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Gaza : le message est passé, il faut arrêter

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L’opération israélienne à Gaza est-elle légitime ?
L’Etat d’Israël a le droit de défendre ses citoyens qui souffrent du terrorisme du Hamas depuis des années. Certes, les roquettes tirées par le Hamas ne causent qu’un dommage limité, mais cela s’explique par une faiblesse des capacités techniques du mouvement islamiste et non pas par un manque de volonté car elles sont sciemment lancées contre des cibles civiles. Même si on pense que le blocus israélien de la bande de Gaza n’est pas justifié, la terreur n’est pas une riposte légitime. Israël a eu donc raison de réagir avec fermeté après que ses avertissements ont été ignorés. Encore faut-il, évidemment, savoir pourquoi on agit.

Justement, quels sont les buts d’Israël ?
Ils doivent être doubles : il s’agit d’abord de faire comprendre aux dirigeants du Hamas que leurs actions ont des conséquences, puis de pousser les acteurs régionaux et internationaux à intervenir pour équilibrer la situation. Ces acteurs, on le sait, ne se mettent en action que dans des situations de crise.

Ne voit-on pas toujours à l’œuvre la même idée selon laquelle « les Arabes ne comprennent que la force » ? Contiendrait-elle selon vous une part de vérité ?
Qui défend cette idée exactement ? Certainement pas moi. Et je ne suis même pas sûr que la politique du gouvernement israélien s’inscrive dans cette perspective. Il est vrai qu’en général il a tendance à recourir à la force quand il est à court d’idées. Mais pour une fois, il n’est pas le premier responsable de la montée aux extrêmes – en dehors du fait qu’il a été incapable de mettre sur la table une proposition sérieuse. Il n’y a rien que le gouvernement Olmert voulait plus qu’une détente avec le Hamas. Malheureusement, en raison de son propre agenda idéologique et politique, le Hamas a pensé que la perpétuation d’un conflit prétendument de « basse intensité » lui serait bénéfique. Or, avec les élections qui approchent, le gouvernement ne pouvait pas se permettre de poursuivre dans la voie de « l’apaisement ». Cela, le Hamas ne l’a pas compris et a préféré ignorer les avertissements israéliens. Malheureusement, la population palestinienne paie la stupidité de ses dirigeants au prix fort.

Près de trois semaines après le déclenchement de l’opération et alors que l’entrée en fonction d’Obama constitue une deadline, que peut faire Israël ?
Israël doit chercher rapidement un cessez-le-feu. Les « messages » les plus importants ont été envoyés au Hamas et le coût de l’opération en vies civiles est bien trop lourd. Ceci étant dit, il faut qu’il soit clair qu’en l’absence d’un accord satisfaisant, Israël fera usage de son droit de réagir si ses citoyens sont visés par une action violente quelconque.

Cette opération ne risque-t-elle pas, au-delà du Hamas, d’avoir radicalisé l’ensemble de la population de Gaza et donc, d’avoir compromis l’avenir ?
Bien sûr que si. Il y a pire encore que le nombre terrible de pertes civiles, c’est le sentiment des Palestiniens qu’Israël emploie un gros bâton sans jamais offrir la moindre carotte. Les Palestiniens veulent savoir ce qu’ils ont à gagner en renonçant à la violence. Jusque-là, ils n’ont obtenu qu’une réponse négative : ils peuvent au mieux espérer échapper à une violence israélienne qui, en retour, peut atteindre un niveau qu’aucune force militaire palestinienne n’est en mesure d’égaler. Cela ne suffit pas. Et cela fait de la violence l’unique mode de communication entre les deux parties. Bien sûr, on peut obliger l’adversaire à accepter tactiquement son infériorité mais à terme, on l’encourage à rechercher les moyens de changer la donne en se dotant de moyens de destruction plus efficaces. Israël doit tenter de briser ce cycle de la violence en offrant aux Palestiniens espoir et dignité. C’est la seule solution, et moralement, et politiquement.

Quels seraient les critères, militaires et politiques, d’une victoire ou d’une défaite israélienne ?
Israël ne gagnera pas cette guerre militairement, dès lors qu’aucune victoire sur le champ de bataille ne brisera le cycle de la violence et de la contre-violence. Il n’est pas certain, et c’est un euphémisme, que le renversement du Hamas ouvrirait aujourd’hui la voie à un leadership plus modéré. Le Fatah peut-il tenir son pouvoir des chars israéliens ? J’en doute. Dans ces conditions, la seule victoire réelle pour Israël serait de parvenir à une situation dans laquelle les deux camps peuvent apprendre la confiance mutuelle. La meilleure garantie pour la sécurité d’Israël, ce sera l’existence d’un Etat palestinien prospère, avec une classe moyenne plus préoccupée de son avenir dans ce bas-monde que de sa place dans l’autre.

Quel comportement devrait, selon vous, avoir Israël vis-à-vis du Hamas ?
Le Hamas, rappelons-le, est une organisation terroriste, une partie du Jihad mondial dont le but déclaré est l’élimination de l’Etat d’Israël. En même temps, dès lors qu’il a le soutien de la population palestinienne, Israël ne peut pas l’ignorer. La seule solution est donc d’arriver à un accord de facto et de mener parallèlement une action qui permette de changer les conditions qui lui ont permis de se développer.

Certes, mais plus précisément, que pourrait être cette action ? Comment détacher la population palestinienne du Hamas ?
À partir du moment où, aujourd’hui, personne ne fait confiance à personne, nous avons besoin de nounous internationales pour nous surveiller. Israël doit renoncer à exercer un contrôle total sur la sécurité en Palestine car cela revient en fait à maintenir celle-ci sous blocus permanent. Nous devons de surcroît participer activement et généreusement à la reconstruction de Gaza. Les Palestiniens, y compris le Hamas, doivent renoncer à leur rêve de se débarrasser de nous. Cela ne va pas être simple. Etablir la confiance demandera du temps de la patience. Le signal le plus fort qu’Israël puisse envoyer serait le démantèlement rapide de la plupart de colonies d’implantation. Il lui faudra aussi répondre positivement à l’initiative arabe et œuvrer à la création d’une coalition régionale, garante de la stabilité au Proche-Orient.

Très bien mais au-delà de ces slogans auxquels peuvent adhérer tous les gens raisonnables ? Y a-t-il une majorité d’Israéliens pour soutenir cette politique et surtout, existe-t-il quelque part un homme ou une femme capable de la mener à terme et d’évacuer les implantations et a-t-il la moindre chance de sortir des urnes le 10 février ?
Vous avez évidemment raison. Notre prochain gouvernement sera composé des usual suspects – probablement une grande coalition comprenant le Likoud, Kadima et le Parti travailliste. On peut compter sur eux pour ne rien faire. Et comme ne rien faire a des conséquences, nous continuerons à vivre dans le même cercle vicieux pendant quelques années encore. La realpolitik est souvent politiquement irréaliste.

On décrit souvent Meretz comme « la gauche pacifiste ». Le nouveau Meretz auquel vous appartenez a soutenu cette guerre – sans enthousiasme excessif. Resterez-vous ensuite une force crédible capable de soutenir une paix durable ?
Meretz n’a jamais été un mouvement pacifiste. D’un point de vue idéologique, le pacifisme est soit hypocrite, soit naïf et Meretz n’est ni l’un ni l’autre. Dans le monde réel, l’usage de la violence est parfois nécessaire. Ce que Meretz tente de dire depuis pas mal de temps, c’est que la violence n’est pas le remède miracle que ses adversaires pensent qu’elle est. Elle a beaucoup d’effets secondaires. La paix véritable n’est pas un roman à l’eau de rose. Elle doit prendre corps dans le réel. Le symbole de Tsahal est formé d’un glaive et d’une branche d’olivier. Nous avons trop fait usage du premier et pas assez de la seconde.

Aviad Kleinberg, historien, professeur à l’Université de Tel Aviv, joue un rôle important dans le nouveau Meretz.

Punk is dead, vraiment dead !

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Récemment, Arte a diffusé une rétrospective sur le mouvement punk, sans doute pour fêter les 31 ans et 10 mois de son apparition. Oui : sur Arte, ils aiment beaucoup le punk-rock. Depuis toujours ou, au minimum, depuis plusieurs mois. En vertu de quoi, donc, on a pu revoir, entre deux clips vidéo, la tête sympathique de Captain Sensible (ex-guitariste des Damned) ou le masque botoxé du pathétique Billy Idol (ex-chanteur de Generation X), venus nous narrer quelques anecdotes du bon vieux temps.

Parce que le punk-rock n’aura jamais été autant à la mode qu’aujourd’hui. Maintenant, tout le monde est punk, tout le monde est fan des Sex Pistols, tout le monde porte un T-shirt des Ramones, excepté ma concierge qui préfère Graham Parker et Dave Edmunds.

Bon, après tout, pourquoi pas ? On trouve bien des trentenaires bac+6 qui se retrouvent régulièrement le vendredi soir pour des pyjama-parties, à se goinfrer de fraises Tagada devant des épisodes de l’Ile aux Enfants. Nous sommes à l’époque du vintage : certains achètent à prix d’or les affreux blousons à cols pelle à tarte que nous portions au collège, et que nous pensions légitimement disparus dans les poubelles de l’Histoire; manque de pot : ils nous reviennent à la gueule, via Guerrisold ou Hedi Slimane.

Mais la fascination occasionnée par le mouvement punk ne relève pas de ce type de nostalgie : « Punk’s not Dead ! » disait le philosophe grec. « Enlève ta main de ma cuisse ! » lui répondait l’éphèbe impénétrable au concept d’immortalité. Car au nom de quoi ce courant musical devrait-il voir le temps suspendre son vol et les heures propices suspendre leur cours ? Serait-il donné éternellement à des teenagers sur le retour d’être destroy ? Voilà la question.

Les archéologues sont quasiment unanimes pour affirmer que le premier disque punk fut New Rose des Damned, sorti en 1976. D’autres groupes furent illico de la fête. De cette première époque, on retiendra principalement The Sex Pistols, The Clash, Stiff Little Fingers, The Buzzcocks, Angelic Upstarts, Sham 69, ou encore Generation X. Ces précurseurs furent bientôt suivis par une seconde vague, au tout début des années 80 : GBH, The Exploited, Peter and The Test Tube Babies, The Toy Dolls, etc. Désormais, on jouait plus fort et plus vite. A la joyeuse créativité vestimentaire du début (pensons aux tenues loufoques de Captain Sensible ou aux chemises peintes des Clash) avait succédé un style qui virait à l’uniforme : la panoplie Doc Martens/Perfecto/crête d’iroquois était la tenue camouflage idéale pour passer inaperçu au milieu de cette faune. Jean-Paul Sartre aurait finalement pu s’inspirer de ce punk des années 80 pour expliquer l’existentialisme, au lieu de prendre le stupide exemple du garçon de café. Lorsqu’on lui fit cette remarque, il répondit que c’était trop tard puisqu’il venait de mourir.

