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Canicule, cornecul !

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Venant concurrencer la grippe A, avec des arguments imparables en termes de perceptibilité spontanée, la canicule (Take Two), s’est donc abattue sur la France. Manque de bol, on a souvent jeté à la poubelle les affichettes prophylactiques dès la fin juillet, après trois semaines de températures moyennes dignes d’Helsinki en novembre, voire de Saint-Valéry-sur-Somme en juin. D’où un effort redoublé des autorités pour expliquer aux populations qu’il faut impérativement s’hydrater, sous peine de voir les statistiques des décès exploser telles celles du chômage. Il faut boire, donc, mais attention, pas n’importe quoi. Si certains liquides sont salvateurs, figurez-vous que d’autres multiplient les risques de trépas. Heureusement, dans sa grande sagesse, le gouvernement a mis au point une méthode infaillible pour trier le bon grain de l’ivresse. Si la boisson que vous commandez au comptoir a bénéficié d’une TVA réduite (Coca light, Perrier-rondelle, thé à la menthe, etc.), vous pouvez y aller sans modération autre que la taille de votre vessie (cette même taille qui, selon Alfred Hitchcock, devrait déterminer scientifiquement la durée maximum d’un long-métrage). En revanche, si votre conso putative est toujours taxée à 19,6 % (Picon-bière, champagne rosé, mojito, etc.), alors là, méfiance : en pensant vous désaltérer, vous ne faites qu’aggraver la létalité potentielle de la canicule, sans parler des tracas collatéraux (retrait de permis, scènes de ménage, amendes pour miction sur la voie publique…)

Brad Pitt préfère les moutards aux pétards

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Après le monokini, une autre vache sacrée des années post-68 se retrouve sur la sellette : Brad Pitt vient d’annoncer qu’il ne kiffait plus la marijuana, dont il fut, comme la plupart de ses collègues de travail d’Hollywood, un consommateur assidu. Interviewé vendredi dernier dans l’émission de l’excellent Bill Maher sur HBO, qui lui rappelait qu’il l’avait vu, dans une fête, enquiller joint sur joint pendant toute la nuit, Brad a reconnu sans problème les faits, mais a juré qu’on ne l’y reprendrait plus : « Je suis papa maintenant. Je veux garder le contrôle, et j’étais un peu trop dans le brouillard lorsque je fumais. » Eh oui, quand on a six gosses à s’occuper, plus question de se les rouler…

Pataquès à Beyrouth

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Les dernières péripéties de la vie politique libanaise n’ont pas fait l’objet d’une attention, même minime, de médias français qui, pourtant, ramaient péniblement de marronnier en marronnier. On peut les comprendre, car la complexité du jeu politique au pays du Cèdre est de nature à décourager le mieux disposé des lecteurs, surtout lorsque les affrontements restent verbaux, donc non producteurs d’images sanglantes.

Néanmoins, l’incapacité du pays à se doter d’un gouvernement, plus de deux mois après les élections législatives du 7 juin dernier, est révélatrice d’une situation dégradée et préoccupante pour l’avenir immédiat.

Les Occidentaux s’étaient un peu trop vite réjouis de la victoire, lors de ces élections, du bloc du 14 mars, emmené par le leader sunnite Saad Hariri, sur celui du 8 mars, une alliance du Hezbollah chiite avec les maronites du Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun.

Le bloc majoritaire, alliant aux sunnites diverses factions chrétiennes et le Parti socialiste progressiste (PSP) du chef druze Walid Joumblatt avait comme ciment l’opposition à la mainmise de la Syrie sur le Liban. Il s’était constitué après l’assassinat, le 14 février 2005, de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, attribué par ses partisans aux services secrets syriens.

La guerre de juin-juillet 2006, déclenchée par Israël à la suite de provocations du Hezbollah le long de la frontière sud du Liban a eu pour conséquence le retrait, imposé par l’ONU, des forces syriennes stationnées au Liban. Damas acceptait également, pour la première fois dans l’histoire des relations syro-libanaises, d’établir des relations diplomatiques avec Beyrouth, une manière de reconnaître une souveraineté libanaise toujours contestée par son voisin.

Damas, cependant, gardait un pied politique et militaire au Liban par l’intermédiaire du Hezbollah et de sa puissante milice armée, dont l’approvisionnement en armement venu d’Iran transite, pour l’essentiel, par la Syrie.
Jusqu’au mois de mai 2008, celle-ci, par l’intermédiaire de ses alliés libanais, empêchait l’élection du président de la République, qui doit être un chrétien maronite selon la Constitution. L’opposition boycottait le scrutin, qui nécessite un quorum de deux tiers des députés présents. Cet obstacle fut surmonté à la suite des accords de Doha en juillet 2008 : l’opposition acceptait l’élection du général Michel Sleiman à la présidence, en échange d’une minorité de blocage dans le gouvernement d’union nationale qui devait être constitué après les élections législatives de juin 2009. Ces accords, cependant, faisaient l’impasse sur la question du désarmement de la milice du Hezbollah, pourtant exigée par l’ONU dans la résolution 1701 qui mettait fin à la guerre avec Israël.

Un mois avant les élections, le 7 mai, le Hezbollah passait à l’offensive armée contre les quartiers sunnites de Beyrouth et les Druzes de Walid Joumblatt, sous le futile prétexte du renvoi de ses « contrôleurs » de l’aéroport international de Beyrouth (en réalité des miliciens chargés de couvrir les trafics en tous genres du Hezbollah).
En fait, il s’agissait de faire comprendre aux alliés les plus fragiles de la coalition pro-occidentale où se situait la force réelle, quel que soit le résultat des élections.
L’apparente équanimité et le surprenant fair-play manifestés par les dirigeants du Hezbollah a la suite de leur défaite, le 7 juin, de l’alliance du 8 mars n’était pas, comme certains se sont plu à le croire, la manifestation d’adhésion du Parti de Dieu au code des bonnes mœurs démocratiques.
D’ores et déjà, les barbus étaient persuadés que cette coalition hétéroclite ne bénéficiait ni des moyens, ni des soutiens intérieurs et extérieurs susceptibles de mettre en œuvre le programme électoral souverainiste intransigeant sur lequel elle avait été élue.

Le retrait, le 4 août dernier, du PSP de Walid Joumblatt du bloc du 14 mars n’est pas une surprise pour ceux qui avaient eu connaissance des propos qu’il avait tenus, avant les élections, devant une assemblée de chefs de clans druzes, dans la montagne libanaise qui est le fief de cette minorité religieuse dissidente de l’Islam. En substance, il constatait que le « pays légal », tel qu’il ressortait des élections, était dangereusement éloigné du pays réel. Non seulement le découpage électoral permet à une coalition minoritaire en voix de se retrouver majoritaire au Parlement – ce qui s’est produit le 7 juin –, mais l’absence de recensement depuis 1960 distord encore plus ces résultats. En effet, la répartition des sièges dans les différentes circonscriptions est communautarisée en fonction de l’appartenance religieuse de la population. Chrétiens de diverses obédiences, musulmans sunnites et chiites, druzes se retrouvent ainsi représentés au parlement proportionnellement à leur importance démographique. Le « gel » de ce recensement est hautement politique : il vise à masquer le dramatique recul démographique des chrétiens, dû à un taux de natalité inférieur à celui des musulmans, et à une émigration massive vers l’étranger (France, Etats-Unis, Canada) pendant la guerre civile 1975-1990. A l’inverse, les chiites ont considérablement accru leur poids démographique dans la société libanaise.

