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Dalaï-lamour

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Confidence de Sa Sainteté le dalaï-lama à un journaliste allemand : « Faire l’amour est mauvais pour la santé mentale. » Un accroc dans le dialogue interreligieux, à l’heure où sœur Emmanuelle nous confie (à titre posthume) ses émois de jeune fille, après Mère Teresa, l’abbé Pierre et le père Dupanloup.
Ce que voulait dire SS le dalaï-lama, bien sûr, c’est que faire l’amour peut engendrer le désir, lui-même source de souffrance, déclenchant ainsi le cercle infernal des réincarnations qui nous fait à chaque fois rater la sortie « Nirvana ».
Bref, nous enseigne le disciple du Bouddha, en matière de sexe, mieux vaut léviter.

Libérez Bibi !

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Benyamin Netanyahu n’a plus aucune chance de devenir un De Gaulle ou même un Sharon – à supposer bien sûr qu’il en ait jamais eu une. Après les primaires dans son parti le Likoud, il se retrouve menotté à une liste bien trop droitière, si bien qu’avant même de gagner les élections, il a perdu toute marge de manœuvre s’il devenait Premier ministre. Du coup, son accession au pouvoir paraît moins certaine. En tout cas, avec de pareils colistiers, son gouvernement n’aura rien à proposer ni aux Américains ni aux Européens et encore moins aux Palestiniens et Syriens. Or, par gros temps économique et face aux échéances dictées par le projet nucléaire iranien, jouer au poker sans jeu est suicidaire. Netanyahu lui-même ne cesse de rappeler aux diplomates occidentaux en poste en Israël et à quelques journalistes priés de faire passer le message qu’il a, il y a dix ans, rencontré Arafat et négocié avec lui. Mais le Likoud qui a porté cette politique n’existe plus. Le parti qui avait su mobiliser les masses populaires délaissées par une gauche boboïsée se replie sur une ligne idéologique dure portée par des dirigeants sociologiquement extérieurs à sa culture politique.

Donné vainqueur des législatives du 10 février, le Likoud a choisi ses candidats à la Knesset. La liste sortie des urnes a de quoi effarer Netanyahu qui, désormais, porte mieux que jamais son prénom, Benyamin, le « fils de la droite ». A côté de personnages comme Begin fils, gardien du temple de la droite historique s’il y en eut, les militants ont placé haut sur la liste toute la bande du « front du refus », ceux qui avaient fait campagne avec une redoutable efficacité contre Sharon et son projet de retrait de la bande de Gaza, poussant l’ancien Premier ministre vers la sortie. C’est alors qu’il avait créé le parti Kadima, avec Olmert et Livni – et le soutien discret du parti travailliste (et notamment celui de Shimon Peres). La plupart des transfuges ont passé la dernière législature hors de la Knesset où le Likoud, déplumé, n’a pu faire élire qu’une douzaine de ses membres, contre quarante-huit il y a un quart de siècle.

Ce retour en force de l’aile droite du Likoud est le fruit d’une manœuvre politique qui aurait fait pâlir de jalousie le grand Trotsky. Un groupe de colons et leurs supporters ont réussi à prendre de l’intérieur le contrôle du Likoud qu’ils entendent bien mettre au service de leur grande ambition : façonner la politique israélienne pour bloquer toute tentative de compromis avec les Syriens et les Palestiniens.

La droite dure et ouvertement pro-colons d’où viennent ces infiltrés est jugée par la plupart des électeurs israéliens comme trop religieuse, messianique et sectaire. En conséquence, elle est condamnée à la marginalité politique, une position confortable dans un régime style IVe République pour défendre des intérêts sectoriels, mais qui exclut l’accès aux portefeuilles cruciaux et aux véritables postes de pouvoir. Le leader et le grand stratège de ces guérilleros est Moshé Feiglinne, quarante-six ans, colon religieux, major de réserve dans l’armée de terre et homme d’affaires, qui s’est fait une réputation dans les années 1990 en appelant à la résistance civile non-violente contre les accords d’Oslo. Entre 1992 et 1995, il s’est consacré aux blocages des grandes artères aux heures de pointe, dans le cadre d’une stratégie visant à épuiser et à éparpiller les forces de l’ordre, les obligeant à arrêter des milliers de personnes et provoquant l’embarras du gouvernement.

Cette première stratégie de Feiglinne a échoué et ce fin politique l’a vite compris, et admis. Mais il aussi pu observer qu’il se trouvait à la tête d’un commando de quelques milliers de militants prêts à donner beaucoup pour la cause – un trésor politique. Décidé à s’emparer du pouvoir légalement, Feiglinne a appelé ses fidèles à adhérer au Likoud, sans la moindre intention ni de voter ni de faire campagne pour le vieux parti conservateur, mais pour peser sur la liste des candidats à la Knesset – une version locale des adhérents à 20 €. L’efficacité des Feiglinne est redoutable : lors de primaires pour le leadership du parti en 2002, Feiglinne réunissait 3,5% des suffrages. Trois ans plus tard, il avait plus que triplé son score (12,4 %) et en 2007, il obtenait les suffrages d’un quart des militants. Il n’avait pas fait le voyage pour rien.

Le projet politique de Feiglinne est un chef d’œuvre de démagogie nationaliste. À titre d’exemple des sophismes feiglinniens, la cause de la violence palestinienne ne saurait en aucun cas être le désespoir. Non, c’est au contraire l’espoir d’une victoire qui pousse les Palestiniens à la violence. En conséquence, seule une fermeté israélienne sans faille convaincra les Palestiniens, résignés, d’accepter l’Etat juif.

On comprend donc pourquoi Bibi s’est, au cours des dernières semaines, démené pour le poids des « Feiglinne ». En vain. Disciplinés, listes en main, Feiglinne et sa cinquième colonne ont raflé la mise. Certes, Feiglinne lui-même n’est qu’en trente-sixième position sur la liste – selon la fourchette haute des sondages, un siège de député reste à sa portée, mais ses protégés occupent d’excellentes positions. Certes, Netanyahu devrait rappeler qu’il est le patron, notamment lors d’une réunion des quarante premiers candidats de la liste – mais il n’en demeure pas moins le capitaine d’un bateau dont il n’a pas choisi l’équipage, et dont on pourrait même dire que l’équipage est là pour s’assurer qu’il ne dévie pas de la trajectoire qu’il a lui-même tracée quitte à foncer tout droit dans la zone de tempêtes.

DJ Lang de Blois

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Jackmaster Jack est l’un des dj les plus hype de la planète. Par conviction, il refuse de faire des sets dans les clubs, pour privilégier les free parties. C’est ainsi que ces soixante dernières années, on l’a vu à Mirecourt, Nancy, Blois, Paris ou Boulogne-sur-Mer. Chacun se souvient encore du triomphe qu’il fit à la Techno-Parade de Solutré. Sa spécificité : partir en live. Très vite. Son dernier album featuring Elisabeth Lévy enchantera vos fêtes de fin d’année. Comme Jackmaster Jack le dit lui-même : « Tous aux bacs ! »

Ecouter Jackmaster Jack.

De la germanophonie comme vaseline

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De Bruno Le Maire, successeur de Jean-Pierre Jouyet au secrétariat d’Etat aux Affaires européennes, les médias, bien cornaqués par la com’ élyséenne, ont retenu deux traits marquants: son passé villepiniste et sa capacité à s’exprimer plus que correctement dans la langue de Goethe. Passons rapidement sur la nouvelle humiliation que Nicolas Sarkozy jubile d’avoir ainsi infligé à son prédécesseur honni : attirer dans son orbite le plus brillant de ses conseillers et réduire l’espace politique de ce dernier à un Sainte-Hélène symbolique, et non plus à l’île d’Elbe (la passion littéraire de Galouzeau pour les Cent-Jours n’était pas dénuée de toute arrière-pensée !). Entouré de quelques grognards réduits à la fidélité parce que trop stupides pour être invités à trahir, l’ancien Premier ministre attend son procès dans l’affaire Clearstream, qui pourrait bien être son Waterloo.

La germanophonie dont est crédité, à juste titre, Bruno Le Maire est, elle, mise en avant pour clouer le bec aux mauvais esprits, ceux qui murmurent çà et là que Nicolas Sarkozy a massacré la relation franco-allemande, et ne s’entend pas, mais alors pas du tout, avec une Angela Merkel qui, de son côté, ne peut pas voir en peinture l’agité du faubourg Saint-Honoré.

Remarquons tout d’abord qu’il est aujourd’hui considéré comme exceptionnel, voire exotique, qu’un homme politique français ministrable de la nouvelle génération (Le Maire n’a pas quarante ans) sache parler l’allemand. Il fut une époque où tout lieutenant d’infanterie, d’active ou de réserve, maîtrisait suffisamment cet idiome pour comprendre les consignes données par l’ennemi à ses troupes sur le champ de bataille, et vice-versa. Cela permettait, en dehors des périodes de castagne, à ces mêmes officiers, rendus à la vie civile ou à l’ennui des garnisons, de nourrir leur esprit de la littérature, de la philosophie et des beaux-arts venus d’outre-Rhin. Rien de tel aujourd’hui : les saint-cyriens apprennent le global English militaire (plein de sigles et d’apocopes imbitables) et les plus futés d’entre eux se mettent au farsi, au chinois ou à l’arabe, langues qui pourront leur assurer de confortables planques à l’Etat-major où dans les légations militaires de nos ambassades.