Maintenant, on est en 2008 ou 2009, je ne sais plus trop, et il m’arrive encore d’entendre des rebelz’ qui fuckent la society. J’ose rarement les prévenir que Jack Lang a quitté le pouvoir : ça pourrait créer chez eux un choc émotionnel. De même, j’hésite à leur expliquer que les groupes qu’ils voient sur MTV – Rancid, Less Than Jake, Sum 41, Good Charlotte ou Blink 182 , c’est pour « faire genre ». Mais ce n’est plus du punk-rock. Même si ça en a le goût. Au contraire, ces amuse-bouches mal décongelés sont le signe incontestable que c’est bien fini.

C’est fini, mais pas parce que MTV diffuse ces groupes entre un clip vidéo de Britney Spears et un de Madonna, que non ! Car, à son époque, la célèbre émission anglaise Top of the Pops avait elle-même accueilli la plupart des groupes phares du mouvement punk naissant. Aussi, ce qui nous envoie le signe fort d’une fin réalisée, puisque inéluctable, c’est justement la dégaine des membres de ces actuels boys-bands à la rebellitude marketing : ils sont déguisés. Sous les kilomètres carrés de tatouages qu’ils portent comme une armure, on reconnaît bien les minets qu’ils sont restés. Ils grimacent et gesticulent comme une meute de chihuahuas sortant d’un institut de beauté canine. Et dans leurs vidéos, ils vont même jusqu’à poser leurs chaussures sur les banquettes du wagon de métro – qu’ils ont loué – afin qu’on comprenne bien que… ouais. Ouais, mais non. Ils en font trop. La crédibilité ne s’achète pas…

Remarquons qu’il est encore possible de voir tourner quelques uns des groupes old-school, à l’heure actuelle. Trente kilos de plus et une calvitie qui aura eu raison de leurs fantaisies capillaires passées, mais toujours là. Car la réinsertion est moins facile pour eux que pour un footballeur qui marque un but contre le Brésil. Alors, ils reviennent pour des rappels qui semblent n’en plus finir. Au fond, toutes ces années de bons et loyaux services peuvent leur donner quelques privilèges. Les nostalgiques de l’âge d’or viennent, eux, y vivre les derniers moments d’une époque qui appartient déjà à l’Histoire. Il n’y aura ni résurrection ni réincarnation. Que des souvenirs et des disques…

Punk is dead. Définitivement et méchamment dead.

Non au Center Park !

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Un « collectif des perplexes » ? Je ne sais pas. Des « types déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude » ? On n’en manque pas. Des « gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables » ? Il y a foule, cher David Abiker, et ça ne date pas d’hier. Pas besoin de remonter loin dans l’histoire pour se souvenir que de Budapest au Cambodge en passant par le Biafra, l’Occident des « tièdes » et des « timorés » ne s’est pas toujours couvert de gloire en optant pour la neutralité. Plus récemment, les gouvernements européens qui n’ont pas su empêcher Srebrenica, bien « déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude », je les aurais préférés un peu tiraillés par les exigences de l’honneur et de la morale, vous savez, ces trucs qui donnent des repères pour distinguer le bien du mal.

Peut-être votre morale vous commande-t-elle de rester perplexe. OK, ça peut se défendre, dans certaines situations. On n’est pas tous obligés de s’intéresser à tout et encore moins d’avoir un avis sur tout. On a même le droit de limiter son horizon à la pêche, au football ou à la Patagonie, de se fermer aux sujets trop compliqués, trop douloureux ou qui risquent de rétrécir le cercle de ses amis. Moi-même, il y a des tas de choses dont je ne pense rien. Si vous me demandez un pronostic sur un match de foot, ça me laissera perplexe mais si vous insistez, je vous répondrai qu’une bande de pédés qui jouent encore à la baballe à leur âge je n’en pense rien. Ce qui est déjà un avis, vous voyez nous avons tous nos défauts, gardons-nous d’en faire l’éloge, la discrétion me semblerait plus indiquée.

Vous appelez de vos vœux une manifestation des modérés. Le problème, c’est qu’elle finirait en « couilles-molles pride » et vous ne vous y sentiriez pas bien du tout. Défileriez-vous sans la moindre gêne au coté de « gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables » qui se plongent dans leur lecture quand une fille se fait violer dans le train ? Je suis certain que non. Bien sûr, ce n’est pas tout-à-fait la même chose que les gens qui assistent aux guerres en refusant « radicalement » de se prononcer. Mais ce n’est pas tout-à-fait autre chose non plus. À la place que vous occupez, si vous avez pour la curiosité un goût aussi définitif que pour la perplexité, vous devez bien avoir quelques éléments d’histoire et d’information pour pouvoir analyser comparer, discerner, répartir les légitimités et les responsabilités, bref, vous atteler à cette tâche intellectuelle qui s’appelle le jugement critique et qui produit une opinion – ce qui n’est pas encore un engagement.

Soit dit en passant, la réflexion est aussi un sérieux atout pour entrer dans le champ de l’action. Si nos gouvernants affichaient la glorieuse perplexité qui est la vôtre, ils ne prendraient jamais de décision et ne feraient jamais la guerre. Mais peut-être, cher David, êtes-vous contre la guerre ?

On peut aussi, après avoir entendu les argumentations les plus divergentes, si on accorde par principe le même crédit aux unes et aux autres, se placer quelque part au centre en se disant qu’on doit être dans le vrai. Rien, vraiment, dans ce que vous voyez et entendez, rien de ce que vous savez sur ce conflit et sur les méthodes de communication des deux camps, ne vous permet de vous forger un point de vue ? Aucun moyen, quand on entend ce qui se dit dans les manifestations, de s’en sortir autrement qu’en renvoyant dos à dos « pro-pal » et « pro-is » ? Pas ça, pas vous. Le journalisme qui ferait de cette perplexité vertu ne pourrait que me laisser sur ma faim. Ne pas avoir d’opinion, soit. De là à en faire une opinion ?

Paralysé par le relativisme et la religion de l’objectivité, le journaliste finit par compter les morts et les coups comme un observateur onusien dont la mission paraît inspirée par « le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude ». Moi, le journalisme, je le préfère guerrier, et même guerrière tant qu’à faire. Vous comprendrez combien je regrette la décision d’un maître en matière de tiédeur, un orfèvre en hésitation, qui nous priva de l’une des rares voix viriles de France Culture en remerciant notre maîtresse de maison pour la remplacer par un robinet d’eau tiède comme vous semblez les aimer[1. Pour ceux qui n’ont pas vu le film, il s’agit de David Kessler, ancien directeur de France Culture.]. Nous lui devons encore la non-décision sur le port du voile à l’école, qui, sous le gouvernement Jospin, a abouti à refiler la patate chaude aux chefs d’établissements : sans doute était-il trop « perplexe » pour trancher. C’est pourquoi j’ai plutôt envie de le maudire doublement que de le suivre dans son admirable exercice de « doute, hésitation, désarroi et incertitude » appliqués.

Et puis ces types « un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables » que vous cherchez du regard, moi, j’en vois partout. Je me souviens d’une info entendue il y a quelques années : de jeunes Français musulmans partis de Belleville pour combattre en Afghanistan dans les rangs d’Al Qaeda avaient été retrouvés morts de froid dans la montagne. J’en parlai à des amis qui revenaient d’Eurodisney et que « toutes ces guerres » laissaient « perplexes ». J’ai fait alors cette découverte troublante que parfois, on peut avoir plus d’estime pour ses ennemis que pour ses amis.

Swinging gauchistes

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Le Socialist Standard est le plus ancien journal d’extrême gauche du Royaume-Uni – et sans doute de la planète : il est publié sans interruption depuis 1904.

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Comme on le voit, sa dernière édition est notamment consacrée au nouvel occupant de la Maison Blanche, et pronostique que, justement, il n’y a pas grand chose de nouveau à attendre de Barack Obama. Jusque là, rien de très étonnant, mais ce sont les mots pour le dire (Meet the new Boss, Same as the old Boss) qui ont enchanté les rockologues de Causeur, lesquels ont tous instantanément trépigné de joie en reconnaissant les paroles du fabuleux Won’t Get Fooled Again des Who, dont Basile de Koch avait déjà dit tout le bien qu’il faut penser. On en déduira donc qu’à l’instar de leurs quotidiens populaires ou de leurs journaux de référence, les Anglais sont bien mieux lotis que nous en matière de presse anticapitaliste. Par exemple, Rouge de cette semaine affiche pour sa part en Une : Halte au Massacre du peuple palestinien. Politiquement, on pourra en penser ce qu’on veut, mais une chose est certaine : comme titre, c’est pas très rock n’roll…

Neuf mois et 5 jours

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D’abord, j’ai été outrée. Comme tout le monde. Indignée par l’affront fait aux femmes qui bossent, elles, bordel. Parce que quand tu pointes à Carrefour ou à l’usine, t’y retournes pas, pimpante et perchée sur tes talons de douze cinq jours après ton accouchement. Avec son genre wonderwoman de luxe, la Dati semblait narguer les filles comme vous et moi (surtout comme vous d’ailleurs) : celles qui peinent dans les salles de gym pour perdre leurs derniers kilos quand leur Kevin a déjà du poil au menton ; celles qui ont un peu tiré sur la corde de leur congé maternité en se proclamant fatiguées (et qui, allez, ont eu bien raison de le faire, moi je suis d’accord pour que mes cotisations servent à ça) ; celles qui après neuf mois et 5 jours affichent des cernes violettes et un regard noir, celles qui au bout de trois mois de tête-à-tête emportent le doudou de leur bébé au travail tant elles culpabilisent de lui faire souffrir cet abandon (lui octroyant au passage un bon pour dix ans de divan, pas à cause de l’abandon, à cause de la culpabilité).

Plutôt branchée sur Gaza, j’ai prêté une oreille distraite aux premiers éditos furibards et clameurs. Si on s’énervait sous l’étendard de « la sociale », ça m’allait. Mine de rien, avec ses frous-frous et son père inconnu, l’executive ministre n’était-elle pas en train de s’attaquer à coups de bottines griffées au congé-maternité conquis de haute lutte par nos glorieux aînés ?