Dans ce contexte, les Druzes, fidèles à leur tradition de soutenir les plus forts dans les Etats où ils se trouvent ( Liban, Syrie, Israël) en échange d’une large autonomie concédée à leurs clans, font le calcul qu’à moyen terme, le rapport de force devrait basculer du côté chiite, et qu’il convient, en conséquence de se rapprocher d’eux…

Walid Joumblatt n’en est pas à son coup d’essai en matière de renversement d’alliances : Son père, Kamal fondateur du PSP et lui même furent, dans les années 70-80 les soutiens de l’OLP de Yasser Arafat quand ce dernier défiait le pouvoir libanais et avait constitué un Etat dans l’Etat palestinien au pays du Cèdre.

Le rapprochement des Occidentaux avec la Syrie de Bachar el Assad n’incite pas non les Libanais à montrer leurs muscles face au grand voisin qui n’a pas renoncé à tirer les ficelles à Beyrouth. On attend toujours, d’ailleurs, l’arrivée d’un ambassadeur de Syrie dans la capitale libanaise. La commission internationale d’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri se fait très discrète depuis quelque temps, à l’inverse de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah qui prétend être en mesure de bombarder Tel Aviv.

À part ça, on se baigne toujours en bikini sur les plages de Beyrouth-est. Pour combien de temps ?

Je ne fêterai pas la Sainte-Clotilde !

Incarcérée depuis le 1er Juillet, Clotilde Reiss, cette jeune universitaire française en poste en Iran, qui a connu son heure de gloire médiatique grâce à un vidéoprocès à la mode stalinienne pour son rôle improbable d’espionne subversive, est sortie de prison dimanche soir dans le cadre d’une « liberté conditionnelle » qu’elle devra respecter en attendant l’annonce du verdict. Une libération assortie du paiement d’une caution (un rançonnage en règle s’élevant à 213.000 euros selon l’aveu même du procureur de Téhéran ), et de l’obligation pour Mlle Reiss de ne pas quitter l’ambassade de France.

Après avoir affirmé que nous sommes évidemment pour la libération de la jeune chercheuse, une constatation s’impose: le « cas » Reiss est sur le point de faire sombrer la France dans une insupportable phase de religiosité païenne, nous renvoyant aux pires heures du pays, occupé par le culte de la femme-otage (mais si… souvenez-vous de la frénésie collective d’amour qui avait entouré les rapts de la journaliste Florence Aubenas et de la politicienne Ingrid Betancourt). Il est à craindre que cette religion occulte revienne sur le devant de la scène, avec tout ce que cela implique : les portraits géants déployés sur les façades des mairies, l’austère cérémonie faisant de la victime féminine privée de sa liberté une « citoyenne d’honneur de la Ville de Paris », les petites bougies allumées en famille pour célébrer la « combattante de la liberté » (sic), le spleen globalisé, la mélancolie rampante, les cérémonies vaudou, les prières, le sentiment d’injustice décliné sur tous les tons et sur tous les plateaux de télévision.

Pierre Rousselin, du Figaro, ouvrait les hostilités dès le début de la semaine dernière dans un éditorial dégoulinant de lyrisme titré « Ces femmes qui incarnent la liberté », dans lequel le journaliste chantait les louanges de la figure sacrée de la femme-otage… « Aung San Suu Kyi, en Birmanie. Clotilde Reiss, en Iran. Lubna Hussein, au Soudan… L’énumération pourrait être poursuivie. Ces trois femmes ont en commun de subir une injustice flagrante et de mener un combat méritoire. Il faut jusqu’au bout les soutenir dans l’épreuve. » Ah, ces bouleversants combats de femmes… en plein cœur d’un été en panne de vrai feuilleton médiatique. Rousselin notait d’ailleurs, avec honnêteté, que ces figures de martyrs fonctionnaient particulièrement bien car il s’agissait de femmes : « Le fait qu’elles soient femmes ne change fondamentalement rien à leur cause. Mais ce n’est pas indifférent. L’opinion publique est ainsi faite qu’elle se mobilisera davantage. » Et de rappeler que l’icône de la contestation iranienne est Neda Agha-Soltan, jeune-femme tuée lors de la répression des récentes manifestations de Téhéran.

Le processus de canonisation de la femme-otage (ou prisonnière…) a déjà commencé pour Clotilde Reiss, et tous les ténors politiques y sont déjà allés de leur petite rengaine de pieuse indignation. Bernard Kouchner, sur LCI, plus vibrant que jamais : « Je veux m’adresser avec force aux autorités iraniennes : Clotilde Reiss n’est coupable de rien du tout ». Que Clotilde Reiss soit innocente est certain, mais ce que l’on entend dans ces propos, c’est qu’une femme ne saurait jamais être coupable de rien. Le ministre Chatel sur RTL : « Ce que je peux vous dire ce matin, c’est que nous avons le début d’un espoir. » Comme si l’Iran de Mahmoud invitait à l’espoir… Il manque encore « Nous sommes tous des Clotilde Reiss ! » Ségolène Royal s’excusera certainement. Il ne manquera plus que les « Ah la la ! » puis les « Hallali ! »

Tout, dans l’image médiatique de Sainte-Clotilde, est fait pour accueillir notre sympathie, voire notre amour. Le quotidien Aujourd’hui en France n’y allait pas par quatre chemins, la semaine dernière : « Une jeune femme discrète, toujours bienveillante et d’une grande gentillesse. » Sans parler de cette belle gueule de pureté, qui parvient ce miracle d’être encore avenante sous le voile islamique. Sans parler de ce profil d’étudiante modèle, si parfait qu’elle a porté son intérêt scientifique – ouvert et éclairé – sur cet « ailleurs » de tolérance qu’est la Perse éternelle. Son papa précise : « Très vite, elle a aimé cette langue, cette culture et cette histoire plurimillénaire de l’Iran. » Sainte Clotilde martyrisée n’est pas Mata Hari, non, c’est la liberté guidant le peuple, ou Marie en toute sa pureté virginale.

Bref. Naturellement les conditions de l’arrestation, de l’emprisonnement et du procès de cette sympathique jeune femme sont ignominieuses. Mais rien de nouveau sous le soleil. Cet ahurissement généralisé donne l’impression que la France découvre seulement maintenant que le régime iranien de l’antisémite chronique Ahmadinejad était d’une inqualifiable bêtise et d’une dangerosité évidente – pour la région et le monde entier. Comme s’il fallait une madone, une innocente victime, pour commencer à s’inquiéter de la politique de ce pays.

Mais la mystique des Français étant toujours en éveil, Mlle Reiss va certainement devenir la nouvelle préoccupation monomaniaque du pays, jusqu’à son effective libération. Et on sait d’avance tout ce qui va se passer de romantique à son retour en France, quand elle sera enfin « incarnée » : l’accueil sur le tarmac du Bourget, à sa descente d’un avion militaire, par Carla Bruni et son mari ; les passages incessants dans les médias ; l’indigestion de son sourire, de son glamour, de son parcours, de son exemplarité, de son histoire… Storytelling ! Ce sera, alors, la seconde mi-temps de sa gloire wharolienne !

Fallait-il subir la surmédiatisation de cette nouvelle idole pour prendre conscience que le régime iranien, par sa politique nucléaire et les déclarations de son grotesque leader maximo, n’est pas tolérable ? Devons nous célébrer le culte de Sainte-Clotilde pour que la France rappelle son ambassadeur et cesse tout contact avec l’Iran ?

Boum, quand mon iPhone fait boum !

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En revenant de la plage peu fréquentée (le seul endroit où l’honnête homme se sente bien avec le bistrot qui fait saucisse-lentilles en plat du jour le mardi et sert du Morgon de chez Lapierre), nous apprenons par les gazettes une charmante nouvelle. Des aillephaunes exploseraient aléatoirement un peu partout, essorillant douloureusement de jeunes cons et de jeunes connes joyeusement asservis au temps aliéné du Marché Total. Il paraîtrait même que des aillepaudes font de même, brûlant plus ou moins gravement au visage et aux mains des pré-ados cyberautistes. Bénissons le complot luddite ou simplement le stade ultime de la pourriture des techno-marchandises assemblées par des chinois sous-payés. Si l’on nous annonçait, de surcroît, que les réseaux sociaux (on ne rit pas, au fond de la classe, ça s’appelle vraiment comme ça), genre touitère ou fècebouque, filent la chtouille ou même simplement la grippe A, notre bonheur serait total.

