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Maigrir, m’aigrir

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Christian Montignac vient de mourir. Il fut le premier des nouveaux gourous du diététiquement correct au mitan des années 80. Le premier, aussi, à faire fortune en exploitant à fond le créneau. La rondeur devenait obscène mais, dans le même temps, on voulait le beurre et l’argent du beurre et continuer à manger sans grossir. Je mange donc je maigris, publié par Montignac en 1987, fut donc le nouveau cogito de l’hédonisme trouillard fondé sur l’alimentation dissociée : « Mange une entrecôte ou bien mange des frites mais jamais les deux ensemble. » Traduit en vingt cinq langues (mais pas en langue de bœuf sauce piquante), Montignac s’adressait surtout en fait aux cadres sup qui abusaient des repas d’affaires. Il a néanmoins inauguré une tyrannie qui prohibe d’aimer les femmes callipyges et nous enjoint d’identifier santé de fer et fesses de garçon.

De toute façon, maintenant, les cadres n’ont plus le temps de manger, juste celui de se suicider entre deux délocalisations ou restructurations menées par des managers qui se méfient de la mauvaise graisse. Quant à Christian Montignac, il est mort à 66 ans. C’est jeune pour quelqu’un qui voulait rallonger l’espérance de vie. Même pas l’âge de la retraite dans la France d’Eric Woerth.

Où est passé le réel tsigane ?

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L’effarante et indigne chasse aux sorcières tsiganes qui déferle dans notre pays depuis un mois à coup d’expulsions massives ethniquement ciblées n’a, en tant que telle, trouvé jusqu’à présent aucun écho dans Causeur. L’inquiétant phénomène – à savoir, le déchaînement, en actes et en paroles, d’un racisme d’Etat des plus détestables – a littéralement disparu, escamoté derrière la nuée bourdonnante des épiphénomènes.
Ce qui a retenu l’attention et suscité la colère de notre cheftaine Élisabeth Lévy, ce sont pour l’instant uniquement « les clameurs de vertu outragée qui, de Washington à Bruxelles, s’élèvent contre la France » et les leçons de morale administrées à la France par les gouvernants roumains, dont elle souligne à raison et avec humour le caractère résolument croquignolesque. Pourtant, seuls ces dérapages anti-français l’ont incitée à recourir à la véhémence de l’adjectif « insupportable ». Il me semble cependant que celui-ci s’impose davantage concernant la traque policière des Roms en France et les mauvais sorts lancés par Nicolas Sarkozy et au nom de la France contre les « gens du voyage » (hélas, cette expression ne désigne pas ici les touristes), qui constituent pour la dignité française – et pour celle des Roms, en premier lieu – une insulte et une blessure d’une envergure bien plus considérable.

Ce qui a ensuite retenu l’attention d’Elisabeth Lévy, c’est la subite passion pour Benoît XVI qui s’est emparée d’une grande partie de la gauche après la mise en garde adressée par celui-ci à Nicolas Sarkozy. Ce ralliement, s’il est comique, m’a semblé à moi fort bienvenu, tout comme l’intervention du Saint Père. Gil Mihaely a pour sa part développé d’intéressantes hypothèses sur les motivations politiciennes qui ont pu intervenir dans la défense des Roms par Benoît XVI et la rivalité entre Rome et les évangélistes.

Le rituel de la dénonciation des belles âmes

Dans la rhétorique de mes camarades nouveaux-réactionnaires, il est incessamment question du « réel ». Dans leurs discours, ce concept se construit invariablement selon le même mouvement et selon ces deux définitions strictes : 1) « le réel est tout ce qui échappe à la gauche » ; 2) « le réel est tout ce que la gauche ne veut pas savoir ». Le corollaire de ces deux définitions très singulières du « réel », c’est qu’il suffit d’être de droite pour que le réel se mette soudain à sauter dans vos bras et à vous lécher les mains comme un animal docile et reconnaissant. Le « réel » oublie ainsi peu à peu qu’il est né d’une négation pour devenir ce qui s’offre immédiatement à la sensibilité des nouveaux-réacs, dans la transparence de la pure évidence et, supposément, sans interprétation, sans aucune idéologie.
C’est l’enfermement dans cette définition du « réel » qui me semble par moments précisément clore l’accès au réel de mes camarades néo-réacs en les emprisonnant parfois eux aussi dans les ressassements de l’idéologie. Ils ont certes raison de pointer les ressassements et les concours de « belles âmes » d’une partie de la gauche. Mais leurs dénonciations prennent parfois un tour tout aussi automatique et rituel que les « cris d’orfraies » de la gauche. Je crois que nous gagnerions beaucoup à adopter deux définitions plus riches du « réel » : 1) « le réel est tout ce qui m’échappe » ; 2) « le réel est tout ce que je ne veux pas savoir ». Le « déni de réel » n’est pas le monopole de la gauche. Et le réel de la gauche excède infiniment ce fameux déni de réel qu’on lui prête si généreusement. Les dénis de réel des autres sont certes passionnants et instructifs, mais jamais autant que les nôtres. Le réel est ce vers quoi nous tâtonnons tous avec une difficulté extrême et dont l’excès nous échappe nécessairement. L’art, et notamment l’art du roman – et par exemple celui de Florina Ilis – y permettent parfois des percées vers des profondeurs inaccessibles au réductionnisme idéologique.

Dans le cas des persécutions contre les Roms lancées par Sarkozy, l’attention presque exclusive consacrée dans Causeur aux épiphénomènes a fonctionné, il me semble, comme un déni de réel. Mes amis néo-réacs ont, je crois, souvent tendance à fuir le réel par cette voie : oublier et négliger un phénomène massif et parfaitement concret pour ne parler que de ses épiphénomènes discursifs ou médiatiques, hissés au rang de réalité suprême. (En ce qui me concerne, on connaît mon éclectisme : je n’hésite pas à recourir à la fois aux méthodes de la gauche et à celles des néo-réacs pour mieux bondir en avant dans mes aveuglements.)

Jouissance raciste et jouissance antiraciste

Il y a enfin un autre présupposé « néo-réac » que je ne partage absolument pas : c’est celui selon lequel les seuls dangers sérieux et réels dans le présent viennent invariablement de la bête immonde antiraciste. C’est le présupposé qui inscrit racisme et antiracisme sur un axe temporel linéaire, qui renvoie systématiquement le racisme réel au passé et qui tient l’antiracisme pour le fait idéologique unique du présent. Je partage la critique de l’antiracisme, mais uniquement pour autant que celle-ci ne nous fait pas négliger le réel plus menaçant encore de la montée du racisme, du racisme « à l’ancienne », qui est hélas un fait tout ce qu’il y a de plus contemporain.
Lacan a pronostiqué un jour que la jouissance raciste avait un bel avenir devant elle – et il a ajouté que cela ne l’amusait pas du tout. Il ne s’est hélas pas trompé, je crois. C’est une erreur considérable de croire que la jouissance raciste a disparu à la faveur de la montée de la jouissance antiraciste. Ces deux jouissances ne se succèdent pas : elles coexistent dans notre présent. Et si chez Sarkozy la jouissance raciste est fort probablement simulée, comme Jean-François Kahn en avance l’hypothèse de manière très convaincante, ce fait privé est de peu d’importance. Elle n’en risque pas moins de provoquer dans le réel une contagion de jouissances racistes qui, elles, seront tout ce qu’il y a de plus sinistrement réelles.

Donne du rom à ton homme

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Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, n’est pas un homme ridicule. Récemment déchiré entre ses hautes fonctions et sa conscience, il a lutté contre la tentation de démissionner; il avoue ressentir un “profond malaise” devant les mesures gouvernementales prises contre les Roms.

On imagine le dialogue entre Bernard et Christine, un soir de déprime :
– Je n’en peux plus ! Je ne supporte plus ce gouvernement, je ne peux plus voir le visage couperosé de ce sociopathe d’Hortefeux ! Il veut tout savoir, tout régenter ; c’est Joseph Fouché plus internet ! Je te dis que je vais quitter le gouvernement.
– Tu n’y penses pas ! Ton portefeuille ministériel est prestigieux, les Falcon et les Airbus de l’ETEC sont à ta disposition, tu es reçu dans les plus somptueuses résidences du monde, tu reçois gratuitement Paris Match et Voici ! Tu veux perdre tout ça? Et après ? Tu porteras les bagages de Martine Aubry ou la serviette de bain de DSK? Tu conduiras le bus de campagne d’Hervé Morin ?
– Quelle horreur !
– Alors, ta démission, tu l’oublies et tu repars au Quai avec le sourire aux lèvres et cet air conquérant que t’envient tous tes concurrents.
– Jolie formule, Christine ! Je crois que tu as raison. Mais au fait, tu pourrais démissionner, toi, claquer la porte de France 24. Mon honneur serait sauf !
– Tu n’y penses pas ! Abandonner mon emploi sous le prétexte que tu as des états d’âme ? Même pas en rêve, Bernard ! Et puis avec un seul salaire, comment fera-t-on pour payer l’abonnement à Paris-Match et à Voici.
– Tu es implacable, Christine, et imparable ! Ah, si tu n’étais pas là ! Je me sens un peu fiévreux, en ce moment.
– Tu veux un grog ?
– Oh oui, avec beaucoup de rhum!

Stigmatisez-moi !

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Saint François d'Assise fut le premier stigmatisé de l'histoire chrétienne.

« STIGMATISÉ ». C’est le mot de cette année 2010. On l’entend sur tous les tons et à propos de tout et, surtout, de n’importe quoi. Il suffit qu’Alain Finkielkraut regrette que des joueurs de l’équipe de France de football se comportent en cailleras pour qu’il soit accusé de stigmatiser la banlieue, les cités, les Noirs et les Arabes. Peu importe que le philosophe ne parle ici que de la très mauvaise éducation de ceux qui insultent leurs entraîneurs, traquent les « taupes » au lieu de s’entraîner[1. Cela dit, dans mon Jura natal, les prés sur lesquels nous étions amenés à évoluer n’étaient pas toujours dépourvus de taupinières.], les obsédés de la stigmatisation n’écoutent pas celui qu’ils accusent. Ils n’entendent que leurs fantasmes. D’ailleurs, s’ils avaient réellement écouté Finkielkraut et compris son message, ils l’auraient aussitôt accusé de stigmatiser le faible niveau d’étude des sportifs en question.

Mais revenons à l’origine. Les stigmates, bien évidemment, sont ceux du Christ et correspondent aux cinq plaies consécutives à sa crucifixion. Du grec stigma, piqûre, piqûre au fer rouge, tatouage, ces plaies s’avèrent rebelles à tout traitement. Imbert-Gourbeyre établit en 1858 une liste de 321 stigmatisés, dont 80 furent béatifiés. Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Saint François d’Assise, mais on peut également citer Sainte Catherine de Sienne, Padre Pio et, plus près de nous, Marthe Robin[2. 1902-1981 : habitant la Drôme, elle fut paralysée à 25 ans, saignait des pieds et des mains chaque vendredi. Des gouttes de sang, rappelant la couronne d’épines, perlaient sur son front, Elle ne s’alimentait plus que de l’eucharistie, qu’elle recevait fréquemment dans son lit].

