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Coup de jeûne

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Au cas où ça vous aurait échappé, le ramadan a commencé le 11 août. Mais ça m’étonnerait que ça vous ait échappé, vu que les médias ont célébré l’événement avec tambours et trompettes, en profitant au passage pour se battre la coulpe sur la poitrine du gouvernement, histoire de rappeler qu’eux sont ouverts et tolérants − la preuve, ils aiment l’islam. Les méchants (la droite) stigmatisent, les gentils (les journalistes) communient, tout est dans l’ordre. Quelques années après Télérama décrétant que le ramadan était une « fête française », Libé s’enthousiasme « quand la France fait le ramadan ». C’était à la veille de la « nuit du doute », splendide image dont on aimerait qu’elle inspire les croyants. À Libé, en tout cas, on ne doute pas : qu’un nombre croissant de Français observe le jeûne rituel, c’est formidable. Ce qui est rigolo – parce que je suis de bonne humeur – c’est que les mêmes annonceraient avec une tête d’enterrement qu’un nombre croissant de catholiques observe le carême. C’est que la « religion du dominant » a pas mal de trucs à se faire pardonner. À mon avis, l’islam et les autres aussi, mais bon : chez nous, le musulman est victime, point barre.

[access capability= »lire_inedits »]Pourquoi se réjouir du ramadan ?

Ce premier paragraphe ayant probablement comblé tous ceux qui adorent nous dénoncer comme islamophobes, je m’empresse de préciser, pour les autres, que cela ne me gêne en rien que mes concitoyens musulmans pratiquent le jeûne rituel qui est l’un des « cinq piliers » de l’islam. Certes, à partir de 18 heures, ça n’améliore pas l’humeur de mes amis Selim et Daddy, les deux frères d’origine kabyle qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier. Mais dès leur premier clope, ils redeviennent charmants. Et puis, j’espère bien que ma patience sera récompensée par les gâteaux que leur mère – fille d’un officier dans l’armée française – enverra du pays.

D’une façon générale, la pratique religieuse ne me pose donc pas de problème. Chez nous, pas de lapidation mais d’honnêtes citoyens musulmans qui, paraît-il, sont plus nombreux à jeûner que les années précédentes. Je ne vois pas pourquoi il faudrait s’en réjouir. Laissons de côté le fait que, pour une minorité, le retour au religieux est l’habillage d’un revival identitaire qui va de pair avec le rejet de la République et une hostilité affichée à la France. Admettons que les cas de musulmans qui se font casser la gueule pour avoir mangé ou fumé pendant le jeûne sont des cas isolés, d’ailleurs dénoncés par les imams. Il serait cependant souhaitable que le droit de ne pas jeûner soit défendu avec autant d’ardeur que le droit de jeûner.

Reste que, même quand elles sont dépourvues de toute charge politique et de toute ambition dominatrice, si les religions sont supposées « relier les hommes », leur pratique a tendance à les séparer et à enfermer chacun dans sa « communauté ». Certes, on peut aller au restaurant sans boire de vin ou, comme le font nombre de juifs traditionalistes, sans manger de viande. Mais pendant le ramadan, le musulman pratiquant ne va pas, le soir, boire un coca avec ses amis, ni même au cinéma. Il rentre dare-dare pour rompre le jeûne avec sa famille. En somme, pendant un mois, il vit au sein de sa « communauté ». Évidemment, l’observation est tout aussi valable pour les juifs ou les bouddhistes − le cas des catholiques étant par nature différent. Le soir de Kippour, les juifs sont entre juifs. Et pour les plus pratiquants, ceux qui s’efforcent de respecter les 613 commandements, l’entre-soi est souvent devenu un mode de vie, ce qui est bien regrettable.

À vrai dire, qu’on la juge désolante ou rassurante, on ne peut pas faire grand-chose contre cette tendance croissante à l’endogamie. Si des individus préfèrent fréquenter des gens qui pensent, croient et prient comme eux, libres à eux. La pratique de l’islam en général et du ramadan en particulier pose pourtant des questions nouvelles, non seulement parce que le jeûne dure un mois, mais aussi parce qu’il concerne une religion dont les représentants institutionnels ne cessent de rappeler qu’elle est « la deuxième de France ».

Dans les médias, on a compris le message. Ici, on admire le développement du « marché halal », là on observe avec satisfaction les mesures prises par les entreprises pour faciliter la vie de leurs salariés musulmans. On raconte sur le mode louangeur les solutions improvisées par les centres de vacances qui proposent des activités light aux enfants qui jeûnent. On m’objectera que ces arrangements ne dérangent personne, même s’ils sont parfois négociés sous la pression – les entreprises qui redoutent d’être stigmatisées comme islamophobes et craignent les foudres de la Halde, préfèrent éviter tout conflit.

Ce qui me chiffonne, dans ce ramadan fêté à grand bruit, c’est que les préceptes de l’islam semblent être devenus, dans la France laïque, un problème d’intérêt général sur lequel institutions, entreprises, associations doivent se prononcer, apporter des solutions. Ainsi le ministère des Finances réfléchit-il à la mise en conformité de notre droit fiscal avec les préceptes islamiques, histoire d’attirer les investisseurs qui les respectent. Au nom, bien sûr, d’un pragmatisme de bon aloi. Nos emplois valent bien quelques compromis avec la charia.

Des accommodements aux dérangements raisonnables

En quoi cela vous gêne-t-il ? L’argument, qui fonde tous les accommodements, raisonnables ou pas, ne manque pas de force. Cela me dérange que des femmes portent la burqa ou que les adeptes de je ne sais plus quelle secte américaine refusent de vacciner leurs enfants. Mais qui cela dérange-t-il – à part les producteurs et les amateurs de porc – que le halouf soit banni des cantines scolaires ? Il ne s’agit pas de jouer les ayatollahs laïques : que l’on fasse discrètement des gestes dans les établissements où les élèves musulmans constituent une proportion notable de l’effectif ne me dérange pas, ou pas trop. Puisque les temps changent, peut-être faut-il accepter les « dérangements raisonnables ». Leur multiplication finirait par avoir un air d’accommodement déraisonnable.[/access]

Un Kaczynski peut en gâcher un autre

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Il était une fois dans un continent appelé Union européenne un pays nommé Pologne, dont dirigé par deux frères jumeaux – l’un était président, et l’autre chef du premier parti d’opposition[1. Le parti de Kaczynski « Droit et Justice » ayant perdu les législatives de 2007 au profit du parti libéral « Plate-forme civique » de l’actuel Premier ministre, Donald Tusk, la Pologne vivait une période de cohabitation]. Puis le frère-Président prit l’avion pour se rendre dans un pays voisin, afin d’y participer à une très importante cérémonie en hommage à ses compatriotes froidement assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale par les soldats de ce même pays voisin. L’avion s’écrasa.

Ô Dieu des cieux ! Ô Eternel ! Pourquoi as-tu détourné Ton œil bienveillant de l’avion présidentiel ? Aurais-tu voulu punir ton serviteur le plus fidèle et, une fois de plus, mettre à l’épreuve la Nation qui t’était la plus dévouée parmi les Nations ?

La tragique disparition de son frère-Président plongea le frère-Chef du premier parti d’opposition dans un chagrin inconsolable, sinon dans la folie. Persuadé qu’il lui revenait de lui succéder au fauteuil présidentiel, le frère-Chef du premier parti d’opposition se présenta aux élections anticipées. Car l’inconvénient principal, pour ainsi dire, du pays nommé Pologne, consiste dans le fait qu’il est régi selon les principes démocratiques et que, par conséquent, le frère-Chef du premier parti d’opposition n’avait pas d’autre choix que de se conformer à l’encombrant protocole prévu pour accéder au pouvoir. Toutefois, un bruit encore plus cruel encore l’épreuve du suffrage universel courait. Certains disaient que ce n’était que du vent piégé dans les frondaisons des saules pleureurs des bords de la Vistule. D’autres affirmaient que l’éditorialiste d’un puissant quotidien, Gazeta Wyborcza, en était à l’origine. Quoi qu’il en soit, à en croire ce bruit, même parmi les partisans indéfectibles du frère-Chef du premier parti d’opposition, beaucoup ne croyaient guère à sa victoire électorale. Et en effet, le frère-Chef du premier parti d’opposition perdit. Un malheur n’arrive jamais seul, dit la sagesse populaire.

Cruel paradoxe, la catastrophe aérienne qui avait mis fin à la vie du frère-Président, était pour le frère-Chef du premier parti d’opposition, l’assurance de survivre à son propre crash politique. Cependant, le deuil du frère-Chef du premier parti d’opposition se manifesta de manière pour le moins troublante, autant du point de vue des simples citoyens polonais que de celui des analystes politiques. L’inquiétude grandissait dans la Nation et les interrogations se multipliaient. Un charlatan, ou autre expert en traumatologie, fut enfin sommé de poser un diagnostic public sur son état psychologique. « Une personne se trouvant dans la situation de Jaroslaw Kaczynski risque de paraître comme fragilisée mentalement à son entourage, mais elle reste parfaitement saine selon les critères de la psychologie traumatique »- déclara l’expert dans les pages de l’hebdomadaire « Polityka ». Ainsi la Nation polonaise a-t-elle été rassurée sur le fait que les obsessions du frère-Chef du premier parti d’opposition qui cherchait les coupables de la mort accidentelle de son frère-Président et échafaudait des théories comploteuses sur l’accident, s’inscrivaient dans le schéma classique du processus du deuil.

La Nation cessa donc de se poser des questions et, comme il se doit en de pareilles circonstances, elle pleura durant les sept jours de deuil officiel décrété par les plus hautes instances de l’Etat. Elle pleura lors des innombrables cérémonies commémoratives organisées un peu partout dans le pays. Elle pleura moins ou, en tous cas, d’une manière susceptible d’être interprétée comme quelque peu agacée, le jour des funérailles du président défunt et de son épouse, qui eurent lieu à Cracovie, l’ancienne capitale royale de la Pologne. Or ne jamais dire du mal des morts est une chose, mais les inhumer dans la cathédrale de Wawel avec les rois de Pologne en est une autre, quand bien même s’agirait-il d’un couple présidentiel. Certains sujets rebelles commencèrent donc à poser des questions. Qui avait eu cette idée ? L’archevêque ? Un évêque peut-être ? L’épiscopat dans son ensemble ? N’était-ce pas le frère-Chef du premier parti d’opposition ? La communion solennelle de la Nation se gâtait. À l’évidence, le temps était venu de remercier les pleureuses, de ramasser les fleurs fanées et de retourner au travail. Restait à savoir ce qu’on allait faire de la croix.

Foule et contre-foule

Le cinquième jour du deuil national, une croix en bois fût érigée devant le Palais présidentiel à l’initiative des scouts polonais. Une foule plus ou moins importante selon la météo se rassemblait devant pour prier, déposer des gerbes, allumer des bougies, accrocher une pancarte disant « On est à Varsovie, ici, pas à Moscou ! », ou scander « Mafia rouge ! », « Pologne, réveille-toi ! » et « Honte ! ». La foule bloquait la circulation, insultait les policiers. Tout le monde, ceux qui priaient et ceux qui ne priaient pas, ceux qui troublaient l’ordre public et ceux qui essayaient de le rétablir, attendait avec impatience que quelqu’un fasse ou dise quelque chose de concluant. Personne ne fit ou dit quoi que ce soit. Ni le pape, ni l’archevêque, ni le frère-Chef du premier parti d’opposition, ni le Maire, ni le Premier ministre, ni le président nouvellement élu, ni même le fantôme du président-défunt dont l’intervention aurait été pourtant des plus appropriées. Se sentant humiliée et menacée, la foule de devant le Palais prit la décision de s’auto-constituer en « groupe de défenseurs de la Croix ».

Aussitôt, une foule de détracteurs des « défenseurs de la Croix » se mobilisa, quoique de manière plutôt spontanée, pour ne pas dire anarchique. La « contre-foule » érigea sa propre croix en canettes de bière, exhiba ses propres pancartes, « On est en Europe, ici, pas en Iran ! » et scanda ses propres slogans, « A l’église avec la croix ! », « Les croisés, honte pour la Pologne ! », « Jaroslaw Kaczynski, réveille-toi ! ». La « contre-foule » encercla la foule « première ». En réaction la foule première resserra les rangs, tandis que son noyau dur, constitué du « groupe de défenseur de la Croix » signala quelques cas de malaises passagers et un cas d’infarctus.

Le jour de l’arrestation d’un individu armé d’une grenade qui n’avait pas eu le temps de régler ses comptes avec le « groupe de défenseurs de la Croix », le frère-Chef du premier parti d’opposition déclara avec le plus grand sérieux dans l’organe de presse de son parti : « Même les communistes n’avaient pas osé s’en prendre aux croix placées au bord des routes ! ». Sur Radio Maryja, le Méga-Médiatisé-Père-Tadeusz Rydzyk, bénit le « groupe de défenseurs de la Croix » : « Comment se fait-il que la Mairie de Varsovie finance la construction de la deuxième mosquée dans la capitale et que cela ne dérange personne ? Comment se fait-il que la même Mairie sponsorise le musée de l’Holocauste ? C’est polonais tout ça ? Qui cela sert-il ? Il y a toujours eu des traîtres parmi nous. Mais Dieu merci, il y a aussi des gens courageux, prêts à défendre leur foi. Nous leur devons le respect. Tous ceux qui les maltraitent et les insultent, auraient eu un procès à Strasbourg s’ils avaient traité un chien de la même façon. Mais puisqu’il s’agit de catholiques, il n’y a rien ! »

Des voix se levèrent, ici et là, pour dénoncer une abdication indigne des pouvoirs, autant séculier qu’ecclésiastique, devant le problème de la Croix. Car désormais il y avait, dans le pays nommé Pologne, le problème de la Croix. Et puisque la tradition nationale polonaise le voulait ainsi, à la place des pouvoirs ce sont les intellectuels qui prirent la parole. Ils analysèrent la situation dans sa dimension sociale, politique et géopolitique, tout en la plaçant dans le contexte historique d’une part, et en en déduisant son évolution probable à court, à moyen et à long terme, d’autre part.

Le totem tribal de la Pologne

Nonobstant des différences considérables, et quelquefois abyssales dans les pronostics, les conclusions tirées de la glorieuse et doloriste Histoire de la Nation polonaise convergèrent néanmoins. La croix érigée devant le Palais présidentiel à Varsovie remplissait davantage la fonction d’un totem appartenant à une tribu, que celle de symbole religieux. « C’est un conditionnement historique puisque durant des siècles de partages, d’occupation et de sujétion, la Croix s’est substituée à la polonité. Il n’était pas facile à nos occupants et oppresseurs d’attaquer une croix », expliqua à son très cultivé public, le professeur d’une des universités les plus prestigieuses de la capitale, dans un article intitulé, « Le totem tribal en tant qu’outil entre les mains d’une hérésie gnostique ». Un de ses éminents collègues, représentant une discipline associée, précisa que la Croix demeure l’élément principal d’identification et d’appartenance nationales pour une majeure partie des Polonais vivant « dans un monde sans liens sociaux forts, dans un monde où il n’y a rien entre la Nation et la famille ». Les considérations allant dans ce sens proliférèrent, s’engendrant les unes à la suite des autres, en kyrielles, tantôt mettant l’accent sur « la conscience tribale et idolâtre » des Polonais, tantôt sur « le caractère superficiel de la christianisation de la Pologne », tantôt sur le fait que « la Pologne restait catholique, bien que n’étant plus religieuse ».

Quo Vadis, Polonae ?

Les paroles des sages retentirent d’un écho puissant. Des hauts sommets des Tatras jusqu’à la côte de la Baltique, le peuple polonais se réveilla comme un seul homme dans un état d’éréthisme désolant et vain. Qu’allons-nous devenir ? Où allons-nous ? Vers Moscou ? Vers l’Iran ? Vers l’Europe ? Dieu Tout-Puissant est-Il avec, ou contre nous ?

« Avec Jaroslaw Kaczynski nous ne ferons pas un seul pas en avant ! », s’alarma un journaliste fort populaire. « C’est lui qui attise le feu de la guerre religieuse pour la Croix devant le Palais présidentiel ! Personne à part lui-même n’arrive à comprendre ! ». Et voilà qu’en effet, personne ne sait s’il vaut mieux faire un pas en avant sans Jaroslaw Kaczynski, mais encore, dans quelle direction ? Ou bien s’il vaut mieux ne pas se séparer de Jaroslaw Kaczynski quitte à ne pas faire de pas en avant. Ou encore s’il faut avoir peur du zapaterisme ou, au contraire, ne désirer que sa rapide propagation.