Fils aux pères

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C’est La Stampa qui a vendu la mèche : le Vatican s’apprêterait à reconnaître les enfants de prêtres. Pas les enfants de chœur ni les enfants de Marie, mais de vrais poupons, roses et joufflus, fabriqués, parfois en série, dans les règles de l’art par des ecclésiastiques qui ont découvert qu’il n’était pas nécessaire de devenir père blanc pour adopter la position du missionnaire.

Le Vatican, lui, dément. Son porte-parole a d’ailleurs convoqué la semaine dernière une conférence de presse pour mettre les choses au clair :

– Le Saint-Père n’a pas encore… les enfants, arrêtez, je parle à des gens… le Saint-Père n’a pas… Francesco, Pietro, laissez le Monsieur, il ne vous a rien fait… le Saint-Père n’a pas encore statué sur… Gina, ne tire pas les cheveux de ta sœur sinon je le dis ce soir à maman… statué sur ce phénomène qui est très marginal dans l’Eglise… Vittorio, lâche-moi la soutane… et qui ne saurait entacher… mamma mia, Lucia, ne mets pas les doigts dans ton nez… la règle communément admise dans le Magistère…

C’est à cet instant précis que le porte-parole du Vatican a mis fin à sa conférence de presse pour aller « donner le biberon à ses trois derniers ».

Selon les plus hautes autorités catholiques, la reconnaissance des enfants de prêtres ne serait pas à l’ordre du jour : son annonce par La Stampa se révèle donc aussi prématurée qu’un enfant d’archevêque naissant un mois avant terme. Imaginez un peu ce que devraient endurer les bambins légitimés par l’Eglise.

– Et toi, Jean-Kevin, qu’est-ce qu’il fait ton papa ? C’est le curé du village, non ?
– C’est toi qui le dis.
– Tu ne me tutoies pas, Jean-Kevin, je suis ton professeur des écoles.
– Tout pouvoir vient du Ciel.
– En attendant, ton père il est curé et il a engrossé la Marie.
– La royauté de mon père n’est pas de ce monde.
– Ouh, mais s’il continue à m’échauffer, je vais le crucifier à la porte de l’école, celui-là.

Dans trente ans peut-être, le pape pourra apparaître au balcon de la place Saint-Pierre pour prononcer la bénédiction urbi et orbi, un chiard dans les bras, en s’exclamant en 58 langues : « Je crois qu’il m’a encore pissé dessus. Faut le changer ! » Bien sûr, cela présenterait quelques désavantages :

– Ce mercredi, l’audience générale est annulée. Le Saint Père est allé chercher des couches chez l’Arabe du coin. Bobonne avait oublié d’en acheter.
– Oh non, elle exagère. La dernière fois, elle avait oublié les petits pots !

Nous n’en sommes pas là : il n’est pas encore permis à Ralph de Bricassart de sauter Meggie avant la prière du soir, ni de reconnaître son fils Dane. Les nouveaux Abélard pourront continuer à compter fleurette à Héloïse, mais qu’ils ne s’avisent pas à lui faire un môme : ce dernier ne sera pas reconnu par le Vatican.

Remarquez que, de tout cela, on s’en fout comme d’une rosière de la dernière capote Durex. S’il veut avoir une femme et lui faire des enfants, un curé peut toujours se défroquer et changer de job. Personne ne le lui interdit. Il lui suffit de choisir, une bonne fois pour toutes, entre les misères du célibat et celles de la vie conjugale.

Moi, par exemple, quand j’avais dix-neuf ou vingt ans, je voulais devenir top model américain. J’ai choisi la bière, la fac et la nationalité allemande. Sur le moment, j’ai bien râlé. Mais au bout de vingt ans, je me suis habituée à être une grosse journaliste teutonne. Et j’emmerde Cindy Crawford.

Faut-il autoriser le non-port du burkini ?

Depuis une semaine, « Carole », une Française « de souche » de 35 ans convertie à l’Islam, mène un combat courageux pour l’émancipation des femmes musulmanes et autres. Cette audacieuse jeune femme, qui n’a pas froid aux yeux – même si c’est souvent la seule chose chez elle qui n’est pas couverte – a en effet été vue dans les rues d’Emerainville (Seine-et-Marne) en train de donner des interviews en maillot de bain à des médias mécréants. On l’a ensuite aperçue se faire prendre (en photo) sous toutes les coutures, dans son audacieuse tenue. Merci Carole, à l’heure où de plus en plus de maires prennent des arrêtés réactionnaires pour empêcher les gens de se promener librement torse nu et en maillots de bain dans les rues de centre-ville, pour ta lutte acharnée contre le retour de toutes les pudibonderies et toutes les tartufferies françaises.

Souvenirs de chantier

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Je n’ai pas oublié l’été 1980, celui de mes 16 ans, celui de mon premier boulot. Contraint de rembourser les dommages causés par des conneries d’adolescent, j’ai découvert au mois d’août le monde du travail. À l’époque, plutôt crever que demander un coup de piston pour me retrouver dans un bureau à faire un job de gonzesse, j’achetais France Soir tôt le matin ; pour les petites annonces.

Une offre d’emploi m’avait mené jusqu’à une agence d’intérim qui m’avait envoyé sur un chantier à La Défense. La mission : étaler du goudron dans des parkings souterrains. J’y rejoignais une équipe d’une dizaine d’hommes, le patron et son fils aux volants des machines et les autres avec à la main des outils pour l’étalage.

Je pris une pelle et appris en 10 secondes le geste qui allait m’occuper huit heures par jours, cinq jours par semaine. Avec les patrons, j’étais le troisième Français de l’équipe, les autres ouvriers étaient algériens ou africains.

La communication n’était pas mon point fort, mais j’ai tout gardé du peu de nos échanges. Une poignée de main matin et soir, la tendresse de leurs regards pour le petit Français, l’humilité de leurs attitudes. Le bruit des machines et l’ardeur de la tâche interdisait toute conversation et mon sandwich du midi, je le prenais seul.

Cet été-là, c’était ramadan. A l’heure du déjeuner, je les voyais s’allonger sur les sacs de ciment, un bras replié sur le visage, prenant un peu de repos quand je reprenais des forces. Toute la journée, malgré la chaleur d’août et du goudron liquide, je ne les voyais pas boire. Sans dire un mot, jour après jour, ils travaillaient dans ces immeubles de bureaux à la construction de parkings où ils ne gareraient jamais leurs voitures.

J’ai terminé ce chantier sans rien savoir de ces hommes. Leurs vies, je les ai imaginées. Des logements modestes et des familles à nourrir devaient engloutir leurs salaires, ne leur laissant que des vêtements humbles.

J’ai appris par ces ouvriers ce qu’était le courage, celui d’une routine harassante qui ne vous laisse que le sentiment du devoir accompli et le corps exténué. J’ai compris par ces travailleurs immigrés la dignité de la classe ouvrière.

Par leur travail et pour leur peine, leurs enfants sont devenus français, certains sont devenus médecins, avocats, enseignants ou bibliothécaires. Je suis sûr que ceux qui, en costume, empruntent les ascenseurs des tours sous lesquelles leurs pères ont travaillé, doivent emplir ceux-ci de fierté.

J’ignore en revanche ce qu’ils ressentent en voyant dans les rues des villes de France, certains de leurs enfants ou petits-enfants, hommes barbus en djellaba ou femmes dissimulées sous des niqabs.

Je l’ignore, mais je me souviens d’autre chose.

