux États-Unis (après, entre autres, 15 ans en Chine et 5 au Japon) – et élabora une oeuvre qui assume, voire assure, la transition du symbolisme fin de siècle à la modernité, avec Milhaud et Honegger déjà cités.

Les surréalistes, « imbéciles qui essaient de se faire prendre pour des fous », le détestaient : on ne pouvait être poète et ambassadeur de France. Robert Desnos, pourtant : « Le plus grand poète vivant, c’est Claudel, nom de Dieu ». Ou l’hommage d’Artaud – dans l’interprétation d’un acte de Partage de midi au théâtre Alfred-Jarry (1928, sans l’autorisation de Claudel).

Quant à son côté « réactionnaire » : s’il a servi la République avec dévotion sous l’amical regard du puissant secrétaire du Quai d’Orsay (Philippe Berthelot, mort en 1934), Claudel n’en a jamais été un partisan acharné (ni de la démocratie, toujours considérée avec méfiance).

Mais l’un de ses plus obstinés ennemis fut Charles Maurras : « Le mot ‘‘méchant’’ en français a deux sens. On dit ‘‘un méchant écrivain’’ et ‘‘ un méchant homme’’. Dans cette double acception ce terme ne saurait s’appliquer plus parfaitement qu’à M. Charles Maurras. » (Journal, 15-16 septembre 1942).

Les épisodes de leur très inamicale relation (au-delà de la condamnation (1926) de L’Action française (AF) par le Vatican) sont édifiants – et à « l’honneur » de Claudel qui, là encore, montre qu’il n’a jamais (sauf à la fin de sa vie) manqué d’oreille, contrairement à l’autre, de l’AF, qui, sourd ou pas, a toujours donné l’impression d’en manquer (d’oreille). On pense, outre sa doctrine politique, à sa discutable (datée) poésie – là où celle de Claudel est, simplement, révolution (voir sa « théorie » de la musique ou, surtout, son Art Poétique).

Et puis il y a son mot, poétique et profond, qui vaut devise : à l’encontre du Barrès de « la terre et les morts », Claudel, paysan madré mais écrivain cosmopolite, pour qui être catholique consistait dans « le souci de ne pas faillir au chœur », « au monde comme totalité organique, assignant à chacun une fonction, un espace », Claudel, donc, dira qu’il en tient, lui, pour « la mer et les vivants ». 

Ce monde dont (il) a fait le tour ne se résout, écrit Lescourret, « ni en sensations ténues et disparates ni en équations. Il est plan, organisation, organisme – chœur – d’un seul tenant comme l’indiquent les océans ainsi que la confusion du ciel et de la mer. Le symbolisme se joue dans la reconnaissance d’un invisible à l’œuvre dans le visible, sur la voie duquel c’est moins la connaissance que la sagesse qui nous appellera ». 

A lire aussi, du même auteur: L’Allure d’André Fraigneau

Pour conclure (un bref instant) : chez Claudel, « la Nature est symbole et l’Histoire est parabole », et tout ce qui donne à l’homme l’illusion du changement et de la nouveauté est condamnable – le sentiment de révolte (commun au romantisme et au surréalisme), comme les prétendus « bienfaits de l’instruction d’une humanité à la fin devenue consciente ».

À toutes les formes d’émancipation, Claudel préfère un idéal de solidarité – entre les hommes et entre les choses : « Pas une chose qui ne soit nécessaire aux autres ». 

La rencontre avec Rose Vetch (femme frivole et insouciante qui sera Ysé, la femme sublime de Partage de midi) lui permet de vérifier que si Dieu est omniprésent, « la lumière qui indique la voie n’en éclaire pas toujours le franchissement. C’est un but, un idéal, une vocation, avec tout ce que cela comporte d’obstiné et d’obscur » (Lescourret).

L’existence temporelle propose ses accès au divin. Pour Claudel, Rose-Ysé fut l’un d’eux : mariée, mère de famille, révélation totale et empêchement total. Cette femme lui indique les limites de son engagement dans le monde et ce à quoi il peut (doit ?) aspirer : « La femme apparaît comme l’instrument de la révélation divine, en ce qu’elle incarne l’inaccessible ».

Et Lescourret de conclure : « En ce qu’elle manifeste, par le biais de l’amour qu’elle inspire, qu’il y a dans le monde quelque chose de plus fort que nous qui nous domine, nous gouverne et vers quoi nous devons tendre, comme vers ce qui répondrait à la question principale : pourquoi ? » Claudel avait sans doute un commencement de réponse : l’apothéose d’une union mystique dans l’au-delà.

Le « poëte » (sic) meurt en 1955 (obsèques nationales à Notre-Dame de Paris). Il est inhumé dans le parc du château de Brangues (Isère, acquis en 1927). Son épitaphe : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel ». Grâces lui soient rendues.


P.S. – Appendice biographique – Né dans une famille profondément catholique, fils du Vosgien Louis Prosper Claudel, fonctionnaire de l’enregistrement (comme le père de Mallarmé), et de Louise Cerveaux, Claudel fut très marqué par son enracinement dans le terroir maternel, ce Tardenois natal aux confins de l’Île-de-France, de la Champagne et du Soissonnais. Au gré des mutations paternelles, de Bar-le-Duc à Nogent-sur-Seine puis à Wassy-sur-Blaise, Rambouillet et Compiègne, il reçut avec ses sœurs aînées, Camille et Louise, une éducation solide. En 1882, la vocation artistique de Camille impose l’installation à Paris. Claudel entre au lycée Louis-le-Grand et suit les cours de philosophie de Georges Burdeau, moraliste républicain, jacobin kantien, traducteur de Schopenhauer : repoussoir pour Claudel. Il admire Beethoven et Wagner.

Paul Claudel, de Marie-Anne Lescourret, Flammarion, coll. Grandes Biographies.

Claudel

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A lire aussi : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil.

Politique économique: le choix des sophismes

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Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, ouvre les Assises des finances publiques à Bercy, Paris, 19 juin 2023 © Alexis Jumeau/SIPA

Le débat sur notre politique économique est rempli d’idées idiotes et profondément ancrées. Cela convient aux gouvernements successifs, aux médias et aux électeurs, mais pas forcément à nos créanciers. Seule une contrainte extérieure forte nous obligera à revenir au réel.


Totalement occulté par les candidats de la dernière campagne présidentielle, le déséquilibre abyssal des dépenses publiques françaises revient au premier plan. Nous n’avons vraisemblablement pas fini d’en entendre parler. À l’image des catastrophes migratoires et sécuritaires, après quarante ans de déni et de consciencieux balayage de la poussière sous le tapis, la dure réalité de la dette nous rattrape. La responsabilité paraît tripartite. Elle incombe bien sûr aux gouvernants qui se sont succédé, marqués par leur profonde méconnaissance des principes économiques – qui peut croire qu’un homme comme Jean-Marc Ayrault n’aurait pas mis en faillite une épicerie de quartier en quelques mois ? Nos gouvernements ont compté jusqu’à 70 % de fonctionnaires parmi les ministres ! Des gens curieusement peu enclins à tailler dans les dépenses. Mais les médias et surtout les électeurs français paraissent tout aussi coupables. En matière économique, partis politiques, syndicats, radios ou télévisions, et France des comptoirs, tous relaient des sophismes – ces raisonnements qui n’ont de logique que leur apparence. Voici un petit florilège de la bêtise hexagonale. Attention second degré.

Top 5 des illusions hexagonales

Sophisme numéro un : l’endettement d’un pays n’est nullement comparable à celui d’un individu. Ce dernier est mortel, alors que la France est éternelle. Subséquemment, son endettement potentiel est infini et il suffit d’étaler la dette sur cent ou mille ans pour la rendre économiquement supportable. Certes, des pays ont pu faire faillite dans un passé récent, mais leurs dirigeants avaient omis d’utiliser un outil pourtant simple comme bonjour : l’annulation des emprunts en cours. Il suffira de déclarer urbi et orbi que nous ne rembourserons pas nos créanciers (parce que, c’est vrai, flûte à la fin) et l’affaire sera réglée. Si par malheur, ils refusaient de continuer à financer nos déficits – on ne va pas non plus renoncer à cette tradition nationale –, nous les priverions de nos délicieux fromages. Une menace qui devrait les convaincre d’assurer nos fins de mois.

