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Le charme discret de la gauche désunie

Le PS, tiraillé entre la social-démocratie et les sirènes révolutionnaires, cultive un complexe moral et intellectuel vis-à-vis de LFI. Le parti de Jean-Luc Mélenchon est devenu le moteur d’une famille politique déchirée, tout juste capable de s’entendre quand ses intérêts électoraux convergent.


Quel lien y a-t-il entre un Jean-Luc Mélenchon hégémonique qui, au soir du deuxième tour des législatives, a martelé sur un ton rageur « le Nouveau Front populaire appliquera son programme, rien que son programme, mais tout son programme » et un Raphaël Glucksmann, qui veut rompre avec LFI et souhaite, dans son interview au Point, « tourner la page Macron et Mélenchon » ? Qu’est-ce qui les rassemble par-delà cette improbable tambouille électorale qui a permis un résultat que seul un scrutin à la proportionnelle intégrale aurait enrayé ?

Quand le Nouveau Front populaire se mettait d’accord pour soutenir Mme Castets

Le choix du NFP de Lucie Castets pour Matignon en dit long sur le climat de folie qui s’est emparé de toute la classe politique, de l’impasse dans laquelle elle se trouve. Cette parfaite inconnue, énarque non élue de la Ville de Paris, est devenue l’improbable point de convergence d’une gauche réunie, mais incapable de désigner l’un de ses leaders. Parce que tous lorgnent sur 2027. Et peu importe si ces temps agités exigent plus que jamais un Premier ministre populaire, prompt à rassurer, capable d’affronter la tempête dans l’Hémicycle.

Le cartel électoral du Nouveau Front populaire, qui a permis à ses composantes (LFI, PS, PCF, Écologistes) de sauver un grand nombre de fauteuils de députés lors des dernières élections législatives et de briguer le poste de Premier ministre, nous a offert, depuis, le spectacle déplorable de ses profondes divisions. La photo de ses leaders se rendant tous ensemble à l’Élysée, après des semaines de manigances et d’invectives publiques, pendant la « parenthèse magique » des JO, n’est pas sans rappeler l’image ironique des protagonistes du film de Luis Buñuel, Le Charme discret de la bourgeoisie, marchant côte à côte sur une route isolée, unis malgré eux par-delà leurs déchirements et leurs frasques.

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Il est loin, le temps où François Mitterrand régnait sur le pays durant deux septennats, moyennant tout de même deux cohabitations. La dénonciation, dans Le Coup d’État permanent (Plon), d’une dérive toute-puissante de la pratique du pouvoir, celle à ses yeux du général de Gaulle, remonte déjà à soixante ans ! Le leader socialiste la jugeait trop éloignée du président-arbitre voulu, selon lui, par l’esprit de la Constitution de 1958. Il faut se remettre en mémoire que François Mitterrand a réussi à se faire élire en 1981 à la faveur d’un programme commun, avec pour principal allié le tout-puissant Parti communiste français. Le PCF, alors mené d’une main de fer soviétique par l’hypermédiatique Georges Marchais, pesait encore plus de 4 millions de voix. Nous étions alors en pleine guerre froide, dans un monde hermétiquement séparé par un rideau de fer. Le 10 mai, 51,75 % des électeurs disaient oui aux 110 propositions du candidat de l’union de la gauche, soit à la louche un électeur sur deux, ce qui portait en soi le germe de futures alternances. François Mitterrand a réussi à faire voter l’abolition de la peine de mort, avancée sociétale majeure, une loi de nationalisation de grandes entreprises dans des secteurs stratégiques comme la sidérurgie, l’armement, l’espace, la finance, ou encore un programme ambitieux de réindustrialisation, abandonné deux années plus tard, rattrapé par la réalité économique et la crise. Le rêve commun des socialistes, communistes et radicaux de gauche sombra dans le tournant de la rigueur.

Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan au meeting de Manon Aubry, tête de liste LFI pour les élections européennes, à Toulouse, 1er juin 2024. © FRED SCHEIBER/SIPA

La France connaissait donc déjà, il y a quarante ans, une vie politique chavirée, parfois chaotique, valsant d’un bord à l’autre, marquée par une présidentialisation excessive. C’est le passage à l’élection au suffrage universel direct du président de la République, validé par le référendum de 1962, qui a tout changé. Les pouvoirs, de fait, ont été concentrés à l’Élysée. Aucun président n’a résisté à cette « hyperprésidentialisation », pas même ceux qui l’ont critiquée, de François Mitterrand à François Hollande. Ce qui est reproché à Emmanuel Macron, mais aussi à Nicolas Sarkozy avant lui, n’est que la continuation d’une dérive constatée chez tous leurs prédécesseurs, y compris le fondateur de Ve République.

Il est indéniable que la gauche a porté un certain nombre de transformations importantes au cours de ses différentes périodes au pouvoir. La réduction du temps de travail, proposition numéro 23 en 1981, mesure clivante dans l’opinion, évidemment soutenue par ceux qui en bénéficient, s’est faite en deux étapes : d’abord, en 1982, le passage à 39 heures ; puis, vingt années plus tard, l’instauration complète des 35 heures par Martine Aubry, ministre de l’Emploi et de la Solidarité du gouvernement de Lionel Jospin, Premier ministre d’un quinquennat de cohabitation imposé au président Jacques Chirac à la suite de sa dissolution ratée de 1997. La gauche pouvait alors gouverner grâce à sa nette victoire et une majorité de 319 députés à l’Assemblée nationale, dont 250 socialistes et apparentés. Le seul PS comptait alors bien plus de députés que chacun des trois grands blocs qui constituent l’actuel Hémicycle. À titre de comparaison, le NFP qui a revendiqué la victoire en cette année 2024 plafonne à 193 élus, dont 72 seulement estampillés La France insoumise.

Les législatives, pas de vainqueurs, que des vaincus

Nous en arrivons au grand enseignement de ce scrutin-surprise de « clarification » voulu par le président Emmanuel Macron, à l’aune de ce que nous avons connu il y a un quart de siècle : il n’y a pas de vainqueur, que des vaincus. Le NFP, bricolage de deuxième tour censé briser une irrépressible vague Rassemblement national, a certes gagné le plus grand nombre d’élus – mais avec un peu moins de 10 millions de voix au premier tour contre plus de 10,5 millions pour le seul RN, grand perdant du scrutin. Le parti présidentiel Ensemble pour la République, arrivé deuxième, n’a pas réussi à retrouver de majorité absolue, expression évidente d’une sanction sévère de la politique du chef de l’État. Et la droite républicaine, issue de la grande famille gaulliste, réduite au rôle d’éventuel supplétif avec une quarantaine de sièges seulement, a activé le mode survie.

Mais comment donc le NFP peut-il alors revendiquer cette victoire par défaut, qui ne résiste pas une seconde à la réalité des chiffres, « succès » fondé sur des calculs d’appareils et des retraits tactiques circonscription par circonscription ? Les électeurs sont en droit de se sentir massivement lassés, floués ou encore en colère, c’est selon, face à une classe politique boutiquière et au spectacle qu’elle donne dans les médias. Ils ont donc pu, une fois de plus, pointer un système en décalage, qui n’avance plus, et un mode de scrutin qui ne traduit plus exactement l’état de l’opinion publique.

La vraie question posée aujourd’hui, au regard de ce qui a été accompli par le passé, est non pas de se demander si la gauche, déjà largement défaite aux élections européennes qui ont précédé, s’y étant présentée en ordre dispersé, a gagné ces législatives, mais si elle a encore aujourd’hui… des idées.

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Le programme mis sur la table, largement d’inspiration insoumise, propose le SMIC à 1 600 euros net, 14 tranches d’impôt sur le revenu, le rétablissement de l’ISF, la suppression de la « flat tax », l’abrogation de la réforme des retraites, de celle de l’assurance-chômage, l’abrogation de la loi immigration accompagnée de régularisations massives… De quoi braquer le Parlement ! En toile de fond se profile la bataille du budget, premier crash-test du nouveau gouvernement post-législatives. Gabriel Attal, Premier ministre sortant, dans ses lettres plafonds envoyées dans les ministères, avait maintenu un niveau de dépenses de l’État identique à celui prévu pour 2024. Là où le NFP veut engager une hausse importante des dépenses publiques, qu’il entend compenser par des hausses d’impôts pour les « ultra-riches », les entreprises, les successions, les transactions financières… Comment revendiquer un tel programme validé par 28 % seulement des électeurs ? Quel serait le niveau d’acceptabilité sociale d’un projet accepté par moins d’un Français sur trois ? Que devient le fait majoritaire, élément constitutif de notre vie démocratique au détour d’un scrutin incompris et sans résultat réel, avec une France insoumise qui menace le président de destitution et rejette toute idée de gouvernement d’union nationale et de grande coalition, y compris avec les partis qui ont participé au « front républicain » contre le RN ?

Et puis il y a eu LA ligne de fracture majeure, qui aurait dû rendre impossible tout accord NFP aux législatives : LFI qui, en grande partie, a refusé de qualifier de terroriste l’attaque du 7 octobre perpétrée par le Hamas contre Israël, préférant parler d’acte de résistance pour ce qui aura été l’élément déclenchant de l’inéluctable et terrible guerre menée en réponse par Tsahal à Gaza, avec les ravages que l’on sait au sein de la population civile palestinienne. Les prises de position antisionistes et pro-Hamas répétées de Rima Hassan, élue députée européenne insoumise, ont semé le trouble à gauche. Le sujet a été largement invisibilisé le temps d’une campagne, parce que certains élus ne voulaient pas perdre leur siège. Et tant pis s’ils y ont laissé un morceau de leur âme, toute honte bue. La gauche raisonnable doit également prendre ses distances avec cette vague wokiste insistante, qui a notamment abdiqué devant un frérisme musulman conquérant, désireux d’imposer en France un voile qui va à l’encontre du combat des femmes pour une liberté si chèrement acquise. Sans parler des grands élus des communautés urbaines qui ne supportent plus ce fatras idéologique pesant, mais ne peuvent plus se passer des voix insoumises, dans la perspective des prochaines municipales.

La difficulté pour la gauche dite « de gouvernement », Parti socialiste en tête, est qu’elle subit le diktat d’une France insoumise qui aura su imposer sa vraie dynamique de rupture, sa capacité à produire des idées épousant le contexte de polarisation extrême du débat public.

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On en arrive au mal dont souffre le PS, ce complexe intellectuel et moral vis-à-vis de LFI évoqué plus haut. Intellectuel, face à des Insoumis qui mènent le débat haut et fort, multipliant les propositions-chocs et versant régulièrement dans une radicalité théorisée par un Jean-Luc Mélenchon désireux de renverser la table, soufflant sur les braises de la colère populaire, appliquant le coup d’éclat permanent pour attirer la lumière à lui. Le PS, divisé, apathique, en est réduit à jouer la force modératrice, celle d’à côté, fermant les yeux sur les outrances, de peur d’être balayé sur le terrain électoral. Complexe moral ensuite, avec le sentiment d’avoir trahi entre 2012 et 2017 : fermeture des hauts fourneaux d’ArcelorMittal Florange, loi travail, déchéance de nationalité… le quinquennat Hollande a donné Macron, une forme d’hybridation entre la social-démocratie de François Mitterrand et le modernisme libéral de Valéry Giscard d’Estaing, dilemme mortifère.

La gauche unie telle que nous l’avons connue en 1981 et ses avatars n’existent plus. Ils ne reviendront pas. Le Parti socialiste, s’il veut renaître de ses cendres, doit se mettre au travail, renoncer à son logiciel des années 1990, tourner le dos aux compromissions, ne plus redouter les défaites. La social-démocratie, si elle veut survivre, peut s’inspirer de l’exemple étranger, la manière dont le Parti démocrate américain sait se réinventer au travers de la candidature de Kamala Harris. Il en va de la gauche comme de la politique dans son ensemble : qu’elle continue à regarder son nombril sans savoir « parler aux gens » et l’élection de 2027 sera pliée. Front républicain ou pas. La digue cédera.

Ne jouons pas sur les maux!

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Pendant que Jordan Bardella indique que le RN met Michel Barnier « sous surveillance », la gauche fait preuve à son égard d’un dogmatisme et d’un sectarisme sans nuance.


Même si ce n’est pas une cohabitation stricto sensu, cela doit y ressembler ! Je comprends bien le souci du Premier ministre de montrer qu’il est ouvert, à l’écoute, qu’il n’a pas l’intention de ne nommer que des ministres de droite et qu’il veut ménager le président de la République. Mais ce dernier a perdu, à la suite de ses échecs, beaucoup de son pouvoir même si sa légitimité reste entière et ce n’est pas cette ridicule procédure en destitution qui démontrera le contraire !

Droite délicate

S’il a fallu du temps à la droite républicaine pour empêcher Emmanuel Macron de mener le je et le jeu, je ne voudrais pas que, par délicatesse, et malgré l’impudence démocratique du RN qui prétend le placer « sous surveillance », le Premier ministre oubliât que le peuple attend beaucoup de lui. Les citoyens n’ont pas à rentrer dans les jeux d’appareils, les combinaisons parlementaires et les mille difficultés que Michel Barnier va devoir affronter.
Dans des domaines cruciaux qu’il a d’ailleurs lui-même mis en évidence – sécurité, justice, immigration, pouvoir d’achat notamment -, notre pays ne peut se permettre d’atermoyer. Rien ne serait pire que d’avoir la déprimante certitude que la chance inouïe donnée à la droite républicaine ne va servir à rien. Et que le courage politique demeurera aussi rare sous Michel Barnier qu’avec certains de ses prédécesseurs.

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Gauche prévisible

Ce n’est pas de la gauche ni de l’extrême gauche que le Premier ministre aura à espérer, sinon le moindre soutien, du moins une compréhension minimale compte tenu de l’état de la France. Olivier Faure et Marine Tondelier n’ont déçu que ceux qui s’illusionnaient sur eux et le député François Hollande, engoncé dans une discipline de parti, reste pour l’instant dans le moule[1]. Il ne tentera rien pour une rénovation de la pensée et de la pratique socialistes. Pour ceux qui s’imaginaient que l’opposition politique du Nouveau Front populaire pourrait s’imprégner d’une sorte de correction républicaine souhaitant bonne chance au nouveau Premier ministre, par sollicitude à l’égard du pays, quelle déception ! L’accueil qui lui a été réservé, d’un dogmatisme et d’un sectarisme sans nuance, a au contraire révélé le manque tragique de femmes ou d’hommes d’État dans le camp de cet extrémisme, pourtant moins fustigé que celui d’en face…
Michel Barnier mènera son action de redressement et de vérité en n’étant pas tétanisé, je l’espère, par ceux qui au RN ou dans le macronisme, n’ont pour seule envie que l’alternance d’un pouce levé ou baissé, ou la menace intermittente d’une épée de Damoclès. Si ces partis s’adonnent à cette comédie, ils seront responsables et coupables de non-assistance à pays en danger. Jouer sur les maux sera une honte.
Que le Premier ministre soit attentif au fait que, pour que tout change, il sera impérieux de tout changer !


