Dans l’opus que Le Monde s’est empressé de publier sans même le soumettre à la lecture pointilleuse des secrétaires de rédaction, Dominique Galouzeau de Villepin, ci-devant premier ministre et aspirant à la plus haute fonction de la République, s’est déchaîné contre son ennemi intime Nicolas Sarkozy. Et quand Galouzeau est en colère, côté style, ça déménage ! Il pleut des métaphores comme à Gravelotte. Passe encore pour la « tâche de honte sur notre drapeau » déposée à Grenoble par le président en exercice. Aurait-il lu Philippe Roth ? Cette tache nous plonge dans la perplexité quant à sa nature.
Mais la franche rigolade est de mise lorsqu’on découvre les figures de style villepiniennes qui nous invitent à constater, par exemple, que « la rupture ente le sommet de l’Etat et la nation est en marche ». Je dirais même plus : la rupture, elle court ! Il accuse également notre président et ses courtisans de tenter de réveiller « L’hydre (qui sommeille) au fond de chacun de nous ». Il ne peut s’agir que d’une version parasite, style ténia, de l’hydre de Lerne, dont Hercule trancha d’un seul coup d’épée les sept têtes. Quelle horreur ! Ce Sarko est pire qu’un monstre ! Il invite d’autre part les hommes politiques à « se hisser au delà des arrière-pensées électorales ». Comme il est déjà pour le moins hasardeux, stylistiquement, de se hisser au-delà de la pensée, il faut être un cador de la poésie comme Dominique pour réaliser cet exploit « au-delà de l’arrière ». On a pu entendre quelques commentateurs de la radio publique française qualifier cette prose de « gaullienne ». Disons plutôt : gaugaullienne.
Le père Arthur Hervet : prêtre ou jeteur de sorts ?
L’histoire a tourné en boucle ces jours-ci : le père Arthur Hervet, 71 ans, assompsionniste lillois, a déclaré face à des journalistes : « Je prie, je vous demande pardon, pour que M. Sarkozy ait une crise cardiaque. » Quelques heures après, l’ecclésiastique se rétracte, convoque une conférence de presse et fait pénitence. La presse compatit et justifie, dans ses oeuvres, le brave vieux exténué par les combats qu’il mène en faveur des Roms. Le diocèse de Lille y va de sa petite antienne catholique : « Ses mots ont certainement dépassé ses propos. » Ite missa est ? Mon cul, oui ! On ne quitte rien du tout avant l’élévation.
Les mots du curé lillois ont certainement dépassé ses propos. Son repentir était des plus sincères. Chacun peut en être convaincu. Cependant, vouloir, dans son for intérieur, la mort d’un homme n’est déjà pas rien. Prier pour elle, nom de Dieu, est une sacrée affaire ! Prier pour cette mort et l’annoncer publiquement, lorsque l’on est prêtre de l’Eglise catholique, apostolique et romaine (et néanmoins lilloise) est une autre chose encore.
On n’est plus dans le christianisme, on est dans le gore, le film de série Z, non plus dans les canons de l’Eglise. Le christianisme est né au Golgotha. Il repose essentiellement sur la victoire de la vie sur la mort. Cela s’appelle la foi en la résurrection. « Mort, où est ta victoire ? » Voilà ce que tout chrétien, après la lettre de Paul aux Corinthiens, peut proclamer à la face du monde. La plus irrationnelle question de l’univers est la raison d’être de tout chrétien.
Prier pour qu’advienne sur un homme la mort n’est pas simplement en contradiction avec je-ne-sais quelle éthique chrétienne : c’est la négation même de la foi au Christ ressuscité. Qu’un prêtre prie pour que la mort advienne sur un homme revient à consacrer la victoire de la mort sur la vie. Il y a quelque chose de vaudou là-dedans : certes, on suppose le père Hervet gentil avec les animaux – aucun poulet n’aura été sacrifié dans son anti-exorcisme –, mais « prier pour la mort » n’a pas franchement une tronche très catholique.
Et puis, Dieu sait que tout ça n’est pas très canon. Le droit canonique – qui n’est pas une fumisterie lorsque l’on est prêtre catholique – prescrit qu’il y a des conduites incorrectes par nature et d’autres qui le deviennent selon les circonstances de temps et de lieu. Le canon 285 interdit au clerc tout ce qui ne convient pas à son état. Souhaiter la mort de quelqu’un convient-elle à un prêtre ? Conseiller de la nonciature aux Etats-Unis, Mgr Jean-François Lantheaume répond : « Il va de soi que « souhaiter la mort de quelqu’un » non seulement ne convient pas à un clerc, mais a fortiori à un chrétien même, car souhaiter que quelqu’un meurre, c’est lui souhaiter du mal, et partant, c’est un péché grave, ce n’est pas seulement une grave entorse au droit canonique mais au précept évangélique qui nous commande d’aimer nos ennemis et de prier pour eux. Le canon 287 – plus général que le canon 285 du CIC 1983 –, intime l’application au maintien entre les hommes de la paix et de la concorde fondée sur la justice. Prier pour la mort d’une personne physique relève non seulement d’une infraction à ce canon – puisqu’en l’état, on entraîne inévitablement un appel à la haine et au mépris, donc à la discorde et à l’injustice – mais aussi relève de la gravité amorale manifeste de la part du clerc qui adresse cette prière. A moins qu’on soit en présence d’un être « non compos sui », qui ne dispose ni de ses facultés mentales ni de son jugement, la question doit être traitée non plus seulement sur le plan canonique, mais aussi sur le plan moral. L’agir moral du prêtre qui appelle à prier pour la mort de quelqu’un, par haine ou mépris, est intrinsèquement mauvais moralement car, en contrevenant directement le Décalogue, il emporte ex toto genere suo une violation grave de l’ordre moral de par sa malice. Cette contravention entraîne un préjudice non seulement de la personne, mais aussi de l’ordre moral objectif et demande réparation. Il revient à l’ordinaire du lieu de prendre une juste peine pour faire cesser ce trouble public. »
Il y aurait donc, selon ce spécialiste du droit canon, matière à poursuites. Des poursuites qui pourraient aller loin, jusqu’au renvoi du père Hervet de l’état ecclésiastique. Mais le droit canon, qui s’en soucie ? Qui le prend au sérieux ?