Quand Villepin révélait les stigmates de BHL

Moins sérieusement, on pourrait citer cette légende parisienne des années 1990 mettant en scène Dominique de Villepin, à l’époque secrétaire général de l’Elysée, et Bernard-Henri Lévy. Ce dernier, meurtri par l’échec − même pas retentissant − du film qu’il venait d’offrir à ses contemporains, était invité par le premier au Château. Souhaitant remettre du baume au cœur du toujours nouveau philosophe, il se lança, selon ladite légende, dans une envolée lyrique dont lui seul a le secret, Au bout de la piste d’envol, Villepin aurait confié à son commensal : « Vous me faites penser à un Christ. » Quelques jours, ou plutôt quelques nuits plus tard, BHL se serait réveillé en sueur, des stigmates au creux des mains. De Besançon, je ne pourrais jurer que cette légende ait − ou pas − quelque véracité. Il n’en reste pas moins que cette anecdote constitue un pur bonheur puisqu’elle met en scène deux personnages qui en appellent souvent au combat contre les stigmatisations. BHL, compagnon de route de SOS Racisme, a toujours figuré dans le peloton de tête et entend bien y rester. Villepin, gaulliste comme les aime Edwy Plenel, a fait de la banlieue stigmatisée son nouveau cœur de cible électorale.
Ceux qui refusent de toutes leurs forces l’héritage chrétien de notre pays − parmi lesquels figurent beaucoup de contempteurs des stigmatisations de tout poil − en seront pour leurs frais. Ces références au Christ et à son martyre continuent d’occuper l’espace public avec une belle constance. « Le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles », a écrit Chesterton. On ne peut que constater l’actualité brûlante de cette formule.

Et la stigmatisation par omission, qui y pense ?

À écouter un garçon aussi brillant qu’Eric Naulleau, sur RTL, sur le coup de 19h30, on découvre que cette obsession de la stigmatisation ne concerne plus exclusivement les professionnels de SOS, du MRAP ou des Indivisibles. Et on a envie de s’exclamer : « Ah non ! Pas lui, pas ça ! » Même l’Eglise de France, qui devrait se montrer plus prudente en matière de stigmates, emploie le même vocabulaire à propos des Roms. On parle du voile intégral : on stigmatise tous les musulmans. On évoque la délinquance : on stigmatise la banlieue, comme si, d’ailleurs, nos campagnes n’étaient pas aujourd’hui concernées. On se risque à ne pas accueillir avec enthousiasme l’adoption d’enfants par des couples gays ou lesbiens : on stigmatise les homosexuels. Et si on se tait ? Cela doit signifier qu’on n’en pense pas moins… C’est la prochaine étape : la stigmatisation par omission.
Mais au fait, c’est qui « on » ? Tous ceux qui ne pensent pas comme soi, pardi ! Et qu’on est légitimé à stigmatiser à son tour. Ainsi, le MRAP et son fameux rapport sur Internet et Racisme, qui mettait Causeur à l’index il y a quelques mois. Ce mouvement, qui prétend lutter contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, faisait en quelque sorte de la stigmatisation comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir.

En vrai, Mouloud Aounit et ses copains ne peuvent guère faire autrement. Dès qu’on se risque à un jugement sur une personne ou sur une institution, forcément la catégorie ou le groupement dont ils font partie peuvent se sentir visés, que cela soit légitime ou, comme c’est généralement le cas, parfaitement infondé. Afin de ne pas nous sentir stigmatisés toutes les cinq minutes, respirons un bon coup, Et évitons d’écrire des lettres aux journaux dès qu’ils stigmatisent les supporteurs de Sochaux en annonçant une énième défaite de leurs favoris[3. Vous riez ? Etes-vous sûr qu’on en soit si éloigné ?]. Ou alors, prenons la vie du bon côté : constatons qu’un groupe stigmatisé existe, lui. Et pensons à tous ces pauvres bougres qui ne sont jamais victimes de la moindre stigmatisation. Ignorés, délaissés…
Quand j’y pense, je n’ai guère été stigmatisé ces derniers temps. Cela doit bien venir de moi, au moins en partie. Je vais faire un effort mais je vous en prie : stigmatisez-moi !

Muray revient et nous sommes très contents

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Ça va pulser grave, comme l’écrivait, il y a sept ans, Michel Houellebecq dans un texte d’anthologie consacré à Philippe Muray et publié par Le Figaro. Sauf que cette fois, c’est dans Causeur le mensuel que ça se passe. Comme nous vous l’annoncions ici même vendredi dernier, nous publierons dans ce numéro 27 un long entretien inédit de Philippe Muray, en date de 2003, et d’une actualité qui risque de rester brûlante pour les quelques dizaines d’années à venir. Autour de cet entretien, un long dossier sera consacré à Philippe Muray. On y trouvera entre autres :

– Le making of de ce texte miraculé par l’intervieweur, Pierre de Beauvillé.
– La réaction d’Alain Finkielkraut – qui risque de faire grincer quelques dents chez ceux qui ne veulent voir qu’une seule tête, y compris dans le camp du Réel.
– Une interview du producteur Bertrand Burgalat qui n’a hélas pas pu faire chanter Muray.
– Un avis d’expert de Basile de Koch sur l’«élégance du foutage de gueule», qui caractérise selon lui la touche Muray.

À part ça il y aura comme d’hab’ de l’actu et de la culture, et aussi une réponse de Paulina Dalmayer à l’entretien avec Renaud Camus publié dans le numéro d’été et encore plein d’autres bonnes choses. Mais attention, si ce n’est déjà fait, il faudra impérativement vous abonner ou vous réabonner avant mercredi minuit. Sinon, on ne pourra plus rien pour vous…

Tolérance zéro à Ground Zero

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Que l’on craigne, comme Renaud Camus, une « contre-colonisation », ou que l’on célèbre la différence et l’enrichissement culturel, on est amené à constater que l’islam se répand dans les sociétés occidentales où les mentalités sont sommées de s’adapter et les paysages priés de changer.

En Europe, des mosquées aux minarets toujours plus hauts apparaissent dans les villes et pendant que les élus pleins de bonnes intentions pavent la voie, au-delà d’une société multiraciale que les Français ont acceptée, à une société multiculturelle pour laquelle que personne n’a voté, les citoyens s’inquiètent.

Pendant que des lieux de culte pour les musulmans obtiennent des permis de construire et voient le jour, des voix nous annoncent que « les minarets sont les baïonnettes de l’islam ». Il en faudrait plus pour devenir islamophobe. La conclusion qu’on doit en tirer est qu’il faut tendre la main aux musulmans modérés pour combattre les fanatiques, accueillir et favoriser un islam occidental pour contenir un islam conquérant car en islam comme chez les flics, il y deux figures: un gentil et un méchant. Pour être bref, un qui égorge et un qui appelle à la paix.

Nous voilà rassurés. Sauf que le coup des minarets-baïonnettes ne vient pas d’un obscur islamiste de banlieue mais de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc et leader du Parti de la Justice et du Progrès, voix « modérée » de millions de musulmans. Le même déclarait un jour : « il n’y a pas d’islam modéré ou fanatique mais un seul islam ». C’est un peu inquiétant mais on aime bien savoir à quelle sauce on va être mangé.

Les différences entre l’islam modéré et l’islam radical tiennent-elles à leurs objectifs ou à leurs manières ?

À Manhattan, en face de Ground Zero où reposent trois mille Américains mais pas la colère de tout un peuple, un entrepreneur qui se réclame du soufisme (a priori les gentils) mais proche des frères musulmans (là c’est plus contrasté) tente de réunir des fonds pour ériger un centre culturel musulman de treize étages comprenant une mosquée, un restaurant …

Il est dans la logique d’une religion de paix et de tolérance de vouloir ouvrir dans nos villes des portes sur la culture et la connaissance de l’islam et d’œuvrer à faire tomber les préjugés en prouvant ses bonnes intentions. Ce centre islamique pourrait être bienvenu même dans cette cité il y a peu attaquée. Mais à cet endroit, il ne l’est pas. Les New Yorkais manifestent et l’Amérique désapprouve. On a beau leur dire que cette fois ci, l’islam est gentil, ils demandent à voir mais ailleurs : 70 % de réfractaires à cette construction qui n’ont pas craint d’être traités de racistes islamophobes par le New York Times, ça rappelle les votations « d’extrême droite fasciste » de nos voisins qui se moquent des « unes » de Marianne. La voix de l’Amérique gronde mais le politique n’entend pas. L’initiateur de ce projet, Feisal Abdul Rauf, « musulman modéré se réclamant du soufisme », semble pour sa part tenir à ce pâté de maison. Ce proche des Frères musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique.

Comment comprendre le choix de cet emplacement ? Comment recevoir les déclarations d’Erdogan ou de Feisal Abdul Rauf ?

En entendant ces voix « modérées » de l’islam, on se demande parfois de quelle modération on parle dans ces dialogues interculturels. Une rupture avec un islam conquérant ou simplement une façon d’y aller mollo ? Ailleurs, l’islam radical tenterait d’élargir l’oumma par la violence des armes quand dans nos sociétés, l’islam modéré augmenterait le nombre de croyants à l’abri des tolérances, des lois et des droits ? Leurs différences tiendraient moins à leur objectif qu’à leurs manières ? La phrase d’Erdogan prendrait alors un sens inquiétant : Un islam, une conquête, deux stratégies. Un pied dans chaque monde, dans une main un sabre, dans l’autre le bouclier de l’antiracisme.

On peut aussi voir l’islam modéré comme un rempart possible contre l’islamisme. Encore faudrait-il que les lignes de fracture soient plus claires. Il appartient aux musulmans de les dessiner. Les Mohamed Sifaoui ou les Abdelwahab Meddeb ne courent pas les rues, ils sont parfois entendus et parfois dénoncés comme traitres à l’islam mais à quel islam ?

Un imam de Marseille raconte qu’il « a vidé la moitié de sa mosquée en dénonçant dans un prêche les crimes de Ben Laden ». Les manifestations de l’islam radical comme la burqa ou la polygamie rencontrent peu de résistance parmi les Français musulmans tandis que l’imam de Drancy, appelé « imam des juifs » est dénoncé pour son œcuménisme, inquiété et menacé jusque sur son lieu de culte. Maintenant que le ramadan est « pratiqué et accepté par les Français », comme l’a proclamé Libé, les agressions se multiplient contre les musulmans qui ne le respectent pas.

Que dit de tout ça le « peuple musulman » ? De quoi est fait l’islam de France et d’Occident ? « Modérés », « radicaux », « islamistes », combien de divisions ? Et quand passe-t-on des uns aux autres ? Où est la frontière qui voit le djihad se métamorphoser, de travail sur soi en lutte contre les autres, sans prendre la peine de changer de nom ?
Toutes ces questions méritent des réponses. On peut en les attendant rêver à un monde idéal où l’islam cesserait tout prosélytisme. En attendant, nous devons vivre dans celui-là.

Offrez à votre épouse une thalasso maison pour trois fois rien

Thalasso

Le bain de boue
Remplir la baignoire d’eau tiède. Y verser trois sachets familiaux de purée en flocons et une poignée de cacao pour la couleur. Bien remuer. Laisser macérer votre épouse à volonté. Rincer au jet.