[1] François Hollande a confirmé au micro de France inter qu’il voterait une éventuelle motion de censure contre le gouvernement de Michel Barnier avec cet argument : « Quand un gouvernement va être de droite, sur une politique de droite, soutenu par l’extrême droite, comment voulez-vous que des hommes et des femmes de gauche y participent ? » NDLR

Michel Barnier doit en finir avec le macronisme

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Les LR se sont ralliés au conseil de Nicolas Sarkozy, favorable à la cohabitation avec Emmanuel Macron. Mais, ils se fourvoieraient s’ils devaient devenir la bouée de sauvetage d’un président dont les Français ne veulent plus.


Et le vainqueur est… l’indésirable RN. Le monde politique finissant voulait écarter ce parti trop populaire, en abusant de petits arrangements entre amis. Mais les réalités électorales sont têtues : elles viennent de le consacrer dans son rôle le plus confortable : celui d’arbitre suprême. Le RN n’aura pas même à se colleter avec la situation budgétaire calamiteuse créée par Emmanuel Macron, sinon pour abaisser le pouce quand il lui plaira. La nomination de Michel Barnier comme Premier ministre, jeudi, n’a été rendue possible qu’après l’agrément du premier parti de France et l’échec de la tentative de putsch du Nouveau Front populaire. Cette dernière formation – assemblage brinquebalant de mélenchonistes, communistes, socialistes, écologistes – se disait partout victorieuse des législatives en dépit des 3 millions de voix qui la séparent du RN. Samedi, à Paris, cette extrême gauche tonitruante n’a rassemblé que 26 000 manifestants pour protester contre la « trahison démocratique » représentée par la désignation de Barnier. Certes, ce dernier est assurément le produit d’une crise démocratique : son parti, les LR, n’aligne que 47 députés et n’avait pas atteint 5% lors de la dernière présidentielle. C’est un couple d’éclopés qui s’est formé in extremis entre Macron et Barnier, dont le nom était en réserve depuis juillet au moins. Mais cette nomination, fragile dans sa durée, amène à tirer deux premiers constats de décès : celui du macronisme, et celui du front républicain. En effet, c’est en rupture avec le « nouveau monde » promu par Macron que Barnier s’est inscrit dès ses premiers mots, jeudi face à l’impétueux Gabriel Attal. Quant au cordon sanitaire, il s’est vite retourné contre LFI, son principal promoteur, aujourd’hui considéré comme « dangereux pour la démocratie » par 69% des sondés, soit une hausse de 12 points (Le Monde, 30 août).

A lire aussi, Philippe Bilger: Et maintenant, quel gouvernement?

Dans la cohabitation qui se dessine, il est un tabou qui pourrait aussi sauter : celui de l’impossible rapprochement entre Les Républicains de Laurent Wauquiez et le RN de Marine Le Pen. Si Barnier veut s’inscrire dans le temps et différer ainsi la possible démission du chef de l’Etat (relire mon billet du 4 septembre), il doit non seulement tourner la page du macronisme, mais mener une politique en adéquation avec les attentes de la vraie droite, dont 80% des électeurs ont rejoint le RN. Les LR ont accepté in fine, en avalisant la nomination de Barnier, de revoir leur doctrine qui refusait toute collaboration avec Macron. Ils se sont ralliés au conseil de Nicolas Sarkozy, favorable à une participation gouvernementale. Mais les LR se fourvoieraient s’ils devaient devenir la bouée de sauvetage d’un président dont les Français ne veulent plus.

S’ils veulent continuer d’exister, les LR vont être contraints de se rapprocher du RN, afin de mener une politique qui lui soit acceptable et le dissuade d’utiliser la censure comme un couperet. Les sujets liés à l’immigration, à l’insécurité, au poids bureaucratique, à l’endettement, à la proportionnelle sont autant de thèmes qui peuvent devenir des terrains d’entente entre les droites et préparer leurs dirigeants, prisonniers de leurs dogmes, à s’unir contre un système en faillite.

Barnier, homme prudent, aura-t-il l’audace d’affronter le politiquement correct macronien, ses médias et leurs grands clercs ? Samedi, il a consacré son premier déplacement à une visite de l’hôpital Necker, à Paris. L’occasion pour lui de placer la santé parmi ses priorités. Ce terrain est assurément consensuel. Mais c’est la France, malade de sa classe politique démissionnaire, qu’il s’agit de soigner.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Transe Afrique Express

Après le succès de son premier livre, Petit Pays, le charme du chanteur-écrivain Gaël Faye opère toujours. Dans son nouveau roman, le personnage principal, un Franco-Rwandais comme lui, fait la rencontre de sa cousine Stella, restée au pays. Faye nous parle du génocide, mais jamais le lecteur n’a droit à un exposé ni à une leçon de géopolitique.


« Petit pays je t’envoie cette carte postale, ma rose, mon pétale, mon cristal, ma terre natale. » Ces mots sont extraits de la chanson Petit Pays de Gaël Faye. Petit Pays est également un roman, toujours de Gaël Faye, qui a obtenu un certain succès en 2016 ainsi que le Goncourt des Lycéens.
Entre-temps, ce chanteur écrivain de mère rwandaise et de père français, nous gratifia de nombreux albums dont Lundi Méchant. Et en cette rentrée 2024 sort son deuxième roman : Jacaranda. Si son premier roman traitait de l’exil de la famille au Burundi, pays voisin du Rwanda, plus tranquille, mais dont la famille dut finalement s’échapper pour aller se réfugier à Versailles, Jacaranda traite davantage de l’exil intérieur.

Frère africain

Cela sonne joliment, Jacaranda : ce sont des arbres aux lourdes fleurs mauves, qui donnent envie de s’abriter du soleil. Mais les fleurs, cela finit par pourrir, comme la chair humaine dans les charniers.
Le roman n’est donc pas une bagatelle pour un massacre.
Le personnage principal, Milan, a 11 ans, comme le narrateur. Sa mère est rwandaise et son père français. La famille est plutôt aisée, les grands-parents ont une maison à l’île de Ré.
Mais Milan ne sait rien du pays de sa mère, murée dans son silence. Lui a l’air de s’en foutre, il préfère écouter Rage Against the Machine ou Nirvana. Jusqu’au jour où il découvre Claude dans son salon. Celui-ci est un petit garçon rwandais, mutique, terrorisé, avec un gros pansement sur le crâne. La mère de Milan déclare qu’il est son neveu. En Afrique, les liens familiaux sont parfois un peu fantaisistes, mais on ne laisse jamais seuls les orphelins. Et un beau jour, Claude s’en va, on a retrouvé sa famille. Milan ne comprend pas, lui qui considérait déjà Claude comme son petit frère. Il lui avait fait découvrir les Danettes, et ce n’est pas rien !
Mais à partir de là va commencer pour Milan son aventure, son chemin, certes tortueux, vers le pays de sa mère. Vers la moitié de ses origines dont il ne connaissait rien. Ce qui est bienvenu et qui change du discours ambiant, c’est que Faye considère le métissage comme une multitude. Il aime à dire que son identité est multiple, qu’il est rwandais comme français, musicien comme écrivain. Il ne revendique rien, si ce n’est lui-même.
D’ailleurs, il serait intéressant de souligner que le dernier album de Stromae, lui aussi à moitié Rwandais, s’intitule d’ailleurs Multitudes. Le hasard n’existe pas, disaient Jung et Eluard.

Du bruit et des odeurs

Une multitude. C’est ainsi que nous percevons le Rwanda à travers les yeux de Milan, alors tout jeune adolescent. Il est sidéré de rencontrer sa grand-mère, dont il ignorait l’existence. Tout l’étonne : la nourriture, les toilettes rudimentaires, les rues populeuses et hasardeuses. On le regarde comme un blanc, un camarade lui rétorque que sa mère rwandaise est également blanche, car elle se comporte comme telle, s’habille comme telle, marche comme telle…
Nous percevons les odeurs, les bonnes comme les mauvaises, nous allons à la rencontre de personnages baroques, comme ce dénommé Sartre, fondu de littérature, qui possède une bibliothèque impressionnante, constituée principalement de livres subtilisés aux Européens quand ceux-ci sont partis.
Et puis il y a la transe. Un soir, Milan et ses nouveaux amis boivent trop d’alcool local, et les voilà tous partis dans une danse d’un autre monde, comme si la musique avait pris possession de leurs corps. La danse pour conjurer la mort. Les corps transpercés par la transe, contre ceux déchiquetés par les machettes… Nous pouvons, je crois, affirmer que c’est à ce moment précis que Milan s’est rapproché du peuple de sa mère, qui est aussi un peu le sien.
Milan, par la suite, revient régulièrement au Rwanda. Nous devinons qu’il commence à comprendre le génocide, même à prendre partie (il est d’origine tutsi), mais jamais le lecteur n’a droit à un exposé ni à une leçon de géopolitique, et cela fait, entre autres, tout l’intérêt du livre. L’auteur réussit à transcrire une sorte de détachement, une absence totale de pathos. Même quand il finit par décrire l’innommable. Nous avons bien sûr la gorge nouée, mais nous préférons rester à l’ombre du Jacaranda. Arbre favori de Stella, une cousine de Milan, née bien après le génocide, mais dévorée par le traumatisme de celui-ci. Jusqu’à finir dans un hôpital psychiatrique.
« Stella se claquemure. Le cœur est un secret. Comment confier à cet homme que c’est à cause de l’arbre ? De son arbre.
Son ami, son enfance, son univers.
Son jacaranda. »

288 pages

Jacaranda: Roman

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Un charisme bruxellois

Thierry Breton ou l’ambition comme dernier refuge de l’échec


Alors que l’Europe renouvelle son exécutif, Thierry Breton bénéficie du soutien de Macron pour être reconduit à son poste de commissaire au Marché intérieur. Il en a bien besoin. Il est en effet peu apprécié par la présidente de la Commission, dont il lorgne la place avec une insistance dépourvue de finesse, mais il est surtout discrédité par son manque de sens politique et ses échecs en termes de réalisations. Son récent bras de fer avec Elon Musk a non seulement fini en humiliation pour lui, mais a réussi de surcroît à créer un grave incident diplomatique : le Congrès américain lui reproche dans un courrier cinglant d’entraver la démocratie en s’immisçant dans la campagne présidentielle américaine. Comme ancien président d’Atos, sa gestion alliant acquisitions mal pensées et ratages technologiques a conduit à la perte de ce qui aurait pu être un champion industriel pour la France. Aujourd’hui l’entreprise est sur le point d’être rachetée par un milliardaire tchèque alors qu’elle est un des outils de la souveraineté française : ses logiciels sont essentiels à la politique de dissuasion nucléaire.

Tout ce qu’il met en avant pour se pousser du col est à l’avenant. La politique de réindustrialisation dont il se vante d’être l’acteur déterminant est un des grands impensés stratégiques de l’UE, qui se montre incapable de s’accorder sur des priorités ou de soutenir son industrie par une véritable politique de coopération. La seule chose que l’Europe crée en masse, ce sont des consommateurs de moins en moins capables de produire de la richesse. Quant à la création d’une stratégie de défense commune fondée sur la préférence communautaire, ambition qu’il s’attribue également, l’idée n’existe que sur le papier. La situation calamiteuse du projet de char européen en témoigne.

Le seul domaine où Thierry Breton apparaît pertinent est son activité d’auteur de science-fiction. Dans Softwar (1984), il dépeint un avenir où le destin de l’Europe est entre les mains des Américains et des Russes. Sans voir qu’il est l’incarnation même de ce déclin, lui dont le rêve est de faire de l’Europe un empire où la réglementation tatillonne demeure le seul horizon de l’action politique.

Le film de Julie Delpy, «Les Barbares», n’est pas un film à message

En pleine promotion de sa nouvelle comédie sur les migrants, l’actrice franco-américaine rigolote qui, croyait-on, ne se prend jamais trop au sérieux, a estimé que la situation était «extrêmement préoccupante» en France.


Le 18 septembre sortira sur nos écrans un film dont le sujet est d’une telle originalité qu’il eût été dommage de ne pas en parler. Ça s’appelle Les Barbares. C’est l’histoire d’un village breton qui a décidé d’accueillir des réfugiés ukrainiens en échange de subventions gouvernementales. Mais, au lieu de voir arriver des Ukrainiens, les habitants dudit village voient débarquer des migrants syriens. « Et certains ne voient pas l’arrivée de leurs nouveaux voisins d’un très bon œil. Alors, au bout du compte, c’est qui les barbares ? » (extrait du synopsis, site AlloCiné). L’actrice et réalisatrice franco-américaine Julie Delpy fait en ce moment la promotion de son film, lequel a ouvert le Festival du film francophone d’Angoulême le 27 août.

Enfin un film « engagé » !

Le même jour, sur France Inter, Léa Salamé a accueilli cette réalisatrice « audacieuse, singulière et culottée » en rassurant immédiatement les auditeurs : « Les Barbares n’est pas un film à message ». On se demande vraiment ce qui a pu lui laisser croire qu’il y aurait des gens pour imaginer ça. Néanmoins, précise-t-elle quelques instants plus tard, « cette comédie explose les préjugés sur la France, sur l’accueil et la différence ». En plus de ces réflexions saisissantes, que d’aucuns trouveront peut-être contradictoires, nous apprenons que Julie Delpy est féministe, qu’elle était en avance sur le mouvement MeToo et s’étonnait déjà en 1988 qu’un « réalisateur puisse être avec une jeunette », qu’elle ne s’est jamais laissé embobiner par le patriarcat et qu’elle votera Kamala Harris aux prochaines élections présidentielles américaines. Fin de ce passionnant entretien.

A lire aussi: Aurélien Bellanger, dhimmi en chef

Le magazine Marie-Claire a également rencontré cette réalisatrice « indignée, rebelle aux injustices depuis toujours » et « ne se résolvant pas au repli identitaire ». Les choses se précisent. Si son film n’est pas un film à message, cela n’a pas empêché Julie Delpy de le préparer rigoureusement en visionnant « pas mal de documentaires sur les migrants » et en réalisant « une multitude d’entretiens avec des Syriens installés en France ». Bon, reconnaît la réalisatrice, il y a bien un message, mais c’est un « message positif », plein d’espoir, qui transparaît à la fin de ce film qui se veut avant tout une comédie : les quelques habitants de ce village breton qui étaient récalcitrants à la venue de migrants syriens comprennent finalement qu’ils étaient des gros beaufs arriérés et bouffés par leurs préjugés et qu’il y a « des Syriens qui réussissent leur insertion et qui vivent normalement en France ».