Sophisme numéro deux : repousser l’âge de départ à la retraite revient à condamner la jeunesse à Pôle Emploi. Il convient au contraire d’anticiper au maximum la fin de carrière des travailleurs expérimentés afin de libérer des postes. Disons 45 ans pour mettre la nouvelle génération au boulot. On refusera de s’intéresser à tous les pays dans lesquels on part à la retraite à 67 ans et qui affichent des taux de chômage très inférieurs aux nôtres – pourquoi prêter attention à des choses qui n’ont aucun sens ?

Sophisme numéro trois : tous ces appels des ultralibéraux à la baisse des dépenses publiques donnent la nausée. Qui ne peut constater le délabrement de l’Éducation nationale ou de notre système de santé ? Chacun sait le scandale que constitue le niveau de rémunération de nos professeurs, de nos infirmier.e.s ou de nos médecins hospitaliers. Le fait que l’Allemagne puisse mieux payer ses soignants parce que le personnel administratif y est 30 % moins nombreux qu’en France n’entrera pas en considération. Cette remarque s’applique évidemment à l’enseignement et au personnel non enseignant des rectorats. On ne peut, en effet, vouloir sérieusement lutter contre le chômage en supprimant des postes dans les administrations. Fort de cette certitude, le secteur public a vu le nombre d’emplois progresser de 12 % en vingt ans – soit 600 000 fonctionnaires supplémentaires. Le bon sens conduit à résorber le chômage et les problèmes de qualité de service en accentuant cette tendance vertueuse : encore 2 à 3 millions de jobs à créer. À l’issue, le plein emploi et des services publics dignes de l’Union soviétique – le bonheur quoi.

Gabriel Attal et Bruno Lemaire au huitième Comité interministériel de la transformation publique (CITP) à l’hôtel Matignon, Paris, 23 avril 2024. ©Jeanne Accorsini/sipa

Sophisme numéro quatre : ne nous laissons pas abuser par ceux qui déclarent que la France est déjà l’un des pays les plus égalitaires au monde (méprisons notamment l’indice de Gini, qui ne le prouve qu’aux yeux des suppôts du capitalisme à face de hyène). N’accordons aucun crédit à ceux qui jugent comme un privilège exorbitant la garantie de l’emploi à vie dont bénéficient les fonctionnaires. Au nom de l’égalité, il faudrait au contraire étendre cette garantie aux salariés du privé et interdire tout licenciement. Ceci, conjugué à la semaine de 32 heures (au maximum), ce corpus de bon sens reléguera le chômage au rang de mauvais souvenir. Il est désolant que l’avenir radieux offert par des mesures aussi simples nous soit rendu inaccessible par le dogmatisme des marchés financiers assoiffés du sang des travailleurs.

Sophisme numéro cinq : n’est-il pas enfin scandaleux que les riches puissent bénéficier du même remboursement des soins que les plus pauvres ? La logique qui prévaut pour une boîte de paracétamol vaut pour la baguette et, par extension, pour le chariot de supermarché. Les 2 ou 3 millions de fonctionnaires dont nous aurions le plus grand besoin pourraient ainsi trouver à s’employer (sans marcher trop vite dans les couloirs toutefois). À la caisse, le prix de nos courses pourrait être fixé par un caissier adjoint, recruté par le Trésor public. Vincent Bolloré paierait alors son steak haché environ 354 827 euros, tandis que la même bidoche coûterait un centime aux bénéficiaires des minima sociaux.

Les français vont casquer

Trêve de plaisanterie, même si ces billevesées paraissent avoir un peu moins le vent en poupe, nous ne sommes pas tirés d’affaire pour autant. Le pouvoir en place depuis sept ans est menacé à plus ou moins brève échéance par le Rassemblement national. Or le ticket Le Pen-Bardella tente de se faire élire en laissant croire que personne n’aura à faire d’efforts, sauf les immigrés. Pieux mensonge. En revanche, l’Allemagne et la BCE exigeront de la droite populiste ce qu’ils n’osaient demander aux « gentils » Hollande ou Macron : une amère austérité. Il restera à Marine Le Pen la possibilité du Frexit (dont les Français ne veulent pas) ou l’option grecque d’Alexis Tsipras, élu sur un programme radical de dépenses publiques débridées, mais transformé en « Père la Rigueur » d’une purge libérale sévère. Dix années terribles, mais dont la Grèce sort à présent renforcée. Ce sera le prix à payer par la France pour avoir cru aux Diafoirus de l’argent magique éternel. Mais les ramener sur terre ne sera pas une mince affaire – ainsi un certain Philippe Askenazy, économiste et humoriste au Monde, publie-t-il une tribune délicieusement intitulée : « Le déficit de la France est inquiétant car il est instrumentalisé pour justifier des politiques publiques de coupes budgétaires »1. Ce qui doit l’inquiéter dans l’insécurité, ce n’est pas la violence mais la justification (indigne) de mesures sécuritaires. Si le réel donne raison à la droite libérale, le réel a tort.


  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/04/17/le-deficit-de-la-france-est-inquietant-car-il-est-instrumentalise-pour-justifier-des-politiques-publiques-de-coupes-budgetaires_6228337_3232.html ↩︎

Les Pays-Bas n’ont toujours pas de Premier ministre, mais enfin une feuille de route

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Geert Wilders, La Haye, 2 avril 2024 © John Beckmann/Orange Pictures/Sh/SIPA

Le prochain gouvernement néerlandais ne portera pas le nom de M. Geert Wilders, mais sera empreint de sa marque indélébile. Un accord de gouvernement vient d’être trouvé.


Esprit de Geert Wilders, es-tu là ? Oui, car certains points du très droitier programme de gouvernement dévoilé jeudi 16 mai résument les marottes du politicien anti-immigration. Ainsi, sur le plan des demandes d’asile, il appliquera « le programme le plus sévère jamais vu aux Pays-Bas », promettent les quatre partis signataires. En premier lieu le Parti de la Liberté (PVV) de M. Wilders.

Un gouvernement qui entend affronter strictement la crise migratoire

L’immigration y est qualifiée de « sujet à crise », justifiant des mesures draconiennes. L’asile ne sera plus accordé ad vitam aeternam et pourra été révoqué à tout moment. Les déboutés du droit d’asile seront expulsés, le refus d’obtempérer vu comme un délit. Finie désormais l’automaticité du regroupement familial, tout comme le droit aux logements sociaux de demandeurs d’asile légalisés. Ceux-ci ayant souvent priorité sur des Néerlandais ayant poireauté pendant des années sur des listes d’attente. Sera abrogée également la loi qui oblige des maires à accueillir des demandeurs d’asile et autres réfugiés contre lesquels les habitants sont souvent entrés en rébellion musclée. Le futur gouvernement s’efforcera, dans l’Union européenne, de protéger davantage les Pays-Bas de flux migratoires, prenant exemple sur ce que le gouvernement social-democrate danois a obtenu en ce domaine.

Sur l’éducation, le futur gouvernement veillera à ce que l’enseignement de la Shoah ne soit pas supplanté par celui fustigeant les méfaits du colonialisme et du racisme aux Pays-Bas.

Wilders jugé trop clivant

Ce gouvernement ne sera cependant pas dirigé par M. Wilders, jugé trop clivant y compris par ses partenaires. Il ne fait pas de doute pour autant qu’en coulisse, c’est M. Wilders qui veillera à ce que « la volonté du peuple soit respectée » comme il l’a dit maintes fois pendant les laborieuses tractations en vue de former une coalition après son triomphe électoral aux législatives de novembre 2023.  Son parti obtint 37 des 150 sièges dans la Chambre des Députés, de loin le groupe le plus important.

