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Abbas et Netanyahou enfin d’accord pour un accord ?

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Pour une fois, pour une fois seulement, nous allons nous montrer optimistes. Bien sûr, dès qu’il s’agit des rapports entre Israéliens et Palestiniens, l’exercice est périlleux. Et pourtant, cette fois, pour m’y être frotté à plus d’une reprise depuis la conférence de Madrid de 1988, j’ai décidé de me ranger dans le camp de ceux qui y croient. Les deux attaques en Cisjordanie, qui ont fait quatre morts et plusieurs blessés israéliens la veille de l’ouverture du dialogue et le jour où il a officiellement commencé à Washington, auraient pu me faire changer d’avis. Mais non. J’y crois. Et pas seulement parce qu’aller à l’encontre de tous les commentateurs, tous convaincus que « cette fois encore, cela ne marchera pas », que « le président Obama va droit dans le mur », que « le Hamas lamine le pouvoir de Mahmoud Abbas » et que « Netanyahou mène tout le monde en bateau », a un je-ne-sais-quoi d’exaltant.

Un premier constat : en dépit des deux attaques et des déclarations incendiaires des organisations radicales, Hamas en tête, qui en promettent d’autres, la violence est à son niveau le plus bas depuis plusieurs années. La seconde intifada semble être un lointain souvenir et les dirigeants israéliens de tous bords devraient en principe avoir plus de facilité à « faire passer la pilule » d’un accord avec les Palestiniens, notamment par le biais d’un référendum, une consultation qu’envisage d’ailleurs sérieusement Benjamin Netanyahu dans un an. Abbas, contrairement à Arafat, n’est pas perçu par la majorité des Israéliens comme un manipulateur qui brandit le rameau d’olivier d’une main et le terrorisme de l’autre. Il l’a d’ailleurs prouvé peu après les tirs revendiqués par le bras armé du Hamas en ordonnant une vague d’arrestations massives dans les rangs des islamistes, avec l’assistance proche-lointaine des services de renseignements voisins.

Un deuxième constat : le scepticisme de rigueur de part et d’autres n’a pas empêché ces derniers mois la formation d’un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien, à condition que l’Etat en question jouisse d’une indépendance acceptable et accepte de vivre pacifiquement aux côtés d’Israël. Même les Palestiniens de Gaza auront du mal à rejeter un tel développement et pourraient, on peut rêver, faire plier l’intransigeante direction du Hamas.

Quant au sujet qui fâche, la colonisation, il semblerait, vu de Paris, que les Israéliens aient enfin cédé aux sempiternelles exigences américaines de ne plus construire en territoire occupé, qu’ils n’aient pas l’intention de renouveler le moratoire de dix mois sur la construction en Cisjordanie qui arrive à terme le 26 septembre : en somme, on dirait qu’ils ne souhaitent pas que Mahmoud Abbas claque la porte des négociations à peine remises à flot s’il venait à apprendre que des bétonneuses entraient en action.

Autre sujet potentiellement explosif : le « droit au retour » des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 sur lequel les Israéliens ne sont pas du tout prêts à transiger mais sur lequel Abbas, soumis aux pressions américaines, pourrait en fin de compte lâcher du lest. Tout comme Israël, ainsi que l’a récemment déclaré Ehud Barak, pourrait céder sur la sacro-sainte réunification de Jérusalem, en acceptant qu’un drapeau palestinien flotte sur une partie du secteur oriental de la ville. Restent le tracé compliqué des frontières du futur Etat palestinien, la question de la sécurité à ces frontières inhérente à celle de l’armement dont disposerait le nouveau venu au sein de la communauté des Nations. Autant de questions qui ont le mérite de ne pas être trop nombreuses et d’avoir des contours clairement définis en vue d’un « marchandage » final qui débouchera, inch Alla’h, sur un accord définitif.

Si on ajoute à tout cela un Netanyahu particulièrement en verve, puisqu’il a réussi à faire taire les critiques habituelles de la gauche israélienne sur ses réelles intentions de faire la paix avec les Palestiniens, un Amr Moussa, président de la Ligue arabe, qui entonne pour une fois le refrain de John Lennon « Give Peace a Chance », et un Ahmadinejad égal à lui-même lorsqu’il affirme que les pourparlers sont « morts-nés », on ne peut qu’être optimiste.

Wikileaks, fuites en avant

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Henri Gervex, À "La République française", 1890

Tous journalistes : telle était la grande promesse d’Internet. Le foisonnement des blogs a été salué comme la preuve de l’avènement de médias sans médiation, c’est-à-dire sans intermédiaires entre « producteurs » et « consommateurs » d’information. Pourtant, cette nouvelle arme « citoyenne » a vite été récupérée par les acteurs traditionnels, sans doute parce que le public a compris que la valeur d’une information se mesurait autant à la signature de l’auteur et au logo du média qu’au contenu. Du Washington Post à WikiLeaks, du Monde à Causeur, il faut toujours se poser les mêmes questions. Qui parle ? Et d’où ?

Avec WikiLeaks, tous journalistes

Le site américain WikiLeaks n’en continue pas moins à croire aux lendemains radieux du « journalisme citoyen sans frontières ». Depuis sa création, en 2006, sa lutte contre la censure en Chine et la corruption au Kenya a valu à Julian Assange, son cofondateur et figure de proue, notoriété et respectabilité. Fort de son succès, fin 2009, il s’attaquait au gros morceau : la politique américaine en Irak et en Afghanistan.

[access capability= »lire_inedits »]Dans le projet WikiLeaks, technologie et idéologie sont inséparables. Ancien hacker et héros de la contre-culture du Web, Assange est un militant du numérique convaincu qu’Internet est le contre-pouvoir absolu. Pour lui et ses semblables, les technologies de l’information constituent l’antidote au totalitarisme façon 1984. L’important, c’est d’y croire. Alors que, sur Wikipedia, nous sommes tous encyclopédistes, WikiLeaks entend fédérer une communauté dans laquelle chacun est tout à la fois informateur, analyste et expert. Comme son nom l’indique (leaks signifie « fuites »), sa marque de fabrique est de publier des informations venues de l’intérieur, en l’occurrence des bases de données gouvernementales. En clair, les contributeurs de WikiLeaks sont des fonctionnaires qui divulguent des infos confidentielles sous couvert d’anonymat. À première vue, rien de très neuf sous ce soleil-là. C’est peu ou prou le principe de la « page 2 » du Canard Enchaîné, à ceci près que les ragots publiés par l’hebdomadaire satirique sont invérifiables (et souvent bidons) tandis que WikiLeaks rend publics, sans les expertiser ni les commenter, des documents confidentiels dont l’authenticité n’est pas contestée. Pas de journaliste, pas de Woodward et Bernstein – les deux héros du Watergate – pas de rédac’ chef mais des informations divulguées.

C’est à ce stade qu’intervient l’innovation technologique : Assange et ses amis ont développé des outils informatiques qui protègent l’anonymat des contributeurs. Les fichiers envoyés au site ne sont pas « traçables », c’est-à-dire qu’il est impossible, y compris pour les animateurs du site, de connaître l’identité des sources qui bénéficient ainsi d’un niveau de sécurité incomparable avec celui qu’offre un média classique, un journaliste pouvant toujours gaffer voire « balancer » son informateur – pour en circonvenir un autre par exemple. Avec WikiLeaks, ce risque n’existe pas.

Seulement, WikiLeaks ne protège pas les bavards contre eux-mêmes. Si le soldat de première classe Bradley E. Manning, 23 ans est fortement soupçonné d’être à l’origine de la divulgation de documents classifiés sur l’armée américaine en Irak, c’est parce qu’il a trop parlé. Son confident l’a trahi. Depuis le mois de mai, Manning doit méditer en prison sur la fiabilité des hommes.

De ce point de vue, rien n’a changé : sans « Gorge profonde », c’est-à-dire sans fonctionnaire, militaire ou autre agent de la puissance publique prêt à transgresser les règles, point de révélations fumantes. Ainsi, le cas de Manning évoque-t-il fortement celui de Daniel Ellsberg, l’homme qui, il y a quarante ans, a fait fuiter les « Pentagon Papers ».

Comme Manning, Ellsberg, qui fut officier dans les marines puis conseiller du secrétaire à la Défense Robert McNamara, était un « insider » impliqué dans une guerre – celle du Vietnam – qu’il jugeait injuste et criminelle. Les deux hommes voulaient servir leur pays. Petit à petit, ils sont arrivés à la même conclusion : le gouvernement américain est sorti de la légalité et ne sert plus les intérêts des États-Unis. En conséquence, ils n’avaient plus le devoir d’obéir mais celui d’informer et d’alerter leurs concitoyens.

WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre

Le scénario du Watergate fut identique : un « insider », Mark Felt, numéro deux du FBI, nourrissait les journalistes, les guidant pas à pas, faisant presque tout le boulot pour eux. Informé des turpitudes des « hommes du Président » et des agissements de leurs « plombiers », Felt avait décidé d’agir. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes qu’il avait choisis, sont devenus célèbres. Et pourtant, le véritable héros du Watergate, c’est lui, « Gorge profonde », sorti de l’anonymat de son plein gré, des décennies après les faits.

D’Ellsberg à Manning en passant par Felt, les similitudes sautent aux yeux. Il existe pourtant une différence de taille. Dans les cas des « Pentagon Papers » et du Watergate, des rédactions se sont interrogées sur l’opportunité de divulguer une information, alors que, grâce à WikiLeaks, le soldat Manning a décidé seul de jouer avec le secret-défense. Pour WikiLeaks, tout fait est une information qui peut être publiée. Aucun responsable éditorial n’évalue son intérêt pour le public. Quant à s’interroger sur la conformité de la divulgation aux intérêts de l’Amérique, la question semblerait sans doute sacrilège à Assange et à ses amis. On publie d’abord, on discute après. Sous ses airs hyper-démocrates, WikiLeaks finit par confier à un homme seul, et en dehors de toute règle hormis celle que lui dicte sa propre conscience, une décision qui peut avoir des conséquences considérables. Ainsi est-il apparu que la publication de documents sur l’Afghanistan pouvait mettre en péril les locaux impliqués.