Julie Delpy, consciente des enjeux autour du genre et de la « race »

Mais ça, c’est au cinéma. Dans la vraie vie, Julie Delpy est très inquiète. Il y a, selon elle, une « coulée générale qui va dans une mauvaise direction ». Ce n’est pas parce qu’elle demeure essentiellement à Los Angeles – « ville très progressiste sur les questions de genre et de race », s’extasie-t-elle au passage – qu’elle ignore les maux qui dévastent le monde en général et la France en particulier, pays où « la situation est extrêmement préoccupante ». Heureusement, il existe des personnes qui ne baissent pas les bras devant les injustices. Elle-même, assure-t-elle, ne se résignera jamais et est prête à en découdre car, cette attitude audacieuse mérite d’être soulignée, elle ne « supporte pas ce qui est raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, et tout ce qui symbolise une haine de l’autre ». D’ailleurs, confie-t-elle au journaliste de Marie-Claire, juste avant d’arriver pour cet entretien elle s’est fritée dans le métro avec « un mec qui commençait à être agressif avec une jeune Maghrébine » mais qui s’est calmé une fois qu’il a eu compris à qui il avait affaire. Ce que c’est que le hasard, quand même ! Elle aurait pu tomber sur un pickpocket rom, un migrant afghan se frottant à tout ce qui bouge ou un jeune homme d’origine africaine insultant une famille juive, ce sont des choses qui se voient – mais non, il a fallu qu’elle tombe sur un raciste de souche tout ce qu’il y a de plus franchouillard, c’est-à-dire le genre d’individu qu’elle a en horreur et qu’elle dénonce dans son film qui n’est pas un film à message.

Pendant ce temps, Vincent Lindon récompensé à la Mostra de Venise…

Ceci étant dit, nous attendons maintenant impatiemment l’entretien que ne manquera pas d’organiser Léa Salamé avec Delphine et Muriel Coulin, les réalisatrices de Jouer avec le feu, film qui sortira en janvier 2025 et dans lequel Vincent Lindon joue le rôle d’un père, militant socialiste, confronté à « la dérive de son fils se rapprochant de groupes d’extrême droite ».

Avant cela, sans doute la journaliste de France Inter recevra-t-elle Boris Lojkine, le réalisateur de L’Histoire de Souleymane, dont la sortie est prévue le 9 octobre. Télérama affirme que c’est un « film à montrer à tous les citoyens persuadés que la vie d’un immigré sans papiers en France est celle d’un assisté spoliateur », un film dans lequel « on n’a jamais ressenti aussi fort la brutalité et l’hostilité d’un monde qui a perdu le sens de l’accueil ».

Naturellement, une question nous vient immédiatement à l’esprit : ces films sont-ils des films à message ou non ? Nous comptons sur Léa Salamé pour nous éclairer.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Faire barrage, est-ce une politique?

Les derniers exploits du front républicain ? Avoir laissé penser à quelques électeurs de gauche qu’ils avaient gagné les élections législatives, et avoir laissé la France sans Premier ministre désigné pendant tout l’été.


Dans son éditorial du samedi 7 septembre, Le Monde regrettait « un front républicain abîmé un peu plus » parce que le RN, avec cette lente désignation d’un Premier ministre, serait devenu maître du jeu[1]. Même si on sait que celui qui a emporté la décision présidentielle en faveur de Michel Barnier est en réalité son ami Alexis Kohler. Ce qui m’intéresse dans la vie politique française n’est pas seulement cette nostalgie du front républicain dont on peut estimer à un double titre qu’il endommage la démocratie. En effet je ne vois pas, jusqu’à nouvel ordre, ce que le parti constamment ciblé par le front républicain aurait de « non républicain ». Sauf à donner au mot République un sens dénaturant les programmes et les oppositions politiques de manière tellement extensive qu’il n’aurait plus rien d’opératoire. Comment peut-on considérer comme un succès pour la démocratie ce qui est le contraire de la transparence, de la sincérité, de la vérité et de la logique profonde des partis ? Comment s’enthousiasmer parce que, faute de savoir convaincre pour soi et en son nom propre, on n’a trouvé comme triste palliatif que de se réunir artificiellement contre un ennemi démonisé par commodité ?

Ça devient comique

Ce front républicain devient même franchement comique quand il s’obsède sur l’obligation de « faire barrage ». Si le monde politique avait un tant soit peu d’ironie et de dérision à son encontre, toutes chapelles confondues, il devrait se gausser de cette expression qui lui sert à intervalles réguliers de recours, de secours, de viatique et de guerre. Comme s’il lui convenait de dresser d’infranchissables murailles face à un ennemi terrifiant qui pourtant a toute latitude et toute légitimité pour s’ébattre dans notre espace républicain. Avec seulement la bagatelle de onze millions de citoyens en sa faveur !

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: La droite sans gazole ni vachettes

Ce terme qui revient pour scander le vide quand on n’a plus que lui pour se juger important, nécessaire, sauveur de la patrie, a cette conséquence de réduire la classe politique à une mission d’ingénieur hydraulique ou à un mimétisme bestial avec les castors. De la détourner en tout cas de l’essentiel pour lui offrir le luxe de s’abandonner en toute bonne conscience et inutilité à de l’accessoire, à un militantisme sans âme ni élan. Surtout tellement confortable.  Nul besoin de réfléchir, d’écouter, de dialoguer, de douter, non, surtout pas, mais faire barrage ! Démontrer pourquoi la gauche est le salut pour notre pays, pourquoi la droite doit être élue, foutaises, puisque la hantise, le devoir impérieux, l’obligation morale sont de faire barrage au RN ! La gauche, parce qu’elle pourfend l’extrémisme qu’elle décrète tel tout en le tolérant en son sein, la droite parce qu’elle adore complaire à la gauche et imagine obtenir ainsi ses bonnes grâces alors que c’est l’inverse !

Finalement, pas de quoi rire…

Faire barrage est devenu la prescription d’une politique vide de sens, d’une politique qui se résume à des dénonciations, des stigmatisations, des distinctions qu’on nous assène comme des évidences alors qu’elles nous laissent dans une perplexité citoyenne. Mélenchon moins dangereux que Marine Le Pen, LFI un parti plus républicain que le RN, l’antisémitisme à droite ou à l’extrême gauche, l’arc républicain à l’Assemblée nationale pour tout le monde ou pour personne ? Au fond il n’y a pas de quoi rire. Quand un tel radotage démocratique se développe au point de lasser une infinité de citoyens que nos débats et notre décalage avec leurs authentiques et douloureuses difficultés n’intéressent plus, lorsque faire barrage devient le mot d’ordre, la plupart du temps, du désordre, de la violence, de la censure et de l’étouffement des paroles antagonistes ou dissidentes, on devrait comprendre qu’il y a un radical changement de registre à opérer. Si on souhaite à toute force s’ériger en constructeurs, soyons plus tentés par les ponts que par les barrages, par les liens que par les ostracismes. La politique ne doit pas s’interdire de rêver pour demain de ce qu’elle croit inconcevable aujourd’hui.


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/06/michel-barnier-un-choix-pour-matignon-qui-ne-referme-pas-la-crise-politique_6305501_3232.html

Peut-on encore être galant?

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Le féminisme devient de plus en plus stupide. La preuve avec le nouvel ouvrage de Jennifer Tamas, Peut-on encore être galant ?, qui pense apparemment qu’il faut au moins voter Zemmour pour continuer de tenir la porte aux dames. Selon elle, il y a urgence à galantiser le sexe, au lieu de continuer de sexualiser la galanterie, si on veut sauver cette dernière. Alors que la propagande pour Metoo continue de déferler, 65% des hommes déclarent réfléchir davantage à la manière dont ils vont aller aborder la femme qui leur plaît depuis la « libération de la parole ».


#Metoo a profondément transformé les rapports de séduction, révèle l’enquête Ifop réalisée pour le magazine Elle du 29 aout 2024. « Les lignes ont bougé, les femmes sont libérées », « Nous sommes en marche vers plus de liberté, d’égalité, de sensualité », « vers une drague plus civilisée » déclare Dorothée Werner, grand reporter à l’hebdomadaire. Les auteurs de l’étude, François Krauss et Fiona Marvillier précisent : « Les femmes jouent un rôle de plus en plus actif dans les rapports de séduction ; sortent du schéma traditionnel les assignant à une certaine retenue, voire à une passivité en la matière ». MeToo a aussi modifié le comportement des hommes, quel que soit leur âge. Ils sont désormais 65% à réfléchir davantage sur leur manière d’aborder « la personne qui leur plaît » assure Elle. À peu près un mâle sur deux craint désormais que ne lui échappe, lors de l’accostage, une malheureuse « remarque sexiste » ou bien redoute d’avoir, dans les mêmes circonstances, un geste voire un comportement « inappropriés. » Et, c’est merveilleux, toutes les générations sont concernées. Concomitamment, hélas, se développe une méfiance, nouvelle, vis-à vis de la galanterie. Si pour 77% des Français, encore, les petites attentions quotidiennes des hommes pour les femmes restent une forme de politesse et ne sont toujours pas assimilées à un comportement patriarcal, 38% des militantes féministes considèrent celles-ci comme sexistes. La galanterie serait-elle, à terme, condamnée ?

Le nouvel ouvrage « nécessaire » de Jennifer Tamas

Jennifer Tamas, agrégée de Lettres modernes qui enseigne la littérature française de l’Ancien régime à la Rutgers University (New Jersey), se montre rassurante : si nous faisons preuve d’intelligence, la galanterie, invention française ne disparaîtra pas. On n’a pas oublié cette auteresse féministe qui nous avait donné un brillant essai finement intitulé Au non des femmes. Elle se proposait alors « de libérer nos classiques du regard masculin ». Et à Causeur, nous avions salué l’ouvrage lors de sa parution, en avril 2023[1]. Notre précieuse du XXIe siècle fait désormais paraître (chez Seuil) un petit opus encore indispensable grâce auquel on va pouvoir se mettre au clair avec l’épineux problème de la galanterie et réconcilier, toustes, avec cette notion.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: La Ligue du LOL, un gigantesque bobard

Cet ouvrage, nécessaire, attaque fort, rien que dans son titre : Peut-on encore être galant ?  Il ne tourne pas autour du pot : Houston, nous avons un problème. Et la femme savante démarre, bille en tête : « Défendue par les romantiques déçus et anxieux que l’amour ne disparaisse, la galanterie ferait pour d’autres le jeu des hommes en essentialisant les rapports hétérosexuels sous un verni trompeur. » La précieuse, qui ne craint pas le ridicule, s’interroge d’emblée : « Le galant n’est-il pas le prototype du vieil homme blanc hétérosexuel qui déplore la grandeur d’une France obsolète ? Sous le raffinement et l’apparente soumission à la femme se cacherait une plus pernicieuse forme de domination masculine. »

L’autrice de ce petit opus-bijou propose donc de sauver la galanterie, invention française, qu’il conviendra naturellement, explique-t-elle, de « revisiter ». Tamas explique d’abord à tous les gros lourdingues (dont fait partie Alain Finkielkraut qui, d’après notre auteuse, a le culot de se prononcer pour la galanterie alors qu’il reste « figé sur l’étreinte de l’amour-passion parfaitement contraire à un art de la maîtrise et de la retenue, prôné par l’esthétique galante. ») ce qu’est -véritablement – la galanterie à la française. À savoir un modèle de l’amour inventé par des femmes, « les précieuses », pour les femmes, de toute éternité à soustraire au patriarcat.

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Tamas est claire : l’idéal galant français élaboré par Scudéry, en réaction à la violence extrême et constitutive de la masculinité a su s’imposer au Grand Siècle comme un art de vivre, et cet idéal a permis, un moment, d’abolir heureusement les frontières du genre. Au XVIIe siècle, la galanterie « devient un art de vivre qui se caractérise par la mobilité des affects. La douceur, la tendresse, tout comme le raffinement ne sont plus des valeurs exclusivement féminines. La galanterie trouble le genre. »  Las ! cette parenthèse enchantée n’était pas destinée à durer. Chassez le naturel, il revient au galop. L’affaire s’est, de plus, compliquée quand la Révolution française a liquidé la galanterie, assimilée à un héritage aristocratique à éradiquer. Soyons philosophe : « Comme l’initié mithriaque, la race humaine a peut-être besoin du bain de sang et du passage périodique dans la fosse funèbre. », fait dire Yourcenar à son sage Hadrien.

Un combat « politique » et sans fin

Mais, quand même !  Si le combat était éternel ? L’homme toujours à déviriliser ? Et si on n’avait pas avancé d’un poil ?  Non, non ! il faut y croire. L’essai, d’une cinquantaine de pages écrites dans une prose emberlificotée et jargonneuse à souhait est tout à fait rassurant : rien n’est perdu. La galanterie est une « pratique vivante » qui sera sauvée par le travail de ses vaillantes précieuses qu’on continue à trouver injustement ridicules. Il faut maintenant, pour avancer, « repenser la porosité entre galanterie et préciosité » ; « la galanterie doit être libérée de l’emprise masculine et retravaillée par la préciosité. », que diable ! « Il est temps de renouer avec la galante Sapho de Scudéry. Car oui, les femmes peuvent être galantes comme les hommes et les personnes non binaires. Et la société que nous habitons aujourd’hui a de plus en plus soif de douceur d’attention et de soin. »

Et la bougresse de conclure : « Au XVIIe siècle s’est joué une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue, mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et d’emprise. Pour se débrasser d’une galanterie fantasme et fantôme, refusons une galanterie peau de chagrin vidée de tout sens politique. Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique. »

Signalons enfin que des pistes sérieuses sont envisagées pour mener à bien cette entreprise dans l’essai Genèse d’un mythe Allumeuse écrit par une autre femme savante, Christine Van Geen, paru en mai 2024 au Seuil, et également commenté par mes soins pour Causeur[2]. Mesdames, continuons le combat et affranchissons-nous les unes les autres. « Tout ce qui ne remonte pas en conscience revient sous forme de destin. », disait Carl Gustav Jung.

Peut-on encore être galant ?

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[1] https://www.causeur.fr/histoire-litteraire-place-au-matrimoine-neo-feminisme-258115

[2] https://www.causeur.fr/neofeminisme-les-allumeuses-au-bucher-christine-van-geen-285147

Les cinq dernières dynasties d’artisans-chocolatiers français

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Les grandes multinationales sont en train de mettre la main sur le marché du chocolat, en délocalisant et en défiscalisant. Les petits artisans ont de plus en plus de mal à survivre. Chez nous, Bonnat, Morin, Bernachon, Pralus et Cluizel continuent à sélectionner, torréfier et broyer leurs propres fèves de cacao, quand tous les autres chocolatiers français se fournissent généralement en blocs ou pastilles préalablement fabriqués par d’autres. Redécouverte de ces véritables chocolateries à l’ancienne.


Christophe Colomb fut très vraisemblablement le premier homme d’Occident à boire une tasse de chocolat, celle, en or,  que lui avait offert le dernier empereur aztèque Moctezuma II, au Mexique, en 1492. Pour les Aztèques, la fève de cacao était une monnaie d’échange : un esclave chez eux valait cent fèves…

Le cacaoyer était un arbre sacré qui avait été donné aux hommes par le dieu Quetzalcoalt. Aujourd’hui encore, sur certains haut-plateaux du Mexique et du Pérou, il est toujours vénéré et cultivé à l’ombre de grands arbres appelés « mères du cacao ». Comme la pomme de terre et la tomate, le chocolat est le plus beau cadeau que le Nouveau Monde ait fait à l’Ancien. Après avoir été longtemps l’apanage de la noblesse, il est devenu au fil du temps un indispensable produit du quotidien et a donné naissance à une nouvelle industrie. Songez qu’il y a moins d’un siècle, chaque ville de France possédait encore sa chocolaterie familiale où les fèves de cacao arrivaient dans des sacs de toile de jute avant d’être torréfiées et broyées… Les tablettes y étaient enveloppées à la main dans du papier d’étain que les mères conservaient précieusement à plat, bien lisse, pour le vendre ensuite aux fondeurs de couverts ambulants… C’était la France d’hier.

