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Martial Solal : l’itinéraire d’un musicien pétri de dons

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La renommée de Martial Solal dépasse, depuis des lustres, les frontières du jazz – si tant est que cette musique qui a nourri le siècle dernier possède encore des limites, ce qui semble aujourd’hui de plus en plus improbable. Mais là n’est pas le sujet. Le pianiste légendaire vient de publier son autobiographie à 97 ans.


Pianiste virtuose, compositeur, improvisateur stupéfiant par son imagination et son sens de l’harmonie, Solal a survolé son temps avec, le plus souvent, une longueur d’avance. Hormis les grands créateurs tels Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, ou, pour rester dans le domaine pianistique, Art Tatum ou Cecil Taylor, nul mieux que lui n’a su intégrer les acquis et les innovations, pour les faire siens, les dépasser et les intégrer à sa propre esthétique. Celle-ci a pour moteur principal l’innovation. Aussi est-il malaisé de choisir, dans une œuvre abondante et multiforme, un morceau, une période. La discographie figurant en annexe de son autobiographie en offre pourtant la possibilité. Un précieux document pour les amateurs.

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Parvenu à l’âge vénérable de quatre-vingt-dix-sept ans, Martial se penche sur son passé, en déroule les méandres. Souvenirs, anecdotes, révélations, confidences se succèdent, s’entremêlent dans une autobiographie dont le titre, Mon siècle de jazz, n’est nullement usurpé.

Né à Alger le 23 août 1927, Martial entreprend des études de piano avant de découvrir le jazz sur les ondes de Radio Alger. Nous sommes en 1942. Il a juste quinze ans et ignore tout de cette musique qui le change de Mozart et de Vivaldi. Elle va l’absorber corps et âme au point qu’il va y consacrer sa vie.

Un « amour immodéré de la bougeotte »

Cette existence, il la parcourt ici « à sauts et à gambades », comme eût dit Montaigne, au fil de la plume, sans grand souci de la chronologie. Preuve qu’en tous domaines, c’est la liberté qui prime. Sans entrer dans le détail, mission quasiment impossible, on en retiendra que, nanti, déjà, d’une solide réputation acquise grâce à ses émissions à la radio de sa ville natale, il s’établit à Paris dès vingt-deux ans, en 1950. C’est là qu’il va parachever son apprentissage jalonné de péripéties, de moments fastes alternant avec des périodes de vaches maigres. Sa maîtrise instrumentale s’accroît tandis que s’affirme son souci constant de rester soi-même, sans rien devoir à quiconque.

Le récit de cette période parisienne est jalonné de rencontres, d’anecdotes qui s’enchaînent au fil des souvenirs. Vie privée et sentimentale, passions amoureuses parfois tumultueuses, vie professionnelle qui va le conduire au zénith du jazz mondial, portraits souvent persillés d’humour et témoignant d’un sens aigu de l’observation, tout cela s’enchaîne, se chevauche, s’entremêle sans que l’intérêt faiblisse. Ainsi participe-t-on « de l’intérieur » à l’essor d’un pianiste qui quittera bientôt le tabouret du Club Saint-Germain, longtemps sa « résidence parisienne principale », pour parcourir le monde entier, notamment les États-Unis, où il résidera à maintes reprises, donnera des concerts d’anthologie et sera célébré à sa juste valeur.

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L’heure du bilan coïncide avec celle de la stabilité enfin trouvée sur tous les plans, et d’abord sur le plan familial, avec la rencontre d’Anna, la « femme ultime », au sens que Raymond Abellio donne à cette expression. D’un premier mariage est né, en 1952, Eric, qui fera de Martial un heureux grand-père. Mais c’est Claudia, fruit de son union avec Anna et chanteuse de grand talent, qui portera son bonheur à son comble. Non seulement elle fera un temps partie de sa formation, mais elle donnera naissance à une petite Amalia, adorée par son grand-père.

Coda

La boucle est bouclée. A l’heure du bilan, force est de constater que, sur le plan artistique, ce globe-trotter impénitent n’a pas varié d’un iota. Évoquant, au début de son livre, son apprentissage du jazz, il raconte : « Je n’écoutais jamais de disques. Je ne voulais ressembler à personne, pas même à ceux que j’admirais ». Plus loin, « Mon ambition était de faire évoluer le jazz : il va lui falloir, s’il veut durer, passer, sur le plan harmonique, de Mozart à Debussy ». Quoique l’on puisse penser d’une telle assertion qui ferait un beau sujet de dissertation pour étudiants en musicologie, force est de constater qu’elle témoigne, chez son auteur, d’une belle constance.

La guirlande de Martial

Qui ne se souvient de Julie d’Angennes, la divine Julie, fille de Madame de Rambouillet ? Elle inspira, au XVIIe siècle, la Guirlande de Julie, recueil poétique à sa gloire. Le livre de Martial Solal suscite, mutatis mutandis, une telle ferveur. Une couronne de textes divers sert de prélude à ces mémoires, chacun des intervenants proposant un éclairage original. Parmi eux, tout d’abord, Alain Gerber, auteur d’une préface, « A bride abattue », où éclate, une fois encore, son art de camper corps et âme un personnage, de le faire vivre avec une telle vérité que le lecteur éprouve une impression unique de proximité, voire de familiarité. Gerber connaît Solal et son œuvre comme les bouts de bois de sa propre batterie. Il lui a déjà consacré, avec Alain Tercinet, un coffret de la collection The Quintessence, en 2014, chez le même éditeur, Patrick Frémeaux. Ce dernier évoque ici des souvenirs personnels tandis que le pianiste Laurent de Wilde et le critique Franck Bergerot joignent leurs louanges et leurs analyses à ce florilège illustré de plusieurs photographies. Fût-on ou non amateur de jazz, difficile d’être plus exhaustif. Et, pour tout dire, plus passionnant.

Martial Solal, Mon siècle de jazz, préface d’Alain Gerber, Frémeaux & Associés,153 pages, 20 €.

Mon siècle de Jazz: L’autobiographie de Martial Solal

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Négociations à Doha : le piège islamiste

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Si le Hamas se sert des Gazaouis comme bouclier humain, c’est n’est pas seulement pour protéger ses chefs terrés dans des tunnels, c’est aussi pour apitoyer les Occidentaux pour que ces derniers fassent pression sur Israël. Son objectif? Un cessez-le-feu qui lui permettra de recommencer à terme le 7 octobre.


A Doha, les Occidentaux font pression sur les Israéliens et le Hamas pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu. La condition principale, c’est évidemment que les otages soient libérés. Mais il est évident qu’un bon nombre d’entre eux sont déjà morts, en particulier les plus âgés et les plus fragiles. Et que dire du sort des jeunes femmes ? Ce cessez-le-feu serait une victoire pour le Hamas qui passerait ainsi du statut de mouvement terroriste à celui d’interlocuteur privilégié dans des négociations qui ressemblent à une duperie. 

En faisant commettre des actions d’une barbarie inouïe par ses soldats, des employés de l’UNRWA ou des habitants de Gaza, le Hamas savait parfaitement quelle allait être la réaction des Israéliens et quel prix allaient payer les Gazaouis, hommes, femmes et enfants sous les bombardements de Tsahal. D’autant plus que tout l’argent de l’aide internationale avait servi à construire des centaines de kilomètres de tunnels et non des abris pour la population. D’autant plus que les écoles, mosquées, hôpitaux abritaient des caches d’armes et des positions de lancement de roquettes et de missiles. 

Le bouclier humain, une arme de choix ?

Mais pourquoi dans cette guerre comme dans d’autres guerres de ce type, la population sert-elle de bouclier humain face à l’ennemi ? Est-ce seulement pour protéger des soldats ? Les islamistes connaissent parfaitement les masses arabes et leur caractère inflammable, et ils savent qu’il est facile de mobiliser leur sentiment d’être des victimes des Juifs et de l’Occident, en un mot leur paranoïa complotiste. Ils connaissent également la culture chrétienne, faite dans les temps modernes de contrition et de repentance, ces fameuses « vertus chrétiennes devenues folles » comme l’écrivait Chesterton. 

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Ainsi tout comme les Africains noyés dans la Méditerranée, les enfants palestiniens bombardés deviennent une arme pointée sur le cœur des Occidentaux. Le cessez-le-feu apitoyé et humanitaire, demandé à Israël par les Occidentaux, doit servir ainsi à sauver le Hamas et à lui permettre, comme il l’affirme, de recommencer le 7 octobre, autant de fois qu’il sera nécessaire pour se débarrasser une fois pour toutes de « l’entité sioniste » et des Juifs. L’Occident saura-t-il voir le piège qui lui est tendu, à lui et pas seulement à Israël, et combattre cet ennemi islamiste qui avance, là-bas comme ici, portant le masque de la justice et de la libération ?

Thierry Breton contre Elon Musk : l’Europe contre la liberté d’expression ?

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La Commission européenne a rapidement désapprouvé les menaces à peine voilées que Thierry Breton a adressées à Elon Musk sur X, alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein. En jeu, non seulement les relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis, mais aussi la liberté d’expression.


Thierry Breton, le commissaire européen au numérique, ne cache pas ses ambitions. Il a très envie de prendre la place d’Ursula Van der Leyen. Aveuglé par son objectif, il n’a pas pesé son influence réelle et a essayé de s’imposer au niveau international en entamant une partie de bras de fer avec les Américains. Dans son viseur, Elon Musk, le charismatique patron de Tesla et X. Le commissaire européen est ressorti de l’échange public qui a eu lieu sur X, isolé et les fesses écarlates. Visiblement, si l’Europe rêve de mettre en œuvre une politique d’extraterritorialité équivalente à celle des Etats-Unis, elle a encore quelques progrès à faire et les premiers pas de Thierry Breton dans l’exercice ont tourné à la déconfiture.

En effet, le psychodrame qui s’est joué autour de l’application du Digital Service Act ou DSA, la loi européenne visant à contrôler les réseaux et les contenus diffusés, montre les limites du rêve technocratique d’imposer sa vision du monde en faisant d’une interprétation partielle et partiale, une vérité générale et absolue.

Thierry Breton accusé d’ingérence dans la campagne électorale américaine

C’est ainsi que Thierry Breton, tout à sa détestation d’Elon Musk et de Donald Trump, a réussi à créer un incident diplomatique entre l’Europe et les Etats-Unis. Apprenant qu’Elon Musk avait décidé de diffuser un entretien avec le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis sur X, le commissaire européen l’a interpellé et menacé publiquement sur les réseaux sociaux. La réponse ne s’est pas fait attendre. Le contraste entre les deux modes d’expression est frappant. Alors que le commissaire européen est tout en circonlocutions ampoulées et autres contorsions verbales, le tout aboutissant à des menaces réelles camouflées sous des phrases telles que : « vous devez veiller à ce que toutes les mesures d’atténuation proportionnées et efficaces soient mises en place en ce qui concerne l’amplification de contenus préjudiciables en rapport avec des évènements pertinents », l’Américain lui répond simplement « Fuck » par le biais d’un extrait du film Tonnerre sous les Tropiques. La réponse gagne en clarté ce qu’elle perd en courtoisie, mais parle aussi du bras de fer que peut provoquer la mise en place de la modération des réseaux sociaux quand elle est utilisée comme outil de censure.

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Hélas pour l’irascible Français, le collège des commissaires l’a désavoué. Ursula Van der Leyen a officiellement déploré que la lettre de Thierry Breton ait été envoyée sans son consentement. Il faut dire que le commissaire européen au Marché intérieur a pour le moins manqué de discernement et de sens politique dans cette affaire. Il a ainsi donné l’impression que la Commission européenne s’immisçait dans la campagne présidentielle des Etats-Unis. Voilà pourquoi celle-ci a immédiatement pris ses distances en critiquant à la fois le choix du moment, comme la formulation du courrier. Et elle a eu le nez creux car si la réponse d’Elon Musk aux accusations et aux menaces de Thierry Breton était désinvolte, la lettre adressée par le Congrès américain au commissaire européen au Marché intérieur et publiée sur X est, elle, cinglante. Elle intime à Thierry Breton de cesser « d’interférer avec le processus démocratique américain ». Une accusation lourde de sens et de conséquence et qui peut annoncer un bras de fer violent en matière d’extraterritorialité entre l’Union européenne et l’Etat américain. Or, à partir en guerre, mieux vaut s’assurer d’avoir les moyens de ses menaces, d’assumer une politique de puissance et de se doter de la volonté politique pour l’appliquer. Sur ce point l’Etat américain s’est souvent montré plus performant que l’outil technocratique européen.

Un Digital Act Service propice au retour de la censure

Il n’en reste pas moins que le contenu du courrier de Thierry Breton n’est pas à balayer d’un revers de main, pas plus que les exemples cités dans son courrier ou dans les analyses des juristes au sujet du DSA (Digital Services Act). Mais si certains objectifs sont parfaitement louables, d’autres exemples font craindre qu’au nom des bons sentiments, ce soit à une reprise en main idéologique aussi brutale que liberticide que nous soyons confrontés.

Le discours de l’Union européenne pour promouvoir le DSA s’appuie sur la nécessité de lutter contre le terrorisme, la pédopornographie, le trafic d’enfants, l’appel au meurtre… des objectifs tout à fait légitimes que personne ne conteste. Ce n’est pas là que le bât blesse.

Le réseau Tik Tok a été suspendu en Nouvelle Calédonie durant les émeutes, car il diffusait des informations incitant à la violence et au meurtre. Pour le suspendre, nul besoin de la réglementation européenne, il a suffi à la France de s’appuyer sur les lois anti-terroristes en vigueur dans le pays et personne n’a hurlé à la censure. Sanctionner un appel au meurtre ne pose pas de question et ne saurait être assimilé à un acte illégitime. Mais que fait-on par exemple face à la question des émeutes en Angleterre? Croit-on vraiment que leur ampleur est liée à la fausse nouvelle diffusée sur X concernant l’identité de l’agresseur ? N’est-ce-pas une façon pour un pouvoir de s’exonérer de ses responsabilités en trouvant un bouc émissaire facile, alors que l’origine des émeutes est bien plus complexe et remet en cause l’idéologie  multiculturaliste en vigueur au Royaume plus si uni.

Des réseaux sociaux contrôlés au nom de la lutte contre les fake news, pendant que la dérive militante des médias est oubliée ?

Par ailleurs les plateformes ne produisent pas de contenus, elles le diffusent, alors quid des fausses nouvelles diffusées par des journaux ou par l’AFP et relayées sur les réseaux ? Quand Le Monde fait passer Yahya Sinwar dans une infographie pour un personnage modéré et respectable, c’est une opinion ou une deep fake news à censurer ? Quand la propagande du Hamas est relayée dans les journaux et que les journalistes condamnent le bombardement d’une école ou d’un hôpital à Gaza en omettant le fait que le lieu abrite aussi un QG du Hamas ou l’entrée d’un tunnel, les réseaux sociaux ont-ils le droit/le devoir de supprimer cette publication ? Pourquoi contrôler des plateformes dont tout le monde connait les défauts, alors que les fausses informations et les allégations militantes présentées comme des faits ne sont pas contrôlés dans les médias officiels ? Quand une personne comme Rima Hassan, députée européenne, ment en racontant que les israéliens utilisent des chiens pour violer les prisonniers palestiniens, curieusement personne n’a pensé à brandir le DSA contre la plateforme, ni à sanctionner Rima Hassan ou à mettre LFI face à ses responsabilités.