À l’heure qu’il est, le « groupe de défenseurs de la Croix » déclare avec fermeté son intention de ne pas bouger d’un pas. Bon, tout au plus pour faire un pèlerinage-éclair au sanctuaire de Czestochowa puis revenir sur le parvis du Palais présidentiel. Libre aux traîtres à la Nation polonaise, d’aller où ils veulent. Et au plus loin, mieux ce sera. De toute manière la guerre des mondes aura lieu devant la Croix. Leur Croix.

Dans le même temps, les détracteurs du « groupe de défenseurs de la Croix » s’agitent. Baptisés depuis peu, « la nouvelle gauche polonaise », ils ne jurent que par le zapaterisme : la stricte séparation entre l’Eglise et l’espace public, l’abrogation de la loi sur l’enseignement du catéchisme dans les écoles publiques, l’introduction de la parité dans la sphère politique, la légalisation de la fécondation in vitro et, pourquoi pas, le mariage homosexuel.

À propos du frère-Chef du premier parti d’opposition, les cigognes survolant Varsovie racontent que jamais auparavant son obstination à faire proclamer Santo Subito son frère- défunt n’avait été aussi féroce. « On ne peut pas oublier de quoi il s’agit dans tout cela. Il s’agit de ne pas laisser édifier un monument à la place où se trouve présentement la Croix. Puisque ce monument serait, par la force des choses, un monument à gloire de mon frère, Lech Kaczynski. Alors que le pouvoir actuel a peur de cette gloire comme le diable a peur de l’eau bénite. En fait, Lech Kaczynski représentait tout le contraire de ce qu’incarne le pouvoir actuel, à savoir une Pologne souveraine, démocratique et juste !»

On dit aussi qu’un débat national aura lieu dans le pays nommé Pologne. Il y a de l’électricité dans l’air. Jusqu’à présent la Nation chuchotait. Elle est sur point de connaître ce que les sociologues appellent une « libération cognitive ». Il paraît qu’une restreinte avant-garde de citoyens aurait déjà franchi ce stade comme ce spécialiste en droit canonique qui écrit : « Un débat est nécessaire pour que nous puissions enfin réaliser où nous vivons. Or nous vivons dans un pays confessionnel, dans lequel l’espace public est confisqué par le catholicisme. Les citoyens non-croyants ou les catholiques modérés s’y sentent mal à l’aise. Ne parlons même pas des croyants d’autres cultes. »
Ce qui rassure c’est que, jusqu’à présent, personne n’ait proposé le rétablissement du supplice de la croix pour les voleurs.

Glenfiddich vs OPEP

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Evidemment, cela ne pouvait venir que d’Ecosse, et l’on se dit que les chercheurs de l’université Napier d’Edimbourg n’ont pas dû s’ennuyer tous les jours, malgré le climat pluvieux des Highlands, pour arriver à leur plus récente découverte. Ils ont en effet mis au point un nouveau carburant biologique à partir de sous-produits provenant de la distillation du whisky. En plus, il paraît que ce carburant fonctionne sans problème sur des moteurs ordinaires.

Voilà une bonne nouvelle : terminé les siphonages de réservoir quand il fallait vite recracher le carburant avalé avant de mettre le tuyau dans le jerrican. On conseillera néanmoins aux amateurs de choisir avec soin leur cible. Il est fort probable, dans cette nouvelle configuration, qu’une Jaguar roule au single malt tandis que la modeste cylindrée tournera au blended de supermarché qui fait mal à la tête.

Encore une fois, quitte à voler, volez les riches.

Muray par Muray, mais Muray pour tous

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Philippe Muray
Philippe Muray

« Il est devenu courant, maintenant, de parler à la place des morts ; et, quand ils sont écrivains, de corriger leurs œuvres de manière posthume afin de les rendre conformes à notre catéchisme. » (Après l’Histoire II, 1999). Je tiens donc à assurer les lecteurs que le texte fourni à Causeur (donc, celui que vous avez sous les yeux) est strictement le même que celui que j’ai reçu de l’écrivain en 2003.

À tous ceux à qui Muray manque, je dois des explications. D’où vient donc ce texte sorti de nulle part ? Au début des années 2000, j’avais créé un « webzine de débats et d’opinions », une sorte de Causeur avant l’heure, avec certes moins de moyens et moins de talents !

En 2003, honte à moi, je ne connais pas du tout Philippe Muray. Je le trouve cependant cité ici et là dans quelques ouvrages et textes, dont un éloge appuyé de Houellebecq. Curieux, je fais rapidement l’acquisition des Exorcismes spirituels III. Je découvre, avec un a priori favorable et la curiosité polie du novice, une prose complexe mais surtout une œuvre dense, dont je sens qu’il me manque certaines clés. De plus, entre Houellebecq, Dantec ou Finkielkraut, ce Muray me paraît, parce que moins connu de moi, plus accessible pour un entretien à paraître dans ma feuille de chou électronique.

[access capability= »lire_inedits »]Sans trop y croire, je contacte les Belles Lettres. Je ne sais plus quelle raison on m’avance pour que cet entretien se fasse non par téléphone, ni de visu, mais par échange de courriel. Je n’y vois pas d’inconvénient. Je crois me souvenir que l’éditeur voulait garder une trace écrite des échanges à fin de publication ultérieure, peut-être dans un Exorcismes IV. Mais personne ne me réclamera le fichier pour une quelconque anthologie ultérieure.
Je pose donc une série de questions simples, celles de quelqu’un qui n’a pratiquement rien lu de l’auteur et réclame paresseusement un « résumé » de ses thèses. Philippe Muray aurait pu légitimement m’envoyer balader : il ne me connaît pas, ma publication est confidentielle et toutes les réponses, pratiquement, figuraient déjà dans Après l’Histoire !

Mais Philippe Muray me répond. Il m’envoie, quelques jours plus tard, les longues réponses qui sont publiées ici. Au lieu de le relancer, de rebondir sur ses réponses, car je trouve déjà le texte trop long pour le Web, je le remercie pour cet envoi et basta.

À la relecture, je ne regrette pas de n’avoir pas « instauré de dialogue ». Il est vrai que les réponses de Muray, limpides, précises, denses, directes, fouillées, n’appellent pas de relance, ou alors dans des échanges sans fin. Sa plume est reconnaissable, saisissante et implacable. Résultat : cet entretien n’entre pas dans la catégorie du débat, mais dans celle du cours magistral. L’explication de texte d’un écrivain exigeant mais accessible qui consent à livrer à un jeune blogueur inculte mais bien disposé sa puissante vision du monde et de l’époque. L’exposé des motifs, répété, peut-être pour la énième fois, par un essayiste infatigable et généreux à un quidam curieux. Muray par Muray, mais Muray pour tous.

Sept ans plus tard, je pensais ce texte perdu au gré des changements d’ordinateur et des crashes de disque dur. C’est avec bonheur et nostalgie que j’en ai, au début de l’été, retrouvé le fichier original. À quel autre média que Causeur pouvais-je offrir ces paroles retrouvées d’un des esprits les plus libres de notre temps ?[/access]

Laurent Fabius, Florentin sans emploi

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Les temps que nous vivons sont cruels. Ils favorisent les seconds rôles replets ou les énervés revanchards. Vous avez aimé Nicolas ? Vous adorerez DSK. Ce dernier, plus éloigné qu’absent, représenté à Paris par les plus roués des apparatchiks socialistes, laisse à des sondages flatteurs le soin de lui fabriquer un personnage. Quand il s’installera à l’Élysée, rien ne changera, à l’exception des silhouettes du président et de la première dame, beaucoup moins fluettes que celles de leurs prédécesseurs.
Les deux meilleurs de la classe politique, ceux qui dominent tous les autres par leur intelligence et leur culture, ces deux-là, quand ils disparaîtront prématurément de la scène, auront sans doute en commun une profonde mélancolie. Alain Juppé cèdera-t-il enfin à la tentation de Venise ? Et Laurent Fabius, abandonnant celle de Florence, donnera-t-il des conférences sur l’art et le mobilier français des XVIIIe et XIX siècles?

Quoi qu’il en soit, ce dernier, en signant un livre[1. Laurent Fabius, Le cabinet des douze, regards sur des tableaux qui font la France, Gallimard] dans lequel il manifeste une brillante admiration pour douze peintres français, accomplit un coup d’éclat. Cet homme compliqué plus encore que complexe, trop longtemps serviteur de son maître, calculateur et malhabile, gouverné par des émotions au moins égales à sa raison, ami fidèle, haï par les siens, détesté par les autres, moqué quelques fois, ridicule aussi, cruel toujours, merveilleusement servi par le sort et la nature, desservi par lui-même, n’aura démontré, qu’une ruse vaine alors qu’il possédait le don de convaincre et de partager. Quand il parle d’art, il parle d’or : son discours est d’un fin connaisseur, d’un admirateur sincère et compétent. Nous y reviendrons.

Pour l’heure, nous trouvons piquant cet autoportrait biaisé, dans l’entretien qu’il a accordé au Point : «[Gustave Caillebotte] avait tout contre lui. Pensez-donc : bourgeois, mécène envers ses amis impressionnistes, sportif, rendant service à chacun. Et, en plus, un talent extraordinaire ! Comment voulez-vous plaire dans ces conditions ?»

Canal Plus, toujours moins d’esprit

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Au risque du ridicule, ou de choquer, il me faut confesser quelque chose d’un peu honteux. Les affiches de publicité de Canal Plus exposées ces jours-ci dans les rues de Paris me choquent profondément. Oui, me choquent. Je suis choqué, comme un vieux con d’antan. Elles me font jurer tout seul à chaque fois que je tombe dessus, et ressembler un instant à un membre de ces légions d’insensés qui ont envahi nos villes ces dernières années, un de ces innombrables fous à oreillette qui nous font sursauter lorsqu’ils s’en prennent sans nous voir, nous qui les croisons paisiblement et cherchons en vain leur regard, aux invisibles démons qui leurs parlent à l’oreille. Ces affiches me font grommeler seul dans la rue. C’est qu’elles me choquent plus encore, oserais-je l’avouer, que les blagues racistes qu’un quelconque beauf m’envoie parfois sur Internet.

Elles ne disent pourtant pas grand-chose ces affiches. « Vous n’en reviendrez pas. Eux non plus », fanfaronne la première qui vante une nouvelle série, intitulée The Pacific, produite par Tom Hanks et Steven Spielberg, consacrée à la guerre du Pacifique. « La morale de cette série c’est qu’il n’y en a aucune, prétend l’autre en exaltant les vertus d’un feuilleton, Mad Men », qui décrit la vie d’une agence de publicité new-yorkaise des années 1960. Rien de plus attendu que cette pirouette. Et pourtant, ces affiches m’énervent.

L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre

Alors, tant pis pour ceux qui n’y verront que le marmonnage rituel d’un catho coincé, mais il me faut préciser ici ce qui me choque. On dirait que la seule façon de raconter des histoires est le sourire en coin et la distance narquoise. L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre et du cynisme. Le massacre de masse et la cruauté sont des arguments de vente. « Ils n’en reviendront pas, ils vont tous se faire hacher menu par les Japs, c’est pas un programme sympa, ça ? On va bien se bidonner devant ces flots de sang ». Cela me fait penser à Sea, Sex and Blood du fils Arcady qui sort ces jours-ci. Ça déchire grave, non, ces morceaux de chair éparpillés dans la chaleur de l’été par des piranhas en 3D ? Ça distrait de l’ennui des plages. Trop délire !

Le pire, c’est que nos communicants ne veulent même pas choquer : ils ne se rendent même plus compte de ce que cette apologie implicite du meurtre a de choquant. Heureusement, grâce à quelques vieux cons dans mon genre, ils auront en prime la satisfaction du rebelle convaincu d’avoir épaté le bourgeois. Si on comprend bien, dans « l’esprit Canal », la mort à grande échelle, c’est fun

Je n’attends strictement rien d’une télévision qui est l’amie de nos jeunes au point de les tutoyer sans vergogne et dont les animateurs s’imposent un ton éternellement décontracté, et exhibent sans pudeur leur faciès sempiternellement hilare. Cette orgie de bonne humeur et de détachement m’épuise et me dégoûte. Je ne connais donc rien ou presque de ces séries « vraiment géniales » qui surclassent paraît-il les meilleurs des feuilletons d’autrefois dans l’art de « fidéliser » les spectateurs. Le sens critique ayant déserté la critique, elles sont à la mode jusque dans des cercles naguère encore exigeants. Elles ont même leur émission sur France Culture, intitulée comme il se doit Mauvais genre ou quelque chose d’approchant, qui nous invite complaisamment (pour rire bien sûr, la culture c’est quand même pas pour peine-à-jouir même sur France Cul) à « suivre notre mauvaise pente » et à « céder à nos bas instincts » après avoir « montré patte bien noire », en jouissant du spectacle des crimes en séries américains et de celui des lolitas nippones. Comme le dit une connaissance, caissière au Monoprix Croix de Chavaux à Montreuil, afficher son mauvais genre, de nos jours, c’est ça qui fait bon genre.

Il y a tout de même quelque chose d’hilarant, c’est que sur son site, la chaîne des comiques revenus de tout de l’amoralisme triomphant sacrifie furieusement à une stricte bigoterie contemporaine à propos précisément de la série dont elle proclame sans pudeur sur les murs de Paris l’absence de morale. Dans ce Mad Men, apprend-on, un certain Don Draper, « personnage emblématique, pétri de cynisme et de contradictions » « se garde de juger un homosexuel » qu’il surprend en pleine action. Emblématique, tu crois pas si bien dire mon pote. Qu’on ne s’inquiète pas, il y en a pour tout le monde. Au cas où on n’aurait pas compris, il est précisé que la série « met brillamment en images (…) le sexisme ordinaire, les préjugés raciaux et homophobes, et d’autres absurdités nées de la morale. » Ouf, la morale est sauve.

Comme le disait presque Baudelaire, la ruse la plus cocasse de la morale contemporaine, c’est de nous faire croire qu’elle n’existe pas.

Une question de vie ou de mort

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L’Iran vient de lancer sa première centrale nucléaire, sans susciter trop de vagues.  En revanche, la lapidation programmée de Sakineh enflamme le monde civilisé. À juste titre d’ailleurs. C’est que tout le monde convient qu’il il s’agit d’un procédé parmi les plus barbares connu dès la Grèce antique, cité dans l’Ancien Testament et le Talmud, ainsi que dans le Nouveau (« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui lance la première pierre »).

Certains courants radicaux au sein de l’islam le prônent encore, en accord avec les hadiths, la tradition islamique (et non le Coran où il n’apparaît pas). Plutôt que de se livrer à une attaque théologique, mieux vaut relater les faits, sèchement, comme l’on dit dans le métier.

Sakineh Mohammadi Ashtiani est une mère de famille de 43 ans. Elle fait partie de la longue cohorte d’Iraniens condamnés à mort par le régime et qui croupissent en prison, dans l’attente de leur exécution. Pour la plupart,  ils seront pendus.  Mais pour elle, comme pour une vingtaine de codétenus, ce sera, un jour, la lapidation. À la date fixée, avant le lever du soleil, elle sera conduite hors de la cellule qu’elle partage avec 60 autres femmes, ligotée les mains dans le dos dans un drap, son futur linceul, puis enterrée à hauteur de la poitrine, le visage tourné vers ses bourreaux. Un juge donnera alors l’ordre d’appliquer la sentence et les pierres commenceront à pleuvoir sur la jeune femme, jusqu’à la mort. 

Motif invoqué par l’accusation depuis son incarcération en 2006 : Sakineh est une femme adultère ayant entretenu des « relations illégales » avec deux hommes, soupçonnée de complicité dans le meurtre de son mari, un homme dont, au regard de la loi de son pays, elle n’avait pas le droit de divorcer.  Deux des cinq juges la considèrent innocente.

Le cas de Sakineh n’est pas unique

Sakineh a eu, si l’on peut dire, la « chance » que son sort soit grandement médiatisé. Grâce notamment au courage de ses enfants et de ses avocats qui se cachent aujourd’hui, par peur des représailles du régime de Téhéran. Ce sont eux qui ont dévoilé toute l’histoire par le biais d’une lettre déchirante adressée à la communauté internationale. Ils y décrivent notamment les 99 coups de fouet qu’elle s’est vu infliger dans sa prison, à Tabriz, devant son fils qui refusait de l’abandonner à son calvaire. Cette lettre insiste sur les aveux forcés arrachés à la jeune femme pour lui faire avouer l’adultère et la complicité de meurtre. À ce texte, transmis sous le manteau avant d’être rendu public, ils avaient réussi la prouesse de joindre une photo de Sakineh, mettant ainsi pour la première fois un visage humain, même encadré d’un voile noir, sur le destin de cette femme anonyme depuis sa condamnation en 2006. C’est cette même photo que l’on a vu brandie lors des manifestations de ces jours-ci dans plusieurs pays du monde, notamment en France samedi dernier.