Impossible donc de respecter encore plus longtemps le « pacte anti-Wilders » en vigueur depuis une vingtaine d’années – quand il quitta le parti libéral VVD… avec lequel il a signé son accord dans la nuit de mercredi à jeudi.

Des marges, voilà M. Wilders installé au centre de la politique néerlandaise. Restait à lui trouver des partenaires gouvernementaux pas intimidés des cris d’orfraie de la gauche contre cet affreux raciste. Le VVD et le Mouvement des Paysans et des Citoyens (BBB) se sont laissés convaincre rapidement. Ce qui ne fut pas le cas du dirigeant du parti Nouveau Contrat Social (NCS), M. Pieter Omtzigt. Celui-ci reprocha à M. Wilders ses marottes aux prises avec les libertés de religion et d’enseignement, et de faire fi de la Constitution en voulant interdire dans la rue le foulard islamique, des écoles islamiques, le Coran. M. Wilders a consenti à mettre ces promesses électorales « dans le frigo ». Pour mieux les conserver ? Concession bien plus importante, Wilders a renoncé à être Premier ministre, rompant ainsi avec l’usage qui veut que le vainqueur des élections législatives forme le gouvernement.

Les observateurs de la presse dite de qualité, qui le détestent, parlent d’une fausse concession. En réalité, M. Wilders saurait que sa nomination à la tête d’un gouvernement risquerait d’enflammer ‘les jeunes des quartiers’, horripilerait le monde arabo-musulman et poserait de graves problèmes de sécurité pour l’homme condamné à mort par Al-Qaida et vivant sous escorte policière permanente.

La composition du gouvernement prendra encore quelques semaines sous l’égide d’un médiateur. Il est de notoriété publique que M. Wilders verrait bien…. un socialiste comme Premier Ministre, M. Ronald Plasterk. Socialiste, mais non-sectaire car M. Plasterk, ancien ministre, est également chroniqueur du journal conservateur De Telegraaf. Mais le futur Premier ministre, acceptera-t-il (ou elle) de ne pas être le véritable chef de la coalition ? C’est à dire, de devoir toujours demander l’imprimatur de M. Wilders ?

MeToo à Saint-Cyr: un échec, mais un échec de quoi?

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SAINT-CYR-COETQUIDAN, 2002 © JOBARD/SIPA

Sauf à être Jeanne d’Arc, l’armée française demeure un monde d’hommes, et Saint-Cyr un endroit où des élèves masculins se promènent sans serviette au retour de la douche. Pourquoi ?


Cela faisait plusieurs mois que je me demandais si les affaires de harcèlement sexuel, tant physique que moral, à l’École spéciale militaire, dont j’avais vent de toutes parts, allaient finir par se retrouver sur la place publique. Maintenant que c’est le cas, permettez-moi ici un témoignage et une réflexion, puisque j’ai bien connu cette académie en y encadrant pendant plusieurs années des mémoires de recherche. Cela m’a permis de connaître l’institution de l’intérieur et de parler, souvent en profondeur, à beaucoup d’élèves avec qui s’était noué un lien de confiance – y compris dans les deux groupes dont il est question dans ces affaires : les « féminines » et les « tradis ».

La difficulté que je perçois, c’est que la situation est insoluble.

Que les élèves-officières soient traitées comme des entités de seconde zone, pour ne pas dire les choses plus brutalement, c’est une évidence. Il y a, certes, beaucoup de variations. D’abord, entre les différentes élèves. Celles qui souffrent le plus sont celles qui, mauvaises en sport (malgré un barème différentiel qui les avantage indûment aux yeux de beaucoup d’élèves masculins), se retrouvent mieux classées qu’eux, car elles travaillent bien plus assidûment les matières académiques (mépriser l’académique fait, autant que mépriser les femmes, partie d’un certain esprit saint-cyrien). Celles-là sont considérées comme illégitimes et, toute la carrière des officiers se jouant sur le classement de sortie, comme dangereuses. Les filles en queue de classement, nombreuses, ont tendance à mieux s’en sortir, puisqu’au moins elles ne sont pas perçues comme des menaces. Quant aux féminines qui excellent partout – mais elles sont rares – elles sont normalement respectées, un peu comme des « hommes honoraires ».

Variations ensuite entre les promotions : des progrès très notables avaient été accomplis ces cinq ou dix dernières années dans les relations hommes-femmes, avant que les choses ne dégénèrent de nouveau très spectaculairement avec la promotion entrée en 2022 (l’actuel deuxième bataillon). Mais le harcèlement, la discrimination, n’ont jamais cessé : chacun sait, par exemple, que des élèves essayent, en début de scolarité, de faire craquer des féminines afin de libérer des places pour leurs camarades (hommes) de lycée militaire restés sur liste complémentaire.

Face à cela, la « solution » la plus évidente, pour le commandement (d’abord militaire puis, au-dessus, politique), serait de forcer les élèves-officiers à cohabiter de manière pacifique et respectueuse. Indubitablement, d’autres académies militaires, à l’étranger, y arrivent beaucoup mieux. Mais il y a deux problèmes, sans doute insurmontables, avec cette approche.

Le premier, c’est que si on peut probablement empêcher les agressions sexuelles par voie répressive, il est quasi-impossible de lutter contre des formes plus sournoises de harcèlement, comme l’« indifférence courtoise » de certains élèves qui, pour l’essentiel, font comme si leurs collègues féminines n’existaient pas : on ne peut, ni sur le plan des principes, ni celui des réalités concrètes, forcer deux personnes à se parler.

Le second, c’est que l’armée française, ou plus exactement le corps de ses officiers saint-cyriens, est idéologiquement et sociologiquement extrêmement marqué, beaucoup plus que ses homologues d’autres pays. La France est le pays de la Révolution française ; mais l’armée est toujours restée, depuis le milieu du XIXe siècle, comme un lieu où les élites qui n’ont jamais accepté ce monde nouveau pourraient tout de même s’engager, pensant servir un pays transcendant ses régimes (« la France, pas la République »), voire un principe spirituel. Saint-Cyr, et c’est d’ailleurs ce qui la rend passionnante d’un point de vue anthropologique, est une contre-société – qui, d’ailleurs, s’auto-perpétue assez largement. Entre les élèves masculins qui ont grandi toute leur vie dans le monde d’« Au nom de Dieu, vive la coloniale » et des élèves féminines venues parce qu’on leur avait fait croire qu’il s’agissait d’une grande école comme les autres, où elles apprendraient le « leadership » et pourraient réussir par leur travail, l’incompréhension est inévitable : et, à un moment, un clash frontal aussi.

L’esprit du temps aura évidemment choisi son camp : celui de #MeToo. De fait, le traitement de beaucoup d’élèves féminines, je l’ai vu de mes propres yeux, est honteux. Mais sans doute aurait-il fallu y penser avant. Car c’est toute l’organisation de l’armée française, avec notamment l’existence, si atypique, de lycées militaires en marge de la société, qui vise à un recrutement extrêmement endogame. Autrement dit, l’armée recrute structurellement le genre d’élèves-officiers, issus d’une très vieille tradition militaire et éduqués dans un quasi-système parallèle, dont elle déplore ensuite le comportement et la vision du monde : on ne sait pas quel mot, hypocrisie ou bêtise, décrit le mieux cette situation.

D’ailleurs, s’il est par certains côtés une faiblesse, du fait de son isolement socio-culturel et sa trop grande homogénéité intellectuelle (idéologico-politique), ce recrutement est par d’autres une grande force. La France est sans doute le seul pays où l’armée possède une telle masse de traditions, façonnant tous les aspects de la vie. À Saint-Cyr, on parle une langue à part, qu’il m’a fallu apprendre pour être accepté (ça n’est pas du tout le cas dans une institution comme Sandhurst, au Royaume-Uni, que j’ai également connue). Beaucoup d’élèves-officiers vivent leur engagement, sur la lande bretonne puis en régiment, non comme un travail pour lequel ils seraient payés, mais comme un sacerdoce (sacerdoce laïque pour certains, laïque et religieux pour d’autres). Là encore, ce n’est pas quelque chose que j’aie rencontré ailleurs, et c’est une des très grandes forces du corps des officiers des armes en France : ils sont unis par quelque chose, une forme de mystique, qui les transcende et leur donne cet esprit de corps qui permet à l’armée française de demeurer une des plus respectées au monde, malgré ses moyens devenus misérables. Ce sacerdoce, il est vrai, ne fait guère plus de place aux femmes que celui de l’Église catholique.