Ma grand-mère, Lucienne Mesguich, avait fui sa petite ville natale de Miliana en Algérie et la pesanteur des traditions familiales chez les juifs religieux pour devenir à Alger une jeune femme libre et apprendre le métier de couturière qui lui donnerait l’indépendance. Trente ans plus tard, en 1962, elle quittait Alger pour Paris et son éblouissement pour la culture française ne la quitta jamais.

Je garde le souvenir de ces musées dans lesquels elle me trainait à un âge où le tombeau de l’Empereur et les toiles du Louvre me passaient au-dessus de la tête. Enfin, je le croyais. Je garde également le souvenir de ses réactions quand elle croisait ces juifs orthodoxes, ces hommes qui fuyaient son regard, ces femmes aux chevelures cachées, issus d’un peuple qui avait mis des millénaires pour sortir des ghettos et qui semblaient vouloir y retourner avec ferveur et empressement : je me souviens de son sentiment d’incompréhension, de sa colère.

Il m’arrive de penser que mes compagnons de travail d’un été partagent ce sentiment.

Sans modération

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Chers amis causeurs et pas encore abonnés, je suis d’autant plus à l’aise pour vous adresser cette requête que je n’ai aucun intérêt personnel à en attendre. L’écriture m’aide à vivre mais la menuiserie suffit à subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. Aussi, devant les faibles revenus de cette aventure, ai-je tenu à rester le bénévole de la bande. Je ne désespère pas un jour de troquer mes articles contre des avantages, par un odieux chantage livré à la direction, que je ne peux décrire ici sans risquer d’être inquiété pour harcèlement sexuel. Mais tout le monde ne mange pas de ce pain-là et les imprimeurs comme les auteurs homosexuels entendent être rétribués en monnaie sonnante et trébuchante. Vous l’aurez compris, la vertu du personnel encadrant exige plus d’abonnements. A votre bon cœur m’sieur dames !

Pas de miracles à Bethléem

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« Mahmoud Abbas rajeunit les cadres du Fatah » – voilà le résumé donné par la presse du Congrès du Fatah, principale force politique palestinienne, qui vient de s’achever à Bethléem. En réalité, ce scénario est à côté de la plaque : les « jeunes cadres » ont liquidé la « vieille garde ». Car si Abou-Mazen – le nom de guerre d’Abbas – est maintenu à la tête du mouvement, il le doit au fait que les « jeunes Turcs », divisés, préfèrent pour le moment cette solution intérimaire. Marwan Barghouti, Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, trois figures de proue du mouvement, l’ont donc laissé à la tête de l’Autorité palestinienne le temps de régler la lutte qu’ils mènent pour l’héritage de Yasser Arafat.

Pour le moment, le plus en vue des trois est Marwan Barghouti, 51 ans, étoile montante de la politique palestinienne. Cet ancien leader étudiant de Bir Zeit s’est distingué pendant la première Intifada comme agitateur et organisateur talentueux, l’un de ceux qui ont volé la vedette aux « Tunisiens » qui avaient suivi Yasser Arafat dans son périple révolutionnaire depuis les années 1950-1960 jusqu’à l’exil maghrébin de 1982-1994. Cette première initiative stratégique de « l’intérieur » (les Palestiniens de la Cisjordanie et de la bande de Gaza nés après 1948) a obligé Arafat et « l’OLP Tunis » à suivre.

Expulsé par Israël en 1987, Barghouti rentre à la suite des accords d’Oslo et devient secrétaire général du Fatah en Cisjordanie. Parallèlement, il a été chargé par le « raïs » de veiller au développement d’une branche armée, les Brigades des martyrs d’al Aqsa. Toujours soucieux d’avoir plusieurs fers au feu, le Vieux entendait ainsi empêcher ses jeunes d’aller chez la concurrence islamiste – mais surtout armée – du Hamas. Pendant la deuxième Intifada, l’activité de cette milice a pris de l’ampleur (une vingtaine d’attentats entre octobre 2000 et mars 2002, tuant 25 personnes majoritairement civiles), ce qui a abouti en mars 2002 à l’arrestation de Barghouti par Israël. Condamné pour cinq meurtres, il purge une peine de cinq réclusions à perpétuité.

Pour Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, ses deux principaux rivaux, l’incarcération de Barghouti permet de gagner du temps. Libre, il les aurait sans doute pulvérisés politiquement. Celui que les amateurs de lieux communs faciles appellent « le Mandela palestinien » est l’un des seuls à être considéré comme « propre » par l’opinion publique palestinienne. En revanche, pendant les années Oslo Dahlan et Rajoub, chacun à la tête d’un organisme de sécurité – conformément à la stratégie d’Arafat d’éparpillement du pouvoir – créent de véritables baronnies. Né à Khan Younès, Dahlan devient l’homme fort de la bande de Gaza, chouchou des Américains et des Israéliens. Son goût prononcé pour le luxe lui aurait sans doute été pardonné s’il était parvenu à tenir son principal engagement tout autant vis-à-vis de Ramallah que de Jérusalem et Washington : tenir Gaza et empêcher la montée du Hamas.

Rajoub, pour sa part, a joué un rôle important en Cisjordanie où le problème est moins de contenir les islamistes – encore relativement faibles sauf à Hébron – que d’assurer la sécurité d’Israël. Rajoub, qui se faisait fort d’arrêter la lutte armée a bénéficié de la confiance des Etats-Unis et de l’aide matérielle qui allait avec. Sa chute, comme celle de Dahlan, s’explique par deux raisons : le petit empire qu’il a créé en a irrité plus d’un et sa critique de la deuxième intifada (selon lui stratégie suicidaire sans logique politique) l’a fait passer pour « collabo » aux yeux de l’opinion publique palestinienne.

Au sein de la « jeune génération », Barghouti, le moins impliqué dans la corruption des années 1990, semble donc le mieux placé pour prétendre, l’heure venue, à la succession. Héros (probablement malgré lui) de la deuxième intifada, il est aussi, aux yeux de l’opinion, le moins compromis de la « génération réformiste ». À quoi il faut ajouter l’aura que lui confère son statut de prisonnier.

Le congrès de Bethléem ne fait donc que prolonger la parenthèse ouverte en 2004 avec la mort d’Arafat et confirmée avec la défaite du Fatah aux législatives de 2006. Concernant le leadership autant que la stratégie, le mouvement national palestinien est politiquement au point mort.

Face au Hamas, on ne voit guère ce que Mahmoud Abbas pourrait tenter qu’il n’ait pas déjà tenté. La même question est valable aussi vis-à-vis d’Israël. Même s’il se trouvait aujourd’hui face à un gouvernement israélien colombe pur sang, l’actuel président de l’Autorité palestinienne, politiquement faible depuis la victoire du Hamas et constitutionnellement illégitime depuis le 9 janvier dernier[1. Elu président de l’autorité palestinienne le 9 janvier 2005, son mandat est arrivé à son terme au soir du 8 janvier 2009. Le schisme entre la Cisjordanie et la bande de Gaza empêchant des nouvelles élections, la légitimité de l’actuel gouvernement est constitutionnellement douteuse.], n’a pas l’autorité politique et morale pour accepter – c’est-à-dire faire respecter – un compromis avec Israël qui incluera au minimum une partage de la souveraineté des lieux saints et un renoncement au moins partiel au droit au retour. La « génération du désert » incarnée par Abbas s’éclipse après avoir, il est vrai, accompli un exploit : créer un Etat palestinien embryonnaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Aux trois mousquetaires du Fatah de la génération de l’intérieur – sans doute avec un d’Artagnan issu du Hamas – échoue la tâche d’unifier les Palestiniens, de construire un Etat digne de ce nom et de parvenir à un accord avec Israël. Mais pour cela, ils devront commencer par s’entendre et par mettre leurs rivalités en sourdine. Ce n’est pas gagné.