Cependant, une question fondamentale se pose à l’évêque de Lille comme à l’ensemble des évêques de France. Peuvent-ils imaginer ce qui se serait passé si la prière du père Hervet avait été exaucée ? Quoi – rires entendus à la Conférence épiscopale –, vous croyez encore que les prières adressées au Très-Haut peuvent être exaucées ? Pères évêques, à vous de répondre maintenant : croyez-vous encore en la prière ?
Le rouleau de papier hygiénique, bon rapport qualité-prix
1. Antisèches
Qualités : un classique indémodable.
Défauts : pas toujours facile de retrouver la page « Structures agraires dans l’Occident médiéval au VIe siècle ».
2. Liaison émetteur-récepteur indétectable (avec complice à l’extérieur)
Qualités : discrétion, modernité.
Défauts : douleurs au moment de la greffe dans la trompe d’Eustache.[access capability= »lire_inedits »]
3. iPhone
Qualités : un néo-classique indémodable.
Défauts : risque de recopier inconsidérément toutes les erreurs factuelles contenues dans Wikipédia. Sauf si, comme il est vraisemblable, l’examinateur puise à la même source pour faire ses corrections.
4. Rouleau de papier hygiénique
Qualités : bon rapport qualité-prix. Et puis, dans l’intimité des toilettes, on a tout loisir de faire le point sur la culture du manioc en Afrique subsaharienne des origines à nos jours.
Défauts : pas toujours facile de rembobiner.
5. Sosie
Qualités : simple et funky. Perspective d’un papier dans Technikart.
Défauts : pas évident de trouver un sosie incollable sur le contrat de bail à affermage indirect dans le Perche.
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Chaque année en période de rentrée, les magazines font leur rentrée avec des gros titres sur la rentrée. Histoire de faire les malins, pour le mensuel Causeur de septembre, nous avons donc décidé de faire un numéro spécial Philippe Muray, avec notamment une interview inédite, et une myriade de contributions qui le sont tout autant. Bref, si ce n’est déjà fait, abonnez-vous !
La devinette du jour : je jouis de 36% de popularité dans les sondages, l’économie de mon pays peine à sortir de la crise, mais en revanche la criminalité y est en plein essor ; qui suis-je ? Hugo Chavez, who else ?
À quelques semaines des législatives, la situation au Venezuela est plus que difficile. Le New York Times a même titré son dernier article sur le sujet « Le Venezuela, plus meurtrier que l’Irak, s’interroge » (« Venezuela, More Deadly Than Iraq, Wonders Why » . Selon les chiffres avancés dans cet l’article, 16000 Vénézuéliens ont été assassinés en 2009, ce qui laisse loin derrière non seulement l’Irak (4,644 civils tués) mais aussi le Mexique, pourtant en pleine guerre contre les barons de la drogue. L’image qu’accompagne ce texte, une photo prise dans la morgue centrale de Caracas et publiée en Une du quotidien vénézuélien « El Nacional », glace le sang.
Sans être dupe – ce n’est pas un pur hasard si cette histoire est publiée au beau milieu d’une campagne électorale – ni oublier que les morgues des voisins sont, elles aussi, bien garnies (en Colombie les assassins utilisent aujourd’hui Facebook pour faciliter leur besogne), ce phénomène met en lumière des maux profonds, notamment la politisation de la police et de la justice. Résultat : le pays est inondé d’armes illégales et la police arrive dans seulement 10% des cas à mettre la main sur les criminels. Comme par le passé, des mesures de «Salut public» prises pour corriger des injustices criantes finissent par frapper ceux-là même qu’elles auraient dû protéger.
Ce n’est pas pour rien que le golpe censé guérir tous les maux est une spécialité sud-américaine…
En 1984, Éric Neuhoff prend le chemin des fugues. Il n’a pas encore 30 ans. Son premier roman, Précaution d’usage, a été salué par quelques glorieux aînés. Il écrit des articles chics et rapides dans des journaux qui, aujourd’hui, n’existent plus.
Un lointain cousin des « hussards »
Il fait déjà figure de lointain cousin des « hussards », Blondin, Nimier et Jacques Laurent. Il est temps pour lui, désormais, de n’en faire qu’à sa fête mélancolique. C’est ce que lui demande son éditrice, Marie-Hélène Orban, « de sa voix de petite fille ».Un Triomphe est donc le livre d’un jeune homme en liberté qui a « appris à lire dans le Club des Cinq, dans Bob Morane, dans San Antonio, dans SAS » et qui, avec le Drieu La Rochelle d’État civil, pense que « dès le moment où la femme entra dans ma vie et occupa mon imagination, tout fut bouleversé ».[access capability= »lire_inedits »]
Délaissant les genres qui enferment, Un Triomphe est une balade dans les années 1970 et dans le début des années 1980. Que faire ? se demande Neuhoff. Commencer par un éclat de rire triste, la gorge serrée, ce serait bien. Une princesse d’opérette, à la silhouette de papier glacé, vient de se marier. Et ce n’est pas avec lui. Caroline de Monaco, définitivement, est une adorable peste intouchable. Il faut tourner la page, préférer les actrices aux filles de Grace Kelly, leur écrire des lettres d’amour : « Vous êtes une idée, Isabelle, celle qu’on se fait du cinéma. Ne fichez pas les pieds dans l’existence, elle vous boufferait. Avec vous, on revient du côté des mythes et des héros. Vous êtes la preuve que les films et les femmes (c’est pareil) ne sont pas morts. Vous avez le tragique et la gaieté, la folie et la douleur, vous êtes le temps perdu, le travail, l’exil de soi, l’amour incompris (mettez des majuscules partout où vous voulez). » Adjani n’a pas répondu : elle a invité le jeune homme à dîner, oubliant toutefois de déposer sur ses lèvres un baiser de cinéma. Que faire, encore ? La voix d’Anna Karina, en écho, répond : « J’sais pas quoi faire ! » Neuhoff se souvient de l’adolescent provincial qu’il était, qu’il ne sera plus jamais : « Il avait besoin d’une ville assez grande pour lui, une ville livrée aux ombres, où il mangerait des Big Mac sous les néons, hélerait des taxis à l’aube, une ville où il pourrait s’oublier. Enfin. »