© Manufacture Bernachon

Il y avait Menier à Noisiel, Auguste Poulain à Blois (auteur du fameux slogan : « Goûtez et comparez »), Daumesnil à Chartres, Pupier à Saint-Etienne… Avignon (réputée pour ses « papalines »), Orléans, Pontarlier, Trois-Palis, Bayonne, Saint-Étienne-de-Baïgorry et Saint-Pierre-du-Regard étaient aussi célèbres pour leurs chocolateries.

Derniers héros

De toutes ces dynasties d’artisans-chocolatiers, il n’en reste plus en France que cinq : Bonnat à Voiron, Bernachon à Lyon, Pralus à Roanne, Morin à Donzère (dans la Drôme) et Cluizel à Damville (en Normandie). Ce sont les derniers, les purs, les héros de « la fève à la tablette »… Car leur art n’est plus enseigné dans les écoles. En fait (le public l’ignore), la plupart des chocolatiers connus se contentent de fondre des « couvertures » (c’est-à-dire des blocs ou des pastilles de chocolat) préalablement fabriquées par d’autres (en général Valrhona). Patrick Roger, Pierre Hermé, Jean-Paul Hévin, par exemple, procèdent ainsi : ce sont des « fondeurs en chocolat ».

Quant à l’actuelle mode du « bean to bar » née aux États-Unis il y a 30 ans, elle permet à tout un chacun de fabriquer son propre chocolat dans sa cuisine avec cinq kilos de fèves et de s’auto-proclamer « artisan-chocolatier ». On peut aujourd’hui acheter une petite machine anglaise pour moins de 1500 euros… 

Nos dernières familles, elles, importent, trient et stockent des dizaines ou même des centaines de tonnes de fèves qu’elles transforment en chocolat tout au long de l’année en utilisant des machines qu’on ne fabrique plus nulle part. Elles cultivent elles-mêmes leurs cacaoyers, là-bas, au Pérou, au Venezuela et à Madagascar. Elles portent une histoire et s’enracinent dans un territoire. On peut visiter leurs boutiques à Paris mais le plus émouvant est bien sûr d’aller découvrir leurs maisons-mères sur place, dans nos belles provinces, comme chez les Bonnat, à Voiron, près de Grenoble, où l’on fabriquait déjà du chocolat avant la Tour Eiffel : « Notre recette est la même depuis 1880 et nous travaillons avec les mêmes familles de planteurs depuis 150 ans » nous explique Stéphane Bonnat. Toujours en quête de nouvelles variétés de cacao, c’est lui qui a découvert « le cacao le plus ancien du monde : le « real de Xoconuzco », dont les fèves offrent une palette aromatique extraordinaire… » Sa dernière création est le chocolat à la liqueur de chartreuse (fabriquée ici, à Voiron, par les moines chartreux depuis le XVIIe siècle). Stéphane a laissé ses fèves de cacao plusieurs mois dans un vieux fût vide afin qu’elles s’imprègnent des effluves de la liqueur… Une micro-production qui s’est vendue en quelques jours.

Manufacture Bonnat, Voiron (38)

https://bonnat-chocolatier.com/fr


Photo : Jérôme Poulalier

Franck Morin, lui, est le plus petit de la bande. Sa chocolaterie méconnue, fondée par son arrière-grand-père, est une pépite que je vous conseille de découvrir absolument ! « À l’époque, le chocolat était plus sucré, on assemblait différentes origines de cacao pour obtenir un goût consensuel. En allant à Sao Tomé, j’ai découvert que chaque plantation est unique et possède un goût spécifique. J’ai donc décidé de faire des chocolats de crus. »

Avec sa broyeuse de 1931 il extrait toujours ses 400 kilos de beurre et de poudre de cacao, « ce beurre, très précieux, est remplacé dans l’industrie par la lécithine de soja ». Tous ses chocolats sont exquis et merveilleux. Franck possède aussi son propre verger d’amandiers et de griottiers…

Manufacture Morin, Drôme

chocolaterie-morin.com


À Lyon, la famille Bernachon est connue comme le loup blanc. Ici, rien n’a changé depuis 1953, ni les machines, ni les recettes… Petit-fils de Paul Bocuse, Philippe Bernachon est le gardien du temple pour qui le chocolat est plus qu’une friandise, mais « un mets complexe à utiliser dans la cuisine (pour donner de la profondeur au lièvre à la royale !) et à déguster avec un beau vin rouge de Côte-Rôtie »… Ses ganaches à la crème d’Isigny trempées à la main dans le chocolat fondu sont divines. Comme il n’y a plus de vraies écoles où apprendre le métier de chocolatier, tous les passionnés viennent chez lui, comme Vincent Guerlais qui depuis a créé sa maison à Nantes…

Manufacture Bernachon, Lyon

www.bernachon.com


Fournisseur de tous les grands chefs (Troisgros, Gagnaire, Verjus qui fait avec son chocolat porcelana du Vénézuela la meilleure mousse au chocolat de Paris) François Pralus a appris le métier de chocolatier chez les Bernachon (« une école exceptionnelle ! ») avant de reprendre l’entreprise familiale à Roanne. Alors que Bernachon perpétue l’art de l’assemblage des crus, Pralus, lui, a très vite opté pour « le chocolat de terroir ». Comme pour le vin, il veut exalter la typicité des fèves de cacao en fonction de leur lieu de naissance. « Mon cru de Madagascar est très fruité et acidulé, à l’opposé de mon Chuao du Vénézuela très boisé et épicé. » François a aussi été le premier à partir cultiver ses propres cacaoyers (il en a planté 17 000 au milieu de poivriers sauvages). Pralus n’en est pas moins inquiet pour l’avenir : « Le cacao est une denrée rare, Chinois et Indien, mettent la main sur les plantations, le chocolat va devenir un produit de luxe ! »

Manufacture Pralus, Roanne (42)

https://www.chocolats-pralus.com


En 1947, à Damville, le grand-père de Marc Cluizel fabriquait ses orangettes dans sa cuisine pendant que son épouse tenait la caisse… Aujourd’hui, la manufacture Cluizel est reconnue « Entreprise du Patrimoine Vivant », emploie 180 salariés et possède 600 points de vente en France… « Notre métier est de faire des chocolats simples et lisibles, à partir de produits nobles : crème d’Isigny, miel de pin des forêts de Lorraine, pistaches de Sicile… »

Le joyau des Cluizel ? Les griottes macérées 18 mois dans des fûts de chêne emplis de kirsch d’Alsace, puis enrobées de chocolat noir du Pérou… Le praliné à la noisette romaine cuit dans de vieux chaudrons en cuivre patiné est aussi fabuleux : « Le secret est qu’il ne faut pas utiliser de machines en métal pour broyer les noisettes car il donne un goût désagréable, il faut une meule en granit ».

Comme Bonnat, Morin, Bernachon et Pralus, Cluizel puise sa force dans l’histoire et la continuité de son entreprise familiale, et il respecte toutes les étapes de la fabrication : « Alors que les nouveaux chocolatiers tendance « bean to bar » sélectionnent des fèves déjà (trop) fermentées, nous, nous suivons le processus de fermentation et veillons à ce que les goûts du cacao soient toujours agréables, fruités, équilibrés, sans acidité excessive… »

Manufacture Cluizel, Damville (27)

https://cluizel.com/fr


La France pourrait légitimement rendre hommage à ses derniers artisans-chocolatiers… à moins que ça ne vous ait un parfum un peu trop rétro et France du terroir ?


La recette de la mousse au chocolat du chef étoilé Bruno Verjus.
« Neuf personnes sur dix aiment le chocolat : la dixième ment ! » plaisante ce chef né à Roanne qui ressemble à un personnage de Rabelais. Sa fameuse mousse, il l’a fait à partir du chocolat « porcelana » de son ami François Pralus. « C’est un chocolat incroyable, issu d’un terroir exceptionnel situé près du lac Maracaibo au Vénézuéla. La fève est d’une couleur blanche immaculée… »
Monter 450 g de crème liquide au batteur électrique.
Obtenir une crème fouettée.
Laisser reposer au frigo.
Faire bouillir encore 150 g de crème liquide.
La verser chaude sur 250 g de chocolat noir haché au couteau.
Amalgamer à l’aide d’un fouet afin d’obtenir une ganache onctueuse et lisse.
Ajouter la moitié de la crème fouettée à la ganache.
Mélanger délicatement.
Incorporer le restant de la crème.
Mettre deux heures au frigo.
Déguster… •
Le chef Bruno Verjus © Hannah Assouline

Marie-Blanche de Polignac: si «fragile» et si magnétique

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David Gaillardon dresse le portrait de Marie-Blanche de Polignac (1897-1958), « la dernière égérie » du tout-Paris dans une biographie aux élans proustiens


Nous sommes à l’ère du factice. De l’échangeable. Du commun. Du collectivisme indifférencié. Du vulgaire endimanché. Alors, nous avons perdu le goût du rare, de l’aristocratique, d’une élite qui éblouissait par ses manières et ses talents, par sa morgue aussi.

Un personnage oublié

Cette haute-société de l’avènement de la bourgeoisie triomphante vivait encore sur les braises fumantes d’un ancien régime protocolaire. Ce tout-Paris n’était pas exempt de reproches, il était injuste et irritant, cadenassé et figé dans ses positions sociales, et cependant, en ce début du siècle naissant, il flirtait avec l’avant-garde artistique, flairait l’air du temps et inventait une forme de détachement souverain. Ces gens-là avaient créé leur propre partition et leur musique intérieure. Dans notre égalitarisme forcené, nous pourrions être choqués par tant de distance, d’évanescence, d’éloignement face aux contingences matérielles ; en fait, nous leur sommes reconnaissants, leur dissonance est captivante, leur élévation nous rend supportable la médiocrité du quotidien. L’historien et journaliste, David Gaillardon, a le sens des étiquettes et possède l’intelligence du récit. Il raconte avec fluidité et précision, il a la justesse du paysan berrichon qui creuse son sillon. Il est surtout irréprochable sur ses sources, et réussit à se tenir à bonne distance. Il ne se fait pas cannibaliser par son sujet, il n’est ni procureur, ni laudateur, il demeure dans une neutralité qui n’a rien d’ennuyeuse. Au contraire, par sa méthode et sa douce narration, il perce les mystères de cette Marie-Blanche, née Marguerite, fille unique de Jeanne Lanvin, et surnommée « Ririte ». Dans cette belle biographie sur un personnage oublié, Gaillardon se souvient de tout, de la musique, de la littérature, du théâtre français, des mondanités de l’époque, du jeu politique, des jalousies et des mariages plus ou moins épanouis.

Avec sa mère Jeanne Lanvin (on reconnait ce qui deviendra l’image du parfum Arpège…)

Mère toxique

Pourquoi s’intéresser à cette Marie-Blanche de Polignac dont le visage lisse et un brin austère en couverture ne laisse poindre que peu d’informations sur son véritable caractère psychologique ? Parce qu’elle a été admirée par ses contemporains, aimée par une mère étouffante, convoitée par des hommes d’influence, chérie par le Tigre en personne, respectée dans son salon de la rue Barbet-de-Jouy et les salles de concert jusqu’aux Amériques. L’histoire de sa vie fascine car derrière ses traits réguliers, cet effacement de façade, ses pudeurs et ses terreurs enfantines, elle dégage une personnalité nettement plus affirmée, travailleuse acharnée grâce aux leçons de Nadia Boulanger et héritière entreprenante. Être la fille unique de la première papesse de la mode et des parfums (les premières pages sur l’ascension sociale de sa mère sont dignes d’une cavalcade à la Dumas mâtinée par une lutte des classes à la Zola) impliquait beaucoup de devoirs, essentiellement de représentation. Elle fut cette poupée habillée comme une princesse des parcs parisiens et des allées ombragées. Au milieu d’autres enfants qui eux possédaient les codes et l’entregent, cornaqués par des nurses, « Ririte » en VRP promouvait le catalogue maison avec sa maman que l’on qualifierait aujourd’hui de « toxique ». On apprend que Victor Hugo aida par le passé la famille Lanvin qui était dans l’impécuniosité permanente. Cette enfant fragile née d’une union chaotique entre une cheffe d’entreprise venue de nulle part et un faux comte italien est déjà en soi l’origine d’un récit épique. « Ririte » se croit laide, elle se révèlera magnétique pour ses petits camarades. Elle, si timide, si engoncée dans les robes féériques va se muer en une musicienne douée et une soprano de niveau international. Marguerite, après des atermoiements, finira par se marier avec René Jacquemaire-Clemenceau, le petit-fils préféré du tigre qui n’en finit pas de terminer ses longues études de médecine. Par son entremise, elle entrera dans les cercles les plus élevés de la République. Ils s’étaient connus trop jeunes pour s’aimer sincèrement, elle divorcera et épousera plus tard Jean de Polignac, ce « prince charmant » pour former un « couple heureux ».

Le château de Kerbastic, propriété des Polignac, dans le Morbihan.

« Ce qui frappe tous les proches du ménage Polignac, c’est que Jean et Marie-Blanche (elle a adopté ce nouveau prénom) s’aiment sincèrement. Dans un milieu où l’amour n’entre guère en ligne de compte quand il s’agit de se marier, l’essentiel étant de préserver, voire d’augmenter, un capital social et financier, le comte de Polignac a posé un choix original qui lui fait honneur » écrit l’auteur. Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage de grande qualité, c’est la concentration de talents. Marie-Blanche a fréquenté tout le bottin culturel de cette première moitié du XXème siècle : Cocteau, Francis Poulenc, Morand, Giraudoux, Bérard, Darius Milhaud, Jean Hugo, les Américains de la Lost Generation ou Jacques de Lacretelle. Et même Louise de Vilmorin, une « amie » quelque peu rancunière et peu amène. Il faut absolument plonger dans cette vie pour nous évader des carcans actuels.

Marie-Blanche de Polignac – La dernière égérie – David Gaillardon – Tallandier 496 pages.

Marie-Blanche de Polignac: La dernière égérie

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Le charme discret de la gauche désunie

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Consultés par Emmanuel Macron concernant le choix du nouveau Premier ministre, les représentants du Nouveau Front populaire (NFP) arrivent au Palais de l’Élysée, 23 août 2024 © ISA HARSIN/Sipa

Le PS, tiraillé entre la social-démocratie et les sirènes révolutionnaires, cultive un complexe moral et intellectuel vis-à-vis de LFI. Le parti de Jean-Luc Mélenchon est devenu le moteur d’une famille politique déchirée, tout juste capable de s’entendre quand ses intérêts électoraux convergent.