La situation semble donc insoluble. Plus on essayera de forcer – et c’est sans doute, de toute manière, voué à l’échec – pareille institution à intégrer ce qui demeure, historiquement, un corps étranger pour elle (car, sauf à être Jeanne d’Arc, l’armée est un monde d’hommes ; et Saint-Cyr un endroit où des élèves masculins se promènent sans serviette au retour de la douche), plus on poussera dehors ceux qui faisaient la force de cette institution. Or, il faut bien comprendre qu’il n’y a personne pour prendre leur relève : d’abord parce que cela n’a pas été organisé ; ensuite parce qu’il n’y a peut-être pas d’autre groupe socio-culturel, en France, qui accepterait les sacrifices que, par fidélité à un monde et à son histoire, ces « tradis » (et ceux qui s’agrègent à eux pendant les trois années de leur scolarité) acceptent. Sans eux, le corps des officiers des armes disparaîtrait.

L’alternative est donc simple : soit défaire de force cette contre-société, dont les valeurs sont certes en déphasage par rapport à la société actuelle, mais qui est parfaitement irremplaçable, dans l’espoir que les élèves-officières puissent suivre leur scolarité à Saint-Cyr sans risquer leur intégrité physique et psychologique. Soit trouver une autre manière d’intégrer les femmes dans ce qui reste, par excellence, par essence même peut-être, une institution masculine. Dans une société devenue plus liquide que jamais, comme si tout jusqu’aux hommes et aux femmes était interchangeable, peut-être n’est-il pas illégitime – même s’il y a aura toujours des Jeanne d’Arc – que tout ne soit pas soustrait au principe, masculin ou féminin, qui l’a formé et construit au cours des siècles ?

Israël, la passion et la raison

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Bernard-Henri Lévy. © Philippe MATSAS/Leextra via opale.photo

Les massacres du 7 octobre ont inspiré à Bernard-Henri Lévy et Gérard Araud deux livres, deux réflexions profondes et complémentaires sur Israël, son peuple et son histoire. Le lyrisme du philosophe et le réalisme du haut diplomate se rejoignent dans un même idéal de justice.


Sur Israël, deux livres de haute tenue ont été récemment publiés dans l’intention d’explorer ce qui sous-tend l’horreur du 7 octobre. Celui de Bernard-Henri Lévy, Solitude d’Israël, magnifique chant de louange aux juifs et à leur État, et celui de Gérard Araud, ancien ambassadeur à Tel-Aviv, Israël, le piège de l’Histoire, récit d’une longue expérience nourrie de réflexions lucides.


Au lyrisme de Solitude d’Israël on n’opposera pas le réalisme de Gérard Araud. Les deux livres se complètent. Celui de BHL, nimbé d’exaltation, se fonde sur la sympathie, celui de l’éminent diplomate sur l’empathie. Passion du premier, raison du second, mais une passion toujours maîtrisée dans le cercle d’une intime connaissance de son objet, et une raison soucieuse d’analyser de façon pragmatique les faits observés en essayant de les voir à travers les yeux de l’autre, ici des Israéliens. Au Je tout entier voué à la célébration des juifs et de soi-même répond la modestie d’un Je qui tente de déchiffrer une situation extraordinairement complexe. Mais cette différence entre les auteurs n’a finalement guère d’importance. Reste l’essentiel, le talent de l’un à chanter Israël, celui de l’autre à le comprendre.

Israël aujourd’hui nazifié

BHL, qui pense Israël en tant que peuple, est emporté par l’éloquence de l’avocat exclusivement attaché à la cause qu’il défend. On ne lui reprochera donc pas de ne tenir aucun compte de la partie adverse, celle des Arabes en général, des Palestiniens en particulier. Ou s’il l’évoque, c’est pour souligner qu’Israël, loin de s’apparenter à un établissement colonial, est le fruit d’une guerre d’émancipation contre l’impérialisme de la Grande-Bretagne, à l’époque puissance mandataire. C’est aussi pour rappeler que, en dehors du Maroc, le monde arabe a largement partagé l’idéologie nazie. À preuve, et cela bien avant la guerre, la naissance des Frères musulmans à l’instigation de Hassan al-Banna, leur cofondateur. Autre preuve, mieux connue, l’engagement pro-hitlérien du grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini, nommé à son poste « par les Anglais au lendemain des pogroms de 1920 qu’il avait en partie organisés », ultérieurement partisan d’une « solution définitive au danger juif » (déclaration de novembre 1943). Le grand mufti de Jérusalem dont Yasser Arafat s’est réclamé jusqu’à la fin. BHL fournit d’autres preuves, et non des moindres, de ce qu’il y eut « un nazisme arabe », indéniable réalité qui « réduit à néant le mythe d’une Palestine innocente à laquelle l’on imposerait de réparer le crime de la Shoah », comme le prétendent ceux qui transfèrent aux Palestiniens la charge d’une réparation dont l’Allemagne, et l’Europe avec elle, aurait dû s’acquitter. Les Palestiniens en pures victimes d’un Israël aujourd’hui nazifié (puisque Gaza), ou la Nakba (l’exode en 1948 d’une partie d’entre eux) jugée équivalente à la Shoah, ce discours tient de l’affabulation, voire de l’imposture.

A lire aussi : L’antisionisme des Juifs de New York

La sympathie de BHL pour le peuple juif, toute de ferveur méditative, s’étend bien au-delà de la question palestinienne qui, évidemment, inclut la riposte de Tsahal à la commission par le Hamas du crime du 7 octobre. Prenant appui sur l’événement qu’il ausculte sous différents angles pour en dégager le sceau de la barbarie inhumaine, du Mal radical, du Mal en soi, BHL remonte aux sources de l’antisémitisme, « la plus vieille de toutes les haines », avec la Shoah au comble de cette haine contre « le plus vieux peuple persécuté du monde », persécution immémoriale dont est issue la nécessité d’Israël. Ce qu’il exprime en des termes empreints de deuil, de colère et de fierté : « Je l’aime, ce peuple-monde, coincé sur la minuscule bande de terre qu’a fini par lui consentir, il y a trois quarts de siècle, un Occident et un monde dégoulinants de tout le sang juif versé dans le torrent des siècles. »

Solitude pour autant ? C’est discutable. Si fermement étayée soit-elle, la démonstration laissera sceptique ceux qui, résistant au Verbe éblouissant, argueront de l’indéfectible soutien américain, outre celui, désormais acquis sauf retournement impensable, de l’Union européenne en dépit de l’islamisme rampant qu’accompagne la partialité de l’ONU, sans parler des saillies d’un Mélenchon à la dérive, successeur du Drumont de La France juive, « Robespierre grimé en Tartarin et roulant de la dialectique comme on roule des mécaniques », qui tantôt refuse de qualifier le Hamas d’entité terroriste, tantôt pleurniche de s’être senti « abandonné » par les juifs.

Les Israéliens ne cherchent pas la paix, mais la sécurité

Gérard Araud, pour sa part, pense Israël en tant qu’État. Domaine de la géopolitique, des calculs soupesés au trébuchet non de la vertu, mais de la puissance. BHL écrit, à propos de Gaza, que « cette guerre est une guerre atroce que les Israéliens n’ont pas voulue », ce qui est vrai ; qu’Israël n’a d’autre choix que de gagner toutes ses guerres sous peine de disparaître, ce qui est également vrai ; et enfin qu’Israël ne cherche jamais la guerre, mais toujours la paix. À quoi Araud répond : dans leur majorité, « les Israéliens ne recherchent pas la paix, mais la sécurité ». D’où leur satisfaction du statu quo, jugé jusqu’au 7 octobre « assez confortable ». Fort de son empathie, il ne condamne pas, il constate. C’est le piège de l’Histoire : l’hubris consécutive à l’écrasante supériorité militaire qui conduit au mépris des droits du peuple vaincu, renforcée par la référence biblique aux droits intangibles sur une terre plusieurs fois dominée par d’autres peuples que le peuple hébreu.