Ne parlons pas des lycéens : ces branleurs fuient les cours d’allemand pour se réfugier dans l’anglais ou l’espagnol réputés plus faciles, à moins que leurs stratèges de parents ne les forcent à aller se farcir le rejet du verbe en fin de subordonnée et la déclinaison de l’adjectif, au motif que c’est dans les classes allemand 1ère langue que l’on rassemble les meilleurs. Une fois le bac avec mention obtenu, ils s’empresseront de tout oublier. Et comme l’Allemagne n’est pas une destination de vacances trendy, il ne reste plus que Tokio Hotel pour inciter des hordes de lolitas à choisir l’allemand comme seconde langue, phénomène qui trouve ses limites dans l’évolution hormonale des intéressées, et le côté assez casse-couilles des efforts à produire pour aller au-delà du « Ich… euh… liebe… euh… dich… »

Au bout du compte, on en arrive à faire des Le Maire des êtres exceptionnels et indispensables du seul fait qu’ils peuvent se passer d’interprètes dans leurs engueulades avec leurs homologues d’outre-Rhin. Tant mieux pour lui, mais contrairement à ce que veulent nous faire avaler les spin-doctors de l’Elysée, germanophone et germanophile ne sont pas des synonymes, bien au contraire.

Il arrive plus souvent qu’on ne le pense qu’une bonne connaissance de la langue, de la littérature, des codes sociaux d’un peuple voisin, mettons l’Allemagne, ne vous porte pas à plus d’indulgence, sinon d’amour, à son égard.

L’histoire récente nous enseigne que les plus éminents francophones allemands de l’entre-deux guerres se sont révélés francophiles à leur manière, celle d’Otto Abetz, Ernst Jünger ou Gerhard Heller. Ces derniers, on a tendance aujourd’hui à l’oublier, jouèrent avec un talent certain et une compétence linguistique incontestable les arbitres des élégances littéraires et artistiques françaises entre 1940 et 1944. Cela consista à cajoler Drieu La Rochelle et à fusiller Marc Bloch.

Du côté des germanistes français, on compte de nombreux résistants, proportionnellement plus nombreux que dans d’autres disciplines, dont les plus célèbres sont Jacques Decour et Pierre Bertaux. Je me souviens de ce dernier, brillant universitaire et ancien commissaire de la République à Toulouse en 1944, ce fameux 11 novembre 1983, où François Mitterrand et Helmut Kohl se tinrent la main à Verdun. Il murmurait entre ses dents : « Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! », en désignant du menton Ernst Jünger, invité personnel de Mitterrand aux cérémonies, que le protocole avait placé à côté de lui dans l’avion revenant à Paris. Aujourd’hui, un sondage au sein des entreprises et institutions mêlant Français et Allemands, comme EADS, Arte et autres parangons de la coopération transfrontalière révèlerait quelques surprises sur l’image réciproque des uns chez les autres : quelques échauffourées entre techniciens ressortissants des deux pays travaillant pour Airbus à Toulouse, brièvement signalées dans la presse, donnent une idée de l’état de l’amitié franco-allemande dans ces entreprises…

Depuis le traité de l’Elysée, en 1963, qui scellait la réconciliation entre la France du général Gaulle et l’Allemagne de Konrad Adenauer et lançait d’ambitieux projets de coopération industrielle, commerciale et culturelle, beaucoup d’eau a coulé dans le Rhin. L’exaltation régulière des vertus conjugales du couple franco-allemand et des affinités électives unissant les plus hauts représentants des deux pays (de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder), qui nourrissait naguère le narratif idyllique de la mutation d’ennemis héréditaires en amis pour l’éternité, ne parvient plus maintenant à peindre en rose une réalité beaucoup plus prosaïque. Les intérêts de la France et de l’Allemagne sont parfois convergents – comme dans l’opposition à la guerre d’Irak – mais sont aussi, de plus en plus souvent, divergents, comme cela apparaît dans l’attitude respective des deux pays face à la crise actuelle. Ainsi, l’Allemagne ne voit pas pourquoi elle puiserait dans sa caisse pour stimuler sa consommation intérieure alors qu’elle n’a qu’à attendre tranquillement que les autres relancent pour que son économie fondée sur l’exportation de biens d’équipement se remette à tourner plein pot.

Que Bruno Le Maire vienne dire en allemand à la chère Angela qu’elle commence à nous les briser menu (par exemple : Verstehen Sie, gnädige Frau, dass Sie uns die Eier zerbrechen ? ) ne changera rien de fondamental à une situation objective, où chacun doit défendre son bout de gras sous peine de se faire équarrir lors des prochaines élections. En revanche, si Angela Merkel, pour contrer l’opération Le Maire, appelait Claudia Schiffer, dont le français est tout à fait convenable, à faire partie de son cabinet, elle pourrait semer le trouble dans la défense adverse. Heureusement, une fille de pasteur mecklembourgeois ne peut, même en rêve, caresser de projet aussi méphistophélique. Et c’est tant mieux pour nous.

Molière et les rappeurs

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La notice d’emballage (communément appelée chapeau) concoctée par Libé pour vendre son portrait en dernière page nous apprend « qu’à 31 ans le rappeur de Vitry d’origine comorienne affiche une credibility street de mec à la redresse ». Sur la photo, affalé contre un dossier de chaise, casquette sur les yeux, regard dans le vague, le « mec à la redresse » semble plutôt du genre à la ramasse. Son nom d’artiste c’est Rohff, ce qui signifie, révèle Le Parisien « Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ». Il peut sembler étrange pour un amoureux de la langue de choisir un pseudo qui évoque un aboiement, mais bon. À moi, il me donne l’impression d’offenser plus qu’il n’honore, mais ce ne sont peut-être que des préjugés. Dans Libé, on apprend aussi que Housni Mkouboi est « roi de l’ego-trip (art de se vanter), de la punch-line (phrase choc) et de la vanne très beauf ». Un triathlète de la connerie en somme.

Stéphanie Binet qui signe ce portrait est très au fait des bagarres, explications musclées et rivalités haineuses qui semblent être l’ordinaire du monde merveilleux du rap. Et elle choisit son camp : ce pauvre garçon, nous dit-elle, a été victime d’une « campagne de diffamation sur dailymotion et dans les DVD-magazines spécialisés, « la presse people du rap », comme les appelle son manager ». Parce que toutes ces embrouilles filmées par leurs protagonistes sont suivies et commentées avec passion par pas mal de monde. En fouinant un peu, vous découvrirez donc que Rohff et son frère appartiennent à des bandes ennemies et se sont pris la tête, ce qui a conduit le premier à la case prison et fait pleurer leur mère, tous les épisodes ayant fait l’objet d’interminables confessions postées sur dailymotion. Vous l’avez compris, Rohff cause d’abord à la racaille, avec ce mélange d’auto-complaisance victimaire, d’épate-bourgeois et de morale à trois balles qui constitue le fond de sauce du rap français ; il cause aussi à son fiston (dans le milieu, la paternité se porte très bien). À en juger par son succès dans la presse convenable, un bel avenir l’attend dans les beaux quartiers.

Car ce ne sont pas ses exploits nocturnes qui valent à Rohff sa semaine de célébrité. Enfin pas seulement. Rohff est en promo. Une demi-page dans Le Parisien, la dernière page de Libé. On attend Les Inrocks et Télérama avec impatience et surtout, on espère que les amis de Marc Cohen au service culture du Figaro offriront ce frisson canaille à leurs lecteurs. Partiellement composé à Fresnes – d’où il est sorti le temps d’un concert –, Le code de l’horreur a ce léger fumet de subversion qui les enchantera. À côté du genre bon garçon, dont le meilleur représentant est Abd el Malik, qui a également eu droit à une promo d’enfer, le genre artiste-voyou est très prisé ces temps-ci. Et dans cette catégorie, le Rohff, il a l’air difficile à battre. Avant d’atterrir à Fresnes pour cause de baston fraternelle, il avait écopé en 2002 de quinze mois avec sursis « pour avoir mis en joue des jeunes qui le testaient à la sortie d’une boîte de nuit d’Ivry », apprend-on encore dans Libé – curieux, ce testing à la sortie d’une boite de nuit, l’aurait-on empêché de quitter la boite parce qu’il est noir ? Il est, parait-il « en phase avec la société ». « Tellement en phase, que parfois, ça lui joue des tours à ce rappeur qui a grandi dans les mêmes quartiers de banlieue sud que des grands noms de la voyoucratie, écrit encore la délicieuse Binet. Ses accointances géographiques font fantasmer ses fans, tout comme ceux qui jalousent ses disques de platine. » En clair, ça semble vouloir dire qu’il est pote avec tous les truands de son coin, mais corrigez-moi si je me trompe. Quoi qu’il en soit, le gros vendeur est un bon client.

