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Ils ont pissé dans le Styx

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La profanation de la nécropole militaire Notre-Dame-de-Lorette aura donné ces jours-ci un écho plus large que prévu à la parution du rapport de la mission parlementaire sur la lutte contre les violations de sépultures conduite par André Flajolet et Jean-Frédéric Poisson[1. C’est drôle, dès qu’un problème se pose, on découvre qu’une commission parlementaire est en train de se pencher dessus… Qui s’occupe de mon découvert bancaire ?]. Les deux députés nous apprennent qu’ »il y a environ un acte de violation de sépulture à peu près tous les trois jours en France ». Sur cent profanations annuelles ces cinq dernières années, dix sont à caractère islamophobe et antisémite, dix autres sont le fruit du fan club de Marilyn Manson, métallo la semaine et révérend de l’Eglise satanique de San Francisco le dimanche. Quant aux quatre-vingts autres, elles sont l’œuvre de profanateurs aussi barges qu’alcoolisés. Le pack de Kro aura donc plus fait pour la propagation des violations de sépultures ces dernières années que la haine de Moïse, de Mahomet et de Jésus réunis.

Tout indique, pour l’heure, que la profanation de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette est un acte d’islamophobie teinté d’un soupçon d’antisémitisme – tout le monde est servi. C’est un problème, mais au fond ce n’est pas le problème. Dès lors que 80 % des profanations sont commises au petit bonheur la chance par des crétins pas trop regardants sur la confession des morts dont ils saccagent la stèle ou attentent au cadavre, c’est la profanation en tant que telle qui devrait nous inquiéter.

Or, sans souffrir aucune exception, les journaux ont concentré leurs titres et leurs analyses ces derniers jours sur le caractère « musulman et juif » des tombes, tandis que le président de la République se fendait d’un communiqué dénonçant « le racisme le plus inadmissible qui soit ».

Certes, c’est devenu un réflexe de ressortir de sa pochette surprise idéologique son bréviaire d’antiraciste militant pour expliquer les choses : racisme anti-musulman, anti-juif, anti-chrétien. C’est au choix. Ah ! Le mort n’avait pas de signes confessionnels sur sa tombe ? Qu’à cela ne tienne, j’ai dans ma panoplie un petit racisme anti-laïque qui n’a pas trop servi ces temps-ci. Je vous l’emballe ou c’est pour consommer tout de suite ?

Ici, le mot « racisme » sert d’emballage médiatique à des actes dont les ressorts sont d’une nature beaucoup plus complexe et, semble-t-il, inquiétante.

Expliquer une profanation par le racisme, c’est passer à côté de la réalité. Si jamais l’on s’en tenait d’ailleurs aux motivations des profanateurs pour expliquer le phénomène dans sa globalité, les statistiques de la gendarmerie nous obligeraient à en déduire que la France souffre plus d’un problème de gamins[2. 80 % des interpellés sur ce genre d’affaires ont moins de 18 ans.] un peu bourrés qui vont s’encanailler au Père Lachaise que de satanisme, d’islamophobie ou d’antisémitisme. Certes, c’est moins vendeur. Mais, en vérité, on ne peut jamais rendre compte d’un crime uniquement par son mobile. Prenez, par exemple, un crime passionnel : si vous vous en tenez aux motivations du meurtrier, vous n’avez rien d’autre qu’une belle histoire d’amour… L’explication éclipse l’acte.

Hormis les atteintes à l’intégrité des cadavres[3. Huit affaires élucidées et jugées en moyenne par an concernent des atteintes physiques sur les cadavres.], en quoi consiste une profanation ? À dégrader une pierre tombale de diverses manières (destruction, renversement, inscription, déjections, etc.). Si cette dégradation n’était que physique, le mal serait bénin : l’intervention d’un marbrier ou d’un employé du cimetière suffirait à la réparer. Or, une profanation ne tient jamais dans les formes qu’elle revêt, mais essentiellement dans sa portée symbolique.

La fonction symbolique d’une pierre tombale ou d’une stèle est double[4. Les anthropologues comparatistes me pardonneront, mais je parle des cimetières tels qu’on les trouve aujourd’hui en France. Non pas de l’Inde ni de Haïti, et encore moins des cimetières français dans une dizaine d’années, lorsqu’à l’inhumation traditionnelle aura succédé la crémation.]. Elle est d’abord un mémorial : elle donne à lire aux vivants le nom des défunts. Par-delà la mort subsiste l’humanité d’un patronyme suivi de deux dates, résumant à eux seuls le fil tenu de toute une existence[5. L’énumération systématique des noms est la principale activité humaine face à la mort. Litanie des saints ou littérature : la mortalité nous appelle à nous raccrocher à ce qui reste. Qu’on relise le Barrès des Déracinés et l’Aragon du Conscrit des cent villages : « J’emmène avec moi pour bagage / Cent villages sans lien sinon / L’ancienne antienne de leurs noms / L’odorante fleur du langage / Adieu Forléans, Marimbault / Vallore-Ville, Volmérange / Avize, Avoine / Vallerange. »]. Face à la mortalité, le nom gravé dans la pierre est non pas le meilleur gage d’immortalité, mais le moyen le plus simple que l’homme ait jamais trouvé pour que son existence excède sa propre mort. Première chose donc, une pierre tombale est moins l’affaire d’un marbrier que celle du sens et de la valeur que l’on accorde à la vie humaine. La deuxième fonction symbolique d’une pierre tombale est de marquer la distinction radicale entre la mort et la vie.

Pour les anthropologues, cette distinction n’est pas anodine : elle est l’une des étapes les plus cruciales du processus d’hominisation. On a longtemps pensé que les rites funéraires étaient le propre d’Homo sapiens, qui les aurait inventés 30 000 ans avant notre ère au Paléolithique supérieur. Or, certaines découvertes archéologiques (Qafzeh en Israël, La Ferrassie en Dordogne, Techik-Tach en Ouzbékistan ou Grimaldi en Italie) repoussent les premiers comportements funéraires beaucoup plus loin dans l’histoire. La découverte à Burgos en Espagne de 3000 fossiles humains atteste de comportements funéraires chez Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun à Homo sapiens et à Homo neandertalensis. Il y a 350 000 ans, les pithécanthropes se livraient à des rituels mortuaires. La mise en scène de la différenciation entre la mort et la vie est donc un comportement typique de l’espèce : elle naît chez les préhominiens et s’institutionnalise chez Homo sapiens.

Marquer la différence symbolique entre le monde des vivants et le monde des morts : voilà ce qui pourrait constituer le propre de l’homme. On peut relire à cette aune-là l’Antigone de Sophocle. On présente souvent ce texte fondateur de la littérature occidentale comme l’illustration du conflit entre légitimité et légalité. Il y a certainement autre chose à y lire : si Antigone brave l’édit de Créon, c’est pour répandre « un fin voile de poussière sèche » sur le cadavre de Polynice que Créon avait ordonné de maintenir nu et exempt du moindre grain de sable que le vent viendrait y déposer. Créon mène une lutte symbolique : accepter que de la poussière se dépose sur le corps de Polynice, c’est admettre qu’il y a une différence entre son cadavre et le monde des vivants – or cette distinction est réservée aux hommes. Créon entend déshumaniser Polynice.

Quant à Antigone, le coryphée nous dit qu’elle a agi au nom d’une « loi divine ». Il ne faut pas entendre ici ce terme comme la loi édictée par une transcendance, mais bien comme une « loi transcendantale », c’est-à-dire comme une condition de possibilité de l’humanité elle-même. Qui ne marque pas la différence entre la mort et la vie n’est pas digne d’être appelé un homme, nous dit Sophocle. Après lui, les grands récits humains mettant en scène cette distinction radicale ne manquent pas et notre imaginaire collectif est marqué tout aussi bien par le cours du Styx que par la pierre roulée du Tombeau. Pour reprendre la thèse que formule René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, ces mythes imprègnent notre imaginaire non par leur inventivité littéraire mais par la vérité anthropologique qu’ils recèlent : l’humanité naît au cimetière – Sophocle et Coppens disent, en fin de compte, la même chose.

Quel est le rapport avec les profanateurs qui sévissent cent cinquante fois par an dans les cimetières français ? Ils destituent un ordre symbolique présent aussi bien dans le processus d’hominisation de notre espèce depuis plus de quatre cent mille ans que dans le système de représentation de nos civilisations humaines.

Les profanateurs ne sont pas seulement déconnectés des références qui mettent en scène la distinction entre la mort et la vie dans toutes les cultures et toutes les religions humaines. Ce n’est pas simplement l’éthique ou la morale religieuse qui leur manque : leur cas est plus grave. Lire Sophocle, maîtriser les subtilités de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, croire en un Arrière-monde ou connaître la différence entre le Paléolithique et le Néolithique ne sont pas requis chez un être humain : intuitivement il sait, comme ses très lointains ancêtres pithécanthropes, la ligne de partage entre la mort et la vie. Les profanateurs ont rompu en visière avec la civilisation, c’est-à-dire, dans le sens français, avec l’idée même d’humanité. Des racistes, de sombres crétins alcoolisés, des fans de Marilyn Manson ou des gamins qui jouent Lara Croft contre Antigone : ils peuvent être bien tout cela à la fois. Mais ce qu’ils sont, avant tout, dans l’ordre symbolique, ce sont des criminels contre l’humanité.

La Mort

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On vous dit tout, on vous cache rien

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Pour les petits curieux qui veulent savoir ce que font les Causeurs en dehors de leurs heures de travail, un (fort agréable) début de réponse se trouve ici. Et surtout n’en profitez pas pour flâner un peu partout sur le blog de Didier Goux, rentrez tout de suite à la maison !

J’aime mon pays, mais…

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J’ai abandonné depuis longtemps mes rêveries chevènementistes – en vrai, Chevènement himself m’y encouragea brutalement en les reniant lui-même avant moi et, en plus, devant moi. Plus précisément, en nous expliquant à la Mutualité, entre la présidentielle et les législatives de 2002, que nous n’étions plus les joyeux lutins qui avaient renvoyé Jospin à la niche au premier tour, mais des degauches respectables, dont l’ultima ratio était de sauver le siège de député du 11e arrondissement de Georges Sarre. Il encourut pour cela une sévère mise au point d’Elisabeth Lévy qui lui rappela, devant 2000 témoins, dont une grosse moitié l’applaudit à tout rompre, les termes initiaux de notre contrat de mariage. Et croyez-moi, quand Elisabeth se sent trahie, mieux vaut ne pas être l’unique objet de son ressentiment, car les mots pour le dire lui viennent aisément.

Bon tout ça pour vous expliquer que, contrairement par exemple à mon meilleur ami (Basile de Koch, à l’heure où je vous parle et depuis 15 ans) et à la plupart de mes proches, je ne suis pas souverainiste, ni même un authentique patriote. Pour tout dire, je ne me sens pas toujours français. Peut-être tout d’abord parce que je n’ai pas toujours été français, ayant été naturalisé à l’âge de 10 ans (je me souviens encore en train de hurler à mes copains, photocopie en main : « Ça y est, j’ai été nationalisé ! »). Avant ça j’étais italien, sans jamais avoir foutu les pieds en Italie. En fait, j’étais un petit juif égyptien foutu à la porte du pays où étaient nés tous ses aïeux depuis au moins des siècles, à cause d’histoires compliquées entre juifs et arabes dont vous avez sans doute entendu parler. Italien, juif, égyptien, en 1965, ça faisait un peu beaucoup pour mes petits camarades de CP de l’école Joliot-Curie d’Ivry-sur-Seine, alors fort peu cosmopolite, qui eurent donc vite fait de me rebaptiser « l’Américain ». Le surnom me resta assez longtemps, très exactement jusqu’à la troisième, où je devins, et pour de longues années, « Max », à la suite d’un exposé – que je jugerai, avec le recul, pour le moins unilatéral – en cours d’histoire à la gloire de Maximilien Robespierre, du Comité de Salut Public et de la Terreur.

De fait, comme quelques dizaines de millions d’humains de par le monde, mon attachement viscéral à la France fut d’abord engendré par l’aventure tragique et christique des suppliciés de Thermidor. Aujourd’hui encore, j’ai tendance à penser (au grand dam de mon amie Elisabeth) que les aristocrates déclassés Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas eurent raison dans leur erreur, leur horreur, leur Terreur. Entre nous, c’est quand même la dernière fois que ce pays a été gouverné par des honnêtes gens, plaçant, tels Louis XI, Henri IV ou Louis XIV, (et aussi Winston Churchill, Fidel Castro ou Ariel Sharon) l’intérêt supérieur de leur patrie au-dessus de toute autre considération, notamment politique.