Entre son premier séjour à Tel-Aviv au début des années 1980 comme conseiller d’ambassade, et le second, vingt ans plus tard en qualité d’ambassadeur, Gérard Araud a vu Israël se normaliser. Par une loi que Benyamin Nétanyahou a fait voter le 9 juillet 2018, il est même devenu « l’État-nation du peuple juif », au risque de rejeter dans un statut second toutes les autres confessions et de légitimer « par avance d’éventuelles discriminations à leurs dépens ».

A lire aussi : Un islam conquérant tente de coloniser une Europe amorphe

Où BHL s’émerveille à juste titre de l’exceptionnalité du peuple juif, Araud évalue objectivement les immenses mérites et les failles de son État. Pourtant l’avocat inspiré et le haut diplomate se rejoignent dans un même idéal de justice. Ce dernier suggère, même s’il n’y croit pas trop, un moyen de régler l’interminable conflit territorial entre les deux parties. De son côté BHL écrit, image admirable : « Longtemps les Juifs exilés ont psalmodié, leur harpe pendue aux arbres en signe de tristesse : “Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main se dessèche.” » Plus loin, il poursuit : « Si je t’oublie, humanisme juif ». Et pour finir : « L’âme, l’esprit et le génie du judaïsme tiennent bon dans la tourmente. Mais qu’on les oublie et c’est, non la main, mais le cœur d’Israël qui se desséchera. » Ainsi se dit, entre mille exemples, l’amour véritable.

Solitude d'Israël

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Israël: Le piège de l'Histoire

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L’avenir de la France dans le Pacifique est-il en train de se jouer?

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Nouméa (98), 13 avril 2024 © Nicolas Job/SIPA

La Nouvelle-Calédonie n’avait pas connu de telles violences depuis les années 1980, moment qui conduisit à l’opération Victor pour mettre fin à la prise d’otages d’Ouvéa. Trois nuits d’insurrection ont ensanglanté cette île mélanésienne où l’on compte désormais quatre morts, dont deux Kanaks et deux gendarmes. Des centaines de blessés sont aussi à déplorer, ainsi que des dizaines de millions d’euros de dégâts matériels au bas mot puisque des commerces, des entrepôts ou encore des maisons individuelles ont été incendiés. Comment en sommes-nous arrivés là ? Analyse.


Un texte concernant la composition du corps électoral calédonien est actuellement en débat à l’Assemblée nationale, suscitant l’ire des indépendantistes kanaks les plus engagés. Il prévoit de permettre à de nouveaux électeurs de voter aux élections provinciales. Disposeraient désormais du droit de vote les Français qui résident depuis plus de 10 ans dans l’île. Cette révision constitutionnelle remettrait donc de facto en question le « corps électoral exceptionnel » qu’avaient délimité les accords de Nouméa de 1998. Texte important, le préambule aux accords de Nouméa a refondé le rapport entretenu par la France avec les populations autochtones de Nouvelle-Calédonie, leur reconnaissant une « civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique » ainsi qu’une « identité fondée sur un lien particulier à la terre ». Il organisait même une forme de cohabitation permanente avec les « nouvelles populations » issues de la colonisation qui avaient apporté avec elles « leurs idéaux, leurs connaissances, leurs espoirs, leurs ambitions, leurs illusions et leurs contradictions » et avaient joué un rôle dans « la mise en valeur minière ou agricole et avec l’aide de l’État, dans l’aménagement de la Nouvelle-Calédonie ».

L’indépendance rejetée à plusieurs reprises par les habitants

Ces accords ont entériné la création d’une « citoyenneté néocalédonienne » spécifique et distincte au sein de la nationalité française. C’est sur la définition précise de cette citoyenneté ultramarine que se nouent les principales discordes néocalédoniennes entre les descendants d’autochtones et les Européens vivant sur l’île, ainsi que les Polynésiens, asiatiques et les autres populations qui ne sont pas des indigènes. Réuni en Congrès à Versailles, le Parlement français opta pour le gel du corps électoral local, le bornant aux seules personnes inscrites sur les listes à la date du référendum de 1998. Sont donc citoyens néocalédoniens les personnes de nationalité française résidant de manière principale en Nouvelle-Calédonie depuis le 8 novembre 1998 et celles majeures après cette date dont au moins l’un des deux parents est citoyen néocalédonien.

En 2018, comme le prévoyaient les accords de Nouméa, s’est tenu le premier référendum d’auto-détermination. Rebelote en 2020 puis en 2022. Tous ont abouti au même résultat : l’indépendance a été rejetée. À trois reprises, un corps électoral pensé pour « l’indépendance » a manifesté la volonté que la Nouvelle-Calédonie demeure française. Il faut dire que les exemples voisins tel que celui de Nauru ne prêtent pas à l’optimisme. Craignant une érosion de leur pouvoir local acquis avec le nouveau statut accordé en 1998, les Kanaks refusent que le corps électoral s’étende aux résidents de longue date qu’ils estiment proches des Caldoches, surnom donné aux descendants de Français. En tout, 25 000 électeurs s’ajouteraient au corps électoral actuel. Récemment, un signal faible attirait d’ailleurs l’attention des connaisseurs de l’outre-mer. Sonia Backès (notre photo) a ainsi été battue par un indépendantiste aux élections sénatoriales. Un évènement que peu de gens croyaient possible.

Des tensions interethniques instrumentalisées

Pour l’heure, les indépendantistes ont remporté une première manche. Emmanuel Macron a notamment fait savoir qu’il ne convoquerait pas immédiatement les parlementaires en Congrès concernant l’évolution du statut néocalédonien. Il s’est dit favorable à la négociation d’un « accord global » ménageant les sensibilités des anti-indépendantistes et des partisans du FLNKS (Front de Libération nationaliste kanake et socialiste). Il faut bien comprendre que si le texte ne passe pas, il avaliserait une rupture d’égalité anticonstitutionnelle puisque des jeunes gens nés en Nouvelle-Calédonie il y a 25 ans ne pourraient pas voter. Paradoxalement, le cas néocalédonien fait ressortir la schizophrénie de la gauche française sur les sujets identitaires.

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A la tribune de l’Assemblée nationale, Danièle Obono a par exemple déclaré que le projet de loi constitutionnelle était « un avatar de cette civilisation coloniale décadente dont la macronie partage l’état d’esprit fait de mépris et de brutalité contre la souveraineté populaire ». Dans un genre approchant, le député de Guyane Jean-Victor Castor, membre du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), a dit de son côté : « Il y a 170 ans, les Kanaks étaient là, ils sont sur leur territoire. Et vous n’allez pas empêcher à un peuple premier de revendiquer, d’avoir ses propres aspirations ». Ces gens se rendent-ils compte de ce que leurs discours sous-entendent ? Les Français ont-ils été souverainement consultés pour donner leur accord au fait que Madame Obono devienne française et puisse voter ? Si les Caldoches ne sont pas chez eux en Nouvelle-Calédonie, en dépit de leur contribution majeure au développement du territoire comme le concèdent d’ailleurs les accords de Nouméa, quid de gens qui ont été naturalisés Français en provenance du Congo ou du Mali il y a cinq ans à peine ?