Et puis, la vie de Rachida est devenue une affaire d’Etat. Trois pages dans Libé (ratées pour cause de partie de campagne), des débats sur toutes nos antennes et écrans, l’inévitable sondage CSA/Le Parisien – « devait-elle ou non ? », « femme libre ou mère indigne ? », vous voyez le genre, ça repose de Gaza justement. Puis la Royal s’en est mêlée et la Pécresse avec sa ridicule proposition de congé-maternité pour les élues, afin, a-t-elle dit, « d’attirer des femmes en politique ». Je n’ai rien contre le repos des guerrières (j’ai même pas mal de choses pour), des mères et des élues, mais est-il vraiment indispensable de convoquer le Parlement et les caméras pour régler cet épouvantable « vide juridique » ? Et puis il faudra quand même m’expliquer un jour pourquoi il serait si bon, par définition, que les femmes vinssent en masse à la politique. Ah oui, j’oubliais, elles introduisent de la douceur et du pragmatisme. Passons. J’attends avec impatience qu’un « collectif mixte, féministe et divers » réclame immédiatement l’extension de cette mesure progressiste aux élus mâles qui ont bien le droit à leur congé-néo-paternité, du courage merde, comme disait l’autre – et, bien entendu, aux couples gays.

Enfin, j’ai entendu au vol l’irracontable Bernadette Chirac affirmant que l’essentiel était sauf, parce que, a-t-elle déclaré sans la moindre ironie, Rachida Dati allaite sa petite fille. Certes, l’image de notre belle ministre dégrafant son corsage pour donner la gougoutte à Zohra en plein Conseil des ministres est plutôt charmante. Et quoi, encore ? Va-t-on aussi exiger bientôt que le père inconnu se fasse connaître derechef et répare en épousant la fille-mère déshonorée ? Discutera-t-on la longueur de ses jupes ? Parce qu’elle a quand même un drôle de genre, cette dame Dati, et pas celui des honnêtes femmes si vous voyez ce que je veux dire, on l’a vue avec le fils du forgeron et de la paille dans les cheveux, la gourgandine. Nous voilà bientôt rendus aux ragots de place du village.

Tout cela finit par sentir un peu trop l’odeur de la mère. Le comble de la terreur tartufière et de la culculterie gnangnan a été atteint par les dames-matronesses qui, croyant bon d’ajouter à leur leçon de morale féministe une pincée de vertu materniste, se lamentent sur le triste sort de l’infante, privée si jeune des bons soins de sa « maman » (le terme « mère » ayant peu ou prou disparu du langage commun). La pauvre enfant à qui sa « maman » préfère son job, quel traumatisme affreux. Eh bien avouons-le, Si je devais choisir une mère, après la mienne bien sûr, j’opterais pour Rachida Dati plutôt que pour Valérie Pécresse et son petit côté travail-mari-enfants parfaite et épanouie en toute chose et, en plus, je vérifie leurs devoirs tous les soirs.

Ras-le-bol de cette maternitude dégoulinante, triomphante et terrifiante ! Elles me filent le bourdon, à moi, ces mères professionnelles qui, sous couvert de sollicitude, finissent par exercer sur n’importe qui le pouvoir inquisiteur et envahissant dont elles accablent déjà leurs enfants. Je ne sais pas si des femmes qui travaillent se sont senties insultées par la promptitude avec laquelle le garde des Sceaux a regagné son poste mais si c’est le cas, elles se trompent. Personne ne leur demande de se remettre à turbiner cinq jours après leur accouchement, mais on ne voit pas bien au nom de quel principe moral il serait interdit de le faire à celles qui en ont la fantaisie et la capacité. Après tout, qu’un ministre de la République consente à des sacrifices exceptionnels au nom de l’intérêt général, ça se défend, non ?

Dans le fond, que reproche-t-on à Dati ? Ses réformes calamiteuses ? Que nenni. Ça, on s’en fout. Ce qui coince, c’est qu’elle refuse de jouer le jeu du « je suis comme vous ». On se dit au contraire que si elle est arrivée là où elle est c’est parce qu’elle est plus teigneuse que la moyenne. Oui, elle aime les robes Dior qui le lui rendent bien. Vous préfèreriez qu’elle se sape H&M ? Ce serait tellement tendance si, à l’image de Michelle Obama, elle achetait ses vêtements par correspondance (c’est Elle qui le dit). Il lui serait sans doute beaucoup pardonné si elle avait le bon goût d’être laide. Elle ne fait pas peuple ? C’est que justement, elle en vient du peuple, c’est peut-être pour ça qu’elle trouve la banlieue moins poétique que l’avenue Montaigne. Si ça se trouve, elle ne mange même pas bio.

Bon, d’accord, Rachida est un peu trop nana et pas assez maman. Alors, peut-être bien qu’elle est une insulte aux femmes qui, lorsqu’elles se reproduisent, pensent accomplir une mission sacrée au service de l’humanité entière et exigent pour elles, puis pour leur progéniture mal élevée, les égards dus à ce sacrifice. Mais peut-être que d’autres se sentent secrètement confortées par cette diablotine habillée en Prada : celles qui ne veulent pas sacrifier leur vie amoureuse, intellectuelle et professionnelle à leurs bambins ; celles qui ont choisi d’éviter la case maternité tout en se félicitant d’être une minorité (il faut bien que quelqu’un les paie, nos retraites) ; celles qui aiment bien que les mecs les matent dans la rue ; celles qui savent que leurs enfants ne sont pas « à elles » ; celles qui savent leur dire « non » ; celles qui veulent vivre et laisser vivre.

Vous, je ne sais pas, mais moi, j’ai choisi mon camp.

Giscard, seul au Monde

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A la une du Monde daté de mardi 13 janvier, ce titre explosif : « M. Giscard d’Estaing : l’Europe risque de ne pas sortir renforcée de la crise ».

Première réaction : je ris, parce que c’est drôle. Et puis je me dis : peut-être que Giscard a enfin trouvé sa voie dans l’humour (après tout, Pierre Dac et Louis de Funès ont réussi sur le tard) ; ou alors, c’est Le Monde qui se fout de lui. Ce ne serait pas la première fois : en 1974, l’ex-quotidien de référence avait qualifié la victoire de l’Ex-tout-court (contre Mitterrand !) de « revanche de Vichy ». T’as plus con ?

N’empêche que, pour vérifier, j’ai dû me taper l’intégralité de la page 10 ! Eh bien mon intuition était bonne (au moins la deuxième) : la phrase attribuée à VGE en une ne figure nulle part dans le texte. L’Ardisson d’Interview était quand même plus sérieux comme journaliste que le, euh, Fottorino du Nouveau Monde. Cela dit, je ne vais pas non plus pleurer sur le sort d’un paon à la retraite qui s’est plumé tout seul et qui, trente ans plus tard, prétend encore faire la roue.

Ses deux phrases les plus consistantes sur 6 feuillets bien tassés : « En 1999, j’ai rencontré M. Greenspan, qui m’a souri (…) Puis je suis allé à Chicago voir les prix Nobel d’économie. » Ah ouais ? Et tu portais quoi comme costard, connard ?

D’ailleurs, il suffit de voir ce « d’Estaing » tragicomique plastronner sur un quart de page en couleurs – que sa seule présence suffit à rendre sépia. On dirait d’une momie débandée qui s’extasie devant son miroir…

« La vieillesse est un naufrage », parfois même dans le petit bain.

Gaza, blabla, médias

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Le Proche-Orient partout. Surtout sur internet. Plus un jour sans un mail, un texto ou un message via Facebook avec au bout de la ligne les sommations suivantes : « dénonce les médias qui ont perdu toute objectivité » ; « regarde cette vidéo où le Hamas fait la démonstration qu’il utilise les enfants comme bouclier humain et dis ce que tu en penses et que si tu dis rien je t’aime plus » ; « lis ce message qui va t’expliquer à quel point les victimes du nazisme d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui » ; « soutien sur Facebook le groupe de ceux qui se conduisent comme les supporters d’une équipe de foot et se font la guerre par procuration à Gaza » ; « surtout fais un effort toi l’homme de médias pour décrypter en toute objectivité et par conséquence rejoindre notre camp pro-pal/pro-is en toute objectivité évidemment » ; sans oublier le très ingénu « pour la paix » qui mixe adorablement Palestiniens et Israéliens dans une délicate bouillie parfumée à la fleur d’oranger sur un sample de Marie Myriam…

J’oublie le thé à la menthe pris dimanche dans un salon de thé algérien. Je savourais peinard une corne de gazelle loin des injonctions de Facebook quand le patron qui jusque-là chantait le petit doigt en l’air des chansons de Marylin Monroe s’est mis d’un coup à gueuler « Gaza Reveeeeeenge » au milieu des makrouds mielleuses. J’ai fini mon thé et je suis allé chez le Primeurmonfils. Et là le Primeurmonfils il me dit : « Daviiid, dis donc, toikédanslesmédias, tu peux pas leurs dire à tes copains goys qu’ils soient un peu plus objectifs et qu’ils expliquent qui sont les enculés du Hamas ? »

Personnellement, je cherche la manifestation qu’organisera le comité des perplexes de la République. Si ce comité commet une manifestation, qu’on me prévienne par mail, sms ou courrier. Ça m’intéresse, un groupe de gens bien perplexes, tendance radicale de préférence. Des types déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude. Des types qui, au lieu de vous expliquer que le monde entier ment sauf eux avec leur foulard, leur kippa, leur solidarité en guise de cartouchière et leur objectivité en bandoulière, des types qui vous diraient : « Pssss, on est perplexes rejoins-nous, David ! Viens à la manifestation de ceux qui sont perplexes et qui ne savent pas crier au sionisme, à l’antisionisme, à la manip médiatique ? Nous sommes des millions à hésiter à nous y rendre, on pèse le pour, le contre, on réfléchit mais si tu viens on sera au moins déjà trois ! »

Y-a-t-il un collectif des perplexes sur le sujet moyen-oriental ? Des gens qui ne veulent convaincre personne qu’ils ont raison, qu’ils sont victimes ou qu’ils ne font que se défendre. Un comité de ceux qui refusent l’indignationisme. Des gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables, des types qui sur leur banderole auraient inscrit en lettres capitales : « Ni rire, ni pleurer mais comprendre. » Difficile de le savoir, la perplexité n’est malheureusement pas un mot d’ordre et les RG refusent de donner les chiffres.

Bernard Laporte n’a plus la garde des enfants

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Ce sont les jeunes qui devraient être contents : ils changent de baby-sitter ! Bernard Laporte qui s’occupaient d’eux jusqu’à présent vient de refiler le bébé à Martin Hirsch : ce dernier se vantait d’avoir déjà un Haut-Commissariat sans administration, le voilà avec un second sans budget. Quant à Bernard Laporte, c’est un homme heureux. Il confiait hier au Point.fr : « Secrétaire d’Etat aux Sports, cela me correspond bien mieux, c’est le secteur que je connais le mieux… » Encore deux ou trois réponses comme ça et c’est secrétaire d’Etat chargé de l’UA Gaillac qu’il va finir.

Aujourd’hui Gaza, demain Massada ?