Je les vois venir tous ceux qui ne fonctionnent qu’au faciès. Le petit Comorien, pour vous, c’est forcément un imbécile. Eh bien, sachez qu’il en a dans le citron. Arrivé en France à l’âge de sept ans, il en a bavé pour apprendre le français, s’est retrouvé dans une voie de garage après avoir été « désorienté » et compte prendre des cours par correspondance pour passer son bac. « Je veux tout simplement me cultiver », dit-il, modeste. On se demande si c’est vraiment nécessaire puisque, selon lui, « les rappeurs aujourd’hui, écrivent mieux que Molière ». Faut-il le préciser, cette déclaration ne semble pas avoir fait sursauter le journaliste qui a jugé judicieux d’en faire le titre de son article. Plus fort que Molière, c’est bon ça. Un doute me saisit : et si j’étais en train de passer à côté de Molière, aveuglée par d’antiques préjugés ? Mieux vaut examiner sur pièces puisque les paroles de La grande classe, chanson-phare de l’album, sont disponibles sur Internet ; prenons deux vers au hasard : « J’ai pas changé, fuck ceux qui m’aiment pas. J’baisse pas mon froc mais le remonte jusqu’aux pecs comme Papa Wemba. » Quelle langue en effet, riche et poétique, imagée et colorée. Oui, c’est clair, un nouveau Molière est né. Un Molière noir. Un mois après l’élection d’Obama, il était temps.

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Todd : « Après le sarkozysme, quoi ? »

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Ne le réduisez pas à ce que vous détestez chez lui. Dans un livre d’Emmanuel Todd, il y en a pour toutes les humeurs : de quoi être exaspéré, intrigué, captivé, épaté et souvent plus. Oui, quand il observe nos banlieues ou les mondes islamiques, il donne l’impression d’être aveugle à une moitié de la réalité. Mais quand il part à la recherche des structures familiales, il donne du sens à la réalité. De plus, on peut être radicalement opposés sur les prémisses et d’accord sur la conclusion. Après la démocratie, voilà longtemps que nous y sommes arrivés. Quant au protectionnisme, ce mot qui déclenche encore la fureur ou l’effroi de quelques-uns de mes amis, il me semble à moi découler du bon sens. Certes, son adoption n’aurait sans doute pas les vertus miraculeuses qu’en espère Todd. Réparer les sociétés exigera un peu plus que des mesures économiques, même sensées. Avec Todd, le débat, contrairement à la sociologie, est un sport de combat. Tant mieux.

Vous avez annoncé la fin de l’Union soviétique, le déclin de l’empire américain, et maintenant, vous proclamez la fin de la démocratie ? Vous vous prenez pour un oracle ? Vous lisez l’avenir dans les courbes de natalité ?
Vous exagérez ! Je peux être brutal dans mes appréciations personnelles, mais sur le fond, le propos de ce livre est beaucoup plus spéculatif que mes précédents. Oui, la fin de la démocratie est une issue possible de la crise que nous traversons, mais il y en a d’autres et je ne me prononce pas sur celle qui l’emportera.

Incohérent, intellectuellement médiocre, agressif, affectivement instable et animé par l’amour de l’argent : il n’est guère de défaut que vous ne prêtiez au président de la République. Ne verseriez-vous pas dans la recherche de boucs émissaires que vous l’accusez de pratiquer ?
Taper sur Nicolas Sarkozy est une activité saine, morale et satisfaisante, mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut bien comprendre qu’il n’a pas été élu en dépit de ses défauts mais grâce à eux. Il m’arrive de me faire plaisir en disant ce que je pense. Mais s’il m’intéresse, comme chercheur, c’est parce qu’il est un concentré des tendances mauvaises qui travaillent la société française.

Nicolas Sarkozy n’a pas seulement été élu pour ses défauts : le verbe – talentueux quoi que vous en pensiez – d’Henri Guaino a eu sa part.
Le problème, c’est que c’est un verbe qui ne renvoie à rien. Ce qui caractérise Sarkozy, c’est son incohérence, sa capacité de dire tout et son contraire et de vampiriser les héros et les valeurs de la gauche. Cette dilution des concepts de droite et de gauche est typique d’une situation où il n’y a plus de vraie représentation démocratique mais où des gens et des groupes s’affrontent dans une quête machiavélienne de pouvoir pur.

Vous dénoncez une dérive ethniciste incarnée selon vous par certains intellectuels comme Alain Finkielkraut. Et les discours de Dieudonné, de Christiane Taubira ou de Tariq Ramadan, ils n’incarnent rien ?
Concernant Finkielkraut, son concept de « pogrom antirépublicain », à la fois absurde et important, entre en résonance avec certains éléments du sarkozisme. Quant aux discours que vous évoquez, en effet, ils ne retiennent pas mon attention parce que la critique du multiculturalisme, je l’ai faite dans Le destin des immigrés, il y a 14 ans. Je m’intéresse à ce qui se passe effectivement, le taux de mariage mixte, le niveau réel de pratique religieuse. Il est vrai qu’on n’a pas d’enquête bien faite depuis 1992. Mais je sais que le taux de mariage mixte est une variable à très forte inertie. Et je sais aussi que quand une bande mêlée, de toutes les couleurs, caillasse la police, c’est que l’assimilation fonctionne, fût-ce sur un mode négatif. Les valeurs égalitaires sont toujours ancrées dans la société.

J’irai pas à Tarnac

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En cette après-midi chômée, j’ai eu le temps d’écouter la radio. Aujourd’hui, Daniel Mermet consacrait son Là-bas si j’y suis aux gauchistes de Tarnac, ceux que la police a accusés de terrorisme pour avoir saboté des caténaires. France Inter a décidé d’aller écouter ce que le village pensait du traitement de l’affaire par lémédias®. Eh bien j’ai pas été déçu. Un tissu de conneries, cette émission. Diatribe anti journalistes par des mecs qui ne comprennent rien à ce qu’ils lisent ni ce qu’ils entendent, comparaison hâtives, parallèles hasardeux, points Godwin en pagaille… Le meilleur passage, c’est celui où deux journalistes de Libération, la correspondante locale, basée à Clermont-Ferrand, et un photographe assistent à un débat sur l’affaire. Les pauvres…

Car depuis que Tarnac est devenu célèbre grâce à sa bande à Baader, les locaux ont la haine contre les médias, tous ceux qui ont mis le petit groupe de gauchos à la une et qui ont stigmatisé leur trou comme base arrière du terrorisme rouge… Ils n’en veulent pas aux demeurés qui préparaient le grand soir dans leur épicerie et qui auraient (présomption d’innocence) saboté les lignes TGV, pourtant à la source de leurs problèmes. Ils n’en veulent pas non plus à l’Etat, qui est le seul à avoir parlé d’ultra-gauche et de terrorisme (les médias, à part peut-être TF1 et Le Figaro, ne faisant que relayer la position gouvernementale). Non, ils en veulent à Libération et aux journalistes en général. Principalement que ce qu’ils ont lu dans les journaux ne leur a pas plu. Tellement plus facile de briser le miroir que d’accepter son image…

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Droits de l’homme ? Mon cul !

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Ainsi notre ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a-t-il fini par dresser le triste constat de l’incompatibilité de la politique d’un Etat avec l’exigence des droits de l’homme. Amère réalité au moment où l’on célèbre le 60e anniversaire de la déclaration universelle de ces mêmes droits. En effet, jamais les mots n’ont été à ce point démentis par les faits. Il faut croire que le monde est bien malade pour ne plus croire à la morale et au droit qu’il a lui même édictés. Pourtant, c’était une belle idée que cette grande déclaration au sortir de l’affrontement avec la barbarie nazie. « Nous les peuples, nous les nations… » Ça avait de l’allure, cette volonté d’inventer un droit planétaire pour conjurer le mal. Et voilà que, par un étonnant tour de passe-passe, le Mal chassé par la porte du Tribunal de Nuremberg, rentre par la fenêtre, hélas, de l’ONU elle même. Car l’astuce d’aujourd’hui consiste aujourd’hui à draper les pires pratiques dans les oripeaux des droits de l’homme. Cette forfaiture a un précédent. En août 2001, la conférence de Durban de la même ONU avait déjà dénoncé les méfaits de l’occident en général et d’Israël en particulier tandis que des portraits à la gloire d’Hitler avaient été distribués par des ONG islamistes. Quelques jours après la fin de la conférence, les avions piratés par Ben Laden s’écrasaient sur les tours de Manhattan. Les mots avaient devancé les choses.

Tandis qu’à Genève, au Palais des Nations, on s’apprête aux festivités à venir – une salle dite de l’Alliance des civilisations vient d’être inaugurée avec force champagne et petits fours pour la modique somme de 50 millions d’euros –, on pouvait voir à la télévision un reportage sur les violences et viols commis au Congo sous l’œil placide des forces de l’ONU. En dix ans de conflit dans l’ex-Congo belge, ce sont près de cinq millions de personnes qui ont péri directement on indirectement, victimes de toutes les exactions, guerres, guérillas qui ont frappé ce territoire. De ce conflit de première intensité, l’ONU ne se soucie guère, pas plus que les médias occidentaux, abandonnant l’Afrique aux poubelles de la modernité, vous pensez bien ce ne sont que des noirs qui tuent d’autres noirs. En revanche, l’ONU s’intéresse à des crimes bien plus intéressants qu’il faut dénoncer dans l’urgence avec les mots qu’il faut. Ainsi son expert pour les droits de l’homme dans les territoires palestiniens, Richard Falk, a récemment déclaré que « la politique d’Israël dans les territoires relevait de la qualification de crimes contre l’humanité ». Voilà un expert international qui a les sens du mot juste pour qualifier finement les choses.