N’empêche, avec les années, je me suis rendu compte, que mon patriotisme était souvent superficiel, pour ne pas dire schizophrène. La musique, la littérature, le cinéma que j’aimais venaient tous d’Amérique. Et pour ne rien vous cacher, je préférais toujours un cheeseburger arrosé de coca et suivi d’un carrot-cake chez Joe Allen à toute autre forme de déjeuner. Ajoutez à cela une pointe de désillusion sur la Révolution française. Comme je suis snob, elle ne vient pas, comme tout le monde, de la lecture de François Furet, qui reste pour moi, un remake marxophobe d’Albert Soboul, le sérieux en plus et la verve en moins. Non, finalement, c’est plutôt la découverte du martyre d’André Chénier qui m’a décillé. Et cette phrase de Kleber Haedens, dans Une introduction à la littérature française que je cite de mémoire, qui explique que Jean-Jacques Rousseau sème des pâquerettes et récolte des têtes.

Une fois brisé le tabou robespierriste, les autres verrous sautent sans difficulté majeure. Même pas besoin de savoir que c’est la Chambre issue du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, ni d’avoir lu les Récits de la Kolyma. On sait d’avance qu’il y a un loup dans l’Histoire.

Donc, mon patriotisme a cessé depuis bien longtemps d’être gothique flamboyant. En 1963, Garaudy et Aragon, pour faire pièce aux canons du réalisme socialiste de Jdanov, avaient hasardé l’heureuse formule : « Pour un réalisme sans rivages ». Mon patriotisme est de cette race-là. Il s’est, dirons-nous pour le fun, « métissé ». En fouillant bien on y trouvera des traces :

– d’occidentalisme primaire (mais version XXL, de Valparaiso à Tokyo, en passant bien sûr par Jérusalem, on n’est pas des pédés) ;

– de cynisme : j’ai bien sûr fait campagne pour le non au référendum sur la Constitution européenne, mais en vrai je m’intéressais beaucoup plus au non qu’à la Constitution, sur laquelle je n’ai toujours pas la moindre opinion ;

– de populisme : une nation, c’est aimable quand il y a un peuple dedans. Le plus simple pour me faire comprendre sera de paraphraser Marx qui explique que ce qui fait une classe sociale, ce n’est pas bêtement sa place dans le processus de production, mais la conscience qu’elle a d’être une classe. Ce qui a fait, ne fait plus et pourra, si Dieu veut, refaire le peuple français, c’est sa conscience d’unicité, d’historicité et d’universalité. Pour dire les choses plus simplement, on est français quand on vibre pour Jeanne d’Arc, La Fontaine, Poussin, la Grande armée, Dumas ou Gainsbourg – et, bien sûr, pour le « souvenir du sacre de Reims et le récit de la fête de la Fédération[1. « Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Marc Bloch.] ». Ceux qui pensent que onze décérébrés en bleu beuglant autour d’une coupe en ferraille peuvent y suffire sont des ennemis du peuple et seront, espérons-le, punis comme tels ;

– d’élitisme, parce que ce mouvement ne peut plus venir d’en bas. Le peuple ne s’auto-réparera pas tout seul, tel R2D2. La classe ouvrière et la paysannerie ont disparu en tant que classes, exterminées respectivement par la gauche et la droite en qui elles plaçaient leur confiance. Leur histoire, leur tradition, et leur rôle structurant dans notre identité ont disparu avec elles. C’est triste et c’est tant mieux, tout est à refaire, avec une vague idée de ce qu’il ne faut plus faire. Le sursaut, s’il vient, ne pourra venir que d’une poignée d’intellos « dilettantes et fanatiques[2. De mémoire, c’est ainsi que Gaston Gallimard décrivait, fort joliment, les fondateurs de la NRF.] », qui autour d’un verre de Chablis ou d’Amontillado, se diront que ce serait quand même dommage de faire une croix sur ce pays, parce qu’après tout on l’aime bien, malgré Cauet, Télérama ou l’élection de l’analphabète Simone Veil à l’Académie.

Et enfin il va de soi que tout cela requiert une bonne dose d’optimisme. Mais à quoi ça sert d’être français, si on ne croit pas aux miracles ?

L'étrange défaite

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Alors, ça vient ces émeutes ?

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Nos jeunes sont des branleurs. Malgré les appels à peine subliminaux à l’émeute lancés par Le Monde, Libération et quelques dirigeants socialistes qui espéraient se refaire une santé sur le dos des manifestants grecs, nos-étudiants-et-lycéens-en-lutte (et avec de bonnes raisons de l’être même si ce ne sont généralement pas celles qu’ils choisissent) ont refusé d’égayer nos fêtes de fin d’année en nous offrant un remake hexagonal de la révolte grecque – et de celle de nos banlieues qui, maintenant que le temps a fait son effet et que les Grecs ont arraché le titre aux Français, paraît un peu pâlotte. En début de semaine, j’en ai même entendu un, un de nos jeunes en colère à nous, expliquer, probablement sur France Inter (impossible à retrouver sauf à me payer une demi-journée d’archéologie radiophonique), qu’on ne risquait guère de voir le mouvement anti-Darcos dégénérer en tragédie grecque (c’est juste pour faire un bon mot et aussi parce que je ne trouve pas le bon mot). Plutôt honnête, le jeune homme a expliqué, après avoir entendu des témoignages, saisissants du reste, de Grecs de toutes générations sur la dureté de leur condition, qu’on n’en était pas là en France. Encore un qui gâche le métier. S’il est à l’Unef, c’est-à-dire au PS, il a dû se faire engueuler sévère. La lucidité n’était pas au programme, on te l’avait pas dit, petit ?

« Ici, c’est pire, ou ça le sera bientôt. » C’est la ligne que le parti des bonnes consciences a essayé de faire prévaloir en fin de semaine. Il est vrai qu’au bout de quatre jours d’affrontements chez nos amis les Grecs, et alors que des dizaines de témoignages effarants avaient été diffusés, on ne savait plus très bien quoi raconter. « Après la Grèce, la France peut-elle s’enflammer ? », s’interrogeait Libé, vendredi, avec, en « une », la photo plein pot d’une manifestante bordelaise. Vous l’aurez compris, la véritable question était : la France doit-elle s’enflammer ? Et bien entendu, la réponse était comprise dans la question. L’après-midi, Le Monde jouait sur le même registre, avec le ton calme qui sied aux institutions honorables : « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude », annonçait-il en première page.

On me dira que nos deux estimables quotidiens se sont contentés de faire écho aux préoccupations de l’ensemble de la classe politique – on se demande que fait le CRAN. Ben voyons ! Dans son éditorial, Le Monde légitimait par avance la montée aux extrêmes si elle devait avoir lieu. Non seulement les raisons de désespérer ne manquent pas, expliquait-il en substance mais en outre, « il ne reste plus guère d’écrans protecteurs et de corps intermédiaires ». Pas même une victime à sacrifier à la foule en colère puisque « l’hyper-présidence de Nicolas Sarkozy a fait disparaître le gouvernement et son chef, fusibles commodes depuis un demi-siècle ». Bref, livré sans défense au capitalisme le plus dégueulasse, le peuple ne peut même plus se défouler en coupant quelques têtes. Retenez-le ou il fait un malheur ! Et l’éditorialiste de conclure : « La France n’est pas la Grèce. Mais. »

À Libé, on a tiré sur la même ficelle. « La France a le profil grec », écrivait Didier Pourquery après avoir pareillement expliqué qu’il serait bien étonnant (décevant ?) que l’agitation grecque ne s’exporte pas. En prime, nous avons eu droit aux péroraisons de l’inénarrable sociologue de service (je vous épargne son nom, inutile de le retenir ou alors, allez le chercher vous-mêmes !). Au journaliste qui craignait qu’en période de chômage la résignation ne l’emporte, elle a fait cette réponse magnifique : « Il peut y avoir une explosion. Nous sommes sur une poudrière. Une étincelle peut s’enflammer, plus qu’en 2005. » Allez les p’tits gars, ne laissez pas la flamme s’éteindre !

Certes, nos deux journaux n’ont pas tout inventé. Les politiques de tous bords n’ont cessé de proclamer leur inquiétude. Seulement, du côté de la gauche, cette inquiétude ne m’a semblé ni parfaitement désintéressée, ni parfaitement honnête. Quand Laurent Fabius déclare sur Europe 1 (cité par Le Monde) que « ce qu’on voit en Grèce n’est pas du tout, malheureusement, hors du champ de ce qui peut arriver en France », qu’il en remet une compresse sur « la dépression économique et la désespérance sociale », pour conclure en fustigeant « un gouvernement qui, vis-à-vis de la jeunesse ne montre pas de compréhension », quand Julien Dray, jeunologue éternel, proclame que « le syndrome grec menace l’ensemble des pays », je ne sais pas pourquoi mais j’entends autant de gourmandise que d’inquiétude. C’est sous couvert du même genre d’inquiétude qu’en mai 2007, Ségolène Royal avait promis de la casse si Nicolas Sarkozy était élu.

Bref, la gauche s’inquiète mais en se frottant les mains – encore que beaucoup doivent réellement flipper en se demandant si ce ne sont pas les copains de la maison d’à côté qui rafleront la mise au cas où la prophétie répétée en boucle se révèlerait auto-réalisatrice. Quoi qu’il en soit, il est bien plus rigolo de flatter la jeunesse dans le sens du poil victimaire que de combattre sur le fond les projets insensés de monsieur Darcos. Il est vrai qu’à gauche, ce que Darcos fait, beaucoup l’avaient rêvé. Il prétend faire de l’histoire une matière optionnelle ? Il a raison, l’histoire c’est sale. Il pense que pour être prof de français, il est plus important de « connaître l’institution scolaire » (nouvelle épreuve envisagée pour le Capes) que de comprendre quelque chose à la littérature ? Il a enfin compris que la littérature ne pouvait engendrer que d’affreuses discriminations. Bon, je caricature, mais on en est à peu près là. Sauf que toutes ces questions de savoir et de culture, ça prend la tête. Alors la gauche, au moins unie dans la démagogie, préfère ânonner, pour l’édification des jeunes et des moins jeunes : « Vous êtes pauvres ? C’est la faute au gouvernement. » Puisqu’on a toujours raison de se révolter.

Et pourtant, cette mayonnaise-là n’a pas pris. Reste à savoir pourquoi. J’hasarderai une hypothèse : ça n’a pas pris parce que la télé n’a pas joué le jeu. Un coup d’œil sur les sommaires des « 20 heures » de la semaine de France 2 et TF1 montre en effet que, passés les deux premiers jours, la Grèce était traitée en quelques secondes, en fin de journal, quand elle n’était pas purement et simplement absente. Il faut dire qu’entre les foyers privés d’électricité et le bébé perdu-retrouvé, on avait peu de temps pour les broutilles. En tout cas, sauf erreur de ma part, nos grandes chaînes n’ont pas jugé nécessaire d’inviter un dirigeant-lycéen à expliquer que la Grèce ce n’était rien à côté de ce qu’on allait voir en France. D’ailleurs, elles n’ont pas vraiment mis le paquet sur les mouvements lycéens. Du coup, la question reste entière. Il serait intéressant de comprendre les raisons de cette abstinence, curieuse quand on se rappelle l’enthousiasme avec lequel les mêmes chaînes avaient couvert le CPE. Certains verront là, une fois de plus, la main invisible de Sarkozy. Il est vrai que l’actuel président a sinon encouragé du moins suivi avec un grand intérêt les manifestations qui ont abouti à la chute de son rival. On ne saurait totalement exclure que Patrick de Carolis et Martin Bouygues aient cherché, l’un à éviter d’énerver encore plus le chef de l’Etat, l’autre à lui faire plaisir. J’aurais plutôt tendance à chercher l’explication de cette réserve du côté de la « bourse aux émotions », définition que Peter Sloterdijk donne des médias. Pour faire court, les émeutes, c’était pas le mood du moment. Autrement dit, si la télévision n’a pas rallié le chœur des vierges plus ou moins faussement effarouchées, c’est pour de mauvaises raisons.

N’empêche que Lolo Ferrari, David Pujadas et surtout leurs patrons respectifs ont sauvé nos fêtes de fin d’année. Merci à eux. Quant aux autres, qu’ils ne s’impatientent pas. La jeunesse finira par les entendre.

NB. Je sais, le titre, j’ai déjà fait le coup. Mais justement, eux aussi, ils l’ont déjà fait.