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“Une fois admise la vertu des bottes de sept lieues, tout s’enchaîne avec une parfaite logique, l’essoufflement de l’ogre comme la célérité du Petit Poucet.” (G. Burdeau, La politique au pays des merveilles, PUF 1979.)

Qu’est-ce qu’une “riposte proportionnée”? Une action militaire à la mesure de l’attaque à laquelle elle répond. Le droit humanitaire proscrit les pratiques provoquant des victimes dans la population civile et des dommages aux biens civils excessifs par rapport à “l’avantage militaire concret et direct attendu”. Convenons d’emblée qu’on serait bien en peine de définir la limite au-delà de laquelle le principe de proportionnalité, qui vise à limiter les destructions et pertes humaines “inutiles”, est violé, que ce soit à Gaza ou ailleurs. La retenue dans la conduite de la guerre est un principe élémentaire d’humanité, mais il est vrai qu’une fois les hostilités engagées, la définition de la juste proportionnalité demeure une affaire pour le moins floue, sujette à des interprétations et à des paradoxes infinis. Reste que le rapport de un à cent entre les morts de chaque côté, sans même parler des blessés et des destructions, signale la démesure de l’opération “Plomb durci”. A défaut de savoir ce que serait une juste proportion, chacun peut constater ce qu’est une perte de tout sens de la mesure. La “troisième phase” qui débute au moment où ces lignes sont écrites ne devrait pas être moins cruelle que les deux premières. Mais peut-être le cabinet de sécurité israélien considérera-t-il, au vu des réactions internationales, que ses buts ont été atteints et mettra-t-il un terme à la boucherie plus tôt que prévu.

Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. Reste que la mortalité des quinze jours d’offensive sur Gaza se situe au niveau le plus haut constaté lors des différents conflits évoqués plus haut, dépassée seulement par les bombardements de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1999. Et l’on reste pantois en entendant que l’armée israélienne attend d’être félicitée pour avoir averti par tract et par téléphone des dizaines de milliers de personnes de l’imminence de bombardements sur leur quartier. Les destinataires de ces appels “humanitaires” n’avaient bien entendu aucune possibilité de fuir pour s’abriter et ils ne pouvaient en déduire qu’une chose : restant sur place, ils devenaient des cibles légitimes, puisqu’informées. Trois cents enfants ont été tués en moins de deux semaines. Que cette tuerie soit comparable, par son intensité, à des violences extrêmes observées ailleurs, et qu’elle soit insidieusement ou activement justifiée par certains au nom du caractère démocratique d’Israël et de son droit à se défendre, voilà sans doute l’aspect le plus révoltant de la situation.

Le plus révoltant mais pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant est que l’on retrouve intacts les thèmes les plus recuits du discours politique israélien, ceux qu’Israël sort de son chapeau, guerre après guerre, comme l’écrivait Tom Segev dans Ha’aretz dès le lendemain de l’offensive, en dépit de leur constante mise en échec. La synthèse en est simple : la paix passe par la liquidation des infrastructures et des chefs terroristes. Le terrorisme n’est pas pour Israël un enjeu politique, celui de l’occupation des territoires palestiniens et du pourrissement de la vie de ses habitants, mais un problème militaro-policier. Ce qui explique que le seul sujet de discussion avec Mahmoud Abbas soit le contrôle policier de la violence anti-israélienne dans les lambeaux de terre qui lui ont été confiés (et on regrettera qu’il ait accepté de jouer ce rôle de relais de l’occupation jusqu’au discrédit quasi total de son “autorité”), tandis que la colonisation se développe jour après jour en Cisjordanie. Cela explique également qu’aucune proposition de règlement du conflit sur la base de la ligne d’armistice de 1949 (la “ligne verte”) n’ait jamais reçu la moindre attention d’aucun gouvernement israélien bien qu’il s’agisse des accords internationalement reconnus (voir les résolutions 242 et 338 des Nations unies, toujours évoquées pour être aussitôt oubliées). On n’en veut pour exemples récents que l’interruption unilatérale par Ehud Barak des discussions de Taba en janvier 2001, l’appel du sommet de la Ligue arabe en 2002, les déclarations indirectes mais clairement orientées dans ce sens et récemment redites de la part du Hamas, pour ne retenir que quelques éléments récents. Il y a bien longtemps que la formule “les territoires contre la paix” n’est plus une option pour les Israéliens qui confondent méthodiquement (innocemment?) négociation et diktat. Il a fallu quarante ans pour que soit reconnu, avec la première Intifada, le fait national palestinien. Depuis lors, à l’exception notable de Rabin, les différents Premiers ministres se sont employés à démontrer qu’ils sont les seuls maîtres du calendrier politique.

La bien nommée opération “Plomb durci” répond, après bien d’autres, à cette volonté d’inculcation. L’offensive « nous a permis d’atteindre des objectifs dont personne n’aurait pu rêver il y a quinze jours. Concernant les coups portés au Hamas, ils n’en ont pas encore conscience. Ils comprendront quand ils sortiront de leur cachette. La décision du Conseil de sécurité ne nous a pas lié les mains », se félicitait un haut-gradé.

Au-delà de toute considération morale sur l’effroyable gâchis humain dont nous sommes tous les témoins atterrés et impuissants, il faut se demander à quel moment les leaders israéliens vont prendre conscience des effets dévastateurs de cette pédagogie noire. Combien de vocations à l’attentat-suicide sont nées ces derniers jours ? L’”opération” ne pouvait être que sanglante et l’on sait bien que si elle se poursuit, d’autres massacres vont se produire car il ne peut en aller autrement. Puis il y aura un cessez-le-feu et d’autres attaques suivront, et d’autres encore, jusqu’au retournement du rapport de forces qui ne manquera pas de se produire. Israël deviendra alors, peut-être, un objet de compassion. L’exaltation grandissante du mythe de Samson et des martyrs de Massada prend dans ce contexte l’allure d’une prophétie en cours d’autoréalisation.

Les amis d’Israël sont ceux qui pointent cette perspective finale et poussent à un renversement des hypothèses fondamentales de la politique israélienne. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour les Israéliens.

L’analyse de l’enchaînement des tirs aveugles du Hamas sur le sud d’Israël et des inévitables ripostes de Tsahal est un exercice stérile. Les uns ripostaient au blocus, les autres ripostaient aux ripostes, on choisit sa version en fonction de son camp. Reste que ledit blocus est une décision israélienne et qu’aucun pays au monde ne peut tolérer d’être – à la lettre – mis intégralement en prison. Rappelons que c’est Israël qui a mis l’Autorité palestinienne hors jeu à Gaza. Dans quel but sinon d’avoir le Hamas au pouvoir et de poursuivre son éternelle leçon en faisant de ce territoire une prison autogérée, où se succèdent les opérations punitives ?

Les tirs de roquettes et de missiles sur Israël sont une source d’angoisse pour un nombre croissant d’Israéliens, et il n’est que juste de condamner le Hamas sur ce point. Mais prétendre que le Hamas représente une menace pour l’existence d’Israël n’est pas sérieux. Ehud Barak, lorsqu’il était premier ministre, attendait de ses interlocuteurs palestiniens qu’ils reconnaissent non seulement l’État israélien, mais sa légitimité en tant qu’État juif. Il leur demandait, en d’autres termes, de se faire sionistes s’ils voulaient devenir de véritables partenaires, pour se désoler ensuite de ne pas avoir de partenaire.

La détestable habitude des gouvernements israéliens successifs de choisir et d’écarter à leur guise les représentants de leurs adversaires tient tout entière dans leur conception exclusivement militaire de la sécurité. Ils ne sauraient, dès lors, la confier à d’autres et on les comprend. Mais ce sont les prémisses de ce raisonnement qu’il faut revoir. La résolution du conseil de sécurité appelant le 9 janvier à un cessez-le-feu immédiat et renvoyant les deux parties dos à dos est un revers diplomatique pour Israël car les États-Unis ont jugé qu’ils ne pouvaient pas s’y opposer. Souhaitons que cet échec soit compris comme une ébauche de signal et regrettons que ce soit le message inverse qui ait été jusqu’à présent toujours adressé à Israël, non seulement de la part de Washington, mais aussi depuis l’Europe. Ainsi, il est certain que la sécurité d’Israël doit être reconnue comme un impératif par l’Europe, mais pas plus ni moins que la sécurité de la Palestine sur son territoire. Cela va peut-être de soi, mais irait beaucoup mieux en le disant, ce qui n’est pas le cas. On repousse tout dialogue avec le Hamas au motif qu’il ne reconnaît pas les traités antérieurs, n’abandonne pas la violence et ne reconnaît pas Israël. Soit. Mais songe-t-on que le raisonnement s’applique de facto à l’identique en sens inverse ? Visiblement pas, puisque le Parlement européen vient, par exemple, de voter le rehaussement de l’accord d’association avec Israël, en faisant un quasi-membre de l’U.E. Des pétitions appelant à suspendre ces accords circulent, les lecteurs de Causeur, dont je suis, sont ici invités à signer et faire signer…

Engagés dans ce louable mouvement de rappel à une sagesse pratique et de condamnation de l’hubris militaro-technologique, allons un pas plus loin, et demandons le remplacement urgent de Tony Blair, actuel délégué du Quartet. Son prédécesseur, l’ancien président de la Banque mondiale James Wolfensohn, avait démissionné, en grande partie à cause des réticences d’Israël à se conformer aux accords obtenus sous l’égide des Etats-Unis. Tony Blair, l’homme qui a rendu possible la guerre en Irak (et qui, notons-le, semble exonéré de toute responsabilité dans le désastre qui a suivi), incarne la politique de “W” dans cette région. Il n’y a rien à en attendre, alors qu’un engagement international crédible est urgent. L’arme de destruction massive menaçant toute la région est le statu quo. Au-delà du cessez-le-feu, la levée du blocus et le rétablissement des liens entre Gaza et la Cisjordanie sont la première des réponses politiques à l’emprise du Hamas sur Gaza. La seconde sera de négocier sans préalable avec les représentants que les Palestiniens se seront donnés. Rappelons que depuis Rabin, personne n’a envisagé sérieusement cette option, dont l’alternative est la destruction mutuelle assurée.

Obama : prière de changer

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Les sceptiques et les dubitatifs qui croyaient que l’élection de Barack Obama à la tête de la première puissance mondiale ne changerait pas les choses peuvent aller se rhabiller ! Le nouveau président américain n’est pas encore installé que le changement a déjà lieu : le prêtre choisi par Obama pour prononcer la prière de la cérémonie d’investiture sera le pasteur Rick Warren, évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay. Quand on pense que si MacCain avait été élu, il aurait choisi un pasteur évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay, on voit bien à côté de quel désastre les Etats-Unis sont passés.