Canicule, cornecul !

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Venant concurrencer la grippe A, avec des arguments imparables en termes de perceptibilité spontanée, la canicule (Take Two), s’est donc abattue sur la France. Manque de bol, on a souvent jeté à la poubelle les affichettes prophylactiques dès la fin juillet, après trois semaines de températures moyennes dignes d’Helsinki en novembre, voire de Saint-Valéry-sur-Somme en juin. D’où un effort redoublé des autorités pour expliquer aux populations qu’il faut impérativement s’hydrater, sous peine de voir les statistiques des décès exploser telles celles du chômage. Il faut boire, donc, mais attention, pas n’importe quoi. Si certains liquides sont salvateurs, figurez-vous que d’autres multiplient les risques de trépas. Heureusement, dans sa grande sagesse, le gouvernement a mis au point une méthode infaillible pour trier le bon grain de l’ivresse. Si la boisson que vous commandez au comptoir a bénéficié d’une TVA réduite (Coca light, Perrier-rondelle, thé à la menthe, etc.), vous pouvez y aller sans modération autre que la taille de votre vessie (cette même taille qui, selon Alfred Hitchcock, devrait déterminer scientifiquement la durée maximum d’un long-métrage). En revanche, si votre conso putative est toujours taxée à 19,6 % (Picon-bière, champagne rosé, mojito, etc.), alors là, méfiance : en pensant vous désaltérer, vous ne faites qu’aggraver la létalité potentielle de la canicule, sans parler des tracas collatéraux (retrait de permis, scènes de ménage, amendes pour miction sur la voie publique…)

Brad Pitt préfère les moutards aux pétards

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Après le monokini, une autre vache sacrée des années post-68 se retrouve sur la sellette : Brad Pitt vient d’annoncer qu’il ne kiffait plus la marijuana, dont il fut, comme la plupart de ses collègues de travail d’Hollywood, un consommateur assidu. Interviewé vendredi dernier dans l’émission de l’excellent Bill Maher sur HBO, qui lui rappelait qu’il l’avait vu, dans une fête, enquiller joint sur joint pendant toute la nuit, Brad a reconnu sans problème les faits, mais a juré qu’on ne l’y reprendrait plus : « Je suis papa maintenant. Je veux garder le contrôle, et j’étais un peu trop dans le brouillard lorsque je fumais. » Eh oui, quand on a six gosses à s’occuper, plus question de se les rouler…

Pataquès à Beyrouth

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Les dernières péripéties de la vie politique libanaise n’ont pas fait l’objet d’une attention, même minime, de médias français qui, pourtant, ramaient péniblement de marronnier en marronnier. On peut les comprendre, car la complexité du jeu politique au pays du Cèdre est de nature à décourager le mieux disposé des lecteurs, surtout lorsque les affrontements restent verbaux, donc non producteurs d’images sanglantes.

Néanmoins, l’incapacité du pays à se doter d’un gouvernement, plus de deux mois après les élections législatives du 7 juin dernier, est révélatrice d’une situation dégradée et préoccupante pour l’avenir immédiat.

Les Occidentaux s’étaient un peu trop vite réjouis de la victoire, lors de ces élections, du bloc du 14 mars, emmené par le leader sunnite Saad Hariri, sur celui du 8 mars, une alliance du Hezbollah chiite avec les maronites du Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun.

Le bloc majoritaire, alliant aux sunnites diverses factions chrétiennes et le Parti socialiste progressiste (PSP) du chef druze Walid Joumblatt avait comme ciment l’opposition à la mainmise de la Syrie sur le Liban. Il s’était constitué après l’assassinat, le 14 février 2005, de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, attribué par ses partisans aux services secrets syriens.

La guerre de juin-juillet 2006, déclenchée par Israël à la suite de provocations du Hezbollah le long de la frontière sud du Liban a eu pour conséquence le retrait, imposé par l’ONU, des forces syriennes stationnées au Liban. Damas acceptait également, pour la première fois dans l’histoire des relations syro-libanaises, d’établir des relations diplomatiques avec Beyrouth, une manière de reconnaître une souveraineté libanaise toujours contestée par son voisin.

Damas, cependant, gardait un pied politique et militaire au Liban par l’intermédiaire du Hezbollah et de sa puissante milice armée, dont l’approvisionnement en armement venu d’Iran transite, pour l’essentiel, par la Syrie.
Jusqu’au mois de mai 2008, celle-ci, par l’intermédiaire de ses alliés libanais, empêchait l’élection du président de la République, qui doit être un chrétien maronite selon la Constitution. L’opposition boycottait le scrutin, qui nécessite un quorum de deux tiers des députés présents. Cet obstacle fut surmonté à la suite des accords de Doha en juillet 2008 : l’opposition acceptait l’élection du général Michel Sleiman à la présidence, en échange d’une minorité de blocage dans le gouvernement d’union nationale qui devait être constitué après les élections législatives de juin 2009. Ces accords, cependant, faisaient l’impasse sur la question du désarmement de la milice du Hezbollah, pourtant exigée par l’ONU dans la résolution 1701 qui mettait fin à la guerre avec Israël.

Un mois avant les élections, le 7 mai, le Hezbollah passait à l’offensive armée contre les quartiers sunnites de Beyrouth et les Druzes de Walid Joumblatt, sous le futile prétexte du renvoi de ses « contrôleurs » de l’aéroport international de Beyrouth (en réalité des miliciens chargés de couvrir les trafics en tous genres du Hezbollah).
En fait, il s’agissait de faire comprendre aux alliés les plus fragiles de la coalition pro-occidentale où se situait la force réelle, quel que soit le résultat des élections.
L’apparente équanimité et le surprenant fair-play manifestés par les dirigeants du Hezbollah a la suite de leur défaite, le 7 juin, de l’alliance du 8 mars n’était pas, comme certains se sont plu à le croire, la manifestation d’adhésion du Parti de Dieu au code des bonnes mœurs démocratiques.
D’ores et déjà, les barbus étaient persuadés que cette coalition hétéroclite ne bénéficiait ni des moyens, ni des soutiens intérieurs et extérieurs susceptibles de mettre en œuvre le programme électoral souverainiste intransigeant sur lequel elle avait été élue.

Le retrait, le 4 août dernier, du PSP de Walid Joumblatt du bloc du 14 mars n’est pas une surprise pour ceux qui avaient eu connaissance des propos qu’il avait tenus, avant les élections, devant une assemblée de chefs de clans druzes, dans la montagne libanaise qui est le fief de cette minorité religieuse dissidente de l’Islam. En substance, il constatait que le « pays légal », tel qu’il ressortait des élections, était dangereusement éloigné du pays réel. Non seulement le découpage électoral permet à une coalition minoritaire en voix de se retrouver majoritaire au Parlement – ce qui s’est produit le 7 juin –, mais l’absence de recensement depuis 1960 distord encore plus ces résultats. En effet, la répartition des sièges dans les différentes circonscriptions est communautarisée en fonction de l’appartenance religieuse de la population. Chrétiens de diverses obédiences, musulmans sunnites et chiites, druzes se retrouvent ainsi représentés au parlement proportionnellement à leur importance démographique. Le « gel » de ce recensement est hautement politique : il vise à masquer le dramatique recul démographique des chrétiens, dû à un taux de natalité inférieur à celui des musulmans, et à une émigration massive vers l’étranger (France, Etats-Unis, Canada) pendant la guerre civile 1975-1990. A l’inverse, les chiites ont considérablement accru leur poids démographique dans la société libanaise.