Cette polémique semble avoir suscité quelques doutes chez les croisés de la Vérité. Alors que, sur Wikipedia, la rédaction des articles est de plus en plus surveillée, les dirigeants de WikiLeaks (il faut croire que même l’entreprise la plus libertaire a besoin d’un patron) se sont engagés à mieux analyser l’information avant de la rendre publique. Dans cette perspective, ils devraient renforcer le travail en amont de la publication, c’est-à-dire créer, horresco referens, une « rédaction ». Autant dire que WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre. Bienvenue au club.[/access]

Roms : un drame post-communiste

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Mon errance journalistique m’a conduit tout récemment à Bratislava, capitale de la Slovaquie. À peine étais-je arrivé dans cette charmante cité danubienne qu’un drame mettait tout le pays en émoi : un ancien militaire, chômeur depuis deux ans, s’est mis à tirer à la mitraillette depuis la rue sur des appartements de son immeuble occupés par des familles roms. Résultat : huit morts, dont le tireur qui a retourné son arme contre lui une fois son forfait accompli, et sept blessés. La police n’a pas réussi à déterminer précisément les motivations de cet acte meurtrier : crime raciste ou coup de folie ? Probablement un mélange des deux.

Il n’empêche : la « question rom », sous-jacente dans tous les débats politiques d’Europe centrale et orientale, revient au premier plan dans un pays qui a pourtant beaucoup d’autres chats à fouetter ces derniers temps. Le nouveau gouvernement de centre-droit, qui vient d’entrer en fonction doit en effet affronter les séquelles de la crise économique, apaiser les tensions avec un voisin hongrois taraudé par la bête nationaliste, et surveiller du coin de l’œil son autre voisin, l’Ukraine, où le nouveau président, Viktor Yanoukovitch, est plus favorable à Moscou que la précédente occupante du poste, Ioulia Timochenko. Dans la liste des tâches que le nouveau Premier ministre, Mme Iveta Radicova, avait inscrites sur son calepin avant d’entrer en fonction « s’occuper des Roms » arrivait en antépénultième position, juste avant « penser à tacler Nicolas Sarkozy ».

Le mode de survie des Roms de Slovaquie

La Slovaquie, contrairement à la Roumanie et la Bulgarie « n’exporte » pas ses Roms. Ces derniers, qui constituent environ 10% de la population, estiment que les conditions de vie qui leur sont assurées par l’Etat-providence slovaque – équivalent du RMI local et gratuité de soins de qualité – les dispensent d’aller faire la manche à Paris ou à Rome. À ce prix, on peut supporter l’opprobre des Slovaques, et les murs que ces derniers érigent dans les villages pour isoler les quartiers où ils résident. Ce mode de survie, en revanche, a le don d’énerver la population non-rom du pays, et cela d’autant plus que celle-ci a été soumise à rude épreuve ces dernières années malgré le décollage économique remarquable de la Slovaquie. L’entrée dans l’euro, en janvier 2009, avait exigé une réduction drastique des dépenses publiques, au détriment des services rendus à la population, des salaires et des retraites. Les Slovaques n’étant pas des Grecs, il leur avait échappé qu’on peut bidouiller les statistiques pour s’éviter trop de désagréments…

Comme les Roms ne cherchent pas trop à quitter la Slovaquie, Bratislava ne s’est pas retrouvée, comme Bucarest ou Sofia, placée sous les feux de l’actualité grâce aux expulsions sarkoziennes : celles-ci ont en effet révélé ou rappelé la situation lamentable réservée aux Roms de Roumanie et de Bulgarie[1. On a pu revoir cet été, sur Arte, le remarquable documentaire « La cité des Roms » de Frédéric Castaignède qui décrit par le menu la vie quotidienne dans le ghetto rom d’une petite ville bulgare], parqués dans des ghettos immondes et objet du mépris généralisé de la population et de ses gouvernants.

Je me suis donc précipité chez mon amie Iveta Radicova[2. En fait, je voyais Iveta Radicova pour la première fois de ma vie dans le cadre d’un entretien accordé à une revue à laquelle je collabore. Mais j’ai bien le droit, de temps en temps, de frimer comme Marek Halter…] pour qu’elle éclaire ma lanterne sur cette fichue question rom, à propos de laquelle je lis et j’entends tout et son contraire, y compris dans ce salon. Il faut préciser qu’avant de faire Premier ministre, Iveta a été longtemps prof de sociologie à l’université de Bratislava, aussi s’est-elle penchée sur ce problème bien avant d’entrer en politique. Elle s’est donc fait un plaisir de m’expliquer la complexité de cette affaire, ce qui me changeait agréablement des propos péremptoires entendus en France à ce sujet ces derniers temps. Sans remonter jusqu’à l’arrivée en Europe, au cours du Haut Moyen-âge, de ces nomades originaires du Rajasthan et autres contrées avoisinantes, Iveta Radicova estime essentiel de prendre en compte l’histoire de ce peuple dans la région au cours des trois derniers siècles.

Dans l’Europe des Empires : l’échec de l’intégration

Aux confins de deux empires multinationaux, l’empire ottoman et la double monarchie austro-hongroise, les « gens du voyage » trouvaient un biotope favorable à leur mode de vie et à leurs activités. Le pouvoir central était lointain, ses fonctionnaires locaux aisément corruptibles, et leur nomadisme leur permettait de remplir quelques fonctions économiques dans des provinces rurales à l’écart des grandes voies de circulation. Marchands de chevaux qu’il élevaient et sélectionnaient, rémouleurs, rétameurs et rempailleurs, musiciens et comédiens ambulants, ils compensaient leur mauvaise réputation – pas toujours usurpée – de voleurs de poules par une utilité sociale qui n’avait pas échappé, par exemple, à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Celle-ci, au début du XVIIIème siècle, s’était mis en tête de les intégrer au processus de modernisation des marches de son empire en les incitant à se fixer dans les villes et les villages et à mettre leur compétences techniques au service de la collectivité. Dans l’ensemble, ce fut un échec, car la cohabitation entre ces Roms sédentarisés et les autres peuples se révéla quasi impossible : le refus d’assimilation des premiers au mode de vie majoritaire, leur endogamie stricte confortaient chez les Hongrois, les Slaves et les Roumains des préjugés déjà bien ancrés. Privés de leurs créneaux économiques par le développement des techniques et des transports, les tribus roms ou tziganes se trouvèrent bien souvent réduites à la mendicité ou à la délinquance. Le dépeçage des empires autrichien et ottoman après la première Guerre mondiale leur conféra la nationalité des nouveaux pays où ils se trouvaient au début des années vingt du siècle dernier, mais cela n’eut que peu d’effet : la liberté de circulation en Europe centrale faisait d’eux des saute-frontières au passeport changeant et à la conscience nationale peu développée.

La situation changea radicalement pendant et après la deuxième Guerre mondiale : les Roms vivant dans les pays directement occupés par les nazis (Bohème-Moravie, Yougoslavie, Grèce) furent pour la plupart exterminés dans les camps de la mort. Ceux qui étaient restés dans les pays alliés de l’Allemagne (Roumanie, Hongrie, Bulgarie) eurent plus de chance : beaucoup d’entre eux ont survécu, car les fascistes locaux étaient moins motivés et moins efficaces que les Allemands dans la furie à vouloir faire disparaître les « peuples inférieurs » de la surface du globe.

Pendant cinquante ans, on n’entendit plus parler des Roms

Puis vint la glaciation communiste. Entre 1945 et 1948, date du « coup de Prague » qui vit la Tchécoslovaquie tomber dans l’escarcelle de Staline, une migration des Roms de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie vers la Slovaquie avait eu lieu, ces derniers ayant vite compris que les communistes allaient s’occuper d’eux à leur manière. À l’instar de Marie-Thérèse, mais avec des méthodes plus musclées qu’elle, ces derniers avaient le projet les faire participer à la construction du socialisme dans le cadre des directives élaborées par les divers bureaux politiques des partis communistes locaux. Cela valut également plus tard pour la Slovaquie, où les Roms avaient cru trouver un pays plus accueillant à leur mode de vie traditionnel.

Défense de bouger, de partir à l’aventure sur les routes et les chemins, tous à l’usine, aux champs et sur les chantiers. Gare au « parasitisme » qui vous conduisait tout droit dans les « camps de rééducation à régime sévère ». Pendant un demi-siècle on n’entendit plus parler des Roms de derrière le « Rideau de fer ». En Occident, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de cette question, car les défenseurs des droits de l’homme avaient d’autres motifs pour condamner le communisme stalinien : le Mur de Berlin, puis le Goulag suffisaient à occuper l’esprit et le temps des opposants au « socialisme réellement existant ». D’un autre côté, la maxime cachée de ces régimes – « faites semblant de travailler et l’Etat fait semblant de vous payer » – se révélait plus intégratrice des Roms que l’exploitation capitaliste. L’ouvrier tchèque, hongrois ou roumain « accrochait son chapeau » à sa patère dans l’entreprise d’Etat, touchait son maigre salaire, et filait ailleurs la moitié du temps pour travailler au noir ou « perruquer » dans son atelier. Son collègue rom bullait à l’usine avant d’aller faire la fête avec les siens dans les HLM lugubres qu’on leur avait attribués à la lisière des villes, ou dans leurs masures à la campagne. Chacun son truc. Le caractère policier de ces régimes et la surveillance généralisée des populations par les « organes » de l’Etat communiste dissuadaient les potentiels maraudeurs de cette communauté d’exercer leurs activités. Les peines très sévères appliquées à ceux qui se rendaient coupables « d’atteinte à la propriété du peuple » limitaient le nombre des récupérateurs de métaux habiles à s’accaparer le cuivre des bâtiments publics et des lignes électriques. Seuls sévissaient, aux abords des hôtels et des gares, des changeurs furtifs et clandestins de devises fortes en monnaie locale qui arnaquaient joyeusement les touristes occidentaux.

Le mistigri refilé aux pays riches

Après l’écroulement du communisme, cet équilibre fut rompu : pour survivre il fallait travailler, et pas seulement pointer à l’usine et faire semblant. Le chômage fit son apparition, frappant prioritairement ceux dont la qualification professionnelle était minimale et la productivité insignifiante, ce qui était le cas de la très grande majorité de la population rom. La ghettoïsation de fait et le peu d’importance accordée par la culture rom à l’éducation donnée hors de la communauté avait abouti à la constitution d’un système scolaire à deux vitesses : une éducation au rabais pour les Roms et les écoles de qualité pour les autres. « Horreur ! » s’écrièrent les belles âmes de l’Union européenne venues inspecter les pays candidats à l’adhésion à l’UE. « Mélangez-moi tout cela vite fait, sinon vous n’aurez pas un sou de Bruxelles ! » Cela eut pour conséquence que les dirigeants des pays concernés, qui étaient persuadés que cette « déségrégation » brutale était vouée à l’échec, virent sans trop de chagrin les Roms filer vers l’Ouest, quand ils ne les poussaient pas discrètement à déguerpir. La solution consistant à « européaniser » le problème, c’est-à-dire passer en douce le mistigri aux pays riches au nom de la liberté de circulation, n’était pas pour déplaire aux nouveaux dirigeants roumains et bulgares. « Et voilà comment on aboutit à une politique contraire aux droits de l’homme en se réclamant des droits de l’homme ! » conclut Iveta Radicova à l’issue de notre conversation. « D’accord, rétorqué-je, mais alors, qu’est ce qu’on fait pour bien faire ? ».