Gaza : le message est passé, il faut arrêter

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L’opération israélienne à Gaza est-elle légitime ?
L’Etat d’Israël a le droit de défendre ses citoyens qui souffrent du terrorisme du Hamas depuis des années. Certes, les roquettes tirées par le Hamas ne causent qu’un dommage limité, mais cela s’explique par une faiblesse des capacités techniques du mouvement islamiste et non pas par un manque de volonté car elles sont sciemment lancées contre des cibles civiles. Même si on pense que le blocus israélien de la bande de Gaza n’est pas justifié, la terreur n’est pas une riposte légitime. Israël a eu donc raison de réagir avec fermeté après que ses avertissements ont été ignorés. Encore faut-il, évidemment, savoir pourquoi on agit.

Justement, quels sont les buts d’Israël ?
Ils doivent être doubles : il s’agit d’abord de faire comprendre aux dirigeants du Hamas que leurs actions ont des conséquences, puis de pousser les acteurs régionaux et internationaux à intervenir pour équilibrer la situation. Ces acteurs, on le sait, ne se mettent en action que dans des situations de crise.

Ne voit-on pas toujours à l’œuvre la même idée selon laquelle « les Arabes ne comprennent que la force » ? Contiendrait-elle selon vous une part de vérité ?
Qui défend cette idée exactement ? Certainement pas moi. Et je ne suis même pas sûr que la politique du gouvernement israélien s’inscrive dans cette perspective. Il est vrai qu’en général il a tendance à recourir à la force quand il est à court d’idées. Mais pour une fois, il n’est pas le premier responsable de la montée aux extrêmes – en dehors du fait qu’il a été incapable de mettre sur la table une proposition sérieuse. Il n’y a rien que le gouvernement Olmert voulait plus qu’une détente avec le Hamas. Malheureusement, en raison de son propre agenda idéologique et politique, le Hamas a pensé que la perpétuation d’un conflit prétendument de « basse intensité » lui serait bénéfique. Or, avec les élections qui approchent, le gouvernement ne pouvait pas se permettre de poursuivre dans la voie de « l’apaisement ». Cela, le Hamas ne l’a pas compris et a préféré ignorer les avertissements israéliens. Malheureusement, la population palestinienne paie la stupidité de ses dirigeants au prix fort.

Près de trois semaines après le déclenchement de l’opération et alors que l’entrée en fonction d’Obama constitue une deadline, que peut faire Israël ?
Israël doit chercher rapidement un cessez-le-feu. Les « messages » les plus importants ont été envoyés au Hamas et le coût de l’opération en vies civiles est bien trop lourd. Ceci étant dit, il faut qu’il soit clair qu’en l’absence d’un accord satisfaisant, Israël fera usage de son droit de réagir si ses citoyens sont visés par une action violente quelconque.

Cette opération ne risque-t-elle pas, au-delà du Hamas, d’avoir radicalisé l’ensemble de la population de Gaza et donc, d’avoir compromis l’avenir ?
Bien sûr que si. Il y a pire encore que le nombre terrible de pertes civiles, c’est le sentiment des Palestiniens qu’Israël emploie un gros bâton sans jamais offrir la moindre carotte. Les Palestiniens veulent savoir ce qu’ils ont à gagner en renonçant à la violence. Jusque-là, ils n’ont obtenu qu’une réponse négative : ils peuvent au mieux espérer échapper à une violence israélienne qui, en retour, peut atteindre un niveau qu’aucune force militaire palestinienne n’est en mesure d’égaler. Cela ne suffit pas. Et cela fait de la violence l’unique mode de communication entre les deux parties. Bien sûr, on peut obliger l’adversaire à accepter tactiquement son infériorité mais à terme, on l’encourage à rechercher les moyens de changer la donne en se dotant de moyens de destruction plus efficaces. Israël doit tenter de briser ce cycle de la violence en offrant aux Palestiniens espoir et dignité. C’est la seule solution, et moralement, et politiquement.

Quels seraient les critères, militaires et politiques, d’une victoire ou d’une défaite israélienne ?
Israël ne gagnera pas cette guerre militairement, dès lors qu’aucune victoire sur le champ de bataille ne brisera le cycle de la violence et de la contre-violence. Il n’est pas certain, et c’est un euphémisme, que le renversement du Hamas ouvrirait aujourd’hui la voie à un leadership plus modéré. Le Fatah peut-il tenir son pouvoir des chars israéliens ? J’en doute. Dans ces conditions, la seule victoire réelle pour Israël serait de parvenir à une situation dans laquelle les deux camps peuvent apprendre la confiance mutuelle. La meilleure garantie pour la sécurité d’Israël, ce sera l’existence d’un Etat palestinien prospère, avec une classe moyenne plus préoccupée de son avenir dans ce bas-monde que de sa place dans l’autre.

Quel comportement devrait, selon vous, avoir Israël vis-à-vis du Hamas ?
Le Hamas, rappelons-le, est une organisation terroriste, une partie du Jihad mondial dont le but déclaré est l’élimination de l’Etat d’Israël. En même temps, dès lors qu’il a le soutien de la population palestinienne, Israël ne peut pas l’ignorer. La seule solution est donc d’arriver à un accord de facto et de mener parallèlement une action qui permette de changer les conditions qui lui ont permis de se développer.

Certes, mais plus précisément, que pourrait être cette action ? Comment détacher la population palestinienne du Hamas ?
À partir du moment où, aujourd’hui, personne ne fait confiance à personne, nous avons besoin de nounous internationales pour nous surveiller. Israël doit renoncer à exercer un contrôle total sur la sécurité en Palestine car cela revient en fait à maintenir celle-ci sous blocus permanent. Nous devons de surcroît participer activement et généreusement à la reconstruction de Gaza. Les Palestiniens, y compris le Hamas, doivent renoncer à leur rêve de se débarrasser de nous. Cela ne va pas être simple. Etablir la confiance demandera du temps de la patience. Le signal le plus fort qu’Israël puisse envoyer serait le démantèlement rapide de la plupart de colonies d’implantation. Il lui faudra aussi répondre positivement à l’initiative arabe et œuvrer à la création d’une coalition régionale, garante de la stabilité au Proche-Orient.

Très bien mais au-delà de ces slogans auxquels peuvent adhérer tous les gens raisonnables ? Y a-t-il une majorité d’Israéliens pour soutenir cette politique et surtout, existe-t-il quelque part un homme ou une femme capable de la mener à terme et d’évacuer les implantations et a-t-il la moindre chance de sortir des urnes le 10 février ?
Vous avez évidemment raison. Notre prochain gouvernement sera composé des usual suspects – probablement une grande coalition comprenant le Likoud, Kadima et le Parti travailliste. On peut compter sur eux pour ne rien faire. Et comme ne rien faire a des conséquences, nous continuerons à vivre dans le même cercle vicieux pendant quelques années encore. La realpolitik est souvent politiquement irréaliste.

On décrit souvent Meretz comme « la gauche pacifiste ». Le nouveau Meretz auquel vous appartenez a soutenu cette guerre – sans enthousiasme excessif. Resterez-vous ensuite une force crédible capable de soutenir une paix durable ?
Meretz n’a jamais été un mouvement pacifiste. D’un point de vue idéologique, le pacifisme est soit hypocrite, soit naïf et Meretz n’est ni l’un ni l’autre. Dans le monde réel, l’usage de la violence est parfois nécessaire. Ce que Meretz tente de dire depuis pas mal de temps, c’est que la violence n’est pas le remède miracle que ses adversaires pensent qu’elle est. Elle a beaucoup d’effets secondaires. La paix véritable n’est pas un roman à l’eau de rose. Elle doit prendre corps dans le réel. Le symbole de Tsahal est formé d’un glaive et d’une branche d’olivier. Nous avons trop fait usage du premier et pas assez de la seconde.

Aviad Kleinberg, historien, professeur à l’Université de Tel Aviv, joue un rôle important dans le nouveau Meretz.

Punk is dead, vraiment dead !

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Récemment, Arte a diffusé une rétrospective sur le mouvement punk, sans doute pour fêter les 31 ans et 10 mois de son apparition. Oui : sur Arte, ils aiment beaucoup le punk-rock. Depuis toujours ou, au minimum, depuis plusieurs mois. En vertu de quoi, donc, on a pu revoir, entre deux clips vidéo, la tête sympathique de Captain Sensible (ex-guitariste des Damned) ou le masque botoxé du pathétique Billy Idol (ex-chanteur de Generation X), venus nous narrer quelques anecdotes du bon vieux temps.

Parce que le punk-rock n’aura jamais été autant à la mode qu’aujourd’hui. Maintenant, tout le monde est punk, tout le monde est fan des Sex Pistols, tout le monde porte un T-shirt des Ramones, excepté ma concierge qui préfère Graham Parker et Dave Edmunds.

Bon, après tout, pourquoi pas ? On trouve bien des trentenaires bac+6 qui se retrouvent régulièrement le vendredi soir pour des pyjama-parties, à se goinfrer de fraises Tagada devant des épisodes de l’Ile aux Enfants. Nous sommes à l’époque du vintage : certains achètent à prix d’or les affreux blousons à cols pelle à tarte que nous portions au collège, et que nous pensions légitimement disparus dans les poubelles de l’Histoire; manque de pot : ils nous reviennent à la gueule, via Guerrisold ou Hedi Slimane.

Mais la fascination occasionnée par le mouvement punk ne relève pas de ce type de nostalgie : « Punk’s not Dead ! » disait le philosophe grec. « Enlève ta main de ma cuisse ! » lui répondait l’éphèbe impénétrable au concept d’immortalité. Car au nom de quoi ce courant musical devrait-il voir le temps suspendre son vol et les heures propices suspendre leur cours ? Serait-il donné éternellement à des teenagers sur le retour d’être destroy ? Voilà la question.

Les archéologues sont quasiment unanimes pour affirmer que le premier disque punk fut New Rose des Damned, sorti en 1976. D’autres groupes furent illico de la fête. De cette première époque, on retiendra principalement The Sex Pistols, The Clash, Stiff Little Fingers, The Buzzcocks, Angelic Upstarts, Sham 69, ou encore Generation X. Ces précurseurs furent bientôt suivis par une seconde vague, au tout début des années 80 : GBH, The Exploited, Peter and The Test Tube Babies, The Toy Dolls, etc. Désormais, on jouait plus fort et plus vite. A la joyeuse créativité vestimentaire du début (pensons aux tenues loufoques de Captain Sensible ou aux chemises peintes des Clash) avait succédé un style qui virait à l’uniforme : la panoplie Doc Martens/Perfecto/crête d’iroquois était la tenue camouflage idéale pour passer inaperçu au milieu de cette faune. Jean-Paul Sartre aurait finalement pu s’inspirer de ce punk des années 80 pour expliquer l’existentialisme, au lieu de prendre le stupide exemple du garçon de café. Lorsqu’on lui fit cette remarque, il répondit que c’était trop tard puisqu’il venait de mourir.

