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Parlez-vous sabir ?

Parlez-vous sabir ?

Je dois vous faire une confidence impudique, relevant presque de l’anecdote “de caniveau” (comme dirait le moraliste Thomas Piketty) : chaque après-midi je lis Le Monde. Chacun a son petit défaut inavouable. Et dans Le Monde daté du 5 mars, j’ai été frappé par un tout petit mot, utilisé par Sophie Landrin pour rendre compte du langage de l’individu qui a adressé des menaces de mort assorties de munitions d’armes à feu, à quelques cadors de la République : un sabir. “Un sabir confus et mal orthographié…” Lexique indigent, niveau ortho-syntaxique “collège unique”, agressivité tendance “nouveaux publics” en ZEP, pardon en collèges “ambition-réussite”. Bref, voilà un sabir qui en dit déjà long sur l’ignominie du personnage. Jugez un peu ; l’individu menace crânement : “Vous voulez nous mettre au pas, en coupe réglée par vos amis et au bon vouloir du Roy”, mais s’englue littéralement dans ses mots : “Nouveau centre FN et autres collabos centristes et socialos collabos !” Voilà un vrai style de cochon anti-social ! Et ceci, ce n’est pas gouleyant comme une dissertation de normalien : “Le mépris total de vous envers le peuple nous impose d’agir dès maintenant. (…) Le dispositif de surveillance nous a permis de vous cibler, vous et les vôtres dans vos déplacements. Donc vous êtes ciblés et verrouillés. Vous êtes dans les starting blocs de la mort.” Typiquement le sabir d’un ennemi de la République qui veut supprimer Alain Juppé de la surface de la planète (quelle blague !). Mais le poète-lauréat sait atteindre des sommets quand il évoque l’homme dont il est certainement secrètement amoureux, Nicolas Sarkozy : “Sale hongrois digne de la pire figure du fascisme hitlérien qui aura le temps de méditer à l’état létal.” Du n’importe quoi. Même Julien Coupat se débrouille mieux. Un homme qui écrit aussi mal le français vient sans aucun doute de l’anti-France, des sous-couches obscures de la subversion la plus occulte, et peut-être même de l’inhumanité. Ces cris rejoignent les aboiements du chien ou les rires de la hyène.

Quelques pages plus loin je prends en pleine poire une assommante tribune de Bertrand Delanoë défendant sa vision du « Grand Paris ». Et là, le mot qui me vient immédiatement à l’esprit est “sabir”. Oui, mais un sabir de “pro”, soupesé jusqu’à la moelle, politique. Couchés les clébards et les hyènes ! Langue de bois. Ecoutez-moi ces mots alignés pour ne rien dire, pour ne strictement rien signifier… Commencer une phrase comme ceci ne présage d’ailleurs rien de bon pour la suite du discours : “Conscients de l’ampleur de ces défis…” Ponctuer son texte de tics rhétoriques aussi énormes que celui-ci en dit aussi fort long : “Faut-il aujourd’hui aller plus loin ? Clairement, je réponds oui.” Et moi je réponds “Peut-être pas…” Et finalement une phrase de cet acabit montre bien que la langue confuse de Delanoë tend volontairement à être aussi insignifiante que celle du sinistre corbeau de la République : “Il faut imaginer collectivement les conditions d’une étape nouvelle, à partir de notre vision commune du XXIe siècle francilien. Et en déduire un instrument fédérateur qui coordonne, impulse et renforce ainsi les dynamiques nécessaires autour des vrais enjeux stratégiques.” Ne riez pas. C’est imprimé dans Le Monde du jour. À croire que le maire de Paris s’est offert un générateur électronique de langue de bois. De sabir.

Et encore, je vous épargne l’interview d’Edouard Balladur expliquant sa réforme des collectivités locales, avec autant de morgue langagière qu’un artiste contemporain convaincu qu’il doit vous “expliquer sa peinture”. Et je vous préserve aussi de la langue imaginée de Frédéric Mitterrand s’exprimant, dans le nouveau supplément culturel du Monde « M », sur sa mission à la tête du Palais Médicis… je vous garde de ses fulgurances creuses du genre “Je crois à la vertu de l’effort…” ou encore “La Villa n’a jamais rompu avec son destin”. Des mots, encore et toujours, qui parlent pour ne rien dire : “La France est une sorte de melting-pot culturel”, “Je ne suis pas ici pour faire carrière”, “Je pense aussi qu’il faut incarner la maison”, “Il y a une juxtaposition parfaite entre la Rome antique et la Rome de Fellini…”, “(les Romains) ont une vitalité incroyable”, etc. Dire ce que l’on attend de vous, dire exactement ce qu’il convient de dire. Dire pour ne rien dire. Quintessence du sabir…

On en viendrait à penser que le quotidien du soir se nourrit de ces “sabirs”… de ceux qui le pratiquent occasionnellement et sans volonté de nuire à la langue de Molière, comme de ceux dont c’est le langage de travail, la langue maternelle, et la structure même de leur pensée. On aimerait rappeler ici une phrase de Nietzsche à ces délinquants de la langue française, qui (volontairement ou non) l’exploitent pour produire des discours vides et confus : “Vous troublez vos eaux, pour les faire paraître plus profondes…”


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