Bartholomé Dantony

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Le navigateur Bartholomé Dantony vécut dans l’ombre de Christophe Colomb qui le priva d’exercer une carrière d’explorateur à sa mesure. « Il est génois, moi je suis gêné », avait coutume de répéter le plus malchanceux navigateur de l’histoire humaine. Quand Colomb s’embarqua en août 1492 à bord de la Santa Maria pour ouvrir la route occidentale des Indes, Bartholomé Dantony renfloua La Relance, une caravelle française, afin d’ouvrir la route orientale. L’idée aurait pu s’avérer excellente si le frêle esquif ne s’était pas échoué au large d’Izmir, obligeant Dantony à accomplir le reste du trajet à pied. Las, les Ottomans le firent prisonnier et ce n’est qu’en 1507 qu’il parvint aux Indes. Nous ne pouvons malheureusement en dire davantage sur Bartholomé Dantony : les sources manquent et se bornent à cet unique tableau dont nous ignorons l’auteur. Quant à l’historiographie, elle se limite à un article écrit en 1971 dans le numéro 567 de L’Indicateur Bertrand.

Anonyme, Bartholomé Dantony. Huile sur toile, conservée au siège de l’Union maritime et portuaire (rue de la Boétie, Paris).

Mon pote le manouche

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J’ai évoqué dans mon dernier billet (qui a été publié alors j’en profite, tant que je gagne, je joue !) mes voisins les manouches. Une aire d’accueil pour les gens du voyage a été aménagée au bord de la forêt, à deux pas de chez moi. Comme la briqueterie où j’ai élu domicile, elle est séparée du village par le chemin de fer.

La mairie, socialiste, a sélectionné les familles invitées à y résider en choisissant celles qui n’étaient pas reparties l’année précédente avec le cuivre des sanitaires du stade sur la pelouse duquel elles avaient séjourné, ou celles dont les enfants étaient scolarisés. Depuis, il y a une dizaine de caravanes. L’été, ils partent aux Saintes-Marie-de-la-Mer.

On peut rire de la bonne conscience de gauche qui fait le tri parmi les nomades mais les communes de droite dans le coin évitent la question et ne construisent pas les aménagements réglementaires – tant pis pour les directives européennes. Du coup, les manouches s’installent où ils peuvent, ce qui n’est pas très bien vu. Rares sont ceux qui aiment voir arriver ces oiseaux de passage. Même mes copains de gauche, purs de tout fantasme raciste, ferment leur porte à double-tour. D’autres seraient prêts à rappeler Pétain pourvu qu’on arrête de les cambrioler.

Evidemment, les « gens du voyage » n’ont pas le monopole du vol de poules. Mais leur sale réputation les précède.

J’en parle à l’occasion avec l’un de mes nouveaux voisins manouches qui passe de temps en temps. J’ai construit une niche pour son chien, depuis on est en affaires. Il a souvent besoin de planches qu’il tente de négocier contre des tickets de manège, une batterie de cuisine ou un sac à main. Inutile de vous dire que le sac, je n’oserais l’offrir qu’à ma grand mère et encore parce qu’elle est morte. Il m’appelle « mon copain ». Salut mon copain, ça va mon copain ?

Un jour où il est venu chercher une planche, je lui parle de mon camion volé, il y a une dizaine d’années.
– Ah bon ? Ah bon ? Un Master aussi, un Master ?
– Non, un Ford Transit, un modèle de 96 que j’avais acheté un an plus tôt, avec les formes des portières un peu courbes, un autoradio et des super enceintes que je venais d’installer – mon premier camion presque neuf après la série de poubelles dans lesquelles j’avais roulé des années.
– Ah bon ? Ah bon ? Il dit tout deux fois mais tellement vite qu’on n’entend qu’une fois et demi.
– Ah ben oui, c’est comme ça, un jour, un jour ça s’ra toi, pis un jour, ça s’ra an aut’. C’est comme ça ! Et ça le fait rire : idiot, filou les deux, difficile à dire.

Je le regarde et je me souviens du gendarme qui, alors que j’étais venu déclarer le vol, m’avait confié : « Les camions, on sait que c’est les gens du voyage. » Je me souviens que les nuits suivantes, je rêvais de meurtres, je me voyais choper les enfoirés qui me l’avaient piqué et aller les torturer dans la forêt. (Je sais, c’est très mal de ne pas avoir plutôt pensé à l’enfance difficile de mes voleurs.) Et puis la galère, racheter un camion, emprunter. Bien sûr, je n’étais pas assuré pour le vol. Mon père m’a bien aidé sur ce coup-là – merci.

Et l’autre en face de moi : « Ben oui, c’est comme ça, un jour, ça s’ra toi pis… »

Et je me souviens aussi de ceux qui m’avaient fait le coup de l’affutage.
Un midi, un freluquet débarque à l’atelier, un manouche endimanché dans un costard avec une mallette. Il fait l’affutage – cela signifie qu’il veut affuter mes outils.
Bon, l’histoire du camion remonte déjà à cinq ans, ma colère est retombée, allez faut que tout le monde bosse. Je lui confie des fers, des mèches. Je lui demande le prix.
– Tu t’inquiètes pas ! Un bon prix !
– D’accord, mais dis-moi comment tu fais ton prix.
Il prend une mèche de 10, en mesure le diamètre (c’est important) et me dit : « 10 mm c’est 2 francs. » Tope là. Il repart avec les outils et me les rapportera affutés le soir.

Vers 20 heures, trois mecs celui du midi plus deux autres, sapés comme des maquereaux, font irruption dans ma cour en Mercedes. Ils en sortent avec mes fers affutés dans un carton et commencent à compter devant moi. L’un des trois prend une mèche et la mesure dans le sens de la longueur. Voilà l’arnaque. Résultat, le prix de l’affutage d’une mèche de 10 millimètres de diamètre a été multiplié par les 25 centimètres de long de ladite mèche. Et passe, d’un seul coup d’un seul de 2 francs à 50 francs.

Je leur dis que non, que ça ne marche pas comme ça.
– Mais si, c’est comme ça qu’on compte!
Ils font le total et me demandent 5000 francs pour le travail – qui vaut au maximum 1000 francs. Je leur dis que je ne payerai pas. Deux heures, ça a duré, le ton montait, le prix baissait. Ils ont vaguement menacé de venir stationner des caravanes dans ma cour, ont fait des allusions à tout mon bois qui pourrait bien brûler si ça se trouve. Ils gueulent, moi aussi. Tout le monde bluffe mais ça peut virer à la baston. À un moment, c’est très chaud, je téléphone à mon voisin d’en face.
– J’ai une embrouille avec les manouches, viens qu’on fasse le poids.
– J’arrive mais fais-moi passer pour un client à toi.
Il ne veut pas que les manouches sachent où il habite. « Et surtout, il rajoute, faut pas qu’ils partent fâchés. » Dans la boite de BTP où travaille son beau-frère, ils ont eu la même arnaque, trois mecs, ils voulaient 400.000 balles, ils sont partis avec un chèque de 50.000, mais comme ils gueulaient que ce n’était pas assez et qu’ils ne voulaient pas partir, les ouvriers les ont virés à coups de lattes. Le mois suivant, une nuit, la taule brulait. Ils ne s’en sont pas remis, la boite a fermé…

Bon, ce soir-là (je suis toujours dans mes souvenirs), le voisin finit par s’amener. Pas une fillette, le gars : plus de 100 kilos, il est charpentier. Avant, il était équarisseur dans un abattoir. Une fois, il a explosé l’avant de son camion contre un sanglier qui traversait la route. Pas moyen de faire un constat, il s’est payé sur la bête. Avec son beau-frère (celui de la boite de BTP qui a fermé depuis) ils ont étalé une bâche sur le carrelage du salon et le bestiau a fini dans les congélateurs. En principe on n’en parle pas trop, mais avec vous ça ne risque rien. C’est qu’on n’a pas le droit, il faut le déclarer aux garde-forestiers, et après, ils se le gardent pour eux, l’animal…

Il arrive, les gominés font encore un peu de cirque et repartent avec un chèque de 1000 francs. Le pire c’est qu’on aurait pu les latter à l’aise, ces harengs saur, mais après, on fait quoi ? On passe nos nuits à veiller ? C’est pas mon cabot qui va monter la garde.
Mais ça va, ils ne sont pas partis fâchés. L’année d’après, l’un des macs me rappelle pour de l’affutage. « Tu rigoles ? », je lui dis. Ils tentent le coup. Des fois qu’ils tomberaient sur un Alzheimer qu’ils pourraient niquer tous les ans.

Bon je m’égare dans mes souvenirs et l’autre qui est là à attendre. Il repart avec sa planche et je le prie de garder ses casseroles. « Merci mon copain. »

Après la Halde, faut-il aussi dissoudre la SPA ?

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Il ne leur suffisait pas d’avoir kidnappé Vox, le chien si peu errant de Cyril Benassar, les amis des bêtes veulent en plus faire la police sur le réseau social : la SPA vient de demander très officiellement à Facebook la fermeture du groupe pour de rire intitulé « Fédération Française de Lancer de Chiot ».
Virginie Pocq Saint-Jean, présidente de la SPA s’est même fendue d’un communiqué : « Internet peut être la pire ou la meilleure des choses. Il est alarmant que de tels groupes, comptant exercer des activités de mauvais goût puissent se créer ainsi sur Facebook. Il y a un véritable problème de société. La SPA ne peut que désapprouver la création d’un tel groupe et demande à Facebook de le fermer dans les plus brefs délais. » Car figurez-vous qu’en vrai nous sommes confrontés à un problème de société : « Les animaux une fois de plus font les frais du malaise d’une société en perte de repères, c’est inacceptable et nous devons réagir ! », conclut la présidente du Hezbolouahouah.

Il ne faut pas désespérer Montfermeil

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L’antisémitisme nouveau est arrivé. Il remporte un certain succès parmi ce que les journalistes appellent, à leur manière pateline, les jeunes des quartiers, c’est-à-dire, en gros, parmi des adolescents issus de l’immigration africaine. Evidemment, le phénomène gêne un peu. Pour le prêt-à-penser de gauche, il était plus facile d’envisager le bon vieil antisémitisme à la Drumont, que l’on pouvait tranquillement imputer au seul Français de souche. Comment ? immigré, victime, et antisémite ? Ça n’existe pas, ce n’est pas possible. Ou alors, il y a des excuses. Cette excuse est toute trouvée : elle s’appelle Israël. Tout va bien : l’antisémitisme n’est plus de l’antisémitisme, c’est de l’antisionisme. Et comme le sionisme, depuis 1975, est assimilé au racisme, être antisioniste, c’est être antiraciste.

Les jeunes d’origine maghrébine ne font après tout qu’exprimer leur solidarité avec les frères palestiniens opprimés. Entre victimes de l’injustice et du néocolonialisme, il faut bien s’entraider. De même, les jeunes gens originaires d’Afrique noire ne s’attaquent aux Juifs que parce que ceux-ci incarnent à leurs yeux l’esclavagisme, selon la pertinente analyse historique de la tribu Ka et de Dieudonné. Merci, bonne fée Israël. Grâce à ta baguette magique, tu transformes une vieille crapulerie raciste en militantisme de damnés de la terre. Que ferions-nous sans toi ?

Les Palestiniens sont victimes d’une injustice inacceptable. Soit. Depuis soixante ans, sans relâche, les médias du monde entier se focalisent sur ce conflit. On se dit tout de même que la rentabilité injustice/information est très faible, si l’on ne considère que le rapport entre le nombre de morts et la quantité de papiers et d’images déversés sur le monde en général, et les masses arabes en particulier. Même rentabilité faible si l’on prend en compte la quantité de personnes concernées, importante certes, mais moins qu’en d’autres lieux de la planète. Quant aux atrocités commises, n’en parlons pas, une plaisanterie.

Au nombre de morts, de réfugiés, d’horreurs, il y a beaucoup mieux, un peu partout. Remarquons, à titre d’apéritif, qu’avec la meilleure volonté du monde, Tsahal aura du mal à exterminer autant de Palestiniens que l’ont fait, sans états d’âmes, les régimes arabes de la région, notamment la Syrie, le Liban et la Jordanie, qui n’en veulent pas, eux non plus, des Palestiniens, et qui ont peu de scrupules humanitaires lorsqu’il s’agit de s’en débarrasser. Mais Israël est un coupable idéal, non seulement dans nos banlieues, mais en Europe en général. Nous le chargeons de toute notre mauvaise conscience d’anciens colonisateurs. Une poignée de Juifs qui transforme un désert en pays prospère et démocratique, au milieu d’un océan de dictatures arabes sanglantes, de misère, d’islamisme et de corruption, voilà un scandale. Il faut donc bien que cela soit intrinsèquement coupable, sinon où serait la justice ? L’injustice est avant tout israélienne. Ce n’est même pas un fait, c’est une métaphysique.