Quel lien y a-t-il entre un Jean-Luc Mélenchon hégémonique qui, au soir du deuxième tour des législatives, a martelé sur un ton rageur « le Nouveau Front populaire appliquera son programme, rien que son programme, mais tout son programme » et un Raphaël Glucksmann, qui veut rompre avec LFI et souhaite, dans son interview au Point, « tourner la page Macron et Mélenchon » ? Qu’est-ce qui les rassemble par-delà cette improbable tambouille électorale qui a permis un résultat que seul un scrutin à la proportionnelle intégrale aurait enrayé ?

Quand le Nouveau Front populaire se mettait d’accord pour soutenir Mme Castets

Le choix du NFP de Lucie Castets pour Matignon en dit long sur le climat de folie qui s’est emparé de toute la classe politique, de l’impasse dans laquelle elle se trouve. Cette parfaite inconnue, énarque non élue de la Ville de Paris, est devenue l’improbable point de convergence d’une gauche réunie, mais incapable de désigner l’un de ses leaders. Parce que tous lorgnent sur 2027. Et peu importe si ces temps agités exigent plus que jamais un Premier ministre populaire, prompt à rassurer, capable d’affronter la tempête dans l’Hémicycle.

Le cartel électoral du Nouveau Front populaire, qui a permis à ses composantes (LFI, PS, PCF, Écologistes) de sauver un grand nombre de fauteuils de députés lors des dernières élections législatives et de briguer le poste de Premier ministre, nous a offert, depuis, le spectacle déplorable de ses profondes divisions. La photo de ses leaders se rendant tous ensemble à l’Élysée, après des semaines de manigances et d’invectives publiques, pendant la « parenthèse magique » des JO, n’est pas sans rappeler l’image ironique des protagonistes du film de Luis Buñuel, Le Charme discret de la bourgeoisie, marchant côte à côte sur une route isolée, unis malgré eux par-delà leurs déchirements et leurs frasques.

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Il est loin, le temps où François Mitterrand régnait sur le pays durant deux septennats, moyennant tout de même deux cohabitations. La dénonciation, dans Le Coup d’État permanent (Plon), d’une dérive toute-puissante de la pratique du pouvoir, celle à ses yeux du général de Gaulle, remonte déjà à soixante ans ! Le leader socialiste la jugeait trop éloignée du président-arbitre voulu, selon lui, par l’esprit de la Constitution de 1958. Il faut se remettre en mémoire que François Mitterrand a réussi à se faire élire en 1981 à la faveur d’un programme commun, avec pour principal allié le tout-puissant Parti communiste français. Le PCF, alors mené d’une main de fer soviétique par l’hypermédiatique Georges Marchais, pesait encore plus de 4 millions de voix. Nous étions alors en pleine guerre froide, dans un monde hermétiquement séparé par un rideau de fer. Le 10 mai, 51,75 % des électeurs disaient oui aux 110 propositions du candidat de l’union de la gauche, soit à la louche un électeur sur deux, ce qui portait en soi le germe de futures alternances. François Mitterrand a réussi à faire voter l’abolition de la peine de mort, avancée sociétale majeure, une loi de nationalisation de grandes entreprises dans des secteurs stratégiques comme la sidérurgie, l’armement, l’espace, la finance, ou encore un programme ambitieux de réindustrialisation, abandonné deux années plus tard, rattrapé par la réalité économique et la crise. Le rêve commun des socialistes, communistes et radicaux de gauche sombra dans le tournant de la rigueur.

Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan au meeting de Manon Aubry, tête de liste LFI pour les élections européennes, à Toulouse, 1er juin 2024. © FRED SCHEIBER/SIPA

La France connaissait donc déjà, il y a quarante ans, une vie politique chavirée, parfois chaotique, valsant d’un bord à l’autre, marquée par une présidentialisation excessive. C’est le passage à l’élection au suffrage universel direct du président de la République, validé par le référendum de 1962, qui a tout changé. Les pouvoirs, de fait, ont été concentrés à l’Élysée. Aucun président n’a résisté à cette « hyperprésidentialisation », pas même ceux qui l’ont critiquée, de François Mitterrand à François Hollande. Ce qui est reproché à Emmanuel Macron, mais aussi à Nicolas Sarkozy avant lui, n’est que la continuation d’une dérive constatée chez tous leurs prédécesseurs, y compris le fondateur de Ve République.

Il est indéniable que la gauche a porté un certain nombre de transformations importantes au cours de ses différentes périodes au pouvoir. La réduction du temps de travail, proposition numéro 23 en 1981, mesure clivante dans l’opinion, évidemment soutenue par ceux qui en bénéficient, s’est faite en deux étapes : d’abord, en 1982, le passage à 39 heures ; puis, vingt années plus tard, l’instauration complète des 35 heures par Martine Aubry, ministre de l’Emploi et de la Solidarité du gouvernement de Lionel Jospin, Premier ministre d’un quinquennat de cohabitation imposé au président Jacques Chirac à la suite de sa dissolution ratée de 1997. La gauche pouvait alors gouverner grâce à sa nette victoire et une majorité de 319 députés à l’Assemblée nationale, dont 250 socialistes et apparentés. Le seul PS comptait alors bien plus de députés que chacun des trois grands blocs qui constituent l’actuel Hémicycle. À titre de comparaison, le NFP qui a revendiqué la victoire en cette année 2024 plafonne à 193 élus, dont 72 seulement estampillés La France insoumise.

Les législatives, pas de vainqueurs, que des vaincus

Nous en arrivons au grand enseignement de ce scrutin-surprise de « clarification » voulu par le président Emmanuel Macron, à l’aune de ce que nous avons connu il y a un quart de siècle : il n’y a pas de vainqueur, que des vaincus. Le NFP, bricolage de deuxième tour censé briser une irrépressible vague Rassemblement national, a certes gagné le plus grand nombre d’élus – mais avec un peu moins de 10 millions de voix au premier tour contre plus de 10,5 millions pour le seul RN, grand perdant du scrutin. Le parti présidentiel Ensemble pour la République, arrivé deuxième, n’a pas réussi à retrouver de majorité absolue, expression évidente d’une sanction sévère de la politique du chef de l’État. Et la droite républicaine, issue de la grande famille gaulliste, réduite au rôle d’éventuel supplétif avec une quarantaine de sièges seulement, a activé le mode survie.

Mais comment donc le NFP peut-il alors revendiquer cette victoire par défaut, qui ne résiste pas une seconde à la réalité des chiffres, « succès » fondé sur des calculs d’appareils et des retraits tactiques circonscription par circonscription ? Les électeurs sont en droit de se sentir massivement lassés, floués ou encore en colère, c’est selon, face à une classe politique boutiquière et au spectacle qu’elle donne dans les médias. Ils ont donc pu, une fois de plus, pointer un système en décalage, qui n’avance plus, et un mode de scrutin qui ne traduit plus exactement l’état de l’opinion publique.

La vraie question posée aujourd’hui, au regard de ce qui a été accompli par le passé, est non pas de se demander si la gauche, déjà largement défaite aux élections européennes qui ont précédé, s’y étant présentée en ordre dispersé, a gagné ces législatives, mais si elle a encore aujourd’hui… des idées.

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Le programme mis sur la table, largement d’inspiration insoumise, propose le SMIC à 1 600 euros net, 14 tranches d’impôt sur le revenu, le rétablissement de l’ISF, la suppression de la « flat tax », l’abrogation de la réforme des retraites, de celle de l’assurance-chômage, l’abrogation de la loi immigration accompagnée de régularisations massives… De quoi braquer le Parlement ! En toile de fond se profile la bataille du budget, premier crash-test du nouveau gouvernement post-législatives. Gabriel Attal, Premier ministre sortant, dans ses lettres plafonds envoyées dans les ministères, avait maintenu un niveau de dépenses de l’État identique à celui prévu pour 2024. Là où le NFP veut engager une hausse importante des dépenses publiques, qu’il entend compenser par des hausses d’impôts pour les « ultra-riches », les entreprises, les successions, les transactions financières… Comment revendiquer un tel programme validé par 28 % seulement des électeurs ? Quel serait le niveau d’acceptabilité sociale d’un projet accepté par moins d’un Français sur trois ? Que devient le fait majoritaire, élément constitutif de notre vie démocratique au détour d’un scrutin incompris et sans résultat réel, avec une France insoumise qui menace le président de destitution et rejette toute idée de gouvernement d’union nationale et de grande coalition, y compris avec les partis qui ont participé au « front républicain » contre le RN ?

Et puis il y a eu LA ligne de fracture majeure, qui aurait dû rendre impossible tout accord NFP aux législatives : LFI qui, en grande partie, a refusé de qualifier de terroriste l’attaque du 7 octobre perpétrée par le Hamas contre Israël, préférant parler d’acte de résistance pour ce qui aura été l’élément déclenchant de l’inéluctable et terrible guerre menée en réponse par Tsahal à Gaza, avec les ravages que l’on sait au sein de la population civile palestinienne. Les prises de position antisionistes et pro-Hamas répétées de Rima Hassan, élue députée européenne insoumise, ont semé le trouble à gauche. Le sujet a été largement invisibilisé le temps d’une campagne, parce que certains élus ne voulaient pas perdre leur siège. Et tant pis s’ils y ont laissé un morceau de leur âme, toute honte bue. La gauche raisonnable doit également prendre ses distances avec cette vague wokiste insistante, qui a notamment abdiqué devant un frérisme musulman conquérant, désireux d’imposer en France un voile qui va à l’encontre du combat des femmes pour une liberté si chèrement acquise. Sans parler des grands élus des communautés urbaines qui ne supportent plus ce fatras idéologique pesant, mais ne peuvent plus se passer des voix insoumises, dans la perspective des prochaines municipales.

La difficulté pour la gauche dite « de gouvernement », Parti socialiste en tête, est qu’elle subit le diktat d’une France insoumise qui aura su imposer sa vraie dynamique de rupture, sa capacité à produire des idées épousant le contexte de polarisation extrême du débat public.

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On en arrive au mal dont souffre le PS, ce complexe intellectuel et moral vis-à-vis de LFI évoqué plus haut. Intellectuel, face à des Insoumis qui mènent le débat haut et fort, multipliant les propositions-chocs et versant régulièrement dans une radicalité théorisée par un Jean-Luc Mélenchon désireux de renverser la table, soufflant sur les braises de la colère populaire, appliquant le coup d’éclat permanent pour attirer la lumière à lui. Le PS, divisé, apathique, en est réduit à jouer la force modératrice, celle d’à côté, fermant les yeux sur les outrances, de peur d’être balayé sur le terrain électoral. Complexe moral ensuite, avec le sentiment d’avoir trahi entre 2012 et 2017 : fermeture des hauts fourneaux d’ArcelorMittal Florange, loi travail, déchéance de nationalité… le quinquennat Hollande a donné Macron, une forme d’hybridation entre la social-démocratie de François Mitterrand et le modernisme libéral de Valéry Giscard d’Estaing, dilemme mortifère.

La gauche unie telle que nous l’avons connue en 1981 et ses avatars n’existent plus. Ils ne reviendront pas. Le Parti socialiste, s’il veut renaître de ses cendres, doit se mettre au travail, renoncer à son logiciel des années 1990, tourner le dos aux compromissions, ne plus redouter les défaites. La social-démocratie, si elle veut survivre, peut s’inspirer de l’exemple étranger, la manière dont le Parti démocrate américain sait se réinventer au travers de la candidature de Kamala Harris. Il en va de la gauche comme de la politique dans son ensemble : qu’elle continue à regarder son nombril sans savoir « parler aux gens » et l’élection de 2027 sera pliée. Front républicain ou pas. La digue cédera.

Ne jouons pas sur les maux!

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Michel Barnier à Paris, 5 septembre 2024 © Sarah Meyssonnier/AP/SIPA

Pendant que Jordan Bardella indique que le RN met Michel Barnier « sous surveillance », la gauche fait preuve à son égard d’un dogmatisme et d’un sectarisme sans nuance.


Même si ce n’est pas une cohabitation stricto sensu, cela doit y ressembler ! Je comprends bien le souci du Premier ministre de montrer qu’il est ouvert, à l’écoute, qu’il n’a pas l’intention de ne nommer que des ministres de droite et qu’il veut ménager le président de la République. Mais ce dernier a perdu, à la suite de ses échecs, beaucoup de son pouvoir même si sa légitimité reste entière et ce n’est pas cette ridicule procédure en destitution qui démontrera le contraire !

Droite délicate

S’il a fallu du temps à la droite républicaine pour empêcher Emmanuel Macron de mener le je et le jeu, je ne voudrais pas que, par délicatesse, et malgré l’impudence démocratique du RN qui prétend le placer « sous surveillance », le Premier ministre oubliât que le peuple attend beaucoup de lui. Les citoyens n’ont pas à rentrer dans les jeux d’appareils, les combinaisons parlementaires et les mille difficultés que Michel Barnier va devoir affronter.
Dans des domaines cruciaux qu’il a d’ailleurs lui-même mis en évidence – sécurité, justice, immigration, pouvoir d’achat notamment -, notre pays ne peut se permettre d’atermoyer. Rien ne serait pire que d’avoir la déprimante certitude que la chance inouïe donnée à la droite républicaine ne va servir à rien. Et que le courage politique demeurera aussi rare sous Michel Barnier qu’avec certains de ses prédécesseurs.

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Gauche prévisible

Ce n’est pas de la gauche ni de l’extrême gauche que le Premier ministre aura à espérer, sinon le moindre soutien, du moins une compréhension minimale compte tenu de l’état de la France. Olivier Faure et Marine Tondelier n’ont déçu que ceux qui s’illusionnaient sur eux et le député François Hollande, engoncé dans une discipline de parti, reste pour l’instant dans le moule[1]. Il ne tentera rien pour une rénovation de la pensée et de la pratique socialistes. Pour ceux qui s’imaginaient que l’opposition politique du Nouveau Front populaire pourrait s’imprégner d’une sorte de correction républicaine souhaitant bonne chance au nouveau Premier ministre, par sollicitude à l’égard du pays, quelle déception ! L’accueil qui lui a été réservé, d’un dogmatisme et d’un sectarisme sans nuance, a au contraire révélé le manque tragique de femmes ou d’hommes d’État dans le camp de cet extrémisme, pourtant moins fustigé que celui d’en face…
Michel Barnier mènera son action de redressement et de vérité en n’étant pas tétanisé, je l’espère, par ceux qui au RN ou dans le macronisme, n’ont pour seule envie que l’alternance d’un pouce levé ou baissé, ou la menace intermittente d’une épée de Damoclès. Si ces partis s’adonnent à cette comédie, ils seront responsables et coupables de non-assistance à pays en danger. Jouer sur les maux sera une honte.
Que le Premier ministre soit attentif au fait que, pour que tout change, il sera impérieux de tout changer !