Et voilà qu’en France Stéphane Hessel, ancien résistant, légende vivante de la justice universelle et de la bonne conscience hexagonale, tient des propos similaires. Ce qu’annonce ce type d’outrance c’est le désastre annoncé de la future conférence de l’ONU sur le racisme prévue pour avril 2009 à Genève, où c’est bien évidemment Israël qui sera cloué au pilori des droits de l’homme à la sauce onusienne. L’illusion serait de croire qu’en y sacrifiant Israël, l’Europe y gagnerait trois gouttes de pétrole supplémentaire. Il n’en est rien. La mécanique onusienne s’est emballée : aujourd’hui c’est le principe d’universalité des droits qui est mis en cause par la coalition des Etats regroupés au sein de l’Organisation de la Conférence Islamique. C’est le principe d’égalité des sexes qui est mis à mal par la même OCI au nom du relativisme culturel. Avec la complicité de la Chine et de la Russie, ce sont le Soudan, la Libye, la Syrie, l’Egypte, l’Algérie, le Pakistan qui prétendent imposer de nouvelles normes désignant la diffamation des religions comme autant de crimes racistes. La lecture critique de la charia, la mise en cause du texte coranique, seraient désormais considérés comme autant de crimes contre l’humanité faisant de la liberté de penser un délit majeur. Ne parlons pas des pratiques répressives en islam contre les femmes, elles seraient mal vues par les mandataires de l’OCI. Quand aux droits des autres peuples, Tibétains, Kurdes ou Ouïgours, ils attendront la séance suivante.

Alors, Monsieur Kouchner, puisqu’il y aurait difficulté à faire coïncider la fidélité aux principes des droits de l’homme dont nous sommes si fiers et la politique de la France, pourquoi la France pour rester fidèle à ses idéaux, pourquoi la France n’annonce-t-elle pas qu’elle boycotte la mascarade de cette conférence scélérate ? Ça ne couterait pas si cher et ça pourrait rapporter gros – si on pense, bien sûr, que l’honneur a quelque valeur.

Dimanche va mourir !

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Nous n’avons décidément pas la droite la plus bête du monde. Cela peut chagriner, mais cela est un fait. Quand une cinquantaine de députés UMP s’opposent avec une vigueur étonnante à la possibilité de travailler le dimanche, on se souvient soudain que tout le monde n’est pas sarkozyste à droite, c’est-à-dire évoluant dans un monde où seule la consommation serait la clef du bonheur.

On a pu entendre cette semaine, sur France Info, l’un de ces micros-débats entre Sylvie Pierre-Brossolette et Laurent Joffrin sur cette question. C’est habituellement ronronnant puisque les deux plumes faisant partie du même bloc central, leurs désaccords sont profondément artificiels et rappellent la fameuse formule blanc bonnet et bonnet blanc du regretté Jacques Duclos à la présidentielle de 1969. Mais là, tout d’un coup, le ton de Sylvie Pierre-Brossolette, censée incarner la droite, face à un Laurent Joffrin, censé incarner la gauche (on ne rit pas, dans le fond…), est monté d’un cran. En substance, pour défendre une loi autorisant le travail le dimanche, elle a dit qu’on n’allait pas continuer à vivre sur deux mille ans de tradition. Elle n’a pas prononcé l’adjectif « judéo-chrétienne », mais enfin, l’idée était là.

C’est vrai, quoi, c’est fou ce que c’est ennuyeux le judéo-christianisme quand on y pense. Des prophètes douteux chassent les marchands du temple, on fait de l’égalité entre les personnes un impératif catégorique et on indique au passage que le Seigneur lui-même s’est reposé le septième jour après une semaine de Genèse qui dut largement excéder les trente-cinq heures. Et voilà que Sylvie Pierre-Brossolette voit là d’insupportables freins à la croissance, voire d’insupportables atteintes à la liberté individuelle. Et de renchérir en jetant un opprobre moderne, tellement moderne, sur ces députés UMP dont on sait bien d’où ils viennent et d’où ils parlent. Que l’on nous permette de traduire : il s’agit de catholiques réacs qui croient à la famille, ces idiots, et qui protègent un petit commerce de centre-ville obsolète, sauf l’Arabe du coin dont même les débatteurs de France Info ont besoin quand ils sont en rupture de Boulaouane gris ou d’œufs pour improviser une omelette entre grandes consciences libérales éclairées.

En plus, la dame a cru bon d’ajouter que tout le monde n’ayant pas une vie de famille, notamment les jeunes, pourquoi les empêcher de gagner plus en allant faire des démonstrations de matelas multispires dans des magasins aux couloirs heideggériens qui ne mènent nulle part. Oui, pourquoi ? Eh bien peut-être parce que le meilleur endroit pour rencontrer l’homme ou la femme de sa vie n’est pas dans ces non-lieux[1. Sur cette notion de non-lieux, on se reportera à l’excellent livre de Marc Augé, Non-lieux, pour une anthropologie de la surmodernité (Seuil).] qui prolifèrent dans la périphérie de toutes les villes françaises et les rendent tranquillement inhumaines, alignant les mêmes enseignes qu’on s’approche de Lille ou de Rennes, de Châteauroux ou de Toulon.

On sait depuis Marx et Debord que le capitalisme se manifeste par une formidable uniformisation du réel, une unification des modes de production qui fait disparaître la figure du monde dans une gigantesque galerie marchande planétaire où personne n’a jamais rien pu accomplir d’autre que consommer et même, paupérisation durable aidant, juste rêver de consommer. Qui peut tomber amoureux, se réciter un poème, prier, bref redevenir un sujet autonome dans des endroits comme les magasins de meubles en cuir, les restaurants rapides, les multiplex cinématographiques ? Qui peut rester un homme ? « Pour la première fois dans l’histoire, écrit Debord dans In Girum imus et consumimur igni, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu’ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. »

Cette unification de l’espace est effective depuis presque trente ans en Occident. On pourra lire pour s’en convaincre les œuvres de Raymond Carver, de J.G. Ballard ou, pour la France, celle de François Taillandier[2. Par exemple, Les vitamines du bonheur de Raymond Carver (Livre de Poche) et Anielka de François Taillandier (Stock).], peintres de cette post-humanité qui passe sa vie dans les pseudo-villes rurbanisées, commet l’adultère sous poutres apparentes pavillonnaires et vit l’essentiel de sa vie sociale en croisant son voisin dans des rues identiques et des centres commerciaux climatisés qui ressemblent à des aéroports d’où ne partirait jamais aucun avion.

Ce que voudraient, de manière consciente ou non peu importe, nos néo-libéraux, c’est que cette unification de l’espace se double d’une unification temporelle. La mort voulue du dimanche n’est pas là pour relancer on ne sait quelle hypothétique croissance, on ne sait quel pouvoir d’achat anémique pour les précaires qui trouveront de quoi augmenter une paie étique en souriant à l’individu déculturé par des années de TF1, lequel demandera pour la dixième fois si on peut payer en mille fois sans frais cette perceuse à percussion centrale : il a bien fallu, en effet, occuper les heures postprandiales, étant donné que le zapping des quatre cents chaînes du câble n’a rien donné.

Non, la mort voulue du dimanche est le désir totalitaire d’en finir avec un temps qui échapperait aux rapports de production, un temps fait pour la lecture, le bricolage, l’amour, la pêche à la ligne, le repas de famille, un temps profondément libéré, un temps libre au sens premier du terme. Le désir d’en finir avec cet îlot hebdomadaire qui est toujours un repère dans le fleuve identique des jours aliénés.

On s’est déjà, dans notre pays, attaqué aux fêtes, on a voulu tuer la Pentecôte et on y est presque arrivé. Qui ne ressent pas une légère obscénité à voir des enseignes ouvertes un 11 novembre, par exemple et à l’idée d’aller manger des hamburgers sur le cadavre des Poilus pour célébrer la flexibilité du travail ? Apparemment, juste ce qu’il reste de catholiques et de communistes en France.

Ça ne fait pas grand monde mais, une fois encore, ils sont sur la même ligne de feu pour contrer la tranquille barbarie de la marchandise souveraine. Péguy et Bernanos main dans la main avec Marx et son gendre Lafargue, auteur d’un célèbre Eloge de la paresse. Ce front commun ne surprendra que les idiots. Et les enfants qui, disait Trenet, s’ennuient le dimanche. Mais eux, au moins, ont l’excuse d’être des enfants.

Le Père Noël est un causeur

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Le mensuel Causeur du mois de décembre vient de paraître ! Au sommaire de ce numéro dont la couverture a été confiée à Jacques Louis David (un jeune plasticien plein de promesses) : un retour sur le parti socialiste après l’épreuve du Congrès de Reims, une sélection d’articles parus sur le site et des articles originaux d’Elisabeth Lévy et de Gil Mihaely. Vous n’êtes pas encore abonné à Causeur ? N’hésitez plus à vous abonner ou à offrir un abonnement à vos amis – combien d’entre eux espèrent en secret trouver un numéro de Causeur sous le sapin le 25 décembre prochain ! Faites des heureux !