Cent chrétiens lynchés au Pakistan valent moins, médiatiquement parlant, qu’un mort palestinien. Pourquoi l’injustice commise envers les Palestiniens reçoit-elle vingt fois plus d’écho que celle faite aux Tibétains, aux Tamouls, aux chrétiens du Soudan, aux Indiens du Guatemala, aux Touaregs du Niger, aux Noirs de Mauritanie ? Y a-t-il plus de gens concernés, plus de sang versé, une culture plus menacée dans son existence ? En fait, ce serait plutôt l’inverse. Que la Papouasie soit envahie par des colons musulmans qui massacrent les Papous et trouvent, en plus, inacceptable de voir les rescapés manger du cochon, voilà qui ne risque pas de remporter un franc succès à Mantes la Jolie. Que des sales Nègres, considérés et nommés comme tels, soient exterminés par des milices arabes au Darfour, les femmes enceintes éventrées, les bébés massacrés, voilà qui ne soulève pas la colère des jeunes des cités. Et c’est dommage : si l’on accorde des circonstances atténuantes à un jeune Français d’origine maghrébine qui s’en prend à un Juif à cause de la Palestine, alors il serait tout aussi logique de trouver excellent que tous les Maliens, Sénégalais ou Ivoiriens d’origine s’en prennent aux Algériens et aux Tunisiens. Voilà qui mettrait vraiment de l’ambiance dans nos banlieues. Le racisme franchement assumé des Saoudiens ou des Emiratis envers les Noirs, les Indiens ou les Philippins, traités comme des esclaves, ne soulève pas la vindicte de la tribu Ka, ni des Noirs de France. La responsabilité directe des Africains dans la traite des Noirs n’induit pas des pogroms de guinéens par les Antillais. Pourquoi seulement Israël ? A moins que la haine d’Israël ne soit que le paravent du bon vieil antisémitisme ; mais non, cela n’est pas possible, bien entendu.

Israël, 20.000 km2, 7 millions d’habitants, dont 5 millions de Juifs, est responsable du malheur des Arabes, de tous les Arabes, qu’ils soient égyptiens, saoudiens ou français. Israël est l’Injustice même. En le rayant de la face du globe, en massacrant les Juifs, on effacerait l’injustice. C’est bon, de se sentir animé par une juste colère. C’est bon, d’éprouver la joie de frapper et de persécuter pour une juste cause. Voilà pourquoi il ne faut pas dire aux « jeunes des cités » que les deux millions d’Arabes israéliens ont le droit de vote, élisent leurs députés librement. Ne leur dites pas qu’Israël soutient financièrement la Palestine. Ne leur dites pas que des milliers de Palestiniens vont se faire soigner dans les hôpitaux israéliens. Ne leur dites pas que l’université hébraïque de Jérusalem est pleine de jeunes musulmanes voilées. Ne leur demandez pas où sont passés les milliers de Juifs d’Alexandrie. Il en reste trente aujourd’hui. Ne leur demandez ce qu’il est advenu de tous les Juifs des pays arabes. Ne leur demandez pas s’ils ont le droit au retour, eux aussi. Ne leur demandez pas quelle est la société la plus « métissée », Israël ou la Syrie. Ne leur dites pas que, s’il y a de nombreux pro-palestiniens en Israël, on attend toujours de voir les pro-israéliens dans les pays arabes. Ne leur dites pas que le négationnisme ou l’admiration pour Hitler ne sont pas rares dans les pays arabes ; que, lorsqu’il s’est agi d’illustrer les différentes cultures par leurs grands textes, la bibliothèque d’Alexandrie a choisi d’exposer, pour le judaïsme, le Protocole des Sages de Sion ; que ce faux antisémite est largement diffusé dans les pays arabes. Ne leur dites pas que, du point de vue des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, non seulement il vaut mille fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute même vaut-il mieux être arabe en Israël qu’arabe dans un pays arabe. Ne leur dites pas qu’Alain Soral, du Front national, qu’ils détestent tant, est allé manifester son soutien au Hezbollah, qu’ils admirent si fort.

Si on leur enlève la méchanceté d’Israël, que deviendront ceux d’entre eux qui s’en prennent aux feujs, sinon des brutes incultes, bêtement, traditionnellement antisémites ? Il ne faut pas désespérer Montfermeil.

Mais après tout, on peut tout de même essayer de leur dire tout cela sans trop de risque. Ils traiteront l’informateur de menteur, d’agent du Mossad, de représentant du lobby sioniste ou de raciste. Ils auront raison. Pourquoi se défaire de la commode figure du Croquemitaine responsable de toute la misère du monde ? Elle évite de s’interroger sur ses propres insuffisances.

La cantatrice avariée

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Les « Infiltrés » : haut les masques !

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Plutôt distrayante, la polémique “déontologique” déclenchée dans le microcosme médiatique par “Les Infiltrés”, le nouveau magazine de David Pujadas sur France 2.

Le principe de départ en est simple : “infiltrer”, précisément, un journaliste, muni d’une fausse identité et d’une caméra cachée, dans une entreprise ou une institution pour montrer ce qu’on souhaite à tout prix y dissimuler.

Problème : la charte des journalistes interdit, paraît-il, d’utiliser des moyens “déloyaux” pour obtenir des infos. Mais où commence la déloyauté, et où s’arrête la complaisance ?

Il y a beau temps que les stars de la politique et du showbiz se plaignent des journalistes, ces “chiens” qui font mine d’être leurs amis pour mieux les démolir ensuite, au détour d’un article ou même dans un livre ad hoc. Mais ce genre de “trahison” ne choque guère, et pour cause : elle est bilatérale ! Le gazetier et son “sujet” savent fort bien tous deux à quel jeu ils jouent – et la parade de séduction est aussi sincère d’un côté que de l’autre.

Même les journalistes embedded, comme on dit maintenant – en français : embarqués dans la suite d’un politicien en campagne et traités comme des intimes – n’ignorent pas à quoi s’en tenir ; ou alors, ils auraient mieux fait de rester savetiers…

Dans notre feuilleton “Les Infiltrés”, dira-t-on, l’affaire est plus grave : seul le chat sait à quel jeu il joue avec la souris … Mais ne pleurons pas trop vite sur l’infortuné rongeur : lui aussi a eu le temps de s’adapter : la preuve, il a troqué de longtemps mentors et autres pères Joseph au profit “d’experts en communication”. Leur job ? Manipuler les manipulateurs, comme dirait Pasqua.

Depuis Séguéla, ces gens-là ne se cachent même plus d’être ce qu’ils sont : des spin doctors dont la mission consiste à masquer la réalité grâce au story-telling. En VF : des laveurs de cerveaux chargés de nous “raconter des histoires”. (Désolé pour l’abus de jargon anglo-saxon ; c’est que, comme souvent depuis deux ou trois siècles, la chose a débarqué chez nous avant le nom.)

Désormais, toutes les personnes physiques ou morales dignes de ce nom – à défaut de l’adjectif – peuvent se payer les services de ce genre d’illusionnistes. Un journaliste “à l’ancienne” se trouverait fort dépourvu, avec sa lourde carapace déontologique, pour affronter un tel progrès ! Comment débusquer la vérité, à travers le plaisant rideau de fumée parfumée dont elle est enveloppée ?

Je les entends d’ici, les sirènes de ces grands communicants : “Pourquoi ne pas travailler en bonne intelligence ? Nous avons tellement d’intérêts en commun, n’est-ce pas ? Et puis d’ailleurs, nos comptes sont clairs ; nous n’avons rien à cacher… La preuve : je vais vous les montrer moi-même, nos coulisses ! Parce que je vous aime bien …”

Face à ce genre d’hypnose, un Tintin-reporter digne de ce nom n’a qu’une alternative : trahir sa “déontologie”, ou changer de camp (Il y a des exemples…)

“Donnez-moi un masque, et je vous dirai la vérité”, écrivait Oscar Wilde. En l’occurrence le pauvre journaliste, invité à ce genre de bal masqué, ne saurait faire correctement son métier qu’en chaussant un loup à son tour. “Larvatus prodeo”, comme disait Descartes.

Il y a une trentaine d’années, un journaliste allemand nommé Gunther Walraff s’était fait une tête de Turc juste pour mesurer in vivo le taux de xénophobie chez les Boches. Résultat décevant : on apprit essentiellement, au terme de cette ébouriffante enquête, que les Turcs se sentaient turcs et les Allemands plutôt allemands…

Voici quelque dix ans de cela, une journaliste nommée Anne Tristan s’était fait passer six mois durant pour une adhérente du Front National. Son but ? Montrer de l’intérieur la terrible réalité du FN !

A l’époque, il ne s’était trouvé personne pour protester contre une telle méthode. Mais laissez donc l’oncle Paul resituer pour vous le contexte : dans ces années noires (1984-2007), tous les moyens étaient légitimes pour combattre le FN, puisqu’il menaçait la démocratie – et par la voie du suffrage universel, en plus !

Aujourd’hui, qui penserait encore à s’introduire par effraction dans ce “Grand Corps Malade” qu’est devenu le FN ? (Sans parler du PC, petit cadavre à la renverse…)

Mais le modèle de “déloyauté” journalistique vient de plus loin. Albert Londres fut le premier à trahir le serment d’Hypocrite de sa profession ambiguë : pour voler au-dessus du nid de coucous de la psychiatrie des années 20, le fourbe n’avait-il pas dissimulé son état civil et mental ?

Le premier sujet abordé par nos “Infiltrés” n’était guère éloigné : la maltraitance dans une maison de retraite ordinaire. Une telle enquête, d’utilité publique, justifiait à l’évidence le recours à ce procédé. Sans sa blouse “d’aide-soignante”, jamais la journaliste n’aurait pu montrer le cauchemar quotidien que vivent ces “résidents” victimes en permanence de négligences, d’humiliations, voire de sévices. Manque de moyens, d’hygiène, de personnel compétent – et même de simple compassion : l’horreur est humaine…

Toutes choses égales par ailleurs, nos “Barbares” – qui ne connaissaient même pas la Déclaration universelle des droits de l’homme ! – traitaient souvent mieux leurs anciens que ne le font nos Modernes…

A coup sûr les sujets annoncés pour les prochains numéros de l’émission justifient un tel procédé. Comment filmer “dans la transparence” le travail au noir, ou le quotidien d’une secte ?

L’urgence était moins évidente l’autre mercredi. Pour leur deuxième épisode, “Les Infiltrés” avaient choisi de prendre au piège de ses propres pratiques un hebdo people (Closer en l’occurrence). A quoi bon ? Nul n’imagine que des “enquêteurs” en quête de bourrelets et d’infidélités sont allés poser directement la question à l’intéressé(e) !

Aussi bien n’a-t-on pas appris grand chose ce soir-là (surtout moi !) Sauf peut-être dans le débat sur “l’arroseur arrosé”, où la rédactrice en chef du magazine incriminé a tenu bon sous une mitraille convenue. Mais, vous savez ce que c’est : question Audimat, “Les dessous de la presse people”, ça marche quand même mieux que “les nouvelles filières de l’immigration clandestine”, bizarrement…

Photo de une : David Pujadas, par Ksenia B, flickr.com

L’homo n’en a pas

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Mary Robinson (illustre lectrice de Vendredi) n’est pas contente et l’a fait savoir lundi à Nicolas Sarkozy qui célébrait à l’Elysée le 60e anniversaire de la déclaration des droits de l’Homme. L’ancienne présidente irlandaise ne goûte guère le vice des Français à utiliser le terme « droits de l’Homme » en lieu et place de « droits humains » – expression bien plus « moderne », dit-elle, puisque directement traduite de l’anglais. Cependant, c’est une faute contre la langue et la logique qu’elle commet là : en français, l’homme descend du latin homo et n’a pas forcément de couilles. Et si jamais il en avait, on ne se contenterait pas de l’appeler mon oncle mais l’adjectif humain qui en dérive en aurait aussi… En avoir ou pas, c’est au fond la seule question qu’il faut se poser en matière de droits de l’Homme. Et ce n’est pas Rama Yade qui dira pas le contraire.