[1] François Hollande a confirmé au micro de France inter qu’il voterait une éventuelle motion de censure contre le gouvernement de Michel Barnier avec cet argument : « Quand un gouvernement va être de droite, sur une politique de droite, soutenu par l’extrême droite, comment voulez-vous que des hommes et des femmes de gauche y participent ? » NDLR

Michel Barnier doit en finir avec le macronisme

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Pour son premier déplacement, samedi 7 septembre 2024, Michel Barnier s'est rendu à l'hôpital Necker, à Paris © Gabrielle CEZARD/SIPA

Les LR se sont ralliés au conseil de Nicolas Sarkozy, favorable à la cohabitation avec Emmanuel Macron. Mais, ils se fourvoieraient s’ils devaient devenir la bouée de sauvetage d’un président dont les Français ne veulent plus.


Et le vainqueur est… l’indésirable RN. Le monde politique finissant voulait écarter ce parti trop populaire, en abusant de petits arrangements entre amis. Mais les réalités électorales sont têtues : elles viennent de le consacrer dans son rôle le plus confortable : celui d’arbitre suprême. Le RN n’aura pas même à se colleter avec la situation budgétaire calamiteuse créée par Emmanuel Macron, sinon pour abaisser le pouce quand il lui plaira. La nomination de Michel Barnier comme Premier ministre, jeudi, n’a été rendue possible qu’après l’agrément du premier parti de France et l’échec de la tentative de putsch du Nouveau Front populaire. Cette dernière formation – assemblage brinquebalant de mélenchonistes, communistes, socialistes, écologistes – se disait partout victorieuse des législatives en dépit des 3 millions de voix qui la séparent du RN. Samedi, à Paris, cette extrême gauche tonitruante n’a rassemblé que 26 000 manifestants pour protester contre la « trahison démocratique » représentée par la désignation de Barnier. Certes, ce dernier est assurément le produit d’une crise démocratique : son parti, les LR, n’aligne que 47 députés et n’avait pas atteint 5% lors de la dernière présidentielle. C’est un couple d’éclopés qui s’est formé in extremis entre Macron et Barnier, dont le nom était en réserve depuis juillet au moins. Mais cette nomination, fragile dans sa durée, amène à tirer deux premiers constats de décès : celui du macronisme, et celui du front républicain. En effet, c’est en rupture avec le « nouveau monde » promu par Macron que Barnier s’est inscrit dès ses premiers mots, jeudi face à l’impétueux Gabriel Attal. Quant au cordon sanitaire, il s’est vite retourné contre LFI, son principal promoteur, aujourd’hui considéré comme « dangereux pour la démocratie » par 69% des sondés, soit une hausse de 12 points (Le Monde, 30 août).

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Dans la cohabitation qui se dessine, il est un tabou qui pourrait aussi sauter : celui de l’impossible rapprochement entre Les Républicains de Laurent Wauquiez et le RN de Marine Le Pen. Si Barnier veut s’inscrire dans le temps et différer ainsi la possible démission du chef de l’Etat (relire mon billet du 4 septembre), il doit non seulement tourner la page du macronisme, mais mener une politique en adéquation avec les attentes de la vraie droite, dont 80% des électeurs ont rejoint le RN. Les LR ont accepté in fine, en avalisant la nomination de Barnier, de revoir leur doctrine qui refusait toute collaboration avec Macron. Ils se sont ralliés au conseil de Nicolas Sarkozy, favorable à une participation gouvernementale. Mais les LR se fourvoieraient s’ils devaient devenir la bouée de sauvetage d’un président dont les Français ne veulent plus.

S’ils veulent continuer d’exister, les LR vont être contraints de se rapprocher du RN, afin de mener une politique qui lui soit acceptable et le dissuade d’utiliser la censure comme un couperet. Les sujets liés à l’immigration, à l’insécurité, au poids bureaucratique, à l’endettement, à la proportionnelle sont autant de thèmes qui peuvent devenir des terrains d’entente entre les droites et préparer leurs dirigeants, prisonniers de leurs dogmes, à s’unir contre un système en faillite.

Barnier, homme prudent, aura-t-il l’audace d’affronter le politiquement correct macronien, ses médias et leurs grands clercs ? Samedi, il a consacré son premier déplacement à une visite de l’hôpital Necker, à Paris. L’occasion pour lui de placer la santé parmi ses priorités. Ce terrain est assurément consensuel. Mais c’est la France, malade de sa classe politique démissionnaire, qu’il s’agit de soigner.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Transe Afrique Express

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L'écrivain Gaël Faye © JF Paga / Grasset

Après le succès de son premier livre, Petit Pays, le charme du chanteur-écrivain Gaël Faye opère toujours. Dans son nouveau roman, le personnage principal, un Franco-Rwandais comme lui, fait la rencontre de sa cousine Stella, restée au pays. Faye nous parle du génocide, mais jamais le lecteur n’a droit à un exposé ni à une leçon de géopolitique.


« Petit pays je t’envoie cette carte postale, ma rose, mon pétale, mon cristal, ma terre natale. » Ces mots sont extraits de la chanson Petit Pays de Gaël Faye. Petit Pays est également un roman, toujours de Gaël Faye, qui a obtenu un certain succès en 2016 ainsi que le Goncourt des Lycéens.
Entre-temps, ce chanteur écrivain de mère rwandaise et de père français, nous gratifia de nombreux albums dont Lundi Méchant. Et en cette rentrée 2024 sort son deuxième roman : Jacaranda. Si son premier roman traitait de l’exil de la famille au Burundi, pays voisin du Rwanda, plus tranquille, mais dont la famille dut finalement s’échapper pour aller se réfugier à Versailles, Jacaranda traite davantage de l’exil intérieur.

Frère africain

Cela sonne joliment, Jacaranda : ce sont des arbres aux lourdes fleurs mauves, qui donnent envie de s’abriter du soleil. Mais les fleurs, cela finit par pourrir, comme la chair humaine dans les charniers.
Le roman n’est donc pas une bagatelle pour un massacre.
Le personnage principal, Milan, a 11 ans, comme le narrateur. Sa mère est rwandaise et son père français. La famille est plutôt aisée, les grands-parents ont une maison à l’île de Ré.
Mais Milan ne sait rien du pays de sa mère, murée dans son silence. Lui a l’air de s’en foutre, il préfère écouter Rage Against the Machine ou Nirvana. Jusqu’au jour où il découvre Claude dans son salon. Celui-ci est un petit garçon rwandais, mutique, terrorisé, avec un gros pansement sur le crâne. La mère de Milan déclare qu’il est son neveu. En Afrique, les liens familiaux sont parfois un peu fantaisistes, mais on ne laisse jamais seuls les orphelins. Et un beau jour, Claude s’en va, on a retrouvé sa famille. Milan ne comprend pas, lui qui considérait déjà Claude comme son petit frère. Il lui avait fait découvrir les Danettes, et ce n’est pas rien !
Mais à partir de là va commencer pour Milan son aventure, son chemin, certes tortueux, vers le pays de sa mère. Vers la moitié de ses origines dont il ne connaissait rien. Ce qui est bienvenu et qui change du discours ambiant, c’est que Faye considère le métissage comme une multitude. Il aime à dire que son identité est multiple, qu’il est rwandais comme français, musicien comme écrivain. Il ne revendique rien, si ce n’est lui-même.
D’ailleurs, il serait intéressant de souligner que le dernier album de Stromae, lui aussi à moitié Rwandais, s’intitule d’ailleurs Multitudes. Le hasard n’existe pas, disaient Jung et Eluard.

Du bruit et des odeurs

Une multitude. C’est ainsi que nous percevons le Rwanda à travers les yeux de Milan, alors tout jeune adolescent. Il est sidéré de rencontrer sa grand-mère, dont il ignorait l’existence. Tout l’étonne : la nourriture, les toilettes rudimentaires, les rues populeuses et hasardeuses. On le regarde comme un blanc, un camarade lui rétorque que sa mère rwandaise est également blanche, car elle se comporte comme telle, s’habille comme telle, marche comme telle…
Nous percevons les odeurs, les bonnes comme les mauvaises, nous allons à la rencontre de personnages baroques, comme ce dénommé Sartre, fondu de littérature, qui possède une bibliothèque impressionnante, constituée principalement de livres subtilisés aux Européens quand ceux-ci sont partis.
Et puis il y a la transe. Un soir, Milan et ses nouveaux amis boivent trop d’alcool local, et les voilà tous partis dans une danse d’un autre monde, comme si la musique avait pris possession de leurs corps. La danse pour conjurer la mort. Les corps transpercés par la transe, contre ceux déchiquetés par les machettes… Nous pouvons, je crois, affirmer que c’est à ce moment précis que Milan s’est rapproché du peuple de sa mère, qui est aussi un peu le sien.
Milan, par la suite, revient régulièrement au Rwanda. Nous devinons qu’il commence à comprendre le génocide, même à prendre partie (il est d’origine tutsi), mais jamais le lecteur n’a droit à un exposé ni à une leçon de géopolitique, et cela fait, entre autres, tout l’intérêt du livre. L’auteur réussit à transcrire une sorte de détachement, une absence totale de pathos. Même quand il finit par décrire l’innommable. Nous avons bien sûr la gorge nouée, mais nous préférons rester à l’ombre du Jacaranda. Arbre favori de Stella, une cousine de Milan, née bien après le génocide, mais dévorée par le traumatisme de celui-ci. Jusqu’à finir dans un hôpital psychiatrique.
« Stella se claquemure. Le cœur est un secret. Comment confier à cet homme que c’est à cause de l’arbre ? De son arbre.
Son ami, son enfance, son univers.
Son jacaranda. »

288 pages

Jacaranda: Roman

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Un charisme bruxellois

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DR.

Thierry Breton ou l’ambition comme dernier refuge de l’échec


Alors que l’Europe renouvelle son exécutif, Thierry Breton bénéficie du soutien de Macron pour être reconduit à son poste de commissaire au Marché intérieur. Il en a bien besoin. Il est en effet peu apprécié par la présidente de la Commission, dont il lorgne la place avec une insistance dépourvue de finesse, mais il est surtout discrédité par son manque de sens politique et ses échecs en termes de réalisations. Son récent bras de fer avec Elon Musk a non seulement fini en humiliation pour lui, mais a réussi de surcroît à créer un grave incident diplomatique : le Congrès américain lui reproche dans un courrier cinglant d’entraver la démocratie en s’immisçant dans la campagne présidentielle américaine. Comme ancien président d’Atos, sa gestion alliant acquisitions mal pensées et ratages technologiques a conduit à la perte de ce qui aurait pu être un champion industriel pour la France. Aujourd’hui l’entreprise est sur le point d’être rachetée par un milliardaire tchèque alors qu’elle est un des outils de la souveraineté française : ses logiciels sont essentiels à la politique de dissuasion nucléaire.

Tout ce qu’il met en avant pour se pousser du col est à l’avenant. La politique de réindustrialisation dont il se vante d’être l’acteur déterminant est un des grands impensés stratégiques de l’UE, qui se montre incapable de s’accorder sur des priorités ou de soutenir son industrie par une véritable politique de coopération. La seule chose que l’Europe crée en masse, ce sont des consommateurs de moins en moins capables de produire de la richesse. Quant à la création d’une stratégie de défense commune fondée sur la préférence communautaire, ambition qu’il s’attribue également, l’idée n’existe que sur le papier. La situation calamiteuse du projet de char européen en témoigne.

Le seul domaine où Thierry Breton apparaît pertinent est son activité d’auteur de science-fiction. Dans Softwar (1984), il dépeint un avenir où le destin de l’Europe est entre les mains des Américains et des Russes. Sans voir qu’il est l’incarnation même de ce déclin, lui dont le rêve est de faire de l’Europe un empire où la réglementation tatillonne demeure le seul horizon de l’action politique.

Le film de Julie Delpy, «Les Barbares», n’est pas un film à message

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Julie Delpy dans son film "Les barbares" (2024) © Julien Panie / Le Pacte.

En pleine promotion de sa nouvelle comédie sur les migrants, l’actrice franco-américaine rigolote qui, croyait-on, ne se prend jamais trop au sérieux, a estimé que la situation était «extrêmement préoccupante» en France.


Le 18 septembre sortira sur nos écrans un film dont le sujet est d’une telle originalité qu’il eût été dommage de ne pas en parler. Ça s’appelle Les Barbares. C’est l’histoire d’un village breton qui a décidé d’accueillir des réfugiés ukrainiens en échange de subventions gouvernementales. Mais, au lieu de voir arriver des Ukrainiens, les habitants dudit village voient débarquer des migrants syriens. « Et certains ne voient pas l’arrivée de leurs nouveaux voisins d’un très bon œil. Alors, au bout du compte, c’est qui les barbares ? » (extrait du synopsis, site AlloCiné). L’actrice et réalisatrice franco-américaine Julie Delpy fait en ce moment la promotion de son film, lequel a ouvert le Festival du film francophone d’Angoulême le 27 août.

Enfin un film « engagé » !

Le même jour, sur France Inter, Léa Salamé a accueilli cette réalisatrice « audacieuse, singulière et culottée » en rassurant immédiatement les auditeurs : « Les Barbares n’est pas un film à message ». On se demande vraiment ce qui a pu lui laisser croire qu’il y aurait des gens pour imaginer ça. Néanmoins, précise-t-elle quelques instants plus tard, « cette comédie explose les préjugés sur la France, sur l’accueil et la différence ». En plus de ces réflexions saisissantes, que d’aucuns trouveront peut-être contradictoires, nous apprenons que Julie Delpy est féministe, qu’elle était en avance sur le mouvement MeToo et s’étonnait déjà en 1988 qu’un « réalisateur puisse être avec une jeunette », qu’elle ne s’est jamais laissé embobiner par le patriarcat et qu’elle votera Kamala Harris aux prochaines élections présidentielles américaines. Fin de ce passionnant entretien.

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Le magazine Marie-Claire a également rencontré cette réalisatrice « indignée, rebelle aux injustices depuis toujours » et « ne se résolvant pas au repli identitaire ». Les choses se précisent. Si son film n’est pas un film à message, cela n’a pas empêché Julie Delpy de le préparer rigoureusement en visionnant « pas mal de documentaires sur les migrants » et en réalisant « une multitude d’entretiens avec des Syriens installés en France ». Bon, reconnaît la réalisatrice, il y a bien un message, mais c’est un « message positif », plein d’espoir, qui transparaît à la fin de ce film qui se veut avant tout une comédie : les quelques habitants de ce village breton qui étaient récalcitrants à la venue de migrants syriens comprennent finalement qu’ils étaient des gros beaufs arriérés et bouffés par leurs préjugés et qu’il y a « des Syriens qui réussissent leur insertion et qui vivent normalement en France ».