Dalaï-lamour

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Confidence de Sa Sainteté le dalaï-lama à un journaliste allemand : « Faire l’amour est mauvais pour la santé mentale. » Un accroc dans le dialogue interreligieux, à l’heure où sœur Emmanuelle nous confie (à titre posthume) ses émois de jeune fille, après Mère Teresa, l’abbé Pierre et le père Dupanloup.
Ce que voulait dire SS le dalaï-lama, bien sûr, c’est que faire l’amour peut engendrer le désir, lui-même source de souffrance, déclenchant ainsi le cercle infernal des réincarnations qui nous fait à chaque fois rater la sortie « Nirvana ».
Bref, nous enseigne le disciple du Bouddha, en matière de sexe, mieux vaut léviter.

Libérez Bibi !

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Benyamin Netanyahu n’a plus aucune chance de devenir un De Gaulle ou même un Sharon – à supposer bien sûr qu’il en ait jamais eu une. Après les primaires dans son parti le Likoud, il se retrouve menotté à une liste bien trop droitière, si bien qu’avant même de gagner les élections, il a perdu toute marge de manœuvre s’il devenait Premier ministre. Du coup, son accession au pouvoir paraît moins certaine. En tout cas, avec de pareils colistiers, son gouvernement n’aura rien à proposer ni aux Américains ni aux Européens et encore moins aux Palestiniens et Syriens. Or, par gros temps économique et face aux échéances dictées par le projet nucléaire iranien, jouer au poker sans jeu est suicidaire. Netanyahu lui-même ne cesse de rappeler aux diplomates occidentaux en poste en Israël et à quelques journalistes priés de faire passer le message qu’il a, il y a dix ans, rencontré Arafat et négocié avec lui. Mais le Likoud qui a porté cette politique n’existe plus. Le parti qui avait su mobiliser les masses populaires délaissées par une gauche boboïsée se replie sur une ligne idéologique dure portée par des dirigeants sociologiquement extérieurs à sa culture politique.

Donné vainqueur des législatives du 10 février, le Likoud a choisi ses candidats à la Knesset. La liste sortie des urnes a de quoi effarer Netanyahu qui, désormais, porte mieux que jamais son prénom, Benyamin, le « fils de la droite ». A côté de personnages comme Begin fils, gardien du temple de la droite historique s’il y en eut, les militants ont placé haut sur la liste toute la bande du « front du refus », ceux qui avaient fait campagne avec une redoutable efficacité contre Sharon et son projet de retrait de la bande de Gaza, poussant l’ancien Premier ministre vers la sortie. C’est alors qu’il avait créé le parti Kadima, avec Olmert et Livni – et le soutien discret du parti travailliste (et notamment celui de Shimon Peres). La plupart des transfuges ont passé la dernière législature hors de la Knesset où le Likoud, déplumé, n’a pu faire élire qu’une douzaine de ses membres, contre quarante-huit il y a un quart de siècle.

Ce retour en force de l’aile droite du Likoud est le fruit d’une manœuvre politique qui aurait fait pâlir de jalousie le grand Trotsky. Un groupe de colons et leurs supporters ont réussi à prendre de l’intérieur le contrôle du Likoud qu’ils entendent bien mettre au service de leur grande ambition : façonner la politique israélienne pour bloquer toute tentative de compromis avec les Syriens et les Palestiniens.

La droite dure et ouvertement pro-colons d’où viennent ces infiltrés est jugée par la plupart des électeurs israéliens comme trop religieuse, messianique et sectaire. En conséquence, elle est condamnée à la marginalité politique, une position confortable dans un régime style IVe République pour défendre des intérêts sectoriels, mais qui exclut l’accès aux portefeuilles cruciaux et aux véritables postes de pouvoir. Le leader et le grand stratège de ces guérilleros est Moshé Feiglinne, quarante-six ans, colon religieux, major de réserve dans l’armée de terre et homme d’affaires, qui s’est fait une réputation dans les années 1990 en appelant à la résistance civile non-violente contre les accords d’Oslo. Entre 1992 et 1995, il s’est consacré aux blocages des grandes artères aux heures de pointe, dans le cadre d’une stratégie visant à épuiser et à éparpiller les forces de l’ordre, les obligeant à arrêter des milliers de personnes et provoquant l’embarras du gouvernement.

Cette première stratégie de Feiglinne a échoué et ce fin politique l’a vite compris, et admis. Mais il aussi pu observer qu’il se trouvait à la tête d’un commando de quelques milliers de militants prêts à donner beaucoup pour la cause – un trésor politique. Décidé à s’emparer du pouvoir légalement, Feiglinne a appelé ses fidèles à adhérer au Likoud, sans la moindre intention ni de voter ni de faire campagne pour le vieux parti conservateur, mais pour peser sur la liste des candidats à la Knesset – une version locale des adhérents à 20 €. L’efficacité des Feiglinne est redoutable : lors de primaires pour le leadership du parti en 2002, Feiglinne réunissait 3,5% des suffrages. Trois ans plus tard, il avait plus que triplé son score (12,4 %) et en 2007, il obtenait les suffrages d’un quart des militants. Il n’avait pas fait le voyage pour rien.

Le projet politique de Feiglinne est un chef d’œuvre de démagogie nationaliste. À titre d’exemple des sophismes feiglinniens, la cause de la violence palestinienne ne saurait en aucun cas être le désespoir. Non, c’est au contraire l’espoir d’une victoire qui pousse les Palestiniens à la violence. En conséquence, seule une fermeté israélienne sans faille convaincra les Palestiniens, résignés, d’accepter l’Etat juif.

On comprend donc pourquoi Bibi s’est, au cours des dernières semaines, démené pour le poids des « Feiglinne ». En vain. Disciplinés, listes en main, Feiglinne et sa cinquième colonne ont raflé la mise. Certes, Feiglinne lui-même n’est qu’en trente-sixième position sur la liste – selon la fourchette haute des sondages, un siège de député reste à sa portée, mais ses protégés occupent d’excellentes positions. Certes, Netanyahu devrait rappeler qu’il est le patron, notamment lors d’une réunion des quarante premiers candidats de la liste – mais il n’en demeure pas moins le capitaine d’un bateau dont il n’a pas choisi l’équipage, et dont on pourrait même dire que l’équipage est là pour s’assurer qu’il ne dévie pas de la trajectoire qu’il a lui-même tracée quitte à foncer tout droit dans la zone de tempêtes.

DJ Lang de Blois

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Jackmaster Jack est l’un des dj les plus hype de la planète. Par conviction, il refuse de faire des sets dans les clubs, pour privilégier les free parties. C’est ainsi que ces soixante dernières années, on l’a vu à Mirecourt, Nancy, Blois, Paris ou Boulogne-sur-Mer. Chacun se souvient encore du triomphe qu’il fit à la Techno-Parade de Solutré. Sa spécificité : partir en live. Très vite. Son dernier album featuring Elisabeth Lévy enchantera vos fêtes de fin d’année. Comme Jackmaster Jack le dit lui-même : « Tous aux bacs ! »

Ecouter Jackmaster Jack.

De la germanophonie comme vaseline

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De Bruno Le Maire, successeur de Jean-Pierre Jouyet au secrétariat d’Etat aux Affaires européennes, les médias, bien cornaqués par la com’ élyséenne, ont retenu deux traits marquants: son passé villepiniste et sa capacité à s’exprimer plus que correctement dans la langue de Goethe. Passons rapidement sur la nouvelle humiliation que Nicolas Sarkozy jubile d’avoir ainsi infligé à son prédécesseur honni : attirer dans son orbite le plus brillant de ses conseillers et réduire l’espace politique de ce dernier à un Sainte-Hélène symbolique, et non plus à l’île d’Elbe (la passion littéraire de Galouzeau pour les Cent-Jours n’était pas dénuée de toute arrière-pensée !). Entouré de quelques grognards réduits à la fidélité parce que trop stupides pour être invités à trahir, l’ancien Premier ministre attend son procès dans l’affaire Clearstream, qui pourrait bien être son Waterloo.

La germanophonie dont est crédité, à juste titre, Bruno Le Maire est, elle, mise en avant pour clouer le bec aux mauvais esprits, ceux qui murmurent çà et là que Nicolas Sarkozy a massacré la relation franco-allemande, et ne s’entend pas, mais alors pas du tout, avec une Angela Merkel qui, de son côté, ne peut pas voir en peinture l’agité du faubourg Saint-Honoré.

Remarquons tout d’abord qu’il est aujourd’hui considéré comme exceptionnel, voire exotique, qu’un homme politique français ministrable de la nouvelle génération (Le Maire n’a pas quarante ans) sache parler l’allemand. Il fut une époque où tout lieutenant d’infanterie, d’active ou de réserve, maîtrisait suffisamment cet idiome pour comprendre les consignes données par l’ennemi à ses troupes sur le champ de bataille, et vice-versa. Cela permettait, en dehors des périodes de castagne, à ces mêmes officiers, rendus à la vie civile ou à l’ennui des garnisons, de nourrir leur esprit de la littérature, de la philosophie et des beaux-arts venus d’outre-Rhin. Rien de tel aujourd’hui : les saint-cyriens apprennent le global English militaire (plein de sigles et d’apocopes imbitables) et les plus futés d’entre eux se mettent au farsi, au chinois ou à l’arabe, langues qui pourront leur assurer de confortables planques à l’Etat-major où dans les légations militaires de nos ambassades.