La réponse d’Iveta à cette question ne sera pas du goût de ceux dont le cœur saigne en raison des mesures barbares instaurées par Sarkozy et Hortefeux. Elle consiste, pour l’essentiel, à s’efforcer d’augmenter par tous les moyens « l’employabilité » de ces populations en luttant sans concessions contre tout ce qui, dans la tradition rom, y fait obstacle : sortie prématurée des enfants du système scolaire, mariages précoces, transmission de valeurs incompatibles avec les lois du pays. On va encore tousser à Bruxelles.

Les Tsiganes : Une destinée européenne

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Nu intégriste

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Cet été aura vu, à Mexico, Bruxelles et Montréal, des cyclistes déambuler sur leur engin en vue de demander (encore) plus de droits et d’aménagements pour la petite reine. Particularité de la manif ? A poil !

Au mois de juillet, en Grande-Bretagne, dans l’Essex, plus d’une centaine de personnes se sont réunies dans un parc d’attraction avant de se faire photographier, toujours dans le plus simple appareil, à bord des montagnes russes ! Ils ont ainsi récolté 22 000 £ pour la lutte contre le cancer. Déjà, l’an passé, l’artiste Spencer Tunick – ça ne s’invente pas – défendait les vins français contre l’affreux réchauffement climatique en mettant en scène des centaines de bénévoles en tenue d’Adam.

Visiblement, ça marche, les caméras sont là et en redemandent, ça circule sur internet, bref, ça défrise. Amis des causes désespérées, la nudité vous montre la voie. Militez, pétitionnez, manifestez, faites des kiss-in, mais surtout, faites ça à poil. C’est tendance ! Surtout en été, il faut bien le dire.

Or, un sujet, un poil oublié en ce moment, mais qui ressurgira sous peu, c’est le port de la burqa. On fera donc bien de recommander aux barbus de tout poil et aux enragées du niqab, de se déshabiller et de défiler aux Champs Elysées contre les lois racistes en vigueur chez nous. On pourra penser que la nudité n’est pas approprié à ce type de combat, mais non: quand on se prévaut des libertés pour exiger le droit à la charia, on n’en est pas à une contradictions prés…

Mille ans de solitude

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Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897.

Le désir forcené d’une nation d’être et de croître : c’est ce que montrait l’éblouissante exposition, justement intitulée « Sainte Russie », qui s’est tenue au musée du Louvre du  10 au 24 mai. Et l’on comprend mieux l’irremplaçable réactionnaire Joseph de Maistre. Celui-ci, reprenant l’une de ses pensées anciennes, selon laquelle « […] si l’on pouvait enfermer un désir russe sous une citadelle, il la ferait sauter », la précise en ces termes : « Il n’y a point d’homme qui veuille aussi passionnément que le Russe. Observez-le dans ses dépenses et dans la manière avec laquelle il poursuit toutes les jouissances qui lui passent par la tête ; vous verrez comme il veut. Observez-le dans le commerce, même parmi les classes inférieures, vous verrez comme il est intelligent et alerte sur ses intérêts ; observez-le dans l’exécution des entreprises les plus hasardeuses, sur le champ de bataille enfin, et vous verrez ce qu’il ose.[1. Joseph de Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie.] »

De 750 à la seconde moitié du XVe siècle, la longue métamorphose de la Rous'[2. Rous’ désigne le peuple (synonyme de Varègue) et le territoire.] de Kiev en un État puissant témoigne d’une vision politique et administrative à la mesure d’un espace où l’horizon recule toujours. C’est ainsi que, de la naissance de la Sainte Russie à l’avènement du plus éclairé de ses tyrans, Pierre le Grand (1672-1725), s’est constitué l’immense édifice d’une indestructible volonté.

[access capability= »lire_inedits »]Descendants de Vikings gais et massacreurs

Il y eut donc au commencement, avant l’an 1000, une horde venue du Nord, composée de grands gaillards hirsutes qui laissaient derrière eux des villages en ruines, des hommes décapités, des femmes violées, des troupeaux décimés, et quelques rares clients étonnés d’avoir échappé au massacre. Infréquentables, certes, mais nécessaires si l’on en croit le Récit des temps passés, la plus ancienne chronique de l’histoire russe, tout à la fois œuvre littéraire, poème épique et bulletin d’information ; il nous enseigne qu’un peuple, composé pour un quart de commerçants et pour trois quarts de pillards, plus redouté que les loups, plus craint que les esprits mauvais, tantôt s’établissait dans la région de Kiev, tantôt poursuivait sa route sanglante. Le fameux Récit le désigne sous le nom de Rous’, et encore de Varègue, nettement différencié des populations slaves, également présentes dans ces rudes contrées. On s’accorde aujourd’hui sur l’origine scandinave de ces joyeux envahisseurs, aussi habiles à défoncer les crânes qu’à négocier le prix des fourrures. Les Rous’, enfin, sont des Vikings ! Or, le prince Vladimir (980-1015), issu de leurs rangs, après avoir considéré les religions juive, musulmane et chrétienne, opte pour cette dernière, dans sa version orthodoxe. Il sollicite le baptême en 988 « […] et toute la Rous’ kiévienne se convertit au christianisme venu de Byzance. Désormais, les immenses territoires qui s’étendent à l’est de l’Europe, entre la mer Baltique, la mer Noire et la mer Caspienne, deviennent une aire d’expansion nouvelle et privilégiée de la civilisation et de l’art byzantins[3. Janic Durand, Tamara Igoumnova, introduction au catalogue de l’exposition « Sainte Russie ».] ».

Byzantine, cette première Russie l’est assurément, sans pour cela refuser tout à fait l’influence romane venue de l’Occident. Au vrai, il apparaît de plus en plus nettement aujourd’hui que ce pays, traversé par la route fameuse « des Varègues aux Grecs », décrit vers 900 par des marchands arabes de Bagdad et, un peu plus tard, par des juifs de Kiev à l’attention de leurs coreligionnaires du Caire, s’ouvre naturellement à la Scandinavie et au Saint-Empire romain germanique (par la Pologne), et à la Méditerranée. Comme en Occident, c’est d’abord par les moines et dans les monastères que s’organisent, se « déposent » et se développent la science, la technique et l’art. Connaît-on plus admirable, plus émouvante icône de la Vierge que celle d’Andreï Roublev[4. À voir : Andreï Roublev, film d’André Tarkovski.] ? Ce portrait vraiment sublime (vers 1400) est en fait la copie, de la main du maître lui-même, d’une œuvre constantinopolitaine du XIIIe siècle, à caractère miraculeux.

Entraînée à la conquête territoriale par l’irrépressible désir russe, malgré les invasions mongoles (XIIIe siècle) et les révolutions de palais, la Rous’ kiévienne ne cesse de s’agrandir. Vient alors le temps des villes, Novgorod, Pskov, Souzdal, et Moscou, donc, qui se proclame « Troisième Rome ».

Tolstoï, Trotsky, les deux Léon…

Quant aux lois qui règlent les mœurs et les comportements sociaux, on conviendra qu’elles ne sont pas toujours inspirées par l’Esprit saint… La Russie est violente, excessive, aristocratique. Que sont les hommes dans cette immensité qui les dévore ? Des points qui se déplacent, des pions que l’on gouverne, des masses grises que l’on contraint. Les conseillers du prince, qui ne se soucièrent que très tard du sort des serfs, partageaient sans doute le regrettable pessimisme de Joseph de Maistre, selon qui « […] l’homme en général, s’il est réduit à lui-même, est trop méchant pour être libre. » Le servage « à la russe », qui hanta Tolstoï, pourtant contemporain de son abolition, est constitutif d’une société féodale fondée sur la propriété des terres et des hommes qui l’occupent : « Comme cette vieille Russie est misérable au fond, avec sa noblesse si rudement traitée par l’histoire, sans fier passé de caste, sans croisades, sans amour chevaleresque et sans tournois et même sans expéditions de brigandage romantiques sur les grands chemins ! Comme elle est pauvre en beauté intérieure, comme est profondément dégradée l’existence moutonnière et semi-animale de ses masses paysannes[5. Léon Trotsky, article paru dans le journal allemand Die Neue Zeit, 15 septembre 1908, à l’occasion du 80e anniversaire de la naissance de Tolstoï.] ! »

Un barbare éclairé qui ordonne le rasage des barbes

Enfin s’avance un colosse, un très bel homme au regard anxieux, toujours en mouvement, débordant d’une énergie folle qui l’autorisera à bouleverser l’empire ainsi qu’à fonder une ville : Pierre le Grand (1672-1725). Le duc de Saint-Simon, qui l’aperçut à Versailles, dit de lui : « […] Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté ; mais il n’était pas exempt d’une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit. » Au fond, il n’aime guère la « Sainte Russie », maintenue dans la pénombre, tenue éloignée par l’Église orthodoxe du mouvement général qui anime l’Europe occidentale. Se trouvant à Londres pratiquement incognito, il pose pour le peintre Gottfried Kneller (1646-1723), qui le représente dans toute la prestance de ses 26 ans. L’intention du jeune empereur n’est pas neutre : par ce portrait en pied, il signale à ses compatriotes « byzantins » qu’il rompt définitivement avec la tradition iconique. De retour au pays, Pierre réforme sans ménager les susceptibilités, ni négliger les symboles. Il attaque de plein fouet la communauté schismatique des « Vieux croyants » (raskolniki), qui refusent de suivre les prescriptions du patriarche Nikon. Ses deux oukases (1705 et 1722), relatifs aux « barbus et raskolniki », ordonnent le rasage systématique et forcé de toutes les barbes ! C’est encore par oukase (1er mars 1704) qu’il réquisitionne 30 000 hommes et les affecte au chantier d’une ville nouvelle. Il n’est pas de pire endroit, de plus froid ni de plus humide que ce marécage, situé dans le delta de la Neva, sur la Baltique. Cependant, naîtra dans cet environnement inhospitalier un joyau de l’architecture, Saint-Pétersbourg. Notre autocrate bâtisseur, à n’en point douter, partageait l’opinion de Jules César, « Humanum paucis vivit genus », rapportée par Lucain, et traduite avec ferveur par notre encombrant ami de Maistre : « Le genre humain est né pour quelques hommes. »
Viendra-t-il enfin, pour ce grand peuple tragique, le temps du « bonheur russe » ?[/access]

Chez Lubitsch, le léger, c’est du lourd

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Vous voulez torturer un cinéphile ? Demandez lui quel est, de To be or not to be ou de Haute Pègre, de The Shop around the corner ou de Sérénade à trois, son Lubitsch préféré. Du 25 août au 10 octobre, les adeptes du prince de la comédie seront nombreux à se poser la question impossible, puisque la cinémathèque reprend la rétrospective intégrale qui lui a été consacrée cet été au festival de Locarno. Ça ne rate jamais: chaque film d’Ernst Lubitsch est un concentré d’audace et un précipité de style. Au-delà de l’humour en nœud papillon, il y a une élégance insaisissable et parfaitement comique, que la critique s’emploie à définir depuis des lustres: la fameuse Lubitsch touch.