Julie Delpy, consciente des enjeux autour du genre et de la « race »

Mais ça, c’est au cinéma. Dans la vraie vie, Julie Delpy est très inquiète. Il y a, selon elle, une « coulée générale qui va dans une mauvaise direction ». Ce n’est pas parce qu’elle demeure essentiellement à Los Angeles – « ville très progressiste sur les questions de genre et de race », s’extasie-t-elle au passage – qu’elle ignore les maux qui dévastent le monde en général et la France en particulier, pays où « la situation est extrêmement préoccupante ». Heureusement, il existe des personnes qui ne baissent pas les bras devant les injustices. Elle-même, assure-t-elle, ne se résignera jamais et est prête à en découdre car, cette attitude audacieuse mérite d’être soulignée, elle ne « supporte pas ce qui est raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, et tout ce qui symbolise une haine de l’autre ». D’ailleurs, confie-t-elle au journaliste de Marie-Claire, juste avant d’arriver pour cet entretien elle s’est fritée dans le métro avec « un mec qui commençait à être agressif avec une jeune Maghrébine » mais qui s’est calmé une fois qu’il a eu compris à qui il avait affaire. Ce que c’est que le hasard, quand même ! Elle aurait pu tomber sur un pickpocket rom, un migrant afghan se frottant à tout ce qui bouge ou un jeune homme d’origine africaine insultant une famille juive, ce sont des choses qui se voient – mais non, il a fallu qu’elle tombe sur un raciste de souche tout ce qu’il y a de plus franchouillard, c’est-à-dire le genre d’individu qu’elle a en horreur et qu’elle dénonce dans son film qui n’est pas un film à message.

Pendant ce temps, Vincent Lindon récompensé à la Mostra de Venise…

Ceci étant dit, nous attendons maintenant impatiemment l’entretien que ne manquera pas d’organiser Léa Salamé avec Delphine et Muriel Coulin, les réalisatrices de Jouer avec le feu, film qui sortira en janvier 2025 et dans lequel Vincent Lindon joue le rôle d’un père, militant socialiste, confronté à « la dérive de son fils se rapprochant de groupes d’extrême droite ».

Avant cela, sans doute la journaliste de France Inter recevra-t-elle Boris Lojkine, le réalisateur de L’Histoire de Souleymane, dont la sortie est prévue le 9 octobre. Télérama affirme que c’est un « film à montrer à tous les citoyens persuadés que la vie d’un immigré sans papiers en France est celle d’un assisté spoliateur », un film dans lequel « on n’a jamais ressenti aussi fort la brutalité et l’hostilité d’un monde qui a perdu le sens de l’accueil ».

Naturellement, une question nous vient immédiatement à l’esprit : ces films sont-ils des films à message ou non ? Nous comptons sur Léa Salamé pour nous éclairer.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Faire barrage, est-ce une politique?

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Le député Aymeric Caron a surpris tout le monde ce week-end en affirmant que dorénavant, "entre un candidat FN-RN et un candidat issu de la famille politique Macron-LR, il ne sauverait plus la peau du second". A droite, un castor, animal vénéré par le député d'extrême gauche de Montmartre et la classe politique. Photos DR.

Les derniers exploits du front républicain ? Avoir laissé penser à quelques électeurs de gauche qu’ils avaient gagné les élections législatives, et avoir laissé la France sans Premier ministre désigné pendant tout l’été.


Dans son éditorial du samedi 7 septembre, Le Monde regrettait « un front républicain abîmé un peu plus » parce que le RN, avec cette lente désignation d’un Premier ministre, serait devenu maître du jeu[1]. Même si on sait que celui qui a emporté la décision présidentielle en faveur de Michel Barnier est en réalité son ami Alexis Kohler. Ce qui m’intéresse dans la vie politique française n’est pas seulement cette nostalgie du front républicain dont on peut estimer à un double titre qu’il endommage la démocratie. En effet je ne vois pas, jusqu’à nouvel ordre, ce que le parti constamment ciblé par le front républicain aurait de « non républicain ». Sauf à donner au mot République un sens dénaturant les programmes et les oppositions politiques de manière tellement extensive qu’il n’aurait plus rien d’opératoire. Comment peut-on considérer comme un succès pour la démocratie ce qui est le contraire de la transparence, de la sincérité, de la vérité et de la logique profonde des partis ? Comment s’enthousiasmer parce que, faute de savoir convaincre pour soi et en son nom propre, on n’a trouvé comme triste palliatif que de se réunir artificiellement contre un ennemi démonisé par commodité ?

Ça devient comique

Ce front républicain devient même franchement comique quand il s’obsède sur l’obligation de « faire barrage ». Si le monde politique avait un tant soit peu d’ironie et de dérision à son encontre, toutes chapelles confondues, il devrait se gausser de cette expression qui lui sert à intervalles réguliers de recours, de secours, de viatique et de guerre. Comme s’il lui convenait de dresser d’infranchissables murailles face à un ennemi terrifiant qui pourtant a toute latitude et toute légitimité pour s’ébattre dans notre espace républicain. Avec seulement la bagatelle de onze millions de citoyens en sa faveur !

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Ce terme qui revient pour scander le vide quand on n’a plus que lui pour se juger important, nécessaire, sauveur de la patrie, a cette conséquence de réduire la classe politique à une mission d’ingénieur hydraulique ou à un mimétisme bestial avec les castors. De la détourner en tout cas de l’essentiel pour lui offrir le luxe de s’abandonner en toute bonne conscience et inutilité à de l’accessoire, à un militantisme sans âme ni élan. Surtout tellement confortable.  Nul besoin de réfléchir, d’écouter, de dialoguer, de douter, non, surtout pas, mais faire barrage ! Démontrer pourquoi la gauche est le salut pour notre pays, pourquoi la droite doit être élue, foutaises, puisque la hantise, le devoir impérieux, l’obligation morale sont de faire barrage au RN ! La gauche, parce qu’elle pourfend l’extrémisme qu’elle décrète tel tout en le tolérant en son sein, la droite parce qu’elle adore complaire à la gauche et imagine obtenir ainsi ses bonnes grâces alors que c’est l’inverse !

Finalement, pas de quoi rire…

Faire barrage est devenu la prescription d’une politique vide de sens, d’une politique qui se résume à des dénonciations, des stigmatisations, des distinctions qu’on nous assène comme des évidences alors qu’elles nous laissent dans une perplexité citoyenne. Mélenchon moins dangereux que Marine Le Pen, LFI un parti plus républicain que le RN, l’antisémitisme à droite ou à l’extrême gauche, l’arc républicain à l’Assemblée nationale pour tout le monde ou pour personne ? Au fond il n’y a pas de quoi rire. Quand un tel radotage démocratique se développe au point de lasser une infinité de citoyens que nos débats et notre décalage avec leurs authentiques et douloureuses difficultés n’intéressent plus, lorsque faire barrage devient le mot d’ordre, la plupart du temps, du désordre, de la violence, de la censure et de l’étouffement des paroles antagonistes ou dissidentes, on devrait comprendre qu’il y a un radical changement de registre à opérer. Si on souhaite à toute force s’ériger en constructeurs, soyons plus tentés par les ponts que par les barrages, par les liens que par les ostracismes. La politique ne doit pas s’interdire de rêver pour demain de ce qu’elle croit inconcevable aujourd’hui.


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/06/michel-barnier-un-choix-pour-matignon-qui-ne-referme-pas-la-crise-politique_6305501_3232.html

Peut-on encore être galant?

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"Le Verrou" Jean Honoré Fragonard - Musée du Louvre D.R

Le féminisme devient de plus en plus stupide. La preuve avec le nouvel ouvrage de Jennifer Tamas, Peut-on encore être galant ?, qui pense apparemment qu’il faut au moins voter Zemmour pour continuer de tenir la porte aux dames. Selon elle, il y a urgence à galantiser le sexe, au lieu de continuer de sexualiser la galanterie, si on veut sauver cette dernière. Alors que la propagande pour Metoo continue de déferler, 65% des hommes déclarent réfléchir davantage à la manière dont ils vont aller aborder la femme qui leur plaît depuis la « libération de la parole ».


#Metoo a profondément transformé les rapports de séduction, révèle l’enquête Ifop réalisée pour le magazine Elle du 29 aout 2024. « Les lignes ont bougé, les femmes sont libérées », « Nous sommes en marche vers plus de liberté, d’égalité, de sensualité », « vers une drague plus civilisée » déclare Dorothée Werner, grand reporter à l’hebdomadaire. Les auteurs de l’étude, François Krauss et Fiona Marvillier précisent : « Les femmes jouent un rôle de plus en plus actif dans les rapports de séduction ; sortent du schéma traditionnel les assignant à une certaine retenue, voire à une passivité en la matière ». MeToo a aussi modifié le comportement des hommes, quel que soit leur âge. Ils sont désormais 65% à réfléchir davantage sur leur manière d’aborder « la personne qui leur plaît » assure Elle. À peu près un mâle sur deux craint désormais que ne lui échappe, lors de l’accostage, une malheureuse « remarque sexiste » ou bien redoute d’avoir, dans les mêmes circonstances, un geste voire un comportement « inappropriés. » Et, c’est merveilleux, toutes les générations sont concernées. Concomitamment, hélas, se développe une méfiance, nouvelle, vis-à vis de la galanterie. Si pour 77% des Français, encore, les petites attentions quotidiennes des hommes pour les femmes restent une forme de politesse et ne sont toujours pas assimilées à un comportement patriarcal, 38% des militantes féministes considèrent celles-ci comme sexistes. La galanterie serait-elle, à terme, condamnée ?

Le nouvel ouvrage « nécessaire » de Jennifer Tamas

Jennifer Tamas, agrégée de Lettres modernes qui enseigne la littérature française de l’Ancien régime à la Rutgers University (New Jersey), se montre rassurante : si nous faisons preuve d’intelligence, la galanterie, invention française ne disparaîtra pas. On n’a pas oublié cette auteresse féministe qui nous avait donné un brillant essai finement intitulé Au non des femmes. Elle se proposait alors « de libérer nos classiques du regard masculin ». Et à Causeur, nous avions salué l’ouvrage lors de sa parution, en avril 2023[1]. Notre précieuse du XXIe siècle fait désormais paraître (chez Seuil) un petit opus encore indispensable grâce auquel on va pouvoir se mettre au clair avec l’épineux problème de la galanterie et réconcilier, toustes, avec cette notion.

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Cet ouvrage, nécessaire, attaque fort, rien que dans son titre : Peut-on encore être galant ?  Il ne tourne pas autour du pot : Houston, nous avons un problème. Et la femme savante démarre, bille en tête : « Défendue par les romantiques déçus et anxieux que l’amour ne disparaisse, la galanterie ferait pour d’autres le jeu des hommes en essentialisant les rapports hétérosexuels sous un verni trompeur. » La précieuse, qui ne craint pas le ridicule, s’interroge d’emblée : « Le galant n’est-il pas le prototype du vieil homme blanc hétérosexuel qui déplore la grandeur d’une France obsolète ? Sous le raffinement et l’apparente soumission à la femme se cacherait une plus pernicieuse forme de domination masculine. »

L’autrice de ce petit opus-bijou propose donc de sauver la galanterie, invention française, qu’il conviendra naturellement, explique-t-elle, de « revisiter ». Tamas explique d’abord à tous les gros lourdingues (dont fait partie Alain Finkielkraut qui, d’après notre auteuse, a le culot de se prononcer pour la galanterie alors qu’il reste « figé sur l’étreinte de l’amour-passion parfaitement contraire à un art de la maîtrise et de la retenue, prôné par l’esthétique galante. ») ce qu’est -véritablement – la galanterie à la française. À savoir un modèle de l’amour inventé par des femmes, « les précieuses », pour les femmes, de toute éternité à soustraire au patriarcat.

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Tamas est claire : l’idéal galant français élaboré par Scudéry, en réaction à la violence extrême et constitutive de la masculinité a su s’imposer au Grand Siècle comme un art de vivre, et cet idéal a permis, un moment, d’abolir heureusement les frontières du genre. Au XVIIe siècle, la galanterie « devient un art de vivre qui se caractérise par la mobilité des affects. La douceur, la tendresse, tout comme le raffinement ne sont plus des valeurs exclusivement féminines. La galanterie trouble le genre. »  Las ! cette parenthèse enchantée n’était pas destinée à durer. Chassez le naturel, il revient au galop. L’affaire s’est, de plus, compliquée quand la Révolution française a liquidé la galanterie, assimilée à un héritage aristocratique à éradiquer. Soyons philosophe : « Comme l’initié mithriaque, la race humaine a peut-être besoin du bain de sang et du passage périodique dans la fosse funèbre. », fait dire Yourcenar à son sage Hadrien.

Un combat « politique » et sans fin

Mais, quand même !  Si le combat était éternel ? L’homme toujours à déviriliser ? Et si on n’avait pas avancé d’un poil ?  Non, non ! il faut y croire. L’essai, d’une cinquantaine de pages écrites dans une prose emberlificotée et jargonneuse à souhait est tout à fait rassurant : rien n’est perdu. La galanterie est une « pratique vivante » qui sera sauvée par le travail de ses vaillantes précieuses qu’on continue à trouver injustement ridicules. Il faut maintenant, pour avancer, « repenser la porosité entre galanterie et préciosité » ; « la galanterie doit être libérée de l’emprise masculine et retravaillée par la préciosité. », que diable ! « Il est temps de renouer avec la galante Sapho de Scudéry. Car oui, les femmes peuvent être galantes comme les hommes et les personnes non binaires. Et la société que nous habitons aujourd’hui a de plus en plus soif de douceur d’attention et de soin. »

Et la bougresse de conclure : « Au XVIIe siècle s’est joué une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue, mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et d’emprise. Pour se débrasser d’une galanterie fantasme et fantôme, refusons une galanterie peau de chagrin vidée de tout sens politique. Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique. »

Signalons enfin que des pistes sérieuses sont envisagées pour mener à bien cette entreprise dans l’essai Genèse d’un mythe Allumeuse écrit par une autre femme savante, Christine Van Geen, paru en mai 2024 au Seuil, et également commenté par mes soins pour Causeur[2]. Mesdames, continuons le combat et affranchissons-nous les unes les autres. « Tout ce qui ne remonte pas en conscience revient sous forme de destin. », disait Carl Gustav Jung.

Peut-on encore être galant ?

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[1] https://www.causeur.fr/histoire-litteraire-place-au-matrimoine-neo-feminisme-258115

[2] https://www.causeur.fr/neofeminisme-les-allumeuses-au-bucher-christine-van-geen-285147

Les cinq dernières dynasties d’artisans-chocolatiers français

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Les Roannais François et Hugo Pralus dans les feuilles de cacaotiers © Chocolats Pralus

Les grandes multinationales sont en train de mettre la main sur le marché du chocolat, en délocalisant et en défiscalisant. Les petits artisans ont de plus en plus de mal à survivre. Chez nous, Bonnat, Morin, Bernachon, Pralus et Cluizel continuent à sélectionner, torréfier et broyer leurs propres fèves de cacao, quand tous les autres chocolatiers français se fournissent généralement en blocs ou pastilles préalablement fabriqués par d’autres. Redécouverte de ces véritables chocolateries à l’ancienne.