Ne parlons pas des lycéens : ces branleurs fuient les cours d’allemand pour se réfugier dans l’anglais ou l’espagnol réputés plus faciles, à moins que leurs stratèges de parents ne les forcent à aller se farcir le rejet du verbe en fin de subordonnée et la déclinaison de l’adjectif, au motif que c’est dans les classes allemand 1ère langue que l’on rassemble les meilleurs. Une fois le bac avec mention obtenu, ils s’empresseront de tout oublier. Et comme l’Allemagne n’est pas une destination de vacances trendy, il ne reste plus que Tokio Hotel pour inciter des hordes de lolitas à choisir l’allemand comme seconde langue, phénomène qui trouve ses limites dans l’évolution hormonale des intéressées, et le côté assez casse-couilles des efforts à produire pour aller au-delà du « Ich… euh… liebe… euh… dich… »

Au bout du compte, on en arrive à faire des Le Maire des êtres exceptionnels et indispensables du seul fait qu’ils peuvent se passer d’interprètes dans leurs engueulades avec leurs homologues d’outre-Rhin. Tant mieux pour lui, mais contrairement à ce que veulent nous faire avaler les spin-doctors de l’Elysée, germanophone et germanophile ne sont pas des synonymes, bien au contraire.

Il arrive plus souvent qu’on ne le pense qu’une bonne connaissance de la langue, de la littérature, des codes sociaux d’un peuple voisin, mettons l’Allemagne, ne vous porte pas à plus d’indulgence, sinon d’amour, à son égard.

L’histoire récente nous enseigne que les plus éminents francophones allemands de l’entre-deux guerres se sont révélés francophiles à leur manière, celle d’Otto Abetz, Ernst Jünger ou Gerhard Heller. Ces derniers, on a tendance aujourd’hui à l’oublier, jouèrent avec un talent certain et une compétence linguistique incontestable les arbitres des élégances littéraires et artistiques françaises entre 1940 et 1944. Cela consista à cajoler Drieu La Rochelle et à fusiller Marc Bloch.

Du côté des germanistes français, on compte de nombreux résistants, proportionnellement plus nombreux que dans d’autres disciplines, dont les plus célèbres sont Jacques Decour et Pierre Bertaux. Je me souviens de ce dernier, brillant universitaire et ancien commissaire de la République à Toulouse en 1944, ce fameux 11 novembre 1983, où François Mitterrand et Helmut Kohl se tinrent la main à Verdun. Il murmurait entre ses dents : « Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! », en désignant du menton Ernst Jünger, invité personnel de Mitterrand aux cérémonies, que le protocole avait placé à côté de lui dans l’avion revenant à Paris. Aujourd’hui, un sondage au sein des entreprises et institutions mêlant Français et Allemands, comme EADS, Arte et autres parangons de la coopération transfrontalière révèlerait quelques surprises sur l’image réciproque des uns chez les autres : quelques échauffourées entre techniciens ressortissants des deux pays travaillant pour Airbus à Toulouse, brièvement signalées dans la presse, donnent une idée de l’état de l’amitié franco-allemande dans ces entreprises…

Depuis le traité de l’Elysée, en 1963, qui scellait la réconciliation entre la France du général Gaulle et l’Allemagne de Konrad Adenauer et lançait d’ambitieux projets de coopération industrielle, commerciale et culturelle, beaucoup d’eau a coulé dans le Rhin. L’exaltation régulière des vertus conjugales du couple franco-allemand et des affinités électives unissant les plus hauts représentants des deux pays (de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder), qui nourrissait naguère le narratif idyllique de la mutation d’ennemis héréditaires en amis pour l’éternité, ne parvient plus maintenant à peindre en rose une réalité beaucoup plus prosaïque. Les intérêts de la France et de l’Allemagne sont parfois convergents – comme dans l’opposition à la guerre d’Irak – mais sont aussi, de plus en plus souvent, divergents, comme cela apparaît dans l’attitude respective des deux pays face à la crise actuelle. Ainsi, l’Allemagne ne voit pas pourquoi elle puiserait dans sa caisse pour stimuler sa consommation intérieure alors qu’elle n’a qu’à attendre tranquillement que les autres relancent pour que son économie fondée sur l’exportation de biens d’équipement se remette à tourner plein pot.

Que Bruno Le Maire vienne dire en allemand à la chère Angela qu’elle commence à nous les briser menu (par exemple : Verstehen Sie, gnädige Frau, dass Sie uns die Eier zerbrechen ? ) ne changera rien de fondamental à une situation objective, où chacun doit défendre son bout de gras sous peine de se faire équarrir lors des prochaines élections. En revanche, si Angela Merkel, pour contrer l’opération Le Maire, appelait Claudia Schiffer, dont le français est tout à fait convenable, à faire partie de son cabinet, elle pourrait semer le trouble dans la défense adverse. Heureusement, une fille de pasteur mecklembourgeois ne peut, même en rêve, caresser de projet aussi méphistophélique. Et c’est tant mieux pour nous.

Molière et les rappeurs

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La notice d’emballage (communément appelée chapeau) concoctée par Libé pour vendre son portrait en dernière page nous apprend « qu’à 31 ans le rappeur de Vitry d’origine comorienne affiche une credibility street de mec à la redresse ». Sur la photo, affalé contre un dossier de chaise, casquette sur les yeux, regard dans le vague, le « mec à la redresse » semble plutôt du genre à la ramasse. Son nom d’artiste c’est Rohff, ce qui signifie, révèle Le Parisien « Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ». Il peut sembler étrange pour un amoureux de la langue de choisir un pseudo qui évoque un aboiement, mais bon. À moi, il me donne l’impression d’offenser plus qu’il n’honore, mais ce ne sont peut-être que des préjugés. Dans Libé, on apprend aussi que Housni Mkouboi est « roi de l’ego-trip (art de se vanter), de la punch-line (phrase choc) et de la vanne très beauf ». Un triathlète de la connerie en somme.

Stéphanie Binet qui signe ce portrait est très au fait des bagarres, explications musclées et rivalités haineuses qui semblent être l’ordinaire du monde merveilleux du rap. Et elle choisit son camp : ce pauvre garçon, nous dit-elle, a été victime d’une « campagne de diffamation sur dailymotion et dans les DVD-magazines spécialisés, « la presse people du rap », comme les appelle son manager ». Parce que toutes ces embrouilles filmées par leurs protagonistes sont suivies et commentées avec passion par pas mal de monde. En fouinant un peu, vous découvrirez donc que Rohff et son frère appartiennent à des bandes ennemies et se sont pris la tête, ce qui a conduit le premier à la case prison et fait pleurer leur mère, tous les épisodes ayant fait l’objet d’interminables confessions postées sur dailymotion. Vous l’avez compris, Rohff cause d’abord à la racaille, avec ce mélange d’auto-complaisance victimaire, d’épate-bourgeois et de morale à trois balles qui constitue le fond de sauce du rap français ; il cause aussi à son fiston (dans le milieu, la paternité se porte très bien). À en juger par son succès dans la presse convenable, un bel avenir l’attend dans les beaux quartiers.

Car ce ne sont pas ses exploits nocturnes qui valent à Rohff sa semaine de célébrité. Enfin pas seulement. Rohff est en promo. Une demi-page dans Le Parisien, la dernière page de Libé. On attend Les Inrocks et Télérama avec impatience et surtout, on espère que les amis de Marc Cohen au service culture du Figaro offriront ce frisson canaille à leurs lecteurs. Partiellement composé à Fresnes – d’où il est sorti le temps d’un concert –, Le code de l’horreur a ce léger fumet de subversion qui les enchantera. À côté du genre bon garçon, dont le meilleur représentant est Abd el Malik, qui a également eu droit à une promo d’enfer, le genre artiste-voyou est très prisé ces temps-ci. Et dans cette catégorie, le Rohff, il a l’air difficile à battre. Avant d’atterrir à Fresnes pour cause de baston fraternelle, il avait écopé en 2002 de quinze mois avec sursis « pour avoir mis en joue des jeunes qui le testaient à la sortie d’une boîte de nuit d’Ivry », apprend-on encore dans Libé – curieux, ce testing à la sortie d’une boite de nuit, l’aurait-on empêché de quitter la boite parce qu’il est noir ? Il est, parait-il « en phase avec la société ». « Tellement en phase, que parfois, ça lui joue des tours à ce rappeur qui a grandi dans les mêmes quartiers de banlieue sud que des grands noms de la voyoucratie, écrit encore la délicieuse Binet. Ses accointances géographiques font fantasmer ses fans, tout comme ceux qui jalousent ses disques de platine. » En clair, ça semble vouloir dire qu’il est pote avec tous les truands de son coin, mais corrigez-moi si je me trompe. Quoi qu’il en soit, le gros vendeur est un bon client.