Ils ont pissé dans le Styx

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La profanation de la nécropole militaire Notre-Dame-de-Lorette aura donné ces jours-ci un écho plus large que prévu à la parution du rapport de la mission parlementaire sur la lutte contre les violations de sépultures conduite par André Flajolet et Jean-Frédéric Poisson[1. C’est drôle, dès qu’un problème se pose, on découvre qu’une commission parlementaire est en train de se pencher dessus… Qui s’occupe de mon découvert bancaire ?]. Les deux députés nous apprennent qu’ »il y a environ un acte de violation de sépulture à peu près tous les trois jours en France ». Sur cent profanations annuelles ces cinq dernières années, dix sont à caractère islamophobe et antisémite, dix autres sont le fruit du fan club de Marilyn Manson, métallo la semaine et révérend de l’Eglise satanique de San Francisco le dimanche. Quant aux quatre-vingts autres, elles sont l’œuvre de profanateurs aussi barges qu’alcoolisés. Le pack de Kro aura donc plus fait pour la propagation des violations de sépultures ces dernières années que la haine de Moïse, de Mahomet et de Jésus réunis.

Tout indique, pour l’heure, que la profanation de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette est un acte d’islamophobie teinté d’un soupçon d’antisémitisme – tout le monde est servi. C’est un problème, mais au fond ce n’est pas le problème. Dès lors que 80 % des profanations sont commises au petit bonheur la chance par des crétins pas trop regardants sur la confession des morts dont ils saccagent la stèle ou attentent au cadavre, c’est la profanation en tant que telle qui devrait nous inquiéter.

Or, sans souffrir aucune exception, les journaux ont concentré leurs titres et leurs analyses ces derniers jours sur le caractère « musulman et juif » des tombes, tandis que le président de la République se fendait d’un communiqué dénonçant « le racisme le plus inadmissible qui soit ».

Certes, c’est devenu un réflexe de ressortir de sa pochette surprise idéologique son bréviaire d’antiraciste militant pour expliquer les choses : racisme anti-musulman, anti-juif, anti-chrétien. C’est au choix. Ah ! Le mort n’avait pas de signes confessionnels sur sa tombe ? Qu’à cela ne tienne, j’ai dans ma panoplie un petit racisme anti-laïque qui n’a pas trop servi ces temps-ci. Je vous l’emballe ou c’est pour consommer tout de suite ?

Ici, le mot « racisme » sert d’emballage médiatique à des actes dont les ressorts sont d’une nature beaucoup plus complexe et, semble-t-il, inquiétante.

Expliquer une profanation par le racisme, c’est passer à côté de la réalité. Si jamais l’on s’en tenait d’ailleurs aux motivations des profanateurs pour expliquer le phénomène dans sa globalité, les statistiques de la gendarmerie nous obligeraient à en déduire que la France souffre plus d’un problème de gamins[2. 80 % des interpellés sur ce genre d’affaires ont moins de 18 ans.] un peu bourrés qui vont s’encanailler au Père Lachaise que de satanisme, d’islamophobie ou d’antisémitisme. Certes, c’est moins vendeur. Mais, en vérité, on ne peut jamais rendre compte d’un crime uniquement par son mobile. Prenez, par exemple, un crime passionnel : si vous vous en tenez aux motivations du meurtrier, vous n’avez rien d’autre qu’une belle histoire d’amour… L’explication éclipse l’acte.

Hormis les atteintes à l’intégrité des cadavres[3. Huit affaires élucidées et jugées en moyenne par an concernent des atteintes physiques sur les cadavres.], en quoi consiste une profanation ? À dégrader une pierre tombale de diverses manières (destruction, renversement, inscription, déjections, etc.). Si cette dégradation n’était que physique, le mal serait bénin : l’intervention d’un marbrier ou d’un employé du cimetière suffirait à la réparer. Or, une profanation ne tient jamais dans les formes qu’elle revêt, mais essentiellement dans sa portée symbolique.

La fonction symbolique d’une pierre tombale ou d’une stèle est double[4. Les anthropologues comparatistes me pardonneront, mais je parle des cimetières tels qu’on les trouve aujourd’hui en France. Non pas de l’Inde ni de Haïti, et encore moins des cimetières français dans une dizaine d’années, lorsqu’à l’inhumation traditionnelle aura succédé la crémation.]. Elle est d’abord un mémorial : elle donne à lire aux vivants le nom des défunts. Par-delà la mort subsiste l’humanité d’un patronyme suivi de deux dates, résumant à eux seuls le fil tenu de toute une existence[5. L’énumération systématique des noms est la principale activité humaine face à la mort. Litanie des saints ou littérature : la mortalité nous appelle à nous raccrocher à ce qui reste. Qu’on relise le Barrès des Déracinés et l’Aragon du Conscrit des cent villages : « J’emmène avec moi pour bagage / Cent villages sans lien sinon / L’ancienne antienne de leurs noms / L’odorante fleur du langage / Adieu Forléans, Marimbault / Vallore-Ville, Volmérange / Avize, Avoine / Vallerange. »]. Face à la mortalité, le nom gravé dans la pierre est non pas le meilleur gage d’immortalité, mais le moyen le plus simple que l’homme ait jamais trouvé pour que son existence excède sa propre mort. Première chose donc, une pierre tombale est moins l’affaire d’un marbrier que celle du sens et de la valeur que l’on accorde à la vie humaine. La deuxième fonction symbolique d’une pierre tombale est de marquer la distinction radicale entre la mort et la vie.

Pour les anthropologues, cette distinction n’est pas anodine : elle est l’une des étapes les plus cruciales du processus d’hominisation. On a longtemps pensé que les rites funéraires étaient le propre d’Homo sapiens, qui les aurait inventés 30 000 ans avant notre ère au Paléolithique supérieur. Or, certaines découvertes archéologiques (Qafzeh en Israël, La Ferrassie en Dordogne, Techik-Tach en Ouzbékistan ou Grimaldi en Italie) repoussent les premiers comportements funéraires beaucoup plus loin dans l’histoire. La découverte à Burgos en Espagne de 3000 fossiles humains atteste de comportements funéraires chez Homo heidelbergensis, l’ancêtre commun à Homo sapiens et à Homo neandertalensis. Il y a 350 000 ans, les pithécanthropes se livraient à des rituels mortuaires. La mise en scène de la différenciation entre la mort et la vie est donc un comportement typique de l’espèce : elle naît chez les préhominiens et s’institutionnalise chez Homo sapiens.

Marquer la différence symbolique entre le monde des vivants et le monde des morts : voilà ce qui pourrait constituer le propre de l’homme. On peut relire à cette aune-là l’Antigone de Sophocle. On présente souvent ce texte fondateur de la littérature occidentale comme l’illustration du conflit entre légitimité et légalité. Il y a certainement autre chose à y lire : si Antigone brave l’édit de Créon, c’est pour répandre « un fin voile de poussière sèche » sur le cadavre de Polynice que Créon avait ordonné de maintenir nu et exempt du moindre grain de sable que le vent viendrait y déposer. Créon mène une lutte symbolique : accepter que de la poussière se dépose sur le corps de Polynice, c’est admettre qu’il y a une différence entre son cadavre et le monde des vivants – or cette distinction est réservée aux hommes. Créon entend déshumaniser Polynice.

Quant à Antigone, le coryphée nous dit qu’elle a agi au nom d’une « loi divine ». Il ne faut pas entendre ici ce terme comme la loi édictée par une transcendance, mais bien comme une « loi transcendantale », c’est-à-dire comme une condition de possibilité de l’humanité elle-même. Qui ne marque pas la différence entre la mort et la vie n’est pas digne d’être appelé un homme, nous dit Sophocle. Après lui, les grands récits humains mettant en scène cette distinction radicale ne manquent pas et notre imaginaire collectif est marqué tout aussi bien par le cours du Styx que par la pierre roulée du Tombeau. Pour reprendre la thèse que formule René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, ces mythes imprègnent notre imaginaire non par leur inventivité littéraire mais par la vérité anthropologique qu’ils recèlent : l’humanité naît au cimetière – Sophocle et Coppens disent, en fin de compte, la même chose.

Quel est le rapport avec les profanateurs qui sévissent cent cinquante fois par an dans les cimetières français ? Ils destituent un ordre symbolique présent aussi bien dans le processus d’hominisation de notre espèce depuis plus de quatre cent mille ans que dans le système de représentation de nos civilisations humaines.

Les profanateurs ne sont pas seulement déconnectés des références qui mettent en scène la distinction entre la mort et la vie dans toutes les cultures et toutes les religions humaines. Ce n’est pas simplement l’éthique ou la morale religieuse qui leur manque : leur cas est plus grave. Lire Sophocle, maîtriser les subtilités de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, croire en un Arrière-monde ou connaître la différence entre le Paléolithique et le Néolithique ne sont pas requis chez un être humain : intuitivement il sait, comme ses très lointains ancêtres pithécanthropes, la ligne de partage entre la mort et la vie. Les profanateurs ont rompu en visière avec la civilisation, c’est-à-dire, dans le sens français, avec l’idée même d’humanité. Des racistes, de sombres crétins alcoolisés, des fans de Marilyn Manson ou des gamins qui jouent Lara Croft contre Antigone : ils peuvent être bien tout cela à la fois. Mais ce qu’ils sont, avant tout, dans l’ordre symbolique, ce sont des criminels contre l’humanité.

La Mort

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On vous dit tout, on vous cache rien

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Pour les petits curieux qui veulent savoir ce que font les Causeurs en dehors de leurs heures de travail, un (fort agréable) début de réponse se trouve ici. Et surtout n’en profitez pas pour flâner un peu partout sur le blog de Didier Goux, rentrez tout de suite à la maison !

J’aime mon pays, mais…

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J’ai abandonné depuis longtemps mes rêveries chevènementistes – en vrai, Chevènement himself m’y encouragea brutalement en les reniant lui-même avant moi et, en plus, devant moi. Plus précisément, en nous expliquant à la Mutualité, entre la présidentielle et les législatives de 2002, que nous n’étions plus les joyeux lutins qui avaient renvoyé Jospin à la niche au premier tour, mais des degauches respectables, dont l’ultima ratio était de sauver le siège de député du 11e arrondissement de Georges Sarre. Il encourut pour cela une sévère mise au point d’Elisabeth Lévy qui lui rappela, devant 2000 témoins, dont une grosse moitié l’applaudit à tout rompre, les termes initiaux de notre contrat de mariage. Et croyez-moi, quand Elisabeth se sent trahie, mieux vaut ne pas être l’unique objet de son ressentiment, car les mots pour le dire lui viennent aisément.

Bon tout ça pour vous expliquer que, contrairement par exemple à mon meilleur ami (Basile de Koch, à l’heure où je vous parle et depuis 15 ans) et à la plupart de mes proches, je ne suis pas souverainiste, ni même un authentique patriote. Pour tout dire, je ne me sens pas toujours français. Peut-être tout d’abord parce que je n’ai pas toujours été français, ayant été naturalisé à l’âge de 10 ans (je me souviens encore en train de hurler à mes copains, photocopie en main : « Ça y est, j’ai été nationalisé ! »). Avant ça j’étais italien, sans jamais avoir foutu les pieds en Italie. En fait, j’étais un petit juif égyptien foutu à la porte du pays où étaient nés tous ses aïeux depuis au moins des siècles, à cause d’histoires compliquées entre juifs et arabes dont vous avez sans doute entendu parler. Italien, juif, égyptien, en 1965, ça faisait un peu beaucoup pour mes petits camarades de CP de l’école Joliot-Curie d’Ivry-sur-Seine, alors fort peu cosmopolite, qui eurent donc vite fait de me rebaptiser « l’Américain ». Le surnom me resta assez longtemps, très exactement jusqu’à la troisième, où je devins, et pour de longues années, « Max », à la suite d’un exposé – que je jugerai, avec le recul, pour le moins unilatéral – en cours d’histoire à la gloire de Maximilien Robespierre, du Comité de Salut Public et de la Terreur.

De fait, comme quelques dizaines de millions d’humains de par le monde, mon attachement viscéral à la France fut d’abord engendré par l’aventure tragique et christique des suppliciés de Thermidor. Aujourd’hui encore, j’ai tendance à penser (au grand dam de mon amie Elisabeth) que les aristocrates déclassés Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas eurent raison dans leur erreur, leur horreur, leur Terreur. Entre nous, c’est quand même la dernière fois que ce pays a été gouverné par des honnêtes gens, plaçant, tels Louis XI, Henri IV ou Louis XIV, (et aussi Winston Churchill, Fidel Castro ou Ariel Sharon) l’intérêt supérieur de leur patrie au-dessus de toute autre considération, notamment politique.