Ce discours anti-français et parfois relevant du racisme anti-blancs qui se fait écho chez une partie de la jeunesse kanake la plus désœuvrée sur fond d’alcoolisme et de toxicomanie, que même les membres du FLNKS les plus politiques n’arrivent pas à juguler, est encouragée ici en France par des élus de la République. Sidérant ! Qu’ont-ils d’ailleurs de différent des propos de l’agitatrice à la solde du Kremlin Nathalie Yamb qui a publié un tweet provocateur dans lequel elle fustige « l’occupant caucasien » et « l’Etat colonial français ». Pourtant, les Kanaks sont eux reconnus comme une population autochtone, tout le monde ne peut pas en dire autant… Cité dans Le Figaro, un préfet spécialiste de la région explique que les émeutiers sont dans leur grande majorité des jeunes « entre 16 et 25 ans déracinés de leur monde coutumier, avec lequel ils sont en rupture, et pas intégrés au monde moderne », expliquant qu’il ne faut pas s’étonner qu’ils aient plutôt décidé de « piller, casser et brûler de manière totalement aléatoire sans viser particulièrement des commerces non indépendantistes », jugeant leurs motivations plus opportunistes que réellement politiques. Des témoins ont d’ailleurs rapporté à la télévision qu’ils avaient entendu ces petits groupes de jeunes casseurs prétendre vouloir « casser les maisons des blancs ».

Il est inquiétant que ce racisme décomplexé et instrumentalisé contre les personnes de type « caucasien » soit ainsi relayé et excusé par une grande partie de notre classe politique. Il peut conduire à des drames, des pogroms ultramarins, s’il n’est pas immédiatement jugulé. Pour cela, nous devons nous attaquer aux meneurs violents et à ceux qui les appuient.

De l’influence étrangère bien réelle

À Mayotte comme en Guyane et ailleurs, les ennemis de la France sont trop heureux d’agiter des rancœurs et d’allumer des conflits. Tête de pont du genre, la Nouvelle-Calédonie est une cible facile. L’activité de l’Azerbaïdjan sur place ne fait absolument aucun doute. Elle est attestée et documentée puisque le 18 avril dernier, l’élue kanake Omayra Naisseline signait un mémorandum avec le Parlement azerbaïdjanais actant une alliance. Bakou fait feu de tout bois depuis que la France a promis de vendre des armes à l’Arménie pour se défendre contre les visées azéries. C’est en des termes particulièrement amènes que madame Naisseline parlait du régime d’Alyev dans les colonnes du journal local La Voix du Caillou : « Nous sommes reconnaissants à l’Azerbaïdjan car c’est un pays qui nous a encouragé dans la lutte. L’Azerbaïdjan est pour nous un véritable exemple. L’ingérence de la France dans les élections de notre pays ne sert pas les intérêts de notre peuple. » Elle appelait en suivant à de larges manifestations. Dont acte.

Si les agissements de l’Azerbaïdjan sont particulièrement grossiers et visibles, ils n’en sont pas moins redoutables et efficaces. Ils ont aussi fait perdre la vie à deux jeunes gendarmes français et menacent l’existence de dizaines de milliers de nos compatriotes du bout du monde. Ils appellent aussi à une réponse à la hauteur. En outre, il ne s’agit pas du seul pays à lorgner sur nos intérêts ultramarins. La France subit un tir groupé. Que faire donc dans ces conditions ? D’abord restaurer l’Ordre public en Nouvelle-Calédonie, protéger les populations et leurs intérêts économiques. Mettre hors d’état de nuire la Cellule de Coordination des actions de Terrain (CCAT) qui est à l’origine des violences. Enfin, proposer une nouvelle voie de développement économique pour une île qui, bien administrée, aurait un fabuleux potentiel. Regardons ce qu’ont accompli Hawaï ou Singapour. Idéalement placée et utile, la Nouvelle-Calédonie pourrait être demain un fabuleux exemple pour toute l’outre-mer. A nous de faire comprendre aux jeunes Kanaks que la France détient les clés de leur prospérité future.

En attendant le changement de millénaire, dans les Alpes, avec Roman…

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Fanny Ardant dans "The Palace" de Roman Polanski © Swashbuckler Films

Mais que vaut le nouveau Polanski ? Difficile de trouver une salle pour le voir… C’est un jeu de massacre anti-riches dégénérés assez réjouissant !


Quatre ans après l’onde de choc J’accuse, le néo-paria Roman Polanski, 90 ans, nous revient avec une déconcertante farce décapante pointant les vices et les outrances ridicules d’une classe cosmopolite richissime, dont certaines trajectoires individuelles vont se croiser par le plus grand des hasards dans un hôtel de luxe des Alpes suisses à l’occasion du dernier réveillon de l’année 1999. Tout un symbole.  

Quelque part entre Luis Buñuel, les Monty Python, la comédie sociale italienne et Ruben Ostlund (impossible de ne pas songer à Sans filtre…), cette bouffonnerie trash commence avec de timides doigts d’honneur tendus dans les cuisines et les salons de ce « Palace » très select pour finir sur une hallucinante scène qui voit un « caniche à sa mamie » sodomiser un pingouin dans la grande salle des fêtes aux petites heures du matin après le tourbillon et l’ivresse de la nuit qui auront été fatals à certains…

Ni daube infâme, ni chef d’œuvre, cette grande récréation malséante d’un réalisateur facétieux au soir de sa vie (qui n’a plus rien à prouver à personne sur le plan cinématographique) peut être lue comme l’ultime expression d’une intense manifestation de liberté et d’indépendance à l’égard de tous les conformismes et toutes les formes de « politiquement correct ». La vision de son dernier effort (espérons qu’il y en ait encore d’autres !) dans les rares salles hexagonales qui ont le courage, l’audace (l’outrecuidance ?) de le projeter cette semaine (dépêchez-vous car il serait étonnant de le goûter au-delà de la date de péremption fixée à mardi prochain…) peut alors relever du geste salutaire et quasi militant.          

Le freak, c’est chic !

Hôtel Grand Bellevue, Gstaad, 31 décembre 1999. 12 heures avant le décompte fatal qui alimente les fantasmes et les peurs les plus irrationnels (souvenez-vous le fameux bug de l’an 2000 prédit en son temps par Nostradamus et les illuminés et crédules de tout acabit !), l’anxiété et la nervosité commencent à gagner les équipes du Directeur hôtelier Kopf, parfaitement incarné par l’acteur allemand Oliver Masucci, sans doute la grande révélation du métrage. Le maître mot est de contenter au maximum la fidèle clientèle argentée quitte à satisfaire ses désirs les plus inavouables, insolites et pervers ! Et l’on ne va pas être déçu devant ce véritable défilé de « freaks » dégénérés plaqués or. Chacun va en prendre pour son grade. Et sur le trône figure en bonne place un « monstrueux » Mickey Rourke au visage boursouflé et tuméfié par la prise (hélas bien réelle) de stéroïdes anabolisants et de stupéfiants en tout genre. Un tissu adipeux cramé par le soleil et une infâme moumoute jaune canari lui permettant de surcroît d’interpréter sans trop forcer Mister Bill Crush (sic), un escroc impoli et impulsif qui va chercher à se faire ami-ami avec un banquier naïf qui n’a pas résolu son complexe d’Œdipe, l’excellent acteur allemand Milan Peschel que l’on croirait tout droit sorti d’un cartoon à la Tex Avery. Il est amusant d’entendre Rourke lui expliquer très doctement qu’avec le bug informatique du millénaire, personne ne remarquera le jeu d’écritures sur son compte bancaire avec un rajout de trois zéros supplémentaires !  

Autre personnage loufoque, une vieille marquise botoxée maniérée et maniaque interprétée par Fanny Ardant, l’amie de toujours de Roman, au soutien indéfectible. Portant un amour obsessionnel à son petit chien, elle est proche de la dépression lorsque son « bébé » défèque sur son lit suite à une indigestion de caviar, ce qui occasionne la venue en catastrophe d’un médecin… devant donc s’improviser véto (joué par l’acteur portugais Joaquim de Almeida, à l’imposante filmographie). Et que dire de ce couple texan à l’abyssale différence d’âge ? Lui c’est John Cleese, 84 ans, le mythique cofondateur britannique des Monty Python ! Elle, c’est la jeune actrice plantureuse Bronwyn James, dont les moindres faits et gestes sont scrutés et décortiqués par les tabloïds anglo-saxons, autre cible de choix dans le viseur sardonique polanskien. Terminons cette savoureuse galerie avec Bongo (sic), ex-hardeur professionnel (dans le film) dont l’appareil génital, outil de travail de luxe était assuré, lors de ses années fastes, à hauteur de 5 millions de dollars ! « Je suis très heureux de voir enfin ton engin de près ! » lui lance, ravi, Bill Crush dans les vespasiennes de l’Hôtel.