Dans ce contexte, les Druzes, fidèles à leur tradition de soutenir les plus forts dans les Etats où ils se trouvent ( Liban, Syrie, Israël) en échange d’une large autonomie concédée à leurs clans, font le calcul qu’à moyen terme, le rapport de force devrait basculer du côté chiite, et qu’il convient, en conséquence de se rapprocher d’eux…

Walid Joumblatt n’en est pas à son coup d’essai en matière de renversement d’alliances : Son père, Kamal fondateur du PSP et lui même furent, dans les années 70-80 les soutiens de l’OLP de Yasser Arafat quand ce dernier défiait le pouvoir libanais et avait constitué un Etat dans l’Etat palestinien au pays du Cèdre.

Le rapprochement des Occidentaux avec la Syrie de Bachar el Assad n’incite pas non les Libanais à montrer leurs muscles face au grand voisin qui n’a pas renoncé à tirer les ficelles à Beyrouth. On attend toujours, d’ailleurs, l’arrivée d’un ambassadeur de Syrie dans la capitale libanaise. La commission internationale d’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri se fait très discrète depuis quelque temps, à l’inverse de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah qui prétend être en mesure de bombarder Tel Aviv.

À part ça, on se baigne toujours en bikini sur les plages de Beyrouth-est. Pour combien de temps ?

Je ne fêterai pas la Sainte-Clotilde !

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Incarcérée depuis le 1er Juillet, Clotilde Reiss, cette jeune universitaire française en poste en Iran, qui a connu son heure de gloire médiatique grâce à un vidéoprocès à la mode stalinienne pour son rôle improbable d’espionne subversive, est sortie de prison dimanche soir dans le cadre d’une « liberté conditionnelle » qu’elle devra respecter en attendant l’annonce du verdict. Une libération assortie du paiement d’une caution (un rançonnage en règle s’élevant à 213.000 euros selon l’aveu même du procureur de Téhéran ), et de l’obligation pour Mlle Reiss de ne pas quitter l’ambassade de France.

Après avoir affirmé que nous sommes évidemment pour la libération de la jeune chercheuse, une constatation s’impose: le « cas » Reiss est sur le point de faire sombrer la France dans une insupportable phase de religiosité païenne, nous renvoyant aux pires heures du pays, occupé par le culte de la femme-otage (mais si… souvenez-vous de la frénésie collective d’amour qui avait entouré les rapts de la journaliste Florence Aubenas et de la politicienne Ingrid Betancourt). Il est à craindre que cette religion occulte revienne sur le devant de la scène, avec tout ce que cela implique : les portraits géants déployés sur les façades des mairies, l’austère cérémonie faisant de la victime féminine privée de sa liberté une « citoyenne d’honneur de la Ville de Paris », les petites bougies allumées en famille pour célébrer la « combattante de la liberté » (sic), le spleen globalisé, la mélancolie rampante, les cérémonies vaudou, les prières, le sentiment d’injustice décliné sur tous les tons et sur tous les plateaux de télévision.

Pierre Rousselin, du Figaro, ouvrait les hostilités dès le début de la semaine dernière dans un éditorial dégoulinant de lyrisme titré « Ces femmes qui incarnent la liberté », dans lequel le journaliste chantait les louanges de la figure sacrée de la femme-otage… « Aung San Suu Kyi, en Birmanie. Clotilde Reiss, en Iran. Lubna Hussein, au Soudan… L’énumération pourrait être poursuivie. Ces trois femmes ont en commun de subir une injustice flagrante et de mener un combat méritoire. Il faut jusqu’au bout les soutenir dans l’épreuve. » Ah, ces bouleversants combats de femmes… en plein cœur d’un été en panne de vrai feuilleton médiatique. Rousselin notait d’ailleurs, avec honnêteté, que ces figures de martyrs fonctionnaient particulièrement bien car il s’agissait de femmes : « Le fait qu’elles soient femmes ne change fondamentalement rien à leur cause. Mais ce n’est pas indifférent. L’opinion publique est ainsi faite qu’elle se mobilisera davantage. » Et de rappeler que l’icône de la contestation iranienne est Neda Agha-Soltan, jeune-femme tuée lors de la répression des récentes manifestations de Téhéran.

Le processus de canonisation de la femme-otage (ou prisonnière…) a déjà commencé pour Clotilde Reiss, et tous les ténors politiques y sont déjà allés de leur petite rengaine de pieuse indignation. Bernard Kouchner, sur LCI, plus vibrant que jamais : « Je veux m’adresser avec force aux autorités iraniennes : Clotilde Reiss n’est coupable de rien du tout ». Que Clotilde Reiss soit innocente est certain, mais ce que l’on entend dans ces propos, c’est qu’une femme ne saurait jamais être coupable de rien. Le ministre Chatel sur RTL : « Ce que je peux vous dire ce matin, c’est que nous avons le début d’un espoir. » Comme si l’Iran de Mahmoud invitait à l’espoir… Il manque encore « Nous sommes tous des Clotilde Reiss ! » Ségolène Royal s’excusera certainement. Il ne manquera plus que les « Ah la la ! » puis les « Hallali ! »

Tout, dans l’image médiatique de Sainte-Clotilde, est fait pour accueillir notre sympathie, voire notre amour. Le quotidien Aujourd’hui en France n’y allait pas par quatre chemins, la semaine dernière : « Une jeune femme discrète, toujours bienveillante et d’une grande gentillesse. » Sans parler de cette belle gueule de pureté, qui parvient ce miracle d’être encore avenante sous le voile islamique. Sans parler de ce profil d’étudiante modèle, si parfait qu’elle a porté son intérêt scientifique – ouvert et éclairé – sur cet « ailleurs » de tolérance qu’est la Perse éternelle. Son papa précise : « Très vite, elle a aimé cette langue, cette culture et cette histoire plurimillénaire de l’Iran. » Sainte Clotilde martyrisée n’est pas Mata Hari, non, c’est la liberté guidant le peuple, ou Marie en toute sa pureté virginale.

Bref. Naturellement les conditions de l’arrestation, de l’emprisonnement et du procès de cette sympathique jeune femme sont ignominieuses. Mais rien de nouveau sous le soleil. Cet ahurissement généralisé donne l’impression que la France découvre seulement maintenant que le régime iranien de l’antisémite chronique Ahmadinejad était d’une inqualifiable bêtise et d’une dangerosité évidente – pour la région et le monde entier. Comme s’il fallait une madone, une innocente victime, pour commencer à s’inquiéter de la politique de ce pays.

Mais la mystique des Français étant toujours en éveil, Mlle Reiss va certainement devenir la nouvelle préoccupation monomaniaque du pays, jusqu’à son effective libération. Et on sait d’avance tout ce qui va se passer de romantique à son retour en France, quand elle sera enfin « incarnée » : l’accueil sur le tarmac du Bourget, à sa descente d’un avion militaire, par Carla Bruni et son mari ; les passages incessants dans les médias ; l’indigestion de son sourire, de son glamour, de son parcours, de son exemplarité, de son histoire… Storytelling ! Ce sera, alors, la seconde mi-temps de sa gloire wharolienne !

Fallait-il subir la surmédiatisation de cette nouvelle idole pour prendre conscience que le régime iranien, par sa politique nucléaire et les déclarations de son grotesque leader maximo, n’est pas tolérable ? Devons nous célébrer le culte de Sainte-Clotilde pour que la France rappelle son ambassadeur et cesse tout contact avec l’Iran ?

Boum, quand mon iPhone fait boum !

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En revenant de la plage peu fréquentée (le seul endroit où l’honnête homme se sente bien avec le bistrot qui fait saucisse-lentilles en plat du jour le mardi et sert du Morgon de chez Lapierre), nous apprenons par les gazettes une charmante nouvelle. Des aillephaunes exploseraient aléatoirement un peu partout, essorillant douloureusement de jeunes cons et de jeunes connes joyeusement asservis au temps aliéné du Marché Total. Il paraîtrait même que des aillepaudes font de même, brûlant plus ou moins gravement au visage et aux mains des pré-ados cyberautistes. Bénissons le complot luddite ou simplement le stade ultime de la pourriture des techno-marchandises assemblées par des chinois sous-payés. Si l’on nous annonçait, de surcroît, que les réseaux sociaux (on ne rit pas, au fond de la classe, ça s’appelle vraiment comme ça), genre touitère ou fècebouque, filent la chtouille ou même simplement la grippe A, notre bonheur serait total.