Une déconcertante légèreté

Peut-être est-ce Truffaut qui a trouvé la meilleure formule, quand il s’exclamait, en bon spectateur gourmand: « Dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est génial ». Comprendre: ce qui fait le sel de tous ces films, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce qu’on ne voit pas. Si Lubitsch excelle à nous parler du rapport amoureux, ce n’est pas en suggérant l’étreinte, mais en filmant des portes qui se ferment, des aiguilles qui tournent et des amants qui chantonnent. Un art consommé de l’ellipse, de l’ironie et de l’understatement que le cinéaste est arrivé à transformer en langage naturellement cinématographique.
L’inimitable style d’Ernst Lubitsch lui a permis de tout aborder avec la même aisance. Il donne une profondeur inattendue à des intrigues de vaudeville : Illusions perdues (1941) est une variation hilarante sur le mariage et l’adultère où c’est le cinéaste qui fait tout le monde cocu. Et The Shop around the corner (1940) a toujours l’air bien plus récent que le remake avec Meg Ryan et Tom Hanks en 1998 qui a terriblement mal vieilli.

À l’inverse, Lubitsch sait user d’une déconcertante légèreté quant il s’agit histoires de guerre ou de diplomatie, sujets pourtant plutôt osés pour des comédies.
Le célébrissime To be or not to be (1942) met en scène une troupe de théâtre polonaise jouant une pièce sur Hitler alors que l’Allemagne est en train d’envahir la Pologne. Vous imaginez d’ici les quiproquos qui en découlent: les uniformes nazis prennent des allures de costumes de carnaval, les affaires d’espionnage deviennent affaires de déguisements et l’improbable sosie d’Hitler prononce un génial « Heil myself ! » en réponse aux « Heil Hitler ! ».
Quand Lubitsch ne renvoie pas le décorum totalitaire à sa propre bouffonnerie, il sait opposer, par exemple dans Ninotchka (1939), opposer à la grisaille ascétique du dogme soviétique une vision fantaisiste et hédoniste de la vie occidentale. Et quelle meilleure manière de le faire que de nous laisser entendre, derrière une porte, les exclamations de plus en plus bruyantes des émissaires soviétiques voyant les plats arriver?

Du fantasque au fantastique

Si les portes ont une telle importance dans le cinéma de Lubitsch, c’est que ses films ont besoin de décors compartimentés: ils sont comme des maisons dont les pièces fermées finissent par communiquer entre elles mais sur le mode de la porte qui claque justement, c’est-à-dire du malentendu. L’illusion comique version Lubitsch consiste à utiliser toutes les nuances possibles de l’implicite dans une perpétuelle complicité avec le public – une sorte d’ironie comique, comme il y a une ironie tragique. C’est à nouveau Truffaut qui le dit: « Pas de Lubitsch sans public mais, attention, le public n’est pas en plus, il est avec. Il fait partie du film. »
Comme dans toute bonne maison, on trouve des domestiques dans le cinéma de Lubitsch. Ils ont leur étage, ils vivent un autre monde et pourtant ils sont un peu comme le cinéaste, à nous montrer ce qui se passe en écoutant à travers ces fameuses portes. Cette délicieuse impression de tout vivre à l’envers du décor – et à l’envers du common sense – est notamment celle de la sémillante Cluny Brown dans La Folle Ingénue (1946). Du fantasque de cet avant-dernier film on passera au fantastique, avec La Dame au manteau d’hermine (1948), son dernier film – tellement son dernier film qu’il est mort avant de l’avoir terminé, laissant la main à Otto Preminger. Lubitsch y construit un millefeuille baroque entre le réel, le rêve, le flashback historique et le merveilleux.
Les horloges, montres et pendules, emblématiques de tous les silences si éloquents du cinéaste font, pour cette ultime comédie, un bruit à réveiller les morts.

Ernst Lubitsch - Coffret

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Quatre garçons dans les vents

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Quatorze ans que j’attendais ça … Enfin l’intégrale de South Park en DVD arrive en France à partir du 8 septembre. Jouez hautbois, résonnez musettes ! (et autres instruments à vent).
Pour fêter ça, MTV et Game One organisent la veille à Longchamp, avec la complicité de l’excellent Jean-Charles de Castelbajac, une « South Park party » dont je ne vous dis que ça, vu que je n’en sais rien d’autre…

Sauf que je suis convié, moi, et que sur mon carton d’invitation (ci-joint, mais pas valable pour vous), Cartman s’exclame : « Ces enfoirés font une mégafête dans un hippodrome au milieu d’un bois… Putain de hippies ! » Pour une fois, on dirait que l’agence de com’ a saisi le concept.

Roms : défiler, c’est se défiler !

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La question est simple: faut-il aller défiler ce samedi Place de la République ?

La réponse est plus délicate, sauf si vous êtes supporter inconditionnel du président et/ou favorable en bloc aux diverses annonces faites cet été en matière d’insécurité, de nationalité et de menace rom, auquel cas elle ne se pose même pas.

Logiquement, elle ne devrait donc pas se poser non plus pour ceux – dont je suis – qui, à l’inverse, n’ont pas apprécié le feuilleton de l’été. Et pourtant… Je vous livre donc en vrac les bricoles qui feront que personnellement, je préfère me faire porter pâle.

Tout d’abord, la date, et sa charge symbolique. La Ligue des Droits de l’Homme nous appelle en effet à commémorer en ce quatre septembre le 140ème anniversaire de la fondation de la Troisième République. Sans doute imagine-t-on chez ces gens-là avoir fait une bonne farce en juxtaposant l’image de Napoléon III déchu à celle de Sarkozy, sans même verser un euro de droits d’auteur à Jean-François Kahn, qui, me semble-t-il, inventa le concept. Mais de là à célébrer l’avènement d’un régime qui aussitôt en place, a fêté ça en massacrant en masse – avec la complicité du Kaiser- la population ouvrière de Paris… Cet happy birthday là, celui de Thiers et de Galliffet, on va dire que ce sera sans moi…

Toujours dans l’ordre du symbolique, je ne souhaite pas cautionner un cortège où je sais qu’on va reprendre les insanités relativistes et pour tout dire négationnistes de fait proférées ces dernières semaines. Evoquer à propos des expulsions de roms les rafles de l’Occupation, la Gestapo, la Shoah est une injure non seulement aux victimes juives de l’Holocauste, mais aussi à tous ceux qui ne sont jamais revenus, tziganes compris. Le brevet de FTP que s’auto-décernent ainsi les amalgameurs est obscène, point barre.

Cette date pose un autre problème, d’ordre tactique pour le coup: elle tombe pile 3 jours avant la journée de grève et de manifs sur les retraites. Autant le dire tout de suite, ce jour-là, le mouvement social jouera sa tête. Quand je parle de mouvement social, je pense à quelque chose qui dépasse très largement les syndicats et la gauche établie, et qui renvoie plutôt à tous ceux qui, comme moi, n’envisagent pas de prendre leur retraite à l’âge fixé par Laurence Parisot, Jean-Claude Trichet et les péteux de chez Moody’s.

Agenda suicidaire

Or, non seulement il n’est pas malin pour la gauche de courir deux lièvres à la fois (le sécuritaire et les retraites), mais il est suicidaire de placer en premier dans le calendrier de rentrée un sujet qui divise profondément la gauche d’en bas (tous les sondages l’attestent), en lui donnant donc la priorité sur une thématique qui la fédère. En convoquant au forceps sa manif le quatre septembre, la LDH et la gauche sociétale dont elle est l’expression organique, ont envoyé un rappel à l’ordre à toutes les autres gauches. Le message a beau être subliminal, il n’en est pas moins trivial: « C’est bien beau vos histoires de retraites, mais c’est du pipi de chat quand la République est en danger.» Pour ceux qui pensent que j’exagère, je rappellerai que le mot d’ordre officiel des cortèges est Liberté, égalité, fraternité. Pris en otages par leurs propres contradictions ni Thibault, ni Chérèque, ni Aubry n’ont eu le réflexe d’envoyer les associatifs aux pelotes, ils auront donc à subir les conséquences de cet agenda suicidaire[1. Pour avoir a contrario annoncé au Parisien d’hier « Personnellement, je ne défilerai pas », François Rebsamen se fait copieusement pourrir sur le site de la LDH. Dans la même interview, le sénateur-maire PS de Dijon, qui estime qu' »il est du devoir d’un gouvernement de reconduire à la frontière des étrangers en situation irrégulière » avait aussi exprimé sa crainte « que cette manifestation ne donne lieu à des dérives de slogan et que des amalgames un peu faciles ne soient faits ». Bingo, puisque la LDH l’a aussitôt taxé de sarkozysme…].