N’empêche, avec les années, je me suis rendu compte, que mon patriotisme était souvent superficiel, pour ne pas dire schizophrène. La musique, la littérature, le cinéma que j’aimais venaient tous d’Amérique. Et pour ne rien vous cacher, je préférais toujours un cheeseburger arrosé de coca et suivi d’un carrot-cake chez Joe Allen à toute autre forme de déjeuner. Ajoutez à cela une pointe de désillusion sur la Révolution française. Comme je suis snob, elle ne vient pas, comme tout le monde, de la lecture de François Furet, qui reste pour moi, un remake marxophobe d’Albert Soboul, le sérieux en plus et la verve en moins. Non, finalement, c’est plutôt la découverte du martyre d’André Chénier qui m’a décillé. Et cette phrase de Kleber Haedens, dans Une introduction à la littérature française que je cite de mémoire, qui explique que Jean-Jacques Rousseau sème des pâquerettes et récolte des têtes.

Une fois brisé le tabou robespierriste, les autres verrous sautent sans difficulté majeure. Même pas besoin de savoir que c’est la Chambre issue du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, ni d’avoir lu les Récits de la Kolyma. On sait d’avance qu’il y a un loup dans l’Histoire.

Donc, mon patriotisme a cessé depuis bien longtemps d’être gothique flamboyant. En 1963, Garaudy et Aragon, pour faire pièce aux canons du réalisme socialiste de Jdanov, avaient hasardé l’heureuse formule : « Pour un réalisme sans rivages ». Mon patriotisme est de cette race-là. Il s’est, dirons-nous pour le fun, « métissé ». En fouillant bien on y trouvera des traces :

– d’occidentalisme primaire (mais version XXL, de Valparaiso à Tokyo, en passant bien sûr par Jérusalem, on n’est pas des pédés) ;

– de cynisme : j’ai bien sûr fait campagne pour le non au référendum sur la Constitution européenne, mais en vrai je m’intéressais beaucoup plus au non qu’à la Constitution, sur laquelle je n’ai toujours pas la moindre opinion ;

– de populisme : une nation, c’est aimable quand il y a un peuple dedans. Le plus simple pour me faire comprendre sera de paraphraser Marx qui explique que ce qui fait une classe sociale, ce n’est pas bêtement sa place dans le processus de production, mais la conscience qu’elle a d’être une classe. Ce qui a fait, ne fait plus et pourra, si Dieu veut, refaire le peuple français, c’est sa conscience d’unicité, d’historicité et d’universalité. Pour dire les choses plus simplement, on est français quand on vibre pour Jeanne d’Arc, La Fontaine, Poussin, la Grande armée, Dumas ou Gainsbourg – et, bien sûr, pour le « souvenir du sacre de Reims et le récit de la fête de la Fédération[1. « Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Marc Bloch.] ». Ceux qui pensent que onze décérébrés en bleu beuglant autour d’une coupe en ferraille peuvent y suffire sont des ennemis du peuple et seront, espérons-le, punis comme tels ;

– d’élitisme, parce que ce mouvement ne peut plus venir d’en bas. Le peuple ne s’auto-réparera pas tout seul, tel R2D2. La classe ouvrière et la paysannerie ont disparu en tant que classes, exterminées respectivement par la gauche et la droite en qui elles plaçaient leur confiance. Leur histoire, leur tradition, et leur rôle structurant dans notre identité ont disparu avec elles. C’est triste et c’est tant mieux, tout est à refaire, avec une vague idée de ce qu’il ne faut plus faire. Le sursaut, s’il vient, ne pourra venir que d’une poignée d’intellos « dilettantes et fanatiques[2. De mémoire, c’est ainsi que Gaston Gallimard décrivait, fort joliment, les fondateurs de la NRF.] », qui autour d’un verre de Chablis ou d’Amontillado, se diront que ce serait quand même dommage de faire une croix sur ce pays, parce qu’après tout on l’aime bien, malgré Cauet, Télérama ou l’élection de l’analphabète Simone Veil à l’Académie.

Et enfin il va de soi que tout cela requiert une bonne dose d’optimisme. Mais à quoi ça sert d’être français, si on ne croit pas aux miracles ?

L'étrange défaite

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Alors, ça vient ces émeutes ?

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Nos jeunes sont des branleurs. Malgré les appels à peine subliminaux à l’émeute lancés par Le Monde, Libération et quelques dirigeants socialistes qui espéraient se refaire une santé sur le dos des manifestants grecs, nos-étudiants-et-lycéens-en-lutte (et avec de bonnes raisons de l’être même si ce ne sont généralement pas celles qu’ils choisissent) ont refusé d’égayer nos fêtes de fin d’année en nous offrant un remake hexagonal de la révolte grecque – et de celle de nos banlieues qui, maintenant que le temps a fait son effet et que les Grecs ont arraché le titre aux Français, paraît un peu pâlotte. En début de semaine, j’en ai même entendu un, un de nos jeunes en colère à nous, expliquer, probablement sur France Inter (impossible à retrouver sauf à me payer une demi-journée d’archéologie radiophonique), qu’on ne risquait guère de voir le mouvement anti-Darcos dégénérer en tragédie grecque (c’est juste pour faire un bon mot et aussi parce que je ne trouve pas le bon mot). Plutôt honnête, le jeune homme a expliqué, après avoir entendu des témoignages, saisissants du reste, de Grecs de toutes générations sur la dureté de leur condition, qu’on n’en était pas là en France. Encore un qui gâche le métier. S’il est à l’Unef, c’est-à-dire au PS, il a dû se faire engueuler sévère. La lucidité n’était pas au programme, on te l’avait pas dit, petit ?

« Ici, c’est pire, ou ça le sera bientôt. » C’est la ligne que le parti des bonnes consciences a essayé de faire prévaloir en fin de semaine. Il est vrai qu’au bout de quatre jours d’affrontements chez nos amis les Grecs, et alors que des dizaines de témoignages effarants avaient été diffusés, on ne savait plus très bien quoi raconter. « Après la Grèce, la France peut-elle s’enflammer ? », s’interrogeait Libé, vendredi, avec, en « une », la photo plein pot d’une manifestante bordelaise. Vous l’aurez compris, la véritable question était : la France doit-elle s’enflammer ? Et bien entendu, la réponse était comprise dans la question. L’après-midi, Le Monde jouait sur le même registre, avec le ton calme qui sied aux institutions honorables : « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude », annonçait-il en première page.

On me dira que nos deux estimables quotidiens se sont contentés de faire écho aux préoccupations de l’ensemble de la classe politique – on se demande que fait le CRAN. Ben voyons ! Dans son éditorial, Le Monde légitimait par avance la montée aux extrêmes si elle devait avoir lieu. Non seulement les raisons de désespérer ne manquent pas, expliquait-il en substance mais en outre, « il ne reste plus guère d’écrans protecteurs et de corps intermédiaires ». Pas même une victime à sacrifier à la foule en colère puisque « l’hyper-présidence de Nicolas Sarkozy a fait disparaître le gouvernement et son chef, fusibles commodes depuis un demi-siècle ». Bref, livré sans défense au capitalisme le plus dégueulasse, le peuple ne peut même plus se défouler en coupant quelques têtes. Retenez-le ou il fait un malheur ! Et l’éditorialiste de conclure : « La France n’est pas la Grèce. Mais. »

À Libé, on a tiré sur la même ficelle. « La France a le profil grec », écrivait Didier Pourquery après avoir pareillement expliqué qu’il serait bien étonnant (décevant ?) que l’agitation grecque ne s’exporte pas. En prime, nous avons eu droit aux péroraisons de l’inénarrable sociologue de service (je vous épargne son nom, inutile de le retenir ou alors, allez le chercher vous-mêmes !). Au journaliste qui craignait qu’en période de chômage la résignation ne l’emporte, elle a fait cette réponse magnifique : « Il peut y avoir une explosion. Nous sommes sur une poudrière. Une étincelle peut s’enflammer, plus qu’en 2005. » Allez les p’tits gars, ne laissez pas la flamme s’éteindre !

Certes, nos deux journaux n’ont pas tout inventé. Les politiques de tous bords n’ont cessé de proclamer leur inquiétude. Seulement, du côté de la gauche, cette inquiétude ne m’a semblé ni parfaitement désintéressée, ni parfaitement honnête. Quand Laurent Fabius déclare sur Europe 1 (cité par Le Monde) que « ce qu’on voit en Grèce n’est pas du tout, malheureusement, hors du champ de ce qui peut arriver en France », qu’il en remet une compresse sur « la dépression économique et la désespérance sociale », pour conclure en fustigeant « un gouvernement qui, vis-à-vis de la jeunesse ne montre pas de compréhension », quand Julien Dray, jeunologue éternel, proclame que « le syndrome grec menace l’ensemble des pays », je ne sais pas pourquoi mais j’entends autant de gourmandise que d’inquiétude. C’est sous couvert du même genre d’inquiétude qu’en mai 2007, Ségolène Royal avait promis de la casse si Nicolas Sarkozy était élu.

Bref, la gauche s’inquiète mais en se frottant les mains – encore que beaucoup doivent réellement flipper en se demandant si ce ne sont pas les copains de la maison d’à côté qui rafleront la mise au cas où la prophétie répétée en boucle se révèlerait auto-réalisatrice. Quoi qu’il en soit, il est bien plus rigolo de flatter la jeunesse dans le sens du poil victimaire que de combattre sur le fond les projets insensés de monsieur Darcos. Il est vrai qu’à gauche, ce que Darcos fait, beaucoup l’avaient rêvé. Il prétend faire de l’histoire une matière optionnelle ? Il a raison, l’histoire c’est sale. Il pense que pour être prof de français, il est plus important de « connaître l’institution scolaire » (nouvelle épreuve envisagée pour le Capes) que de comprendre quelque chose à la littérature ? Il a enfin compris que la littérature ne pouvait engendrer que d’affreuses discriminations. Bon, je caricature, mais on en est à peu près là. Sauf que toutes ces questions de savoir et de culture, ça prend la tête. Alors la gauche, au moins unie dans la démagogie, préfère ânonner, pour l’édification des jeunes et des moins jeunes : « Vous êtes pauvres ? C’est la faute au gouvernement. » Puisqu’on a toujours raison de se révolter.

Et pourtant, cette mayonnaise-là n’a pas pris. Reste à savoir pourquoi. J’hasarderai une hypothèse : ça n’a pas pris parce que la télé n’a pas joué le jeu. Un coup d’œil sur les sommaires des « 20 heures » de la semaine de France 2 et TF1 montre en effet que, passés les deux premiers jours, la Grèce était traitée en quelques secondes, en fin de journal, quand elle n’était pas purement et simplement absente. Il faut dire qu’entre les foyers privés d’électricité et le bébé perdu-retrouvé, on avait peu de temps pour les broutilles. En tout cas, sauf erreur de ma part, nos grandes chaînes n’ont pas jugé nécessaire d’inviter un dirigeant-lycéen à expliquer que la Grèce ce n’était rien à côté de ce qu’on allait voir en France. D’ailleurs, elles n’ont pas vraiment mis le paquet sur les mouvements lycéens. Du coup, la question reste entière. Il serait intéressant de comprendre les raisons de cette abstinence, curieuse quand on se rappelle l’enthousiasme avec lequel les mêmes chaînes avaient couvert le CPE. Certains verront là, une fois de plus, la main invisible de Sarkozy. Il est vrai que l’actuel président a sinon encouragé du moins suivi avec un grand intérêt les manifestations qui ont abouti à la chute de son rival. On ne saurait totalement exclure que Patrick de Carolis et Martin Bouygues aient cherché, l’un à éviter d’énerver encore plus le chef de l’Etat, l’autre à lui faire plaisir. J’aurais plutôt tendance à chercher l’explication de cette réserve du côté de la « bourse aux émotions », définition que Peter Sloterdijk donne des médias. Pour faire court, les émeutes, c’était pas le mood du moment. Autrement dit, si la télévision n’a pas rallié le chœur des vierges plus ou moins faussement effarouchées, c’est pour de mauvaises raisons.

N’empêche que Lolo Ferrari, David Pujadas et surtout leurs patrons respectifs ont sauvé nos fêtes de fin d’année. Merci à eux. Quant aux autres, qu’ils ne s’impatientent pas. La jeunesse finira par les entendre.