Maintenant, on est en 2008 ou 2009, je ne sais plus trop, et il m’arrive encore d’entendre des rebelz’ qui fuckent la society. J’ose rarement les prévenir que Jack Lang a quitté le pouvoir : ça pourrait créer chez eux un choc émotionnel. De même, j’hésite à leur expliquer que les groupes qu’ils voient sur MTV – Rancid, Less Than Jake, Sum 41, Good Charlotte ou Blink 182 , c’est pour « faire genre ». Mais ce n’est plus du punk-rock. Même si ça en a le goût. Au contraire, ces amuse-bouches mal décongelés sont le signe incontestable que c’est bien fini.

C’est fini, mais pas parce que MTV diffuse ces groupes entre un clip vidéo de Britney Spears et un de Madonna, que non ! Car, à son époque, la célèbre émission anglaise Top of the Pops avait elle-même accueilli la plupart des groupes phares du mouvement punk naissant. Aussi, ce qui nous envoie le signe fort d’une fin réalisée, puisque inéluctable, c’est justement la dégaine des membres de ces actuels boys-bands à la rebellitude marketing : ils sont déguisés. Sous les kilomètres carrés de tatouages qu’ils portent comme une armure, on reconnaît bien les minets qu’ils sont restés. Ils grimacent et gesticulent comme une meute de chihuahuas sortant d’un institut de beauté canine. Et dans leurs vidéos, ils vont même jusqu’à poser leurs chaussures sur les banquettes du wagon de métro – qu’ils ont loué – afin qu’on comprenne bien que… ouais. Ouais, mais non. Ils en font trop. La crédibilité ne s’achète pas…

Remarquons qu’il est encore possible de voir tourner quelques uns des groupes old-school, à l’heure actuelle. Trente kilos de plus et une calvitie qui aura eu raison de leurs fantaisies capillaires passées, mais toujours là. Car la réinsertion est moins facile pour eux que pour un footballeur qui marque un but contre le Brésil. Alors, ils reviennent pour des rappels qui semblent n’en plus finir. Au fond, toutes ces années de bons et loyaux services peuvent leur donner quelques privilèges. Les nostalgiques de l’âge d’or viennent, eux, y vivre les derniers moments d’une époque qui appartient déjà à l’Histoire. Il n’y aura ni résurrection ni réincarnation. Que des souvenirs et des disques…

Punk is dead. Définitivement et méchamment dead.

Non au Center Park !

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Un « collectif des perplexes » ? Je ne sais pas. Des « types déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude » ? On n’en manque pas. Des « gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables » ? Il y a foule, cher David Abiker, et ça ne date pas d’hier. Pas besoin de remonter loin dans l’histoire pour se souvenir que de Budapest au Cambodge en passant par le Biafra, l’Occident des « tièdes » et des « timorés » ne s’est pas toujours couvert de gloire en optant pour la neutralité. Plus récemment, les gouvernements européens qui n’ont pas su empêcher Srebrenica, bien « déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude », je les aurais préférés un peu tiraillés par les exigences de l’honneur et de la morale, vous savez, ces trucs qui donnent des repères pour distinguer le bien du mal.

Peut-être votre morale vous commande-t-elle de rester perplexe. OK, ça peut se défendre, dans certaines situations. On n’est pas tous obligés de s’intéresser à tout et encore moins d’avoir un avis sur tout. On a même le droit de limiter son horizon à la pêche, au football ou à la Patagonie, de se fermer aux sujets trop compliqués, trop douloureux ou qui risquent de rétrécir le cercle de ses amis. Moi-même, il y a des tas de choses dont je ne pense rien. Si vous me demandez un pronostic sur un match de foot, ça me laissera perplexe mais si vous insistez, je vous répondrai qu’une bande de pédés qui jouent encore à la baballe à leur âge je n’en pense rien. Ce qui est déjà un avis, vous voyez nous avons tous nos défauts, gardons-nous d’en faire l’éloge, la discrétion me semblerait plus indiquée.

Vous appelez de vos vœux une manifestation des modérés. Le problème, c’est qu’elle finirait en « couilles-molles pride » et vous ne vous y sentiriez pas bien du tout. Défileriez-vous sans la moindre gêne au coté de « gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables » qui se plongent dans leur lecture quand une fille se fait violer dans le train ? Je suis certain que non. Bien sûr, ce n’est pas tout-à-fait la même chose que les gens qui assistent aux guerres en refusant « radicalement » de se prononcer. Mais ce n’est pas tout-à-fait autre chose non plus. À la place que vous occupez, si vous avez pour la curiosité un goût aussi définitif que pour la perplexité, vous devez bien avoir quelques éléments d’histoire et d’information pour pouvoir analyser comparer, discerner, répartir les légitimités et les responsabilités, bref, vous atteler à cette tâche intellectuelle qui s’appelle le jugement critique et qui produit une opinion – ce qui n’est pas encore un engagement.

Soit dit en passant, la réflexion est aussi un sérieux atout pour entrer dans le champ de l’action. Si nos gouvernants affichaient la glorieuse perplexité qui est la vôtre, ils ne prendraient jamais de décision et ne feraient jamais la guerre. Mais peut-être, cher David, êtes-vous contre la guerre ?

On peut aussi, après avoir entendu les argumentations les plus divergentes, si on accorde par principe le même crédit aux unes et aux autres, se placer quelque part au centre en se disant qu’on doit être dans le vrai. Rien, vraiment, dans ce que vous voyez et entendez, rien de ce que vous savez sur ce conflit et sur les méthodes de communication des deux camps, ne vous permet de vous forger un point de vue ? Aucun moyen, quand on entend ce qui se dit dans les manifestations, de s’en sortir autrement qu’en renvoyant dos à dos « pro-pal » et « pro-is » ? Pas ça, pas vous. Le journalisme qui ferait de cette perplexité vertu ne pourrait que me laisser sur ma faim. Ne pas avoir d’opinion, soit. De là à en faire une opinion ?

Paralysé par le relativisme et la religion de l’objectivité, le journaliste finit par compter les morts et les coups comme un observateur onusien dont la mission paraît inspirée par « le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude ». Moi, le journalisme, je le préfère guerrier, et même guerrière tant qu’à faire. Vous comprendrez combien je regrette la décision d’un maître en matière de tiédeur, un orfèvre en hésitation, qui nous priva de l’une des rares voix viriles de France Culture en remerciant notre maîtresse de maison pour la remplacer par un robinet d’eau tiède comme vous semblez les aimer[1. Pour ceux qui n’ont pas vu le film, il s’agit de David Kessler, ancien directeur de France Culture.]. Nous lui devons encore la non-décision sur le port du voile à l’école, qui, sous le gouvernement Jospin, a abouti à refiler la patate chaude aux chefs d’établissements : sans doute était-il trop « perplexe » pour trancher. C’est pourquoi j’ai plutôt envie de le maudire doublement que de le suivre dans son admirable exercice de « doute, hésitation, désarroi et incertitude » appliqués.

Et puis ces types « un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables » que vous cherchez du regard, moi, j’en vois partout. Je me souviens d’une info entendue il y a quelques années : de jeunes Français musulmans partis de Belleville pour combattre en Afghanistan dans les rangs d’Al Qaeda avaient été retrouvés morts de froid dans la montagne. J’en parlai à des amis qui revenaient d’Eurodisney et que « toutes ces guerres » laissaient « perplexes ». J’ai fait alors cette découverte troublante que parfois, on peut avoir plus d’estime pour ses ennemis que pour ses amis.

Swinging gauchistes

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Le Socialist Standard est le plus ancien journal d’extrême gauche du Royaume-Uni – et sans doute de la planète : il est publié sans interruption depuis 1904.

socialist

Comme on le voit, sa dernière édition est notamment consacrée au nouvel occupant de la Maison Blanche, et pronostique que, justement, il n’y a pas grand chose de nouveau à attendre de Barack Obama. Jusque là, rien de très étonnant, mais ce sont les mots pour le dire (Meet the new Boss, Same as the old Boss) qui ont enchanté les rockologues de Causeur, lesquels ont tous instantanément trépigné de joie en reconnaissant les paroles du fabuleux Won’t Get Fooled Again des Who, dont Basile de Koch avait déjà dit tout le bien qu’il faut penser. On en déduira donc qu’à l’instar de leurs quotidiens populaires ou de leurs journaux de référence, les Anglais sont bien mieux lotis que nous en matière de presse anticapitaliste. Par exemple, Rouge de cette semaine affiche pour sa part en Une : Halte au Massacre du peuple palestinien. Politiquement, on pourra en penser ce qu’on veut, mais une chose est certaine : comme titre, c’est pas très rock n’roll…

Neuf mois et 5 jours

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D’abord, j’ai été outrée. Comme tout le monde. Indignée par l’affront fait aux femmes qui bossent, elles, bordel. Parce que quand tu pointes à Carrefour ou à l’usine, t’y retournes pas, pimpante et perchée sur tes talons de douze cinq jours après ton accouchement. Avec son genre wonderwoman de luxe, la Dati semblait narguer les filles comme vous et moi (surtout comme vous d’ailleurs) : celles qui peinent dans les salles de gym pour perdre leurs derniers kilos quand leur Kevin a déjà du poil au menton ; celles qui ont un peu tiré sur la corde de leur congé maternité en se proclamant fatiguées (et qui, allez, ont eu bien raison de le faire, moi je suis d’accord pour que mes cotisations servent à ça) ; celles qui après neuf mois et 5 jours affichent des cernes violettes et un regard noir, celles qui au bout de trois mois de tête-à-tête emportent le doudou de leur bébé au travail tant elles culpabilisent de lui faire souffrir cet abandon (lui octroyant au passage un bon pour dix ans de divan, pas à cause de l’abandon, à cause de la culpabilité).

Plutôt branchée sur Gaza, j’ai prêté une oreille distraite aux premiers éditos furibards et clameurs. Si on s’énervait sous l’étendard de « la sociale », ça m’allait. Mine de rien, avec ses frous-frous et son père inconnu, l’executive ministre n’était-elle pas en train de s’attaquer à coups de bottines griffées au congé-maternité conquis de haute lutte par nos glorieux aînés ?