Je les vois venir tous ceux qui ne fonctionnent qu’au faciès. Le petit Comorien, pour vous, c’est forcément un imbécile. Eh bien, sachez qu’il en a dans le citron. Arrivé en France à l’âge de sept ans, il en a bavé pour apprendre le français, s’est retrouvé dans une voie de garage après avoir été « désorienté » et compte prendre des cours par correspondance pour passer son bac. « Je veux tout simplement me cultiver », dit-il, modeste. On se demande si c’est vraiment nécessaire puisque, selon lui, « les rappeurs aujourd’hui, écrivent mieux que Molière ». Faut-il le préciser, cette déclaration ne semble pas avoir fait sursauter le journaliste qui a jugé judicieux d’en faire le titre de son article. Plus fort que Molière, c’est bon ça. Un doute me saisit : et si j’étais en train de passer à côté de Molière, aveuglée par d’antiques préjugés ? Mieux vaut examiner sur pièces puisque les paroles de La grande classe, chanson-phare de l’album, sont disponibles sur Internet ; prenons deux vers au hasard : « J’ai pas changé, fuck ceux qui m’aiment pas. J’baisse pas mon froc mais le remonte jusqu’aux pecs comme Papa Wemba. » Quelle langue en effet, riche et poétique, imagée et colorée. Oui, c’est clair, un nouveau Molière est né. Un Molière noir. Un mois après l’élection d’Obama, il était temps.

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Todd : « Après le sarkozysme, quoi ? »

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Ne le réduisez pas à ce que vous détestez chez lui. Dans un livre d’Emmanuel Todd, il y en a pour toutes les humeurs : de quoi être exaspéré, intrigué, captivé, épaté et souvent plus. Oui, quand il observe nos banlieues ou les mondes islamiques, il donne l’impression d’être aveugle à une moitié de la réalité. Mais quand il part à la recherche des structures familiales, il donne du sens à la réalité. De plus, on peut être radicalement opposés sur les prémisses et d’accord sur la conclusion. Après la démocratie, voilà longtemps que nous y sommes arrivés. Quant au protectionnisme, ce mot qui déclenche encore la fureur ou l’effroi de quelques-uns de mes amis, il me semble à moi découler du bon sens. Certes, son adoption n’aurait sans doute pas les vertus miraculeuses qu’en espère Todd. Réparer les sociétés exigera un peu plus que des mesures économiques, même sensées. Avec Todd, le débat, contrairement à la sociologie, est un sport de combat. Tant mieux.

Vous avez annoncé la fin de l’Union soviétique, le déclin de l’empire américain, et maintenant, vous proclamez la fin de la démocratie ? Vous vous prenez pour un oracle ? Vous lisez l’avenir dans les courbes de natalité ?
Vous exagérez ! Je peux être brutal dans mes appréciations personnelles, mais sur le fond, le propos de ce livre est beaucoup plus spéculatif que mes précédents. Oui, la fin de la démocratie est une issue possible de la crise que nous traversons, mais il y en a d’autres et je ne me prononce pas sur celle qui l’emportera.

Incohérent, intellectuellement médiocre, agressif, affectivement instable et animé par l’amour de l’argent : il n’est guère de défaut que vous ne prêtiez au président de la République. Ne verseriez-vous pas dans la recherche de boucs émissaires que vous l’accusez de pratiquer ?
Taper sur Nicolas Sarkozy est une activité saine, morale et satisfaisante, mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut bien comprendre qu’il n’a pas été élu en dépit de ses défauts mais grâce à eux. Il m’arrive de me faire plaisir en disant ce que je pense. Mais s’il m’intéresse, comme chercheur, c’est parce qu’il est un concentré des tendances mauvaises qui travaillent la société française.

Nicolas Sarkozy n’a pas seulement été élu pour ses défauts : le verbe – talentueux quoi que vous en pensiez – d’Henri Guaino a eu sa part.
Le problème, c’est que c’est un verbe qui ne renvoie à rien. Ce qui caractérise Sarkozy, c’est son incohérence, sa capacité de dire tout et son contraire et de vampiriser les héros et les valeurs de la gauche. Cette dilution des concepts de droite et de gauche est typique d’une situation où il n’y a plus de vraie représentation démocratique mais où des gens et des groupes s’affrontent dans une quête machiavélienne de pouvoir pur.

Vous dénoncez une dérive ethniciste incarnée selon vous par certains intellectuels comme Alain Finkielkraut. Et les discours de Dieudonné, de Christiane Taubira ou de Tariq Ramadan, ils n’incarnent rien ?
Concernant Finkielkraut, son concept de « pogrom antirépublicain », à la fois absurde et important, entre en résonance avec certains éléments du sarkozisme. Quant aux discours que vous évoquez, en effet, ils ne retiennent pas mon attention parce que la critique du multiculturalisme, je l’ai faite dans Le destin des immigrés, il y a 14 ans. Je m’intéresse à ce qui se passe effectivement, le taux de mariage mixte, le niveau réel de pratique religieuse. Il est vrai qu’on n’a pas d’enquête bien faite depuis 1992. Mais je sais que le taux de mariage mixte est une variable à très forte inertie. Et je sais aussi que quand une bande mêlée, de toutes les couleurs, caillasse la police, c’est que l’assimilation fonctionne, fût-ce sur un mode négatif. Les valeurs égalitaires sont toujours ancrées dans la société.

J’irai pas à Tarnac

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En cette après-midi chômée, j’ai eu le temps d’écouter la radio. Aujourd’hui, Daniel Mermet consacrait son Là-bas si j’y suis aux gauchistes de Tarnac, ceux que la police a accusés de terrorisme pour avoir saboté des caténaires. France Inter a décidé d’aller écouter ce que le village pensait du traitement de l’affaire par lémédias®. Eh bien j’ai pas été déçu. Un tissu de conneries, cette émission. Diatribe anti journalistes par des mecs qui ne comprennent rien à ce qu’ils lisent ni ce qu’ils entendent, comparaison hâtives, parallèles hasardeux, points Godwin en pagaille… Le meilleur passage, c’est celui où deux journalistes de Libération, la correspondante locale, basée à Clermont-Ferrand, et un photographe assistent à un débat sur l’affaire. Les pauvres…

Car depuis que Tarnac est devenu célèbre grâce à sa bande à Baader, les locaux ont la haine contre les médias, tous ceux qui ont mis le petit groupe de gauchos à la une et qui ont stigmatisé leur trou comme base arrière du terrorisme rouge… Ils n’en veulent pas aux demeurés qui préparaient le grand soir dans leur épicerie et qui auraient (présomption d’innocence) saboté les lignes TGV, pourtant à la source de leurs problèmes. Ils n’en veulent pas non plus à l’Etat, qui est le seul à avoir parlé d’ultra-gauche et de terrorisme (les médias, à part peut-être TF1 et Le Figaro, ne faisant que relayer la position gouvernementale). Non, ils en veulent à Libération et aux journalistes en général. Principalement que ce qu’ils ont lu dans les journaux ne leur a pas plu. Tellement plus facile de briser le miroir que d’accepter son image…

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Droits de l’homme ? Mon cul !

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Ainsi notre ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a-t-il fini par dresser le triste constat de l’incompatibilité de la politique d’un Etat avec l’exigence des droits de l’homme. Amère réalité au moment où l’on célèbre le 60e anniversaire de la déclaration universelle de ces mêmes droits. En effet, jamais les mots n’ont été à ce point démentis par les faits. Il faut croire que le monde est bien malade pour ne plus croire à la morale et au droit qu’il a lui même édictés. Pourtant, c’était une belle idée que cette grande déclaration au sortir de l’affrontement avec la barbarie nazie. « Nous les peuples, nous les nations… » Ça avait de l’allure, cette volonté d’inventer un droit planétaire pour conjurer le mal. Et voilà que, par un étonnant tour de passe-passe, le Mal chassé par la porte du Tribunal de Nuremberg, rentre par la fenêtre, hélas, de l’ONU elle même. Car l’astuce d’aujourd’hui consiste aujourd’hui à draper les pires pratiques dans les oripeaux des droits de l’homme. Cette forfaiture a un précédent. En août 2001, la conférence de Durban de la même ONU avait déjà dénoncé les méfaits de l’occident en général et d’Israël en particulier tandis que des portraits à la gloire d’Hitler avaient été distribués par des ONG islamistes. Quelques jours après la fin de la conférence, les avions piratés par Ben Laden s’écrasaient sur les tours de Manhattan. Les mots avaient devancé les choses.

Tandis qu’à Genève, au Palais des Nations, on s’apprête aux festivités à venir – une salle dite de l’Alliance des civilisations vient d’être inaugurée avec force champagne et petits fours pour la modique somme de 50 millions d’euros –, on pouvait voir à la télévision un reportage sur les violences et viols commis au Congo sous l’œil placide des forces de l’ONU. En dix ans de conflit dans l’ex-Congo belge, ce sont près de cinq millions de personnes qui ont péri directement on indirectement, victimes de toutes les exactions, guerres, guérillas qui ont frappé ce territoire. De ce conflit de première intensité, l’ONU ne se soucie guère, pas plus que les médias occidentaux, abandonnant l’Afrique aux poubelles de la modernité, vous pensez bien ce ne sont que des noirs qui tuent d’autres noirs. En revanche, l’ONU s’intéresse à des crimes bien plus intéressants qu’il faut dénoncer dans l’urgence avec les mots qu’il faut. Ainsi son expert pour les droits de l’homme dans les territoires palestiniens, Richard Falk, a récemment déclaré que « la politique d’Israël dans les territoires relevait de la qualification de crimes contre l’humanité ». Voilà un expert international qui a les sens du mot juste pour qualifier finement les choses.