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Comme d’habitude, l’enfer technocratique est pavé de bonnes intentions morales. C’est souvent le cas avec des structures plus administratives que démocratiques, comme l’Union européenne. Les choses sont toujours plus compliquées quand elles confinent au délit d’opinion ou quand les critères auxquels la sanction possible est adossée sont flous. Prenons par exemple une notion aussi subjective et mal définie que la « discrimination ». Aujourd’hui cette notion tente d’être utilisée pour fermer la bouche à tous ceux qui expliquent que l’on ne peut pas changer son sexe biologique et qu’un homme ne peut pas vraiment devenir femme ou l’inverse. Il peut juste tendre à en avoir l’apparence. Cette vérité biologique pourrait être assimilé à de la transphobie selon la DSA et donc être interdite sur les réseaux.

Distinguer la peau de la chemise

Dans Le Monde, Francis Donnat, un avocat, a donné une interview sur la mise en place du DSA. Il explique qu’il faut trouver un équilibre entre la liberté d’expression et une vision raisonnée « respectueuse des droits d’autrui qui limiterait la diffusion de certains propos de nature à blesser un grand nombre d’utilisateurs ». Le problème c’est que la notion de blessure n’a rien d’objectif ni d’évaluable. Par ailleurs la référence au « grand nombre d’utilisateurs » lie la capacité de censure au nombre. Il n’y a plus de travail sur la vérité et l’objectivité d’un propos. Si celui-ci est vu comme vexatoire par un groupe constitué, il entraîne de fait une censure visant à éviter le conflit. C’est le politiquement correct élevé au rang de loi.

Ainsi cette réglementation serait un magnifique cheval de Troie pour censurer la critique des religions. Car ce qu’évoque cet avocat, est un chemin pertinent pour rétablir le blasphème au nom du respect des sentiments d’autrui. Or nul n’a besoin d’une réglementation aussi dangereuse car dans aucun pays d’Europe la liberté d’expression n’est absolue. Il y a toujours des limites et ceux qui nous ont précédés ont réfléchi à ces questions avec bien plus de profondeur que nos juristes actuels, plus pressés de témoigner de leur vertu que de leur subtilité.

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Ces régulations sont démocratiques et passent avant tout par les tribunaux et l’usage du contradictoire, elles ne font pas appel à l’arbitraire d’un propriétaire privé ou d’un pouvoir politico-administratif. Le droit, lui, limite la liberté d’expression, en distinguant la peau de la chemise, le danger physique véritable de la susceptibilité exacerbée. Autrement dit, le droit de critiquer toutes les opinions, toutes les religions, toutes les œuvres intellectuelles, de mettre métaphoriquement le doigt dans le fondement de tous les personnages mythiques, légendaires ou historiques qui vous viennent à l’esprit, est protégé. Il se trouve que dans l’espace public, la sensibilité peut être blessée, cela s’appelle la vie en société, mais la parole de l’autre ne doit vous mettre en danger. La limite c’est donc l’appel à la violence ou au meurtre. Je peux détester les religions, je n’ai en revanche pas le droit d’appeler à la persécution d’une personne existante à raison de sa religion. Pour ce qui concerne le mensonge ou l’insulte, il y a l’outil de la diffamation et de l’insulte publique. Bien sûr cela nécessite l’intervention d’un tribunal et ne repose pas sur une autocensure sur pression étatique. Or avec le DSA, c’est le retour de la censure lié au pouvoir privé (les choix du propriétaire du réseau social) et aux injonctions étatiques, le pire de ce que l’on peut faire en matière de déni démocratique.

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Otages du 7 octobre : six corps sont revenus

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L’armée israélienne annonce avoir retrouvé six corps d’otages enlevés par le Hamas le 7 octobre 2023. Ces six corps étaient des personnes, des hommes, des vies. Tout doit être fait pour sauver les otages survivants. Tribune de Richard Prasquier.


A Doha, des négociations avaient lieu à ce sujet sous l’égide des États-Unis, du Qatar et de l’Egypte. Légère particularité : si la partie israélienne était bien présente aux négociations, la partie d’en face, le Hamas, ne l’était pas. Ce n’est pas la seule, mais c’est certainement la plus marquante des raisons qui font que ces négociations dites « de la dernière chance » donnent la tragique impression d’être un théâtre d’ombres.

Ce qui rend la manifestation des Mères de l’Espoir particulièrement émouvante, c’est qu’elle rappelle que derrière les chiffres, il y a – il y avait – des vies, autrement dit des liens, des rêves et des passions. 

Ce matin, l’armée israélienne annonce avoir retrouvé les cadavres de six de ces otages. Pour cinq d’entre eux, elle avait déjà annoncé leur mort il y a quelques mois.

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Pour le sixième, Avraham Munder, 79 ans, du kibboutz Nir Oz, son décès n’était pas connu, mais il était redouté. Il était un homme malade. Et on peut imaginer les conditions de sa détention, car une autre membre de son kibboutz, l’infirmière Nili Margalit, libérée le 30 novembre, l’a vu et a parlé de son état de faiblesse. Elle-même a décrit les conditions terribles dans lesquelles son groupe d’une dizaine de prisonniers, en majorité des gens âgés, étaient restés enfermés dans la même pièce d’un tunnel sans ventilation, médicaments ou lunettes. C’est, dit son neveu, dans un tunnel de Kan Younes, que le corps de Avraham Munder fut retrouvé. Son fils avait été tué le 7 octobre. Sa fille et son petit-fils, qui étaient venus en visite à Nir Oz furent libérés, comme son épouse, fin novembre.

Yagev Buchshtav avait 34 ans. C’était un musicien, ingénieur du son et grand ami des animaux, qu’il recueillait chez lui. Il a été enlevé dans le Kibboutz Nirim en même temps que son épouse avec qui il a partagé sa captivité jusqu’à ce que celle-ci, qui ne voulait pas l’abandonner, soit libérée fin novembre.

Nadav Popplewell, 51 ans, informaticien, membre lui aussi du kibboutz Nirim, avait des parents anglais. Il partageait le goût des grands espaces et des cavalcades avec son frère ainé, qui a été tué le 7 octobre et qui était considéré comme une force de la nature et en même temps un peintre talentueux. Leur mère emmenée aussi en otage a été libérée en novembre. Dans une video diffusée en mai par les brigades Ezzedine al-Qassam du Hamas, Nadav était brièvement apparu, blessé à l’œil et apparemment molesté physiquement. Le Hamas a prétendu qu’il était mort des suites d’un bombardement israélien.

Haim Peri, 80 ans, était un membre du kibboutz Nir Oz. Père de 5 enfants et grand-père de 13, il avait pu mettre son épouse à l’abri avant d’être capturé par les terroristes. C’était un activiste du dialogue, membre d’une association de volontaires qui venaient chercher les habitants de Gaza et de la Cisjordanie pour les guider vers des soins médicaux en Israël. C’était aussi un passionné d’art, ayant fondé une improbable galerie, appelée la Maison-Blanche, à distance de toute agglomération, où il exposait des œuvres d’artistes israéliens contemporains. Il avait été vu vivant dans une video diffusée par le Hamas en décembre. 

Yoram Metzger, du même âge et du même kibboutz Nir Oz, était visible avec Haim Peri dans la même vidéo. Tous deux sont morts dans les tunnels à une date indéterminée. Père de trois enfants, grand-père de sept, Yoram Metzger, dont l’épouse a été enlevée puis libérée en novembre, était responsable de la cave et du garage de son kibboutz et était réputé être particulièrement chaleureux. Sa famille a publié un communiqué où, remerciant Tsahal d’avoir retrouvé le corps, elle indique qu’il ne vaut pas la peine de mettre en risque la vie d’un soldat pour retrouver un cadavre.

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Enfin l’armée a retrouvé le corps de Alex Dancyg, lui aussi du kibboutz Nir Oz. Il était né en 1948, à Varsovie. Ses parents avaient survécu à la guerre sous de fausses identités dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Biélorussie. Ils avaient reçu l’aide de Polonais. A Varsovie, leur famille avait habité dans un immeuble au 20 de la rue Mila, tout près de ce qui allait devenir le bunker de Anielewicz et de ses amis. Ils ont quitté la Pologne pour Israël en 1956, après l’arrivée de Gomulka au pouvoir et Alex Dancyg, devenu historien, revendiqua sa double identité de juif et de polonais. Il servait de pont entre les deux pays, entre Yad Vashem et le Musée d’Auschwitz. Il était en même temps fidèle à l’idéologie socialiste de ses parents en vivant dans un kibboutz, cette extraordinaire réalisation de la société israélienne. 

Voilà ; six vies parmi d’autres. Elles me frappent par leur simplicité, leur solidité et leur humanité. J’utilise ce dernier terme avec prudence car cette humanité-là n’est pas une donnée de fait chez les humains. Ceux qui ont commis les crimes du 7 octobre en étaient dépourvus. 

Protéger, c’est une exigence. C’est là où des responsables israéliens ont failli le 7 octobre et cela a provoqué une brisure profonde dans la société. Protéger s’impose aujourd’hui plus que jamais. Entre chercher à protéger et chercher à se venger se situe une ligne de crête difficile pour les négociateurs.

Une fois cette ligne assurée, grâce à leurs compétences et leurs informations, ils savent, comme dit le Talmud, que sauver un homme, c’est sauver un monde. Je ne doute pas qu’ils feront tout pour sauver les otages survivants. Toute autre considération serait misérable…

Hermann Goering veuf trop tôt ?

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Le chef nazi aurait-il pu être détourné du chemin qui le conduisait vers le pire par sa femme qui est décédée prématurément ? Quel peut être l’influence politique de l’époux ou de l’épouse d’un dirigeant au sein d’un couple? Le regard de Philippe Bilger.


Quand l’horreur absolue a eu lieu et que l’Histoire, avec le nazisme, et le communisme dans un autre registre, a été meurtrie à perpétuité, il est vain voire indécent de tenter de faire comme si les tragédies étaient réversibles. Je n’aurai pas cette impudence. Je voudrais seulement m’interroger sur une question qui m’a toujours intéressé : l’influence des femmes, des épouses sur certaines gloires ou malfaisances historiques. Il n’est pas un homme, même le moins dépendant qui soit, qui puisse se dire totalement détaché de l’influence de la personne avec laquelle il vit. Alors est-il permis de se demander si, en certaines périodes, l’horreur aurait pu ne pas détruire telle ou telle personnalité, si le destin ne l’avait pas privée trop tôt d’une sollicitude bienfaisante ?

À la lecture de l’excellente biographie d’Hermann Goering par François Kersaudy, je n’ai pu m’empêcher de me projeter dans une supputation rétrospective sur ce que serait devenu Hermann Goering s’il n’avait pas perdu en 1931 son épouse, une aristocrate suédoise rencontrée en 1920 à 27 ans, et épousée en 1923. Il est essentiel de noter qu’Hitler a été appelé au pouvoir en 1933, par le maréchal Hindenburg longtemps très réticent.

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Entre la baronne Carin Von Kantzow et Hermann Goering, ce fut un véritable coup de foudre. Il fut en totale adoration devant elle jusqu’à sa disparition prématurée. Elle ne cessa de lui rendre au centuple cet amour, tant elle affronta pour lui mille épreuves aussi bien dans les débuts de sa vie politique que sur un plan personnel. Malgré la fragilité de sa propre santé, elle fut infatigable, dévouée, efficace, entreprenante, suscitant l’estime et la considération de tous ceux qui la rencontraient, très écoutée par son mari qui percevait à quel point elle lui était nécessaire pour apaiser un tempérament peu ordinaire : héros aviateur lors de la Première Guerre mondiale, légende allemande puis jeune homme confronté aux difficultés de l’existence après sa démobilisation, avant sa rencontre avec Hitler et la fascination que ce dernier lui a inspirée. La mort de son épouse en 1931 a probablement libéré chez Hermann Goering – il s’est remarié en 1935 avec une actrice qui ne s’intéressait pas à la politique et ils ont eu une fille – des dispositions, des excès, des outrances, des ridicules, une conception vaniteuse et narcissique de l’existence et, le pire, une indifférence à l’égard de la morale qui l’a conduit, aux côtés d’Hitler, à valider, à justifier et à commettre les horreurs qu’on connaît.

Un deuil mortifère

Carin Goering avait une sorte d’admiration naïve pour Hitler qui faisait le galant homme avec elle et lui baisait la main mais beaucoup se sont demandé si, en raison de sa qualité humaine, elle n’aurait pas détourné son mari des ignominies nazies dont il a été un protagoniste essentiel. On n’en sait rien. Hermann Goering s’était mué en un tel clone de Hitler, sombrant dans un mimétisme délétère, qu’il n’est pas certain que la relative normalité de l’épouse aurait eu le moindre effet sur ses dérives criminelles ultérieures condamnées à Nuremberg. Même si pour les diplomates et les gouvernants étrangers, Hermann Goering a été perçu, dans la hiérarchie nazie, comme le plus accessible, familier et sincère. Il en a beaucoup joué.

Il me semble qu’on a le droit cependant de s’abandonner à cette approche hypothétique tant elle apporte un peu d’espérance fictionnelle dans un univers sans rémission. Je le fais d’autant plus volontiers que dans Wikipédia, largement inspiré par le savoir de François Kersaudy, on n’appréhende pas du tout ce point qui d’ailleurs n’aurait pas eu sa place dans une relation factuelle et historique.

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Autant je crois sur un plan général à l’influence même non directement sollicitée d’une épouse ou d’une compagne, autant me perturbent, dans notre monde démocratique où l’élection donne la seule légitimité, ces conseils officieux, ces interventions occultes, ces actions discrètes qui permettent de s’arroger une importance sans l’ombre d’un mandat. Je suis persuadé que pour certaines personnes de notre vie publique, des libertés se sont manifestées, et pas toujours pour le meilleur, quand les vigies tutélaires que sont parfois les femmes ont disparu. Elles n’étaient plus là pour faire barrage, entre l’être aimé et le réel, aux médiocres tentations et possibilités de dérives. C’est tout à fait autre chose que de se livrer à cette interrogation saisissante : Goering aurait-il pu être arrêté à temps ?