L’autre « chance » de la jeune femme est d’être devenue le symbole de l’archaïsme et de la cruauté d’un régime qui pourrit la vie de la communauté internationale en raison de ses relations présumées avec des mouvements terroristes, des diatribes « antisionistes » de son président, de la répression de son opposition intérieure et de ses ambitions nucléaires.

Les aveux de Sakineh réitérés dans une interview diffusée le 12 août par la télévision iranienne n’a fait que renforcer le mouvement de protestation dans le monde. Le visage entièrement recouvert d’un voile foncé, s’exprimant en azéri, avec des sous-titres en farsi, elle a reconnu avoir participé au meurtre de son mari, chef d’accusation nouveau probablement introduit par les autorités, mal à l’aise face à la protestation planétaire.

Car l’affaire mobilise. Des syndicats français, pourtant très occupés à nous préparer une rentrée agitée, prennent le temps de s’insurger contre le sort réservé à la malheureuse. Des acteurs, Redford, de Niro, Binoche, des intellectuels donnent de la voix. Le président Sarkozy a été jusqu’à brandir la menace de sanctions contre le régime iranien au cas où Sakineh serait exécutée. Du coup, l’embarras du régime grandit. En juillet, Téhéran a été contraint de faire marche arrière en annonçant l’ajournement temporaire de l’exécution de la jeune femme. Le dossier « est toujours en cours d’examen et rien n’a été décidé pour l’instant », vient d’indiquer un responsable iranien devant une commission des droits de l’Homme de l’ONU à Genève.

Le cas de Sakineh n’est pas unique. En Afghanistan, des juges talibans ont ordonné la lapidation d’une femme de 23 ans et de son amant, un homme marié de 28 ans. Ils ont été exécutés le 16 août à coups de pierres. En Somalie, un tribunal a condamné en septembre 2008 à la lapidation une fillette de 13 ans, jeune mariée. Son crime : elle a été victime d’un viol collectif. Et elle a raconté son calvaire à la police. Condamnée pour adultère, elle a été exécutée le 27 octobre de la même année par une foule déchainée, armée de pierres.  

La mobilisation pour Sakineh est vitale, pour elle mais aussi pour d’autres condamnés en Iran et dans d’autres pays où la charia est en vigueur. De cette mobilisation dépend le comportement qu’adoptera l’Iran vis-à-vis du reste du monde. 

En septembre, le président Ahmadinejad doit s’adresser à l’Assemblée générale des Nations unies.

« Mon rire est une pensée »

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Philippe Muray
Philippe Muray

Vos Exorcismes spirituels sont des recueils de textes et entretiens parus dans la presse ou les revues littéraires qui définissent une vision du monde. Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous la résumer ?

Il y a près d’une quinzaine d’années maintenant, sur une société qui s’annonçait toute nouvelle, mais que la plupart décrivaient encore à l’aide de fragments de théories dont ils ne voyaient même pas qu’étant devenus obsolètes ils n’expliquaient plus rien, j’ai résolu d’essayer de porter de nouveaux éclairages. Mon but était − est toujours − de dresser le tableau de l’époque qui commence, de le faire le plus précisément et le plus agressivement que je pourrais ; et, à l’espèce de mort qui commençait à vivre joyeusement et globalement sous mes yeux une vie humaine, d’apporter une réponse, une riposte à la hauteur de ses hallucinantes gesticulations.

Je l’ai fait à partir de quelques thèses simples (identification forcenée du monde au Bien, fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, festivisation généralisée de l’humanité, loi comme bras armé de la morale, acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, maternification délirante élevée sur les ruines de la différence sexuelle, nouvelle police de la pensée, rébellion bidon, dérangeance en livrée de valet de chambre, etc.).

Je l’ai également fait en utilisant divers genres : essai, chronique, critique littéraire, roman, et maintenant aussi nouvelles ou poésie. J’ai essayé que mon constat, de toute façon, et quelle que soit la forme qu’il prenait, ne soit jamais triste. De ce point de vue, il est curieux que mes ennemis aient parfois parlé à mon propos d’« attitude déplorative » : sans doute ne parvenaient-ils pas à rire de ce que je disais, et c’est pourtant ce qu’ils auraient dû faire plutôt que de bavarder à côté ; car s’ils avaient ri, ils auraient aussi compris que mon rire est en même temps une pensée.

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Mais les événements que nous vivons (11-Septembre, guerre en Irak) n’invalident-ils pas l’une de vos principales thèses, celle de la « fin de l’Histoire » ?

L’idée se répand en ce moment, même chez les plus niais des médiatiques, que tout change et qu’un nouveau monde est en train d’apparaître. Cette découverte tardive, colorée d’apocalyptisme justifié, et qui devient à toute allure un cliché, se produit sous le coup du spectacle de l’effroyable guerre de Bush contre l’Irak. Je dis contre l’Irak, mais il est évident que cette honteuse agression n’est encore qu’un début. L’humanité entière doit savoir que le glas américain sonne en ce moment pour elle, et pas seulement pour les Irakiens. Plutôt qu’une guerre, d’ailleurs, l’entreprise de Bush et de sa clique me paraît devoir être définie comme un terrorisme. Terrorisme global et préventif. Terrorisme de précaution. En tant que guerre, celle qui est actuellement livrée aux Irakiens durera sans doute peu de temps. Mais, en tant que terrorisme élargi, le sombre rêve des Caligula de Washington ne fait que commencer et, de proche en proche, il concernera toute la planète puisqu’il s’agit de lui imposer le Bien dont ces Caligula s’estiment les représentants. Nous assistons donc aujourd’hui, sur un très ample théâtre, à ce que je décris depuis L’Empire du Bien, précisément. Mais maintenant le Bien ne se fatigue même plus à essayer d’être aimé ni à proposer de bonnes choses. Il dit qu’il est, tout simplement, et qu’on ne peut plus que s’y soumettre. Il se pare encore du masque de la démocratie, des droits de l’homme et de la société ouverte, mais il se fait si peu d’illusions sur lui-même que, pour déclencher la guerre actuelle, il ne s’est même pas soucié de trouver des justifications autres que délirantes et, comme le pauvre Colin Powell, il a appelé « preuves » de gigantesques mensonges. Comme prévu, le Bien ment. Puis cogne. Et tue. Et continue en provoquant désastre sur désastre tout en racontant, au rythme de ses bombes, qu’il apporte la morale. Pour en revenir à mon Empire, c’est le livre à partir duquel je me suis demandé comment entrer, par la pensée, dans un monde humain en pleine mutation et qui commençait à s’identifier si évidemment au Bien (et qui n’était donc plus obsédé, plus occupé que par l’éradication du Mal). Pour pénétrer dans ce monde nouveau, j’ai choisi de pousser la porte la moins surveillée parce que la plus insignifiante en apparence : celle de la fête. C’est une porte qui débouche sur un univers si communément approuvé qu’il y avait du plaisir à le déclarer mauvais en son entier, et à exposer en long, en large et en détails les raisons de sa malfaisance. Cribler d’éclatants griefs ce qui est aimé par presque tous, et affirmer que là réside ce qu’il y a de pire, tel a été mon dessein. Comme il s’agissait de décrire la mutation de l’humanité, il m’importait de connaître les agents de cette mutation, ainsi que le milieu dans lequel se développait la nouvelle espèce. Il m’est alors apparu que ce milieu s’annonçait comme un vaste parc de loisirs, un Disneyland qui avait vocation à se substituer à toute l’ancienne réalité. Il m’est apparu aussi que ce nouvel Ordre mondial se différenciait des anciennes oppressions en ce qu’il devenait impossible de se révolter contre lui, sauf à apparaître comme un fou, puisqu’il ne communiquait plus que l’injonction de s’amuser, et ne semait plus autour de lui que le Bien. Avec la plus grande férocité au besoin. Telle est, très résumée, ce que vous avez l’amabilité d’appeler ma « vision »

Vous avez donné naissance à d’intéressants concepts : l’« homo festivus» , l’« envie du pénal»… Pourriez-vous nous offrir un digest, à la manière d’un Petit Muray illustré ?

Permettez-moi d’abord une légère rectification : je ne dis jamais « l’homo festivus », mais toujours « Homo festivus », parce qu’il ne s’agit pas à mes yeux d’une généralité, et pas exactement d’un concept, mais de quelque chose qui se dresse à mi-chemin entre le concept et l’individu, une allégorisation de concept si vous voulez, un mannequin théorique, presque un personnage. Homo festivus, donc, c’est l’habitant satisfait de la nouvelle réalité, le mutant heureux qui n’a plus avec l’ancien réel que des rapports de plus en plus épisodiques. Je désigne par « ancien réel » le monde concret fait de différenciations (à commencer par la sexuelle), de contradictions, de conflits et de possibilités de critique systématique portée sur toutes les conditions d’existence. Je dis « ancien réel », mais il n’y a pas de nouveau réel ; il y a, à la place, ce que j’ai appelé un « parc d’abstractions », et c’est le décor dans lequel se déplace avec tant d’allégresse Homo festivus. Son environnement est dominé par ce que je nomme l’« hyperfestif », lequel ne se ramène pas davantage aux fêtes proprement dites que la société du spectacle ne pouvait être réduite à la télévision. La fête permanente de la société hyperfestive est totalement formalisée, c’est-à-dire vidée de tout contenu humain au sens de contenu historique (contenu social, politique, etc.). Ce n’est pas la fête de quelque chose ; c’est une fête incommencée et interminée, sans limites et sans centre, une fête infinie et intransitive. Évoquant le mode de vie de l’élite sous l’Ancien régime en France, Taine le résumait ainsi : « Un état-major en vacances pendant un siècle et davantage. » La société des loisirs a élargi à tout le monde, en Occident, cette vacance dans laquelle fut mise la noblesse il y a deux siècles et qui la conduisit finalement au désastre. À proprement parler, cette classe en vacances a connu sa fin de l’Histoire, avant que l’ensemble des populations occidentales ne commence à vivre la sienne. Mais maintenant nous y sommes. La parade culturelle et vacancière substituée à l’action, le tourisme comme stade suprême et indépassable de l’économie marchande, la fête sur les écrans et dans les rues, la passion de la sécurité comme corollaire du divertissement assuré, telles sont les principales caractéristiques de la fête en tant qu’organisation drastique des nouvelles conditions d’existence, en tant qu’élimination de toutes les scissions, tentative d’effacement de toutes les fractures et de toutes les contradictions, extermination de toutes les différences vitales. Voilà l’œuvre d’Homo festivus.

Je vous accorde que la fête, ce n’est pas marrant. Mais admettez qu’Homo festivus est pétri de bonnes intentions…
Le tableau serait incomplet si, dans celui-ci, j’oubliais son plaisir de nuire, au moins aussi intense que son désir de s’éclater, et qui est la dernière preuve qu’il peut encore donner qu’il existe, et qui est le dernier signe qu’il peut encore envoyer qu’il est nécessaire. J’ai appelé cette passion « envie du pénal », pour signifier la primauté de ce dernier au sein même de la festivisation généralisée. Homo festivus est légalomane. Ce qui signifie qu’il compense la perte de tout érotisme dans son environnement hyperfestif (où la pornographie de masse n’est nullement une consolation, bien au contraire) par un érotisme persécutif de substitution. Ce qui explique que notre joyeux monde contemporain a en même temps les apparences d’une kermesse et d’une chasse aux sorcières. Le puritanisme le plus strict et la désinhibition de commande y coexistent parfaitement. Le Satiricon y fait très bon ménage avec La Lettre écarlate. C’est la même chose. Le sexe lui-même, d’ailleurs, y est devenu un ordre et une terreur. Une prescription impitoyable. Tout est terreur, dans cet univers, et la recherche des vides juridiques y est une occupation. Car, dans la fête, on ne peut pas toujours faire la fête. Il faut aussi partir à la recherche de coupables et de salauds et, quand on ne les débusque pas dans le présent, on les trouve dans le passé, où ils foisonnent comme de bien entendu puisque, ainsi que le dit le dernier homme de Nietzsche, « jadis tout le monde était fou ». J’insiste sur le fait qu’Homo festivus, ce personnage principal du roman moderne, est inséparable de l’hypothèse de la fin de l’Histoire, sans laquelle il n’aurait jamais pu prendre et prospérer. J’ai voulu poser cette hypothèse dès le début de ma méditation, d’abord parce qu’elle a l’avantage de déplaire à tout le monde, et d’être systématiquement réfutée par les imbéciles dès qu’ils entendent un coup de canon quelque part, et aussi parce qu’elle permet de ne pas prendre les vessies pour des lanternes, ni les gesticulations, même guerrières, des festivistes obèses du Texas pour le redémarrage magique de l’Histoire. J’ai placé cette hypothèse devant ma pensée pour rendre celle-ci définitivement incompatible avec le flot noir des illusions de redémarrage de l’Histoire, et toutes les espérances que dorlotent, pour une raison ou pour une autre, ceux qui voudraient que ça continue ou que ça recommence. Homo festivus, l’homme de la complète satisfaction vis-à-vis du réel donné, de son nouveau réel modifié, stérilisé et purifié à l’image de ces centres villes où presque rien ne se retrouve plus du réel (toujours plus ou moins dépressif) d’avant, n’est plus capable de rien nier, hormis la fin de l’Histoire qui est la négation de toutes ses illusions.

Au risque de vous énerver, permettez-moi d’insister. Après tout, si l’Histoire se définit par le conflit, celui qui nous oppose à l’islam radical n’a-t-il pas quand même un vague parfum historique ?

La guerre en Serbie, puis les attentats du 11 septembre 2001 ont été les plus récentes occasions de raconter que l’Histoire était de retour. Et maintenant, devant l’agression bushienne en Irak, les mêmes esprits simplistes crient que c’est aussi le retour de l’Histoire et, qu’enfin, les Américains refont de la politique. C’est exactement le contraire qui se passe. Les États-Unis, depuis la décomposition de l’Empire soviétique, savent si bien qu’ils n’ont plus de nécessité comme Empire (comme Empire du Bien) qu’ils tentent de s’en inventer une désespérément et de l’imposer par l’action (une action pour ainsi dire « pure », et elle aussi post-rationnelle), si cataclysmique soit-elle. L’événement de la guerre contre Saddam n’appartient d’emblée pas, comme les événements historiques, à l’Histoire nécessaire, c’est-à-dire à l’Histoire tout court. C’est un événement d’un nouveau type, un événement post-historique, un événement d’après l’Histoire. Il n’est en effet nécessaire qu’aux États-Unis, qui croient ainsi, dans le feu et dans le sang, et par une sorte de terreur mondiale permanente, apporter la preuve qu’ils sont indispensables. Mais leur terrorisme même est un terrorisme de précaution, un travail furieux de prévention, d’avortement des dangers avant qu’ils se soient produits. Tout baigne, à partir de là, dans un climat confuso-onirique parfaitement post-historique, aussi bien la terreur sans légitimité de l’Empire américain que la quasi-unanimité planétaire mais impuissante des opposants à cette terreur. La situation est aberrante à tous les points de vue, et c’est cette aberration qui signe, mieux que tout, la post-Histoire dans laquelle nous entrons, où rien n’est plus compréhensible dans des termes classiques, ni l’apocalypse déchaînée par Bush, ni le consensus baroque de ceux qui s’y opposent. Mais ce qui reste malgré tout de réel (ou d’historique) dans les contrées bombardées du Moyen-Orient se rebiffe, comme prévu, contre les prémisses oniriques aberrantes qui ont présidé à l’attaque. À l’heure où je vous réponds, au début de la deuxième semaine de guerre, celle-ci, qui devait être aérienne, séraphique, propre, chirurgicale, tourne au carnage et à la confusion. Les foules qui devaient se révolter contre Saddam tardent à le faire. Le dictateur ne s’est pas effondré sur un claquement de doigts. Même les camps qui s’apprêtaient à accueillir des cohortes, si médiatiquement édifiantes, de réfugiés, restent vides. Et il semble qu’il y a davantage d’Irakiens qui rentrent dans leur pays pour se battre contre l’envahisseur qu’il n’y en a qui le fuient. Tout rate parce que tout était délirant depuis le début. L’évangéliste Bush et les crétins savants et illuminés qui l’entourent, ainsi que les catastrophes qu’ils accumulent, sont parfaitement compréhensibles à partir de ma théorie. Je la résume une dernière fois : Homo festivus est pleinement satisfait par le nouveau monde homogène ; mais il sait aussi qu’il est intrinsèquement devenu inutile ; et, pour se donner l’illusion d’avoir encore un avenir, l’instinct de conservation lui souffle de garder auprès de lui un ennemi, des ennemis (en France, le Front national, le néo-fascisme, le racisme ; dans le monde, l’islamisme fondamentaliste, Saddam, etc.), qui l’empêchent de n’être plus que pure animalité en accord avec le donné. En gros comme en détail, nous en sommes là.