L’enveloppement d’algues bio-actives
Faire décongeler deux ou trois kilos d’épinards surgelés. Les appliquer en massant doucement votre femme allongée sur la table de la salle à manger. Poser deux cotons en boule sur les yeux. Laisser sécher en écoutant du Jean-Michel Jarre. Nettoyer à la Nivéa.

[access capability= »lire_inedits »]Le jet revigorant
Placer votre femme debout nue contre un mur carrelé. Libérer le bout du tuyau de la douchette, ouvrir le robinet à fond et arroser abondamment devant derrière. Ainsi revigorée, Madame pourra ensuite passer la serpillière en guise d’exercice d’assouplissement.

La baignoire à bulles antistress
Faire prendre à votre épouse un bon rhum-Tranxène et un bain. Disposer au fond de la baignoire une pompe à aquarium. Et voilà ! Il ne vous reste plus qu’à regarder votre chère et tendre se détendre.

(Attention : l’ajout dans la baignoire d’un sèche-cheveux branché peut s’avérer dangereux, selon mon avocat commis d’office.)[/access]

Le Japon, l’autre pays de la peine de mort

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107 détenus attendent dans les couloirs de la mort des prisons nippones, ce qui fait du Japon, avec les Etats Unis, l’un des deux dernier pays développés à garder la peine capitale dans leurs arsenaux juridiques.
Malgré la popularité de la peine de mort dans le pays, le Parti Démocrate du Japon (PDJ), au pouvoir depuis un an, avait l’intention de lancer «une discussion d’ampleur» sur le sujet, ce qui en langage politique veut dire avancer vers son abolition. Pour conduire à bien la manœuvre, le portefeuille de la Justice a été confié à Keiko Chiba, opposante déclarée à la peine de mort.
Néanmoins, faute de reforme, le ministre s’est vu obligé de donner son accord à l’exécution des deux assassins. Mais pour manifester son opposition de principe avec cette pratique que son poste l’oblige à faire respecter, Madame Chiba a décidé d’assister au deux exécutions capitales par pendaison qui ont eu lieu à la prison de Tokyo le 18 aout dernier. En plus, pour s’assurer que le débat lancé par son geste «prenne», elle a autorisé les médias à visiter les couloirs de la mort. Vaste programme que ce « débat national », si on considère qu’une écrasante majorité de Japonais voit plutôt d’un bon œil cette sanction maximale: d’après un sondage effectué l’an dernier 86% des personnes interrogées la jugent nécessaire.

Pourtant, Madame le Ministre ne devrait pas désespérer; rappelons qu’en France, au lendemain de l’abolition de 1981, 63% des sondés étaient favorables à son maintien…

Futurs parents : faites les 104 coups!

Vous voulez un enfant : faites les 104 coups ! Il y a quelques jours, on apprenait en effet dans Le Parisien qu’il faut en moyenne faire l’amour 104 fois pour que l’improbable rencontre entre un ovule et un spermatozoïde ait lieu. Soit quatre fois par semaine pendant six mois – donc, petits malins, inutile d’essayer d’atteindre ce score en trois jours, ça n’augmentera pas vos chances.

Cette importante révélation nous est offerte par une marque américaine de tests de grossesse qui a suivi 3000 femmes désireuses de devenir mères et ayant accepté de consigner avec précision les dates auxquelles elles ont pratiqué le stupre et la fornication comme disait Brassens.

Ne vous méprenez pas, tout ça est très sérieux. On ne rigole pas avec le « désir d’enfant », sauf si on veut se faire fouetter par Ségolène Royal (ne rêvez pas les amis, je n’ai pas dit par Sarah Palin). Et il faut être vraiment être mauvaise femme et de petite vertu comme qui vous savez pour ne pas trouver que le « droit à l’enfant » devrait être inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’Homme. Pour autant, je ne suis pas un monstre insensible : j’admets qu’il est fort bon que la science aide à procréer tous ceux qui se sentent de taille à être parents et que la nature a privés de cette faculté. On me permettra cependant de remarquer que la technologie ne fait pas toujours bon ménage avec la poésie. Ainsi trouve-t-on dans le commerce des tests d’ovulation qui permettent aux femmes de savoir à quel moment elles sont fécondes et de siffler en temps voulu le reproducteur sélectionné. Chéri, c’est l’heure ! Ça fait envie, non ?

Ventre à moitié plein ou à moitié vide

Quoi qu’il en soit, cette étude révèle un changement de perspective considérable. Hier on jouait avec le risque, aujourd’hui on évalue ses chances. Des générations de femmes ont pensé qu’elles « tombaient enceintes » – la sémantique dit tout – trop vite et trop souvent. La mienne trouve que pour atteindre le nirvana de la grossesse – et de la maternité qui s’ensuit généralement – les femmes doivent trop payer de leur corps. En somme, c’est une histoire de ventre à moitié plein ou à moitié vide. De fait, pour nos grands-mères et aïeules, la grossesse était parfois une joie, enfin je suppose, et souvent une catastrophe, voire, pour celles qui avaient fauté hors-mariage, une malédiction. Pour une partie de mes contemporaines, elle semble être devenue le sens même de la vie, la seule expérience dont on ne pourrait pas se passer. C’est à se demander si le fameux « désir d’enfant » ne serait synonyme de renoncement au désir tout court.

Mais et le sexe dans tout ça ? Des siècles durant, les Eglises ont mis le désir hors-la-loi. La jouissance était la passagère clandestine ou, pire, l’effet pervers de la volonté d’engendrer. La déconnection du plaisir et de la procréation a permis aux hommes et aux femmes de se soumettre librement aux tourments du sexe et de l’amour et même à l’aliénation qui va avec. Remplacer la religion de Dieu par celle de l’enfant, cela ressemble furieusement à un retour à la case départ.

Ne croyez pas que je suis favorable à la décroissance démographique – ni d’ailleurs, à la décroissance tout court. La reproduction a toujours été un besoin de l’espèce et c’est heureux. Pour autant, je n’aimerais pas qu’elle devienne la fin ultime d’une humanité qui n’aurait plus d’autre rêve que celui de sa propre conservation.

Antisémantisme primaire

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Juif errant

Tout s’est passé très vite, si vite que je n’ai pas vu le coup venir. C’était lors de la « tempête de cerveaux » d’où sortit, telle Vénus de sa coquille Saint-Jacques, le thème de ce dossier : « Sous les pavés, la France ! » Une superbe accroche assurément, avec son côté provoc’ droitière bien dans la manière de Causeur comme j’aime. Et chacun, dans l’enthousiasme de cette trouvaille, d’égrener à son tour les multiples « questions d’actualité » – comme on dit dans nos Chambres d’enregistrement – à aborder dans le cadre de ce dossier « beau, grand et généreux » comme la France elle-même : laïcité, communautarisme, islam, burqa, minarets, Zemmour, etc., sans oublier bien sûr le vrai-faux débat sur l’identité nationale.

Et moi de ramener ma fraise en ajoutant : « Et les juifs ? » Comment parler de la France aujourd’hui sans évoquer la question des relations entre Israël et les juifs de France ? Parce que quand même, sans me vanter, notre pays[1. La France, donc.] a bel et bien importé chez lui le conflit israélo-palestinien, ou judéo-arabe, ou isaaco-ismaélien pour les plus théologiens d’entre nous. Au point même d’en faire un élément « clivant », comme on dit, de notre sempiternel débat droite-gauche.

Au-delà des jeunes-des-cités, la droite n’accuse-t-elle pas une certaine gauche d’« antisémitisme déguisé en antisionisme » ? Au-delà du Front national, la gauche ne soupçonne-t-elle pas toute la droite d’une « islamophobie » même pas déguisée, sous laquelle pointerait même le museau du racisme ? Et puis surtout, quand on s’appelle Causeur, n’est-ce pas pour causer librement de tout – y compris des sujets qui pourraient fâcher[2. Pas question de les dénoncer, ce n’est pas mon genre, mais il y a des juifs à Causeur – et haut placés !] ?

[access capability= »lire_inedits »]J’ai compris un peu tard mon erreur : déjà, la reine Élisabeth m’avait chargé d’écrire, sur cette « question complexe », comme elle a ajouté sans ironie, le papier que je me serais volontiers contenté de lire ! La prochaine fois, promis, je réfléchirai avant de me taire. Mais là, c’était un peu tard : il a bien fallu que je m’y colle…

Pour « importer un conflit », il faut être deux

Bon, reprenons au début, comme on dit dans les gardes à vue. La « proche-orientalisation » du débat politique national ne doit rien au hasard. Elle a au moins une première cause évidente : la présence en France de quelque six millions de personnes d’origine maghrébine[3. Est-ce que je compte là-dedans les clandestins ? Certes non ! Par définition, même Hortefeux serait bien en peine de le faire…] aux statuts infiniment variés, du citoyen au clandestin (drôlement rebaptisé « sans-papiers », comme s’il les avait égarés…)

La responsabilité de cet état de fait n’incombe évidemment pas aux intéressés, mais à nos gouvernants, infoutus depuis quarante ans de mener une politique cohérente en matière d’immigration. Les frontières d’un pays qui se respecte ne sont pas les battants de porte d’un saloon, bon sang ! Quant au droit du sol, il implique l’assimilation des impétrants. Pour avoir perdu de vue ces évidences, la France se retrouve avec sur les bras, si l’on ose dire, des millions de gens qu’elle « intègre » à l’aveuglette, au risque de se désintégrer.

Mais trêve de banalités ! Pour « importer un conflit », il faut être deux, et je tiens que ce sont les juifs de France qui ont commencé – comme on dit dans les cours de récré. Je le tiens même de la première manif à laquelle il m’ait été donné d’assister. C’était en 1967, au moment de la guerre des Six-Jours. Cette année-là − à peine sevré ! − je sortais un soir du Drugstore où j’avais tété ma glace préférée[4. Un « Chocolate rock », pour les historiens : le genre de goûter qui rendait impossible tout dîner.]. Sur l’avenue des Champs-Élysées, il y avait une petite foule : des gens défilaient dans la bonne humeur en brandissant des drapeaux et en scandant des slogans. La fête, quoi !

Renseignements pris auprès des participants, il s’agissait d’une « manif de soutien à Israël » – qui, en l’occurrence, n’en avait guère besoin, mais ça je ne l’ai su qu’après. Sur le moment, comment vous dire ? J’étais jeune, il faisait beau, l’ambiance était cool et mes nouveaux amis m’ont tout expliqué : en gros, Israël[5. Que je situais alors vaguement sur une autre planète.] était un « bastion de l’Occident » menacé par des hordes barbares. Comment ne pas sympathiser ?

En plus, au premier rang figuraient non seulement Enrico Macias – que je trouvais déjà ringard comme Tino Rossi –, mais surtout Johnny, « l’idole des jeunes » dont je faisais partie. Pour tout dire, je lui devais même ma première prise de conscience politique… L’année d’avant, je m’étais découvert « droitier » en prenant parti, tout seul dans ma chambre, contre les Élucubrations d’Antoine – qui voulait l’enfermer « en cage à Medrano » – et surtout pour sa réponse proto-houellebecquienne : Cheveux longs et idées courtes[6. Depuis, le combat entre eux s’est déplacé sur le terrain de la lunetterie.].