NB. Je sais, le titre, j’ai déjà fait le coup. Mais justement, eux aussi, ils l’ont déjà fait.

Bartholomé Dantony

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Le navigateur Bartholomé Dantony vécut dans l’ombre de Christophe Colomb qui le priva d’exercer une carrière d’explorateur à sa mesure. « Il est génois, moi je suis gêné », avait coutume de répéter le plus malchanceux navigateur de l’histoire humaine. Quand Colomb s’embarqua en août 1492 à bord de la Santa Maria pour ouvrir la route occidentale des Indes, Bartholomé Dantony renfloua La Relance, une caravelle française, afin d’ouvrir la route orientale. L’idée aurait pu s’avérer excellente si le frêle esquif ne s’était pas échoué au large d’Izmir, obligeant Dantony à accomplir le reste du trajet à pied. Las, les Ottomans le firent prisonnier et ce n’est qu’en 1507 qu’il parvint aux Indes. Nous ne pouvons malheureusement en dire davantage sur Bartholomé Dantony : les sources manquent et se bornent à cet unique tableau dont nous ignorons l’auteur. Quant à l’historiographie, elle se limite à un article écrit en 1971 dans le numéro 567 de L’Indicateur Bertrand.

Anonyme, Bartholomé Dantony. Huile sur toile, conservée au siège de l’Union maritime et portuaire (rue de la Boétie, Paris).

Mon pote le manouche

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J’ai évoqué dans mon dernier billet (qui a été publié alors j’en profite, tant que je gagne, je joue !) mes voisins les manouches. Une aire d’accueil pour les gens du voyage a été aménagée au bord de la forêt, à deux pas de chez moi. Comme la briqueterie où j’ai élu domicile, elle est séparée du village par le chemin de fer.

La mairie, socialiste, a sélectionné les familles invitées à y résider en choisissant celles qui n’étaient pas reparties l’année précédente avec le cuivre des sanitaires du stade sur la pelouse duquel elles avaient séjourné, ou celles dont les enfants étaient scolarisés. Depuis, il y a une dizaine de caravanes. L’été, ils partent aux Saintes-Marie-de-la-Mer.

On peut rire de la bonne conscience de gauche qui fait le tri parmi les nomades mais les communes de droite dans le coin évitent la question et ne construisent pas les aménagements réglementaires – tant pis pour les directives européennes. Du coup, les manouches s’installent où ils peuvent, ce qui n’est pas très bien vu. Rares sont ceux qui aiment voir arriver ces oiseaux de passage. Même mes copains de gauche, purs de tout fantasme raciste, ferment leur porte à double-tour. D’autres seraient prêts à rappeler Pétain pourvu qu’on arrête de les cambrioler.

Evidemment, les « gens du voyage » n’ont pas le monopole du vol de poules. Mais leur sale réputation les précède.

J’en parle à l’occasion avec l’un de mes nouveaux voisins manouches qui passe de temps en temps. J’ai construit une niche pour son chien, depuis on est en affaires. Il a souvent besoin de planches qu’il tente de négocier contre des tickets de manège, une batterie de cuisine ou un sac à main. Inutile de vous dire que le sac, je n’oserais l’offrir qu’à ma grand mère et encore parce qu’elle est morte. Il m’appelle « mon copain ». Salut mon copain, ça va mon copain ?

Un jour où il est venu chercher une planche, je lui parle de mon camion volé, il y a une dizaine d’années.
– Ah bon ? Ah bon ? Un Master aussi, un Master ?
– Non, un Ford Transit, un modèle de 96 que j’avais acheté un an plus tôt, avec les formes des portières un peu courbes, un autoradio et des super enceintes que je venais d’installer – mon premier camion presque neuf après la série de poubelles dans lesquelles j’avais roulé des années.
– Ah bon ? Ah bon ? Il dit tout deux fois mais tellement vite qu’on n’entend qu’une fois et demi.
– Ah ben oui, c’est comme ça, un jour, un jour ça s’ra toi, pis un jour, ça s’ra an aut’. C’est comme ça ! Et ça le fait rire : idiot, filou les deux, difficile à dire.

Je le regarde et je me souviens du gendarme qui, alors que j’étais venu déclarer le vol, m’avait confié : « Les camions, on sait que c’est les gens du voyage. » Je me souviens que les nuits suivantes, je rêvais de meurtres, je me voyais choper les enfoirés qui me l’avaient piqué et aller les torturer dans la forêt. (Je sais, c’est très mal de ne pas avoir plutôt pensé à l’enfance difficile de mes voleurs.) Et puis la galère, racheter un camion, emprunter. Bien sûr, je n’étais pas assuré pour le vol. Mon père m’a bien aidé sur ce coup-là – merci.

Et l’autre en face de moi : « Ben oui, c’est comme ça, un jour, ça s’ra toi pis… »

Et je me souviens aussi de ceux qui m’avaient fait le coup de l’affutage.
Un midi, un freluquet débarque à l’atelier, un manouche endimanché dans un costard avec une mallette. Il fait l’affutage – cela signifie qu’il veut affuter mes outils.
Bon, l’histoire du camion remonte déjà à cinq ans, ma colère est retombée, allez faut que tout le monde bosse. Je lui confie des fers, des mèches. Je lui demande le prix.
– Tu t’inquiètes pas ! Un bon prix !
– D’accord, mais dis-moi comment tu fais ton prix.
Il prend une mèche de 10, en mesure le diamètre (c’est important) et me dit : « 10 mm c’est 2 francs. » Tope là. Il repart avec les outils et me les rapportera affutés le soir.

Vers 20 heures, trois mecs celui du midi plus deux autres, sapés comme des maquereaux, font irruption dans ma cour en Mercedes. Ils en sortent avec mes fers affutés dans un carton et commencent à compter devant moi. L’un des trois prend une mèche et la mesure dans le sens de la longueur. Voilà l’arnaque. Résultat, le prix de l’affutage d’une mèche de 10 millimètres de diamètre a été multiplié par les 25 centimètres de long de ladite mèche. Et passe, d’un seul coup d’un seul de 2 francs à 50 francs.

Je leur dis que non, que ça ne marche pas comme ça.
– Mais si, c’est comme ça qu’on compte!
Ils font le total et me demandent 5000 francs pour le travail – qui vaut au maximum 1000 francs. Je leur dis que je ne payerai pas. Deux heures, ça a duré, le ton montait, le prix baissait. Ils ont vaguement menacé de venir stationner des caravanes dans ma cour, ont fait des allusions à tout mon bois qui pourrait bien brûler si ça se trouve. Ils gueulent, moi aussi. Tout le monde bluffe mais ça peut virer à la baston. À un moment, c’est très chaud, je téléphone à mon voisin d’en face.
– J’ai une embrouille avec les manouches, viens qu’on fasse le poids.
– J’arrive mais fais-moi passer pour un client à toi.
Il ne veut pas que les manouches sachent où il habite. « Et surtout, il rajoute, faut pas qu’ils partent fâchés. » Dans la boite de BTP où travaille son beau-frère, ils ont eu la même arnaque, trois mecs, ils voulaient 400.000 balles, ils sont partis avec un chèque de 50.000, mais comme ils gueulaient que ce n’était pas assez et qu’ils ne voulaient pas partir, les ouvriers les ont virés à coups de lattes. Le mois suivant, une nuit, la taule brulait. Ils ne s’en sont pas remis, la boite a fermé…

Bon, ce soir-là (je suis toujours dans mes souvenirs), le voisin finit par s’amener. Pas une fillette, le gars : plus de 100 kilos, il est charpentier. Avant, il était équarisseur dans un abattoir. Une fois, il a explosé l’avant de son camion contre un sanglier qui traversait la route. Pas moyen de faire un constat, il s’est payé sur la bête. Avec son beau-frère (celui de la boite de BTP qui a fermé depuis) ils ont étalé une bâche sur le carrelage du salon et le bestiau a fini dans les congélateurs. En principe on n’en parle pas trop, mais avec vous ça ne risque rien. C’est qu’on n’a pas le droit, il faut le déclarer aux garde-forestiers, et après, ils se le gardent pour eux, l’animal…

Il arrive, les gominés font encore un peu de cirque et repartent avec un chèque de 1000 francs. Le pire c’est qu’on aurait pu les latter à l’aise, ces harengs saur, mais après, on fait quoi ? On passe nos nuits à veiller ? C’est pas mon cabot qui va monter la garde.
Mais ça va, ils ne sont pas partis fâchés. L’année d’après, l’un des macs me rappelle pour de l’affutage. « Tu rigoles ? », je lui dis. Ils tentent le coup. Des fois qu’ils tomberaient sur un Alzheimer qu’ils pourraient niquer tous les ans.

Bon je m’égare dans mes souvenirs et l’autre qui est là à attendre. Il repart avec sa planche et je le prie de garder ses casseroles. « Merci mon copain. »

Après la Halde, faut-il aussi dissoudre la SPA ?

19

Il ne leur suffisait pas d’avoir kidnappé Vox, le chien si peu errant de Cyril Benassar, les amis des bêtes veulent en plus faire la police sur le réseau social : la SPA vient de demander très officiellement à Facebook la fermeture du groupe pour de rire intitulé « Fédération Française de Lancer de Chiot ».
Virginie Pocq Saint-Jean, présidente de la SPA s’est même fendue d’un communiqué : « Internet peut être la pire ou la meilleure des choses. Il est alarmant que de tels groupes, comptant exercer des activités de mauvais goût puissent se créer ainsi sur Facebook. Il y a un véritable problème de société. La SPA ne peut que désapprouver la création d’un tel groupe et demande à Facebook de le fermer dans les plus brefs délais. » Car figurez-vous qu’en vrai nous sommes confrontés à un problème de société : « Les animaux une fois de plus font les frais du malaise d’une société en perte de repères, c’est inacceptable et nous devons réagir ! », conclut la présidente du Hezbolouahouah.

Il ne faut pas désespérer Montfermeil

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L’antisémitisme nouveau est arrivé. Il remporte un certain succès parmi ce que les journalistes appellent, à leur manière pateline, les jeunes des quartiers, c’est-à-dire, en gros, parmi des adolescents issus de l’immigration africaine. Evidemment, le phénomène gêne un peu. Pour le prêt-à-penser de gauche, il était plus facile d’envisager le bon vieil antisémitisme à la Drumont, que l’on pouvait tranquillement imputer au seul Français de souche. Comment ? immigré, victime, et antisémite ? Ça n’existe pas, ce n’est pas possible. Ou alors, il y a des excuses. Cette excuse est toute trouvée : elle s’appelle Israël. Tout va bien : l’antisémitisme n’est plus de l’antisémitisme, c’est de l’antisionisme. Et comme le sionisme, depuis 1975, est assimilé au racisme, être antisioniste, c’est être antiraciste.

Les jeunes d’origine maghrébine ne font après tout qu’exprimer leur solidarité avec les frères palestiniens opprimés. Entre victimes de l’injustice et du néocolonialisme, il faut bien s’entraider. De même, les jeunes gens originaires d’Afrique noire ne s’attaquent aux Juifs que parce que ceux-ci incarnent à leurs yeux l’esclavagisme, selon la pertinente analyse historique de la tribu Ka et de Dieudonné. Merci, bonne fée Israël. Grâce à ta baguette magique, tu transformes une vieille crapulerie raciste en militantisme de damnés de la terre. Que ferions-nous sans toi ?

Les Palestiniens sont victimes d’une injustice inacceptable. Soit. Depuis soixante ans, sans relâche, les médias du monde entier se focalisent sur ce conflit. On se dit tout de même que la rentabilité injustice/information est très faible, si l’on ne considère que le rapport entre le nombre de morts et la quantité de papiers et d’images déversés sur le monde en général, et les masses arabes en particulier. Même rentabilité faible si l’on prend en compte la quantité de personnes concernées, importante certes, mais moins qu’en d’autres lieux de la planète. Quant aux atrocités commises, n’en parlons pas, une plaisanterie.

Au nombre de morts, de réfugiés, d’horreurs, il y a beaucoup mieux, un peu partout. Remarquons, à titre d’apéritif, qu’avec la meilleure volonté du monde, Tsahal aura du mal à exterminer autant de Palestiniens que l’ont fait, sans états d’âmes, les régimes arabes de la région, notamment la Syrie, le Liban et la Jordanie, qui n’en veulent pas, eux non plus, des Palestiniens, et qui ont peu de scrupules humanitaires lorsqu’il s’agit de s’en débarrasser. Mais Israël est un coupable idéal, non seulement dans nos banlieues, mais en Europe en général. Nous le chargeons de toute notre mauvaise conscience d’anciens colonisateurs. Une poignée de Juifs qui transforme un désert en pays prospère et démocratique, au milieu d’un océan de dictatures arabes sanglantes, de misère, d’islamisme et de corruption, voilà un scandale. Il faut donc bien que cela soit intrinsèquement coupable, sinon où serait la justice ? L’injustice est avant tout israélienne. Ce n’est même pas un fait, c’est une métaphysique.