Être Bernard Frank ou rien
Que faire, finalement, en buvant des gin-tonics et en fumant des Craven A ? Ricaner de François Mitterrand et des socialistes qui découvrent le pouvoir. Se moquer des mœurs domestiques de Philippe Sollers. Visiter Michel Déon en Irlande. Partir en ouiquende à Trouville, dans les bras d’une brune demoiselle, et se dire que c’est l’unique remède acceptable aux tristes temps où nous vivons. Se rêver dans la peau d’un écrivain de la collaboration, Sachs par exemple, parce que l’œuvre est là, malgré tout, et la mort au rendez-vous. Être Bernard Frank ou rien. Dans les plus belles pages d’Un Triomphe, Neuhoff se rappelle de sa découverte des Rats, la Côte d’Azur, la dolce vita, l’ivresse triste au cœur, les mots comme des fusées dans une nuit d’été. Être Frank ou rien, c’est-à-dire écrire, l’air de rien, des petits chefs-d’œuvre dilettantes pour ne pas travailler, pour retrouver le temps. Un beau programme…
Bon, je vous fais un petit rappel si vous avez manqué un épisode : les méchants détestent la culture, détestent la Princesse de Clèves, et ne jurent que par les matraques pleines de morgue des CRS ; tandis que les gentils aiment la culture et l’humanisme citoyen ! C’est très simple. Au Parti socialiste – par exemple – on est très gentils, c’est pourquoi on fait longuement étalage de sa passion pour la culture. Ainsi, la question culturelle semble être au centre de l’Université d’été du Parti socialiste qui va se tenir à la Rochelle du 27 au 29 août… et entre des conférences aussi prometteuses que « Yes we can : comment mobiliser notre électorat », « Faire société » ou encore « Carte blanche au MJS avec Danièle Mitterrand » (non, ce n’est pas une blague), les militants pourront voir la pièce de théâtre Il marchait vers la terre promise, dont la thématique citoyenne fait chaud au cœur : « Un samedi soir, à la fête foraine, Désiré, un jeune noir de 22 ans, sourd-muet tente d’échapper à un contrôle de police. Il est sans-papiers. » Et même pas homo, Désiré ? Petit bras ! On imagine aisément la suite tragique : les méchants, c’est la police et les gentils font du théâtre subventionné.
Henri Weber se cite lui-même dans ses lectures préférées !
Plus piquant, les militants socialistes pourront retrouver dans une librairie de la Rochelle les livres préférés des cadres du PS, présentés sur le site web du parti. Car oui, les gentils lisent des livres, tandis que les méchants font du jogging et caressent des Rolex sur les ponts en acajou des yachts de milliardaires. Sans surprise, on voit que les dirigeants socialistes lisent Karl Marx, Albert Camus et se lisent parfois eux-mêmes. (Henri Weber citant parmi ses livres préférés l’un de ceux qu’il a signés, et Jean-Christophe Cambadélis un ouvrage d’Hubert Védrine). Certains font de la provocation, tel Medhi Ouraoui, secrétaire national adjoint à la coordination, qui n’a certainement pas été suffisamment coordonné en amont et cite Malraux, Mauriac et De Gaulle parmi ses lectures préférées.
Hormis cette dissidence, la plupart des choix ne surprennent pas : on retrouve beaucoup d’auteurs de la galaxie socialiste (Erik Orsenna, par exemple, est cité plusieurs fois), et beaucoup de littérature étrangère. On s’étonne – et s’attriste – par contre de ne retrouver dans les bagages des cadres socialistes que très peu de classiques. Certes Cervantès, Stefan Zweig, Gabriel Garcia Marquez ou René Char surnagent, parmi quelques autres. Mais le dirigeant socialiste, pour montrer qu’il est gentil et aime la culture, prend bien garde de ne pas trop citer les grands classiques de la littéraire française… de François Villon à Balzac, en passant par Hugo ou Flaubert. Même punition pour Ronsard et Aragon, et idem pour Péguy.
Rendez-vous à La Rochelle dans dix ans… leurs successeurs citeront certainement Marc Levy, Katherine Pancol et Guillaume Musso.
Le BIT (Bureau International du Travail) constate une forte hausse du chômage de longue durée sur la tranche des 15-24 ans. Depuis mars 2009, le nombre de jeunes se trouvant sans emploi depuis plus d’un an a augmenté de près de 45%. Ils sont tout de même 113 000, soit un jeune chômeur sur cinq. Le BIT, organisme indépendant -contrairement à Pole Emploi- peut se permettre quelques remarques d’ordre politique qui sont pourtant tellement évidentes qu’on avait fini par les oublier ; c’est le fameux syndrome de La Lettre volée d’Edgar Poe. Le BIT déclare donc : « Compte tenu de la gravité de la situation, on peut craindre que, si rien n’est fait rapidement, la situation de la jeunesse ne devienne insoutenable dans certains pays, constituant une menace pour la cohésion sociale« . Et, quelle surprise, la France est dans le peloton de tête de ces «certains pays».
Evidemment, dans le même temps, on s’apprête lentement mais sûrement à faire travailler les seniors jusqu’à soixante-dix piges et mèche. Comme ça ils pourront aider leurs enfants chomdus de trente ans. Vous me direz, c’est déjà comme ça, sauf que les vieux peuvent le faire maintenant avec leur retraite mais que là, ils seront obligés de conduire des bus ou de vous livrer vos courses à domicile. Évidemment aussi, une armée d’experts libéraux, ceux qui nous feront mourir guéris dans une planète en ruine, viendront dresser des graphiques pour nous expliquer que le chômage des jeunes et le maintien à tout prix du troisième âge au taf, ça n’a pas de lien de cause à effet. On écoutera bien la leçon au milieu des émeutes et on n’essaiera pas de tousser à cause de la fumée des cocktails Molotov. Et ils seront très convaincants, ces experts. Comme d’habitude. Et on se souviendra, peut-être un peu trop tard, qu’ils nous font penser au fou selon Chesterton: celui qui a tout perdu, sauf la raison.