Fils aux pères

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C’est La Stampa qui a vendu la mèche : le Vatican s’apprêterait à reconnaître les enfants de prêtres. Pas les enfants de chœur ni les enfants de Marie, mais de vrais poupons, roses et joufflus, fabriqués, parfois en série, dans les règles de l’art par des ecclésiastiques qui ont découvert qu’il n’était pas nécessaire de devenir père blanc pour adopter la position du missionnaire.

Le Vatican, lui, dément. Son porte-parole a d’ailleurs convoqué la semaine dernière une conférence de presse pour mettre les choses au clair :

– Le Saint-Père n’a pas encore… les enfants, arrêtez, je parle à des gens… le Saint-Père n’a pas… Francesco, Pietro, laissez le Monsieur, il ne vous a rien fait… le Saint-Père n’a pas encore statué sur… Gina, ne tire pas les cheveux de ta sœur sinon je le dis ce soir à maman… statué sur ce phénomène qui est très marginal dans l’Eglise… Vittorio, lâche-moi la soutane… et qui ne saurait entacher… mamma mia, Lucia, ne mets pas les doigts dans ton nez… la règle communément admise dans le Magistère…

C’est à cet instant précis que le porte-parole du Vatican a mis fin à sa conférence de presse pour aller « donner le biberon à ses trois derniers ».

Selon les plus hautes autorités catholiques, la reconnaissance des enfants de prêtres ne serait pas à l’ordre du jour : son annonce par La Stampa se révèle donc aussi prématurée qu’un enfant d’archevêque naissant un mois avant terme. Imaginez un peu ce que devraient endurer les bambins légitimés par l’Eglise.

– Et toi, Jean-Kevin, qu’est-ce qu’il fait ton papa ? C’est le curé du village, non ?
– C’est toi qui le dis.
– Tu ne me tutoies pas, Jean-Kevin, je suis ton professeur des écoles.
– Tout pouvoir vient du Ciel.
– En attendant, ton père il est curé et il a engrossé la Marie.
– La royauté de mon père n’est pas de ce monde.
– Ouh, mais s’il continue à m’échauffer, je vais le crucifier à la porte de l’école, celui-là.

Dans trente ans peut-être, le pape pourra apparaître au balcon de la place Saint-Pierre pour prononcer la bénédiction urbi et orbi, un chiard dans les bras, en s’exclamant en 58 langues : « Je crois qu’il m’a encore pissé dessus. Faut le changer ! » Bien sûr, cela présenterait quelques désavantages :

– Ce mercredi, l’audience générale est annulée. Le Saint Père est allé chercher des couches chez l’Arabe du coin. Bobonne avait oublié d’en acheter.
– Oh non, elle exagère. La dernière fois, elle avait oublié les petits pots !

Nous n’en sommes pas là : il n’est pas encore permis à Ralph de Bricassart de sauter Meggie avant la prière du soir, ni de reconnaître son fils Dane. Les nouveaux Abélard pourront continuer à compter fleurette à Héloïse, mais qu’ils ne s’avisent pas à lui faire un môme : ce dernier ne sera pas reconnu par le Vatican.

Remarquez que, de tout cela, on s’en fout comme d’une rosière de la dernière capote Durex. S’il veut avoir une femme et lui faire des enfants, un curé peut toujours se défroquer et changer de job. Personne ne le lui interdit. Il lui suffit de choisir, une bonne fois pour toutes, entre les misères du célibat et celles de la vie conjugale.

Moi, par exemple, quand j’avais dix-neuf ou vingt ans, je voulais devenir top model américain. J’ai choisi la bière, la fac et la nationalité allemande. Sur le moment, j’ai bien râlé. Mais au bout de vingt ans, je me suis habituée à être une grosse journaliste teutonne. Et j’emmerde Cindy Crawford.

Faut-il autoriser le non-port du burkini ?

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Depuis une semaine, « Carole », une Française « de souche » de 35 ans convertie à l’Islam, mène un combat courageux pour l’émancipation des femmes musulmanes et autres. Cette audacieuse jeune femme, qui n’a pas froid aux yeux – même si c’est souvent la seule chose chez elle qui n’est pas couverte – a en effet été vue dans les rues d’Emerainville (Seine-et-Marne) en train de donner des interviews en maillot de bain à des médias mécréants. On l’a ensuite aperçue se faire prendre (en photo) sous toutes les coutures, dans son audacieuse tenue. Merci Carole, à l’heure où de plus en plus de maires prennent des arrêtés réactionnaires pour empêcher les gens de se promener librement torse nu et en maillots de bain dans les rues de centre-ville, pour ta lutte acharnée contre le retour de toutes les pudibonderies et toutes les tartufferies françaises.

Souvenirs de chantier

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Je n’ai pas oublié l’été 1980, celui de mes 16 ans, celui de mon premier boulot. Contraint de rembourser les dommages causés par des conneries d’adolescent, j’ai découvert au mois d’août le monde du travail. À l’époque, plutôt crever que demander un coup de piston pour me retrouver dans un bureau à faire un job de gonzesse, j’achetais France Soir tôt le matin ; pour les petites annonces.

Une offre d’emploi m’avait mené jusqu’à une agence d’intérim qui m’avait envoyé sur un chantier à La Défense. La mission : étaler du goudron dans des parkings souterrains. J’y rejoignais une équipe d’une dizaine d’hommes, le patron et son fils aux volants des machines et les autres avec à la main des outils pour l’étalage.

Je pris une pelle et appris en 10 secondes le geste qui allait m’occuper huit heures par jours, cinq jours par semaine. Avec les patrons, j’étais le troisième Français de l’équipe, les autres ouvriers étaient algériens ou africains.

La communication n’était pas mon point fort, mais j’ai tout gardé du peu de nos échanges. Une poignée de main matin et soir, la tendresse de leurs regards pour le petit Français, l’humilité de leurs attitudes. Le bruit des machines et l’ardeur de la tâche interdisait toute conversation et mon sandwich du midi, je le prenais seul.

Cet été-là, c’était ramadan. A l’heure du déjeuner, je les voyais s’allonger sur les sacs de ciment, un bras replié sur le visage, prenant un peu de repos quand je reprenais des forces. Toute la journée, malgré la chaleur d’août et du goudron liquide, je ne les voyais pas boire. Sans dire un mot, jour après jour, ils travaillaient dans ces immeubles de bureaux à la construction de parkings où ils ne gareraient jamais leurs voitures.

J’ai terminé ce chantier sans rien savoir de ces hommes. Leurs vies, je les ai imaginées. Des logements modestes et des familles à nourrir devaient engloutir leurs salaires, ne leur laissant que des vêtements humbles.

J’ai appris par ces ouvriers ce qu’était le courage, celui d’une routine harassante qui ne vous laisse que le sentiment du devoir accompli et le corps exténué. J’ai compris par ces travailleurs immigrés la dignité de la classe ouvrière.

Par leur travail et pour leur peine, leurs enfants sont devenus français, certains sont devenus médecins, avocats, enseignants ou bibliothécaires. Je suis sûr que ceux qui, en costume, empruntent les ascenseurs des tours sous lesquelles leurs pères ont travaillé, doivent emplir ceux-ci de fierté.

J’ignore en revanche ce qu’ils ressentent en voyant dans les rues des villes de France, certains de leurs enfants ou petits-enfants, hommes barbus en djellaba ou femmes dissimulées sous des niqabs.

Je l’ignore, mais je me souviens d’autre chose.