Droits TV du football français : un air d’effondrement

La fragmentation et le montant des offres pour visualiser la ligue 1 cette année poussent la plupart des consommateurs du ballon rond à se tourner vers le streaming illégal…


En plein cœur du mois d’août, les fans et supporters ont pu suivre ce week-end la reprise du championnat de football – à condition d’avoir consenti à un nouvel abonnement. Présentée comme le Netflix du sport, la plateforme britannique Dazn débarque. Pour la modique somme de 29,99 par mois, le téléspectateur peut retrouver les matches de Ligue 1. Et encore, pas tous, car BeIn Sports en conserve un sur les neuf affiches de chaque journée. Sans diffuser par ailleurs les Coupes d’Europe, restées sur Canal +. De quoi lasser un public qui se tourne vers le piratage.

Si vous avez compris quelque chose à la querelle des droits TV du football français, c’est qu’on vous l’a mal expliquée. Principale source de revenus des clubs professionnels (avec les revenus des transferts de joueurs), les montants que consentent les droits TV ont été au cœur d’un nouveau feuilleton estival. Cela fait désormais quarante ans que Canal a commencé à diffuser le championnat de France en 1984 mais aussi a proposé une nouvelle façon de filmer le jeu, le tout avec la touche « Canal ». Au fil des décennies, les dirigeants ont cherché à partager le gâteau avec d’autres diffuseurs. TPS, Orange… Tous s’y sont cassé les dents. BeIn Sports, émanation d’Al Jazeera arrivé en 2012, a failli donner le coup de grâce, mais c’était sans compter sur l’intervention de François Hollande, venu à la rescousse de la chaîne, qui a négocié la clémence du groupe auprès du groupe qatari. Depuis 1984, Canal + est le grand argentier du football français mais aussi et plus encore du cinéma français. Laisser perdre à la chaîne de Vincent Bolloré son produit phare, c’est menacer l’avenir du grand écran…

Les présidents de Ligue 1 dans une mare de sang

Au printemps 2018, c’est le drame. Le football français vit en pleine fièvre à la suite du transfert de Neymar au PSG l’année précédente. Les présidents des clubs de football se sentent en mesure de trouver de nouveaux diffuseurs et de dépasser le milliard d’euros. Dehors Canal +, place à l’Espagnol Mediapro et à son président Jaume Roures, qui s’engagent à débourser plus d’un milliard par an pour diffuser la Ligue 1 à partir de 2020. En plein crise du Covid, la chaîne espagnole apparaît (elle est baptisée pour l’occasion Téléfoot). Elle va rapidement s’inscrire dans la lignée des grands flops de l’audiovisuel français. Elle est proposée à un tarif équivalent à la chaîne Canal +, mais sans disposer de la moindre offre en matière de séries, de cinéma, de rugby, de Formule 1. Des matches de Ligue 1, seulement le week-end, dans des stades vides (on est en plein Covid). A l’automne, la mariée cesse de payer sa dot. En janvier 2021, Canal + est rappelé à la rescousse. Bolloré ricane, et glisse en off : « Je veux voir les présidents de L1 à genoux dans une mare de sang ».

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Depuis, entre la Ligue de football professionnel et Canal, les rancœurs sont trop profondes pour que le rabibochage soit possible. Canal + et BeIn Sports se battent même un temps au tribunal, non pas pour diffuser les matches, mais pour ne plus les diffuser ! Au printemps 2024, un nouvel appel d’offre s’annonce. Canal +, qui s’est recentré sur le championnat anglais, les Coupes d’Europe, le rugby, la F1, la moto, n’est plus dans la course. Ça ne se bouscule pas au portillon pour racheter les droits. La Ligue envisage de créer sa propre chaîne, l’hypothèse d’un écran noir au coup d’envoi de la nouvelle saison paraît de moins en moins farfelue. C’est finalement le groupe Dazn qui récupère le lot, officiellement pour 400 millions de droits, peut-être moins en regardant entre les lignes. Le mirage du milliard de 2018 est désormais un vieux rêve. Au même moment, le football anglais vend ses droits pour 2 milliards par an (sans compter l’exportation des droits aux chaines étrangères, qui en rapporte autant).

La Ligue 1 des cheveux gris

Pendant ce temps-là, le championnat perd de son attrait. Sur les Abribus des villes, Dazn affiche les vedettes de la Ligue 1 : Dante, quarante ans, Steve Mandanda, trente-neuf ans, Alexandre Lacazette, trente-trois ans… Avec le départ de sa vedette Kylian Mbappé, la compétition est devenue la Ligue des cheveux gris. C’est dans ce contexte déprimant que l’amateur de football doit débourser autour de 50 euros pour avoir une vue kaléidoscopique sur son sport favori, entre la Ligue 1, le championnat anglais, les compétitions européennes. Beaucoup ont trouvé la parade en faisant l’acquisition d’IPTV, petit boîtier miraculeux importé de Chine qui permet d’avoir accès à toutes les chaînes. Au bar des choses d’à côté, même chose : l’abonnement pro est passé à 200 euros, soit une inflation de 135%. Certains bars ont déjà annoncé qu’ils ne suivraient pas, ce coup-ci.

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Un dénouement équivalent à celui de 2020, avec un diffuseur qui ne paye plus et s’en va au bout de trois mois, n’est pas une vue de l’esprit. Les clubs, qui vivent depuis des années dans l’illusion du milliard, sont au bord du cataclysme financier. La part pour les petits, en bas de classement, sera maigrelette. Un club comme Bordeaux, locomotive historique du championnat, vient d’être relégué administrativement en troisième division. Philippe Seguin, amoureux du jeu mais las du football business, avait déclaré en 2006 : « J’espère qu’un jour tout cela s’effondrera. Que les gens n’iront plus au stade et que les audiences télé chuteront ». Nous n’en sommes peut-être plus très loin.

Bilan des émeutes urbaines de 2023 : le pire est-il devant nous ?

Cet été, la « parenthèse enchantée » des JO ainsi que les scènes de violence outre-Manche ont fait oublier les émeutes de l’année dernière en France consécutives à la mort de Nahel Merzouk. Pourtant, le gouvernement tarde à tirer un vrai bilan de ces événements passés qui risquent de se reproduire à l’avenir si l’Etat ne prend pas de contremesures dès maintenant. Analyse.


Avec les émeutes au Royaume-Uni, nombreux sont ceux qui ont fait le lien avec les émeutes de l’été 2023. Or, une telle comparaison est inopérante. Les émeutiers français sont, pour plus de la moitié, mineurs et surtout n’ont aucune revendication politique, tandis que les émeutiers britanniques justifiaient leur action injustifiable par le choc migratoire. En effet, les 4 164 émeutiers français ont invoqué des motifs divers tels que « l’influence du groupe » (41%) la « curiosité » (29%) ou la « recherche d’adrénaline » (23%). Seulement, ces profils « d’émeutiers enfantins durement punis par la justice » constituent une communication gouvernementale masquant la réalité : le pire est à venir.

Vers des émeutes à caractère insurrectionnel ?

En France, les émeutes tendent de plus en plus vers une logique insurrectionnelle. La différence entre une émeute et une insurrection réside dans le fait que cette dernière est : (1) organisée autour d’un mode opératoire précis ; (2) contre une autorité explicitement nommée (un gouvernement, une administration) ; et (3) en cherchant à renverser cette autorité. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, une insurrection n’est pas liée à une idéologie ou à un projet politique précis, mais résulte souvent d’un fait de société perçu par les futurs participants comme un acte d’autorité abusive pratiqué par le pouvoir en place, comme des « violences policières » dans l’esprit des émeutiers.  

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Les émeutes urbaines françaises répondent de plus en plus aux codes de l’insurrection. La première vague d’émeutes en 2005 a mis en place un mode opératoire qui sera ensuite toujours appliqué (incendies de voitures, coupe-gorges contre la police dans les quartiers, etc.). Les émeutes de 2007 à Villiers-Le-Bel, moins connues, ont brisé un tabou : les émeutiers sont explicitement prêts à prendre la vie de policiers, puisque pour la première fois ils sont ciblés par des tirs d’armes à feu. Enfin, les émeutes de 2023, ont acté le renversement de l’autorité dans les quartiers. On peut de demander si la police a perdu la guerre des territoires face aux narco-trafiquants puisque même lorsqu’elle peut intervenir, son action n’est pas durable. En effet, après avoir contenu les émeutes, rien n’a structurellement changé dans les quartiers. Exemple emblématique, malgré la gestion des émeutes, l’année 2023 a battu tous les records de 2022 à Marseille : 47 décès sur fond de trafic de stupéfiants, (+42% par rapport à 2022) et 118 blessés, (+174%).

Le pire est devant nous

Si la réponse sécuritaire a assurément été une réussite au regard de l’ampleur et de l’intensité des émeutes de 2023 par rapport à 2005, la réponse judiciaire affiche des premiers résultats positifs. Cela tient en deux raisons. D’abord, la rapidité du jugement, car sur les 4 164 auteurs de violences mis en cause, 3 847 individus ont fait l’objet d’une réponse pénale, soit 92% de jugements, dont 60% en comparution immédiate. Ensuite, le prononcé de la peine, car près de 60 % des majeurs condamnés l’ont été à une peine d’emprisonnement ferme. Un taux bien supérieur au taux de prononcé d’une peine d’emprisonnement ferme par les tribunaux correctionnels, en moyenne à 38 % en 2022.

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Seulement, ce bilan judiciaire est en trompe l’œil. D’une part, il s’inscrit dans la dérive judiciaire actuelle où le prononcé de peine ne vaut pas son application. En effet, la durée moyenne des peines d’emprisonnement prononcées par les juges contre les émeutiers est de 8,9 mois. Il s’agit de peines où les condamnés n’iront pas en prison puisque bénéficiant automatiquement d’aménagements de peine (bracelets électroniques, semi-liberté ou placement extérieur), à la discrétion du juge d’application des peines. Ainsi, comment pouvons-nous vivre dans une société où des émeutiers peuvent dégrader une école sans aller en prison ?

D’autre part, ce bilan relève de la communication du Gouvernement. En insistant sur la jeunesse des émeutiers et leur primo-délinquance, il a donné une image erronée de leur profil, puisque ces caractéristiques ont surtout été constatées les premières semaines suivant les émeutes. Or, le travail d’enquête judiciaire se poursuit et concerne souvent des personnes connues des services de police. Ainsi, la surreprésentation des primo-délinquants parmi les personnes condamnées pourraient être partiellement relativisée à mesure que les enquêtes concernant les faits les plus graves aboutiront. Ainsi, s’il y a des profils plus expérimentés, alors le pire est à venir car il se pourrait que, comme pour le trafic de drogue, les jeunes émeutiers soient utilisés par des profils plus expérimentés pour constituer des galops d’essai.

Gérer les prochaines émeutes : s’y préparer et reconquérir

Si l’on ne reprend pas le contrôle des quartiers, la question n’est pas tant s’il y aura des émeutes, mais quand. Les narco-trafiquants tiennent de nombreux quartiers parmi les 1 515 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) regroupant 5 millions d’habitants. Ils assurent les fonctions régaliennes d’un État car ils financent par le trafic de drogue (3 milliards de chiffre d’affaires en 2023 selon l’OFDT), mais aussi par d’autres trafics (contrefaçons, armes, êtres humains, etc.), leurs propres dispositifs de sécurité qui leur permettent de décider de qui peut entrer ou non dans le quartier. Ainsi, tant que l’État sera impuissant pour casser ce modèle, les trafiquants pourront utiliser n’importe quel fait divers, tel qu’un refus d’obtempérer, pour favoriser l’embrasement des quartiers.

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Ainsi, il faut se préparer aux prochaines émeutes pour les utiliser comme motif pour reconquérir ces territoires. Or, Emmanuel Macron a commis la même erreur que François Hollande en 2012 sur les quartiers : il a manqué une opportunité pour afficher une volonté politique sans faille. L’ancien président n’avait pas répondu favorablement à l’appel d’élus socialistes et de droite demandant une intervention de l’armée pour restaurer l’ordre après l’explosion des règlements de compte. En refusant, il envoyait le message aux dealers que l’État ne serait pas prêt à tout contre eux. En 2023, Emmanuel Macron aurait pu profiter des émeutes pour déclencher l’état d’urgence territorialisé afin de désarmer les trafiquants via la saisie d’armes, de matériel incendiaire, etc. Désormais, deux priorités doivent être fixées. D’abord, se protéger des prochaines émeutes, en créant une force d’interposition capable de se projeter sur tout ou partie du territoire complémentaire aux forces de sécurité intérieures (FSI), par exemple en mobilisant la réserve opérationnelle. Ensuite, se préparer à la reconquête en décrétant un état d’urgence territorialisé comme en 2005, mais cette fois-ci à titre préventif. Seulement, est-ce que les Français sont prêts aux conséquences collatérales d’un tel programme ? Les habitants des quartiers et les Français ne veulent plus subir la tyrannie des gangs, mais aspirent à un profond changement pour bénéficier à nouveau de l’art de vivre à la française.

JO de Paris et plastique : Revers de la médaille pour des ONG

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Les militants écologiques sont-ils les meilleurs amis de la cause écologique? Il est permis d’en douter. Les associations environnementales ont condamné la distribution de bouteilles en plastique par Coca-Cola au cours des Jeux. Pourtant, la firme américaine s’est engagée à les recycler. D’ailleurs, le vrai problème n’est pas l’utilisation du plastique, matière incontournable, mais le fait que les Etats européens n’ont pas encore suffisamment organisé son recyclage. Tribune de Joseph Tayefeh, Secrétaire général du Syndicat de la plasturgie et des composites Plastalliance, auteur du livre Plastique bashing : L’intox ?


Il faut que tout change, pour que rien ne change, nous disait Alain Delon dans le Guépard (Il Gattopardo, Luchino Visconti, 1963). Mais c’est aussi une des leçons à retenir de ces Jeux Olympiques où les associations environnementalistes ont sorti leurs griffes pour « dénoncer » une mesure novatrice et écologique mise en place pendant ces Jeux. L’abandon de l’idéologie n’est pas pour maintenant. Mais qu’est-ce qui les a donc rendues si vertes de rage ? L’utilisation de bouteilles plastiques à usage unique par l’un des principaux sponsors de ces jeux, Coca-Cola.

Ainsi, le fait que sur 9 millions de boissons vendues au public, 6,4 millions proviendraient de bouteilles en plastique serait du « greenwashing » pur jus selon ces ONG. Et pourtant… Coca-Cola n’a pas distribué à cette occasion des bouteilles à des consommateurs ou touristes indélicats qui les auraient jetées dans la nature mais des gobelets réutilisables, consignés (si le client ne les ramène pas, il perd le montant de la consigne payée), gobelets en plastique soit dit en passant. S’il est vrai que des bouteilles plastiques à usage unique ont été utilisées pour remplir ces gobelets, ces bouteilles, qui représentent un gisement de déchets de grande qualité car très peu souillé, restent dans la main de Coca-Cola qui va les recycler pour une intégration dans de nouvelles bouteilles. Aucun risque de déchet dans la nature (n’est-ce pas, pour les vrais écologistes, le plus important ?) et un pas supplémentaire vers la réduction de l’utilisation des polymères plastiques dits « primaires » « ou vierges » au profit de matières « secondaires » ou recyclées. C’est aussi moins de pétrole car le recyclé se base sur des ressources déjà existantes. C’est même le geste circulaire parfait car nul besoin de faire appel à des poubelles de tri et des camions-bennes pour les ramasser et, peut-être, les recycler car tout est collecté sur place et sera recyclé pour une immense part.