Et puis, la vie de Rachida est devenue une affaire d’Etat. Trois pages dans Libé (ratées pour cause de partie de campagne), des débats sur toutes nos antennes et écrans, l’inévitable sondage CSA/Le Parisien – « devait-elle ou non ? », « femme libre ou mère indigne ? », vous voyez le genre, ça repose de Gaza justement. Puis la Royal s’en est mêlée et la Pécresse avec sa ridicule proposition de congé-maternité pour les élues, afin, a-t-elle dit, « d’attirer des femmes en politique ». Je n’ai rien contre le repos des guerrières (j’ai même pas mal de choses pour), des mères et des élues, mais est-il vraiment indispensable de convoquer le Parlement et les caméras pour régler cet épouvantable « vide juridique » ? Et puis il faudra quand même m’expliquer un jour pourquoi il serait si bon, par définition, que les femmes vinssent en masse à la politique. Ah oui, j’oubliais, elles introduisent de la douceur et du pragmatisme. Passons. J’attends avec impatience qu’un « collectif mixte, féministe et divers » réclame immédiatement l’extension de cette mesure progressiste aux élus mâles qui ont bien le droit à leur congé-néo-paternité, du courage merde, comme disait l’autre – et, bien entendu, aux couples gays.

Enfin, j’ai entendu au vol l’irracontable Bernadette Chirac affirmant que l’essentiel était sauf, parce que, a-t-elle déclaré sans la moindre ironie, Rachida Dati allaite sa petite fille. Certes, l’image de notre belle ministre dégrafant son corsage pour donner la gougoutte à Zohra en plein Conseil des ministres est plutôt charmante. Et quoi, encore ? Va-t-on aussi exiger bientôt que le père inconnu se fasse connaître derechef et répare en épousant la fille-mère déshonorée ? Discutera-t-on la longueur de ses jupes ? Parce qu’elle a quand même un drôle de genre, cette dame Dati, et pas celui des honnêtes femmes si vous voyez ce que je veux dire, on l’a vue avec le fils du forgeron et de la paille dans les cheveux, la gourgandine. Nous voilà bientôt rendus aux ragots de place du village.

Tout cela finit par sentir un peu trop l’odeur de la mère. Le comble de la terreur tartufière et de la culculterie gnangnan a été atteint par les dames-matronesses qui, croyant bon d’ajouter à leur leçon de morale féministe une pincée de vertu materniste, se lamentent sur le triste sort de l’infante, privée si jeune des bons soins de sa « maman » (le terme « mère » ayant peu ou prou disparu du langage commun). La pauvre enfant à qui sa « maman » préfère son job, quel traumatisme affreux. Eh bien avouons-le, Si je devais choisir une mère, après la mienne bien sûr, j’opterais pour Rachida Dati plutôt que pour Valérie Pécresse et son petit côté travail-mari-enfants parfaite et épanouie en toute chose et, en plus, je vérifie leurs devoirs tous les soirs.

Ras-le-bol de cette maternitude dégoulinante, triomphante et terrifiante ! Elles me filent le bourdon, à moi, ces mères professionnelles qui, sous couvert de sollicitude, finissent par exercer sur n’importe qui le pouvoir inquisiteur et envahissant dont elles accablent déjà leurs enfants. Je ne sais pas si des femmes qui travaillent se sont senties insultées par la promptitude avec laquelle le garde des Sceaux a regagné son poste mais si c’est le cas, elles se trompent. Personne ne leur demande de se remettre à turbiner cinq jours après leur accouchement, mais on ne voit pas bien au nom de quel principe moral il serait interdit de le faire à celles qui en ont la fantaisie et la capacité. Après tout, qu’un ministre de la République consente à des sacrifices exceptionnels au nom de l’intérêt général, ça se défend, non ?

Dans le fond, que reproche-t-on à Dati ? Ses réformes calamiteuses ? Que nenni. Ça, on s’en fout. Ce qui coince, c’est qu’elle refuse de jouer le jeu du « je suis comme vous ». On se dit au contraire que si elle est arrivée là où elle est c’est parce qu’elle est plus teigneuse que la moyenne. Oui, elle aime les robes Dior qui le lui rendent bien. Vous préfèreriez qu’elle se sape H&M ? Ce serait tellement tendance si, à l’image de Michelle Obama, elle achetait ses vêtements par correspondance (c’est Elle qui le dit). Il lui serait sans doute beaucoup pardonné si elle avait le bon goût d’être laide. Elle ne fait pas peuple ? C’est que justement, elle en vient du peuple, c’est peut-être pour ça qu’elle trouve la banlieue moins poétique que l’avenue Montaigne. Si ça se trouve, elle ne mange même pas bio.

Bon, d’accord, Rachida est un peu trop nana et pas assez maman. Alors, peut-être bien qu’elle est une insulte aux femmes qui, lorsqu’elles se reproduisent, pensent accomplir une mission sacrée au service de l’humanité entière et exigent pour elles, puis pour leur progéniture mal élevée, les égards dus à ce sacrifice. Mais peut-être que d’autres se sentent secrètement confortées par cette diablotine habillée en Prada : celles qui ne veulent pas sacrifier leur vie amoureuse, intellectuelle et professionnelle à leurs bambins ; celles qui ont choisi d’éviter la case maternité tout en se félicitant d’être une minorité (il faut bien que quelqu’un les paie, nos retraites) ; celles qui aiment bien que les mecs les matent dans la rue ; celles qui savent que leurs enfants ne sont pas « à elles » ; celles qui savent leur dire « non » ; celles qui veulent vivre et laisser vivre.

Vous, je ne sais pas, mais moi, j’ai choisi mon camp.

Giscard, seul au Monde

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A la une du Monde daté de mardi 13 janvier, ce titre explosif : « M. Giscard d’Estaing : l’Europe risque de ne pas sortir renforcée de la crise ».

Première réaction : je ris, parce que c’est drôle. Et puis je me dis : peut-être que Giscard a enfin trouvé sa voie dans l’humour (après tout, Pierre Dac et Louis de Funès ont réussi sur le tard) ; ou alors, c’est Le Monde qui se fout de lui. Ce ne serait pas la première fois : en 1974, l’ex-quotidien de référence avait qualifié la victoire de l’Ex-tout-court (contre Mitterrand !) de « revanche de Vichy ». T’as plus con ?

N’empêche que, pour vérifier, j’ai dû me taper l’intégralité de la page 10 ! Eh bien mon intuition était bonne (au moins la deuxième) : la phrase attribuée à VGE en une ne figure nulle part dans le texte. L’Ardisson d’Interview était quand même plus sérieux comme journaliste que le, euh, Fottorino du Nouveau Monde. Cela dit, je ne vais pas non plus pleurer sur le sort d’un paon à la retraite qui s’est plumé tout seul et qui, trente ans plus tard, prétend encore faire la roue.

Ses deux phrases les plus consistantes sur 6 feuillets bien tassés : « En 1999, j’ai rencontré M. Greenspan, qui m’a souri (…) Puis je suis allé à Chicago voir les prix Nobel d’économie. » Ah ouais ? Et tu portais quoi comme costard, connard ?

D’ailleurs, il suffit de voir ce « d’Estaing » tragicomique plastronner sur un quart de page en couleurs – que sa seule présence suffit à rendre sépia. On dirait d’une momie débandée qui s’extasie devant son miroir…

« La vieillesse est un naufrage », parfois même dans le petit bain.

Gaza, blabla, médias

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Le Proche-Orient partout. Surtout sur internet. Plus un jour sans un mail, un texto ou un message via Facebook avec au bout de la ligne les sommations suivantes : « dénonce les médias qui ont perdu toute objectivité » ; « regarde cette vidéo où le Hamas fait la démonstration qu’il utilise les enfants comme bouclier humain et dis ce que tu en penses et que si tu dis rien je t’aime plus » ; « lis ce message qui va t’expliquer à quel point les victimes du nazisme d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui » ; « soutien sur Facebook le groupe de ceux qui se conduisent comme les supporters d’une équipe de foot et se font la guerre par procuration à Gaza » ; « surtout fais un effort toi l’homme de médias pour décrypter en toute objectivité et par conséquence rejoindre notre camp pro-pal/pro-is en toute objectivité évidemment » ; sans oublier le très ingénu « pour la paix » qui mixe adorablement Palestiniens et Israéliens dans une délicate bouillie parfumée à la fleur d’oranger sur un sample de Marie Myriam…

J’oublie le thé à la menthe pris dimanche dans un salon de thé algérien. Je savourais peinard une corne de gazelle loin des injonctions de Facebook quand le patron qui jusque-là chantait le petit doigt en l’air des chansons de Marylin Monroe s’est mis d’un coup à gueuler « Gaza Reveeeeeenge » au milieu des makrouds mielleuses. J’ai fini mon thé et je suis allé chez le Primeurmonfils. Et là le Primeurmonfils il me dit : « Daviiid, dis donc, toikédanslesmédias, tu peux pas leurs dire à tes copains goys qu’ils soient un peu plus objectifs et qu’ils expliquent qui sont les enculés du Hamas ? »

Personnellement, je cherche la manifestation qu’organisera le comité des perplexes de la République. Si ce comité commet une manifestation, qu’on me prévienne par mail, sms ou courrier. Ça m’intéresse, un groupe de gens bien perplexes, tendance radicale de préférence. Des types déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude. Des types qui, au lieu de vous expliquer que le monde entier ment sauf eux avec leur foulard, leur kippa, leur solidarité en guise de cartouchière et leur objectivité en bandoulière, des types qui vous diraient : « Pssss, on est perplexes rejoins-nous, David ! Viens à la manifestation de ceux qui sont perplexes et qui ne savent pas crier au sionisme, à l’antisionisme, à la manip médiatique ? Nous sommes des millions à hésiter à nous y rendre, on pèse le pour, le contre, on réfléchit mais si tu viens on sera au moins déjà trois ! »

Y-a-t-il un collectif des perplexes sur le sujet moyen-oriental ? Des gens qui ne veulent convaincre personne qu’ils ont raison, qu’ils sont victimes ou qu’ils ne font que se défendre. Un comité de ceux qui refusent l’indignationisme. Des gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables, des types qui sur leur banderole auraient inscrit en lettres capitales : « Ni rire, ni pleurer mais comprendre. » Difficile de le savoir, la perplexité n’est malheureusement pas un mot d’ordre et les RG refusent de donner les chiffres.

Bernard Laporte n’a plus la garde des enfants

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Ce sont les jeunes qui devraient être contents : ils changent de baby-sitter ! Bernard Laporte qui s’occupaient d’eux jusqu’à présent vient de refiler le bébé à Martin Hirsch : ce dernier se vantait d’avoir déjà un Haut-Commissariat sans administration, le voilà avec un second sans budget. Quant à Bernard Laporte, c’est un homme heureux. Il confiait hier au Point.fr : « Secrétaire d’Etat aux Sports, cela me correspond bien mieux, c’est le secteur que je connais le mieux… » Encore deux ou trois réponses comme ça et c’est secrétaire d’Etat chargé de l’UA Gaillac qu’il va finir.

Aujourd’hui Gaza, demain Massada ?