Il va de soi que ce forcing de la LDH pour imposer sa conception des priorités n’a rien de fortuit. Ce qui m’amène à ma principale réticence quant à l’opportunité de cette manif : on y sent, à mes yeux, un peu trop fort la volonté de faire ressembler ad vitam æternam la gauche à la caricature qu’en font Sarkozy, voire Morano ou Estrosi. En effet, sur les questions de sécurité, à gauche, les lignes bougent, plutôt vite, et pas seulement en bas. Il y a encore six mois, Jean-Jacques Urvoas et Manuel Valls étaient les moutons noirs de l’opposition, les pourfendeurs parfaitement isolés du laxisme et de l’angélisme ambiant, toujours soupçonnés de sarkozysme rampant. Or, depuis ce mois d’août, c’est le dégel. Ainsi DCB a-t-il imposé un « atelier sécurité » à l’Université d’été des Verts, où bizarrement, on a vraiment parlé de sécurité, et pas seulement des états d’âme du Syndicat de la Magistrature. Et même si je pense –mais je peux avoir tort – que la dépénalisation du shit prônée par Dany est une fausse bonne idée, j’apprécie qu’elle ait été avancée dans l’optique d’une lutte contre les zones de non-droit, et pas dans un trip libertaire postbaba. Ce n’est donc pas encore le Bad Godesberg sécuritaire, mais bon, on est chez les Verts, hein. Une mouvance où l’on revient de très loin, comme l’a plaisamment expliqué son numéro deux, Jean-Vincent Placé, à ses amis socialistes, lors d’une table ronde à la Rochelle: « Chez les écolos, il y a une commission Esperanto, mais pas de commission sécurité. »

Le piège à éléphants ne marche plus

Chez les socialistes, justement les choses ont changé aussi et pas vraiment dans le sens unique souhaité par la LDH, le SM ou par Marie-Pierre de la Gontrie, dirigeante du PS en charge des droits de l’homme et maitre d’œuvre du délirant « Zénith des libertés«  de l’an dernier, à propos duquel on pourrait dire que l’adjectif laxiste était angélique et vice versa.

Toujours à la Rochelle, on a ainsi pu voir Ségolène redécouvrir le charme discret des centres fermés et de l’« encadrement militaire pour les jeunes délinquants », Jean-Jacques Urvoas dérouler tranquillement un « La police interpelle, mais il faut assurer une bonne exécution de la peine ensuite » qui lui aurait valu un blâme il n’y a pas si longtemps et François Rebsamen surenchérir en expliquant que « l’application immédiate des peines permet de réduire le taux de récidive ». Quant aux réponses traditionnelles du parti, elles sont de plus en plus contestées en interne: « la police de proximité ne suffira pas ! » [2. Toutes les citations de la Rochelle sont extraites de l’excellent blog consacré par les journalistes du Monde.fr à cette université d’été et du papier, exhaustif, qu’y a publié Nabil Wakim sur les questions de sécurité] a expliqué Abdelhak Kachouri, vice-président socialiste du Conseil Régional d’Ile-de-France chargé de la sécurité.

Les esprits les plus taquins pourront me faire remarquer, que sans le coup de vice estival de Nicolas Sarkozy sur les voleurs de poule coupables de tous les malheurs de la France, ce bougé n’aurait sans doute pas été possible. Et je leur concéderais volontiers le point, à condition qu’ils admettent en retour que jusque-là, la gauche se contentait de sauter à pieds joints dans les pièges à éléphants du président. Et qu’il est somme toute bien agréable de lire ceci dans la tribune publiée par Arnaud Montebourg dans Le Monde de jeudi dernier: « Les habitants de notre pays sont épuisés de voir ce débat sombrer dans les calculs électoraux. Dans leur grande sagesse, ils renvoient dos à dos tout à la fois ceux qui n’ont pas su prendre la juste mesure de leur exaspération, et ceux qui exploitent politiquement l’exposition des populations les plus modestes à la montée de la violence sans être capable de la faire reculer. »

Une autocritique qu’on pourra rapprocher d’une interview donnée au Monde, celle, fameuse, de Dany Cohn-Bendit le 17 aout dernier dont on aura surtout retenu le retentissant « Nicolas Sarkozy prend les Français pour des cons ». Mais ce texte mérite d’être lu, ou relu, dans son intégralité, notamment les passages ou il stigmatise ceux qui face à l’offensive présidentielle s’en tiennent à la « posture de vierge outragée ». Et Dany enfonce le clou en écrivant : « La politique de Nicolas Sarkozy nous rend aveugle. On doit évidemment la condamner. Mais le risque c’est qu’il nous empêche de nous poser les bonnes questions pour trouver des solutions et que chacun reste dans son jeu de rôle. ». Ma foi, je suis d’accord à 100%. C’est bien pour ça que, cet aprèm, j’irai plutôt prendre le soleil dans mon jardin.

La Reine sans trône

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[access capability= »lire_inedits »]Ségolène Royal

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Marguerite Durandal n’était pas, à dire vrai, une souveraine ordinaire : c’est à Saint-Jean-d’Angély qu’elle fut élue reine d’un jour, lors du bal annuel des pompiers. Comme Saint-Jean-d’Angély ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de Poitiers à l’époque (la voiture électrique a, depuis, considérablement allongé les distances), Marguerite Durandal se mit aussitôt martel en tête : ce qu’elle avait fait dans le Poitou, elle pouvait le faire à un plus haut échelon.

[access capability= »lire_inedits »]Elle monta donc à Paris pour se faire élire reine d’un jour pendant cinq ans. Elle ne le fut pas. Elle maugréa un peu, laissa passer un peu d’eau sous le pont Mirabeau, mais comme elle ne voyait la Seine charrier aucun corps ennemi, elle repartit à l’assaut. Las, le sentier de la gloire lui été barrée par une grosse dame déjà assez avancée en âge et – chose plus extraordinaire encore pour un concours de reine d’un jour – par un sexagénaire blanchi sous le harnais. Marguerite Durandal tourna les talons et retourna sur ses terres poitevines, qu’elle arpenta dès lors, de Loudun à Chalais, un diadème sur le front.

C’est justement ce diadème assez saugrenu, gagné au bal des pompiers de Saint-Jean-d’Angély, dont le peintre pare Marguerite Durandal sur le portrait qu’il réalisa d’elle en 1854.

Louis de Melle, Portrait de la royale Marguerite Durandal, musée du Marais.

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Soleil couchant sur les marchés

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Bienvenue dans la « japanification » des Etats-Unis! Cette expression, utilisée tout récemment par le stratégiste de Merrill Lynch, Michael Hartnett, n’est-elle qu’une boutade ou insinue-t-elle que le pays est à l’orée d’une longue traversée du désert à base de déflation, d’interminable récession et de baisse des cours ?

De fait, Merrill Lynch et quelques rares analystes lucides prévoient des taux américains sensiblement réduits jusqu’à 2020 ponctués d’une croissance moyenne de 1 à 1,5% sur les 20 ans à venir, un Dow Jones dont les valorisations seraient divisées en deux et un marché immobilier condamné à chuter de 30% supplémentaires pour la même période… Ce scénario catastrophe est-il invraisemblable après les sept millions d’emplois déjà perdus aux USA, après les faillites immobilières, bancaires et en dépit des multiples plans de relance ou bien, au contraire, l’échec répété des politiques de relance le rendent-ils très crédible ?

Dans le même ordre d’idées, comment analyser le rendement actuel sur les Bons du Trésor britanniques à 10 ans rémunérés à hauteur de 3% quand le taux d’inflation est de 3,1% ? Une seule interprétation s’impose: les investisseurs sont disposés à placer gratuitement, voire à perdre même un peu, en échange d’avoir la certitude de recevoir leur placement dans 10 ans !

En clair, c’est l’Occident tout entier qui anticipe sa « japanification ».

Abbas et Netanyahou enfin d’accord pour un accord ?

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Pour une fois, pour une fois seulement, nous allons nous montrer optimistes. Bien sûr, dès qu’il s’agit des rapports entre Israéliens et Palestiniens, l’exercice est périlleux. Et pourtant, cette fois, pour m’y être frotté à plus d’une reprise depuis la conférence de Madrid de 1988, j’ai décidé de me ranger dans le camp de ceux qui y croient. Les deux attaques en Cisjordanie, qui ont fait quatre morts et plusieurs blessés israéliens la veille de l’ouverture du dialogue et le jour où il a officiellement commencé à Washington, auraient pu me faire changer d’avis. Mais non. J’y crois. Et pas seulement parce qu’aller à l’encontre de tous les commentateurs, tous convaincus que « cette fois encore, cela ne marchera pas », que « le président Obama va droit dans le mur », que « le Hamas lamine le pouvoir de Mahmoud Abbas » et que « Netanyahou mène tout le monde en bateau », a un je-ne-sais-quoi d’exaltant.

Un premier constat : en dépit des deux attaques et des déclarations incendiaires des organisations radicales, Hamas en tête, qui en promettent d’autres, la violence est à son niveau le plus bas depuis plusieurs années. La seconde intifada semble être un lointain souvenir et les dirigeants israéliens de tous bords devraient en principe avoir plus de facilité à « faire passer la pilule » d’un accord avec les Palestiniens, notamment par le biais d’un référendum, une consultation qu’envisage d’ailleurs sérieusement Benjamin Netanyahu dans un an. Abbas, contrairement à Arafat, n’est pas perçu par la majorité des Israéliens comme un manipulateur qui brandit le rameau d’olivier d’une main et le terrorisme de l’autre. Il l’a d’ailleurs prouvé peu après les tirs revendiqués par le bras armé du Hamas en ordonnant une vague d’arrestations massives dans les rangs des islamistes, avec l’assistance proche-lointaine des services de renseignements voisins.

Un deuxième constat : le scepticisme de rigueur de part et d’autres n’a pas empêché ces derniers mois la formation d’un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien, à condition que l’Etat en question jouisse d’une indépendance acceptable et accepte de vivre pacifiquement aux côtés d’Israël. Même les Palestiniens de Gaza auront du mal à rejeter un tel développement et pourraient, on peut rêver, faire plier l’intransigeante direction du Hamas.

Quant au sujet qui fâche, la colonisation, il semblerait, vu de Paris, que les Israéliens aient enfin cédé aux sempiternelles exigences américaines de ne plus construire en territoire occupé, qu’ils n’aient pas l’intention de renouveler le moratoire de dix mois sur la construction en Cisjordanie qui arrive à terme le 26 septembre : en somme, on dirait qu’ils ne souhaitent pas que Mahmoud Abbas claque la porte des négociations à peine remises à flot s’il venait à apprendre que des bétonneuses entraient en action.

Autre sujet potentiellement explosif : le « droit au retour » des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 sur lequel les Israéliens ne sont pas du tout prêts à transiger mais sur lequel Abbas, soumis aux pressions américaines, pourrait en fin de compte lâcher du lest. Tout comme Israël, ainsi que l’a récemment déclaré Ehud Barak, pourrait céder sur la sacro-sainte réunification de Jérusalem, en acceptant qu’un drapeau palestinien flotte sur une partie du secteur oriental de la ville. Restent le tracé compliqué des frontières du futur Etat palestinien, la question de la sécurité à ces frontières inhérente à celle de l’armement dont disposerait le nouveau venu au sein de la communauté des Nations. Autant de questions qui ont le mérite de ne pas être trop nombreuses et d’avoir des contours clairement définis en vue d’un « marchandage » final qui débouchera, inch Alla’h, sur un accord définitif.