Malgré mon enthousiasme, quelque chose m’a vite chiffonné : outre un « Israël vaincra ! » somme toute logique, le principal slogan, c’était : « Les Français avec nous ! » Gulp ! Je me souviens même de m’être dit in petto : « Ah bon, Johnny il est juif ? Et les juifs ne sont pas français ? »

Sans le savoir, j’assistais là au premier mouvement de raidissement, voire de repli identitaire de certains juifs de France (et de sionistes agrégés, si j’ose dire, comme Johnny).

Pourtant, à l’époque, il y avait en France environ vingt fois moins de Maghrébins, et pas du tout de communautarisme arabe, ni a fortiori musulman. Tout a changé au tournant des années 1970, avec l’attentat terroriste de Munich et l’arrivée au pouvoir de Giscard[7. Qui était fait pour diriger la France comme moi pour être major de l’ENA.].

Entretemps, la « guerre d’agression » menée par Israël avait été dûment condamnée, au nom de la morale, par l’Union soviétique, les dictateurs du tiers-monde, l’ONU, la gauche et même le Bon Dieu – version vaticane, cru Paul VI. Une condamnation restée purement platonique, certes, grâce à l’indéfectible allié américain ; n’empêche ! Il devenait compréhensible, voire légitime, que les juifs de France se sentent chaque jour un peu plus solidaires de leurs frères israéliens – montrés du doigt, vilipendés, voire désignés à la vindicte mondiale en tant que « fascistes »[8. Comme déjà Nixon en 68, ou de Gaulle dès 58 : « Le fascisme ne passera pas ! », criait la gauche analphabète face au danger de la Constitution Debré.].

Le raidissement communautairese généralise

Le problème, du point de vue français, c’est que, depuis quarante ans, ce raidissement a tendance à se généraliser. Il est vrai aussi que, dans l’intervalle, la communauté arabo-musulmane est devenue le terreau d’un « nouvel antisémitisme » à base de solidarité politico-religioso-radicale et de frustration sociale.

C’est même là toute la difficulté : une sorte de montée aux extrêmes que rien ni personne ne semble en état de maîtriser. Il n’est pas jusqu’à notre cher Finkielkraut qui n’en vienne à s’alarmer… d’un simple dialogue Debray-Barnavi[9. Lettre à un ami israélien, de Régis Debray.] ! Ces deux-là, s’inquiète-t-il, n’auraient pas pris en compte l’essentiel, à savoir « l’extrême vulnérabilité d’Israël ». Comme si cet État, pour assurer sa survie, ne s’en tenait pas strictement au mot d’ordre maoïste : « Compter sur ses propres forces ! »

Quant au fameux « processus de paix », c’est comme le monstre du Loch Ness : avec le temps, aucun riverain n’y croit plus – hormis une extrême gauche improbable[10. Pardon pour le pléonasme.] et quelques intellos bruyants. La paix, comme chacun sait, on la signe à Rethondes, une fois qu’on a gagné !

Je crains qu’aujourd’hui en France « nos » juifs n’aient tendance, notamment face à « nos » Arabes, à reproduire les schémas israéliens : une mentalité obsidionale débouchant sur une fuite en avant stratégique. C’est d’autant plus dommageable qu’ici, si ça se trouve, on n’est même pas encore en guerre !

Sérieusement, puisqu’on parle France, comment ne pas pointer le danger pour sa cohésion nationale ? Comme si elle n’était pas déjà assez mal prise, entre une mondialisation qui la rapetisse, un Occident perdu, une Europe introuvable et une Asie déjà assise à table…

Dans ces circonstances délicates, les patriotes conscients et organisés, qu’ils soient juifs, cathos ou dadaïstes, n’ont pas le droit de se prêter à la tribalisation du débat public. Bien sûr, la gauche n’aspire qu’à ça : incarner une fois de plus – comme elle en a pris l’habitude depuis qu’elle écrit l’Histoire – la générosité tous azimuts face à une droite recroquevillée sur ses phobies.

Ce sont les institutions qui font les hommes, et non l’inverse

Mais la politique, c’est autre chose : Principiis obsta !, comme disent mes derniers amis latinistes. À l’intention des autres, disons simplement qu’il faut s’en prendre aux causes et non aux effets. Comme je l’ai déjà habilement suggéré, la présence sur le sol national de millions d’étrangers, dont beaucoup ont la ferme intention de le rester, n’est que la conséquence d’une gestion directement inspirée d’Ubu roi.

Alors, on fait quoi maintenant ? Chassons-les, ils reviendront au galop ! Humilions-les, ils deviendront cette base « de masse » dont rêvent néo-marxistes et islamistes… Attention, je ne prétends pas non plus avoir en magasin des solutions toutes faites : je ne suis même pas candidat pour 2017 comme Copé ! J’aspire seulement, en tant que citoyen, à des lois plus justes qui, disons, traiteraient les politiciens comme les immigrés. Provocation ? Sûrement pas, vous me connaissez ! Ou alors juste provocation à la réflexion.

Dans ces deux groupes, par ailleurs pléthoriques, tout se passe comme si certains n’étaient là que par intérêt… Un rééquilibrage entre droits et devoirs n’aiderait-il pas, ici et là, à séparer le bon grain de l’ivraie ?

L’idée est simple : encourager dans leur voie les seuls politiciens qui ont vraiment la vocation de servir la France, et les seuls immigrés qui ont pour vocation d’en faire partie, c’est-à-dire d’en faire leur patrie.

Ah oui, encore un truc : si par extraordinaire on m’écoutait, même à titre posthume, encore faudrait-il s’occuper d’abord des premiers. Les lois ne valent pas mieux que les hommes qui les font ; or ce sont les institutions qui font les hommes, et non l’inverse ; donc il convient d’adapter les institutions aux hommes, et pas le contraire.

« Gouverner, c’est contraindre », disait le regretté Georges Pompidou. Après quarante ans d’incurie, il nous faudra au moins des moines-soldats pour contraindre ce pays à retrouver les moyens de sa survie, tant la décadence est plus douce. Et comme l’exemple ne peut venir que d’en haut, je propose pour commencer une modeste réforme du statut du chef de l’État, articulée autour d’un mandat présidentiel de dix ans non renouvelable. Ça devrait lui permettre de songer au long terme sans plus se préoccuper des coteries et des partis. Bref, la classe monarchique dans le respect des principes républicains : qui dit mieux[12. Pierre Boutang bien sûr, mais il est mouru.] ?

BHL, « juif d’affirmation »

– « Et les juifs dans tout ça ? », répondront les plus attentifs d’entre vous. Eh bien justement, j’allais y revenir. Assimilés de longtemps et fiers de l’être à juste titre, faisant même « souvent partie de l’élite »[13. Comme dit Élisabeth Lévy dans son livre d’entretiens avec Robert Ménard, Les Français sont-ils antisémites ? (Mordicus, 2009). C’est bon, je suis couvert ?], ils doivent eux aussi montrer l’exemple – aux Français de papier comme aux « Gaulois » assoupis sur leur souche.

À cet égard, comme à l’ordinaire, Bernard-Henri Lévy constitue une assez fiable boussole à l’envers. Je ne parle pas de son dernier pamphlet, intitulé en toute simplicité De la guerre en philosophie ; l’auteur, censé déconstruire le kantisme en vingt pages, y appelait à sa rescousse un philosophe imaginaire – autant dire un collègue. Outre cette perle d’inculture saluée par toute la critique, la collection de printemps 2010 griffée BHL comportait un pavé de mille pages qui, du coup, fut injustement négligé.

C’est pourtant ce qui nous concerne : Pièces d’identité[14. Ne dirait-on pas le titre d’un one-man-show ?] collige l’essentiel des Discours & messages du bonhomme depuis quatre ans. Et au milieu coule un chapitre – fleuve de 250 pages, toujours aussi sobrement titré : Génie du judaïsme (salut Chateaubriand, ça va, et toi ?) BHL s’y pose en « juif d’affirmation », face à des « juifs d’assimilation » qu’il n’a pas de mots assez durs pour fustiger. Des lâches, tout simplement, puisqu’ils auraient « renoncé à leur identité » en acceptant le triste sort réservé aux juifs par la Révolution française : « reconnaître tous les droits à l’individu, aucun à la communauté ». Et de s’en prendre notamment à l’insoutenable légèreté du dénommé Raymond Aron, qui opta pour l’assimilation alors même qu’il avait connu l’antisémitisme nazi.

Bernard-Henri, lui, c’est l’inverse : au nom de drames qu’il n’a pas connus, il appelle au repli sur l’Aventin identitaire sans même en mesurer les conséquences. La preuve : ça ne l’empêche pas de prôner, dans la foulée, « une séparation absolue entre les convictions privées et l’espace public ». Incohérence ? Que non pas ! Simplement, savez-vous, le judaïsme est le contraire d’une conviction privée : « un trésor intellectuel universel ».

Devant une telle argumentation, on reste coi, mais qu’importe ? L’essentiel, Zemmour l’a déjà dit à BHL lors de leur rencontre sur le ring de Ruquier[15. « On n’est pas couché », 3 février 2010.] : comment combattre le communautarisme islamique quand on en revendique un autre ? « Tariq Ramadan n’est pas votre pire ennemi ; c’est votre meilleur disciple ! » En gros, si un communautarisme, quel qu’il soit, l’emporte sur le patriotisme, on est cuits ! Dans le cadre national en revanche, rien n’empêche personne d’afficher ses affinités électives quelles qu’elles soient.

C’est clair ? En tout cas, ça l’était pour ce vieux con de Raymond Aron, qui critiqua durement la politique proche-orientale du Général[16. De Gaulle, Israël et les juifs, Plon, 1968.], mais pas au point d’en faire une obsession ni même un créneau. Un bouquin sur quarante, pas plus – et pas le plus important, selon l’auteur lui-même. C’est que le Raymond se considérait comme un juif français, et non pas simplement comme un juif de France[17. Ni a fortiori comme un « juif polonais né en France », selon le titre des Souvenirs obscurs de feu Pierre Goldman.]. Moi, j’aurais encore préféré Français juif, mais vous me direz, je ne suis pas juif !

Bref, c’est un des avantages de notre bel idiome par rapport au pidgin ou à l’esperanto : la possibilité, non pas d’une île, mais d’un archipel de nuances. Chez nous, Monsieur, les mots ont un sens et leur agencement aussi ! Les mépriser serait faire preuve d’un antisémantisme primaire et dangereux.

Aron par exemple, à mes yeux, avait tous les défauts : libéral, atlantiste et plus intelligent que moi. Mais pas « juif » ! BHL, en revanche, qui a tous les talents, a en particulier celui de m’horripiler ; m’est avis qu’il serait même redoutable, si les « vraies gens » venaient à l’écouter.