Votre approche critique de la modernité vous a valu d’être catalogué comme « nouveau réactionnaire », entre Houellebecq et Dantec. Assumez-vous l’étiquette ?

Je l’assume d’autant plus volontiers que je m’en fous considérablement. Je n’ai pas l’habitude de m’expliquer, encore moins de m’excuser, à propos du contenu des étiquettes saugrenues que des abrutis essaient de me coller. Je les arrache. C’est tout ; et c’était le sens de la seule réponse que j’ai faite, et que je ferai jamais, à de telles inepties, dans mon article du Figaro intitulé « Les Nouveaux actionnaires », en novembre dernier [novembre 2002]. Les nouveaux imbéciles ont tout intérêt à vous entraîner dans des débats retardataires parce que ce sont les seuls où ils ont une petite chance de jouer le moindre rôle. Il ne faut pas accepter de perdre du temps à leur laisser jouer un rôle.

Vous écrivez souvent que la notion même de rébellion a été digérée par le « système » et fait désormais partie intégrante de la « domination » des nouvelles élites. Pouvez-vous expliquer ce phénomène ? Que serait aujourd’hui un vrai rebelle, un véritable anticonformiste ? La « réaction » est-elle la meilleure des rébellions ?

Ni réaction ni rébellion. Toute cette affaire est à jamais piégée. Et doit être considérée comme définitivement réglée. Il y a un gâtisme de la rébellion, et il est l’héritage de tout le romantisme, c’est-à-dire du culte de l’authenticité, perfusé avec acharnement depuis deux siècles dans la société. Cette rébellion doit être jetée, comme tant d’autres choses. Je ne vois pas pourquoi elle devrait continuer à être affectée d’un signe positif, quand on voit tant de rampants de toutes sortes (artistes, journalistes au Monde, etc.) s’intituler rebelles ou faire l’éloge de la dérangeance et de l’iconoclasme à l’œuvre dans n’importe quelle petite merde scolairement avantgardiste, moi-iste, écriturante. J’ai appelé depuis longtemps « rebelles de confort » ou « mutins de Panurge » ces insoumis qui pullulent dans le parc d’abstractions de la modernité. La domination a intégré la rébellion, au point que toutes les deux, de Le Pen à Krivine, peuvent aujourd’hui défiler dans les rues contre la terreur américaine, sans qu’on sache qui est encore la domination et qui est encore la rébellion ; comme elles peuvent, d’Alain Madelin à Romain Goupil, approuver cette terreur. Ces unanimités inimaginables sont les produits d’une post-Histoire à laquelle il serait criminel (ce serait un crime contre la pensée) de vouloir prêter un sens, du moins un sens dans les termes anciens (par exemple comme plainte concernant le « déficit du politique » dont elles seraient l’indice). La domination augmente de plus en plus parce qu’elle contient en elle la rébellion ; et la rébellion prolifère parce qu’elle s’identifie hystériquement (par le double leurre de séduction-retrait qui est sa marque depuis plus d’un siècle) à la domination. Toutes les deux sont des soumissions. Elles se coalisent contre ce qui pourrait être dit de véridique à leur propos. Ce ne sont pas deux côtés qui s’affrontent. Ce sont deux coteries qui ont fait alliance ; et qui se légitiment de leurs abstractions réciproques. Mais leur histoire est finie, et elles ne règnent plus que sur leurs radotages. Il faut sortir avec violence de leur faux dilemme (conformisme/anticonformisme, etc.) et, à partir de là, les traiter résolument comme des ennemies. En ouvrant les yeux sur le monde concret qu’elles ont produit. Le plus rigoureux réalisme concernant le non-réel du monde actuel est la seule « rébellion » véritable.

La « modernité » et Homo festivus sont-ils si totalitaires ? Au fond, il existe encore des éditeurs assez « libres » pour vous publier…

En effet : encore.

Après Jospin et la « gauche plurielle », une autre institution de la bien-pensance, Le Monde, est en train de tomber. Quel regard portez-vous sur cette affaire ?

Je ne crois pas que cette redoutable et sinistre institution qu’est Le Monde soit en train de tomber ; mais il est sûr qu’elle a soudain, par la grâce du livre de Péan et Cohen, perdu un éclat qu’elle n’avait jamais possédé à mes yeux. La rapidité avec laquelle le feu s’est propagé en dit long sur le désir de tous, et depuis longtemps, de voir flamber cet arrogant et vertueux bûcher des vanités. Qualifiée dès le début de « cabale » par tous les cabaleurs professionnels qui œuvrent dans ce quotidien de malfaisance, l’opération a connu un succès foudroyant alors même que les cabaleurs avaient cru pouvoir annoncer précipitamment qu’elle échouerait ou ne durerait que le temps d’un soupir. Tous les verrous ont au contraire sauté l’un après l’autre. Le Monde et ses nuisants n’ont même pas pu organiser un début de conspiration du silence. Une sorte de « Mur » s’est aussitôt lézardé. Ce n’est encore qu’une lézarde, mais, derrière, se profilent maintenant en pleine lumière les têtes tartuffières des vertuistes. On peut considérer cet épisode comme un échec de l’Empire du Bien. Qui, hélas, en a connu bien peu jusqu’ici.

Comment envisageriez-vous une « union des mal-pensants », tant au niveau littéraire que politique ? Un essai commun avec Houellebecq et d’autres, posant les bases d’une théorie globale, une maison d’édition à la manière d’un Bourdieu, un club de réflexion, un parti politique ?… Ou les « nouveaux réactionnaires » sont-ils trop différents et divisés : nationaux-républicains, néo-monarchistes, souverainistes, jacobins, gauche républicaine, droite antilibérale…

Il n’y a aucune nécessité d’« union ». Ceux que l’on a désignés comme « néo-réactionnaires » sont d’ailleurs séparés entre eux par des abîmes. Le seul point commun qu’ils aient, une fois encore, est de garder les yeux grands ouverts sur le monde présent, et de ne pas avoir peur de dire ce qu’ils voient. C’est de cela d’abord qu’on leur en veut le plus. Quant à la mal-pensance, elle est aujourd’hui très mal portée : n’oubliez pas que trois semaines encore avant que n’explose le livre de Péan et Cohen, l’un des potentats du Monde, le nommé Minc, s’employait justement à récupérer la mal-pensance dans de lamentables Épîtres à nos nouveaux maîtres, et tentait de prendre la tête de la « rébellion » pour mieux l’entraîner et la perdre dans ses impasses à lui. L’événement a fait long feu et il est aujourd’hui complètement oublié ; mais il est significatif de ce que la mal-pensance (ou la rébellion, ou le non-conformisme, etc.) est maintenant une planche absolument pourrie.

Dans ces conditions, comment réinstaurer un vrai débat d’idées dans les domaines politiques, sociaux et culturels, face à la domination du modernisme menant au désastre ? Est-ce seulement possible ? Au-delà de votre constat et de vos explications, envisagez-vous des pistes d’actions et de solutions ?

Aucune autre solution que de continuer à constater et à expliquer, c’est-à-dire à faire sortir de l’inconscience qui les protège les pires phénomènes du modernisme en marche. Car « tout ce qui est conscient s’use », comme disait Freud, puis tombe en ruine. Il n’y a que ce qui est inconscient qui est éternel. La pensée d’une chose donnée est aussi le commencement de son changement et de sa perte. La décision de penser une chose donnée est aussitôt le début de sa négation. Par cette décision, on transforme la chose que l’on commence à penser en passé. La littérature comme je l’entends est le trouble-fête lucide de la civilisation festive encore victorieuse ; elle est l’averse qui se déchaîne brutalement et gâche le pique-nique. Encore faut-il savoir le faire avec humour. La gaieté rassemble peu, le rire encore moins, l’humour pas du tout. Et l’ironie sépare. Tout cela est excellent pour la santé. Homo festivus, l’individu qui clame que l’Histoire n’est pas finie, est en même temps celui qui, en combattant la négation qui était la possibilité de sa perpétuation, et en pourfendant tous les résidus de barbarie qui la faisaient exister, a aussi le plus fait pour qu’elle s’arrête. C’est, sous cet angle, le personnage comique de notre temps, l’homme risible par excellence, et furieux de se savoir risible, et qui doit être combattu par le rire. À ce propos, vous me permettrez de terminer par quelques mots de Péguy : « L’homme qui s’amuse ne veut pas que celui qui l’amuse soit profond. L’homme risible, l’homme ridicule n’admet pas que le maître du rire soit un penseur, et un historien (même des mœurs), et un prophète et un philosophe. Comme le dit si bien Quintilien, CLI, XVII 92, D8, celui qui meut le rire ne souffre pas que celui qui tient le rire soit un philosophe. Homo qui movet risum non patitur eum, qui tenet risum, philosophum esse. » Il l’est pourtant.
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Cet article a été publié dans Causeur magazine n°27 – septembre 2010

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Après Mao en Septimanie, Johnny Hallyday en Normandie!

Au creux de l’été l’information a failli passer à la trappe. C’eut été malheureux, car c’est souvent avec les sujets les plus ridicules que l’on fait les meilleurs polémiques. Ainsi, c’est presque la guerre civile à Verneuil-sur-Avre, petite bourgade de l’Eure, à cause d’une imposante statue de Johnny Hallyday, haute de 4,30 mètres et intitulée « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?« .

Le monument, érigé entre l’église et une tour datant du Moyen-âge, provoque notamment le courroux du maire, qui déclare: « La présence de cette statue ici apparaît décalée ». Il semblerait que nombre de Vernoliens ne veulent plus voir dans leur horizon ce monument de rock érigé en 2008 à l’occasion d’un festival d’ « art naïf ». Le fondateur du festival, accuse bien sûr l’équipe municipale de ne pas aimer la culture. Les fans de Johnny sont sur les dents. Des manifs s’organisent. Les bikers repartent au combat. La rumeur chuchote même que Nicolas Sarkozy serait sur le point de s’exprimer à la télévision sur ce sujet brûlant, et de convoquer un Grenelle !

Au cœur d’un sombre été marqué par les expulsions de roms, les inondations monstres au Pakistan, les attentats récurrents en Irak, ou encore l’inquiétante ascension d’Eva Joly, cela fait plaisir d’apprendre que des gens – dans le monde et surtout en Normandie – ont de vrais problèmes !

Le noir me va si bien

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Cet été, les amateurs de cinéma ont eu le choix entre le virtuel et le réel, entre un blockbuster qui prétendait montrer que notre vie est peut-être un rêve et un polar hargneux et violent, dans la plus pure tradition du film noir qui se contentait de dire la vérité : notre vie est un cauchemar et un nid de névroses comme il y a des nids de serpents. Pour résumer, on a eu le choix entre Inception de Christopher Nolan et The Killer inside me de Michaël Winterbottom.

Le succès programmé d’Inception

Pourquoi vouloir opposer ces deux films qui appartiennent finalement à grande famille du cinéma dit de genre, même si Inception joue dans les parages du fantastique et de la SF, tandis que The Killer inside me, adapté d’un roman de Jim Thompson, renoue avec la tradition du film noir des années 1950 façon En quatrième vitesse de Robert Aldrich.
Pour commencer, le public a tranché : Inception est un énorme succès commercial alors que The Killer inside me a été projeté dans des salles où se retrouvaient quelques aficionados désabusés du polar à l’ancienne.

Cette victoire par KO s’explique aisément: avec son budget et son casting, Inception avait tout d’un succès programmé. Il fallait éviter une catastrophe financière. Leonardo di Caprio et Marion Cotillard, sans oublier les effets spéciaux, ça vous met tout de suite un budget à 160 millions de dollars. La critique a suivi jusque sur Causeur où le film a été brillamment défendu car elle suit toujours au bout du compte, comme l’intendance : Inception était un chef d’œuvre, d’une originalité visuelle et thématique époustouflante, sauf pour Télérama qui n’aime que les films kirghizes. Bref, un « film du siècle ».

Le problème n’est même pas d’avoir un « film du siècle tous les ans », le problème est que c’est toujours le même. Et là, j’entends les protestations se lever. « Tu ne comprends rien, ce film a un véritable sens philosophique, et puis ça devrait te plaire, il peut se voir comme une fable anticapitaliste, la marchandisation du rêve, l’espionnage industriel poussé à son extrême. »

Bien sûr, bien sûr mais quoi de neuf dans Inception depuis Matrix ? Et dans Matrix depuis la Caverne de Platon, les romans de K .Dick, le Spectacle de Debord et les Simulacres de Baudrillard ?

À se demander si ces films, en généralement admirablement fabriqués, n’ont pas réussi à trouver le nombre d’or du marketing pour attirer un public massif (pas loin de 4 millions d’entrée en France en un été) tout en s’offrant une légitimité intello, du fait de la complexité apparente du scénario, de sa problématique très postmoderne de l’indécidable. Ce fut le cas pour Matrix qui vit notamment en France avec Matrix, machine philosophique[1. Ellipses], un collectif de philosophes dont Alain Badiou, s’intéresser très sérieusement au contenu du film et pas seulement à son caractère de phénomène sociologique.

The killer inside me : la revanche de la tragédie

En face de ces films multilégitimés (public, critiques, intellectuels), comme il y a des aliments multivitaminés, mon petit polar de l’été fait pâle figure. La critique a assez sauvagement et unanimement descendu The killer inside me, décrété trop violent. C’est en général la même qui trouvait l’inspecteur Harry facho avant d’en faire un humaniste.

C’est assez drôle, quand on y pense. Implanter des rêves chez quelqu’un, les lui voler, rendre son monde complètement incompréhensible serait moins violent que tuer des femmes à coup de poing comme le fait le sheriff psychopathe de Michaël Winterbottom. Ou alors, mais ce serait plus grave, nous en sommes arrivés au point où la pire des tyrannies virtuelles sera toujours préférable à l’horreur ordinaire de la condition humaine.

Casey Affleck, qui incarne ce policier qui déraille, a une tête de bon garçon du Sud, qui fait son ménage et est bien vu de son quartier. Il ne s’occupe pas des rêves de ses contemporains mais quand l’un d’eux le gêne, il se contente de lui tirer une balle dans la tête. Pour faire simple, il incarne parfaitement la « banalité du mal ».

En sortant de la projection d’Inception, le spectateur n’a rien appris même si on lui a fait habilement croire qu’il avait vu un film riche de significations. On lui a posé une question légèrement éculée : dans quelle réalité vit-on ? Message subliminal : puisqu’on ne sait pas dans quelle réalité on vit, puisque tout est manipulé, il est inutile de prétendre changer les choses. Le spectateur d’Inception, dans le meilleur des cas, en restera au stade de l’herméneutique vaguement dépressive.

À l’inverse, The Killer inside Me est un véritable film noir en cela qu’il renoue avec la dynamique propre de la tragédie. Une petite parenthèse : il ne faut pas confondre le film noir, qui est en train de disparaître, avec le thriller ou l’actioner qui misent tout ou presque sur la pyrotechnie. Dans le film noir en général, et celui-ci en particulier, des personnages de Sophocle portent des bottes mexicaines et roulent en Studebaker. Enfermés dans une petite ville, dans une époque et dans une obsession (la règle des trois unités…), ils sont universels, bien plus que les cadres supérieurs d’Inception dont les préoccupations apparaissent très datées.

Avez-vous déjà essayé de regarder un film de science-fiction qui a plus de trente ans ? Sauf pour les amateurs du genre, l’épreuve est cruelle et le ridicule jamais très loin. Rien ne vieillit plus vite que la modernité technologique et les problèmes philosophiques qu’elle pose. Inception n’échappera pas à cet enfer du kitsch. Question de temps. En revanche, je suis convaincu que The Killer Inside Me continuera, comme Quand la ville dort de John Huston, à me parler du désir, de la folie, de la passion et de la mort en des termes qu’apparemment plus personne ou presque, par les temps qui courent, ne veut plus entendre.