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Pour le bilan carbone transport, on n’a pas vu mieux. Ce type de procédé circulaire pour un emballage totalement recyclable viendra par son recyclage diminuer (ou ne pas augmenter) un tant soit peu la taxe sur les emballages plastiques non recyclés payée par la France à l’UE. Médaille d’or pour la France qui est devenue en 2023 la 1ère contributrice de l’UE à cette taxe (près de 1,5 milliard d’euros) devant l’Allemagne qui produit pourtant deux fois plus de plastique que la France. C’est une nouvelle preuve que c’est non pas la production de plastique qui pose un problème mais l’incapacité de certains États à gérer correctement la fin de vie. Avec un taux de recyclage français des emballages plastiques de près de 23% quand la Slovaquie atteint les 60%, on comprend qu’il y a encore du travail à faire et c’est souvent le privé qui donne l’exemple en la matière. Les futurs et bénéfiques objectifs européens relatifs au recyclage des emballages plastiques et à l’incorporation de recyclé dans ces emballages doivent donner un coup de fouet à cette gestion heureuse des plastiques. L’UE qui bénéficie de cette taxe met ainsi tout en œuvre pour qu’elle puisse diminuer mais il semblerait à ce jour que l’effet escompté pour la France n’a pas encore eu lieu. Le refus du ministre démissionnaire Christophe Béchu de mettre en place une consigne nationale pour les bouteilles plastiques est un des exemples parmi d’autres alors que ce système a fait ses preuves là où il a été mis en place.

Le plastique: antidote au dopage

Les mêmes ONG ont trouvé également scandaleuse la demande du Comité des Jeux Olympiques et Paralympiques (COJOP)de distribuer gratuitement 4 millions de bouteilles en plastique aux athlètes et aux arbitres pendant les jeux. Selon un mémo de ce Comité :

« De nombreux comités olympiques et paralympiques, des fédérations internationales, ainsi que des athlètes de haut niveau, anciens et actuels, ont exprimé leur vive inquiétude si Paris 2024 n’offrait pas l’accès à des bouteilles scellées et individuelles garantissant toutes les conditions de sécurité requises. Or, en raison de la nature des opérations et des conditions spécifiques de sécurité alimentaire et physique, ces contenants ne peuvent être qu’en plastique.

« Nous recommandons aux équipes de Paris 2024 de faire quelques exceptions pour répondre aux besoins spécifiques de certaines exemptions et de certains athlètes, pour lesquels l’utilisation de bouteilles hermétiques reste une priorité pendant la période des jeux. Cette précaution vise à éviter les risques sanitaires liés à la contamination des boissons et garantit une plus grande intégrité des contrôles antidopage ».

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La bouteille en plastique est « le seul moyen d’assurer une sécurité alimentaire optimale et d’éviter les risques de « dopage par sabotage » grâce au bouchon scellé ». Ces arguments de bon sens n’ont visiblement pas convaincu nos très chères ONG dopées aux subventions et qui n’ont pas, factuellement, l’adhésion de la majorité des consommateurs. Malgré le plastique bashing ambiant en France, les chiffres fournis par l’Agence de la transition écologique (ADEME) elle-même en avril 2024 sont cruels pour celles et ceux qui annoncent la fin du plastique à usage unique (hausse de 3,3 % des emballages jetables en plastique entre 2018 et 2021, à comparer aux objectifs franco-français de réduction de 20 % en tonnage fixée pour 2025). Il est temps de changer le logiciel et, tel Coca-Cola ou d’autres acteurs, d’œuvrer non pas pour la décroissance, que sous-entend le slogan simpliste du « zéro déchet » mais pour le « zéro déchet abandonné ou non recyclé ». Ce n’est que de cette manière que la France pourra rattraper son retard et éviter la mise à l’amende.

Plastique Bashing : L'intox ? (Documents)

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En août, lis ce que te goûte (épisode 3)

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Les vacances imposent-elles la vacance de l’esprit ? Autant profiter de ce répit estival pour moissonner les sillons de sa bibliothèque. Sous le soleil d’août, votre serviteur y a passé sa charrue. Lectures par les champs et par les grèves…  3e livraison :  « Plus snob, tu meurs ! » lire la 2e livraison.


Je confesse avoir trop longtemps gardé sous le coude cet essai paru en janvier dernier sous les auspices d’Exils, exigeante maison d’édition qui revendique hautement d’exister – je cite – « afin que la distance qui sépare chacun de lui-même, de l’autre et de la cité s’efface par les livres ».

Notre monde fut, sous son titre original Our Crowd, un best-seller à sa sortie outre-Atlantique, en 1968. S’y était attelé avec patience et passion le romancier et historien Stephen Birmingham (1929-2015), très féru d’ethnicité, particulièrement au sein de la upper class américaine. L’ouvrage est bientôt traduit par le regretté vicomte Pierre de Longuemar (1929-2018), ancien banquier de Paribas qui, détaché à Washington puis à Londres et donc parfaitement anglophone, entame, parvenu à l’âge de la retraite, une seconde carrière d’archiviste puis de traducteur : à ce passionné de généalogie élitaire l’on doit en outre la version française du livre que le fameux historien Robert O. Paxton a consacré à L’armée de Vichy, sous-titré Le corps des officiers français, 1940-1944.

A lire aussi, l’épisode 1 : En août, lis ce que te goûte

C’est donc cet aristocrate bien élevé qui, au soir de sa vie, se lance dans la traduction de The Crowd. Voilà donc exhumé sur le tard Notre monde – histoire des grandes familles juives de New-York. C’est à bon escient que la couverture de l’édition française prend soin de préciser qu’il s’agit d’un «récit » – et non d’un ouvrage à prétention scientifique. Si Notre monde n’est pas un livre de fiction, il n’en revêt pas moins le rythme et la saveur du roman historique : « Felix [Warburg] aimait les jolies choses – les belles femmes, la musique, les livres, la peinture, les chevaux, les voiliers, les vêtements, et (le moment venu) les automobiles […] Felix Warburg ne fut pas loin de renoncer à la réception des Dreyfus. […] Donc Felix y alla, quoiqu’avec réticence, et y rencontra Frieda Schiff, qui portait la robe rose pâle dans laquelle Zorn l’avait peinte […] Ce soir- là, Felix rentra chez lui, longtemps après minuit, et cogna à la porte de ses parents pour leur dire : « j’ai rencontré la fille que je vais épouser » ».  Un exemple entre cent de cette prose fluide et grâcieuse, légèrement collet-monté, mâtinée du même snobisme que notre mémorialiste prête si volontiers aux personnages qu’il dépeint.       

D’un bout à l’autre de ce fort copieux volume (400 pages serrées, en très petits caractères) se ressent la fascination de l’auteur pour ce milieu de parvenus israélites – ses élégances et ses préjugés, ses rituels domestiques et mondains, ses alliances politiques et matrimoniales, etc. – dont semblablement, à la Belle Epoque pour le faubourg Saint-Germain, Marcel Proust figure, toutes choses égales par ailleurs, le modèle indépassable.

Vous voulez tout savoir des ambitions, des rivalités, du standing des Sachs, Lehman, Schiff, Guggenheim, Seligman, Goldman, familles d’ancienne souche Allemande ou Suisse, parties de rien (colporteurs, marchands, courtiers…) pour devenir, l’océan franchi et fortune faite, les fondateurs et opulents magnats de Wall Street ? Alors plongez-vous dans cette nébuleuse où la description des mœurs et des usages le dispute aux potins, la saga des multimilliardaires et de leurs clans s’abreuvant aux péripéties de la politique et de l’économie.  

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Vous voulez tout savoir sur les frères Seligman ? Sur Joseph qui « âgé de 17 ans, monta dans un charriot tiré par des chevaux, en compagnie de huit autres garçons de Baiersdorf […] acheta un billet sur le shooner Telegraph […] en troisième classe, réservée aux émigrants », ouvrit à Lancaster une première adresse commerciale en 1841 avec ses frères William et James, fit bientôt venir toute sa famille aux Etats-Unis, laquelle devint propriétaire de magasins à succursales multiples, avant d’être, dès 1852, « l’un des principaux acteurs du marché de l’or » et de fonder l’une des premières banques du pays ?  Tout savoir sur les Guggenheim qui « réussissaient plutôt bien » à Philadelphie, Meyer Guggenheim vendant « pour 150 000 dollars sa société de produits de nettoyage de fourneaux et de lessives » pour « se diversifier d’épices et d’herbes, de dentelles suisses et de broderies » ? Sur « la bataille que se livrèrent les Guggenheim et les Lewinsohn pour prendre le contrôle de l’industrie du cuivre […] bonne blague, s’il faut en croire Birmingham, si on considère tout l’agrément que les belligérants tirèrent par la suite de leurs fortunes respectives » ?  Tout sur les coteries de la haute société new-yorkaise ?

« Si la société des « gentils » aimait jeter de la poudre aux yeux, le monde juif, pour sa part, préférait passer inaperçu », apprend-on. Performance difficile, comme on l’imagine, compte tenu de l’éminente position prise par les acteurs de ce temps-là. Son atmosphère nous est ici rendue avec un certain chic : « le prestige, l’élégance, le sens de la splendeur, y compris au plan international, firent leur apparition dans la société juive de New-York en la personne d’Otto Kahn ».  C’est par cette phrase que s’ouvre par exemple le chapitre 39, carrément intitulé : « Je joins mon chèque de 2 000 000 dollars », et dont les pages décrivent les codes de l’opéra dans la société américaine à l’orée du XXᵉ siècle, au moment de la naissance du Met. Tout est du même acabit – un peu lassant à la longue, avouons-le…

Outre l’arbre généalogique liminaire qui permet de s’y retrouver dans l’écheveau de ces dynasties de haute volée – des Kuhn, Loeb &Co à Goldman, Sachs & Co et j’en passe – le volume s’agrémente de quelques illustrations en noir et blanc – portraits à l’huile, clichés photographiques d’époque, ponctuations propres à restituer cet air du temps de l’opulence corsetée. Ainsi, de Jacob Schiff : « En tant que grand financier des chemins de fer américains, les conditions extravagances dans lesquelles il voyageait ne le tourmentait pas davantage que s’il avait traversé son salon ».            

Leur monde, s’il l’a été jamais, n’est décidément plus du tout le nôtre.

D.R

Stephen Birmingham, Notre monde. Histoire des grandes familles juives de New-York, Exils, 2024, 406pp., 29,00€

Une virilité bien française

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L’acteur incarnait une époque où le cinéma français s’exportait dans le monde entier et n’avait pas besoin de subventions pour exister. Aujourd’hui, à l’époque de la « non-binarité », il représente un idéal masculin – séducteur et viril – malheureusement révolu. Hommage de Philippe David.


Le clan des Siciliens est désormais reconstitué puisqu’Alain Delon a rejoint Jean Gabin et Lino Ventura au paradis des stars de cinéma. Mais plus qu’Alain Delon, c’est une époque bénie du cinéma français et de la culture française qui est en train de s’achever et qui ne tient plus désormais que peu ou prou en trois noms : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve et Pierre Richard. Une époque bénie où le cinéma français produisait des bons films, des très bons films et des chefs-d’œuvre, époque malheureusement bel et bien révolue.

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Une époque où les comédies populaires ou les films policiers faisaient se déplacer dans les salles obscures les spectateurs par millions. Il est vrai qu’aller voir Alain Delon et Romy Schneider quasi nus dans La Piscine, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo en truands des années folles dans Borsalino ou encore Alain Delon, Anthony Quinn et Claudia Cardinale dans le film de guerre Les Centurions était autrement plus attirant qu’aller voir aujourd’hui une comédie sociale dans laquelle un homme de plus de 50 ans, chômeur de longue durée, passe ses journées à regarder son hamster tourner dans sa roue tout en se plaignant des méfaits de la société capitaliste. Une époque où le cinéma français s’exportait dans le monde entier – la presse des cinq continents a parlé de la disparition d’Alain Delon – et vivait sur ses entrées en salle et pas sur les subventions payées par les films qui marchent.

Masculinité ombrageuse ou virilité classieuse

Une époque où les acteurs étaient des hommes, des vrais, et les actrices des femmes, des vraies également. Le tweet de Libération annonçant la mort de l’acteur est d’ailleurs un modèle de wokisme assumé puisqu’il le qualifie de « symbole d’une masculinité ombrageuse ». Il est vrai que, quand on avait la plastique d’Alain Delon et qu’on avait séduit certaines femmes parmi les plus belles du monde, c’était grâce à cette masculinité, mélange de virilité, de charisme, de puissance physique. Auriez-vous imaginé Alain Delon jouer le rôle d’un personnage non binaire se faisant appeler Rocco le matin et Georgette le soir ? Non car Alain Delon incarnait cette virilité des acteurs de cette époque, étreignant les femmes dans ses bras et toujours prêt à dégainer un flingue, qu’il soit flic ou truand. Une virilité matinée de classe, ses tenues vestimentaires étant toujours parfaites.

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La mort d’Alain Delon a également permis à des charognards de se déchainer sur les réseaux sociaux, s’en prenant à cet homme de droite,  ancien combattant en Indochine, ami de Jean-Marie Le Pen, partisan de la peine de mort et contre le mariage pour tous qui cumulait toutes les tares pour certains qui n’ont pas pu retenir leur bile alors que son corps était encore chaud. Des personnes souvent issues du néant et qui y sont déjà retournées, dont la France ne connait pas le nom pour la plupart, alors que le nom d’Alain Delon est connu dans le monde entier et le sera encore dans cent ans comme Charlie Chaplin ou John Wayne.

Alain Delon représentait la France, celle qu’on aimait tant car, dans le cinéma français comme dans tant d’autres domaines, c’était bien mieux avant. Et si vous pouviez, Monsieur Delon, dire à Jean Gabin, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Louis de Funès et les autres combien ils nous manquent, ce serait, après vos films, le plus beau cadeau que vous puissiez nous faire.

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Martial Solal : l’itinéraire d’un musicien pétri de dons

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Martial Solal en 2006, en concert à la maison de la Radio © D.R

La renommée de Martial Solal dépasse, depuis des lustres, les frontières du jazz – si tant est que cette musique qui a nourri le siècle dernier possède encore des limites, ce qui semble aujourd’hui de plus en plus improbable. Mais là n’est pas le sujet. Le pianiste légendaire vient de publier son autobiographie à 97 ans.