Quant aux juifs en général, qu’est ce que vous voulez que je vous dise ? Comme l’expliquait à peu près la Bible, il y en a autant de sortes que d’étoiles dans le ciel ou de grains de sable dans la chaussure… Simplement, la France, en ce moment, a bien assez de grains de sable ; elle aurait plutôt besoin de regarder les étoiles ![/access]

Maigrir, m’aigrir

120

Christian Montignac vient de mourir. Il fut le premier des nouveaux gourous du diététiquement correct au mitan des années 80. Le premier, aussi, à faire fortune en exploitant à fond le créneau. La rondeur devenait obscène mais, dans le même temps, on voulait le beurre et l’argent du beurre et continuer à manger sans grossir. Je mange donc je maigris, publié par Montignac en 1987, fut donc le nouveau cogito de l’hédonisme trouillard fondé sur l’alimentation dissociée : « Mange une entrecôte ou bien mange des frites mais jamais les deux ensemble. » Traduit en vingt cinq langues (mais pas en langue de bœuf sauce piquante), Montignac s’adressait surtout en fait aux cadres sup qui abusaient des repas d’affaires. Il a néanmoins inauguré une tyrannie qui prohibe d’aimer les femmes callipyges et nous enjoint d’identifier santé de fer et fesses de garçon.

De toute façon, maintenant, les cadres n’ont plus le temps de manger, juste celui de se suicider entre deux délocalisations ou restructurations menées par des managers qui se méfient de la mauvaise graisse. Quant à Christian Montignac, il est mort à 66 ans. C’est jeune pour quelqu’un qui voulait rallonger l’espérance de vie. Même pas l’âge de la retraite dans la France d’Eric Woerth.

Où est passé le réel tsigane ?

337

L’effarante et indigne chasse aux sorcières tsiganes qui déferle dans notre pays depuis un mois à coup d’expulsions massives ethniquement ciblées n’a, en tant que telle, trouvé jusqu’à présent aucun écho dans Causeur. L’inquiétant phénomène – à savoir, le déchaînement, en actes et en paroles, d’un racisme d’Etat des plus détestables – a littéralement disparu, escamoté derrière la nuée bourdonnante des épiphénomènes.
Ce qui a retenu l’attention et suscité la colère de notre cheftaine Élisabeth Lévy, ce sont pour l’instant uniquement « les clameurs de vertu outragée qui, de Washington à Bruxelles, s’élèvent contre la France » et les leçons de morale administrées à la France par les gouvernants roumains, dont elle souligne à raison et avec humour le caractère résolument croquignolesque. Pourtant, seuls ces dérapages anti-français l’ont incitée à recourir à la véhémence de l’adjectif « insupportable ». Il me semble cependant que celui-ci s’impose davantage concernant la traque policière des Roms en France et les mauvais sorts lancés par Nicolas Sarkozy et au nom de la France contre les « gens du voyage » (hélas, cette expression ne désigne pas ici les touristes), qui constituent pour la dignité française – et pour celle des Roms, en premier lieu – une insulte et une blessure d’une envergure bien plus considérable.

Ce qui a ensuite retenu l’attention d’Elisabeth Lévy, c’est la subite passion pour Benoît XVI qui s’est emparée d’une grande partie de la gauche après la mise en garde adressée par celui-ci à Nicolas Sarkozy. Ce ralliement, s’il est comique, m’a semblé à moi fort bienvenu, tout comme l’intervention du Saint Père. Gil Mihaely a pour sa part développé d’intéressantes hypothèses sur les motivations politiciennes qui ont pu intervenir dans la défense des Roms par Benoît XVI et la rivalité entre Rome et les évangélistes.

Le rituel de la dénonciation des belles âmes

Dans la rhétorique de mes camarades nouveaux-réactionnaires, il est incessamment question du « réel ». Dans leurs discours, ce concept se construit invariablement selon le même mouvement et selon ces deux définitions strictes : 1) « le réel est tout ce qui échappe à la gauche » ; 2) « le réel est tout ce que la gauche ne veut pas savoir ». Le corollaire de ces deux définitions très singulières du « réel », c’est qu’il suffit d’être de droite pour que le réel se mette soudain à sauter dans vos bras et à vous lécher les mains comme un animal docile et reconnaissant. Le « réel » oublie ainsi peu à peu qu’il est né d’une négation pour devenir ce qui s’offre immédiatement à la sensibilité des nouveaux-réacs, dans la transparence de la pure évidence et, supposément, sans interprétation, sans aucune idéologie.
C’est l’enfermement dans cette définition du « réel » qui me semble par moments précisément clore l’accès au réel de mes camarades néo-réacs en les emprisonnant parfois eux aussi dans les ressassements de l’idéologie. Ils ont certes raison de pointer les ressassements et les concours de « belles âmes » d’une partie de la gauche. Mais leurs dénonciations prennent parfois un tour tout aussi automatique et rituel que les « cris d’orfraies » de la gauche. Je crois que nous gagnerions beaucoup à adopter deux définitions plus riches du « réel » : 1) « le réel est tout ce qui m’échappe » ; 2) « le réel est tout ce que je ne veux pas savoir ». Le « déni de réel » n’est pas le monopole de la gauche. Et le réel de la gauche excède infiniment ce fameux déni de réel qu’on lui prête si généreusement. Les dénis de réel des autres sont certes passionnants et instructifs, mais jamais autant que les nôtres. Le réel est ce vers quoi nous tâtonnons tous avec une difficulté extrême et dont l’excès nous échappe nécessairement. L’art, et notamment l’art du roman – et par exemple celui de Florina Ilis – y permettent parfois des percées vers des profondeurs inaccessibles au réductionnisme idéologique.

Dans le cas des persécutions contre les Roms lancées par Sarkozy, l’attention presque exclusive consacrée dans Causeur aux épiphénomènes a fonctionné, il me semble, comme un déni de réel. Mes amis néo-réacs ont, je crois, souvent tendance à fuir le réel par cette voie : oublier et négliger un phénomène massif et parfaitement concret pour ne parler que de ses épiphénomènes discursifs ou médiatiques, hissés au rang de réalité suprême. (En ce qui me concerne, on connaît mon éclectisme : je n’hésite pas à recourir à la fois aux méthodes de la gauche et à celles des néo-réacs pour mieux bondir en avant dans mes aveuglements.)

Jouissance raciste et jouissance antiraciste

Il y a enfin un autre présupposé « néo-réac » que je ne partage absolument pas : c’est celui selon lequel les seuls dangers sérieux et réels dans le présent viennent invariablement de la bête immonde antiraciste. C’est le présupposé qui inscrit racisme et antiracisme sur un axe temporel linéaire, qui renvoie systématiquement le racisme réel au passé et qui tient l’antiracisme pour le fait idéologique unique du présent. Je partage la critique de l’antiracisme, mais uniquement pour autant que celle-ci ne nous fait pas négliger le réel plus menaçant encore de la montée du racisme, du racisme « à l’ancienne », qui est hélas un fait tout ce qu’il y a de plus contemporain.
Lacan a pronostiqué un jour que la jouissance raciste avait un bel avenir devant elle – et il a ajouté que cela ne l’amusait pas du tout. Il ne s’est hélas pas trompé, je crois. C’est une erreur considérable de croire que la jouissance raciste a disparu à la faveur de la montée de la jouissance antiraciste. Ces deux jouissances ne se succèdent pas : elles coexistent dans notre présent. Et si chez Sarkozy la jouissance raciste est fort probablement simulée, comme Jean-François Kahn en avance l’hypothèse de manière très convaincante, ce fait privé est de peu d’importance. Elle n’en risque pas moins de provoquer dans le réel une contagion de jouissances racistes qui, elles, seront tout ce qu’il y a de plus sinistrement réelles.

Donne du rom à ton homme

37

Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, n’est pas un homme ridicule. Récemment déchiré entre ses hautes fonctions et sa conscience, il a lutté contre la tentation de démissionner; il avoue ressentir un “profond malaise” devant les mesures gouvernementales prises contre les Roms.

On imagine le dialogue entre Bernard et Christine, un soir de déprime :
– Je n’en peux plus ! Je ne supporte plus ce gouvernement, je ne peux plus voir le visage couperosé de ce sociopathe d’Hortefeux ! Il veut tout savoir, tout régenter ; c’est Joseph Fouché plus internet ! Je te dis que je vais quitter le gouvernement.
– Tu n’y penses pas ! Ton portefeuille ministériel est prestigieux, les Falcon et les Airbus de l’ETEC sont à ta disposition, tu es reçu dans les plus somptueuses résidences du monde, tu reçois gratuitement Paris Match et Voici ! Tu veux perdre tout ça? Et après ? Tu porteras les bagages de Martine Aubry ou la serviette de bain de DSK? Tu conduiras le bus de campagne d’Hervé Morin ?
– Quelle horreur !
– Alors, ta démission, tu l’oublies et tu repars au Quai avec le sourire aux lèvres et cet air conquérant que t’envient tous tes concurrents.
– Jolie formule, Christine ! Je crois que tu as raison. Mais au fait, tu pourrais démissionner, toi, claquer la porte de France 24. Mon honneur serait sauf !
– Tu n’y penses pas ! Abandonner mon emploi sous le prétexte que tu as des états d’âme ? Même pas en rêve, Bernard ! Et puis avec un seul salaire, comment fera-t-on pour payer l’abonnement à Paris-Match et à Voici.
– Tu es implacable, Christine, et imparable ! Ah, si tu n’étais pas là ! Je me sens un peu fiévreux, en ce moment.
– Tu veux un grog ?
– Oh oui, avec beaucoup de rhum!

Stigmatisez-moi !

82
Saint François d'Assise fut le premier stigmatisé de l'histoire chrétienne.

« STIGMATISÉ ». C’est le mot de cette année 2010. On l’entend sur tous les tons et à propos de tout et, surtout, de n’importe quoi. Il suffit qu’Alain Finkielkraut regrette que des joueurs de l’équipe de France de football se comportent en cailleras pour qu’il soit accusé de stigmatiser la banlieue, les cités, les Noirs et les Arabes. Peu importe que le philosophe ne parle ici que de la très mauvaise éducation de ceux qui insultent leurs entraîneurs, traquent les « taupes » au lieu de s’entraîner[1. Cela dit, dans mon Jura natal, les prés sur lesquels nous étions amenés à évoluer n’étaient pas toujours dépourvus de taupinières.], les obsédés de la stigmatisation n’écoutent pas celui qu’ils accusent. Ils n’entendent que leurs fantasmes. D’ailleurs, s’ils avaient réellement écouté Finkielkraut et compris son message, ils l’auraient aussitôt accusé de stigmatiser le faible niveau d’étude des sportifs en question.

Mais revenons à l’origine. Les stigmates, bien évidemment, sont ceux du Christ et correspondent aux cinq plaies consécutives à sa crucifixion. Du grec stigma, piqûre, piqûre au fer rouge, tatouage, ces plaies s’avèrent rebelles à tout traitement. Imbert-Gourbeyre établit en 1858 une liste de 321 stigmatisés, dont 80 furent béatifiés. Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Saint François d’Assise, mais on peut également citer Sainte Catherine de Sienne, Padre Pio et, plus près de nous, Marthe Robin[2. 1902-1981 : habitant la Drôme, elle fut paralysée à 25 ans, saignait des pieds et des mains chaque vendredi. Des gouttes de sang, rappelant la couronne d’épines, perlaient sur son front, Elle ne s’alimentait plus que de l’eucharistie, qu’elle recevait fréquemment dans son lit].