Les gens prétendent qu’ils relisent Proust chaque été. Ils mentent, évidemment : sinon, quand je fouille dans la bibliothèque des gens qui m’invitent, je trouverais La Prisonnière avec des taches d’huile solaire. Ce qui n’est jamais arrivé. En fait, l’été, les gens lisent du polar, du thriller, du roman noir. Les libraires ne s’y trompent pas, les éditeurs non plus : un livre sur quatre vendu en France est un polar. Et pourtant, ce n’est plus une littérature populaire même si les auteurs français de polar, qui sont tous de gauche, aimeraient vous faire croire le contraire. C’est une littérature de gens qui ont les moyens d’aller en vacances et qui ont des pudeurs d’encanaillés puisqu’ils prétendent qu’ils relisent Proust. Sans mettre d’huile solaire, en plus.[access capability= »lire_inedits »]
Un livre sur quatre, c’est quand même énorme. Si on retire des quatre les livres de jardinage, les témoignages de stars et les documents, on arrive au résultat suivant : un roman sur deux acheté est un roman policier. Alors, forcément, il y a du déchet. Du déchet et des monomanies. Le polar scandinave se portait déjà très bien avant Millénium, mais depuis, c’est de la folie. J’ai pensé à changer mon nom en Baldur Leroysön, à un moment. Et raconter sur des milliers de pages comment un policier désabusé de la banlieue d’Oslo cherche qui a tué la social-démocratie. L’enquête aurait promis d’être longue. J’aurais pu facilement faire trois volumes, comme Millénium. Dans un polar scandinave, il faut cinquante pages, au bas mot, pour monter dans sa voiture, démarrer et rouler sous un temps pourri dans des pays luthériens où l’alcool est à des prix prohibitifs. Derrick, à côté, c’est l’inspecteur Harry. Bon, une première certitude : même s’il ne l’aimait pas, ce n’est pas le communisme qui a tué la social-démocratie. On ne va pas tout lui mettre sur le dos, quand même, au communisme. En plus, il a un alibi d’enfer : quand la social-démocratie a été tuée, le communisme était déjà mort.
San-Antonio : du polar garanti sans fjord ni saumon fumé
Profitez donc de ce qui reste de l’été pour vous désintoxiquer et revenir aux sources. Lisez San-Antonio, par exemple, c’est garanti sans fjord ni saumon fumé. La collection Bouquins réédite tout San-Antonio. Pour l’instant, quatre volumes sont parus. Ils correspondent aux enquêtes de la fin des années 1940 jusqu’au début des sixties (San-Antonio est né en 1949 à Lyon avec un roman qui s’appelle Réglez-lui son compte et qui ne parle pourtant pas du peuple grec.)
Il n’y a pas plus français que San-Antonio : il a de l’esprit, il plaît aux femmes, il aime la bonne bouffe et les causes perdues. C’est d’Artagnan qui jacterait argomuche et aurait remplacé sa rapière par un soufflant. En plus, ce qui n’est pas fréquent dans la littérature populaire, San-Antonio a inventé un style. Une langue bien à lui. Comme Céline. Ou Proust, tiens. C’est un personnage tellement envahissant qu’il a failli tuer son créateur, Frédéric Dard. Dard a tenté de se suicider en 1965, quand il s’est aperçu que les gens ne connaissaient plus que San-Antonio et ignoraient ses autres romans. Ce n’est pas le genre de chose qui arriverait à des Scandinaves, ça. Ou alors ils se suicideraient d’ennui en relisant leurs épreuves.
Qu’on se le dise et redise, cette année, les hommes politiques anglais ne prendront pas de vacances, ou à peine. Dûment briefés, leurs staffs ont relayé l’info à qui veut l’entendre : aucun ne quittera le royaume. Echaudés par le scandale involontairement provoqué par Michelle Obama, qui avait abandonné mari et récession pour aller bronzer à Marbella avec l’éternellement jeune Juan Carlos, ils font profil bas, très bas. Il est loin le temps où les Blair s’invitaient chez Silvio Berlusconi pour faire des bœufs avec leur copain Cliff Richard.
Parfaite incarnation d’un Anglais moyen imaginaire, on les voit errer sur les landes du Devon ou des Cornouailles, les seuls endroits au monde suffisamment modestes sans être trop affreux pour y traîner la famille, la mine lugubre de circonstance, l’oreille basse et probablement le chien des Baskerville aux fesses. Gare à l’insouciante décontraction, à la joie de vivre estivale, au repos bien mérité. Le pays va mal, les temps sont durs, et chacun sait que la sémiotique vacancière, très en vogue à Westminster, va décortiquer implacablement l’emploi du temps du dernier des secrétaires d’Etat ou aspirant à la présidence du Labour.
Dis-moi où tu pars, je te dirai comment sera ta courbe dans les sondages de rentrée. Si tu veux la voir plonger après la photo volée qui tue, va en Toscane. Tous les patrons de la BBC y sont en ce moment, avec les écrivains et les sociaux-démocrates. Autre mauvaise idée, les vacances en Amérique. On se souvient de Gordon Brown arpentant Martha’s Vineyard, l’air hargneux, attendant une hypothétique invitation à dîner d’Hillary Clinton qui n’est jamais venue. Tu seras aussi prié d’éviter la Grèce, même si tu es, comme la plupart des Britanniques, un authentique fan de la comédie musicale Mamma mia, dont on rappellera qu’elle se situe non pas en Suède, comme pourrait le laisser penser sa BO 100% Abba, mais dans les Cyclades, où il te sera impossible d’éviter un des Murdoch ou un oligarque: mauvaise pioche, donc…
Merkel au Tyrol : l’exemple à suivre
En clair, tu devrais plutôt prendre modèle sur Angela Merkel qui, en bonne Ossie, escalade le Tyrol avec du matériel datant d’avant la chute du Mur. Ou sur le roi des Belges cramponné à Laeken de peur que le pays n’explose s’il passe une frontière. Voire sur notre président qui part barboter dans la famille.
Bref, il s’agit de faire comme si l’Anglais moyen ignorait que dans le vrai monde, celui de ceux qui ont réussi, s’offre en général de bonnes vacances dans une hacienda du grand Sud. Comme si l’Anglais moyen ne traversait pas lui-même la Manche à la première occasion pour trouver ce dont rêve tout un pays onze mois sur douze, le soleil.
Rebaptisée «Marie-Antoinette» par la presse de son pays, Michelle Obama semble tout à fait hermétique à ces hypocrisies. On aimerait que les collègues brits de son époux lui empruntent un tout petit peu de son audace, quitte à oublier pour une fois l’hypocrisie qui leur tient office de seconde peau. Quant à la Première, elle restera donc désespérément pâle, cet été.