Cent chrétiens lynchés au Pakistan valent moins, médiatiquement parlant, qu’un mort palestinien. Pourquoi l’injustice commise envers les Palestiniens reçoit-elle vingt fois plus d’écho que celle faite aux Tibétains, aux Tamouls, aux chrétiens du Soudan, aux Indiens du Guatemala, aux Touaregs du Niger, aux Noirs de Mauritanie ? Y a-t-il plus de gens concernés, plus de sang versé, une culture plus menacée dans son existence ? En fait, ce serait plutôt l’inverse. Que la Papouasie soit envahie par des colons musulmans qui massacrent les Papous et trouvent, en plus, inacceptable de voir les rescapés manger du cochon, voilà qui ne risque pas de remporter un franc succès à Mantes la Jolie. Que des sales Nègres, considérés et nommés comme tels, soient exterminés par des milices arabes au Darfour, les femmes enceintes éventrées, les bébés massacrés, voilà qui ne soulève pas la colère des jeunes des cités. Et c’est dommage : si l’on accorde des circonstances atténuantes à un jeune Français d’origine maghrébine qui s’en prend à un Juif à cause de la Palestine, alors il serait tout aussi logique de trouver excellent que tous les Maliens, Sénégalais ou Ivoiriens d’origine s’en prennent aux Algériens et aux Tunisiens. Voilà qui mettrait vraiment de l’ambiance dans nos banlieues. Le racisme franchement assumé des Saoudiens ou des Emiratis envers les Noirs, les Indiens ou les Philippins, traités comme des esclaves, ne soulève pas la vindicte de la tribu Ka, ni des Noirs de France. La responsabilité directe des Africains dans la traite des Noirs n’induit pas des pogroms de guinéens par les Antillais. Pourquoi seulement Israël ? A moins que la haine d’Israël ne soit que le paravent du bon vieil antisémitisme ; mais non, cela n’est pas possible, bien entendu.

Israël, 20.000 km2, 7 millions d’habitants, dont 5 millions de Juifs, est responsable du malheur des Arabes, de tous les Arabes, qu’ils soient égyptiens, saoudiens ou français. Israël est l’Injustice même. En le rayant de la face du globe, en massacrant les Juifs, on effacerait l’injustice. C’est bon, de se sentir animé par une juste colère. C’est bon, d’éprouver la joie de frapper et de persécuter pour une juste cause. Voilà pourquoi il ne faut pas dire aux « jeunes des cités » que les deux millions d’Arabes israéliens ont le droit de vote, élisent leurs députés librement. Ne leur dites pas qu’Israël soutient financièrement la Palestine. Ne leur dites pas que des milliers de Palestiniens vont se faire soigner dans les hôpitaux israéliens. Ne leur dites pas que l’université hébraïque de Jérusalem est pleine de jeunes musulmanes voilées. Ne leur demandez pas où sont passés les milliers de Juifs d’Alexandrie. Il en reste trente aujourd’hui. Ne leur demandez ce qu’il est advenu de tous les Juifs des pays arabes. Ne leur demandez pas s’ils ont le droit au retour, eux aussi. Ne leur demandez pas quelle est la société la plus « métissée », Israël ou la Syrie. Ne leur dites pas que, s’il y a de nombreux pro-palestiniens en Israël, on attend toujours de voir les pro-israéliens dans les pays arabes. Ne leur dites pas que le négationnisme ou l’admiration pour Hitler ne sont pas rares dans les pays arabes ; que, lorsqu’il s’est agi d’illustrer les différentes cultures par leurs grands textes, la bibliothèque d’Alexandrie a choisi d’exposer, pour le judaïsme, le Protocole des Sages de Sion ; que ce faux antisémite est largement diffusé dans les pays arabes. Ne leur dites pas que, du point de vue des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, non seulement il vaut mille fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute même vaut-il mieux être arabe en Israël qu’arabe dans un pays arabe. Ne leur dites pas qu’Alain Soral, du Front national, qu’ils détestent tant, est allé manifester son soutien au Hezbollah, qu’ils admirent si fort.

Si on leur enlève la méchanceté d’Israël, que deviendront ceux d’entre eux qui s’en prennent aux feujs, sinon des brutes incultes, bêtement, traditionnellement antisémites ? Il ne faut pas désespérer Montfermeil.

Mais après tout, on peut tout de même essayer de leur dire tout cela sans trop de risque. Ils traiteront l’informateur de menteur, d’agent du Mossad, de représentant du lobby sioniste ou de raciste. Ils auront raison. Pourquoi se défaire de la commode figure du Croquemitaine responsable de toute la misère du monde ? Elle évite de s’interroger sur ses propres insuffisances.

La cantatrice avariée

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Les « Infiltrés » : haut les masques !

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Plutôt distrayante, la polémique “déontologique” déclenchée dans le microcosme médiatique par “Les Infiltrés”, le nouveau magazine de David Pujadas sur France 2.

Le principe de départ en est simple : “infiltrer”, précisément, un journaliste, muni d’une fausse identité et d’une caméra cachée, dans une entreprise ou une institution pour montrer ce qu’on souhaite à tout prix y dissimuler.

Problème : la charte des journalistes interdit, paraît-il, d’utiliser des moyens “déloyaux” pour obtenir des infos. Mais où commence la déloyauté, et où s’arrête la complaisance ?

Il y a beau temps que les stars de la politique et du showbiz se plaignent des journalistes, ces “chiens” qui font mine d’être leurs amis pour mieux les démolir ensuite, au détour d’un article ou même dans un livre ad hoc. Mais ce genre de “trahison” ne choque guère, et pour cause : elle est bilatérale ! Le gazetier et son “sujet” savent fort bien tous deux à quel jeu ils jouent – et la parade de séduction est aussi sincère d’un côté que de l’autre.

Même les journalistes embedded, comme on dit maintenant – en français : embarqués dans la suite d’un politicien en campagne et traités comme des intimes – n’ignorent pas à quoi s’en tenir ; ou alors, ils auraient mieux fait de rester savetiers…

Dans notre feuilleton “Les Infiltrés”, dira-t-on, l’affaire est plus grave : seul le chat sait à quel jeu il joue avec la souris … Mais ne pleurons pas trop vite sur l’infortuné rongeur : lui aussi a eu le temps de s’adapter : la preuve, il a troqué de longtemps mentors et autres pères Joseph au profit “d’experts en communication”. Leur job ? Manipuler les manipulateurs, comme dirait Pasqua.

Depuis Séguéla, ces gens-là ne se cachent même plus d’être ce qu’ils sont : des spin doctors dont la mission consiste à masquer la réalité grâce au story-telling. En VF : des laveurs de cerveaux chargés de nous “raconter des histoires”. (Désolé pour l’abus de jargon anglo-saxon ; c’est que, comme souvent depuis deux ou trois siècles, la chose a débarqué chez nous avant le nom.)

Désormais, toutes les personnes physiques ou morales dignes de ce nom – à défaut de l’adjectif – peuvent se payer les services de ce genre d’illusionnistes. Un journaliste “à l’ancienne” se trouverait fort dépourvu, avec sa lourde carapace déontologique, pour affronter un tel progrès ! Comment débusquer la vérité, à travers le plaisant rideau de fumée parfumée dont elle est enveloppée ?

Je les entends d’ici, les sirènes de ces grands communicants : “Pourquoi ne pas travailler en bonne intelligence ? Nous avons tellement d’intérêts en commun, n’est-ce pas ? Et puis d’ailleurs, nos comptes sont clairs ; nous n’avons rien à cacher… La preuve : je vais vous les montrer moi-même, nos coulisses ! Parce que je vous aime bien …”

Face à ce genre d’hypnose, un Tintin-reporter digne de ce nom n’a qu’une alternative : trahir sa “déontologie”, ou changer de camp (Il y a des exemples…)

“Donnez-moi un masque, et je vous dirai la vérité”, écrivait Oscar Wilde. En l’occurrence le pauvre journaliste, invité à ce genre de bal masqué, ne saurait faire correctement son métier qu’en chaussant un loup à son tour. “Larvatus prodeo”, comme disait Descartes.

Il y a une trentaine d’années, un journaliste allemand nommé Gunther Walraff s’était fait une tête de Turc juste pour mesurer in vivo le taux de xénophobie chez les Boches. Résultat décevant : on apprit essentiellement, au terme de cette ébouriffante enquête, que les Turcs se sentaient turcs et les Allemands plutôt allemands…

Voici quelque dix ans de cela, une journaliste nommée Anne Tristan s’était fait passer six mois durant pour une adhérente du Front National. Son but ? Montrer de l’intérieur la terrible réalité du FN !

A l’époque, il ne s’était trouvé personne pour protester contre une telle méthode. Mais laissez donc l’oncle Paul resituer pour vous le contexte : dans ces années noires (1984-2007), tous les moyens étaient légitimes pour combattre le FN, puisqu’il menaçait la démocratie – et par la voie du suffrage universel, en plus !

Aujourd’hui, qui penserait encore à s’introduire par effraction dans ce “Grand Corps Malade” qu’est devenu le FN ? (Sans parler du PC, petit cadavre à la renverse…)

Mais le modèle de “déloyauté” journalistique vient de plus loin. Albert Londres fut le premier à trahir le serment d’Hypocrite de sa profession ambiguë : pour voler au-dessus du nid de coucous de la psychiatrie des années 20, le fourbe n’avait-il pas dissimulé son état civil et mental ?

Le premier sujet abordé par nos “Infiltrés” n’était guère éloigné : la maltraitance dans une maison de retraite ordinaire. Une telle enquête, d’utilité publique, justifiait à l’évidence le recours à ce procédé. Sans sa blouse “d’aide-soignante”, jamais la journaliste n’aurait pu montrer le cauchemar quotidien que vivent ces “résidents” victimes en permanence de négligences, d’humiliations, voire de sévices. Manque de moyens, d’hygiène, de personnel compétent – et même de simple compassion : l’horreur est humaine…

Toutes choses égales par ailleurs, nos “Barbares” – qui ne connaissaient même pas la Déclaration universelle des droits de l’homme ! – traitaient souvent mieux leurs anciens que ne le font nos Modernes…

A coup sûr les sujets annoncés pour les prochains numéros de l’émission justifient un tel procédé. Comment filmer “dans la transparence” le travail au noir, ou le quotidien d’une secte ?

L’urgence était moins évidente l’autre mercredi. Pour leur deuxième épisode, “Les Infiltrés” avaient choisi de prendre au piège de ses propres pratiques un hebdo people (Closer en l’occurrence). A quoi bon ? Nul n’imagine que des “enquêteurs” en quête de bourrelets et d’infidélités sont allés poser directement la question à l’intéressé(e) !

Aussi bien n’a-t-on pas appris grand chose ce soir-là (surtout moi !) Sauf peut-être dans le débat sur “l’arroseur arrosé”, où la rédactrice en chef du magazine incriminé a tenu bon sous une mitraille convenue. Mais, vous savez ce que c’est : question Audimat, “Les dessous de la presse people”, ça marche quand même mieux que “les nouvelles filières de l’immigration clandestine”, bizarrement…

Photo de une : David Pujadas, par Ksenia B, flickr.com

L’homo n’en a pas

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Mary Robinson (illustre lectrice de Vendredi) n’est pas contente et l’a fait savoir lundi à Nicolas Sarkozy qui célébrait à l’Elysée le 60e anniversaire de la déclaration des droits de l’Homme. L’ancienne présidente irlandaise ne goûte guère le vice des Français à utiliser le terme « droits de l’Homme » en lieu et place de « droits humains » – expression bien plus « moderne », dit-elle, puisque directement traduite de l’anglais. Cependant, c’est une faute contre la langue et la logique qu’elle commet là : en français, l’homme descend du latin homo et n’a pas forcément de couilles. Et si jamais il en avait, on ne se contenterait pas de l’appeler mon oncle mais l’adjectif humain qui en dérive en aurait aussi… En avoir ou pas, c’est au fond la seule question qu’il faut se poser en matière de droits de l’Homme. Et ce n’est pas Rama Yade qui dira pas le contraire.