Pianiste virtuose, compositeur, improvisateur stupéfiant par son imagination et son sens de l’harmonie, Solal a survolé son temps avec, le plus souvent, une longueur d’avance. Hormis les grands créateurs tels Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, ou, pour rester dans le domaine pianistique, Art Tatum ou Cecil Taylor, nul mieux que lui n’a su intégrer les acquis et les innovations, pour les faire siens, les dépasser et les intégrer à sa propre esthétique. Celle-ci a pour moteur principal l’innovation. Aussi est-il malaisé de choisir, dans une œuvre abondante et multiforme, un morceau, une période. La discographie figurant en annexe de son autobiographie en offre pourtant la possibilité. Un précieux document pour les amateurs.

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Parvenu à l’âge vénérable de quatre-vingt-dix-sept ans, Martial se penche sur son passé, en déroule les méandres. Souvenirs, anecdotes, révélations, confidences se succèdent, s’entremêlent dans une autobiographie dont le titre, Mon siècle de jazz, n’est nullement usurpé.

Né à Alger le 23 août 1927, Martial entreprend des études de piano avant de découvrir le jazz sur les ondes de Radio Alger. Nous sommes en 1942. Il a juste quinze ans et ignore tout de cette musique qui le change de Mozart et de Vivaldi. Elle va l’absorber corps et âme au point qu’il va y consacrer sa vie.

Un « amour immodéré de la bougeotte »

Cette existence, il la parcourt ici « à sauts et à gambades », comme eût dit Montaigne, au fil de la plume, sans grand souci de la chronologie. Preuve qu’en tous domaines, c’est la liberté qui prime. Sans entrer dans le détail, mission quasiment impossible, on en retiendra que, nanti, déjà, d’une solide réputation acquise grâce à ses émissions à la radio de sa ville natale, il s’établit à Paris dès vingt-deux ans, en 1950. C’est là qu’il va parachever son apprentissage jalonné de péripéties, de moments fastes alternant avec des périodes de vaches maigres. Sa maîtrise instrumentale s’accroît tandis que s’affirme son souci constant de rester soi-même, sans rien devoir à quiconque.

Le récit de cette période parisienne est jalonné de rencontres, d’anecdotes qui s’enchaînent au fil des souvenirs. Vie privée et sentimentale, passions amoureuses parfois tumultueuses, vie professionnelle qui va le conduire au zénith du jazz mondial, portraits souvent persillés d’humour et témoignant d’un sens aigu de l’observation, tout cela s’enchaîne, se chevauche, s’entremêle sans que l’intérêt faiblisse. Ainsi participe-t-on « de l’intérieur » à l’essor d’un pianiste qui quittera bientôt le tabouret du Club Saint-Germain, longtemps sa « résidence parisienne principale », pour parcourir le monde entier, notamment les États-Unis, où il résidera à maintes reprises, donnera des concerts d’anthologie et sera célébré à sa juste valeur.

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L’heure du bilan coïncide avec celle de la stabilité enfin trouvée sur tous les plans, et d’abord sur le plan familial, avec la rencontre d’Anna, la « femme ultime », au sens que Raymond Abellio donne à cette expression. D’un premier mariage est né, en 1952, Eric, qui fera de Martial un heureux grand-père. Mais c’est Claudia, fruit de son union avec Anna et chanteuse de grand talent, qui portera son bonheur à son comble. Non seulement elle fera un temps partie de sa formation, mais elle donnera naissance à une petite Amalia, adorée par son grand-père.

Coda

La boucle est bouclée. A l’heure du bilan, force est de constater que, sur le plan artistique, ce globe-trotter impénitent n’a pas varié d’un iota. Évoquant, au début de son livre, son apprentissage du jazz, il raconte : « Je n’écoutais jamais de disques. Je ne voulais ressembler à personne, pas même à ceux que j’admirais ». Plus loin, « Mon ambition était de faire évoluer le jazz : il va lui falloir, s’il veut durer, passer, sur le plan harmonique, de Mozart à Debussy ». Quoique l’on puisse penser d’une telle assertion qui ferait un beau sujet de dissertation pour étudiants en musicologie, force est de constater qu’elle témoigne, chez son auteur, d’une belle constance.

La guirlande de Martial

Qui ne se souvient de Julie d’Angennes, la divine Julie, fille de Madame de Rambouillet ? Elle inspira, au XVIIe siècle, la Guirlande de Julie, recueil poétique à sa gloire. Le livre de Martial Solal suscite, mutatis mutandis, une telle ferveur. Une couronne de textes divers sert de prélude à ces mémoires, chacun des intervenants proposant un éclairage original. Parmi eux, tout d’abord, Alain Gerber, auteur d’une préface, « A bride abattue », où éclate, une fois encore, son art de camper corps et âme un personnage, de le faire vivre avec une telle vérité que le lecteur éprouve une impression unique de proximité, voire de familiarité. Gerber connaît Solal et son œuvre comme les bouts de bois de sa propre batterie. Il lui a déjà consacré, avec Alain Tercinet, un coffret de la collection The Quintessence, en 2014, chez le même éditeur, Patrick Frémeaux. Ce dernier évoque ici des souvenirs personnels tandis que le pianiste Laurent de Wilde et le critique Franck Bergerot joignent leurs louanges et leurs analyses à ce florilège illustré de plusieurs photographies. Fût-on ou non amateur de jazz, difficile d’être plus exhaustif. Et, pour tout dire, plus passionnant.

Martial Solal, Mon siècle de jazz, préface d’Alain Gerber, Frémeaux & Associés,153 pages, 20 €.

Mon siècle de Jazz: L’autobiographie de Martial Solal

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Négociations à Doha : le piège islamiste

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La bande de Gaza, touchée par des frappes israéliennes le 20 août 2024 © CHINE NOUVELLE/SIPA

Si le Hamas se sert des Gazaouis comme bouclier humain, c’est n’est pas seulement pour protéger ses chefs terrés dans des tunnels, c’est aussi pour apitoyer les Occidentaux pour que ces derniers fassent pression sur Israël. Son objectif? Un cessez-le-feu qui lui permettra de recommencer à terme le 7 octobre.


A Doha, les Occidentaux font pression sur les Israéliens et le Hamas pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu. La condition principale, c’est évidemment que les otages soient libérés. Mais il est évident qu’un bon nombre d’entre eux sont déjà morts, en particulier les plus âgés et les plus fragiles. Et que dire du sort des jeunes femmes ? Ce cessez-le-feu serait une victoire pour le Hamas qui passerait ainsi du statut de mouvement terroriste à celui d’interlocuteur privilégié dans des négociations qui ressemblent à une duperie. 

En faisant commettre des actions d’une barbarie inouïe par ses soldats, des employés de l’UNRWA ou des habitants de Gaza, le Hamas savait parfaitement quelle allait être la réaction des Israéliens et quel prix allaient payer les Gazaouis, hommes, femmes et enfants sous les bombardements de Tsahal. D’autant plus que tout l’argent de l’aide internationale avait servi à construire des centaines de kilomètres de tunnels et non des abris pour la population. D’autant plus que les écoles, mosquées, hôpitaux abritaient des caches d’armes et des positions de lancement de roquettes et de missiles. 

Le bouclier humain, une arme de choix ?

Mais pourquoi dans cette guerre comme dans d’autres guerres de ce type, la population sert-elle de bouclier humain face à l’ennemi ? Est-ce seulement pour protéger des soldats ? Les islamistes connaissent parfaitement les masses arabes et leur caractère inflammable, et ils savent qu’il est facile de mobiliser leur sentiment d’être des victimes des Juifs et de l’Occident, en un mot leur paranoïa complotiste. Ils connaissent également la culture chrétienne, faite dans les temps modernes de contrition et de repentance, ces fameuses « vertus chrétiennes devenues folles » comme l’écrivait Chesterton. 

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Ainsi tout comme les Africains noyés dans la Méditerranée, les enfants palestiniens bombardés deviennent une arme pointée sur le cœur des Occidentaux. Le cessez-le-feu apitoyé et humanitaire, demandé à Israël par les Occidentaux, doit servir ainsi à sauver le Hamas et à lui permettre, comme il l’affirme, de recommencer le 7 octobre, autant de fois qu’il sera nécessaire pour se débarrasser une fois pour toutes de « l’entité sioniste » et des Juifs. L’Occident saura-t-il voir le piège qui lui est tendu, à lui et pas seulement à Israël, et combattre cet ennemi islamiste qui avance, là-bas comme ici, portant le masque de la justice et de la libération ?

Thierry Breton contre Elon Musk : l’Europe contre la liberté d’expression ?

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Thierry Breton à Vernon en 2022 (© NICOLAS MESSYASZ/SIPA); image de l'interview entre Elon Musk et Donald Trump sur X le 12 août 2024 (© Andre M Chang/ZUMA Press Wire/Sh/SIPA).

La Commission européenne a rapidement désapprouvé les menaces à peine voilées que Thierry Breton a adressées à Elon Musk sur X, alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein. En jeu, non seulement les relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis, mais aussi la liberté d’expression.


Thierry Breton, le commissaire européen au numérique, ne cache pas ses ambitions. Il a très envie de prendre la place d’Ursula Van der Leyen. Aveuglé par son objectif, il n’a pas pesé son influence réelle et a essayé de s’imposer au niveau international en entamant une partie de bras de fer avec les Américains. Dans son viseur, Elon Musk, le charismatique patron de Tesla et X. Le commissaire européen est ressorti de l’échange public qui a eu lieu sur X, isolé et les fesses écarlates. Visiblement, si l’Europe rêve de mettre en œuvre une politique d’extraterritorialité équivalente à celle des Etats-Unis, elle a encore quelques progrès à faire et les premiers pas de Thierry Breton dans l’exercice ont tourné à la déconfiture.

En effet, le psychodrame qui s’est joué autour de l’application du Digital Service Act ou DSA, la loi européenne visant à contrôler les réseaux et les contenus diffusés, montre les limites du rêve technocratique d’imposer sa vision du monde en faisant d’une interprétation partielle et partiale, une vérité générale et absolue.

Thierry Breton accusé d’ingérence dans la campagne électorale américaine

C’est ainsi que Thierry Breton, tout à sa détestation d’Elon Musk et de Donald Trump, a réussi à créer un incident diplomatique entre l’Europe et les Etats-Unis. Apprenant qu’Elon Musk avait décidé de diffuser un entretien avec le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis sur X, le commissaire européen l’a interpellé et menacé publiquement sur les réseaux sociaux. La réponse ne s’est pas fait attendre. Le contraste entre les deux modes d’expression est frappant. Alors que le commissaire européen est tout en circonlocutions ampoulées et autres contorsions verbales, le tout aboutissant à des menaces réelles camouflées sous des phrases telles que : « vous devez veiller à ce que toutes les mesures d’atténuation proportionnées et efficaces soient mises en place en ce qui concerne l’amplification de contenus préjudiciables en rapport avec des évènements pertinents », l’Américain lui répond simplement « Fuck » par le biais d’un extrait du film Tonnerre sous les Tropiques. La réponse gagne en clarté ce qu’elle perd en courtoisie, mais parle aussi du bras de fer que peut provoquer la mise en place de la modération des réseaux sociaux quand elle est utilisée comme outil de censure.

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Hélas pour l’irascible Français, le collège des commissaires l’a désavoué. Ursula Van der Leyen a officiellement déploré que la lettre de Thierry Breton ait été envoyée sans son consentement. Il faut dire que le commissaire européen au Marché intérieur a pour le moins manqué de discernement et de sens politique dans cette affaire. Il a ainsi donné l’impression que la Commission européenne s’immisçait dans la campagne présidentielle des Etats-Unis. Voilà pourquoi celle-ci a immédiatement pris ses distances en critiquant à la fois le choix du moment, comme la formulation du courrier. Et elle a eu le nez creux car si la réponse d’Elon Musk aux accusations et aux menaces de Thierry Breton était désinvolte, la lettre adressée par le Congrès américain au commissaire européen au Marché intérieur et publiée sur X est, elle, cinglante. Elle intime à Thierry Breton de cesser « d’interférer avec le processus démocratique américain ». Une accusation lourde de sens et de conséquence et qui peut annoncer un bras de fer violent en matière d’extraterritorialité entre l’Union européenne et l’Etat américain. Or, à partir en guerre, mieux vaut s’assurer d’avoir les moyens de ses menaces, d’assumer une politique de puissance et de se doter de la volonté politique pour l’appliquer. Sur ce point l’Etat américain s’est souvent montré plus performant que l’outil technocratique européen.

Un Digital Act Service propice au retour de la censure

Il n’en reste pas moins que le contenu du courrier de Thierry Breton n’est pas à balayer d’un revers de main, pas plus que les exemples cités dans son courrier ou dans les analyses des juristes au sujet du DSA (Digital Services Act). Mais si certains objectifs sont parfaitement louables, d’autres exemples font craindre qu’au nom des bons sentiments, ce soit à une reprise en main idéologique aussi brutale que liberticide que nous soyons confrontés.

Le discours de l’Union européenne pour promouvoir le DSA s’appuie sur la nécessité de lutter contre le terrorisme, la pédopornographie, le trafic d’enfants, l’appel au meurtre… des objectifs tout à fait légitimes que personne ne conteste. Ce n’est pas là que le bât blesse.

Le réseau Tik Tok a été suspendu en Nouvelle Calédonie durant les émeutes, car il diffusait des informations incitant à la violence et au meurtre. Pour le suspendre, nul besoin de la réglementation européenne, il a suffi à la France de s’appuyer sur les lois anti-terroristes en vigueur dans le pays et personne n’a hurlé à la censure. Sanctionner un appel au meurtre ne pose pas de question et ne saurait être assimilé à un acte illégitime. Mais que fait-on par exemple face à la question des émeutes en Angleterre? Croit-on vraiment que leur ampleur est liée à la fausse nouvelle diffusée sur X concernant l’identité de l’agresseur ? N’est-ce-pas une façon pour un pouvoir de s’exonérer de ses responsabilités en trouvant un bouc émissaire facile, alors que l’origine des émeutes est bien plus complexe et remet en cause l’idéologie  multiculturaliste en vigueur au Royaume plus si uni.

Des réseaux sociaux contrôlés au nom de la lutte contre les fake news, pendant que la dérive militante des médias est oubliée ?

Par ailleurs les plateformes ne produisent pas de contenus, elles le diffusent, alors quid des fausses nouvelles diffusées par des journaux ou par l’AFP et relayées sur les réseaux ? Quand Le Monde fait passer Yahya Sinwar dans une infographie pour un personnage modéré et respectable, c’est une opinion ou une deep fake news à censurer ? Quand la propagande du Hamas est relayée dans les journaux et que les journalistes condamnent le bombardement d’une école ou d’un hôpital à Gaza en omettant le fait que le lieu abrite aussi un QG du Hamas ou l’entrée d’un tunnel, les réseaux sociaux ont-ils le droit/le devoir de supprimer cette publication ? Pourquoi contrôler des plateformes dont tout le monde connait les défauts, alors que les fausses informations et les allégations militantes présentées comme des faits ne sont pas contrôlés dans les médias officiels ? Quand une personne comme Rima Hassan, députée européenne, ment en racontant que les israéliens utilisent des chiens pour violer les prisonniers palestiniens, curieusement personne n’a pensé à brandir le DSA contre la plateforme, ni à sanctionner Rima Hassan ou à mettre LFI face à ses responsabilités.