Dans l’opus que Le Monde s’est empressé de publier sans même le soumettre à la lecture pointilleuse des secrétaires de rédaction, Dominique Galouzeau de Villepin, ci-devant premier ministre et aspirant à la plus haute fonction de la République, s’est déchaîné contre son ennemi intime Nicolas Sarkozy. Et quand Galouzeau est en colère, côté style, ça déménage ! Il pleut des métaphores comme à Gravelotte. Passe encore pour la « tâche de honte sur notre drapeau » déposée à Grenoble par le président en exercice. Aurait-il lu Philippe Roth ? Cette tache nous plonge dans la perplexité quant à sa nature.
Mais la franche rigolade est de mise lorsqu’on découvre les figures de style villepiniennes qui nous invitent à constater, par exemple, que « la rupture ente le sommet de l’Etat et la nation est en marche ». Je dirais même plus : la rupture, elle court ! Il accuse également notre président et ses courtisans de tenter de réveiller « L’hydre (qui sommeille) au fond de chacun de nous ». Il ne peut s’agir que d’une version parasite, style ténia, de l’hydre de Lerne, dont Hercule trancha d’un seul coup d’épée les sept têtes. Quelle horreur ! Ce Sarko est pire qu’un monstre ! Il invite d’autre part les hommes politiques à « se hisser au delà des arrière-pensées électorales ». Comme il est déjà pour le moins hasardeux, stylistiquement, de se hisser au-delà de la pensée, il faut être un cador de la poésie comme Dominique pour réaliser cet exploit « au-delà de l’arrière ». On a pu entendre quelques commentateurs de la radio publique française qualifier cette prose de « gaullienne ». Disons plutôt : gaugaullienne.
Le père Arthur Hervet : prêtre ou jeteur de sorts ?
Le père Arthur Hervet : prêtre ou jeteur de sorts ?
L’histoire a tourné en boucle ces jours-ci : le père Arthur Hervet, 71 ans, assompsionniste lillois, a déclaré face à des journalistes : « Je prie, je vous demande pardon, pour que M. Sarkozy ait une crise cardiaque. » Quelques heures après, l’ecclésiastique se rétracte, convoque une conférence de presse et fait pénitence. La presse compatit et justifie, dans ses oeuvres, le brave vieux exténué par les combats qu’il mène en faveur des Roms. Le diocèse de Lille y va de sa petite antienne catholique : « Ses mots ont certainement dépassé ses propos. » Ite missa est ? Mon cul, oui ! On ne quitte rien du tout avant l’élévation.
Les mots du curé lillois ont certainement dépassé ses propos. Son repentir était des plus sincères. Chacun peut en être convaincu. Cependant, vouloir, dans son for intérieur, la mort d’un homme n’est déjà pas rien. Prier pour elle, nom de Dieu, est une sacrée affaire ! Prier pour cette mort et l’annoncer publiquement, lorsque l’on est prêtre de l’Eglise catholique, apostolique et romaine (et néanmoins lilloise) est une autre chose encore.
On n’est plus dans le christianisme, on est dans le gore, le film de série Z, non plus dans les canons de l’Eglise. Le christianisme est né au Golgotha. Il repose essentiellement sur la victoire de la vie sur la mort. Cela s’appelle la foi en la résurrection. « Mort, où est ta victoire ? » Voilà ce que tout chrétien, après la lettre de Paul aux Corinthiens, peut proclamer à la face du monde. La plus irrationnelle question de l’univers est la raison d’être de tout chrétien.
Prier pour qu’advienne sur un homme la mort n’est pas simplement en contradiction avec je-ne-sais quelle éthique chrétienne : c’est la négation même de la foi au Christ ressuscité. Qu’un prêtre prie pour que la mort advienne sur un homme revient à consacrer la victoire de la mort sur la vie. Il y a quelque chose de vaudou là-dedans : certes, on suppose le père Hervet gentil avec les animaux – aucun poulet n’aura été sacrifié dans son anti-exorcisme –, mais « prier pour la mort » n’a pas franchement une tronche très catholique.
Et puis, Dieu sait que tout ça n’est pas très canon. Le droit canonique – qui n’est pas une fumisterie lorsque l’on est prêtre catholique – prescrit qu’il y a des conduites incorrectes par nature et d’autres qui le deviennent selon les circonstances de temps et de lieu. Le canon 285 interdit au clerc tout ce qui ne convient pas à son état. Souhaiter la mort de quelqu’un convient-elle à un prêtre ? Conseiller de la nonciature aux Etats-Unis, Mgr Jean-François Lantheaume répond : « Il va de soi que « souhaiter la mort de quelqu’un » non seulement ne convient pas à un clerc, mais a fortiori à un chrétien même, car souhaiter que quelqu’un meurre, c’est lui souhaiter du mal, et partant, c’est un péché grave, ce n’est pas seulement une grave entorse au droit canonique mais au précept évangélique qui nous commande d’aimer nos ennemis et de prier pour eux. Le canon 287 – plus général que le canon 285 du CIC 1983 –, intime l’application au maintien entre les hommes de la paix et de la concorde fondée sur la justice. Prier pour la mort d’une personne physique relève non seulement d’une infraction à ce canon – puisqu’en l’état, on entraîne inévitablement un appel à la haine et au mépris, donc à la discorde et à l’injustice – mais aussi relève de la gravité amorale manifeste de la part du clerc qui adresse cette prière. A moins qu’on soit en présence d’un être « non compos sui », qui ne dispose ni de ses facultés mentales ni de son jugement, la question doit être traitée non plus seulement sur le plan canonique, mais aussi sur le plan moral. L’agir moral du prêtre qui appelle à prier pour la mort de quelqu’un, par haine ou mépris, est intrinsèquement mauvais moralement car, en contrevenant directement le Décalogue, il emporte ex toto genere suo une violation grave de l’ordre moral de par sa malice. Cette contravention entraîne un préjudice non seulement de la personne, mais aussi de l’ordre moral objectif et demande réparation. Il revient à l’ordinaire du lieu de prendre une juste peine pour faire cesser ce trouble public. »
Il y aurait donc, selon ce spécialiste du droit canon, matière à poursuites. Des poursuites qui pourraient aller loin, jusqu’au renvoi du père Hervet de l’état ecclésiastique. Mais le droit canon, qui s’en soucie ? Qui le prend au sérieux ?