Amis de la poésie vespérale, passez votre chemin !

Miroir politique

Mais l’essentiel se situe sans doute ailleurs. Par un opportun effet miroir avec notre époque actuelle, le réalisateur du Locataire s’amuse à multiplier les clins d’œil et les mises en perspective. Il agrémente ainsi son récit d’une rocambolesque affaire de dissimulation de valises de billets par des nervis du régime mafieux russe au moment où Boris Eltsine, contre toute attente, annonce en direct à la télévision russe le 31 décembre 1999 sa démission (autre fait authentique !) et décide de « remettre les pouvoirs de président au chef du gouvernement, Vladimir Vladimirovitch Poutine. Durant trois mois, conformément à la Constitution, ce sera lui le chef de l’Etat. À l’expiration de ce délai, comme le dit, encore une fois, la Constitution de Russie, une élection présidentielle sera organisée. » Nous avons ensuite le loisir d’entendre un jeune Poutine au visage lisse et sur un air candide de séminariste marteler sa volonté de « respecter l’État de droit et toutes les libertés publiques, comme la liberté d’expression ! ». Malaise…

Milan Peschel et Mickey Rourke

Autre décalage, à plusieurs moments, Polanski oppose en champ / contre-champ les riches dépravées (notamment des mannequins russes aux seins surgonflés) à des groupes de femmes entièrement voilées (mais aux ongles étonnamment rouges vernis !), tels deux pôles opposés se regardant étrangement, sans pouvoir évidemment communiquer…

Enfin, un œil attentif pourra noter la présence d’un jeune plombier polonais à l’allure athlétique intervenant dans la chambre de la marquise française qui ne va pas résister à son charme en lui tendant plusieurs perches à connotation sexuelle… On se souvient évidemment des polémiques en France et dans d’autres pays de l’Union européenne à propos des travailleurs détachés originaires de l’Est, source de distorsion de concurrence, dans le sillage du vote de la directive Bolkenstein en 1996 et suite à l’onde de choc provoquée dans l’Hexagone par la non-ratification du traité constitutionnel européen en 2005.

Ce qui, reconnaissons-le, nous fait plusieurs thèmes de réflexions fort stimulants.

Derrière le vernis corrosif de la critique anti-bourgeoise, ce film choral, co-écrit avec le légendaire Jerzy Skolimowski (autre grand nom du nouveau cinéma polonais des années 60-70) n’est peut-être pas si mineur qu’il en a l’air… Et le tout sur la musique entraînante de notre Frenchy multi-primé, Alexandre Desplat !    

1h41

Polanski échappe encore (de justesse) à la cancel culture

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Le cinéaste franco-polonais Roman Polanski photographié en 2008 © Giuseppe Aresu / Rex Fe/REX/SIPA

Le directeur du Studio Galande (Paris 5e), seule salle présentant à Paris The Palace, le dernier film de Roman Polanski, a d’abord expliqué hier soir «avoir été piégé» par le distributeur, et a annoncé le déprogrammer. La projection a finalement eu lieu, avec un cortège furibard de manifestantes MeToo en keffieh devant la salle.


« Piégé par le distributeur », voyez-vous ça, pleurniche au micro remarquablement complaisant du Figaro le directeur du studio Galande, qui avait programmé le dernier film en date de Roman Polanski, The Palace, assassiné lors de sa présentation au festival de Venise par une profession de dévots apeurés désormais soumis aux « femmes puissantes » – comprendre : les haineuses chouineuses professionnelles en nombre qui, sous la houlette d’une fausse toute petite fille en pulls Babar, régentent aujourd’hui le marché truqué du cinéma en régime #MeToo.

Terrorisé par une maigre et fort grotesque escouade de furies à pancartes protestant contre la diffusion d’un film de « Polanski-Violanski », il se repent, et déprogramme. Le malheureux « regrette sa faute professionnelle ». Laquelle ? Avoir fait son métier. Mais au fait, pourquoi si craintivement ? Quatre séances dans la semaine pour un nouveau film ? Passons.

Il bat sa coulpe. C’est-y pas beau, l’autocritique à la chinoise ? Ça vous tire des larmes au moins ! À moins que plutôt vous ne vous bouchiez le nez devant certain accident qui semble être hélas arrivé au sieur pénitent – la frousse a de ces effets parfois…

A lire aussi, Didier Desrimais: Révolution MeToo: tout le monde va y passer

« Je n’étais pas au courant de ces histoires autour de Polanski » argue-t-il sans rire. Ah oui ? Vraiment ? « Pétochard, on te croit ! ». Le slogan du jour. Plus c’est gros, plus ça passe. Très tendance, ça : accorder religieusement crédit à n’importe quelle baliverne. Le modèle de cette véridicité nouvelle manière ? Les cent #MeToo girls (d’innocentes fillettes, hein) escortées par quelques messieurs dument déconstruits (sortes de chapons #MeToo) qui espèrent sans doute sauver leur tête (à défaut d’une autre partie de leur anatomie maudite. Il est né le divin #MeToo boy, alléluia !). Jouissance sororale de l’accusation et de l’exécution publique – on a les orgasmes qu’on peut, voyez-vous.

Parmi les héroïnes immortalisées par cette « photo historique » (dixit Le Monde), qui exigent une « loi intégrale » (comme le voile du même nom) sur les « violences sexuelles », Charlotte Lewis.

A lire aussi, Sabine Prokhoris: « Metoo est une section d’assaut »

Damned ! Le même jour, un tribunal prononçait la relaxe de Roman Polanski, dans le procès en diffamation que lui avait intenté celle-ci, au motif que pour se défendre des infâmantes accusations de viol portées à son encontre par l’ex-actrice, il avait démontré la mécanique (mal) huilée de ses mensonges. Le tribunal (pas encore soumis à la « loi intégrale » du meilleur des mondes féministe) avait reconnu et consacré le droit de dire : « Charlotte Lewis, on ne te croit pas. Et voici sur quelles preuves ». Des preuves que le tribunal a jugées recevables.

L’actrice Charlotte Lewis arrive au Tribunal accompagnée de son avocat Me Benjamin Chouai, Paris, 5 mars 2024 © ALAIN JOCARD / AFP

Monsieur le pénitent, chevalier (parmi tant d’autres, qui se pressent au portillon) de l’ordre de la Pleutrerie, apprenez, puisque, dites-vous, vous ne savez rien. Si ce n’est courber l’échine, encore, et encore, et plus encore, devant de misérables hurleuses de slogans mensongers. Tels ces collaborateurs diligents qui déployaient leur zèle au-delà même des exigences éradicatrices des maîtres du pays. Lors de l’unique séance maintenue le 15 au soir, le public était au rendez-vous et, indifférent aux ukases de censure des petits marquis de la critique dressés par #MeToo, a apprécié le film insolent de Roman Polanski.

Un premier article (dont ce billet commente le contenu) a été publié à 19H21 hier soir, avant la projection prévue à 20h. À 00h53, l’article est mis à jour en signalant la protestation du distributeur, qui a saisi la médiatrice du cinéma pour obtenir le maintien des séances. À suivre… • SP

Qui a peur de Roman Polanski ?

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Affaire du péage d’Incarville: un président in-trai-ta-ble!