Si on ajoute à tout cela un Netanyahu particulièrement en verve, puisqu’il a réussi à faire taire les critiques habituelles de la gauche israélienne sur ses réelles intentions de faire la paix avec les Palestiniens, un Amr Moussa, président de la Ligue arabe, qui entonne pour une fois le refrain de John Lennon « Give Peace a Chance », et un Ahmadinejad égal à lui-même lorsqu’il affirme que les pourparlers sont « morts-nés », on ne peut qu’être optimiste.

Wikileaks, fuites en avant

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Henri Gervex, À

Henri Gervex, À "La République française", 1890

Tous journalistes : telle était la grande promesse d’Internet. Le foisonnement des blogs a été salué comme la preuve de l’avènement de médias sans médiation, c’est-à-dire sans intermédiaires entre « producteurs » et « consommateurs » d’information. Pourtant, cette nouvelle arme « citoyenne » a vite été récupérée par les acteurs traditionnels, sans doute parce que le public a compris que la valeur d’une information se mesurait autant à la signature de l’auteur et au logo du média qu’au contenu. Du Washington Post à WikiLeaks, du Monde à Causeur, il faut toujours se poser les mêmes questions. Qui parle ? Et d’où ?

Avec WikiLeaks, tous journalistes

Le site américain WikiLeaks n’en continue pas moins à croire aux lendemains radieux du « journalisme citoyen sans frontières ». Depuis sa création, en 2006, sa lutte contre la censure en Chine et la corruption au Kenya a valu à Julian Assange, son cofondateur et figure de proue, notoriété et respectabilité. Fort de son succès, fin 2009, il s’attaquait au gros morceau : la politique américaine en Irak et en Afghanistan.

[access capability= »lire_inedits »]Dans le projet WikiLeaks, technologie et idéologie sont inséparables. Ancien hacker et héros de la contre-culture du Web, Assange est un militant du numérique convaincu qu’Internet est le contre-pouvoir absolu. Pour lui et ses semblables, les technologies de l’information constituent l’antidote au totalitarisme façon 1984. L’important, c’est d’y croire. Alors que, sur Wikipedia, nous sommes tous encyclopédistes, WikiLeaks entend fédérer une communauté dans laquelle chacun est tout à la fois informateur, analyste et expert. Comme son nom l’indique (leaks signifie « fuites »), sa marque de fabrique est de publier des informations venues de l’intérieur, en l’occurrence des bases de données gouvernementales. En clair, les contributeurs de WikiLeaks sont des fonctionnaires qui divulguent des infos confidentielles sous couvert d’anonymat. À première vue, rien de très neuf sous ce soleil-là. C’est peu ou prou le principe de la « page 2 » du Canard Enchaîné, à ceci près que les ragots publiés par l’hebdomadaire satirique sont invérifiables (et souvent bidons) tandis que WikiLeaks rend publics, sans les expertiser ni les commenter, des documents confidentiels dont l’authenticité n’est pas contestée. Pas de journaliste, pas de Woodward et Bernstein – les deux héros du Watergate – pas de rédac’ chef mais des informations divulguées.

C’est à ce stade qu’intervient l’innovation technologique : Assange et ses amis ont développé des outils informatiques qui protègent l’anonymat des contributeurs. Les fichiers envoyés au site ne sont pas « traçables », c’est-à-dire qu’il est impossible, y compris pour les animateurs du site, de connaître l’identité des sources qui bénéficient ainsi d’un niveau de sécurité incomparable avec celui qu’offre un média classique, un journaliste pouvant toujours gaffer voire « balancer » son informateur – pour en circonvenir un autre par exemple. Avec WikiLeaks, ce risque n’existe pas.

Seulement, WikiLeaks ne protège pas les bavards contre eux-mêmes. Si le soldat de première classe Bradley E. Manning, 23 ans est fortement soupçonné d’être à l’origine de la divulgation de documents classifiés sur l’armée américaine en Irak, c’est parce qu’il a trop parlé. Son confident l’a trahi. Depuis le mois de mai, Manning doit méditer en prison sur la fiabilité des hommes.

De ce point de vue, rien n’a changé : sans « Gorge profonde », c’est-à-dire sans fonctionnaire, militaire ou autre agent de la puissance publique prêt à transgresser les règles, point de révélations fumantes. Ainsi, le cas de Manning évoque-t-il fortement celui de Daniel Ellsberg, l’homme qui, il y a quarante ans, a fait fuiter les « Pentagon Papers ».

Comme Manning, Ellsberg, qui fut officier dans les marines puis conseiller du secrétaire à la Défense Robert McNamara, était un « insider » impliqué dans une guerre – celle du Vietnam – qu’il jugeait injuste et criminelle. Les deux hommes voulaient servir leur pays. Petit à petit, ils sont arrivés à la même conclusion : le gouvernement américain est sorti de la légalité et ne sert plus les intérêts des États-Unis. En conséquence, ils n’avaient plus le devoir d’obéir mais celui d’informer et d’alerter leurs concitoyens.

WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre

Le scénario du Watergate fut identique : un « insider », Mark Felt, numéro deux du FBI, nourrissait les journalistes, les guidant pas à pas, faisant presque tout le boulot pour eux. Informé des turpitudes des « hommes du Président » et des agissements de leurs « plombiers », Felt avait décidé d’agir. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes qu’il avait choisis, sont devenus célèbres. Et pourtant, le véritable héros du Watergate, c’est lui, « Gorge profonde », sorti de l’anonymat de son plein gré, des décennies après les faits.

D’Ellsberg à Manning en passant par Felt, les similitudes sautent aux yeux. Il existe pourtant une différence de taille. Dans les cas des « Pentagon Papers » et du Watergate, des rédactions se sont interrogées sur l’opportunité de divulguer une information, alors que, grâce à WikiLeaks, le soldat Manning a décidé seul de jouer avec le secret-défense. Pour WikiLeaks, tout fait est une information qui peut être publiée. Aucun responsable éditorial n’évalue son intérêt pour le public. Quant à s’interroger sur la conformité de la divulgation aux intérêts de l’Amérique, la question semblerait sans doute sacrilège à Assange et à ses amis. On publie d’abord, on discute après. Sous ses airs hyper-démocrates, WikiLeaks finit par confier à un homme seul, et en dehors de toute règle hormis celle que lui dicte sa propre conscience, une décision qui peut avoir des conséquences considérables. Ainsi est-il apparu que la publication de documents sur l’Afghanistan pouvait mettre en péril les locaux impliqués.

Cette polémique semble avoir suscité quelques doutes chez les croisés de la Vérité. Alors que, sur Wikipedia, la rédaction des articles est de plus en plus surveillée, les dirigeants de WikiLeaks (il faut croire que même l’entreprise la plus libertaire a besoin d’un patron) se sont engagés à mieux analyser l’information avant de la rendre publique. Dans cette perspective, ils devraient renforcer le travail en amont de la publication, c’est-à-dire créer, horresco referens, une « rédaction ». Autant dire que WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre. Bienvenue au club.[/access]

Roms : un drame post-communiste

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Mon errance journalistique m’a conduit tout récemment à Bratislava, capitale de la Slovaquie. À peine étais-je arrivé dans cette charmante cité danubienne qu’un drame mettait tout le pays en émoi : un ancien militaire, chômeur depuis deux ans, s’est mis à tirer à la mitraillette depuis la rue sur des appartements de son immeuble occupés par des familles roms. Résultat : huit morts, dont le tireur qui a retourné son arme contre lui une fois son forfait accompli, et sept blessés. La police n’a pas réussi à déterminer précisément les motivations de cet acte meurtrier : crime raciste ou coup de folie ? Probablement un mélange des deux.

Il n’empêche : la « question rom », sous-jacente dans tous les débats politiques d’Europe centrale et orientale, revient au premier plan dans un pays qui a pourtant beaucoup d’autres chats à fouetter ces derniers temps. Le nouveau gouvernement de centre-droit, qui vient d’entrer en fonction doit en effet affronter les séquelles de la crise économique, apaiser les tensions avec un voisin hongrois taraudé par la bête nationaliste, et surveiller du coin de l’œil son autre voisin, l’Ukraine, où le nouveau président, Viktor Yanoukovitch, est plus favorable à Moscou que la précédente occupante du poste, Ioulia Timochenko. Dans la liste des tâches que le nouveau Premier ministre, Mme Iveta Radicova, avait inscrites sur son calepin avant d’entrer en fonction « s’occuper des Roms » arrivait en antépénultième position, juste avant « penser à tacler Nicolas Sarkozy ».

Le mode de survie des Roms de Slovaquie

La Slovaquie, contrairement à la Roumanie et la Bulgarie « n’exporte » pas ses Roms. Ces derniers, qui constituent environ 10% de la population, estiment que les conditions de vie qui leur sont assurées par l’Etat-providence slovaque – équivalent du RMI local et gratuité de soins de qualité – les dispensent d’aller faire la manche à Paris ou à Rome. À ce prix, on peut supporter l’opprobre des Slovaques, et les murs que ces derniers érigent dans les villages pour isoler les quartiers où ils résident. Ce mode de survie, en revanche, a le don d’énerver la population non-rom du pays, et cela d’autant plus que celle-ci a été soumise à rude épreuve ces dernières années malgré le décollage économique remarquable de la Slovaquie. L’entrée dans l’euro, en janvier 2009, avait exigé une réduction drastique des dépenses publiques, au détriment des services rendus à la population, des salaires et des retraites. Les Slovaques n’étant pas des Grecs, il leur avait échappé qu’on peut bidouiller les statistiques pour s’éviter trop de désagréments…

Comme les Roms ne cherchent pas trop à quitter la Slovaquie, Bratislava ne s’est pas retrouvée, comme Bucarest ou Sofia, placée sous les feux de l’actualité grâce aux expulsions sarkoziennes : celles-ci ont en effet révélé ou rappelé la situation lamentable réservée aux Roms de Roumanie et de Bulgarie[1. On a pu revoir cet été, sur Arte, le remarquable documentaire « La cité des Roms » de Frédéric Castaignède qui décrit par le menu la vie quotidienne dans le ghetto rom d’une petite ville bulgare], parqués dans des ghettos immondes et objet du mépris généralisé de la population et de ses gouvernants.