Cependant, une question fondamentale se pose à l’évêque de Lille comme à l’ensemble des évêques de France. Peuvent-ils imaginer ce qui se serait passé si la prière du père Hervet avait été exaucée ? Quoi – rires entendus à la Conférence épiscopale –, vous croyez encore que les prières adressées au Très-Haut peuvent être exaucées ? Pères évêques, à vous de répondre maintenant : croyez-vous encore en la prière ?
Le rouleau de papier hygiénique, bon rapport qualité-prix
Le rouleau de papier hygiénique, bon rapport qualité-prix
1. Antisèches
Qualités : un classique indémodable.
Défauts : pas toujours facile de retrouver la page « Structures agraires dans l’Occident médiéval au VIe siècle ».
2. Liaison émetteur-récepteur indétectable (avec complice à l’extérieur)
Qualités : discrétion, modernité.
Défauts : douleurs au moment de la greffe dans la trompe d’Eustache.[access capability= »lire_inedits »]
3. iPhone
Qualités : un néo-classique indémodable.
Défauts : risque de recopier inconsidérément toutes les erreurs factuelles contenues dans Wikipédia. Sauf si, comme il est vraisemblable, l’examinateur puise à la même source pour faire ses corrections.
4. Rouleau de papier hygiénique
Qualités : bon rapport qualité-prix. Et puis, dans l’intimité des toilettes, on a tout loisir de faire le point sur la culture du manioc en Afrique subsaharienne des origines à nos jours.
Défauts : pas toujours facile de rembobiner.
5. Sosie
Qualités : simple et funky. Perspective d’un papier dans Technikart.
Défauts : pas évident de trouver un sosie incollable sur le contrat de bail à affermage indirect dans le Perche.
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Chaque année en période de rentrée, les magazines font leur rentrée avec des gros titres sur la rentrée. Histoire de faire les malins, pour le mensuel Causeur de septembre, nous avons donc décidé de faire un numéro spécial Philippe Muray, avec notamment une interview inédite, et une myriade de contributions qui le sont tout autant. Bref, si ce n’est déjà fait, abonnez-vous !
La devinette du jour : je jouis de 36% de popularité dans les sondages, l’économie de mon pays peine à sortir de la crise, mais en revanche la criminalité y est en plein essor ; qui suis-je ? Hugo Chavez, who else ?
À quelques semaines des législatives, la situation au Venezuela est plus que difficile. Le New York Times a même titré son dernier article sur le sujet « Le Venezuela, plus meurtrier que l’Irak, s’interroge » (« Venezuela, More Deadly Than Iraq, Wonders Why » . Selon les chiffres avancés dans cet l’article, 16000 Vénézuéliens ont été assassinés en 2009, ce qui laisse loin derrière non seulement l’Irak (4,644 civils tués) mais aussi le Mexique, pourtant en pleine guerre contre les barons de la drogue. L’image qu’accompagne ce texte, une photo prise dans la morgue centrale de Caracas et publiée en Une du quotidien vénézuélien « El Nacional », glace le sang.
Sans être dupe – ce n’est pas un pur hasard si cette histoire est publiée au beau milieu d’une campagne électorale – ni oublier que les morgues des voisins sont, elles aussi, bien garnies (en Colombie les assassins utilisent aujourd’hui Facebook pour faciliter leur besogne), ce phénomène met en lumière des maux profonds, notamment la politisation de la police et de la justice. Résultat : le pays est inondé d’armes illégales et la police arrive dans seulement 10% des cas à mettre la main sur les criminels. Comme par le passé, des mesures de «Salut public» prises pour corriger des injustices criantes finissent par frapper ceux-là même qu’elles auraient dû protéger.
Ce n’est pas pour rien que le golpe censé guérir tous les maux est une spécialité sud-américaine…
En 1984, Éric Neuhoff prend le chemin des fugues. Il n’a pas encore 30 ans. Son premier roman, Précaution d’usage, a été salué par quelques glorieux aînés. Il écrit des articles chics et rapides dans des journaux qui, aujourd’hui, n’existent plus.
Un lointain cousin des « hussards »
Il fait déjà figure de lointain cousin des « hussards », Blondin, Nimier et Jacques Laurent. Il est temps pour lui, désormais, de n’en faire qu’à sa fête mélancolique. C’est ce que lui demande son éditrice, Marie-Hélène Orban, « de sa voix de petite fille ».Un Triomphe est donc le livre d’un jeune homme en liberté qui a « appris à lire dans le Club des Cinq, dans Bob Morane, dans San Antonio, dans SAS » et qui, avec le Drieu La Rochelle d’État civil, pense que « dès le moment où la femme entra dans ma vie et occupa mon imagination, tout fut bouleversé ».[access capability= »lire_inedits »]
Délaissant les genres qui enferment, Un Triomphe est une balade dans les années 1970 et dans le début des années 1980. Que faire ? se demande Neuhoff. Commencer par un éclat de rire triste, la gorge serrée, ce serait bien. Une princesse d’opérette, à la silhouette de papier glacé, vient de se marier. Et ce n’est pas avec lui. Caroline de Monaco, définitivement, est une adorable peste intouchable. Il faut tourner la page, préférer les actrices aux filles de Grace Kelly, leur écrire des lettres d’amour : « Vous êtes une idée, Isabelle, celle qu’on se fait du cinéma. Ne fichez pas les pieds dans l’existence, elle vous boufferait. Avec vous, on revient du côté des mythes et des héros. Vous êtes la preuve que les films et les femmes (c’est pareil) ne sont pas morts. Vous avez le tragique et la gaieté, la folie et la douleur, vous êtes le temps perdu, le travail, l’exil de soi, l’amour incompris (mettez des majuscules partout où vous voulez). » Adjani n’a pas répondu : elle a invité le jeune homme à dîner, oubliant toutefois de déposer sur ses lèvres un baiser de cinéma. Que faire, encore ? La voix d’Anna Karina, en écho, répond : « J’sais pas quoi faire ! » Neuhoff se souvient de l’adolescent provincial qu’il était, qu’il ne sera plus jamais : « Il avait besoin d’une ville assez grande pour lui, une ville livrée aux ombres, où il mangerait des Big Mac sous les néons, hélerait des taxis à l’aube, une ville où il pourrait s’oublier. Enfin. »