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Comme d’habitude, l’enfer technocratique est pavé de bonnes intentions morales. C’est souvent le cas avec des structures plus administratives que démocratiques, comme l’Union européenne. Les choses sont toujours plus compliquées quand elles confinent au délit d’opinion ou quand les critères auxquels la sanction possible est adossée sont flous. Prenons par exemple une notion aussi subjective et mal définie que la « discrimination ». Aujourd’hui cette notion tente d’être utilisée pour fermer la bouche à tous ceux qui expliquent que l’on ne peut pas changer son sexe biologique et qu’un homme ne peut pas vraiment devenir femme ou l’inverse. Il peut juste tendre à en avoir l’apparence. Cette vérité biologique pourrait être assimilé à de la transphobie selon la DSA et donc être interdite sur les réseaux.

Distinguer la peau de la chemise

Dans Le Monde, Francis Donnat, un avocat, a donné une interview sur la mise en place du DSA. Il explique qu’il faut trouver un équilibre entre la liberté d’expression et une vision raisonnée « respectueuse des droits d’autrui qui limiterait la diffusion de certains propos de nature à blesser un grand nombre d’utilisateurs ». Le problème c’est que la notion de blessure n’a rien d’objectif ni d’évaluable. Par ailleurs la référence au « grand nombre d’utilisateurs » lie la capacité de censure au nombre. Il n’y a plus de travail sur la vérité et l’objectivité d’un propos. Si celui-ci est vu comme vexatoire par un groupe constitué, il entraîne de fait une censure visant à éviter le conflit. C’est le politiquement correct élevé au rang de loi.

Ainsi cette réglementation serait un magnifique cheval de Troie pour censurer la critique des religions. Car ce qu’évoque cet avocat, est un chemin pertinent pour rétablir le blasphème au nom du respect des sentiments d’autrui. Or nul n’a besoin d’une réglementation aussi dangereuse car dans aucun pays d’Europe la liberté d’expression n’est absolue. Il y a toujours des limites et ceux qui nous ont précédés ont réfléchi à ces questions avec bien plus de profondeur que nos juristes actuels, plus pressés de témoigner de leur vertu que de leur subtilité.

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Ces régulations sont démocratiques et passent avant tout par les tribunaux et l’usage du contradictoire, elles ne font pas appel à l’arbitraire d’un propriétaire privé ou d’un pouvoir politico-administratif. Le droit, lui, limite la liberté d’expression, en distinguant la peau de la chemise, le danger physique véritable de la susceptibilité exacerbée. Autrement dit, le droit de critiquer toutes les opinions, toutes les religions, toutes les œuvres intellectuelles, de mettre métaphoriquement le doigt dans le fondement de tous les personnages mythiques, légendaires ou historiques qui vous viennent à l’esprit, est protégé. Il se trouve que dans l’espace public, la sensibilité peut être blessée, cela s’appelle la vie en société, mais la parole de l’autre ne doit vous mettre en danger. La limite c’est donc l’appel à la violence ou au meurtre. Je peux détester les religions, je n’ai en revanche pas le droit d’appeler à la persécution d’une personne existante à raison de sa religion. Pour ce qui concerne le mensonge ou l’insulte, il y a l’outil de la diffamation et de l’insulte publique. Bien sûr cela nécessite l’intervention d’un tribunal et ne repose pas sur une autocensure sur pression étatique. Or avec le DSA, c’est le retour de la censure lié au pouvoir privé (les choix du propriétaire du réseau social) et aux injonctions étatiques, le pire de ce que l’on peut faire en matière de déni démocratique.

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Otages du 7 octobre : six corps sont revenus

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Rassemblement pour la libération des otages du Hamas, le 5 avril 2024 © Laurent CARON/ZEPPELIN/SIPA

L’armée israélienne annonce avoir retrouvé six corps d’otages enlevés par le Hamas le 7 octobre 2023. Ces six corps étaient des personnes, des hommes, des vies. Tout doit être fait pour sauver les otages survivants. Tribune de Richard Prasquier.


A Doha, des négociations avaient lieu à ce sujet sous l’égide des États-Unis, du Qatar et de l’Egypte. Légère particularité : si la partie israélienne était bien présente aux négociations, la partie d’en face, le Hamas, ne l’était pas. Ce n’est pas la seule, mais c’est certainement la plus marquante des raisons qui font que ces négociations dites « de la dernière chance » donnent la tragique impression d’être un théâtre d’ombres.

Ce qui rend la manifestation des Mères de l’Espoir particulièrement émouvante, c’est qu’elle rappelle que derrière les chiffres, il y a – il y avait – des vies, autrement dit des liens, des rêves et des passions. 

Ce matin, l’armée israélienne annonce avoir retrouvé les cadavres de six de ces otages. Pour cinq d’entre eux, elle avait déjà annoncé leur mort il y a quelques mois.

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Pour le sixième, Avraham Munder, 79 ans, du kibboutz Nir Oz, son décès n’était pas connu, mais il était redouté. Il était un homme malade. Et on peut imaginer les conditions de sa détention, car une autre membre de son kibboutz, l’infirmière Nili Margalit, libérée le 30 novembre, l’a vu et a parlé de son état de faiblesse. Elle-même a décrit les conditions terribles dans lesquelles son groupe d’une dizaine de prisonniers, en majorité des gens âgés, étaient restés enfermés dans la même pièce d’un tunnel sans ventilation, médicaments ou lunettes. C’est, dit son neveu, dans un tunnel de Kan Younes, que le corps de Avraham Munder fut retrouvé. Son fils avait été tué le 7 octobre. Sa fille et son petit-fils, qui étaient venus en visite à Nir Oz furent libérés, comme son épouse, fin novembre.

Yagev Buchshtav avait 34 ans. C’était un musicien, ingénieur du son et grand ami des animaux, qu’il recueillait chez lui. Il a été enlevé dans le Kibboutz Nirim en même temps que son épouse avec qui il a partagé sa captivité jusqu’à ce que celle-ci, qui ne voulait pas l’abandonner, soit libérée fin novembre.

Nadav Popplewell, 51 ans, informaticien, membre lui aussi du kibboutz Nirim, avait des parents anglais. Il partageait le goût des grands espaces et des cavalcades avec son frère ainé, qui a été tué le 7 octobre et qui était considéré comme une force de la nature et en même temps un peintre talentueux. Leur mère emmenée aussi en otage a été libérée en novembre. Dans une video diffusée en mai par les brigades Ezzedine al-Qassam du Hamas, Nadav était brièvement apparu, blessé à l’œil et apparemment molesté physiquement. Le Hamas a prétendu qu’il était mort des suites d’un bombardement israélien.

Haim Peri, 80 ans, était un membre du kibboutz Nir Oz. Père de 5 enfants et grand-père de 13, il avait pu mettre son épouse à l’abri avant d’être capturé par les terroristes. C’était un activiste du dialogue, membre d’une association de volontaires qui venaient chercher les habitants de Gaza et de la Cisjordanie pour les guider vers des soins médicaux en Israël. C’était aussi un passionné d’art, ayant fondé une improbable galerie, appelée la Maison-Blanche, à distance de toute agglomération, où il exposait des œuvres d’artistes israéliens contemporains. Il avait été vu vivant dans une video diffusée par le Hamas en décembre. 

Yoram Metzger, du même âge et du même kibboutz Nir Oz, était visible avec Haim Peri dans la même vidéo. Tous deux sont morts dans les tunnels à une date indéterminée. Père de trois enfants, grand-père de sept, Yoram Metzger, dont l’épouse a été enlevée puis libérée en novembre, était responsable de la cave et du garage de son kibboutz et était réputé être particulièrement chaleureux. Sa famille a publié un communiqué où, remerciant Tsahal d’avoir retrouvé le corps, elle indique qu’il ne vaut pas la peine de mettre en risque la vie d’un soldat pour retrouver un cadavre.

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Enfin l’armée a retrouvé le corps de Alex Dancyg, lui aussi du kibboutz Nir Oz. Il était né en 1948, à Varsovie. Ses parents avaient survécu à la guerre sous de fausses identités dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Biélorussie. Ils avaient reçu l’aide de Polonais. A Varsovie, leur famille avait habité dans un immeuble au 20 de la rue Mila, tout près de ce qui allait devenir le bunker de Anielewicz et de ses amis. Ils ont quitté la Pologne pour Israël en 1956, après l’arrivée de Gomulka au pouvoir et Alex Dancyg, devenu historien, revendiqua sa double identité de juif et de polonais. Il servait de pont entre les deux pays, entre Yad Vashem et le Musée d’Auschwitz. Il était en même temps fidèle à l’idéologie socialiste de ses parents en vivant dans un kibboutz, cette extraordinaire réalisation de la société israélienne. 

Voilà ; six vies parmi d’autres. Elles me frappent par leur simplicité, leur solidité et leur humanité. J’utilise ce dernier terme avec prudence car cette humanité-là n’est pas une donnée de fait chez les humains. Ceux qui ont commis les crimes du 7 octobre en étaient dépourvus. 

Protéger, c’est une exigence. C’est là où des responsables israéliens ont failli le 7 octobre et cela a provoqué une brisure profonde dans la société. Protéger s’impose aujourd’hui plus que jamais. Entre chercher à protéger et chercher à se venger se situe une ligne de crête difficile pour les négociateurs.

Une fois cette ligne assurée, grâce à leurs compétences et leurs informations, ils savent, comme dit le Talmud, que sauver un homme, c’est sauver un monde. Je ne doute pas qu’ils feront tout pour sauver les otages survivants. Toute autre considération serait misérable…

Hermann Goering veuf trop tôt ?

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Hermann Goering au procès de Nuremberg, 1946 © NURNBERGER S.A./SIPA

Le chef nazi aurait-il pu être détourné du chemin qui le conduisait vers le pire par sa femme qui est décédée prématurément ? Quel peut être l’influence politique de l’époux ou de l’épouse d’un dirigeant au sein d’un couple? Le regard de Philippe Bilger.


Quand l’horreur absolue a eu lieu et que l’Histoire, avec le nazisme, et le communisme dans un autre registre, a été meurtrie à perpétuité, il est vain voire indécent de tenter de faire comme si les tragédies étaient réversibles. Je n’aurai pas cette impudence. Je voudrais seulement m’interroger sur une question qui m’a toujours intéressé : l’influence des femmes, des épouses sur certaines gloires ou malfaisances historiques. Il n’est pas un homme, même le moins dépendant qui soit, qui puisse se dire totalement détaché de l’influence de la personne avec laquelle il vit. Alors est-il permis de se demander si, en certaines périodes, l’horreur aurait pu ne pas détruire telle ou telle personnalité, si le destin ne l’avait pas privée trop tôt d’une sollicitude bienfaisante ?

À la lecture de l’excellente biographie d’Hermann Goering par François Kersaudy, je n’ai pu m’empêcher de me projeter dans une supputation rétrospective sur ce que serait devenu Hermann Goering s’il n’avait pas perdu en 1931 son épouse, une aristocrate suédoise rencontrée en 1920 à 27 ans, et épousée en 1923. Il est essentiel de noter qu’Hitler a été appelé au pouvoir en 1933, par le maréchal Hindenburg longtemps très réticent.

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Entre la baronne Carin Von Kantzow et Hermann Goering, ce fut un véritable coup de foudre. Il fut en totale adoration devant elle jusqu’à sa disparition prématurée. Elle ne cessa de lui rendre au centuple cet amour, tant elle affronta pour lui mille épreuves aussi bien dans les débuts de sa vie politique que sur un plan personnel. Malgré la fragilité de sa propre santé, elle fut infatigable, dévouée, efficace, entreprenante, suscitant l’estime et la considération de tous ceux qui la rencontraient, très écoutée par son mari qui percevait à quel point elle lui était nécessaire pour apaiser un tempérament peu ordinaire : héros aviateur lors de la Première Guerre mondiale, légende allemande puis jeune homme confronté aux difficultés de l’existence après sa démobilisation, avant sa rencontre avec Hitler et la fascination que ce dernier lui a inspirée. La mort de son épouse en 1931 a probablement libéré chez Hermann Goering – il s’est remarié en 1935 avec une actrice qui ne s’intéressait pas à la politique et ils ont eu une fille – des dispositions, des excès, des outrances, des ridicules, une conception vaniteuse et narcissique de l’existence et, le pire, une indifférence à l’égard de la morale qui l’a conduit, aux côtés d’Hitler, à valider, à justifier et à commettre les horreurs qu’on connaît.

Un deuil mortifère

Carin Goering avait une sorte d’admiration naïve pour Hitler qui faisait le galant homme avec elle et lui baisait la main mais beaucoup se sont demandé si, en raison de sa qualité humaine, elle n’aurait pas détourné son mari des ignominies nazies dont il a été un protagoniste essentiel. On n’en sait rien. Hermann Goering s’était mué en un tel clone de Hitler, sombrant dans un mimétisme délétère, qu’il n’est pas certain que la relative normalité de l’épouse aurait eu le moindre effet sur ses dérives criminelles ultérieures condamnées à Nuremberg. Même si pour les diplomates et les gouvernants étrangers, Hermann Goering a été perçu, dans la hiérarchie nazie, comme le plus accessible, familier et sincère. Il en a beaucoup joué.

Il me semble qu’on a le droit cependant de s’abandonner à cette approche hypothétique tant elle apporte un peu d’espérance fictionnelle dans un univers sans rémission. Je le fais d’autant plus volontiers que dans Wikipédia, largement inspiré par le savoir de François Kersaudy, on n’appréhende pas du tout ce point qui d’ailleurs n’aurait pas eu sa place dans une relation factuelle et historique.

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Autant je crois sur un plan général à l’influence même non directement sollicitée d’une épouse ou d’une compagne, autant me perturbent, dans notre monde démocratique où l’élection donne la seule légitimité, ces conseils officieux, ces interventions occultes, ces actions discrètes qui permettent de s’arroger une importance sans l’ombre d’un mandat. Je suis persuadé que pour certaines personnes de notre vie publique, des libertés se sont manifestées, et pas toujours pour le meilleur, quand les vigies tutélaires que sont parfois les femmes ont disparu. Elles n’étaient plus là pour faire barrage, entre l’être aimé et le réel, aux médiocres tentations et possibilités de dérives. C’est tout à fait autre chose que de se livrer à cette interrogation saisissante : Goering aurait-il pu être arrêté à temps ?