Je me suis donc précipité chez mon amie Iveta Radicova[2. En fait, je voyais Iveta Radicova pour la première fois de ma vie dans le cadre d’un entretien accordé à une revue à laquelle je collabore. Mais j’ai bien le droit, de temps en temps, de frimer comme Marek Halter…] pour qu’elle éclaire ma lanterne sur cette fichue question rom, à propos de laquelle je lis et j’entends tout et son contraire, y compris dans ce salon. Il faut préciser qu’avant de faire Premier ministre, Iveta a été longtemps prof de sociologie à l’université de Bratislava, aussi s’est-elle penchée sur ce problème bien avant d’entrer en politique. Elle s’est donc fait un plaisir de m’expliquer la complexité de cette affaire, ce qui me changeait agréablement des propos péremptoires entendus en France à ce sujet ces derniers temps. Sans remonter jusqu’à l’arrivée en Europe, au cours du Haut Moyen-âge, de ces nomades originaires du Rajasthan et autres contrées avoisinantes, Iveta Radicova estime essentiel de prendre en compte l’histoire de ce peuple dans la région au cours des trois derniers siècles.

Dans l’Europe des Empires : l’échec de l’intégration

Aux confins de deux empires multinationaux, l’empire ottoman et la double monarchie austro-hongroise, les « gens du voyage » trouvaient un biotope favorable à leur mode de vie et à leurs activités. Le pouvoir central était lointain, ses fonctionnaires locaux aisément corruptibles, et leur nomadisme leur permettait de remplir quelques fonctions économiques dans des provinces rurales à l’écart des grandes voies de circulation. Marchands de chevaux qu’il élevaient et sélectionnaient, rémouleurs, rétameurs et rempailleurs, musiciens et comédiens ambulants, ils compensaient leur mauvaise réputation – pas toujours usurpée – de voleurs de poules par une utilité sociale qui n’avait pas échappé, par exemple, à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Celle-ci, au début du XVIIIème siècle, s’était mis en tête de les intégrer au processus de modernisation des marches de son empire en les incitant à se fixer dans les villes et les villages et à mettre leur compétences techniques au service de la collectivité. Dans l’ensemble, ce fut un échec, car la cohabitation entre ces Roms sédentarisés et les autres peuples se révéla quasi impossible : le refus d’assimilation des premiers au mode de vie majoritaire, leur endogamie stricte confortaient chez les Hongrois, les Slaves et les Roumains des préjugés déjà bien ancrés. Privés de leurs créneaux économiques par le développement des techniques et des transports, les tribus roms ou tziganes se trouvèrent bien souvent réduites à la mendicité ou à la délinquance. Le dépeçage des empires autrichien et ottoman après la première Guerre mondiale leur conféra la nationalité des nouveaux pays où ils se trouvaient au début des années vingt du siècle dernier, mais cela n’eut que peu d’effet : la liberté de circulation en Europe centrale faisait d’eux des saute-frontières au passeport changeant et à la conscience nationale peu développée.

La situation changea radicalement pendant et après la deuxième Guerre mondiale : les Roms vivant dans les pays directement occupés par les nazis (Bohème-Moravie, Yougoslavie, Grèce) furent pour la plupart exterminés dans les camps de la mort. Ceux qui étaient restés dans les pays alliés de l’Allemagne (Roumanie, Hongrie, Bulgarie) eurent plus de chance : beaucoup d’entre eux ont survécu, car les fascistes locaux étaient moins motivés et moins efficaces que les Allemands dans la furie à vouloir faire disparaître les « peuples inférieurs » de la surface du globe.

Pendant cinquante ans, on n’entendit plus parler des Roms

Puis vint la glaciation communiste. Entre 1945 et 1948, date du « coup de Prague » qui vit la Tchécoslovaquie tomber dans l’escarcelle de Staline, une migration des Roms de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie vers la Slovaquie avait eu lieu, ces derniers ayant vite compris que les communistes allaient s’occuper d’eux à leur manière. À l’instar de Marie-Thérèse, mais avec des méthodes plus musclées qu’elle, ces derniers avaient le projet les faire participer à la construction du socialisme dans le cadre des directives élaborées par les divers bureaux politiques des partis communistes locaux. Cela valut également plus tard pour la Slovaquie, où les Roms avaient cru trouver un pays plus accueillant à leur mode de vie traditionnel.

Défense de bouger, de partir à l’aventure sur les routes et les chemins, tous à l’usine, aux champs et sur les chantiers. Gare au « parasitisme » qui vous conduisait tout droit dans les « camps de rééducation à régime sévère ». Pendant un demi-siècle on n’entendit plus parler des Roms de derrière le « Rideau de fer ». En Occident, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de cette question, car les défenseurs des droits de l’homme avaient d’autres motifs pour condamner le communisme stalinien : le Mur de Berlin, puis le Goulag suffisaient à occuper l’esprit et le temps des opposants au « socialisme réellement existant ». D’un autre côté, la maxime cachée de ces régimes – « faites semblant de travailler et l’Etat fait semblant de vous payer » – se révélait plus intégratrice des Roms que l’exploitation capitaliste. L’ouvrier tchèque, hongrois ou roumain « accrochait son chapeau » à sa patère dans l’entreprise d’Etat, touchait son maigre salaire, et filait ailleurs la moitié du temps pour travailler au noir ou « perruquer » dans son atelier. Son collègue rom bullait à l’usine avant d’aller faire la fête avec les siens dans les HLM lugubres qu’on leur avait attribués à la lisière des villes, ou dans leurs masures à la campagne. Chacun son truc. Le caractère policier de ces régimes et la surveillance généralisée des populations par les « organes » de l’Etat communiste dissuadaient les potentiels maraudeurs de cette communauté d’exercer leurs activités. Les peines très sévères appliquées à ceux qui se rendaient coupables « d’atteinte à la propriété du peuple » limitaient le nombre des récupérateurs de métaux habiles à s’accaparer le cuivre des bâtiments publics et des lignes électriques. Seuls sévissaient, aux abords des hôtels et des gares, des changeurs furtifs et clandestins de devises fortes en monnaie locale qui arnaquaient joyeusement les touristes occidentaux.

Le mistigri refilé aux pays riches

Après l’écroulement du communisme, cet équilibre fut rompu : pour survivre il fallait travailler, et pas seulement pointer à l’usine et faire semblant. Le chômage fit son apparition, frappant prioritairement ceux dont la qualification professionnelle était minimale et la productivité insignifiante, ce qui était le cas de la très grande majorité de la population rom. La ghettoïsation de fait et le peu d’importance accordée par la culture rom à l’éducation donnée hors de la communauté avait abouti à la constitution d’un système scolaire à deux vitesses : une éducation au rabais pour les Roms et les écoles de qualité pour les autres. « Horreur ! » s’écrièrent les belles âmes de l’Union européenne venues inspecter les pays candidats à l’adhésion à l’UE. « Mélangez-moi tout cela vite fait, sinon vous n’aurez pas un sou de Bruxelles ! » Cela eut pour conséquence que les dirigeants des pays concernés, qui étaient persuadés que cette « déségrégation » brutale était vouée à l’échec, virent sans trop de chagrin les Roms filer vers l’Ouest, quand ils ne les poussaient pas discrètement à déguerpir. La solution consistant à « européaniser » le problème, c’est-à-dire passer en douce le mistigri aux pays riches au nom de la liberté de circulation, n’était pas pour déplaire aux nouveaux dirigeants roumains et bulgares. « Et voilà comment on aboutit à une politique contraire aux droits de l’homme en se réclamant des droits de l’homme ! » conclut Iveta Radicova à l’issue de notre conversation. « D’accord, rétorqué-je, mais alors, qu’est ce qu’on fait pour bien faire ? ».

La réponse d’Iveta à cette question ne sera pas du goût de ceux dont le cœur saigne en raison des mesures barbares instaurées par Sarkozy et Hortefeux. Elle consiste, pour l’essentiel, à s’efforcer d’augmenter par tous les moyens « l’employabilité » de ces populations en luttant sans concessions contre tout ce qui, dans la tradition rom, y fait obstacle : sortie prématurée des enfants du système scolaire, mariages précoces, transmission de valeurs incompatibles avec les lois du pays. On va encore tousser à Bruxelles.

Les Tsiganes : Une destinée européenne

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Nu intégriste

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Cet été aura vu, à Mexico, Bruxelles et Montréal, des cyclistes déambuler sur leur engin en vue de demander (encore) plus de droits et d’aménagements pour la petite reine. Particularité de la manif ? A poil !

Au mois de juillet, en Grande-Bretagne, dans l’Essex, plus d’une centaine de personnes se sont réunies dans un parc d’attraction avant de se faire photographier, toujours dans le plus simple appareil, à bord des montagnes russes ! Ils ont ainsi récolté 22 000 £ pour la lutte contre le cancer. Déjà, l’an passé, l’artiste Spencer Tunick – ça ne s’invente pas – défendait les vins français contre l’affreux réchauffement climatique en mettant en scène des centaines de bénévoles en tenue d’Adam.

Visiblement, ça marche, les caméras sont là et en redemandent, ça circule sur internet, bref, ça défrise. Amis des causes désespérées, la nudité vous montre la voie. Militez, pétitionnez, manifestez, faites des kiss-in, mais surtout, faites ça à poil. C’est tendance ! Surtout en été, il faut bien le dire.

Or, un sujet, un poil oublié en ce moment, mais qui ressurgira sous peu, c’est le port de la burqa. On fera donc bien de recommander aux barbus de tout poil et aux enragées du niqab, de se déshabiller et de défiler aux Champs Elysées contre les lois racistes en vigueur chez nous. On pourra penser que la nudité n’est pas approprié à ce type de combat, mais non: quand on se prévaut des libertés pour exiger le droit à la charia, on n’en est pas à une contradictions prés…

Mille ans de solitude

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Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897.
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897.