Ma grand-mère, Lucienne Mesguich, avait fui sa petite ville natale de Miliana en Algérie et la pesanteur des traditions familiales chez les juifs religieux pour devenir à Alger une jeune femme libre et apprendre le métier de couturière qui lui donnerait l’indépendance. Trente ans plus tard, en 1962, elle quittait Alger pour Paris et son éblouissement pour la culture française ne la quitta jamais.

Je garde le souvenir de ces musées dans lesquels elle me trainait à un âge où le tombeau de l’Empereur et les toiles du Louvre me passaient au-dessus de la tête. Enfin, je le croyais. Je garde également le souvenir de ses réactions quand elle croisait ces juifs orthodoxes, ces hommes qui fuyaient son regard, ces femmes aux chevelures cachées, issus d’un peuple qui avait mis des millénaires pour sortir des ghettos et qui semblaient vouloir y retourner avec ferveur et empressement : je me souviens de son sentiment d’incompréhension, de sa colère.

Il m’arrive de penser que mes compagnons de travail d’un été partagent ce sentiment.

Sans modération

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Chers amis causeurs et pas encore abonnés, je suis d’autant plus à l’aise pour vous adresser cette requête que je n’ai aucun intérêt personnel à en attendre. L’écriture m’aide à vivre mais la menuiserie suffit à subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. Aussi, devant les faibles revenus de cette aventure, ai-je tenu à rester le bénévole de la bande. Je ne désespère pas un jour de troquer mes articles contre des avantages, par un odieux chantage livré à la direction, que je ne peux décrire ici sans risquer d’être inquiété pour harcèlement sexuel. Mais tout le monde ne mange pas de ce pain-là et les imprimeurs comme les auteurs homosexuels entendent être rétribués en monnaie sonnante et trébuchante. Vous l’aurez compris, la vertu du personnel encadrant exige plus d’abonnements. A votre bon cœur m’sieur dames !

Pas de miracles à Bethléem

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« Mahmoud Abbas rajeunit les cadres du Fatah » – voilà le résumé donné par la presse du Congrès du Fatah, principale force politique palestinienne, qui vient de s’achever à Bethléem. En réalité, ce scénario est à côté de la plaque : les « jeunes cadres » ont liquidé la « vieille garde ». Car si Abou-Mazen – le nom de guerre d’Abbas – est maintenu à la tête du mouvement, il le doit au fait que les « jeunes Turcs », divisés, préfèrent pour le moment cette solution intérimaire. Marwan Barghouti, Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, trois figures de proue du mouvement, l’ont donc laissé à la tête de l’Autorité palestinienne le temps de régler la lutte qu’ils mènent pour l’héritage de Yasser Arafat.

Pour le moment, le plus en vue des trois est Marwan Barghouti, 51 ans, étoile montante de la politique palestinienne. Cet ancien leader étudiant de Bir Zeit s’est distingué pendant la première Intifada comme agitateur et organisateur talentueux, l’un de ceux qui ont volé la vedette aux « Tunisiens » qui avaient suivi Yasser Arafat dans son périple révolutionnaire depuis les années 1950-1960 jusqu’à l’exil maghrébin de 1982-1994. Cette première initiative stratégique de « l’intérieur » (les Palestiniens de la Cisjordanie et de la bande de Gaza nés après 1948) a obligé Arafat et « l’OLP Tunis » à suivre.

Expulsé par Israël en 1987, Barghouti rentre à la suite des accords d’Oslo et devient secrétaire général du Fatah en Cisjordanie. Parallèlement, il a été chargé par le « raïs » de veiller au développement d’une branche armée, les Brigades des martyrs d’al Aqsa. Toujours soucieux d’avoir plusieurs fers au feu, le Vieux entendait ainsi empêcher ses jeunes d’aller chez la concurrence islamiste – mais surtout armée – du Hamas. Pendant la deuxième Intifada, l’activité de cette milice a pris de l’ampleur (une vingtaine d’attentats entre octobre 2000 et mars 2002, tuant 25 personnes majoritairement civiles), ce qui a abouti en mars 2002 à l’arrestation de Barghouti par Israël. Condamné pour cinq meurtres, il purge une peine de cinq réclusions à perpétuité.

Pour Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, ses deux principaux rivaux, l’incarcération de Barghouti permet de gagner du temps. Libre, il les aurait sans doute pulvérisés politiquement. Celui que les amateurs de lieux communs faciles appellent « le Mandela palestinien » est l’un des seuls à être considéré comme « propre » par l’opinion publique palestinienne. En revanche, pendant les années Oslo Dahlan et Rajoub, chacun à la tête d’un organisme de sécurité – conformément à la stratégie d’Arafat d’éparpillement du pouvoir – créent de véritables baronnies. Né à Khan Younès, Dahlan devient l’homme fort de la bande de Gaza, chouchou des Américains et des Israéliens. Son goût prononcé pour le luxe lui aurait sans doute été pardonné s’il était parvenu à tenir son principal engagement tout autant vis-à-vis de Ramallah que de Jérusalem et Washington : tenir Gaza et empêcher la montée du Hamas.

Rajoub, pour sa part, a joué un rôle important en Cisjordanie où le problème est moins de contenir les islamistes – encore relativement faibles sauf à Hébron – que d’assurer la sécurité d’Israël. Rajoub, qui se faisait fort d’arrêter la lutte armée a bénéficié de la confiance des Etats-Unis et de l’aide matérielle qui allait avec. Sa chute, comme celle de Dahlan, s’explique par deux raisons : le petit empire qu’il a créé en a irrité plus d’un et sa critique de la deuxième intifada (selon lui stratégie suicidaire sans logique politique) l’a fait passer pour « collabo » aux yeux de l’opinion publique palestinienne.

Au sein de la « jeune génération », Barghouti, le moins impliqué dans la corruption des années 1990, semble donc le mieux placé pour prétendre, l’heure venue, à la succession. Héros (probablement malgré lui) de la deuxième intifada, il est aussi, aux yeux de l’opinion, le moins compromis de la « génération réformiste ». À quoi il faut ajouter l’aura que lui confère son statut de prisonnier.

Le congrès de Bethléem ne fait donc que prolonger la parenthèse ouverte en 2004 avec la mort d’Arafat et confirmée avec la défaite du Fatah aux législatives de 2006. Concernant le leadership autant que la stratégie, le mouvement national palestinien est politiquement au point mort.

Face au Hamas, on ne voit guère ce que Mahmoud Abbas pourrait tenter qu’il n’ait pas déjà tenté. La même question est valable aussi vis-à-vis d’Israël. Même s’il se trouvait aujourd’hui face à un gouvernement israélien colombe pur sang, l’actuel président de l’Autorité palestinienne, politiquement faible depuis la victoire du Hamas et constitutionnellement illégitime depuis le 9 janvier dernier[1. Elu président de l’autorité palestinienne le 9 janvier 2005, son mandat est arrivé à son terme au soir du 8 janvier 2009. Le schisme entre la Cisjordanie et la bande de Gaza empêchant des nouvelles élections, la légitimité de l’actuel gouvernement est constitutionnellement douteuse.], n’a pas l’autorité politique et morale pour accepter – c’est-à-dire faire respecter – un compromis avec Israël qui incluera au minimum une partage de la souveraineté des lieux saints et un renoncement au moins partiel au droit au retour. La « génération du désert » incarnée par Abbas s’éclipse après avoir, il est vrai, accompli un exploit : créer un Etat palestinien embryonnaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Aux trois mousquetaires du Fatah de la génération de l’intérieur – sans doute avec un d’Artagnan issu du Hamas – échoue la tâche d’unifier les Palestiniens, de construire un Etat digne de ce nom et de parvenir à un accord avec Israël. Mais pour cela, ils devront commencer par s’entendre et par mettre leurs rivalités en sourdine. Ce n’est pas gagné.