Quand Villepin révélait les stigmates de BHL

Moins sérieusement, on pourrait citer cette légende parisienne des années 1990 mettant en scène Dominique de Villepin, à l’époque secrétaire général de l’Elysée, et Bernard-Henri Lévy. Ce dernier, meurtri par l’échec − même pas retentissant − du film qu’il venait d’offrir à ses contemporains, était invité par le premier au Château. Souhaitant remettre du baume au cœur du toujours nouveau philosophe, il se lança, selon ladite légende, dans une envolée lyrique dont lui seul a le secret, Au bout de la piste d’envol, Villepin aurait confié à son commensal : « Vous me faites penser à un Christ. » Quelques jours, ou plutôt quelques nuits plus tard, BHL se serait réveillé en sueur, des stigmates au creux des mains. De Besançon, je ne pourrais jurer que cette légende ait − ou pas − quelque véracité. Il n’en reste pas moins que cette anecdote constitue un pur bonheur puisqu’elle met en scène deux personnages qui en appellent souvent au combat contre les stigmatisations. BHL, compagnon de route de SOS Racisme, a toujours figuré dans le peloton de tête et entend bien y rester. Villepin, gaulliste comme les aime Edwy Plenel, a fait de la banlieue stigmatisée son nouveau cœur de cible électorale.
Ceux qui refusent de toutes leurs forces l’héritage chrétien de notre pays − parmi lesquels figurent beaucoup de contempteurs des stigmatisations de tout poil − en seront pour leurs frais. Ces références au Christ et à son martyre continuent d’occuper l’espace public avec une belle constance. « Le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles », a écrit Chesterton. On ne peut que constater l’actualité brûlante de cette formule.

Et la stigmatisation par omission, qui y pense ?

À écouter un garçon aussi brillant qu’Eric Naulleau, sur RTL, sur le coup de 19h30, on découvre que cette obsession de la stigmatisation ne concerne plus exclusivement les professionnels de SOS, du MRAP ou des Indivisibles. Et on a envie de s’exclamer : « Ah non ! Pas lui, pas ça ! » Même l’Eglise de France, qui devrait se montrer plus prudente en matière de stigmates, emploie le même vocabulaire à propos des Roms. On parle du voile intégral : on stigmatise tous les musulmans. On évoque la délinquance : on stigmatise la banlieue, comme si, d’ailleurs, nos campagnes n’étaient pas aujourd’hui concernées. On se risque à ne pas accueillir avec enthousiasme l’adoption d’enfants par des couples gays ou lesbiens : on stigmatise les homosexuels. Et si on se tait ? Cela doit signifier qu’on n’en pense pas moins… C’est la prochaine étape : la stigmatisation par omission.
Mais au fait, c’est qui « on » ? Tous ceux qui ne pensent pas comme soi, pardi ! Et qu’on est légitimé à stigmatiser à son tour. Ainsi, le MRAP et son fameux rapport sur Internet et Racisme, qui mettait Causeur à l’index il y a quelques mois. Ce mouvement, qui prétend lutter contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, faisait en quelque sorte de la stigmatisation comme Monsieur Jourdain de la prose : sans le savoir.

En vrai, Mouloud Aounit et ses copains ne peuvent guère faire autrement. Dès qu’on se risque à un jugement sur une personne ou sur une institution, forcément la catégorie ou le groupement dont ils font partie peuvent se sentir visés, que cela soit légitime ou, comme c’est généralement le cas, parfaitement infondé. Afin de ne pas nous sentir stigmatisés toutes les cinq minutes, respirons un bon coup, Et évitons d’écrire des lettres aux journaux dès qu’ils stigmatisent les supporteurs de Sochaux en annonçant une énième défaite de leurs favoris[3. Vous riez ? Etes-vous sûr qu’on en soit si éloigné ?]. Ou alors, prenons la vie du bon côté : constatons qu’un groupe stigmatisé existe, lui. Et pensons à tous ces pauvres bougres qui ne sont jamais victimes de la moindre stigmatisation. Ignorés, délaissés…
Quand j’y pense, je n’ai guère été stigmatisé ces derniers temps. Cela doit bien venir de moi, au moins en partie. Je vais faire un effort mais je vous en prie : stigmatisez-moi !

Muray revient et nous sommes très contents

26

Ça va pulser grave, comme l’écrivait, il y a sept ans, Michel Houellebecq dans un texte d’anthologie consacré à Philippe Muray et publié par Le Figaro. Sauf que cette fois, c’est dans Causeur le mensuel que ça se passe. Comme nous vous l’annoncions ici même vendredi dernier, nous publierons dans ce numéro 27 un long entretien inédit de Philippe Muray, en date de 2003, et d’une actualité qui risque de rester brûlante pour les quelques dizaines d’années à venir. Autour de cet entretien, un long dossier sera consacré à Philippe Muray. On y trouvera entre autres :

– Le making of de ce texte miraculé par l’intervieweur, Pierre de Beauvillé.
– La réaction d’Alain Finkielkraut – qui risque de faire grincer quelques dents chez ceux qui ne veulent voir qu’une seule tête, y compris dans le camp du Réel.
– Une interview du producteur Bertrand Burgalat qui n’a hélas pas pu faire chanter Muray.
– Un avis d’expert de Basile de Koch sur l’«élégance du foutage de gueule», qui caractérise selon lui la touche Muray.

À part ça il y aura comme d’hab’ de l’actu et de la culture, et aussi une réponse de Paulina Dalmayer à l’entretien avec Renaud Camus publié dans le numéro d’été et encore plein d’autres bonnes choses. Mais attention, si ce n’est déjà fait, il faudra impérativement vous abonner ou vous réabonner avant mercredi minuit. Sinon, on ne pourra plus rien pour vous…

Tolérance zéro à Ground Zero

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Que l’on craigne, comme Renaud Camus, une « contre-colonisation », ou que l’on célèbre la différence et l’enrichissement culturel, on est amené à constater que l’islam se répand dans les sociétés occidentales où les mentalités sont sommées de s’adapter et les paysages priés de changer.

En Europe, des mosquées aux minarets toujours plus hauts apparaissent dans les villes et pendant que les élus pleins de bonnes intentions pavent la voie, au-delà d’une société multiraciale que les Français ont acceptée, à une société multiculturelle pour laquelle que personne n’a voté, les citoyens s’inquiètent.

Pendant que des lieux de culte pour les musulmans obtiennent des permis de construire et voient le jour, des voix nous annoncent que « les minarets sont les baïonnettes de l’islam ». Il en faudrait plus pour devenir islamophobe. La conclusion qu’on doit en tirer est qu’il faut tendre la main aux musulmans modérés pour combattre les fanatiques, accueillir et favoriser un islam occidental pour contenir un islam conquérant car en islam comme chez les flics, il y deux figures: un gentil et un méchant. Pour être bref, un qui égorge et un qui appelle à la paix.

Nous voilà rassurés. Sauf que le coup des minarets-baïonnettes ne vient pas d’un obscur islamiste de banlieue mais de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc et leader du Parti de la Justice et du Progrès, voix « modérée » de millions de musulmans. Le même déclarait un jour : « il n’y a pas d’islam modéré ou fanatique mais un seul islam ». C’est un peu inquiétant mais on aime bien savoir à quelle sauce on va être mangé.

Les différences entre l’islam modéré et l’islam radical tiennent-elles à leurs objectifs ou à leurs manières ?

À Manhattan, en face de Ground Zero où reposent trois mille Américains mais pas la colère de tout un peuple, un entrepreneur qui se réclame du soufisme (a priori les gentils) mais proche des frères musulmans (là c’est plus contrasté) tente de réunir des fonds pour ériger un centre culturel musulman de treize étages comprenant une mosquée, un restaurant …

Il est dans la logique d’une religion de paix et de tolérance de vouloir ouvrir dans nos villes des portes sur la culture et la connaissance de l’islam et d’œuvrer à faire tomber les préjugés en prouvant ses bonnes intentions. Ce centre islamique pourrait être bienvenu même dans cette cité il y a peu attaquée. Mais à cet endroit, il ne l’est pas. Les New Yorkais manifestent et l’Amérique désapprouve. On a beau leur dire que cette fois ci, l’islam est gentil, ils demandent à voir mais ailleurs : 70 % de réfractaires à cette construction qui n’ont pas craint d’être traités de racistes islamophobes par le New York Times, ça rappelle les votations « d’extrême droite fasciste » de nos voisins qui se moquent des « unes » de Marianne. La voix de l’Amérique gronde mais le politique n’entend pas. L’initiateur de ce projet, Feisal Abdul Rauf, « musulman modéré se réclamant du soufisme », semble pour sa part tenir à ce pâté de maison. Ce proche des Frères musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique.

Comment comprendre le choix de cet emplacement ? Comment recevoir les déclarations d’Erdogan ou de Feisal Abdul Rauf ?

En entendant ces voix « modérées » de l’islam, on se demande parfois de quelle modération on parle dans ces dialogues interculturels. Une rupture avec un islam conquérant ou simplement une façon d’y aller mollo ? Ailleurs, l’islam radical tenterait d’élargir l’oumma par la violence des armes quand dans nos sociétés, l’islam modéré augmenterait le nombre de croyants à l’abri des tolérances, des lois et des droits ? Leurs différences tiendraient moins à leur objectif qu’à leurs manières ? La phrase d’Erdogan prendrait alors un sens inquiétant : Un islam, une conquête, deux stratégies. Un pied dans chaque monde, dans une main un sabre, dans l’autre le bouclier de l’antiracisme.

On peut aussi voir l’islam modéré comme un rempart possible contre l’islamisme. Encore faudrait-il que les lignes de fracture soient plus claires. Il appartient aux musulmans de les dessiner. Les Mohamed Sifaoui ou les Abdelwahab Meddeb ne courent pas les rues, ils sont parfois entendus et parfois dénoncés comme traitres à l’islam mais à quel islam ?

Un imam de Marseille raconte qu’il « a vidé la moitié de sa mosquée en dénonçant dans un prêche les crimes de Ben Laden ». Les manifestations de l’islam radical comme la burqa ou la polygamie rencontrent peu de résistance parmi les Français musulmans tandis que l’imam de Drancy, appelé « imam des juifs » est dénoncé pour son œcuménisme, inquiété et menacé jusque sur son lieu de culte. Maintenant que le ramadan est « pratiqué et accepté par les Français », comme l’a proclamé Libé, les agressions se multiplient contre les musulmans qui ne le respectent pas.

Que dit de tout ça le « peuple musulman » ? De quoi est fait l’islam de France et d’Occident ? « Modérés », « radicaux », « islamistes », combien de divisions ? Et quand passe-t-on des uns aux autres ? Où est la frontière qui voit le djihad se métamorphoser, de travail sur soi en lutte contre les autres, sans prendre la peine de changer de nom ?
Toutes ces questions méritent des réponses. On peut en les attendant rêver à un monde idéal où l’islam cesserait tout prosélytisme. En attendant, nous devons vivre dans celui-là.

Offrez à votre épouse une thalasso maison pour trois fois rien

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Thalasso

Thalasso

Le bain de boue
Remplir la baignoire d’eau tiède. Y verser trois sachets familiaux de purée en flocons et une poignée de cacao pour la couleur. Bien remuer. Laisser macérer votre épouse à volonté. Rincer au jet.