Droits TV du football français : un air d’effondrement

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© Unsplash

La fragmentation et le montant des offres pour visualiser la ligue 1 cette année poussent la plupart des consommateurs du ballon rond à se tourner vers le streaming illégal…


En plein cœur du mois d’août, les fans et supporters ont pu suivre ce week-end la reprise du championnat de football – à condition d’avoir consenti à un nouvel abonnement. Présentée comme le Netflix du sport, la plateforme britannique Dazn débarque. Pour la modique somme de 29,99 par mois, le téléspectateur peut retrouver les matches de Ligue 1. Et encore, pas tous, car BeIn Sports en conserve un sur les neuf affiches de chaque journée. Sans diffuser par ailleurs les Coupes d’Europe, restées sur Canal +. De quoi lasser un public qui se tourne vers le piratage.

Si vous avez compris quelque chose à la querelle des droits TV du football français, c’est qu’on vous l’a mal expliquée. Principale source de revenus des clubs professionnels (avec les revenus des transferts de joueurs), les montants que consentent les droits TV ont été au cœur d’un nouveau feuilleton estival. Cela fait désormais quarante ans que Canal a commencé à diffuser le championnat de France en 1984 mais aussi a proposé une nouvelle façon de filmer le jeu, le tout avec la touche « Canal ». Au fil des décennies, les dirigeants ont cherché à partager le gâteau avec d’autres diffuseurs. TPS, Orange… Tous s’y sont cassé les dents. BeIn Sports, émanation d’Al Jazeera arrivé en 2012, a failli donner le coup de grâce, mais c’était sans compter sur l’intervention de François Hollande, venu à la rescousse de la chaîne, qui a négocié la clémence du groupe auprès du groupe qatari. Depuis 1984, Canal + est le grand argentier du football français mais aussi et plus encore du cinéma français. Laisser perdre à la chaîne de Vincent Bolloré son produit phare, c’est menacer l’avenir du grand écran…

Les présidents de Ligue 1 dans une mare de sang

Au printemps 2018, c’est le drame. Le football français vit en pleine fièvre à la suite du transfert de Neymar au PSG l’année précédente. Les présidents des clubs de football se sentent en mesure de trouver de nouveaux diffuseurs et de dépasser le milliard d’euros. Dehors Canal +, place à l’Espagnol Mediapro et à son président Jaume Roures, qui s’engagent à débourser plus d’un milliard par an pour diffuser la Ligue 1 à partir de 2020. En plein crise du Covid, la chaîne espagnole apparaît (elle est baptisée pour l’occasion Téléfoot). Elle va rapidement s’inscrire dans la lignée des grands flops de l’audiovisuel français. Elle est proposée à un tarif équivalent à la chaîne Canal +, mais sans disposer de la moindre offre en matière de séries, de cinéma, de rugby, de Formule 1. Des matches de Ligue 1, seulement le week-end, dans des stades vides (on est en plein Covid). A l’automne, la mariée cesse de payer sa dot. En janvier 2021, Canal + est rappelé à la rescousse. Bolloré ricane, et glisse en off : « Je veux voir les présidents de L1 à genoux dans une mare de sang ».

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Depuis, entre la Ligue de football professionnel et Canal, les rancœurs sont trop profondes pour que le rabibochage soit possible. Canal + et BeIn Sports se battent même un temps au tribunal, non pas pour diffuser les matches, mais pour ne plus les diffuser ! Au printemps 2024, un nouvel appel d’offre s’annonce. Canal +, qui s’est recentré sur le championnat anglais, les Coupes d’Europe, le rugby, la F1, la moto, n’est plus dans la course. Ça ne se bouscule pas au portillon pour racheter les droits. La Ligue envisage de créer sa propre chaîne, l’hypothèse d’un écran noir au coup d’envoi de la nouvelle saison paraît de moins en moins farfelue. C’est finalement le groupe Dazn qui récupère le lot, officiellement pour 400 millions de droits, peut-être moins en regardant entre les lignes. Le mirage du milliard de 2018 est désormais un vieux rêve. Au même moment, le football anglais vend ses droits pour 2 milliards par an (sans compter l’exportation des droits aux chaines étrangères, qui en rapporte autant).

La Ligue 1 des cheveux gris

Pendant ce temps-là, le championnat perd de son attrait. Sur les Abribus des villes, Dazn affiche les vedettes de la Ligue 1 : Dante, quarante ans, Steve Mandanda, trente-neuf ans, Alexandre Lacazette, trente-trois ans… Avec le départ de sa vedette Kylian Mbappé, la compétition est devenue la Ligue des cheveux gris. C’est dans ce contexte déprimant que l’amateur de football doit débourser autour de 50 euros pour avoir une vue kaléidoscopique sur son sport favori, entre la Ligue 1, le championnat anglais, les compétitions européennes. Beaucoup ont trouvé la parade en faisant l’acquisition d’IPTV, petit boîtier miraculeux importé de Chine qui permet d’avoir accès à toutes les chaînes. Au bar des choses d’à côté, même chose : l’abonnement pro est passé à 200 euros, soit une inflation de 135%. Certains bars ont déjà annoncé qu’ils ne suivraient pas, ce coup-ci.

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Un dénouement équivalent à celui de 2020, avec un diffuseur qui ne paye plus et s’en va au bout de trois mois, n’est pas une vue de l’esprit. Les clubs, qui vivent depuis des années dans l’illusion du milliard, sont au bord du cataclysme financier. La part pour les petits, en bas de classement, sera maigrelette. Un club comme Bordeaux, locomotive historique du championnat, vient d’être relégué administrativement en troisième division. Philippe Seguin, amoureux du jeu mais las du football business, avait déclaré en 2006 : « J’espère qu’un jour tout cela s’effondrera. Que les gens n’iront plus au stade et que les audiences télé chuteront ». Nous n’en sommes peut-être plus très loin.

Bilan des émeutes urbaines de 2023 : le pire est-il devant nous ?

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Tag après les émeutes à Marseille, le 3 juillet 2023. SOPA Images/SIPA

Cet été, la « parenthèse enchantée » des JO ainsi que les scènes de violence outre-Manche ont fait oublier les émeutes de l’année dernière en France consécutives à la mort de Nahel Merzouk. Pourtant, le gouvernement tarde à tirer un vrai bilan de ces événements passés qui risquent de se reproduire à l’avenir si l’Etat ne prend pas de contremesures dès maintenant. Analyse.


Avec les émeutes au Royaume-Uni, nombreux sont ceux qui ont fait le lien avec les émeutes de l’été 2023. Or, une telle comparaison est inopérante. Les émeutiers français sont, pour plus de la moitié, mineurs et surtout n’ont aucune revendication politique, tandis que les émeutiers britanniques justifiaient leur action injustifiable par le choc migratoire. En effet, les 4 164 émeutiers français ont invoqué des motifs divers tels que « l’influence du groupe » (41%) la « curiosité » (29%) ou la « recherche d’adrénaline » (23%). Seulement, ces profils « d’émeutiers enfantins durement punis par la justice » constituent une communication gouvernementale masquant la réalité : le pire est à venir.

Vers des émeutes à caractère insurrectionnel ?

En France, les émeutes tendent de plus en plus vers une logique insurrectionnelle. La différence entre une émeute et une insurrection réside dans le fait que cette dernière est : (1) organisée autour d’un mode opératoire précis ; (2) contre une autorité explicitement nommée (un gouvernement, une administration) ; et (3) en cherchant à renverser cette autorité. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, une insurrection n’est pas liée à une idéologie ou à un projet politique précis, mais résulte souvent d’un fait de société perçu par les futurs participants comme un acte d’autorité abusive pratiqué par le pouvoir en place, comme des « violences policières » dans l’esprit des émeutiers.  

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Les émeutes urbaines françaises répondent de plus en plus aux codes de l’insurrection. La première vague d’émeutes en 2005 a mis en place un mode opératoire qui sera ensuite toujours appliqué (incendies de voitures, coupe-gorges contre la police dans les quartiers, etc.). Les émeutes de 2007 à Villiers-Le-Bel, moins connues, ont brisé un tabou : les émeutiers sont explicitement prêts à prendre la vie de policiers, puisque pour la première fois ils sont ciblés par des tirs d’armes à feu. Enfin, les émeutes de 2023, ont acté le renversement de l’autorité dans les quartiers. On peut de demander si la police a perdu la guerre des territoires face aux narco-trafiquants puisque même lorsqu’elle peut intervenir, son action n’est pas durable. En effet, après avoir contenu les émeutes, rien n’a structurellement changé dans les quartiers. Exemple emblématique, malgré la gestion des émeutes, l’année 2023 a battu tous les records de 2022 à Marseille : 47 décès sur fond de trafic de stupéfiants, (+42% par rapport à 2022) et 118 blessés, (+174%).

Le pire est devant nous

Si la réponse sécuritaire a assurément été une réussite au regard de l’ampleur et de l’intensité des émeutes de 2023 par rapport à 2005, la réponse judiciaire affiche des premiers résultats positifs. Cela tient en deux raisons. D’abord, la rapidité du jugement, car sur les 4 164 auteurs de violences mis en cause, 3 847 individus ont fait l’objet d’une réponse pénale, soit 92% de jugements, dont 60% en comparution immédiate. Ensuite, le prononcé de la peine, car près de 60 % des majeurs condamnés l’ont été à une peine d’emprisonnement ferme. Un taux bien supérieur au taux de prononcé d’une peine d’emprisonnement ferme par les tribunaux correctionnels, en moyenne à 38 % en 2022.

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Seulement, ce bilan judiciaire est en trompe l’œil. D’une part, il s’inscrit dans la dérive judiciaire actuelle où le prononcé de peine ne vaut pas son application. En effet, la durée moyenne des peines d’emprisonnement prononcées par les juges contre les émeutiers est de 8,9 mois. Il s’agit de peines où les condamnés n’iront pas en prison puisque bénéficiant automatiquement d’aménagements de peine (bracelets électroniques, semi-liberté ou placement extérieur), à la discrétion du juge d’application des peines. Ainsi, comment pouvons-nous vivre dans une société où des émeutiers peuvent dégrader une école sans aller en prison ?

D’autre part, ce bilan relève de la communication du Gouvernement. En insistant sur la jeunesse des émeutiers et leur primo-délinquance, il a donné une image erronée de leur profil, puisque ces caractéristiques ont surtout été constatées les premières semaines suivant les émeutes. Or, le travail d’enquête judiciaire se poursuit et concerne souvent des personnes connues des services de police. Ainsi, la surreprésentation des primo-délinquants parmi les personnes condamnées pourraient être partiellement relativisée à mesure que les enquêtes concernant les faits les plus graves aboutiront. Ainsi, s’il y a des profils plus expérimentés, alors le pire est à venir car il se pourrait que, comme pour le trafic de drogue, les jeunes émeutiers soient utilisés par des profils plus expérimentés pour constituer des galops d’essai.

Gérer les prochaines émeutes : s’y préparer et reconquérir

Si l’on ne reprend pas le contrôle des quartiers, la question n’est pas tant s’il y aura des émeutes, mais quand. Les narco-trafiquants tiennent de nombreux quartiers parmi les 1 515 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) regroupant 5 millions d’habitants. Ils assurent les fonctions régaliennes d’un État car ils financent par le trafic de drogue (3 milliards de chiffre d’affaires en 2023 selon l’OFDT), mais aussi par d’autres trafics (contrefaçons, armes, êtres humains, etc.), leurs propres dispositifs de sécurité qui leur permettent de décider de qui peut entrer ou non dans le quartier. Ainsi, tant que l’État sera impuissant pour casser ce modèle, les trafiquants pourront utiliser n’importe quel fait divers, tel qu’un refus d’obtempérer, pour favoriser l’embrasement des quartiers.

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Ainsi, il faut se préparer aux prochaines émeutes pour les utiliser comme motif pour reconquérir ces territoires. Or, Emmanuel Macron a commis la même erreur que François Hollande en 2012 sur les quartiers : il a manqué une opportunité pour afficher une volonté politique sans faille. L’ancien président n’avait pas répondu favorablement à l’appel d’élus socialistes et de droite demandant une intervention de l’armée pour restaurer l’ordre après l’explosion des règlements de compte. En refusant, il envoyait le message aux dealers que l’État ne serait pas prêt à tout contre eux. En 2023, Emmanuel Macron aurait pu profiter des émeutes pour déclencher l’état d’urgence territorialisé afin de désarmer les trafiquants via la saisie d’armes, de matériel incendiaire, etc. Désormais, deux priorités doivent être fixées. D’abord, se protéger des prochaines émeutes, en créant une force d’interposition capable de se projeter sur tout ou partie du territoire complémentaire aux forces de sécurité intérieures (FSI), par exemple en mobilisant la réserve opérationnelle. Ensuite, se préparer à la reconquête en décrétant un état d’urgence territorialisé comme en 2005, mais cette fois-ci à titre préventif. Seulement, est-ce que les Français sont prêts aux conséquences collatérales d’un tel programme ? Les habitants des quartiers et les Français ne veulent plus subir la tyrannie des gangs, mais aspirent à un profond changement pour bénéficier à nouveau de l’art de vivre à la française.

JO de Paris et plastique : Revers de la médaille pour des ONG

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Bouteille en plastique a usage unique, le 30 décembre, Gacé, France. RAPHAEL BLOCH/SIPA

Les militants écologiques sont-ils les meilleurs amis de la cause écologique? Il est permis d’en douter. Les associations environnementales ont condamné la distribution de bouteilles en plastique par Coca-Cola au cours des Jeux. Pourtant, la firme américaine s’est engagée à les recycler. D’ailleurs, le vrai problème n’est pas l’utilisation du plastique, matière incontournable, mais le fait que les Etats européens n’ont pas encore suffisamment organisé son recyclage. Tribune de Joseph Tayefeh, Secrétaire général du Syndicat de la plasturgie et des composites Plastalliance, auteur du livre Plastique bashing : L’intox ?


Il faut que tout change, pour que rien ne change, nous disait Alain Delon dans le Guépard (Il Gattopardo, Luchino Visconti, 1963). Mais c’est aussi une des leçons à retenir de ces Jeux Olympiques où les associations environnementalistes ont sorti leurs griffes pour « dénoncer » une mesure novatrice et écologique mise en place pendant ces Jeux. L’abandon de l’idéologie n’est pas pour maintenant. Mais qu’est-ce qui les a donc rendues si vertes de rage ? L’utilisation de bouteilles plastiques à usage unique par l’un des principaux sponsors de ces jeux, Coca-Cola.