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“Une fois admise la vertu des bottes de sept lieues, tout s’enchaîne avec une parfaite logique, l’essoufflement de l’ogre comme la célérité du Petit Poucet.” (G. Burdeau, La politique au pays des merveilles, PUF 1979.)

Qu’est-ce qu’une “riposte proportionnée”? Une action militaire à la mesure de l’attaque à laquelle elle répond. Le droit humanitaire proscrit les pratiques provoquant des victimes dans la population civile et des dommages aux biens civils excessifs par rapport à “l’avantage militaire concret et direct attendu”. Convenons d’emblée qu’on serait bien en peine de définir la limite au-delà de laquelle le principe de proportionnalité, qui vise à limiter les destructions et pertes humaines “inutiles”, est violé, que ce soit à Gaza ou ailleurs. La retenue dans la conduite de la guerre est un principe élémentaire d’humanité, mais il est vrai qu’une fois les hostilités engagées, la définition de la juste proportionnalité demeure une affaire pour le moins floue, sujette à des interprétations et à des paradoxes infinis. Reste que le rapport de un à cent entre les morts de chaque côté, sans même parler des blessés et des destructions, signale la démesure de l’opération “Plomb durci”. A défaut de savoir ce que serait une juste proportion, chacun peut constater ce qu’est une perte de tout sens de la mesure. La “troisième phase” qui débute au moment où ces lignes sont écrites ne devrait pas être moins cruelle que les deux premières. Mais peut-être le cabinet de sécurité israélien considérera-t-il, au vu des réactions internationales, que ses buts ont été atteints et mettra-t-il un terme à la boucherie plus tôt que prévu.

Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. Reste que la mortalité des quinze jours d’offensive sur Gaza se situe au niveau le plus haut constaté lors des différents conflits évoqués plus haut, dépassée seulement par les bombardements de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1999. Et l’on reste pantois en entendant que l’armée israélienne attend d’être félicitée pour avoir averti par tract et par téléphone des dizaines de milliers de personnes de l’imminence de bombardements sur leur quartier. Les destinataires de ces appels “humanitaires” n’avaient bien entendu aucune possibilité de fuir pour s’abriter et ils ne pouvaient en déduire qu’une chose : restant sur place, ils devenaient des cibles légitimes, puisqu’informées. Trois cents enfants ont été tués en moins de deux semaines. Que cette tuerie soit comparable, par son intensité, à des violences extrêmes observées ailleurs, et qu’elle soit insidieusement ou activement justifiée par certains au nom du caractère démocratique d’Israël et de son droit à se défendre, voilà sans doute l’aspect le plus révoltant de la situation.

Le plus révoltant mais pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant est que l’on retrouve intacts les thèmes les plus recuits du discours politique israélien, ceux qu’Israël sort de son chapeau, guerre après guerre, comme l’écrivait Tom Segev dans Ha’aretz dès le lendemain de l’offensive, en dépit de leur constante mise en échec. La synthèse en est simple : la paix passe par la liquidation des infrastructures et des chefs terroristes. Le terrorisme n’est pas pour Israël un enjeu politique, celui de l’occupation des territoires palestiniens et du pourrissement de la vie de ses habitants, mais un problème militaro-policier. Ce qui explique que le seul sujet de discussion avec Mahmoud Abbas soit le contrôle policier de la violence anti-israélienne dans les lambeaux de terre qui lui ont été confiés (et on regrettera qu’il ait accepté de jouer ce rôle de relais de l’occupation jusqu’au discrédit quasi total de son “autorité”), tandis que la colonisation se développe jour après jour en Cisjordanie. Cela explique également qu’aucune proposition de règlement du conflit sur la base de la ligne d’armistice de 1949 (la “ligne verte”) n’ait jamais reçu la moindre attention d’aucun gouvernement israélien bien qu’il s’agisse des accords internationalement reconnus (voir les résolutions 242 et 338 des Nations unies, toujours évoquées pour être aussitôt oubliées). On n’en veut pour exemples récents que l’interruption unilatérale par Ehud Barak des discussions de Taba en janvier 2001, l’appel du sommet de la Ligue arabe en 2002, les déclarations indirectes mais clairement orientées dans ce sens et récemment redites de la part du Hamas, pour ne retenir que quelques éléments récents. Il y a bien longtemps que la formule “les territoires contre la paix” n’est plus une option pour les Israéliens qui confondent méthodiquement (innocemment?) négociation et diktat. Il a fallu quarante ans pour que soit reconnu, avec la première Intifada, le fait national palestinien. Depuis lors, à l’exception notable de Rabin, les différents Premiers ministres se sont employés à démontrer qu’ils sont les seuls maîtres du calendrier politique.

La bien nommée opération “Plomb durci” répond, après bien d’autres, à cette volonté d’inculcation. L’offensive « nous a permis d’atteindre des objectifs dont personne n’aurait pu rêver il y a quinze jours. Concernant les coups portés au Hamas, ils n’en ont pas encore conscience. Ils comprendront quand ils sortiront de leur cachette. La décision du Conseil de sécurité ne nous a pas lié les mains », se félicitait un haut-gradé.

Au-delà de toute considération morale sur l’effroyable gâchis humain dont nous sommes tous les témoins atterrés et impuissants, il faut se demander à quel moment les leaders israéliens vont prendre conscience des effets dévastateurs de cette pédagogie noire. Combien de vocations à l’attentat-suicide sont nées ces derniers jours ? L’”opération” ne pouvait être que sanglante et l’on sait bien que si elle se poursuit, d’autres massacres vont se produire car il ne peut en aller autrement. Puis il y aura un cessez-le-feu et d’autres attaques suivront, et d’autres encore, jusqu’au retournement du rapport de forces qui ne manquera pas de se produire. Israël deviendra alors, peut-être, un objet de compassion. L’exaltation grandissante du mythe de Samson et des martyrs de Massada prend dans ce contexte l’allure d’une prophétie en cours d’autoréalisation.

Les amis d’Israël sont ceux qui pointent cette perspective finale et poussent à un renversement des hypothèses fondamentales de la politique israélienne. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour les Israéliens.

L’analyse de l’enchaînement des tirs aveugles du Hamas sur le sud d’Israël et des inévitables ripostes de Tsahal est un exercice stérile. Les uns ripostaient au blocus, les autres ripostaient aux ripostes, on choisit sa version en fonction de son camp. Reste que ledit blocus est une décision israélienne et qu’aucun pays au monde ne peut tolérer d’être – à la lettre – mis intégralement en prison. Rappelons que c’est Israël qui a mis l’Autorité palestinienne hors jeu à Gaza. Dans quel but sinon d’avoir le Hamas au pouvoir et de poursuivre son éternelle leçon en faisant de ce territoire une prison autogérée, où se succèdent les opérations punitives ?

Les tirs de roquettes et de missiles sur Israël sont une source d’angoisse pour un nombre croissant d’Israéliens, et il n’est que juste de condamner le Hamas sur ce point. Mais prétendre que le Hamas représente une menace pour l’existence d’Israël n’est pas sérieux. Ehud Barak, lorsqu’il était premier ministre, attendait de ses interlocuteurs palestiniens qu’ils reconnaissent non seulement l’État israélien, mais sa légitimité en tant qu’État juif. Il leur demandait, en d’autres termes, de se faire sionistes s’ils voulaient devenir de véritables partenaires, pour se désoler ensuite de ne pas avoir de partenaire.

La détestable habitude des gouvernements israéliens successifs de choisir et d’écarter à leur guise les représentants de leurs adversaires tient tout entière dans leur conception exclusivement militaire de la sécurité. Ils ne sauraient, dès lors, la confier à d’autres et on les comprend. Mais ce sont les prémisses de ce raisonnement qu’il faut revoir. La résolution du conseil de sécurité appelant le 9 janvier à un cessez-le-feu immédiat et renvoyant les deux parties dos à dos est un revers diplomatique pour Israël car les États-Unis ont jugé qu’ils ne pouvaient pas s’y opposer. Souhaitons que cet échec soit compris comme une ébauche de signal et regrettons que ce soit le message inverse qui ait été jusqu’à présent toujours adressé à Israël, non seulement de la part de Washington, mais aussi depuis l’Europe. Ainsi, il est certain que la sécurité d’Israël doit être reconnue comme un impératif par l’Europe, mais pas plus ni moins que la sécurité de la Palestine sur son territoire. Cela va peut-être de soi, mais irait beaucoup mieux en le disant, ce qui n’est pas le cas. On repousse tout dialogue avec le Hamas au motif qu’il ne reconnaît pas les traités antérieurs, n’abandonne pas la violence et ne reconnaît pas Israël. Soit. Mais songe-t-on que le raisonnement s’applique de facto à l’identique en sens inverse ? Visiblement pas, puisque le Parlement européen vient, par exemple, de voter le rehaussement de l’accord d’association avec Israël, en faisant un quasi-membre de l’U.E. Des pétitions appelant à suspendre ces accords circulent, les lecteurs de Causeur, dont je suis, sont ici invités à signer et faire signer…

Engagés dans ce louable mouvement de rappel à une sagesse pratique et de condamnation de l’hubris militaro-technologique, allons un pas plus loin, et demandons le remplacement urgent de Tony Blair, actuel délégué du Quartet. Son prédécesseur, l’ancien président de la Banque mondiale James Wolfensohn, avait démissionné, en grande partie à cause des réticences d’Israël à se conformer aux accords obtenus sous l’égide des Etats-Unis. Tony Blair, l’homme qui a rendu possible la guerre en Irak (et qui, notons-le, semble exonéré de toute responsabilité dans le désastre qui a suivi), incarne la politique de “W” dans cette région. Il n’y a rien à en attendre, alors qu’un engagement international crédible est urgent. L’arme de destruction massive menaçant toute la région est le statu quo. Au-delà du cessez-le-feu, la levée du blocus et le rétablissement des liens entre Gaza et la Cisjordanie sont la première des réponses politiques à l’emprise du Hamas sur Gaza. La seconde sera de négocier sans préalable avec les représentants que les Palestiniens se seront donnés. Rappelons que depuis Rabin, personne n’a envisagé sérieusement cette option, dont l’alternative est la destruction mutuelle assurée.

Obama : prière de changer

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Les sceptiques et les dubitatifs qui croyaient que l’élection de Barack Obama à la tête de la première puissance mondiale ne changerait pas les choses peuvent aller se rhabiller ! Le nouveau président américain n’est pas encore installé que le changement a déjà lieu : le prêtre choisi par Obama pour prononcer la prière de la cérémonie d’investiture sera le pasteur Rick Warren, évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay. Quand on pense que si MacCain avait été élu, il aurait choisi un pasteur évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay, on voit bien à côté de quel désastre les Etats-Unis sont passés.