L’enveloppement d’algues bio-actives
Faire décongeler deux ou trois kilos d’épinards surgelés. Les appliquer en massant doucement votre femme allongée sur la table de la salle à manger. Poser deux cotons en boule sur les yeux. Laisser sécher en écoutant du Jean-Michel Jarre. Nettoyer à la Nivéa.

[access capability= »lire_inedits »]Le jet revigorant
Placer votre femme debout nue contre un mur carrelé. Libérer le bout du tuyau de la douchette, ouvrir le robinet à fond et arroser abondamment devant derrière. Ainsi revigorée, Madame pourra ensuite passer la serpillière en guise d’exercice d’assouplissement.

La baignoire à bulles antistress
Faire prendre à votre épouse un bon rhum-Tranxène et un bain. Disposer au fond de la baignoire une pompe à aquarium. Et voilà ! Il ne vous reste plus qu’à regarder votre chère et tendre se détendre.

(Attention : l’ajout dans la baignoire d’un sèche-cheveux branché peut s’avérer dangereux, selon mon avocat commis d’office.)[/access]

Le Japon, l’autre pays de la peine de mort

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107 détenus attendent dans les couloirs de la mort des prisons nippones, ce qui fait du Japon, avec les Etats Unis, l’un des deux dernier pays développés à garder la peine capitale dans leurs arsenaux juridiques.
Malgré la popularité de la peine de mort dans le pays, le Parti Démocrate du Japon (PDJ), au pouvoir depuis un an, avait l’intention de lancer «une discussion d’ampleur» sur le sujet, ce qui en langage politique veut dire avancer vers son abolition. Pour conduire à bien la manœuvre, le portefeuille de la Justice a été confié à Keiko Chiba, opposante déclarée à la peine de mort.
Néanmoins, faute de reforme, le ministre s’est vu obligé de donner son accord à l’exécution des deux assassins. Mais pour manifester son opposition de principe avec cette pratique que son poste l’oblige à faire respecter, Madame Chiba a décidé d’assister au deux exécutions capitales par pendaison qui ont eu lieu à la prison de Tokyo le 18 aout dernier. En plus, pour s’assurer que le débat lancé par son geste «prenne», elle a autorisé les médias à visiter les couloirs de la mort. Vaste programme que ce « débat national », si on considère qu’une écrasante majorité de Japonais voit plutôt d’un bon œil cette sanction maximale: d’après un sondage effectué l’an dernier 86% des personnes interrogées la jugent nécessaire.

Pourtant, Madame le Ministre ne devrait pas désespérer; rappelons qu’en France, au lendemain de l’abolition de 1981, 63% des sondés étaient favorables à son maintien…

Futurs parents : faites les 104 coups!

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Vous voulez un enfant : faites les 104 coups ! Il y a quelques jours, on apprenait en effet dans Le Parisien qu’il faut en moyenne faire l’amour 104 fois pour que l’improbable rencontre entre un ovule et un spermatozoïde ait lieu. Soit quatre fois par semaine pendant six mois – donc, petits malins, inutile d’essayer d’atteindre ce score en trois jours, ça n’augmentera pas vos chances.

Cette importante révélation nous est offerte par une marque américaine de tests de grossesse qui a suivi 3000 femmes désireuses de devenir mères et ayant accepté de consigner avec précision les dates auxquelles elles ont pratiqué le stupre et la fornication comme disait Brassens.

Ne vous méprenez pas, tout ça est très sérieux. On ne rigole pas avec le « désir d’enfant », sauf si on veut se faire fouetter par Ségolène Royal (ne rêvez pas les amis, je n’ai pas dit par Sarah Palin). Et il faut être vraiment être mauvaise femme et de petite vertu comme qui vous savez pour ne pas trouver que le « droit à l’enfant » devrait être inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’Homme. Pour autant, je ne suis pas un monstre insensible : j’admets qu’il est fort bon que la science aide à procréer tous ceux qui se sentent de taille à être parents et que la nature a privés de cette faculté. On me permettra cependant de remarquer que la technologie ne fait pas toujours bon ménage avec la poésie. Ainsi trouve-t-on dans le commerce des tests d’ovulation qui permettent aux femmes de savoir à quel moment elles sont fécondes et de siffler en temps voulu le reproducteur sélectionné. Chéri, c’est l’heure ! Ça fait envie, non ?

Ventre à moitié plein ou à moitié vide

Quoi qu’il en soit, cette étude révèle un changement de perspective considérable. Hier on jouait avec le risque, aujourd’hui on évalue ses chances. Des générations de femmes ont pensé qu’elles « tombaient enceintes » – la sémantique dit tout – trop vite et trop souvent. La mienne trouve que pour atteindre le nirvana de la grossesse – et de la maternité qui s’ensuit généralement – les femmes doivent trop payer de leur corps. En somme, c’est une histoire de ventre à moitié plein ou à moitié vide. De fait, pour nos grands-mères et aïeules, la grossesse était parfois une joie, enfin je suppose, et souvent une catastrophe, voire, pour celles qui avaient fauté hors-mariage, une malédiction. Pour une partie de mes contemporaines, elle semble être devenue le sens même de la vie, la seule expérience dont on ne pourrait pas se passer. C’est à se demander si le fameux « désir d’enfant » ne serait synonyme de renoncement au désir tout court.

Mais et le sexe dans tout ça ? Des siècles durant, les Eglises ont mis le désir hors-la-loi. La jouissance était la passagère clandestine ou, pire, l’effet pervers de la volonté d’engendrer. La déconnection du plaisir et de la procréation a permis aux hommes et aux femmes de se soumettre librement aux tourments du sexe et de l’amour et même à l’aliénation qui va avec. Remplacer la religion de Dieu par celle de l’enfant, cela ressemble furieusement à un retour à la case départ.

Ne croyez pas que je suis favorable à la décroissance démographique – ni d’ailleurs, à la décroissance tout court. La reproduction a toujours été un besoin de l’espèce et c’est heureux. Pour autant, je n’aimerais pas qu’elle devienne la fin ultime d’une humanité qui n’aurait plus d’autre rêve que celui de sa propre conservation.

Antisémantisme primaire

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Juif errant

Tout s’est passé très vite, si vite que je n’ai pas vu le coup venir. C’était lors de la « tempête de cerveaux » d’où sortit, telle Vénus de sa coquille Saint-Jacques, le thème de ce dossier : « Sous les pavés, la France ! » Une superbe accroche assurément, avec son côté provoc’ droitière bien dans la manière de Causeur comme j’aime. Et chacun, dans l’enthousiasme de cette trouvaille, d’égrener à son tour les multiples « questions d’actualité » – comme on dit dans nos Chambres d’enregistrement – à aborder dans le cadre de ce dossier « beau, grand et généreux » comme la France elle-même : laïcité, communautarisme, islam, burqa, minarets, Zemmour, etc., sans oublier bien sûr le vrai-faux débat sur l’identité nationale.

Et moi de ramener ma fraise en ajoutant : « Et les juifs ? » Comment parler de la France aujourd’hui sans évoquer la question des relations entre Israël et les juifs de France ? Parce que quand même, sans me vanter, notre pays[1. La France, donc.] a bel et bien importé chez lui le conflit israélo-palestinien, ou judéo-arabe, ou isaaco-ismaélien pour les plus théologiens d’entre nous. Au point même d’en faire un élément « clivant », comme on dit, de notre sempiternel débat droite-gauche.

Au-delà des jeunes-des-cités, la droite n’accuse-t-elle pas une certaine gauche d’« antisémitisme déguisé en antisionisme » ? Au-delà du Front national, la gauche ne soupçonne-t-elle pas toute la droite d’une « islamophobie » même pas déguisée, sous laquelle pointerait même le museau du racisme ? Et puis surtout, quand on s’appelle Causeur, n’est-ce pas pour causer librement de tout – y compris des sujets qui pourraient fâcher[2. Pas question de les dénoncer, ce n’est pas mon genre, mais il y a des juifs à Causeur – et haut placés !] ?

[access capability= »lire_inedits »]J’ai compris un peu tard mon erreur : déjà, la reine Élisabeth m’avait chargé d’écrire, sur cette « question complexe », comme elle a ajouté sans ironie, le papier que je me serais volontiers contenté de lire ! La prochaine fois, promis, je réfléchirai avant de me taire. Mais là, c’était un peu tard : il a bien fallu que je m’y colle…

Pour « importer un conflit », il faut être deux

Bon, reprenons au début, comme on dit dans les gardes à vue. La « proche-orientalisation » du débat politique national ne doit rien au hasard. Elle a au moins une première cause évidente : la présence en France de quelque six millions de personnes d’origine maghrébine[3. Est-ce que je compte là-dedans les clandestins ? Certes non ! Par définition, même Hortefeux serait bien en peine de le faire…] aux statuts infiniment variés, du citoyen au clandestin (drôlement rebaptisé « sans-papiers », comme s’il les avait égarés…)

La responsabilité de cet état de fait n’incombe évidemment pas aux intéressés, mais à nos gouvernants, infoutus depuis quarante ans de mener une politique cohérente en matière d’immigration. Les frontières d’un pays qui se respecte ne sont pas les battants de porte d’un saloon, bon sang ! Quant au droit du sol, il implique l’assimilation des impétrants. Pour avoir perdu de vue ces évidences, la France se retrouve avec sur les bras, si l’on ose dire, des millions de gens qu’elle « intègre » à l’aveuglette, au risque de se désintégrer.

Mais trêve de banalités ! Pour « importer un conflit », il faut être deux, et je tiens que ce sont les juifs de France qui ont commencé – comme on dit dans les cours de récré. Je le tiens même de la première manif à laquelle il m’ait été donné d’assister. C’était en 1967, au moment de la guerre des Six-Jours. Cette année-là − à peine sevré ! − je sortais un soir du Drugstore où j’avais tété ma glace préférée[4. Un « Chocolate rock », pour les historiens : le genre de goûter qui rendait impossible tout dîner.]. Sur l’avenue des Champs-Élysées, il y avait une petite foule : des gens défilaient dans la bonne humeur en brandissant des drapeaux et en scandant des slogans. La fête, quoi !

Renseignements pris auprès des participants, il s’agissait d’une « manif de soutien à Israël » – qui, en l’occurrence, n’en avait guère besoin, mais ça je ne l’ai su qu’après. Sur le moment, comment vous dire ? J’étais jeune, il faisait beau, l’ambiance était cool et mes nouveaux amis m’ont tout expliqué : en gros, Israël[5. Que je situais alors vaguement sur une autre planète.] était un « bastion de l’Occident » menacé par des hordes barbares. Comment ne pas sympathiser ?

En plus, au premier rang figuraient non seulement Enrico Macias – que je trouvais déjà ringard comme Tino Rossi –, mais surtout Johnny, « l’idole des jeunes » dont je faisais partie. Pour tout dire, je lui devais même ma première prise de conscience politique… L’année d’avant, je m’étais découvert « droitier » en prenant parti, tout seul dans ma chambre, contre les Élucubrations d’Antoine – qui voulait l’enfermer « en cage à Medrano » – et surtout pour sa réponse proto-houellebecquienne : Cheveux longs et idées courtes[6. Depuis, le combat entre eux s’est déplacé sur le terrain de la lunetterie.].