Et voilà qu’en France Stéphane Hessel, ancien résistant, légende vivante de la justice universelle et de la bonne conscience hexagonale, tient des propos similaires. Ce qu’annonce ce type d’outrance c’est le désastre annoncé de la future conférence de l’ONU sur le racisme prévue pour avril 2009 à Genève, où c’est bien évidemment Israël qui sera cloué au pilori des droits de l’homme à la sauce onusienne. L’illusion serait de croire qu’en y sacrifiant Israël, l’Europe y gagnerait trois gouttes de pétrole supplémentaire. Il n’en est rien. La mécanique onusienne s’est emballée : aujourd’hui c’est le principe d’universalité des droits qui est mis en cause par la coalition des Etats regroupés au sein de l’Organisation de la Conférence Islamique. C’est le principe d’égalité des sexes qui est mis à mal par la même OCI au nom du relativisme culturel. Avec la complicité de la Chine et de la Russie, ce sont le Soudan, la Libye, la Syrie, l’Egypte, l’Algérie, le Pakistan qui prétendent imposer de nouvelles normes désignant la diffamation des religions comme autant de crimes racistes. La lecture critique de la charia, la mise en cause du texte coranique, seraient désormais considérés comme autant de crimes contre l’humanité faisant de la liberté de penser un délit majeur. Ne parlons pas des pratiques répressives en islam contre les femmes, elles seraient mal vues par les mandataires de l’OCI. Quand aux droits des autres peuples, Tibétains, Kurdes ou Ouïgours, ils attendront la séance suivante.

Alors, Monsieur Kouchner, puisqu’il y aurait difficulté à faire coïncider la fidélité aux principes des droits de l’homme dont nous sommes si fiers et la politique de la France, pourquoi la France pour rester fidèle à ses idéaux, pourquoi la France n’annonce-t-elle pas qu’elle boycotte la mascarade de cette conférence scélérate ? Ça ne couterait pas si cher et ça pourrait rapporter gros – si on pense, bien sûr, que l’honneur a quelque valeur.

Dimanche va mourir !

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Nous n’avons décidément pas la droite la plus bête du monde. Cela peut chagriner, mais cela est un fait. Quand une cinquantaine de députés UMP s’opposent avec une vigueur étonnante à la possibilité de travailler le dimanche, on se souvient soudain que tout le monde n’est pas sarkozyste à droite, c’est-à-dire évoluant dans un monde où seule la consommation serait la clef du bonheur.

On a pu entendre cette semaine, sur France Info, l’un de ces micros-débats entre Sylvie Pierre-Brossolette et Laurent Joffrin sur cette question. C’est habituellement ronronnant puisque les deux plumes faisant partie du même bloc central, leurs désaccords sont profondément artificiels et rappellent la fameuse formule blanc bonnet et bonnet blanc du regretté Jacques Duclos à la présidentielle de 1969. Mais là, tout d’un coup, le ton de Sylvie Pierre-Brossolette, censée incarner la droite, face à un Laurent Joffrin, censé incarner la gauche (on ne rit pas, dans le fond…), est monté d’un cran. En substance, pour défendre une loi autorisant le travail le dimanche, elle a dit qu’on n’allait pas continuer à vivre sur deux mille ans de tradition. Elle n’a pas prononcé l’adjectif « judéo-chrétienne », mais enfin, l’idée était là.

C’est vrai, quoi, c’est fou ce que c’est ennuyeux le judéo-christianisme quand on y pense. Des prophètes douteux chassent les marchands du temple, on fait de l’égalité entre les personnes un impératif catégorique et on indique au passage que le Seigneur lui-même s’est reposé le septième jour après une semaine de Genèse qui dut largement excéder les trente-cinq heures. Et voilà que Sylvie Pierre-Brossolette voit là d’insupportables freins à la croissance, voire d’insupportables atteintes à la liberté individuelle. Et de renchérir en jetant un opprobre moderne, tellement moderne, sur ces députés UMP dont on sait bien d’où ils viennent et d’où ils parlent. Que l’on nous permette de traduire : il s’agit de catholiques réacs qui croient à la famille, ces idiots, et qui protègent un petit commerce de centre-ville obsolète, sauf l’Arabe du coin dont même les débatteurs de France Info ont besoin quand ils sont en rupture de Boulaouane gris ou d’œufs pour improviser une omelette entre grandes consciences libérales éclairées.

En plus, la dame a cru bon d’ajouter que tout le monde n’ayant pas une vie de famille, notamment les jeunes, pourquoi les empêcher de gagner plus en allant faire des démonstrations de matelas multispires dans des magasins aux couloirs heideggériens qui ne mènent nulle part. Oui, pourquoi ? Eh bien peut-être parce que le meilleur endroit pour rencontrer l’homme ou la femme de sa vie n’est pas dans ces non-lieux[1. Sur cette notion de non-lieux, on se reportera à l’excellent livre de Marc Augé, Non-lieux, pour une anthropologie de la surmodernité (Seuil).] qui prolifèrent dans la périphérie de toutes les villes françaises et les rendent tranquillement inhumaines, alignant les mêmes enseignes qu’on s’approche de Lille ou de Rennes, de Châteauroux ou de Toulon.

On sait depuis Marx et Debord que le capitalisme se manifeste par une formidable uniformisation du réel, une unification des modes de production qui fait disparaître la figure du monde dans une gigantesque galerie marchande planétaire où personne n’a jamais rien pu accomplir d’autre que consommer et même, paupérisation durable aidant, juste rêver de consommer. Qui peut tomber amoureux, se réciter un poème, prier, bref redevenir un sujet autonome dans des endroits comme les magasins de meubles en cuir, les restaurants rapides, les multiplex cinématographiques ? Qui peut rester un homme ? « Pour la première fois dans l’histoire, écrit Debord dans In Girum imus et consumimur igni, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu’ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. »

Cette unification de l’espace est effective depuis presque trente ans en Occident. On pourra lire pour s’en convaincre les œuvres de Raymond Carver, de J.G. Ballard ou, pour la France, celle de François Taillandier[2. Par exemple, Les vitamines du bonheur de Raymond Carver (Livre de Poche) et Anielka de François Taillandier (Stock).], peintres de cette post-humanité qui passe sa vie dans les pseudo-villes rurbanisées, commet l’adultère sous poutres apparentes pavillonnaires et vit l’essentiel de sa vie sociale en croisant son voisin dans des rues identiques et des centres commerciaux climatisés qui ressemblent à des aéroports d’où ne partirait jamais aucun avion.

Ce que voudraient, de manière consciente ou non peu importe, nos néo-libéraux, c’est que cette unification de l’espace se double d’une unification temporelle. La mort voulue du dimanche n’est pas là pour relancer on ne sait quelle hypothétique croissance, on ne sait quel pouvoir d’achat anémique pour les précaires qui trouveront de quoi augmenter une paie étique en souriant à l’individu déculturé par des années de TF1, lequel demandera pour la dixième fois si on peut payer en mille fois sans frais cette perceuse à percussion centrale : il a bien fallu, en effet, occuper les heures postprandiales, étant donné que le zapping des quatre cents chaînes du câble n’a rien donné.

Non, la mort voulue du dimanche est le désir totalitaire d’en finir avec un temps qui échapperait aux rapports de production, un temps fait pour la lecture, le bricolage, l’amour, la pêche à la ligne, le repas de famille, un temps profondément libéré, un temps libre au sens premier du terme. Le désir d’en finir avec cet îlot hebdomadaire qui est toujours un repère dans le fleuve identique des jours aliénés.

On s’est déjà, dans notre pays, attaqué aux fêtes, on a voulu tuer la Pentecôte et on y est presque arrivé. Qui ne ressent pas une légère obscénité à voir des enseignes ouvertes un 11 novembre, par exemple et à l’idée d’aller manger des hamburgers sur le cadavre des Poilus pour célébrer la flexibilité du travail ? Apparemment, juste ce qu’il reste de catholiques et de communistes en France.

Ça ne fait pas grand monde mais, une fois encore, ils sont sur la même ligne de feu pour contrer la tranquille barbarie de la marchandise souveraine. Péguy et Bernanos main dans la main avec Marx et son gendre Lafargue, auteur d’un célèbre Eloge de la paresse. Ce front commun ne surprendra que les idiots. Et les enfants qui, disait Trenet, s’ennuient le dimanche. Mais eux, au moins, ont l’excuse d’être des enfants.

Le Père Noël est un causeur

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Le mensuel Causeur du mois de décembre vient de paraître ! Au sommaire de ce numéro dont la couverture a été confiée à Jacques Louis David (un jeune plasticien plein de promesses) : un retour sur le parti socialiste après l’épreuve du Congrès de Reims, une sélection d’articles parus sur le site et des articles originaux d’Elisabeth Lévy et de Gil Mihaely. Vous n’êtes pas encore abonné à Causeur ? N’hésitez plus à vous abonner ou à offrir un abonnement à vos amis – combien d’entre eux espèrent en secret trouver un numéro de Causeur sous le sapin le 25 décembre prochain ! Faites des heureux !