Ainsi, le fait que sur 9 millions de boissons vendues au public, 6,4 millions proviendraient de bouteilles en plastique serait du « greenwashing » pur jus selon ces ONG. Et pourtant… Coca-Cola n’a pas distribué à cette occasion des bouteilles à des consommateurs ou touristes indélicats qui les auraient jetées dans la nature mais des gobelets réutilisables, consignés (si le client ne les ramène pas, il perd le montant de la consigne payée), gobelets en plastique soit dit en passant. S’il est vrai que des bouteilles plastiques à usage unique ont été utilisées pour remplir ces gobelets, ces bouteilles, qui représentent un gisement de déchets de grande qualité car très peu souillé, restent dans la main de Coca-Cola qui va les recycler pour une intégration dans de nouvelles bouteilles. Aucun risque de déchet dans la nature (n’est-ce pas, pour les vrais écologistes, le plus important ?) et un pas supplémentaire vers la réduction de l’utilisation des polymères plastiques dits « primaires » « ou vierges » au profit de matières « secondaires » ou recyclées. C’est aussi moins de pétrole car le recyclé se base sur des ressources déjà existantes. C’est même le geste circulaire parfait car nul besoin de faire appel à des poubelles de tri et des camions-bennes pour les ramasser et, peut-être, les recycler car tout est collecté sur place et sera recyclé pour une immense part.

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Pour le bilan carbone transport, on n’a pas vu mieux. Ce type de procédé circulaire pour un emballage totalement recyclable viendra par son recyclage diminuer (ou ne pas augmenter) un tant soit peu la taxe sur les emballages plastiques non recyclés payée par la France à l’UE. Médaille d’or pour la France qui est devenue en 2023 la 1ère contributrice de l’UE à cette taxe (près de 1,5 milliard d’euros) devant l’Allemagne qui produit pourtant deux fois plus de plastique que la France. C’est une nouvelle preuve que c’est non pas la production de plastique qui pose un problème mais l’incapacité de certains États à gérer correctement la fin de vie. Avec un taux de recyclage français des emballages plastiques de près de 23% quand la Slovaquie atteint les 60%, on comprend qu’il y a encore du travail à faire et c’est souvent le privé qui donne l’exemple en la matière. Les futurs et bénéfiques objectifs européens relatifs au recyclage des emballages plastiques et à l’incorporation de recyclé dans ces emballages doivent donner un coup de fouet à cette gestion heureuse des plastiques. L’UE qui bénéficie de cette taxe met ainsi tout en œuvre pour qu’elle puisse diminuer mais il semblerait à ce jour que l’effet escompté pour la France n’a pas encore eu lieu. Le refus du ministre démissionnaire Christophe Béchu de mettre en place une consigne nationale pour les bouteilles plastiques est un des exemples parmi d’autres alors que ce système a fait ses preuves là où il a été mis en place.

Le plastique: antidote au dopage

Les mêmes ONG ont trouvé également scandaleuse la demande du Comité des Jeux Olympiques et Paralympiques (COJOP)de distribuer gratuitement 4 millions de bouteilles en plastique aux athlètes et aux arbitres pendant les jeux. Selon un mémo de ce Comité :

« De nombreux comités olympiques et paralympiques, des fédérations internationales, ainsi que des athlètes de haut niveau, anciens et actuels, ont exprimé leur vive inquiétude si Paris 2024 n’offrait pas l’accès à des bouteilles scellées et individuelles garantissant toutes les conditions de sécurité requises. Or, en raison de la nature des opérations et des conditions spécifiques de sécurité alimentaire et physique, ces contenants ne peuvent être qu’en plastique.

« Nous recommandons aux équipes de Paris 2024 de faire quelques exceptions pour répondre aux besoins spécifiques de certaines exemptions et de certains athlètes, pour lesquels l’utilisation de bouteilles hermétiques reste une priorité pendant la période des jeux. Cette précaution vise à éviter les risques sanitaires liés à la contamination des boissons et garantit une plus grande intégrité des contrôles antidopage ».

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La bouteille en plastique est « le seul moyen d’assurer une sécurité alimentaire optimale et d’éviter les risques de « dopage par sabotage » grâce au bouchon scellé ». Ces arguments de bon sens n’ont visiblement pas convaincu nos très chères ONG dopées aux subventions et qui n’ont pas, factuellement, l’adhésion de la majorité des consommateurs. Malgré le plastique bashing ambiant en France, les chiffres fournis par l’Agence de la transition écologique (ADEME) elle-même en avril 2024 sont cruels pour celles et ceux qui annoncent la fin du plastique à usage unique (hausse de 3,3 % des emballages jetables en plastique entre 2018 et 2021, à comparer aux objectifs franco-français de réduction de 20 % en tonnage fixée pour 2025). Il est temps de changer le logiciel et, tel Coca-Cola ou d’autres acteurs, d’œuvrer non pas pour la décroissance, que sous-entend le slogan simpliste du « zéro déchet » mais pour le « zéro déchet abandonné ou non recyclé ». Ce n’est que de cette manière que la France pourra rattraper son retard et éviter la mise à l’amende.

Plastique Bashing : L'intox ? (Documents)

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En août, lis ce que te goûte (épisode 3)

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L'architecte Frank Lloyd Wright avec le mécène Solomon R. Guggenheim, et la baronne Hilla Rebay, devant la maquette du musée Guggenheim, New York, le 29 septembre 1945. AP/SIPA

Les vacances imposent-elles la vacance de l’esprit ? Autant profiter de ce répit estival pour moissonner les sillons de sa bibliothèque. Sous le soleil d’août, votre serviteur y a passé sa charrue. Lectures par les champs et par les grèves…  3e livraison :  « Plus snob, tu meurs ! » lire la 2e livraison.


Je confesse avoir trop longtemps gardé sous le coude cet essai paru en janvier dernier sous les auspices d’Exils, exigeante maison d’édition qui revendique hautement d’exister – je cite – « afin que la distance qui sépare chacun de lui-même, de l’autre et de la cité s’efface par les livres ».

Notre monde fut, sous son titre original Our Crowd, un best-seller à sa sortie outre-Atlantique, en 1968. S’y était attelé avec patience et passion le romancier et historien Stephen Birmingham (1929-2015), très féru d’ethnicité, particulièrement au sein de la upper class américaine. L’ouvrage est bientôt traduit par le regretté vicomte Pierre de Longuemar (1929-2018), ancien banquier de Paribas qui, détaché à Washington puis à Londres et donc parfaitement anglophone, entame, parvenu à l’âge de la retraite, une seconde carrière d’archiviste puis de traducteur : à ce passionné de généalogie élitaire l’on doit en outre la version française du livre que le fameux historien Robert O. Paxton a consacré à L’armée de Vichy, sous-titré Le corps des officiers français, 1940-1944.

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C’est donc cet aristocrate bien élevé qui, au soir de sa vie, se lance dans la traduction de The Crowd. Voilà donc exhumé sur le tard Notre monde – histoire des grandes familles juives de New-York. C’est à bon escient que la couverture de l’édition française prend soin de préciser qu’il s’agit d’un «récit » – et non d’un ouvrage à prétention scientifique. Si Notre monde n’est pas un livre de fiction, il n’en revêt pas moins le rythme et la saveur du roman historique : « Felix [Warburg] aimait les jolies choses – les belles femmes, la musique, les livres, la peinture, les chevaux, les voiliers, les vêtements, et (le moment venu) les automobiles […] Felix Warburg ne fut pas loin de renoncer à la réception des Dreyfus. […] Donc Felix y alla, quoiqu’avec réticence, et y rencontra Frieda Schiff, qui portait la robe rose pâle dans laquelle Zorn l’avait peinte […] Ce soir- là, Felix rentra chez lui, longtemps après minuit, et cogna à la porte de ses parents pour leur dire : « j’ai rencontré la fille que je vais épouser » ».  Un exemple entre cent de cette prose fluide et grâcieuse, légèrement collet-monté, mâtinée du même snobisme que notre mémorialiste prête si volontiers aux personnages qu’il dépeint.       

D’un bout à l’autre de ce fort copieux volume (400 pages serrées, en très petits caractères) se ressent la fascination de l’auteur pour ce milieu de parvenus israélites – ses élégances et ses préjugés, ses rituels domestiques et mondains, ses alliances politiques et matrimoniales, etc. – dont semblablement, à la Belle Epoque pour le faubourg Saint-Germain, Marcel Proust figure, toutes choses égales par ailleurs, le modèle indépassable.

Vous voulez tout savoir des ambitions, des rivalités, du standing des Sachs, Lehman, Schiff, Guggenheim, Seligman, Goldman, familles d’ancienne souche Allemande ou Suisse, parties de rien (colporteurs, marchands, courtiers…) pour devenir, l’océan franchi et fortune faite, les fondateurs et opulents magnats de Wall Street ? Alors plongez-vous dans cette nébuleuse où la description des mœurs et des usages le dispute aux potins, la saga des multimilliardaires et de leurs clans s’abreuvant aux péripéties de la politique et de l’économie.  

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Vous voulez tout savoir sur les frères Seligman ? Sur Joseph qui « âgé de 17 ans, monta dans un charriot tiré par des chevaux, en compagnie de huit autres garçons de Baiersdorf […] acheta un billet sur le shooner Telegraph […] en troisième classe, réservée aux émigrants », ouvrit à Lancaster une première adresse commerciale en 1841 avec ses frères William et James, fit bientôt venir toute sa famille aux Etats-Unis, laquelle devint propriétaire de magasins à succursales multiples, avant d’être, dès 1852, « l’un des principaux acteurs du marché de l’or » et de fonder l’une des premières banques du pays ?  Tout savoir sur les Guggenheim qui « réussissaient plutôt bien » à Philadelphie, Meyer Guggenheim vendant « pour 150 000 dollars sa société de produits de nettoyage de fourneaux et de lessives » pour « se diversifier d’épices et d’herbes, de dentelles suisses et de broderies » ? Sur « la bataille que se livrèrent les Guggenheim et les Lewinsohn pour prendre le contrôle de l’industrie du cuivre […] bonne blague, s’il faut en croire Birmingham, si on considère tout l’agrément que les belligérants tirèrent par la suite de leurs fortunes respectives » ?  Tout sur les coteries de la haute société new-yorkaise ?

« Si la société des « gentils » aimait jeter de la poudre aux yeux, le monde juif, pour sa part, préférait passer inaperçu », apprend-on. Performance difficile, comme on l’imagine, compte tenu de l’éminente position prise par les acteurs de ce temps-là. Son atmosphère nous est ici rendue avec un certain chic : « le prestige, l’élégance, le sens de la splendeur, y compris au plan international, firent leur apparition dans la société juive de New-York en la personne d’Otto Kahn ».  C’est par cette phrase que s’ouvre par exemple le chapitre 39, carrément intitulé : « Je joins mon chèque de 2 000 000 dollars », et dont les pages décrivent les codes de l’opéra dans la société américaine à l’orée du XXᵉ siècle, au moment de la naissance du Met. Tout est du même acabit – un peu lassant à la longue, avouons-le…

Outre l’arbre généalogique liminaire qui permet de s’y retrouver dans l’écheveau de ces dynasties de haute volée – des Kuhn, Loeb &Co à Goldman, Sachs & Co et j’en passe – le volume s’agrémente de quelques illustrations en noir et blanc – portraits à l’huile, clichés photographiques d’époque, ponctuations propres à restituer cet air du temps de l’opulence corsetée. Ainsi, de Jacob Schiff : « En tant que grand financier des chemins de fer américains, les conditions extravagances dans lesquelles il voyageait ne le tourmentait pas davantage que s’il avait traversé son salon ».            

Leur monde, s’il l’a été jamais, n’est décidément plus du tout le nôtre.

D.R

Stephen Birmingham, Notre monde. Histoire des grandes familles juives de New-York, Exils, 2024, 406pp., 29,00€

Une virilité bien française

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Romy Schneider et Alain Delon, dans "La piscine", 1968 © NANA PRODUCTIONS/SIPA

L’acteur incarnait une époque où le cinéma français s’exportait dans le monde entier et n’avait pas besoin de subventions pour exister. Aujourd’hui, à l’époque de la « non-binarité », il représente un idéal masculin – séducteur et viril – malheureusement révolu. Hommage de Philippe David.


Le clan des Siciliens est désormais reconstitué puisqu’Alain Delon a rejoint Jean Gabin et Lino Ventura au paradis des stars de cinéma. Mais plus qu’Alain Delon, c’est une époque bénie du cinéma français et de la culture française qui est en train de s’achever et qui ne tient plus désormais que peu ou prou en trois noms : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve et Pierre Richard. Une époque bénie où le cinéma français produisait des bons films, des très bons films et des chefs-d’œuvre, époque malheureusement bel et bien révolue.

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Une époque où les comédies populaires ou les films policiers faisaient se déplacer dans les salles obscures les spectateurs par millions. Il est vrai qu’aller voir Alain Delon et Romy Schneider quasi nus dans La Piscine, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo en truands des années folles dans Borsalino ou encore Alain Delon, Anthony Quinn et Claudia Cardinale dans le film de guerre Les Centurions était autrement plus attirant qu’aller voir aujourd’hui une comédie sociale dans laquelle un homme de plus de 50 ans, chômeur de longue durée, passe ses journées à regarder son hamster tourner dans sa roue tout en se plaignant des méfaits de la société capitaliste. Une époque où le cinéma français s’exportait dans le monde entier – la presse des cinq continents a parlé de la disparition d’Alain Delon – et vivait sur ses entrées en salle et pas sur les subventions payées par les films qui marchent.

Masculinité ombrageuse ou virilité classieuse

Une époque où les acteurs étaient des hommes, des vrais, et les actrices des femmes, des vraies également. Le tweet de Libération annonçant la mort de l’acteur est d’ailleurs un modèle de wokisme assumé puisqu’il le qualifie de « symbole d’une masculinité ombrageuse ». Il est vrai que, quand on avait la plastique d’Alain Delon et qu’on avait séduit certaines femmes parmi les plus belles du monde, c’était grâce à cette masculinité, mélange de virilité, de charisme, de puissance physique. Auriez-vous imaginé Alain Delon jouer le rôle d’un personnage non binaire se faisant appeler Rocco le matin et Georgette le soir ? Non car Alain Delon incarnait cette virilité des acteurs de cette époque, étreignant les femmes dans ses bras et toujours prêt à dégainer un flingue, qu’il soit flic ou truand. Une virilité matinée de classe, ses tenues vestimentaires étant toujours parfaites.

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La mort d’Alain Delon a également permis à des charognards de se déchainer sur les réseaux sociaux, s’en prenant à cet homme de droite,  ancien combattant en Indochine, ami de Jean-Marie Le Pen, partisan de la peine de mort et contre le mariage pour tous qui cumulait toutes les tares pour certains qui n’ont pas pu retenir leur bile alors que son corps était encore chaud. Des personnes souvent issues du néant et qui y sont déjà retournées, dont la France ne connait pas le nom pour la plupart, alors que le nom d’Alain Delon est connu dans le monde entier et le sera encore dans cent ans comme Charlie Chaplin ou John Wayne.

Alain Delon représentait la France, celle qu’on aimait tant car, dans le cinéma français comme dans tant d’autres domaines, c’était bien mieux avant. Et si vous pouviez, Monsieur Delon, dire à Jean Gabin, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Louis de Funès et les autres combien ils nous manquent, ce serait, après vos films, le plus beau cadeau que vous puissiez nous faire.

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