Malgré mon enthousiasme, quelque chose m’a vite chiffonné : outre un « Israël vaincra ! » somme toute logique, le principal slogan, c’était : « Les Français avec nous ! » Gulp ! Je me souviens même de m’être dit in petto : « Ah bon, Johnny il est juif ? Et les juifs ne sont pas français ? »

Sans le savoir, j’assistais là au premier mouvement de raidissement, voire de repli identitaire de certains juifs de France (et de sionistes agrégés, si j’ose dire, comme Johnny).

Pourtant, à l’époque, il y avait en France environ vingt fois moins de Maghrébins, et pas du tout de communautarisme arabe, ni a fortiori musulman. Tout a changé au tournant des années 1970, avec l’attentat terroriste de Munich et l’arrivée au pouvoir de Giscard[7. Qui était fait pour diriger la France comme moi pour être major de l’ENA.].

Entretemps, la « guerre d’agression » menée par Israël avait été dûment condamnée, au nom de la morale, par l’Union soviétique, les dictateurs du tiers-monde, l’ONU, la gauche et même le Bon Dieu – version vaticane, cru Paul VI. Une condamnation restée purement platonique, certes, grâce à l’indéfectible allié américain ; n’empêche ! Il devenait compréhensible, voire légitime, que les juifs de France se sentent chaque jour un peu plus solidaires de leurs frères israéliens – montrés du doigt, vilipendés, voire désignés à la vindicte mondiale en tant que « fascistes »[8. Comme déjà Nixon en 68, ou de Gaulle dès 58 : « Le fascisme ne passera pas ! », criait la gauche analphabète face au danger de la Constitution Debré.].

Le raidissement communautairese généralise

Le problème, du point de vue français, c’est que, depuis quarante ans, ce raidissement a tendance à se généraliser. Il est vrai aussi que, dans l’intervalle, la communauté arabo-musulmane est devenue le terreau d’un « nouvel antisémitisme » à base de solidarité politico-religioso-radicale et de frustration sociale.

C’est même là toute la difficulté : une sorte de montée aux extrêmes que rien ni personne ne semble en état de maîtriser. Il n’est pas jusqu’à notre cher Finkielkraut qui n’en vienne à s’alarmer… d’un simple dialogue Debray-Barnavi[9. Lettre à un ami israélien, de Régis Debray.] ! Ces deux-là, s’inquiète-t-il, n’auraient pas pris en compte l’essentiel, à savoir « l’extrême vulnérabilité d’Israël ». Comme si cet État, pour assurer sa survie, ne s’en tenait pas strictement au mot d’ordre maoïste : « Compter sur ses propres forces ! »

Quant au fameux « processus de paix », c’est comme le monstre du Loch Ness : avec le temps, aucun riverain n’y croit plus – hormis une extrême gauche improbable[10. Pardon pour le pléonasme.] et quelques intellos bruyants. La paix, comme chacun sait, on la signe à Rethondes, une fois qu’on a gagné !

Je crains qu’aujourd’hui en France « nos » juifs n’aient tendance, notamment face à « nos » Arabes, à reproduire les schémas israéliens : une mentalité obsidionale débouchant sur une fuite en avant stratégique. C’est d’autant plus dommageable qu’ici, si ça se trouve, on n’est même pas encore en guerre !

Sérieusement, puisqu’on parle France, comment ne pas pointer le danger pour sa cohésion nationale ? Comme si elle n’était pas déjà assez mal prise, entre une mondialisation qui la rapetisse, un Occident perdu, une Europe introuvable et une Asie déjà assise à table…

Dans ces circonstances délicates, les patriotes conscients et organisés, qu’ils soient juifs, cathos ou dadaïstes, n’ont pas le droit de se prêter à la tribalisation du débat public. Bien sûr, la gauche n’aspire qu’à ça : incarner une fois de plus – comme elle en a pris l’habitude depuis qu’elle écrit l’Histoire – la générosité tous azimuts face à une droite recroquevillée sur ses phobies.

Ce sont les institutions qui font les hommes, et non l’inverse

Mais la politique, c’est autre chose : Principiis obsta !, comme disent mes derniers amis latinistes. À l’intention des autres, disons simplement qu’il faut s’en prendre aux causes et non aux effets. Comme je l’ai déjà habilement suggéré, la présence sur le sol national de millions d’étrangers, dont beaucoup ont la ferme intention de le rester, n’est que la conséquence d’une gestion directement inspirée d’Ubu roi.

Alors, on fait quoi maintenant ? Chassons-les, ils reviendront au galop ! Humilions-les, ils deviendront cette base « de masse » dont rêvent néo-marxistes et islamistes… Attention, je ne prétends pas non plus avoir en magasin des solutions toutes faites : je ne suis même pas candidat pour 2017 comme Copé ! J’aspire seulement, en tant que citoyen, à des lois plus justes qui, disons, traiteraient les politiciens comme les immigrés. Provocation ? Sûrement pas, vous me connaissez ! Ou alors juste provocation à la réflexion.

Dans ces deux groupes, par ailleurs pléthoriques, tout se passe comme si certains n’étaient là que par intérêt… Un rééquilibrage entre droits et devoirs n’aiderait-il pas, ici et là, à séparer le bon grain de l’ivraie ?

L’idée est simple : encourager dans leur voie les seuls politiciens qui ont vraiment la vocation de servir la France, et les seuls immigrés qui ont pour vocation d’en faire partie, c’est-à-dire d’en faire leur patrie.

Ah oui, encore un truc : si par extraordinaire on m’écoutait, même à titre posthume, encore faudrait-il s’occuper d’abord des premiers. Les lois ne valent pas mieux que les hommes qui les font ; or ce sont les institutions qui font les hommes, et non l’inverse ; donc il convient d’adapter les institutions aux hommes, et pas le contraire.

« Gouverner, c’est contraindre », disait le regretté Georges Pompidou. Après quarante ans d’incurie, il nous faudra au moins des moines-soldats pour contraindre ce pays à retrouver les moyens de sa survie, tant la décadence est plus douce. Et comme l’exemple ne peut venir que d’en haut, je propose pour commencer une modeste réforme du statut du chef de l’État, articulée autour d’un mandat présidentiel de dix ans non renouvelable. Ça devrait lui permettre de songer au long terme sans plus se préoccuper des coteries et des partis. Bref, la classe monarchique dans le respect des principes républicains : qui dit mieux[12. Pierre Boutang bien sûr, mais il est mouru.] ?

BHL, « juif d’affirmation »

– « Et les juifs dans tout ça ? », répondront les plus attentifs d’entre vous. Eh bien justement, j’allais y revenir. Assimilés de longtemps et fiers de l’être à juste titre, faisant même « souvent partie de l’élite »[13. Comme dit Élisabeth Lévy dans son livre d’entretiens avec Robert Ménard, Les Français sont-ils antisémites ? (Mordicus, 2009). C’est bon, je suis couvert ?], ils doivent eux aussi montrer l’exemple – aux Français de papier comme aux « Gaulois » assoupis sur leur souche.

À cet égard, comme à l’ordinaire, Bernard-Henri Lévy constitue une assez fiable boussole à l’envers. Je ne parle pas de son dernier pamphlet, intitulé en toute simplicité De la guerre en philosophie ; l’auteur, censé déconstruire le kantisme en vingt pages, y appelait à sa rescousse un philosophe imaginaire – autant dire un collègue. Outre cette perle d’inculture saluée par toute la critique, la collection de printemps 2010 griffée BHL comportait un pavé de mille pages qui, du coup, fut injustement négligé.

C’est pourtant ce qui nous concerne : Pièces d’identité[14. Ne dirait-on pas le titre d’un one-man-show ?] collige l’essentiel des Discours & messages du bonhomme depuis quatre ans. Et au milieu coule un chapitre – fleuve de 250 pages, toujours aussi sobrement titré : Génie du judaïsme (salut Chateaubriand, ça va, et toi ?) BHL s’y pose en « juif d’affirmation », face à des « juifs d’assimilation » qu’il n’a pas de mots assez durs pour fustiger. Des lâches, tout simplement, puisqu’ils auraient « renoncé à leur identité » en acceptant le triste sort réservé aux juifs par la Révolution française : « reconnaître tous les droits à l’individu, aucun à la communauté ». Et de s’en prendre notamment à l’insoutenable légèreté du dénommé Raymond Aron, qui opta pour l’assimilation alors même qu’il avait connu l’antisémitisme nazi.

Bernard-Henri, lui, c’est l’inverse : au nom de drames qu’il n’a pas connus, il appelle au repli sur l’Aventin identitaire sans même en mesurer les conséquences. La preuve : ça ne l’empêche pas de prôner, dans la foulée, « une séparation absolue entre les convictions privées et l’espace public ». Incohérence ? Que non pas ! Simplement, savez-vous, le judaïsme est le contraire d’une conviction privée : « un trésor intellectuel universel ».

Devant une telle argumentation, on reste coi, mais qu’importe ? L’essentiel, Zemmour l’a déjà dit à BHL lors de leur rencontre sur le ring de Ruquier[15. « On n’est pas couché », 3 février 2010.] : comment combattre le communautarisme islamique quand on en revendique un autre ? « Tariq Ramadan n’est pas votre pire ennemi ; c’est votre meilleur disciple ! » En gros, si un communautarisme, quel qu’il soit, l’emporte sur le patriotisme, on est cuits ! Dans le cadre national en revanche, rien n’empêche personne d’afficher ses affinités électives quelles qu’elles soient.

C’est clair ? En tout cas, ça l’était pour ce vieux con de Raymond Aron, qui critiqua durement la politique proche-orientale du Général[16. De Gaulle, Israël et les juifs, Plon, 1968.], mais pas au point d’en faire une obsession ni même un créneau. Un bouquin sur quarante, pas plus – et pas le plus important, selon l’auteur lui-même. C’est que le Raymond se considérait comme un juif français, et non pas simplement comme un juif de France[17. Ni a fortiori comme un « juif polonais né en France », selon le titre des Souvenirs obscurs de feu Pierre Goldman.]. Moi, j’aurais encore préféré Français juif, mais vous me direz, je ne suis pas juif !

Bref, c’est un des avantages de notre bel idiome par rapport au pidgin ou à l’esperanto : la possibilité, non pas d’une île, mais d’un archipel de nuances. Chez nous, Monsieur, les mots ont un sens et leur agencement aussi ! Les mépriser serait faire preuve d’un antisémantisme primaire et dangereux.

Aron par exemple, à mes yeux, avait tous les défauts : libéral, atlantiste et plus intelligent que moi. Mais pas « juif » ! BHL, en revanche, qui a tous les talents, a en particulier celui de m’horripiler ; m’est avis qu’il serait même redoutable, si les « vraies gens » venaient à l’écouter.

Quant aux juifs en général, qu’est ce que vous voulez que je vous dise ? Comme l’expliquait à peu près la Bible, il y en a autant de sortes que d’étoiles dans le ciel ou de grains de sable dans la chaussure… Simplement, la France, en ce moment, a bien assez de grains de sable ; elle aurait plutôt besoin de regarder les étoiles ![/access]