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Le président Macron et son ministre de la Justice © Image d'archive Lemouton / POOL/SIPA

Alors que la France pleure les deux agents pénitentiaires tués mardi matin lors d’une attaque visant à faire sortir de leur fourgon Mohamed Amra, dit « La Mouche », au péage d’Incarville, les grands cris d’indignation de l’exécutif parviennent à couvrir ceux plus légitimes de l’opposition. Et à masquer la réalité d’un pouvoir dépassé par le trafic de drogue, et d’une réponse pénale française plus adaptée ?


Une violence digne des cartels colombiens et liée, comme celle qui sévit en Amérique du Sud, au trafic de drogue. Voilà à quoi une France sidérée a été confrontée avant-hier. L’attaque, au péage d’Incarville (27) du fourgon pénitentiaire qui transportait Mohamed Amra a montré à quel point la capacité de l’État à faire régner l’ordre et la sécurité sur le territoire national est entamée. Le choix du lieu comme la détermination et la tranquillité dans l’accomplissement de leur sale besogne témoignent de l’assurance et du sentiment d’impunité des tueurs. Car les agents pénitentiaires tués ont littéralement été exécutés de sang-froid, avec indifférence et efficacité.

Que le pouvoir cesse de perdre son temps en grands cris d’indignation !

Cette barbarie a été ressentie par toute une nation et les réactions des représentants politiques n’ont pas tardé. Tout le monde y est allé de son indignation sur les réseaux sociaux. Ce qui est bien le minimum. Or, ce mode de communication s’explique pour l’opposition, qui n’a pas de leviers d’action ; mais elle met aussi en exergue l’impression que la mise en scène de leur indignation fait office d’action pour ceux qui exercent le pouvoir.

Mardi le tweet d’Emmanuel Macron finissait par un martial « nous serons intraitables ! ». Une phrase à laquelle personne ne croit. Il faut dire qu’il a déjà promis d’être intraitable sur le droit d’asile, sur l’antisémitisme, les OQTF, le communautarisme, l’islam politique… Or sur tous ces dossiers l’action gouvernementale se traduit par des incohérences grossières ou par des lois a minima. En guise d’inflexibilité sur l’antisémitisme, on a droit à tout un pan de l’enseignement qui sombre dans la haine d’Israël, sans que jamais ni les élèves ni les professeurs ne soient sanctionnés. Face à l’explosion de la vague d’antisémitisme on a droit à des pleurs de crocodiles en abondance, mais on occulte la question de qui commet ces actes. Pourquoi ? Parce que comme on ne peut en accuser l’extrême-droite et qu’en grande partie ces violences correspondent à un antisémitisme culturel arabo-musulman que la propagande islamiste excite et répand, le personnel politique préfère ignorer cette donnée. Quant à l’islam politique, il est tellement bien combattu que les instituts de formation des imams, à Saint-Denis et à Château-Chinon, sont tenus par les Frères musulmans, branche mère du Hamas. Pour les OQTF, le taux de reconduite à la frontière est toujours aussi ridicule. Quant à la question du détournement du droit d’asile, elle est toujours et plus que jamais d’actualité. Bref l’absence de victoires passées rend impossible de croire aux réussites à venir. Le discours du président et du Premier ministre sur ce point est vain : leur parole n’est plus performative, personne ne croit qu’elle est la matrice de l’action future.

La réponse pénale plus adaptée

Certes, il est évident que les forces de police sont mobilisées pour arrêter les criminels et que leur motivation est réelle. Et sur ce point je ne doute pas de la détermination de Gérald Darmanin. En revanche personne ne croit qu’Incarville soit un point de rupture qui permette aux élus et aux magistrats de se rendre compte du niveau de violence qui frappe ce pays. Personne ne croit que ce tragique évènement marque la prise de conscience de la non-adaptation de la réponse pénale comme du besoin de réadapter le fonctionnement et l’équipement des services de police et de la pénitentiaire face à ces violences qu’elles soient liées au grand banditisme ou à des objectifs de déstabilisation politique (attentats, émeutes…).

Le malfaiteur Mohamed Amra. DR.

Il semble finalement que les estomacs de nos gouvernants soient capables de tout digérer et pas plus qu’il n’y eut un avant et un après Samuel Paty, un avant et un après Crépol, il n’ y aura un avant et un après Incarville. Les rodomontades sur les réseaux servent à calmer l’opinion et à donner des gages à l’émotion légitime qui s’y exprime. Une fois le moment passé, c’est le « business as usual » qui prend le dessus. Et pourtant, il y a de nombreux enseignements à tirer de ce drame. En premier lieu la stupidité abyssale de la justice des mineurs dont l’absence de réponse appropriée enkyste une certaine jeunesse dans la criminalité. Mohamed Amra a par exemple été mis en cause à 19 reprises entre 11 et 14 ans pour des violences, des vols et des extorsions. Or, alors que les psychiatres spécialisés expliquent que pour mettre fin à la violence extrême de certains enfants et ados, seule une sanction forte (prison adaptée y compris sur des durées courtes) peut permettre la prise de conscience pour qu’ensuite, la démarche éducative puisse porter ses fruits, ils ne sont pas entendus. C’est ainsi que des actes lourds commis par le fugitif ont systématiquement été classés sans suite et n’ont fait l’objet d’aucune poursuite pénale. À la décharge des juges, le nombre de structures fermées susceptibles de prendre en charge ces ados est dérisoire.

Guerre asymétrique entre l’État et les trafiquants

Mais cela ne s’arrête pas là. Cette hyper-violence est liée à l’explosion du trafic de drogue. Or le 5 mars 2024, auditionnés par le Sénat, les magistrats marseillais n’ont pas caché leur sentiment que la guerre contre la drogue était en train d’être perdue. Ils ont qualifié la cité phocéenne de narcoville et parlé d’une guerre asymétrique entre l’État et les trafiquants. Ils ont donc fait des propositions face à la situation. La réponse du ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti a réussi à être à la fois humiliante et ridicule : « ce genre de propos fait le jeu de l’extrême-droite ». Fermez le banc. On passera sur l’épisode où se faisant taper sur les doigts suite à cette affaire par le Conseil Supérieur de la Magistrature, il s’entête, fait le coq tous ergots dehors, car c’est un homme qui « assume ». Les évènements vont se charger de lui montrer que s’il entendait, écoutait et agissait au lieu « d’assumer », le pays ne s’en porterait pas plus mal. Moins d’ego, plus de résultats serait une ligne politique plus défendable.

Ne faut-il pas aussi parler de l’organisation judiciaire qui multiplie les transports d’individus dangereux pour quelques minutes dans le bureau d’un juge ? Surtout quand l’administration judiciaire ne dispose pas du matériel adéquat en quantité suffisante. On ne fera pas l’injure de demander au ministère si les gardiens sont entraînés au tir, de quelles armes ils disposaient face à des fusils mitrailleurs, si le fourgon était blindé… Ce que l’on sait c’est que ce type de mode opératoire se reproduira, car c’est ce qui se passe quand le trafic de drogue gangrène un pays.

Comment un gouvernement déconsidéré et peu performant, qui n’a jamais été à l’aise avec le régalien et les questions de sécurité trouvera-t-il le courage de faire le nécessaire ?

Or ce que raconte aussi l’histoire de Mohamed Amra est la méconnaissance ou la sous-estimation de la nouvelle criminalité, liée à la multiplication des caïds locaux et à leur affrontement pour accroitre leur territoire. De plus en plus jeunes, de plus en plus violents, totalement désinhibés, les tueurs d’Incarville sont les visages de cette nouvelle criminalité.

Et se pose aussi la question de la corruption des agents de l’Etat. Le commando d’assassins a-t-il été renseigné ? Comment lutter face à des trafiquants pour qui l’argent n’est plus un problème ? Au vu de la détermination des trafiquants et de leur capacité à corrompre et tuer, les pouvoirs publics ont intérêt de remettre rapidement à jour leur doctrine comme les réponses policières et pénales à mettre en œuvre. Un rapport du Sénat sur ce sujet a été rendu public le jour même du drame d’Incarville. Espérons qu’il ne serve pas à caler une armoire dans les archives du ministère de la Justice.