Être Bernard Frank ou rien
Que faire, finalement, en buvant des gin-tonics et en fumant des Craven A ? Ricaner de François Mitterrand et des socialistes qui découvrent le pouvoir. Se moquer des mœurs domestiques de Philippe Sollers. Visiter Michel Déon en Irlande. Partir en ouiquende à Trouville, dans les bras d’une brune demoiselle, et se dire que c’est l’unique remède acceptable aux tristes temps où nous vivons. Se rêver dans la peau d’un écrivain de la collaboration, Sachs par exemple, parce que l’œuvre est là, malgré tout, et la mort au rendez-vous. Être Bernard Frank ou rien. Dans les plus belles pages d’Un Triomphe, Neuhoff se rappelle de sa découverte des Rats, la Côte d’Azur, la dolce vita, l’ivresse triste au cœur, les mots comme des fusées dans une nuit d’été. Être Frank ou rien, c’est-à-dire écrire, l’air de rien, des petits chefs-d’œuvre dilettantes pour ne pas travailler, pour retrouver le temps. Un beau programme…
Bon, je vous fais un petit rappel si vous avez manqué un épisode : les méchants détestent la culture, détestent la Princesse de Clèves, et ne jurent que par les matraques pleines de morgue des CRS ; tandis que les gentils aiment la culture et l’humanisme citoyen ! C’est très simple. Au Parti socialiste – par exemple – on est très gentils, c’est pourquoi on fait longuement étalage de sa passion pour la culture. Ainsi, la question culturelle semble être au centre de l’Université d’été du Parti socialiste qui va se tenir à la Rochelle du 27 au 29 août… et entre des conférences aussi prometteuses que « Yes we can : comment mobiliser notre électorat », « Faire société » ou encore « Carte blanche au MJS avec Danièle Mitterrand » (non, ce n’est pas une blague), les militants pourront voir la pièce de théâtre Il marchait vers la terre promise, dont la thématique citoyenne fait chaud au cœur : « Un samedi soir, à la fête foraine, Désiré, un jeune noir de 22 ans, sourd-muet tente d’échapper à un contrôle de police. Il est sans-papiers. » Et même pas homo, Désiré ? Petit bras ! On imagine aisément la suite tragique : les méchants, c’est la police et les gentils font du théâtre subventionné.
Henri Weber se cite lui-même dans ses lectures préférées !
Plus piquant, les militants socialistes pourront retrouver dans une librairie de la Rochelle les livres préférés des cadres du PS, présentés sur le site web du parti. Car oui, les gentils lisent des livres, tandis que les méchants font du jogging et caressent des Rolex sur les ponts en acajou des yachts de milliardaires. Sans surprise, on voit que les dirigeants socialistes lisent Karl Marx, Albert Camus et se lisent parfois eux-mêmes. (Henri Weber citant parmi ses livres préférés l’un de ceux qu’il a signés, et Jean-Christophe Cambadélis un ouvrage d’Hubert Védrine). Certains font de la provocation, tel Medhi Ouraoui, secrétaire national adjoint à la coordination, qui n’a certainement pas été suffisamment coordonné en amont et cite Malraux, Mauriac et De Gaulle parmi ses lectures préférées.
Hormis cette dissidence, la plupart des choix ne surprennent pas : on retrouve beaucoup d’auteurs de la galaxie socialiste (Erik Orsenna, par exemple, est cité plusieurs fois), et beaucoup de littérature étrangère. On s’étonne – et s’attriste – par contre de ne retrouver dans les bagages des cadres socialistes que très peu de classiques. Certes Cervantès, Stefan Zweig, Gabriel Garcia Marquez ou René Char surnagent, parmi quelques autres. Mais le dirigeant socialiste, pour montrer qu’il est gentil et aime la culture, prend bien garde de ne pas trop citer les grands classiques de la littéraire française… de François Villon à Balzac, en passant par Hugo ou Flaubert. Même punition pour Ronsard et Aragon, et idem pour Péguy.
Rendez-vous à La Rochelle dans dix ans… leurs successeurs citeront certainement Marc Levy, Katherine Pancol et Guillaume Musso.
Le BIT (Bureau International du Travail) constate une forte hausse du chômage de longue durée sur la tranche des 15-24 ans. Depuis mars 2009, le nombre de jeunes se trouvant sans emploi depuis plus d’un an a augmenté de près de 45%. Ils sont tout de même 113 000, soit un jeune chômeur sur cinq. Le BIT, organisme indépendant -contrairement à Pole Emploi- peut se permettre quelques remarques d’ordre politique qui sont pourtant tellement évidentes qu’on avait fini par les oublier ; c’est le fameux syndrome de La Lettre volée d’Edgar Poe. Le BIT déclare donc : « Compte tenu de la gravité de la situation, on peut craindre que, si rien n’est fait rapidement, la situation de la jeunesse ne devienne insoutenable dans certains pays, constituant une menace pour la cohésion sociale« . Et, quelle surprise, la France est dans le peloton de tête de ces «certains pays».
Evidemment, dans le même temps, on s’apprête lentement mais sûrement à faire travailler les seniors jusqu’à soixante-dix piges et mèche. Comme ça ils pourront aider leurs enfants chomdus de trente ans. Vous me direz, c’est déjà comme ça, sauf que les vieux peuvent le faire maintenant avec leur retraite mais que là, ils seront obligés de conduire des bus ou de vous livrer vos courses à domicile. Évidemment aussi, une armée d’experts libéraux, ceux qui nous feront mourir guéris dans une planète en ruine, viendront dresser des graphiques pour nous expliquer que le chômage des jeunes et le maintien à tout prix du troisième âge au taf, ça n’a pas de lien de cause à effet. On écoutera bien la leçon au milieu des émeutes et on n’essaiera pas de tousser à cause de la fumée des cocktails Molotov. Et ils seront très convaincants, ces experts. Comme d’habitude. Et on se souviendra, peut-être un peu trop tard, qu’ils nous font penser au fou selon Chesterton: celui qui a tout perdu, sauf la raison.