Coup de jeûne

27

Au cas où ça vous aurait échappé, le ramadan a commencé le 11 août. Mais ça m’étonnerait que ça vous ait échappé, vu que les médias ont célébré l’événement avec tambours et trompettes, en profitant au passage pour se battre la coulpe sur la poitrine du gouvernement, histoire de rappeler qu’eux sont ouverts et tolérants − la preuve, ils aiment l’islam. Les méchants (la droite) stigmatisent, les gentils (les journalistes) communient, tout est dans l’ordre. Quelques années après Télérama décrétant que le ramadan était une « fête française », Libé s’enthousiasme « quand la France fait le ramadan ». C’était à la veille de la « nuit du doute », splendide image dont on aimerait qu’elle inspire les croyants. À Libé, en tout cas, on ne doute pas : qu’un nombre croissant de Français observe le jeûne rituel, c’est formidable. Ce qui est rigolo – parce que je suis de bonne humeur – c’est que les mêmes annonceraient avec une tête d’enterrement qu’un nombre croissant de catholiques observe le carême. C’est que la « religion du dominant » a pas mal de trucs à se faire pardonner. À mon avis, l’islam et les autres aussi, mais bon : chez nous, le musulman est victime, point barre.

[access capability= »lire_inedits »]Pourquoi se réjouir du ramadan ?

Ce premier paragraphe ayant probablement comblé tous ceux qui adorent nous dénoncer comme islamophobes, je m’empresse de préciser, pour les autres, que cela ne me gêne en rien que mes concitoyens musulmans pratiquent le jeûne rituel qui est l’un des « cinq piliers » de l’islam. Certes, à partir de 18 heures, ça n’améliore pas l’humeur de mes amis Selim et Daddy, les deux frères d’origine kabyle qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier. Mais dès leur premier clope, ils redeviennent charmants. Et puis, j’espère bien que ma patience sera récompensée par les gâteaux que leur mère – fille d’un officier dans l’armée française – enverra du pays.

D’une façon générale, la pratique religieuse ne me pose donc pas de problème. Chez nous, pas de lapidation mais d’honnêtes citoyens musulmans qui, paraît-il, sont plus nombreux à jeûner que les années précédentes. Je ne vois pas pourquoi il faudrait s’en réjouir. Laissons de côté le fait que, pour une minorité, le retour au religieux est l’habillage d’un revival identitaire qui va de pair avec le rejet de la République et une hostilité affichée à la France. Admettons que les cas de musulmans qui se font casser la gueule pour avoir mangé ou fumé pendant le jeûne sont des cas isolés, d’ailleurs dénoncés par les imams. Il serait cependant souhaitable que le droit de ne pas jeûner soit défendu avec autant d’ardeur que le droit de jeûner.

Reste que, même quand elles sont dépourvues de toute charge politique et de toute ambition dominatrice, si les religions sont supposées « relier les hommes », leur pratique a tendance à les séparer et à enfermer chacun dans sa « communauté ». Certes, on peut aller au restaurant sans boire de vin ou, comme le font nombre de juifs traditionalistes, sans manger de viande. Mais pendant le ramadan, le musulman pratiquant ne va pas, le soir, boire un coca avec ses amis, ni même au cinéma. Il rentre dare-dare pour rompre le jeûne avec sa famille. En somme, pendant un mois, il vit au sein de sa « communauté ». Évidemment, l’observation est tout aussi valable pour les juifs ou les bouddhistes − le cas des catholiques étant par nature différent. Le soir de Kippour, les juifs sont entre juifs. Et pour les plus pratiquants, ceux qui s’efforcent de respecter les 613 commandements, l’entre-soi est souvent devenu un mode de vie, ce qui est bien regrettable.

À vrai dire, qu’on la juge désolante ou rassurante, on ne peut pas faire grand-chose contre cette tendance croissante à l’endogamie. Si des individus préfèrent fréquenter des gens qui pensent, croient et prient comme eux, libres à eux. La pratique de l’islam en général et du ramadan en particulier pose pourtant des questions nouvelles, non seulement parce que le jeûne dure un mois, mais aussi parce qu’il concerne une religion dont les représentants institutionnels ne cessent de rappeler qu’elle est « la deuxième de France ».

Dans les médias, on a compris le message. Ici, on admire le développement du « marché halal », là on observe avec satisfaction les mesures prises par les entreprises pour faciliter la vie de leurs salariés musulmans. On raconte sur le mode louangeur les solutions improvisées par les centres de vacances qui proposent des activités light aux enfants qui jeûnent. On m’objectera que ces arrangements ne dérangent personne, même s’ils sont parfois négociés sous la pression – les entreprises qui redoutent d’être stigmatisées comme islamophobes et craignent les foudres de la Halde, préfèrent éviter tout conflit.

Ce qui me chiffonne, dans ce ramadan fêté à grand bruit, c’est que les préceptes de l’islam semblent être devenus, dans la France laïque, un problème d’intérêt général sur lequel institutions, entreprises, associations doivent se prononcer, apporter des solutions. Ainsi le ministère des Finances réfléchit-il à la mise en conformité de notre droit fiscal avec les préceptes islamiques, histoire d’attirer les investisseurs qui les respectent. Au nom, bien sûr, d’un pragmatisme de bon aloi. Nos emplois valent bien quelques compromis avec la charia.

Des accommodements aux dérangements raisonnables

En quoi cela vous gêne-t-il ? L’argument, qui fonde tous les accommodements, raisonnables ou pas, ne manque pas de force. Cela me dérange que des femmes portent la burqa ou que les adeptes de je ne sais plus quelle secte américaine refusent de vacciner leurs enfants. Mais qui cela dérange-t-il – à part les producteurs et les amateurs de porc – que le halouf soit banni des cantines scolaires ? Il ne s’agit pas de jouer les ayatollahs laïques : que l’on fasse discrètement des gestes dans les établissements où les élèves musulmans constituent une proportion notable de l’effectif ne me dérange pas, ou pas trop. Puisque les temps changent, peut-être faut-il accepter les « dérangements raisonnables ». Leur multiplication finirait par avoir un air d’accommodement déraisonnable.[/access]

Un Kaczynski peut en gâcher un autre

26

Il était une fois dans un continent appelé Union européenne un pays nommé Pologne, dont dirigé par deux frères jumeaux – l’un était président, et l’autre chef du premier parti d’opposition[1. Le parti de Kaczynski « Droit et Justice » ayant perdu les législatives de 2007 au profit du parti libéral « Plate-forme civique » de l’actuel Premier ministre, Donald Tusk, la Pologne vivait une période de cohabitation]. Puis le frère-Président prit l’avion pour se rendre dans un pays voisin, afin d’y participer à une très importante cérémonie en hommage à ses compatriotes froidement assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale par les soldats de ce même pays voisin. L’avion s’écrasa.

Ô Dieu des cieux ! Ô Eternel ! Pourquoi as-tu détourné Ton œil bienveillant de l’avion présidentiel ? Aurais-tu voulu punir ton serviteur le plus fidèle et, une fois de plus, mettre à l’épreuve la Nation qui t’était la plus dévouée parmi les Nations ?

La tragique disparition de son frère-Président plongea le frère-Chef du premier parti d’opposition dans un chagrin inconsolable, sinon dans la folie. Persuadé qu’il lui revenait de lui succéder au fauteuil présidentiel, le frère-Chef du premier parti d’opposition se présenta aux élections anticipées. Car l’inconvénient principal, pour ainsi dire, du pays nommé Pologne, consiste dans le fait qu’il est régi selon les principes démocratiques et que, par conséquent, le frère-Chef du premier parti d’opposition n’avait pas d’autre choix que de se conformer à l’encombrant protocole prévu pour accéder au pouvoir. Toutefois, un bruit encore plus cruel encore l’épreuve du suffrage universel courait. Certains disaient que ce n’était que du vent piégé dans les frondaisons des saules pleureurs des bords de la Vistule. D’autres affirmaient que l’éditorialiste d’un puissant quotidien, Gazeta Wyborcza, en était à l’origine. Quoi qu’il en soit, à en croire ce bruit, même parmi les partisans indéfectibles du frère-Chef du premier parti d’opposition, beaucoup ne croyaient guère à sa victoire électorale. Et en effet, le frère-Chef du premier parti d’opposition perdit. Un malheur n’arrive jamais seul, dit la sagesse populaire.

Cruel paradoxe, la catastrophe aérienne qui avait mis fin à la vie du frère-Président, était pour le frère-Chef du premier parti d’opposition, l’assurance de survivre à son propre crash politique. Cependant, le deuil du frère-Chef du premier parti d’opposition se manifesta de manière pour le moins troublante, autant du point de vue des simples citoyens polonais que de celui des analystes politiques. L’inquiétude grandissait dans la Nation et les interrogations se multipliaient. Un charlatan, ou autre expert en traumatologie, fut enfin sommé de poser un diagnostic public sur son état psychologique. « Une personne se trouvant dans la situation de Jaroslaw Kaczynski risque de paraître comme fragilisée mentalement à son entourage, mais elle reste parfaitement saine selon les critères de la psychologie traumatique »- déclara l’expert dans les pages de l’hebdomadaire « Polityka ». Ainsi la Nation polonaise a-t-elle été rassurée sur le fait que les obsessions du frère-Chef du premier parti d’opposition qui cherchait les coupables de la mort accidentelle de son frère-Président et échafaudait des théories comploteuses sur l’accident, s’inscrivaient dans le schéma classique du processus du deuil.

La Nation cessa donc de se poser des questions et, comme il se doit en de pareilles circonstances, elle pleura durant les sept jours de deuil officiel décrété par les plus hautes instances de l’Etat. Elle pleura lors des innombrables cérémonies commémoratives organisées un peu partout dans le pays. Elle pleura moins ou, en tous cas, d’une manière susceptible d’être interprétée comme quelque peu agacée, le jour des funérailles du président défunt et de son épouse, qui eurent lieu à Cracovie, l’ancienne capitale royale de la Pologne. Or ne jamais dire du mal des morts est une chose, mais les inhumer dans la cathédrale de Wawel avec les rois de Pologne en est une autre, quand bien même s’agirait-il d’un couple présidentiel. Certains sujets rebelles commencèrent donc à poser des questions. Qui avait eu cette idée ? L’archevêque ? Un évêque peut-être ? L’épiscopat dans son ensemble ? N’était-ce pas le frère-Chef du premier parti d’opposition ? La communion solennelle de la Nation se gâtait. À l’évidence, le temps était venu de remercier les pleureuses, de ramasser les fleurs fanées et de retourner au travail. Restait à savoir ce qu’on allait faire de la croix.

Foule et contre-foule

Le cinquième jour du deuil national, une croix en bois fût érigée devant le Palais présidentiel à l’initiative des scouts polonais. Une foule plus ou moins importante selon la météo se rassemblait devant pour prier, déposer des gerbes, allumer des bougies, accrocher une pancarte disant « On est à Varsovie, ici, pas à Moscou ! », ou scander « Mafia rouge ! », « Pologne, réveille-toi ! » et « Honte ! ». La foule bloquait la circulation, insultait les policiers. Tout le monde, ceux qui priaient et ceux qui ne priaient pas, ceux qui troublaient l’ordre public et ceux qui essayaient de le rétablir, attendait avec impatience que quelqu’un fasse ou dise quelque chose de concluant. Personne ne fit ou dit quoi que ce soit. Ni le pape, ni l’archevêque, ni le frère-Chef du premier parti d’opposition, ni le Maire, ni le Premier ministre, ni le président nouvellement élu, ni même le fantôme du président-défunt dont l’intervention aurait été pourtant des plus appropriées. Se sentant humiliée et menacée, la foule de devant le Palais prit la décision de s’auto-constituer en « groupe de défenseurs de la Croix ».

Aussitôt, une foule de détracteurs des « défenseurs de la Croix » se mobilisa, quoique de manière plutôt spontanée, pour ne pas dire anarchique. La « contre-foule » érigea sa propre croix en canettes de bière, exhiba ses propres pancartes, « On est en Europe, ici, pas en Iran ! » et scanda ses propres slogans, « A l’église avec la croix ! », « Les croisés, honte pour la Pologne ! », « Jaroslaw Kaczynski, réveille-toi ! ». La « contre-foule » encercla la foule « première ». En réaction la foule première resserra les rangs, tandis que son noyau dur, constitué du « groupe de défenseur de la Croix » signala quelques cas de malaises passagers et un cas d’infarctus.

Le jour de l’arrestation d’un individu armé d’une grenade qui n’avait pas eu le temps de régler ses comptes avec le « groupe de défenseurs de la Croix », le frère-Chef du premier parti d’opposition déclara avec le plus grand sérieux dans l’organe de presse de son parti : « Même les communistes n’avaient pas osé s’en prendre aux croix placées au bord des routes ! ». Sur Radio Maryja, le Méga-Médiatisé-Père-Tadeusz Rydzyk, bénit le « groupe de défenseurs de la Croix » : « Comment se fait-il que la Mairie de Varsovie finance la construction de la deuxième mosquée dans la capitale et que cela ne dérange personne ? Comment se fait-il que la même Mairie sponsorise le musée de l’Holocauste ? C’est polonais tout ça ? Qui cela sert-il ? Il y a toujours eu des traîtres parmi nous. Mais Dieu merci, il y a aussi des gens courageux, prêts à défendre leur foi. Nous leur devons le respect. Tous ceux qui les maltraitent et les insultent, auraient eu un procès à Strasbourg s’ils avaient traité un chien de la même façon. Mais puisqu’il s’agit de catholiques, il n’y a rien ! »

Des voix se levèrent, ici et là, pour dénoncer une abdication indigne des pouvoirs, autant séculier qu’ecclésiastique, devant le problème de la Croix. Car désormais il y avait, dans le pays nommé Pologne, le problème de la Croix. Et puisque la tradition nationale polonaise le voulait ainsi, à la place des pouvoirs ce sont les intellectuels qui prirent la parole. Ils analysèrent la situation dans sa dimension sociale, politique et géopolitique, tout en la plaçant dans le contexte historique d’une part, et en en déduisant son évolution probable à court, à moyen et à long terme, d’autre part.

Le totem tribal de la Pologne

Nonobstant des différences considérables, et quelquefois abyssales dans les pronostics, les conclusions tirées de la glorieuse et doloriste Histoire de la Nation polonaise convergèrent néanmoins. La croix érigée devant le Palais présidentiel à Varsovie remplissait davantage la fonction d’un totem appartenant à une tribu, que celle de symbole religieux. « C’est un conditionnement historique puisque durant des siècles de partages, d’occupation et de sujétion, la Croix s’est substituée à la polonité. Il n’était pas facile à nos occupants et oppresseurs d’attaquer une croix », expliqua à son très cultivé public, le professeur d’une des universités les plus prestigieuses de la capitale, dans un article intitulé, « Le totem tribal en tant qu’outil entre les mains d’une hérésie gnostique ». Un de ses éminents collègues, représentant une discipline associée, précisa que la Croix demeure l’élément principal d’identification et d’appartenance nationales pour une majeure partie des Polonais vivant « dans un monde sans liens sociaux forts, dans un monde où il n’y a rien entre la Nation et la famille ». Les considérations allant dans ce sens proliférèrent, s’engendrant les unes à la suite des autres, en kyrielles, tantôt mettant l’accent sur « la conscience tribale et idolâtre » des Polonais, tantôt sur « le caractère superficiel de la christianisation de la Pologne », tantôt sur le fait que « la Pologne restait catholique, bien que n’étant plus religieuse ».

Quo Vadis, Polonae ?

Les paroles des sages retentirent d’un écho puissant. Des hauts sommets des Tatras jusqu’à la côte de la Baltique, le peuple polonais se réveilla comme un seul homme dans un état d’éréthisme désolant et vain. Qu’allons-nous devenir ? Où allons-nous ? Vers Moscou ? Vers l’Iran ? Vers l’Europe ? Dieu Tout-Puissant est-Il avec, ou contre nous ?

« Avec Jaroslaw Kaczynski nous ne ferons pas un seul pas en avant ! », s’alarma un journaliste fort populaire. « C’est lui qui attise le feu de la guerre religieuse pour la Croix devant le Palais présidentiel ! Personne à part lui-même n’arrive à comprendre ! ». Et voilà qu’en effet, personne ne sait s’il vaut mieux faire un pas en avant sans Jaroslaw Kaczynski, mais encore, dans quelle direction ? Ou bien s’il vaut mieux ne pas se séparer de Jaroslaw Kaczynski quitte à ne pas faire de pas en avant. Ou encore s’il faut avoir peur du zapaterisme ou, au contraire, ne désirer que sa rapide propagation.