Christophe Colomb fut très vraisemblablement le premier homme d’Occident à boire une tasse de chocolat, celle, en or,  que lui avait offert le dernier empereur aztèque Moctezuma II, au Mexique, en 1492. Pour les Aztèques, la fève de cacao était une monnaie d’échange : un esclave chez eux valait cent fèves…

Le cacaoyer était un arbre sacré qui avait été donné aux hommes par le dieu Quetzalcoalt. Aujourd’hui encore, sur certains haut-plateaux du Mexique et du Pérou, il est toujours vénéré et cultivé à l’ombre de grands arbres appelés « mères du cacao ». Comme la pomme de terre et la tomate, le chocolat est le plus beau cadeau que le Nouveau Monde ait fait à l’Ancien. Après avoir été longtemps l’apanage de la noblesse, il est devenu au fil du temps un indispensable produit du quotidien et a donné naissance à une nouvelle industrie. Songez qu’il y a moins d’un siècle, chaque ville de France possédait encore sa chocolaterie familiale où les fèves de cacao arrivaient dans des sacs de toile de jute avant d’être torréfiées et broyées… Les tablettes y étaient enveloppées à la main dans du papier d’étain que les mères conservaient précieusement à plat, bien lisse, pour le vendre ensuite aux fondeurs de couverts ambulants… C’était la France d’hier.

© Manufacture Bernachon

Il y avait Menier à Noisiel, Auguste Poulain à Blois (auteur du fameux slogan : « Goûtez et comparez »), Daumesnil à Chartres, Pupier à Saint-Etienne… Avignon (réputée pour ses « papalines »), Orléans, Pontarlier, Trois-Palis, Bayonne, Saint-Étienne-de-Baïgorry et Saint-Pierre-du-Regard étaient aussi célèbres pour leurs chocolateries.

Derniers héros

De toutes ces dynasties d’artisans-chocolatiers, il n’en reste plus en France que cinq : Bonnat à Voiron, Bernachon à Lyon, Pralus à Roanne, Morin à Donzère (dans la Drôme) et Cluizel à Damville (en Normandie). Ce sont les derniers, les purs, les héros de « la fève à la tablette »… Car leur art n’est plus enseigné dans les écoles. En fait (le public l’ignore), la plupart des chocolatiers connus se contentent de fondre des « couvertures » (c’est-à-dire des blocs ou des pastilles de chocolat) préalablement fabriquées par d’autres (en général Valrhona). Patrick Roger, Pierre Hermé, Jean-Paul Hévin, par exemple, procèdent ainsi : ce sont des « fondeurs en chocolat ».

Quant à l’actuelle mode du « bean to bar » née aux États-Unis il y a 30 ans, elle permet à tout un chacun de fabriquer son propre chocolat dans sa cuisine avec cinq kilos de fèves et de s’auto-proclamer « artisan-chocolatier ». On peut aujourd’hui acheter une petite machine anglaise pour moins de 1500 euros… 

Nos dernières familles, elles, importent, trient et stockent des dizaines ou même des centaines de tonnes de fèves qu’elles transforment en chocolat tout au long de l’année en utilisant des machines qu’on ne fabrique plus nulle part. Elles cultivent elles-mêmes leurs cacaoyers, là-bas, au Pérou, au Venezuela et à Madagascar. Elles portent une histoire et s’enracinent dans un territoire. On peut visiter leurs boutiques à Paris mais le plus émouvant est bien sûr d’aller découvrir leurs maisons-mères sur place, dans nos belles provinces, comme chez les Bonnat, à Voiron, près de Grenoble, où l’on fabriquait déjà du chocolat avant la Tour Eiffel : « Notre recette est la même depuis 1880 et nous travaillons avec les mêmes familles de planteurs depuis 150 ans » nous explique Stéphane Bonnat. Toujours en quête de nouvelles variétés de cacao, c’est lui qui a découvert « le cacao le plus ancien du monde : le « real de Xoconuzco », dont les fèves offrent une palette aromatique extraordinaire… » Sa dernière création est le chocolat à la liqueur de chartreuse (fabriquée ici, à Voiron, par les moines chartreux depuis le XVIIe siècle). Stéphane a laissé ses fèves de cacao plusieurs mois dans un vieux fût vide afin qu’elles s’imprègnent des effluves de la liqueur… Une micro-production qui s’est vendue en quelques jours.

Manufacture Bonnat, Voiron (38)

https://bonnat-chocolatier.com/fr


Photo : Jérôme Poulalier

Franck Morin, lui, est le plus petit de la bande. Sa chocolaterie méconnue, fondée par son arrière-grand-père, est une pépite que je vous conseille de découvrir absolument ! « À l’époque, le chocolat était plus sucré, on assemblait différentes origines de cacao pour obtenir un goût consensuel. En allant à Sao Tomé, j’ai découvert que chaque plantation est unique et possède un goût spécifique. J’ai donc décidé de faire des chocolats de crus. »

Avec sa broyeuse de 1931 il extrait toujours ses 400 kilos de beurre et de poudre de cacao, « ce beurre, très précieux, est remplacé dans l’industrie par la lécithine de soja ». Tous ses chocolats sont exquis et merveilleux. Franck possède aussi son propre verger d’amandiers et de griottiers…

Manufacture Morin, Drôme

chocolaterie-morin.com


À Lyon, la famille Bernachon est connue comme le loup blanc. Ici, rien n’a changé depuis 1953, ni les machines, ni les recettes… Petit-fils de Paul Bocuse, Philippe Bernachon est le gardien du temple pour qui le chocolat est plus qu’une friandise, mais « un mets complexe à utiliser dans la cuisine (pour donner de la profondeur au lièvre à la royale !) et à déguster avec un beau vin rouge de Côte-Rôtie »… Ses ganaches à la crème d’Isigny trempées à la main dans le chocolat fondu sont divines. Comme il n’y a plus de vraies écoles où apprendre le métier de chocolatier, tous les passionnés viennent chez lui, comme Vincent Guerlais qui depuis a créé sa maison à Nantes…

Manufacture Bernachon, Lyon

www.bernachon.com


Fournisseur de tous les grands chefs (Troisgros, Gagnaire, Verjus qui fait avec son chocolat porcelana du Vénézuela la meilleure mousse au chocolat de Paris) François Pralus a appris le métier de chocolatier chez les Bernachon (« une école exceptionnelle ! ») avant de reprendre l’entreprise familiale à Roanne. Alors que Bernachon perpétue l’art de l’assemblage des crus, Pralus, lui, a très vite opté pour « le chocolat de terroir ». Comme pour le vin, il veut exalter la typicité des fèves de cacao en fonction de leur lieu de naissance. « Mon cru de Madagascar est très fruité et acidulé, à l’opposé de mon Chuao du Vénézuela très boisé et épicé. » François a aussi été le premier à partir cultiver ses propres cacaoyers (il en a planté 17 000 au milieu de poivriers sauvages). Pralus n’en est pas moins inquiet pour l’avenir : « Le cacao est une denrée rare, Chinois et Indien, mettent la main sur les plantations, le chocolat va devenir un produit de luxe ! »

Manufacture Pralus, Roanne (42)

https://www.chocolats-pralus.com


En 1947, à Damville, le grand-père de Marc Cluizel fabriquait ses orangettes dans sa cuisine pendant que son épouse tenait la caisse… Aujourd’hui, la manufacture Cluizel est reconnue « Entreprise du Patrimoine Vivant », emploie 180 salariés et possède 600 points de vente en France… « Notre métier est de faire des chocolats simples et lisibles, à partir de produits nobles : crème d’Isigny, miel de pin des forêts de Lorraine, pistaches de Sicile… »

Le joyau des Cluizel ? Les griottes macérées 18 mois dans des fûts de chêne emplis de kirsch d’Alsace, puis enrobées de chocolat noir du Pérou… Le praliné à la noisette romaine cuit dans de vieux chaudrons en cuivre patiné est aussi fabuleux : « Le secret est qu’il ne faut pas utiliser de machines en métal pour broyer les noisettes car il donne un goût désagréable, il faut une meule en granit ».

Comme Bonnat, Morin, Bernachon et Pralus, Cluizel puise sa force dans l’histoire et la continuité de son entreprise familiale, et il respecte toutes les étapes de la fabrication : « Alors que les nouveaux chocolatiers tendance « bean to bar » sélectionnent des fèves déjà (trop) fermentées, nous, nous suivons le processus de fermentation et veillons à ce que les goûts du cacao soient toujours agréables, fruités, équilibrés, sans acidité excessive… »

Manufacture Cluizel, Damville (27)

https://cluizel.com/fr


La France pourrait légitimement rendre hommage à ses derniers artisans-chocolatiers… à moins que ça ne vous ait un parfum un peu trop rétro et France du terroir ?


La recette de la mousse au chocolat du chef étoilé Bruno Verjus.
« Neuf personnes sur dix aiment le chocolat : la dixième ment ! » plaisante ce chef né à Roanne qui ressemble à un personnage de Rabelais. Sa fameuse mousse, il l’a fait à partir du chocolat « porcelana » de son ami François Pralus. « C’est un chocolat incroyable, issu d’un terroir exceptionnel situé près du lac Maracaibo au Vénézuéla. La fève est d’une couleur blanche immaculée… »
Monter 450 g de crème liquide au batteur électrique.
Obtenir une crème fouettée.
Laisser reposer au frigo.
Faire bouillir encore 150 g de crème liquide.
La verser chaude sur 250 g de chocolat noir haché au couteau.
Amalgamer à l’aide d’un fouet afin d’obtenir une ganache onctueuse et lisse.
Ajouter la moitié de la crème fouettée à la ganache.
Mélanger délicatement.
Incorporer le restant de la crème.
Mettre deux heures au frigo.
Déguster… •
Le chef Bruno Verjus © Hannah Assouline

Marie-Blanche de Polignac: si «fragile» et si magnétique

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Marie-Blanche de Polignac © Tallandier

David Gaillardon dresse le portrait de Marie-Blanche de Polignac (1897-1958), « la dernière égérie » du tout-Paris dans une biographie aux élans proustiens


Nous sommes à l’ère du factice. De l’échangeable. Du commun. Du collectivisme indifférencié. Du vulgaire endimanché. Alors, nous avons perdu le goût du rare, de l’aristocratique, d’une élite qui éblouissait par ses manières et ses talents, par sa morgue aussi.

Un personnage oublié

Cette haute-société de l’avènement de la bourgeoisie triomphante vivait encore sur les braises fumantes d’un ancien régime protocolaire. Ce tout-Paris n’était pas exempt de reproches, il était injuste et irritant, cadenassé et figé dans ses positions sociales, et cependant, en ce début du siècle naissant, il flirtait avec l’avant-garde artistique, flairait l’air du temps et inventait une forme de détachement souverain. Ces gens-là avaient créé leur propre partition et leur musique intérieure. Dans notre égalitarisme forcené, nous pourrions être choqués par tant de distance, d’évanescence, d’éloignement face aux contingences matérielles ; en fait, nous leur sommes reconnaissants, leur dissonance est captivante, leur élévation nous rend supportable la médiocrité du quotidien. L’historien et journaliste, David Gaillardon, a le sens des étiquettes et possède l’intelligence du récit. Il raconte avec fluidité et précision, il a la justesse du paysan berrichon qui creuse son sillon. Il est surtout irréprochable sur ses sources, et réussit à se tenir à bonne distance. Il ne se fait pas cannibaliser par son sujet, il n’est ni procureur, ni laudateur, il demeure dans une neutralité qui n’a rien d’ennuyeuse. Au contraire, par sa méthode et sa douce narration, il perce les mystères de cette Marie-Blanche, née Marguerite, fille unique de Jeanne Lanvin, et surnommée « Ririte ». Dans cette belle biographie sur un personnage oublié, Gaillardon se souvient de tout, de la musique, de la littérature, du théâtre français, des mondanités de l’époque, du jeu politique, des jalousies et des mariages plus ou moins épanouis.

Avec sa mère Jeanne Lanvin (on reconnait ce qui deviendra l’image du parfum Arpège…)

Mère toxique

Pourquoi s’intéresser à cette Marie-Blanche de Polignac dont le visage lisse et un brin austère en couverture ne laisse poindre que peu d’informations sur son véritable caractère psychologique ? Parce qu’elle a été admirée par ses contemporains, aimée par une mère étouffante, convoitée par des hommes d’influence, chérie par le Tigre en personne, respectée dans son salon de la rue Barbet-de-Jouy et les salles de concert jusqu’aux Amériques. L’histoire de sa vie fascine car derrière ses traits réguliers, cet effacement de façade, ses pudeurs et ses terreurs enfantines, elle dégage une personnalité nettement plus affirmée, travailleuse acharnée grâce aux leçons de Nadia Boulanger et héritière entreprenante. Être la fille unique de la première papesse de la mode et des parfums (les premières pages sur l’ascension sociale de sa mère sont dignes d’une cavalcade à la Dumas mâtinée par une lutte des classes à la Zola) impliquait beaucoup de devoirs, essentiellement de représentation. Elle fut cette poupée habillée comme une princesse des parcs parisiens et des allées ombragées. Au milieu d’autres enfants qui eux possédaient les codes et l’entregent, cornaqués par des nurses, « Ririte » en VRP promouvait le catalogue maison avec sa maman que l’on qualifierait aujourd’hui de « toxique ». On apprend que Victor Hugo aida par le passé la famille Lanvin qui était dans l’impécuniosité permanente. Cette enfant fragile née d’une union chaotique entre une cheffe d’entreprise venue de nulle part et un faux comte italien est déjà en soi l’origine d’un récit épique. « Ririte » se croit laide, elle se révèlera magnétique pour ses petits camarades. Elle, si timide, si engoncée dans les robes féériques va se muer en une musicienne douée et une soprano de niveau international. Marguerite, après des atermoiements, finira par se marier avec René Jacquemaire-Clemenceau, le petit-fils préféré du tigre qui n’en finit pas de terminer ses longues études de médecine. Par son entremise, elle entrera dans les cercles les plus élevés de la République. Ils s’étaient connus trop jeunes pour s’aimer sincèrement, elle divorcera et épousera plus tard Jean de Polignac, ce « prince charmant » pour former un « couple heureux ».

Le château de Kerbastic, propriété des Polignac, dans le Morbihan.

« Ce qui frappe tous les proches du ménage Polignac, c’est que Jean et Marie-Blanche (elle a adopté ce nouveau prénom) s’aiment sincèrement. Dans un milieu où l’amour n’entre guère en ligne de compte quand il s’agit de se marier, l’essentiel étant de préserver, voire d’augmenter, un capital social et financier, le comte de Polignac a posé un choix original qui lui fait honneur » écrit l’auteur. Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage de grande qualité, c’est la concentration de talents. Marie-Blanche a fréquenté tout le bottin culturel de cette première moitié du XXème siècle : Cocteau, Francis Poulenc, Morand, Giraudoux, Bérard, Darius Milhaud, Jean Hugo, les Américains de la Lost Generation ou Jacques de Lacretelle. Et même Louise de Vilmorin, une « amie » quelque peu rancunière et peu amène. Il faut absolument plonger dans cette vie pour nous évader des carcans actuels.

Marie-Blanche de Polignac – La dernière égérie – David Gaillardon – Tallandier 496 pages.

Marie-Blanche de Polignac: La dernière égérie

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