Les gens prétendent qu’ils relisent Proust chaque été. Ils mentent, évidemment : sinon, quand je fouille dans la bibliothèque des gens qui m’invitent, je trouverais La Prisonnière avec des taches d’huile solaire. Ce qui n’est jamais arrivé. En fait, l’été, les gens lisent du polar, du thriller, du roman noir. Les libraires ne s’y trompent pas, les éditeurs non plus : un livre sur quatre vendu en France est un polar. Et pourtant, ce n’est plus une littérature populaire même si les auteurs français de polar, qui sont tous de gauche, aimeraient vous faire croire le contraire. C’est une littérature de gens qui ont les moyens d’aller en vacances et qui ont des pudeurs d’encanaillés puisqu’ils prétendent qu’ils relisent Proust. Sans mettre d’huile solaire, en plus.[access capability= »lire_inedits »]
Un livre sur quatre, c’est quand même énorme. Si on retire des quatre les livres de jardinage, les témoignages de stars et les documents, on arrive au résultat suivant : un roman sur deux acheté est un roman policier. Alors, forcément, il y a du déchet. Du déchet et des monomanies. Le polar scandinave se portait déjà très bien avant Millénium, mais depuis, c’est de la folie. J’ai pensé à changer mon nom en Baldur Leroysön, à un moment. Et raconter sur des milliers de pages comment un policier désabusé de la banlieue d’Oslo cherche qui a tué la social-démocratie. L’enquête aurait promis d’être longue. J’aurais pu facilement faire trois volumes, comme Millénium. Dans un polar scandinave, il faut cinquante pages, au bas mot, pour monter dans sa voiture, démarrer et rouler sous un temps pourri dans des pays luthériens où l’alcool est à des prix prohibitifs. Derrick, à côté, c’est l’inspecteur Harry. Bon, une première certitude : même s’il ne l’aimait pas, ce n’est pas le communisme qui a tué la social-démocratie. On ne va pas tout lui mettre sur le dos, quand même, au communisme. En plus, il a un alibi d’enfer : quand la social-démocratie a été tuée, le communisme était déjà mort.
San-Antonio : du polar garanti sans fjord ni saumon fumé
Profitez donc de ce qui reste de l’été pour vous désintoxiquer et revenir aux sources. Lisez San-Antonio, par exemple, c’est garanti sans fjord ni saumon fumé. La collection Bouquins réédite tout San-Antonio. Pour l’instant, quatre volumes sont parus. Ils correspondent aux enquêtes de la fin des années 1940 jusqu’au début des sixties (San-Antonio est né en 1949 à Lyon avec un roman qui s’appelle Réglez-lui son compte et qui ne parle pourtant pas du peuple grec.)
Il n’y a pas plus français que San-Antonio : il a de l’esprit, il plaît aux femmes, il aime la bonne bouffe et les causes perdues. C’est d’Artagnan qui jacterait argomuche et aurait remplacé sa rapière par un soufflant. En plus, ce qui n’est pas fréquent dans la littérature populaire, San-Antonio a inventé un style. Une langue bien à lui. Comme Céline. Ou Proust, tiens. C’est un personnage tellement envahissant qu’il a failli tuer son créateur, Frédéric Dard. Dard a tenté de se suicider en 1965, quand il s’est aperçu que les gens ne connaissaient plus que San-Antonio et ignoraient ses autres romans. Ce n’est pas le genre de chose qui arriverait à des Scandinaves, ça. Ou alors ils se suicideraient d’ennui en relisant leurs épreuves.
Qu’on se le dise et redise, cette année, les hommes politiques anglais ne prendront pas de vacances, ou à peine. Dûment briefés, leurs staffs ont relayé l’info à qui veut l’entendre : aucun ne quittera le royaume. Echaudés par le scandale involontairement provoqué par Michelle Obama, qui avait abandonné mari et récession pour aller bronzer à Marbella avec l’éternellement jeune Juan Carlos, ils font profil bas, très bas. Il est loin le temps où les Blair s’invitaient chez Silvio Berlusconi pour faire des bœufs avec leur copain Cliff Richard.
Parfaite incarnation d’un Anglais moyen imaginaire, on les voit errer sur les landes du Devon ou des Cornouailles, les seuls endroits au monde suffisamment modestes sans être trop affreux pour y traîner la famille, la mine lugubre de circonstance, l’oreille basse et probablement le chien des Baskerville aux fesses. Gare à l’insouciante décontraction, à la joie de vivre estivale, au repos bien mérité. Le pays va mal, les temps sont durs, et chacun sait que la sémiotique vacancière, très en vogue à Westminster, va décortiquer implacablement l’emploi du temps du dernier des secrétaires d’Etat ou aspirant à la présidence du Labour.
Dis-moi où tu pars, je te dirai comment sera ta courbe dans les sondages de rentrée. Si tu veux la voir plonger après la photo volée qui tue, va en Toscane. Tous les patrons de la BBC y sont en ce moment, avec les écrivains et les sociaux-démocrates. Autre mauvaise idée, les vacances en Amérique. On se souvient de Gordon Brown arpentant Martha’s Vineyard, l’air hargneux, attendant une hypothétique invitation à dîner d’Hillary Clinton qui n’est jamais venue. Tu seras aussi prié d’éviter la Grèce, même si tu es, comme la plupart des Britanniques, un authentique fan de la comédie musicale Mamma mia, dont on rappellera qu’elle se situe non pas en Suède, comme pourrait le laisser penser sa BO 100% Abba, mais dans les Cyclades, où il te sera impossible d’éviter un des Murdoch ou un oligarque: mauvaise pioche, donc…
Merkel au Tyrol : l’exemple à suivre
En clair, tu devrais plutôt prendre modèle sur Angela Merkel qui, en bonne Ossie, escalade le Tyrol avec du matériel datant d’avant la chute du Mur. Ou sur le roi des Belges cramponné à Laeken de peur que le pays n’explose s’il passe une frontière. Voire sur notre président qui part barboter dans la famille.
Bref, il s’agit de faire comme si l’Anglais moyen ignorait que dans le vrai monde, celui de ceux qui ont réussi, s’offre en général de bonnes vacances dans une hacienda du grand Sud. Comme si l’Anglais moyen ne traversait pas lui-même la Manche à la première occasion pour trouver ce dont rêve tout un pays onze mois sur douze, le soleil.
Rebaptisée «Marie-Antoinette» par la presse de son pays, Michelle Obama semble tout à fait hermétique à ces hypocrisies. On aimerait que les collègues brits de son époux lui empruntent un tout petit peu de son audace, quitte à oublier pour une fois l’hypocrisie qui leur tient office de seconde peau. Quant à la Première, elle restera donc désespérément pâle, cet été.