À l’heure qu’il est, le « groupe de défenseurs de la Croix » déclare avec fermeté son intention de ne pas bouger d’un pas. Bon, tout au plus pour faire un pèlerinage-éclair au sanctuaire de Czestochowa puis revenir sur le parvis du Palais présidentiel. Libre aux traîtres à la Nation polonaise, d’aller où ils veulent. Et au plus loin, mieux ce sera. De toute manière la guerre des mondes aura lieu devant la Croix. Leur Croix.

Dans le même temps, les détracteurs du « groupe de défenseurs de la Croix » s’agitent. Baptisés depuis peu, « la nouvelle gauche polonaise », ils ne jurent que par le zapaterisme : la stricte séparation entre l’Eglise et l’espace public, l’abrogation de la loi sur l’enseignement du catéchisme dans les écoles publiques, l’introduction de la parité dans la sphère politique, la légalisation de la fécondation in vitro et, pourquoi pas, le mariage homosexuel.

À propos du frère-Chef du premier parti d’opposition, les cigognes survolant Varsovie racontent que jamais auparavant son obstination à faire proclamer Santo Subito son frère- défunt n’avait été aussi féroce. « On ne peut pas oublier de quoi il s’agit dans tout cela. Il s’agit de ne pas laisser édifier un monument à la place où se trouve présentement la Croix. Puisque ce monument serait, par la force des choses, un monument à gloire de mon frère, Lech Kaczynski. Alors que le pouvoir actuel a peur de cette gloire comme le diable a peur de l’eau bénite. En fait, Lech Kaczynski représentait tout le contraire de ce qu’incarne le pouvoir actuel, à savoir une Pologne souveraine, démocratique et juste !»

On dit aussi qu’un débat national aura lieu dans le pays nommé Pologne. Il y a de l’électricité dans l’air. Jusqu’à présent la Nation chuchotait. Elle est sur point de connaître ce que les sociologues appellent une « libération cognitive ». Il paraît qu’une restreinte avant-garde de citoyens aurait déjà franchi ce stade comme ce spécialiste en droit canonique qui écrit : « Un débat est nécessaire pour que nous puissions enfin réaliser où nous vivons. Or nous vivons dans un pays confessionnel, dans lequel l’espace public est confisqué par le catholicisme. Les citoyens non-croyants ou les catholiques modérés s’y sentent mal à l’aise. Ne parlons même pas des croyants d’autres cultes. »
Ce qui rassure c’est que, jusqu’à présent, personne n’ait proposé le rétablissement du supplice de la croix pour les voleurs.

Glenfiddich vs OPEP

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Evidemment, cela ne pouvait venir que d’Ecosse, et l’on se dit que les chercheurs de l’université Napier d’Edimbourg n’ont pas dû s’ennuyer tous les jours, malgré le climat pluvieux des Highlands, pour arriver à leur plus récente découverte. Ils ont en effet mis au point un nouveau carburant biologique à partir de sous-produits provenant de la distillation du whisky. En plus, il paraît que ce carburant fonctionne sans problème sur des moteurs ordinaires.

Voilà une bonne nouvelle : terminé les siphonages de réservoir quand il fallait vite recracher le carburant avalé avant de mettre le tuyau dans le jerrican. On conseillera néanmoins aux amateurs de choisir avec soin leur cible. Il est fort probable, dans cette nouvelle configuration, qu’une Jaguar roule au single malt tandis que la modeste cylindrée tournera au blended de supermarché qui fait mal à la tête.

Encore une fois, quitte à voler, volez les riches.

Muray par Muray, mais Muray pour tous

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Philippe Muray
Philippe Muray
Philippe Muray

« Il est devenu courant, maintenant, de parler à la place des morts ; et, quand ils sont écrivains, de corriger leurs œuvres de manière posthume afin de les rendre conformes à notre catéchisme. » (Après l’Histoire II, 1999). Je tiens donc à assurer les lecteurs que le texte fourni à Causeur (donc, celui que vous avez sous les yeux) est strictement le même que celui que j’ai reçu de l’écrivain en 2003.

À tous ceux à qui Muray manque, je dois des explications. D’où vient donc ce texte sorti de nulle part ? Au début des années 2000, j’avais créé un « webzine de débats et d’opinions », une sorte de Causeur avant l’heure, avec certes moins de moyens et moins de talents !

En 2003, honte à moi, je ne connais pas du tout Philippe Muray. Je le trouve cependant cité ici et là dans quelques ouvrages et textes, dont un éloge appuyé de Houellebecq. Curieux, je fais rapidement l’acquisition des Exorcismes spirituels III. Je découvre, avec un a priori favorable et la curiosité polie du novice, une prose complexe mais surtout une œuvre dense, dont je sens qu’il me manque certaines clés. De plus, entre Houellebecq, Dantec ou Finkielkraut, ce Muray me paraît, parce que moins connu de moi, plus accessible pour un entretien à paraître dans ma feuille de chou électronique.

[access capability= »lire_inedits »]Sans trop y croire, je contacte les Belles Lettres. Je ne sais plus quelle raison on m’avance pour que cet entretien se fasse non par téléphone, ni de visu, mais par échange de courriel. Je n’y vois pas d’inconvénient. Je crois me souvenir que l’éditeur voulait garder une trace écrite des échanges à fin de publication ultérieure, peut-être dans un Exorcismes IV. Mais personne ne me réclamera le fichier pour une quelconque anthologie ultérieure.
Je pose donc une série de questions simples, celles de quelqu’un qui n’a pratiquement rien lu de l’auteur et réclame paresseusement un « résumé » de ses thèses. Philippe Muray aurait pu légitimement m’envoyer balader : il ne me connaît pas, ma publication est confidentielle et toutes les réponses, pratiquement, figuraient déjà dans Après l’Histoire !

Mais Philippe Muray me répond. Il m’envoie, quelques jours plus tard, les longues réponses qui sont publiées ici. Au lieu de le relancer, de rebondir sur ses réponses, car je trouve déjà le texte trop long pour le Web, je le remercie pour cet envoi et basta.

À la relecture, je ne regrette pas de n’avoir pas « instauré de dialogue ». Il est vrai que les réponses de Muray, limpides, précises, denses, directes, fouillées, n’appellent pas de relance, ou alors dans des échanges sans fin. Sa plume est reconnaissable, saisissante et implacable. Résultat : cet entretien n’entre pas dans la catégorie du débat, mais dans celle du cours magistral. L’explication de texte d’un écrivain exigeant mais accessible qui consent à livrer à un jeune blogueur inculte mais bien disposé sa puissante vision du monde et de l’époque. L’exposé des motifs, répété, peut-être pour la énième fois, par un essayiste infatigable et généreux à un quidam curieux. Muray par Muray, mais Muray pour tous.

Sept ans plus tard, je pensais ce texte perdu au gré des changements d’ordinateur et des crashes de disque dur. C’est avec bonheur et nostalgie que j’en ai, au début de l’été, retrouvé le fichier original. À quel autre média que Causeur pouvais-je offrir ces paroles retrouvées d’un des esprits les plus libres de notre temps ?[/access]

Laurent Fabius, Florentin sans emploi

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Les temps que nous vivons sont cruels. Ils favorisent les seconds rôles replets ou les énervés revanchards. Vous avez aimé Nicolas ? Vous adorerez DSK. Ce dernier, plus éloigné qu’absent, représenté à Paris par les plus roués des apparatchiks socialistes, laisse à des sondages flatteurs le soin de lui fabriquer un personnage. Quand il s’installera à l’Élysée, rien ne changera, à l’exception des silhouettes du président et de la première dame, beaucoup moins fluettes que celles de leurs prédécesseurs.
Les deux meilleurs de la classe politique, ceux qui dominent tous les autres par leur intelligence et leur culture, ces deux-là, quand ils disparaîtront prématurément de la scène, auront sans doute en commun une profonde mélancolie. Alain Juppé cèdera-t-il enfin à la tentation de Venise ? Et Laurent Fabius, abandonnant celle de Florence, donnera-t-il des conférences sur l’art et le mobilier français des XVIIIe et XIX siècles?

Quoi qu’il en soit, ce dernier, en signant un livre[1. Laurent Fabius, Le cabinet des douze, regards sur des tableaux qui font la France, Gallimard] dans lequel il manifeste une brillante admiration pour douze peintres français, accomplit un coup d’éclat. Cet homme compliqué plus encore que complexe, trop longtemps serviteur de son maître, calculateur et malhabile, gouverné par des émotions au moins égales à sa raison, ami fidèle, haï par les siens, détesté par les autres, moqué quelques fois, ridicule aussi, cruel toujours, merveilleusement servi par le sort et la nature, desservi par lui-même, n’aura démontré, qu’une ruse vaine alors qu’il possédait le don de convaincre et de partager. Quand il parle d’art, il parle d’or : son discours est d’un fin connaisseur, d’un admirateur sincère et compétent. Nous y reviendrons.

Pour l’heure, nous trouvons piquant cet autoportrait biaisé, dans l’entretien qu’il a accordé au Point : «[Gustave Caillebotte] avait tout contre lui. Pensez-donc : bourgeois, mécène envers ses amis impressionnistes, sportif, rendant service à chacun. Et, en plus, un talent extraordinaire ! Comment voulez-vous plaire dans ces conditions ?»

Canal Plus, toujours moins d’esprit

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Au risque du ridicule, ou de choquer, il me faut confesser quelque chose d’un peu honteux. Les affiches de publicité de Canal Plus exposées ces jours-ci dans les rues de Paris me choquent profondément. Oui, me choquent. Je suis choqué, comme un vieux con d’antan. Elles me font jurer tout seul à chaque fois que je tombe dessus, et ressembler un instant à un membre de ces légions d’insensés qui ont envahi nos villes ces dernières années, un de ces innombrables fous à oreillette qui nous font sursauter lorsqu’ils s’en prennent sans nous voir, nous qui les croisons paisiblement et cherchons en vain leur regard, aux invisibles démons qui leurs parlent à l’oreille. Ces affiches me font grommeler seul dans la rue. C’est qu’elles me choquent plus encore, oserais-je l’avouer, que les blagues racistes qu’un quelconque beauf m’envoie parfois sur Internet.

Elles ne disent pourtant pas grand-chose ces affiches. « Vous n’en reviendrez pas. Eux non plus », fanfaronne la première qui vante une nouvelle série, intitulée The Pacific, produite par Tom Hanks et Steven Spielberg, consacrée à la guerre du Pacifique. « La morale de cette série c’est qu’il n’y en a aucune, prétend l’autre en exaltant les vertus d’un feuilleton, Mad Men », qui décrit la vie d’une agence de publicité new-yorkaise des années 1960. Rien de plus attendu que cette pirouette. Et pourtant, ces affiches m’énervent.

L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre

Alors, tant pis pour ceux qui n’y verront que le marmonnage rituel d’un catho coincé, mais il me faut préciser ici ce qui me choque. On dirait que la seule façon de raconter des histoires est le sourire en coin et la distance narquoise. L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre et du cynisme. Le massacre de masse et la cruauté sont des arguments de vente. « Ils n’en reviendront pas, ils vont tous se faire hacher menu par les Japs, c’est pas un programme sympa, ça ? On va bien se bidonner devant ces flots de sang ». Cela me fait penser à Sea, Sex and Blood du fils Arcady qui sort ces jours-ci. Ça déchire grave, non, ces morceaux de chair éparpillés dans la chaleur de l’été par des piranhas en 3D ? Ça distrait de l’ennui des plages. Trop délire !

Le pire, c’est que nos communicants ne veulent même pas choquer : ils ne se rendent même plus compte de ce que cette apologie implicite du meurtre a de choquant. Heureusement, grâce à quelques vieux cons dans mon genre, ils auront en prime la satisfaction du rebelle convaincu d’avoir épaté le bourgeois. Si on comprend bien, dans « l’esprit Canal », la mort à grande échelle, c’est fun

Je n’attends strictement rien d’une télévision qui est l’amie de nos jeunes au point de les tutoyer sans vergogne et dont les animateurs s’imposent un ton éternellement décontracté, et exhibent sans pudeur leur faciès sempiternellement hilare. Cette orgie de bonne humeur et de détachement m’épuise et me dégoûte. Je ne connais donc rien ou presque de ces séries « vraiment géniales » qui surclassent paraît-il les meilleurs des feuilletons d’autrefois dans l’art de « fidéliser » les spectateurs. Le sens critique ayant déserté la critique, elles sont à la mode jusque dans des cercles naguère encore exigeants. Elles ont même leur émission sur France Culture, intitulée comme il se doit Mauvais genre ou quelque chose d’approchant, qui nous invite complaisamment (pour rire bien sûr, la culture c’est quand même pas pour peine-à-jouir même sur France Cul) à « suivre notre mauvaise pente » et à « céder à nos bas instincts » après avoir « montré patte bien noire », en jouissant du spectacle des crimes en séries américains et de celui des lolitas nippones. Comme le dit une connaissance, caissière au Monoprix Croix de Chavaux à Montreuil, afficher son mauvais genre, de nos jours, c’est ça qui fait bon genre.

Il y a tout de même quelque chose d’hilarant, c’est que sur son site, la chaîne des comiques revenus de tout de l’amoralisme triomphant sacrifie furieusement à une stricte bigoterie contemporaine à propos précisément de la série dont elle proclame sans pudeur sur les murs de Paris l’absence de morale. Dans ce Mad Men, apprend-on, un certain Don Draper, « personnage emblématique, pétri de cynisme et de contradictions » « se garde de juger un homosexuel » qu’il surprend en pleine action. Emblématique, tu crois pas si bien dire mon pote. Qu’on ne s’inquiète pas, il y en a pour tout le monde. Au cas où on n’aurait pas compris, il est précisé que la série « met brillamment en images (…) le sexisme ordinaire, les préjugés raciaux et homophobes, et d’autres absurdités nées de la morale. » Ouf, la morale est sauve.

Comme le disait presque Baudelaire, la ruse la plus cocasse de la morale contemporaine, c’est de nous faire croire qu’elle n’existe pas.

Une question de vie ou de mort

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L’Iran vient de lancer sa première centrale nucléaire, sans susciter trop de vagues.  En revanche, la lapidation programmée de Sakineh enflamme le monde civilisé. À juste titre d’ailleurs. C’est que tout le monde convient qu’il il s’agit d’un procédé parmi les plus barbares connu dès la Grèce antique, cité dans l’Ancien Testament et le Talmud, ainsi que dans le Nouveau (« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui lance la première pierre »).

Certains courants radicaux au sein de l’islam le prônent encore, en accord avec les hadiths, la tradition islamique (et non le Coran où il n’apparaît pas). Plutôt que de se livrer à une attaque théologique, mieux vaut relater les faits, sèchement, comme l’on dit dans le métier.

Sakineh Mohammadi Ashtiani est une mère de famille de 43 ans. Elle fait partie de la longue cohorte d’Iraniens condamnés à mort par le régime et qui croupissent en prison, dans l’attente de leur exécution. Pour la plupart,  ils seront pendus.  Mais pour elle, comme pour une vingtaine de codétenus, ce sera, un jour, la lapidation. À la date fixée, avant le lever du soleil, elle sera conduite hors de la cellule qu’elle partage avec 60 autres femmes, ligotée les mains dans le dos dans un drap, son futur linceul, puis enterrée à hauteur de la poitrine, le visage tourné vers ses bourreaux. Un juge donnera alors l’ordre d’appliquer la sentence et les pierres commenceront à pleuvoir sur la jeune femme, jusqu’à la mort. 

Motif invoqué par l’accusation depuis son incarcération en 2006 : Sakineh est une femme adultère ayant entretenu des « relations illégales » avec deux hommes, soupçonnée de complicité dans le meurtre de son mari, un homme dont, au regard de la loi de son pays, elle n’avait pas le droit de divorcer.  Deux des cinq juges la considèrent innocente.

Le cas de Sakineh n’est pas unique

Sakineh a eu, si l’on peut dire, la « chance » que son sort soit grandement médiatisé. Grâce notamment au courage de ses enfants et de ses avocats qui se cachent aujourd’hui, par peur des représailles du régime de Téhéran. Ce sont eux qui ont dévoilé toute l’histoire par le biais d’une lettre déchirante adressée à la communauté internationale. Ils y décrivent notamment les 99 coups de fouet qu’elle s’est vu infliger dans sa prison, à Tabriz, devant son fils qui refusait de l’abandonner à son calvaire. Cette lettre insiste sur les aveux forcés arrachés à la jeune femme pour lui faire avouer l’adultère et la complicité de meurtre. À ce texte, transmis sous le manteau avant d’être rendu public, ils avaient réussi la prouesse de joindre une photo de Sakineh, mettant ainsi pour la première fois un visage humain, même encadré d’un voile noir, sur le destin de cette femme anonyme depuis sa condamnation en 2006. C’est cette même photo que l’on a vu brandie lors des manifestations de ces jours-ci dans plusieurs pays du monde, notamment en France samedi dernier.

L’autre « chance » de la jeune femme est d’être devenue le symbole de l’archaïsme et de la cruauté d’un régime qui pourrit la vie de la communauté internationale en raison de ses relations présumées avec des mouvements terroristes, des diatribes « antisionistes » de son président, de la répression de son opposition intérieure et de ses ambitions nucléaires.

Les aveux de Sakineh réitérés dans une interview diffusée le 12 août par la télévision iranienne n’a fait que renforcer le mouvement de protestation dans le monde. Le visage entièrement recouvert d’un voile foncé, s’exprimant en azéri, avec des sous-titres en farsi, elle a reconnu avoir participé au meurtre de son mari, chef d’accusation nouveau probablement introduit par les autorités, mal à l’aise face à la protestation planétaire.

Car l’affaire mobilise. Des syndicats français, pourtant très occupés à nous préparer une rentrée agitée, prennent le temps de s’insurger contre le sort réservé à la malheureuse. Des acteurs, Redford, de Niro, Binoche, des intellectuels donnent de la voix. Le président Sarkozy a été jusqu’à brandir la menace de sanctions contre le régime iranien au cas où Sakineh serait exécutée. Du coup, l’embarras du régime grandit. En juillet, Téhéran a été contraint de faire marche arrière en annonçant l’ajournement temporaire de l’exécution de la jeune femme. Le dossier « est toujours en cours d’examen et rien n’a été décidé pour l’instant », vient d’indiquer un responsable iranien devant une commission des droits de l’Homme de l’ONU à Genève.

Le cas de Sakineh n’est pas unique. En Afghanistan, des juges talibans ont ordonné la lapidation d’une femme de 23 ans et de son amant, un homme marié de 28 ans. Ils ont été exécutés le 16 août à coups de pierres. En Somalie, un tribunal a condamné en septembre 2008 à la lapidation une fillette de 13 ans, jeune mariée. Son crime : elle a été victime d’un viol collectif. Et elle a raconté son calvaire à la police. Condamnée pour adultère, elle a été exécutée le 27 octobre de la même année par une foule déchainée, armée de pierres.  

La mobilisation pour Sakineh est vitale, pour elle mais aussi pour d’autres condamnés en Iran et dans d’autres pays où la charia est en vigueur. De cette mobilisation dépend le comportement qu’adoptera l’Iran vis-à-vis du reste du monde. 

En septembre, le président Ahmadinejad doit s’adresser à l’Assemblée générale des Nations unies.

« Mon rire est une pensée »

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Philippe Muray
Philippe Muray
Philippe Muray
Philippe Muray

Vos Exorcismes spirituels sont des recueils de textes et entretiens parus dans la presse ou les revues littéraires qui définissent une vision du monde. Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous la résumer ?

Il y a près d’une quinzaine d’années maintenant, sur une société qui s’annonçait toute nouvelle, mais que la plupart décrivaient encore à l’aide de fragments de théories dont ils ne voyaient même pas qu’étant devenus obsolètes ils n’expliquaient plus rien, j’ai résolu d’essayer de porter de nouveaux éclairages. Mon but était − est toujours − de dresser le tableau de l’époque qui commence, de le faire le plus précisément et le plus agressivement que je pourrais ; et, à l’espèce de mort qui commençait à vivre joyeusement et globalement sous mes yeux une vie humaine, d’apporter une réponse, une riposte à la hauteur de ses hallucinantes gesticulations.

Je l’ai fait à partir de quelques thèses simples (identification forcenée du monde au Bien, fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, festivisation généralisée de l’humanité, loi comme bras armé de la morale, acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, maternification délirante élevée sur les ruines de la différence sexuelle, nouvelle police de la pensée, rébellion bidon, dérangeance en livrée de valet de chambre, etc.).

Je l’ai également fait en utilisant divers genres : essai, chronique, critique littéraire, roman, et maintenant aussi nouvelles ou poésie. J’ai essayé que mon constat, de toute façon, et quelle que soit la forme qu’il prenait, ne soit jamais triste. De ce point de vue, il est curieux que mes ennemis aient parfois parlé à mon propos d’« attitude déplorative » : sans doute ne parvenaient-ils pas à rire de ce que je disais, et c’est pourtant ce qu’ils auraient dû faire plutôt que de bavarder à côté ; car s’ils avaient ri, ils auraient aussi compris que mon rire est en même temps une pensée.

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Mais les événements que nous vivons (11-Septembre, guerre en Irak) n’invalident-ils pas l’une de vos principales thèses, celle de la « fin de l’Histoire » ?

L’idée se répand en ce moment, même chez les plus niais des médiatiques, que tout change et qu’un nouveau monde est en train d’apparaître. Cette découverte tardive, colorée d’apocalyptisme justifié, et qui devient à toute allure un cliché, se produit sous le coup du spectacle de l’effroyable guerre de Bush contre l’Irak. Je dis contre l’Irak, mais il est évident que cette honteuse agression n’est encore qu’un début. L’humanité entière doit savoir que le glas américain sonne en ce moment pour elle, et pas seulement pour les Irakiens. Plutôt qu’une guerre, d’ailleurs, l’entreprise de Bush et de sa clique me paraît devoir être définie comme un terrorisme. Terrorisme global et préventif. Terrorisme de précaution. En tant que guerre, celle qui est actuellement livrée aux Irakiens durera sans doute peu de temps. Mais, en tant que terrorisme élargi, le sombre rêve des Caligula de Washington ne fait que commencer et, de proche en proche, il concernera toute la planète puisqu’il s’agit de lui imposer le Bien dont ces Caligula s’estiment les représentants. Nous assistons donc aujourd’hui, sur un très ample théâtre, à ce que je décris depuis L’Empire du Bien, précisément. Mais maintenant le Bien ne se fatigue même plus à essayer d’être aimé ni à proposer de bonnes choses. Il dit qu’il est, tout simplement, et qu’on ne peut plus que s’y soumettre. Il se pare encore du masque de la démocratie, des droits de l’homme et de la société ouverte, mais il se fait si peu d’illusions sur lui-même que, pour déclencher la guerre actuelle, il ne s’est même pas soucié de trouver des justifications autres que délirantes et, comme le pauvre Colin Powell, il a appelé « preuves » de gigantesques mensonges. Comme prévu, le Bien ment. Puis cogne. Et tue. Et continue en provoquant désastre sur désastre tout en racontant, au rythme de ses bombes, qu’il apporte la morale. Pour en revenir à mon Empire, c’est le livre à partir duquel je me suis demandé comment entrer, par la pensée, dans un monde humain en pleine mutation et qui commençait à s’identifier si évidemment au Bien (et qui n’était donc plus obsédé, plus occupé que par l’éradication du Mal). Pour pénétrer dans ce monde nouveau, j’ai choisi de pousser la porte la moins surveillée parce que la plus insignifiante en apparence : celle de la fête. C’est une porte qui débouche sur un univers si communément approuvé qu’il y avait du plaisir à le déclarer mauvais en son entier, et à exposer en long, en large et en détails les raisons de sa malfaisance. Cribler d’éclatants griefs ce qui est aimé par presque tous, et affirmer que là réside ce qu’il y a de pire, tel a été mon dessein. Comme il s’agissait de décrire la mutation de l’humanité, il m’importait de connaître les agents de cette mutation, ainsi que le milieu dans lequel se développait la nouvelle espèce. Il m’est alors apparu que ce milieu s’annonçait comme un vaste parc de loisirs, un Disneyland qui avait vocation à se substituer à toute l’ancienne réalité. Il m’est apparu aussi que ce nouvel Ordre mondial se différenciait des anciennes oppressions en ce qu’il devenait impossible de se révolter contre lui, sauf à apparaître comme un fou, puisqu’il ne communiquait plus que l’injonction de s’amuser, et ne semait plus autour de lui que le Bien. Avec la plus grande férocité au besoin. Telle est, très résumée, ce que vous avez l’amabilité d’appeler ma « vision »

Vous avez donné naissance à d’intéressants concepts : l’« homo festivus» , l’« envie du pénal»… Pourriez-vous nous offrir un digest, à la manière d’un Petit Muray illustré ?

Permettez-moi d’abord une légère rectification : je ne dis jamais « l’homo festivus », mais toujours « Homo festivus », parce qu’il ne s’agit pas à mes yeux d’une généralité, et pas exactement d’un concept, mais de quelque chose qui se dresse à mi-chemin entre le concept et l’individu, une allégorisation de concept si vous voulez, un mannequin théorique, presque un personnage. Homo festivus, donc, c’est l’habitant satisfait de la nouvelle réalité, le mutant heureux qui n’a plus avec l’ancien réel que des rapports de plus en plus épisodiques. Je désigne par « ancien réel » le monde concret fait de différenciations (à commencer par la sexuelle), de contradictions, de conflits et de possibilités de critique systématique portée sur toutes les conditions d’existence. Je dis « ancien réel », mais il n’y a pas de nouveau réel ; il y a, à la place, ce que j’ai appelé un « parc d’abstractions », et c’est le décor dans lequel se déplace avec tant d’allégresse Homo festivus. Son environnement est dominé par ce que je nomme l’« hyperfestif », lequel ne se ramène pas davantage aux fêtes proprement dites que la société du spectacle ne pouvait être réduite à la télévision. La fête permanente de la société hyperfestive est totalement formalisée, c’est-à-dire vidée de tout contenu humain au sens de contenu historique (contenu social, politique, etc.). Ce n’est pas la fête de quelque chose ; c’est une fête incommencée et interminée, sans limites et sans centre, une fête infinie et intransitive. Évoquant le mode de vie de l’élite sous l’Ancien régime en France, Taine le résumait ainsi : « Un état-major en vacances pendant un siècle et davantage. » La société des loisirs a élargi à tout le monde, en Occident, cette vacance dans laquelle fut mise la noblesse il y a deux siècles et qui la conduisit finalement au désastre. À proprement parler, cette classe en vacances a connu sa fin de l’Histoire, avant que l’ensemble des populations occidentales ne commence à vivre la sienne. Mais maintenant nous y sommes. La parade culturelle et vacancière substituée à l’action, le tourisme comme stade suprême et indépassable de l’économie marchande, la fête sur les écrans et dans les rues, la passion de la sécurité comme corollaire du divertissement assuré, telles sont les principales caractéristiques de la fête en tant qu’organisation drastique des nouvelles conditions d’existence, en tant qu’élimination de toutes les scissions, tentative d’effacement de toutes les fractures et de toutes les contradictions, extermination de toutes les différences vitales. Voilà l’œuvre d’Homo festivus.

Je vous accorde que la fête, ce n’est pas marrant. Mais admettez qu’Homo festivus est pétri de bonnes intentions…
Le tableau serait incomplet si, dans celui-ci, j’oubliais son plaisir de nuire, au moins aussi intense que son désir de s’éclater, et qui est la dernière preuve qu’il peut encore donner qu’il existe, et qui est le dernier signe qu’il peut encore envoyer qu’il est nécessaire. J’ai appelé cette passion « envie du pénal », pour signifier la primauté de ce dernier au sein même de la festivisation généralisée. Homo festivus est légalomane. Ce qui signifie qu’il compense la perte de tout érotisme dans son environnement hyperfestif (où la pornographie de masse n’est nullement une consolation, bien au contraire) par un érotisme persécutif de substitution. Ce qui explique que notre joyeux monde contemporain a en même temps les apparences d’une kermesse et d’une chasse aux sorcières. Le puritanisme le plus strict et la désinhibition de commande y coexistent parfaitement. Le Satiricon y fait très bon ménage avec La Lettre écarlate. C’est la même chose. Le sexe lui-même, d’ailleurs, y est devenu un ordre et une terreur. Une prescription impitoyable. Tout est terreur, dans cet univers, et la recherche des vides juridiques y est une occupation. Car, dans la fête, on ne peut pas toujours faire la fête. Il faut aussi partir à la recherche de coupables et de salauds et, quand on ne les débusque pas dans le présent, on les trouve dans le passé, où ils foisonnent comme de bien entendu puisque, ainsi que le dit le dernier homme de Nietzsche, « jadis tout le monde était fou ». J’insiste sur le fait qu’Homo festivus, ce personnage principal du roman moderne, est inséparable de l’hypothèse de la fin de l’Histoire, sans laquelle il n’aurait jamais pu prendre et prospérer. J’ai voulu poser cette hypothèse dès le début de ma méditation, d’abord parce qu’elle a l’avantage de déplaire à tout le monde, et d’être systématiquement réfutée par les imbéciles dès qu’ils entendent un coup de canon quelque part, et aussi parce qu’elle permet de ne pas prendre les vessies pour des lanternes, ni les gesticulations, même guerrières, des festivistes obèses du Texas pour le redémarrage magique de l’Histoire. J’ai placé cette hypothèse devant ma pensée pour rendre celle-ci définitivement incompatible avec le flot noir des illusions de redémarrage de l’Histoire, et toutes les espérances que dorlotent, pour une raison ou pour une autre, ceux qui voudraient que ça continue ou que ça recommence. Homo festivus, l’homme de la complète satisfaction vis-à-vis du réel donné, de son nouveau réel modifié, stérilisé et purifié à l’image de ces centres villes où presque rien ne se retrouve plus du réel (toujours plus ou moins dépressif) d’avant, n’est plus capable de rien nier, hormis la fin de l’Histoire qui est la négation de toutes ses illusions.

Au risque de vous énerver, permettez-moi d’insister. Après tout, si l’Histoire se définit par le conflit, celui qui nous oppose à l’islam radical n’a-t-il pas quand même un vague parfum historique ?

La guerre en Serbie, puis les attentats du 11 septembre 2001 ont été les plus récentes occasions de raconter que l’Histoire était de retour. Et maintenant, devant l’agression bushienne en Irak, les mêmes esprits simplistes crient que c’est aussi le retour de l’Histoire et, qu’enfin, les Américains refont de la politique. C’est exactement le contraire qui se passe. Les États-Unis, depuis la décomposition de l’Empire soviétique, savent si bien qu’ils n’ont plus de nécessité comme Empire (comme Empire du Bien) qu’ils tentent de s’en inventer une désespérément et de l’imposer par l’action (une action pour ainsi dire « pure », et elle aussi post-rationnelle), si cataclysmique soit-elle. L’événement de la guerre contre Saddam n’appartient d’emblée pas, comme les événements historiques, à l’Histoire nécessaire, c’est-à-dire à l’Histoire tout court. C’est un événement d’un nouveau type, un événement post-historique, un événement d’après l’Histoire. Il n’est en effet nécessaire qu’aux États-Unis, qui croient ainsi, dans le feu et dans le sang, et par une sorte de terreur mondiale permanente, apporter la preuve qu’ils sont indispensables. Mais leur terrorisme même est un terrorisme de précaution, un travail furieux de prévention, d’avortement des dangers avant qu’ils se soient produits. Tout baigne, à partir de là, dans un climat confuso-onirique parfaitement post-historique, aussi bien la terreur sans légitimité de l’Empire américain que la quasi-unanimité planétaire mais impuissante des opposants à cette terreur. La situation est aberrante à tous les points de vue, et c’est cette aberration qui signe, mieux que tout, la post-Histoire dans laquelle nous entrons, où rien n’est plus compréhensible dans des termes classiques, ni l’apocalypse déchaînée par Bush, ni le consensus baroque de ceux qui s’y opposent. Mais ce qui reste malgré tout de réel (ou d’historique) dans les contrées bombardées du Moyen-Orient se rebiffe, comme prévu, contre les prémisses oniriques aberrantes qui ont présidé à l’attaque. À l’heure où je vous réponds, au début de la deuxième semaine de guerre, celle-ci, qui devait être aérienne, séraphique, propre, chirurgicale, tourne au carnage et à la confusion. Les foules qui devaient se révolter contre Saddam tardent à le faire. Le dictateur ne s’est pas effondré sur un claquement de doigts. Même les camps qui s’apprêtaient à accueillir des cohortes, si médiatiquement édifiantes, de réfugiés, restent vides. Et il semble qu’il y a davantage d’Irakiens qui rentrent dans leur pays pour se battre contre l’envahisseur qu’il n’y en a qui le fuient. Tout rate parce que tout était délirant depuis le début. L’évangéliste Bush et les crétins savants et illuminés qui l’entourent, ainsi que les catastrophes qu’ils accumulent, sont parfaitement compréhensibles à partir de ma théorie. Je la résume une dernière fois : Homo festivus est pleinement satisfait par le nouveau monde homogène ; mais il sait aussi qu’il est intrinsèquement devenu inutile ; et, pour se donner l’illusion d’avoir encore un avenir, l’instinct de conservation lui souffle de garder auprès de lui un ennemi, des ennemis (en France, le Front national, le néo-fascisme, le racisme ; dans le monde, l’islamisme fondamentaliste, Saddam, etc.), qui l’empêchent de n’être plus que pure animalité en accord avec le donné. En gros comme en détail, nous en sommes là.

Votre approche critique de la modernité vous a valu d’être catalogué comme « nouveau réactionnaire », entre Houellebecq et Dantec. Assumez-vous l’étiquette ?

Je l’assume d’autant plus volontiers que je m’en fous considérablement. Je n’ai pas l’habitude de m’expliquer, encore moins de m’excuser, à propos du contenu des étiquettes saugrenues que des abrutis essaient de me coller. Je les arrache. C’est tout ; et c’était le sens de la seule réponse que j’ai faite, et que je ferai jamais, à de telles inepties, dans mon article du Figaro intitulé « Les Nouveaux actionnaires », en novembre dernier [novembre 2002]. Les nouveaux imbéciles ont tout intérêt à vous entraîner dans des débats retardataires parce que ce sont les seuls où ils ont une petite chance de jouer le moindre rôle. Il ne faut pas accepter de perdre du temps à leur laisser jouer un rôle.

Vous écrivez souvent que la notion même de rébellion a été digérée par le « système » et fait désormais partie intégrante de la « domination » des nouvelles élites. Pouvez-vous expliquer ce phénomène ? Que serait aujourd’hui un vrai rebelle, un véritable anticonformiste ? La « réaction » est-elle la meilleure des rébellions ?

Ni réaction ni rébellion. Toute cette affaire est à jamais piégée. Et doit être considérée comme définitivement réglée. Il y a un gâtisme de la rébellion, et il est l’héritage de tout le romantisme, c’est-à-dire du culte de l’authenticité, perfusé avec acharnement depuis deux siècles dans la société. Cette rébellion doit être jetée, comme tant d’autres choses. Je ne vois pas pourquoi elle devrait continuer à être affectée d’un signe positif, quand on voit tant de rampants de toutes sortes (artistes, journalistes au Monde, etc.) s’intituler rebelles ou faire l’éloge de la dérangeance et de l’iconoclasme à l’œuvre dans n’importe quelle petite merde scolairement avantgardiste, moi-iste, écriturante. J’ai appelé depuis longtemps « rebelles de confort » ou « mutins de Panurge » ces insoumis qui pullulent dans le parc d’abstractions de la modernité. La domination a intégré la rébellion, au point que toutes les deux, de Le Pen à Krivine, peuvent aujourd’hui défiler dans les rues contre la terreur américaine, sans qu’on sache qui est encore la domination et qui est encore la rébellion ; comme elles peuvent, d’Alain Madelin à Romain Goupil, approuver cette terreur. Ces unanimités inimaginables sont les produits d’une post-Histoire à laquelle il serait criminel (ce serait un crime contre la pensée) de vouloir prêter un sens, du moins un sens dans les termes anciens (par exemple comme plainte concernant le « déficit du politique » dont elles seraient l’indice). La domination augmente de plus en plus parce qu’elle contient en elle la rébellion ; et la rébellion prolifère parce qu’elle s’identifie hystériquement (par le double leurre de séduction-retrait qui est sa marque depuis plus d’un siècle) à la domination. Toutes les deux sont des soumissions. Elles se coalisent contre ce qui pourrait être dit de véridique à leur propos. Ce ne sont pas deux côtés qui s’affrontent. Ce sont deux coteries qui ont fait alliance ; et qui se légitiment de leurs abstractions réciproques. Mais leur histoire est finie, et elles ne règnent plus que sur leurs radotages. Il faut sortir avec violence de leur faux dilemme (conformisme/anticonformisme, etc.) et, à partir de là, les traiter résolument comme des ennemies. En ouvrant les yeux sur le monde concret qu’elles ont produit. Le plus rigoureux réalisme concernant le non-réel du monde actuel est la seule « rébellion » véritable.

La « modernité » et Homo festivus sont-ils si totalitaires ? Au fond, il existe encore des éditeurs assez « libres » pour vous publier…

En effet : encore.

Après Jospin et la « gauche plurielle », une autre institution de la bien-pensance, Le Monde, est en train de tomber. Quel regard portez-vous sur cette affaire ?

Je ne crois pas que cette redoutable et sinistre institution qu’est Le Monde soit en train de tomber ; mais il est sûr qu’elle a soudain, par la grâce du livre de Péan et Cohen, perdu un éclat qu’elle n’avait jamais possédé à mes yeux. La rapidité avec laquelle le feu s’est propagé en dit long sur le désir de tous, et depuis longtemps, de voir flamber cet arrogant et vertueux bûcher des vanités. Qualifiée dès le début de « cabale » par tous les cabaleurs professionnels qui œuvrent dans ce quotidien de malfaisance, l’opération a connu un succès foudroyant alors même que les cabaleurs avaient cru pouvoir annoncer précipitamment qu’elle échouerait ou ne durerait que le temps d’un soupir. Tous les verrous ont au contraire sauté l’un après l’autre. Le Monde et ses nuisants n’ont même pas pu organiser un début de conspiration du silence. Une sorte de « Mur » s’est aussitôt lézardé. Ce n’est encore qu’une lézarde, mais, derrière, se profilent maintenant en pleine lumière les têtes tartuffières des vertuistes. On peut considérer cet épisode comme un échec de l’Empire du Bien. Qui, hélas, en a connu bien peu jusqu’ici.

Comment envisageriez-vous une « union des mal-pensants », tant au niveau littéraire que politique ? Un essai commun avec Houellebecq et d’autres, posant les bases d’une théorie globale, une maison d’édition à la manière d’un Bourdieu, un club de réflexion, un parti politique ?… Ou les « nouveaux réactionnaires » sont-ils trop différents et divisés : nationaux-républicains, néo-monarchistes, souverainistes, jacobins, gauche républicaine, droite antilibérale…

Il n’y a aucune nécessité d’« union ». Ceux que l’on a désignés comme « néo-réactionnaires » sont d’ailleurs séparés entre eux par des abîmes. Le seul point commun qu’ils aient, une fois encore, est de garder les yeux grands ouverts sur le monde présent, et de ne pas avoir peur de dire ce qu’ils voient. C’est de cela d’abord qu’on leur en veut le plus. Quant à la mal-pensance, elle est aujourd’hui très mal portée : n’oubliez pas que trois semaines encore avant que n’explose le livre de Péan et Cohen, l’un des potentats du Monde, le nommé Minc, s’employait justement à récupérer la mal-pensance dans de lamentables Épîtres à nos nouveaux maîtres, et tentait de prendre la tête de la « rébellion » pour mieux l’entraîner et la perdre dans ses impasses à lui. L’événement a fait long feu et il est aujourd’hui complètement oublié ; mais il est significatif de ce que la mal-pensance (ou la rébellion, ou le non-conformisme, etc.) est maintenant une planche absolument pourrie.

Dans ces conditions, comment réinstaurer un vrai débat d’idées dans les domaines politiques, sociaux et culturels, face à la domination du modernisme menant au désastre ? Est-ce seulement possible ? Au-delà de votre constat et de vos explications, envisagez-vous des pistes d’actions et de solutions ?

Aucune autre solution que de continuer à constater et à expliquer, c’est-à-dire à faire sortir de l’inconscience qui les protège les pires phénomènes du modernisme en marche. Car « tout ce qui est conscient s’use », comme disait Freud, puis tombe en ruine. Il n’y a que ce qui est inconscient qui est éternel. La pensée d’une chose donnée est aussi le commencement de son changement et de sa perte. La décision de penser une chose donnée est aussitôt le début de sa négation. Par cette décision, on transforme la chose que l’on commence à penser en passé. La littérature comme je l’entends est le trouble-fête lucide de la civilisation festive encore victorieuse ; elle est l’averse qui se déchaîne brutalement et gâche le pique-nique. Encore faut-il savoir le faire avec humour. La gaieté rassemble peu, le rire encore moins, l’humour pas du tout. Et l’ironie sépare. Tout cela est excellent pour la santé. Homo festivus, l’individu qui clame que l’Histoire n’est pas finie, est en même temps celui qui, en combattant la négation qui était la possibilité de sa perpétuation, et en pourfendant tous les résidus de barbarie qui la faisaient exister, a aussi le plus fait pour qu’elle s’arrête. C’est, sous cet angle, le personnage comique de notre temps, l’homme risible par excellence, et furieux de se savoir risible, et qui doit être combattu par le rire. À ce propos, vous me permettrez de terminer par quelques mots de Péguy : « L’homme qui s’amuse ne veut pas que celui qui l’amuse soit profond. L’homme risible, l’homme ridicule n’admet pas que le maître du rire soit un penseur, et un historien (même des mœurs), et un prophète et un philosophe. Comme le dit si bien Quintilien, CLI, XVII 92, D8, celui qui meut le rire ne souffre pas que celui qui tient le rire soit un philosophe. Homo qui movet risum non patitur eum, qui tenet risum, philosophum esse. » Il l’est pourtant.
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Cet article a été publié dans Causeur magazine n°27 – septembre 2010

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Après Mao en Septimanie, Johnny Hallyday en Normandie!

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Au creux de l’été l’information a failli passer à la trappe. C’eut été malheureux, car c’est souvent avec les sujets les plus ridicules que l’on fait les meilleurs polémiques. Ainsi, c’est presque la guerre civile à Verneuil-sur-Avre, petite bourgade de l’Eure, à cause d’une imposante statue de Johnny Hallyday, haute de 4,30 mètres et intitulée « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?« .

Le monument, érigé entre l’église et une tour datant du Moyen-âge, provoque notamment le courroux du maire, qui déclare: « La présence de cette statue ici apparaît décalée ». Il semblerait que nombre de Vernoliens ne veulent plus voir dans leur horizon ce monument de rock érigé en 2008 à l’occasion d’un festival d’ « art naïf ». Le fondateur du festival, accuse bien sûr l’équipe municipale de ne pas aimer la culture. Les fans de Johnny sont sur les dents. Des manifs s’organisent. Les bikers repartent au combat. La rumeur chuchote même que Nicolas Sarkozy serait sur le point de s’exprimer à la télévision sur ce sujet brûlant, et de convoquer un Grenelle !

Au cœur d’un sombre été marqué par les expulsions de roms, les inondations monstres au Pakistan, les attentats récurrents en Irak, ou encore l’inquiétante ascension d’Eva Joly, cela fait plaisir d’apprendre que des gens – dans le monde et surtout en Normandie – ont de vrais problèmes !

Le noir me va si bien

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Cet été, les amateurs de cinéma ont eu le choix entre le virtuel et le réel, entre un blockbuster qui prétendait montrer que notre vie est peut-être un rêve et un polar hargneux et violent, dans la plus pure tradition du film noir qui se contentait de dire la vérité : notre vie est un cauchemar et un nid de névroses comme il y a des nids de serpents. Pour résumer, on a eu le choix entre Inception de Christopher Nolan et The Killer inside me de Michaël Winterbottom.

Le succès programmé d’Inception

Pourquoi vouloir opposer ces deux films qui appartiennent finalement à grande famille du cinéma dit de genre, même si Inception joue dans les parages du fantastique et de la SF, tandis que The Killer inside me, adapté d’un roman de Jim Thompson, renoue avec la tradition du film noir des années 1950 façon En quatrième vitesse de Robert Aldrich.
Pour commencer, le public a tranché : Inception est un énorme succès commercial alors que The Killer inside me a été projeté dans des salles où se retrouvaient quelques aficionados désabusés du polar à l’ancienne.

Cette victoire par KO s’explique aisément: avec son budget et son casting, Inception avait tout d’un succès programmé. Il fallait éviter une catastrophe financière. Leonardo di Caprio et Marion Cotillard, sans oublier les effets spéciaux, ça vous met tout de suite un budget à 160 millions de dollars. La critique a suivi jusque sur Causeur où le film a été brillamment défendu car elle suit toujours au bout du compte, comme l’intendance : Inception était un chef d’œuvre, d’une originalité visuelle et thématique époustouflante, sauf pour Télérama qui n’aime que les films kirghizes. Bref, un « film du siècle ».

Le problème n’est même pas d’avoir un « film du siècle tous les ans », le problème est que c’est toujours le même. Et là, j’entends les protestations se lever. « Tu ne comprends rien, ce film a un véritable sens philosophique, et puis ça devrait te plaire, il peut se voir comme une fable anticapitaliste, la marchandisation du rêve, l’espionnage industriel poussé à son extrême. »

Bien sûr, bien sûr mais quoi de neuf dans Inception depuis Matrix ? Et dans Matrix depuis la Caverne de Platon, les romans de K .Dick, le Spectacle de Debord et les Simulacres de Baudrillard ?

À se demander si ces films, en généralement admirablement fabriqués, n’ont pas réussi à trouver le nombre d’or du marketing pour attirer un public massif (pas loin de 4 millions d’entrée en France en un été) tout en s’offrant une légitimité intello, du fait de la complexité apparente du scénario, de sa problématique très postmoderne de l’indécidable. Ce fut le cas pour Matrix qui vit notamment en France avec Matrix, machine philosophique[1. Ellipses], un collectif de philosophes dont Alain Badiou, s’intéresser très sérieusement au contenu du film et pas seulement à son caractère de phénomène sociologique.

The killer inside me : la revanche de la tragédie

En face de ces films multilégitimés (public, critiques, intellectuels), comme il y a des aliments multivitaminés, mon petit polar de l’été fait pâle figure. La critique a assez sauvagement et unanimement descendu The killer inside me, décrété trop violent. C’est en général la même qui trouvait l’inspecteur Harry facho avant d’en faire un humaniste.

C’est assez drôle, quand on y pense. Implanter des rêves chez quelqu’un, les lui voler, rendre son monde complètement incompréhensible serait moins violent que tuer des femmes à coup de poing comme le fait le sheriff psychopathe de Michaël Winterbottom. Ou alors, mais ce serait plus grave, nous en sommes arrivés au point où la pire des tyrannies virtuelles sera toujours préférable à l’horreur ordinaire de la condition humaine.

Casey Affleck, qui incarne ce policier qui déraille, a une tête de bon garçon du Sud, qui fait son ménage et est bien vu de son quartier. Il ne s’occupe pas des rêves de ses contemporains mais quand l’un d’eux le gêne, il se contente de lui tirer une balle dans la tête. Pour faire simple, il incarne parfaitement la « banalité du mal ».

En sortant de la projection d’Inception, le spectateur n’a rien appris même si on lui a fait habilement croire qu’il avait vu un film riche de significations. On lui a posé une question légèrement éculée : dans quelle réalité vit-on ? Message subliminal : puisqu’on ne sait pas dans quelle réalité on vit, puisque tout est manipulé, il est inutile de prétendre changer les choses. Le spectateur d’Inception, dans le meilleur des cas, en restera au stade de l’herméneutique vaguement dépressive.

À l’inverse, The Killer inside Me est un véritable film noir en cela qu’il renoue avec la dynamique propre de la tragédie. Une petite parenthèse : il ne faut pas confondre le film noir, qui est en train de disparaître, avec le thriller ou l’actioner qui misent tout ou presque sur la pyrotechnie. Dans le film noir en général, et celui-ci en particulier, des personnages de Sophocle portent des bottes mexicaines et roulent en Studebaker. Enfermés dans une petite ville, dans une époque et dans une obsession (la règle des trois unités…), ils sont universels, bien plus que les cadres supérieurs d’Inception dont les préoccupations apparaissent très datées.

Avez-vous déjà essayé de regarder un film de science-fiction qui a plus de trente ans ? Sauf pour les amateurs du genre, l’épreuve est cruelle et le ridicule jamais très loin. Rien ne vieillit plus vite que la modernité technologique et les problèmes philosophiques qu’elle pose. Inception n’échappera pas à cet enfer du kitsch. Question de temps. En revanche, je suis convaincu que The Killer Inside Me continuera, comme Quand la ville dort de John Huston, à me parler du désir, de la folie, de la passion et de la mort en des termes qu’apparemment plus personne ou presque, par les temps qui courent, ne veut plus entendre.