Le désir forcené d’une nation d’être et de croître : c’est ce que montrait l’éblouissante exposition, justement intitulée « Sainte Russie », qui s’est tenue au musée du Louvre du  10 au 24 mai. Et l’on comprend mieux l’irremplaçable réactionnaire Joseph de Maistre. Celui-ci, reprenant l’une de ses pensées anciennes, selon laquelle « […] si l’on pouvait enfermer un désir russe sous une citadelle, il la ferait sauter », la précise en ces termes : « Il n’y a point d’homme qui veuille aussi passionnément que le Russe. Observez-le dans ses dépenses et dans la manière avec laquelle il poursuit toutes les jouissances qui lui passent par la tête ; vous verrez comme il veut. Observez-le dans le commerce, même parmi les classes inférieures, vous verrez comme il est intelligent et alerte sur ses intérêts ; observez-le dans l’exécution des entreprises les plus hasardeuses, sur le champ de bataille enfin, et vous verrez ce qu’il ose.[1. Joseph de Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie.] »

De 750 à la seconde moitié du XVe siècle, la longue métamorphose de la Rous'[2. Rous’ désigne le peuple (synonyme de Varègue) et le territoire.] de Kiev en un État puissant témoigne d’une vision politique et administrative à la mesure d’un espace où l’horizon recule toujours. C’est ainsi que, de la naissance de la Sainte Russie à l’avènement du plus éclairé de ses tyrans, Pierre le Grand (1672-1725), s’est constitué l’immense édifice d’une indestructible volonté.

[access capability= »lire_inedits »]Descendants de Vikings gais et massacreurs

Il y eut donc au commencement, avant l’an 1000, une horde venue du Nord, composée de grands gaillards hirsutes qui laissaient derrière eux des villages en ruines, des hommes décapités, des femmes violées, des troupeaux décimés, et quelques rares clients étonnés d’avoir échappé au massacre. Infréquentables, certes, mais nécessaires si l’on en croit le Récit des temps passés, la plus ancienne chronique de l’histoire russe, tout à la fois œuvre littéraire, poème épique et bulletin d’information ; il nous enseigne qu’un peuple, composé pour un quart de commerçants et pour trois quarts de pillards, plus redouté que les loups, plus craint que les esprits mauvais, tantôt s’établissait dans la région de Kiev, tantôt poursuivait sa route sanglante. Le fameux Récit le désigne sous le nom de Rous’, et encore de Varègue, nettement différencié des populations slaves, également présentes dans ces rudes contrées. On s’accorde aujourd’hui sur l’origine scandinave de ces joyeux envahisseurs, aussi habiles à défoncer les crânes qu’à négocier le prix des fourrures. Les Rous’, enfin, sont des Vikings ! Or, le prince Vladimir (980-1015), issu de leurs rangs, après avoir considéré les religions juive, musulmane et chrétienne, opte pour cette dernière, dans sa version orthodoxe. Il sollicite le baptême en 988 « […] et toute la Rous’ kiévienne se convertit au christianisme venu de Byzance. Désormais, les immenses territoires qui s’étendent à l’est de l’Europe, entre la mer Baltique, la mer Noire et la mer Caspienne, deviennent une aire d’expansion nouvelle et privilégiée de la civilisation et de l’art byzantins[3. Janic Durand, Tamara Igoumnova, introduction au catalogue de l’exposition « Sainte Russie ».] ».

Byzantine, cette première Russie l’est assurément, sans pour cela refuser tout à fait l’influence romane venue de l’Occident. Au vrai, il apparaît de plus en plus nettement aujourd’hui que ce pays, traversé par la route fameuse « des Varègues aux Grecs », décrit vers 900 par des marchands arabes de Bagdad et, un peu plus tard, par des juifs de Kiev à l’attention de leurs coreligionnaires du Caire, s’ouvre naturellement à la Scandinavie et au Saint-Empire romain germanique (par la Pologne), et à la Méditerranée. Comme en Occident, c’est d’abord par les moines et dans les monastères que s’organisent, se « déposent » et se développent la science, la technique et l’art. Connaît-on plus admirable, plus émouvante icône de la Vierge que celle d’Andreï Roublev[4. À voir : Andreï Roublev, film d’André Tarkovski.] ? Ce portrait vraiment sublime (vers 1400) est en fait la copie, de la main du maître lui-même, d’une œuvre constantinopolitaine du XIIIe siècle, à caractère miraculeux.

Entraînée à la conquête territoriale par l’irrépressible désir russe, malgré les invasions mongoles (XIIIe siècle) et les révolutions de palais, la Rous’ kiévienne ne cesse de s’agrandir. Vient alors le temps des villes, Novgorod, Pskov, Souzdal, et Moscou, donc, qui se proclame « Troisième Rome ».

Tolstoï, Trotsky, les deux Léon…

Quant aux lois qui règlent les mœurs et les comportements sociaux, on conviendra qu’elles ne sont pas toujours inspirées par l’Esprit saint… La Russie est violente, excessive, aristocratique. Que sont les hommes dans cette immensité qui les dévore ? Des points qui se déplacent, des pions que l’on gouverne, des masses grises que l’on contraint. Les conseillers du prince, qui ne se soucièrent que très tard du sort des serfs, partageaient sans doute le regrettable pessimisme de Joseph de Maistre, selon qui « […] l’homme en général, s’il est réduit à lui-même, est trop méchant pour être libre. » Le servage « à la russe », qui hanta Tolstoï, pourtant contemporain de son abolition, est constitutif d’une société féodale fondée sur la propriété des terres et des hommes qui l’occupent : « Comme cette vieille Russie est misérable au fond, avec sa noblesse si rudement traitée par l’histoire, sans fier passé de caste, sans croisades, sans amour chevaleresque et sans tournois et même sans expéditions de brigandage romantiques sur les grands chemins ! Comme elle est pauvre en beauté intérieure, comme est profondément dégradée l’existence moutonnière et semi-animale de ses masses paysannes[5. Léon Trotsky, article paru dans le journal allemand Die Neue Zeit, 15 septembre 1908, à l’occasion du 80e anniversaire de la naissance de Tolstoï.] ! »

Un barbare éclairé qui ordonne le rasage des barbes

Enfin s’avance un colosse, un très bel homme au regard anxieux, toujours en mouvement, débordant d’une énergie folle qui l’autorisera à bouleverser l’empire ainsi qu’à fonder une ville : Pierre le Grand (1672-1725). Le duc de Saint-Simon, qui l’aperçut à Versailles, dit de lui : « […] Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté ; mais il n’était pas exempt d’une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit. » Au fond, il n’aime guère la « Sainte Russie », maintenue dans la pénombre, tenue éloignée par l’Église orthodoxe du mouvement général qui anime l’Europe occidentale. Se trouvant à Londres pratiquement incognito, il pose pour le peintre Gottfried Kneller (1646-1723), qui le représente dans toute la prestance de ses 26 ans. L’intention du jeune empereur n’est pas neutre : par ce portrait en pied, il signale à ses compatriotes « byzantins » qu’il rompt définitivement avec la tradition iconique. De retour au pays, Pierre réforme sans ménager les susceptibilités, ni négliger les symboles. Il attaque de plein fouet la communauté schismatique des « Vieux croyants » (raskolniki), qui refusent de suivre les prescriptions du patriarche Nikon. Ses deux oukases (1705 et 1722), relatifs aux « barbus et raskolniki », ordonnent le rasage systématique et forcé de toutes les barbes ! C’est encore par oukase (1er mars 1704) qu’il réquisitionne 30 000 hommes et les affecte au chantier d’une ville nouvelle. Il n’est pas de pire endroit, de plus froid ni de plus humide que ce marécage, situé dans le delta de la Neva, sur la Baltique. Cependant, naîtra dans cet environnement inhospitalier un joyau de l’architecture, Saint-Pétersbourg. Notre autocrate bâtisseur, à n’en point douter, partageait l’opinion de Jules César, « Humanum paucis vivit genus », rapportée par Lucain, et traduite avec ferveur par notre encombrant ami de Maistre : « Le genre humain est né pour quelques hommes. »
Viendra-t-il enfin, pour ce grand peuple tragique, le temps du « bonheur russe » ?[/access]

Chez Lubitsch, le léger, c’est du lourd

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Vous voulez torturer un cinéphile ? Demandez lui quel est, de To be or not to be ou de Haute Pègre, de The Shop around the corner ou de Sérénade à trois, son Lubitsch préféré. Du 25 août au 10 octobre, les adeptes du prince de la comédie seront nombreux à se poser la question impossible, puisque la cinémathèque reprend la rétrospective intégrale qui lui a été consacrée cet été au festival de Locarno. Ça ne rate jamais: chaque film d’Ernst Lubitsch est un concentré d’audace et un précipité de style. Au-delà de l’humour en nœud papillon, il y a une élégance insaisissable et parfaitement comique, que la critique s’emploie à définir depuis des lustres: la fameuse Lubitsch touch.

Une déconcertante légèreté

Peut-être est-ce Truffaut qui a trouvé la meilleure formule, quand il s’exclamait, en bon spectateur gourmand: « Dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est génial ». Comprendre: ce qui fait le sel de tous ces films, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce qu’on ne voit pas. Si Lubitsch excelle à nous parler du rapport amoureux, ce n’est pas en suggérant l’étreinte, mais en filmant des portes qui se ferment, des aiguilles qui tournent et des amants qui chantonnent. Un art consommé de l’ellipse, de l’ironie et de l’understatement que le cinéaste est arrivé à transformer en langage naturellement cinématographique.
L’inimitable style d’Ernst Lubitsch lui a permis de tout aborder avec la même aisance. Il donne une profondeur inattendue à des intrigues de vaudeville : Illusions perdues (1941) est une variation hilarante sur le mariage et l’adultère où c’est le cinéaste qui fait tout le monde cocu. Et The Shop around the corner (1940) a toujours l’air bien plus récent que le remake avec Meg Ryan et Tom Hanks en 1998 qui a terriblement mal vieilli.

À l’inverse, Lubitsch sait user d’une déconcertante légèreté quant il s’agit histoires de guerre ou de diplomatie, sujets pourtant plutôt osés pour des comédies.
Le célébrissime To be or not to be (1942) met en scène une troupe de théâtre polonaise jouant une pièce sur Hitler alors que l’Allemagne est en train d’envahir la Pologne. Vous imaginez d’ici les quiproquos qui en découlent: les uniformes nazis prennent des allures de costumes de carnaval, les affaires d’espionnage deviennent affaires de déguisements et l’improbable sosie d’Hitler prononce un génial « Heil myself ! » en réponse aux « Heil Hitler ! ».
Quand Lubitsch ne renvoie pas le décorum totalitaire à sa propre bouffonnerie, il sait opposer, par exemple dans Ninotchka (1939), opposer à la grisaille ascétique du dogme soviétique une vision fantaisiste et hédoniste de la vie occidentale. Et quelle meilleure manière de le faire que de nous laisser entendre, derrière une porte, les exclamations de plus en plus bruyantes des émissaires soviétiques voyant les plats arriver?

Du fantasque au fantastique

Si les portes ont une telle importance dans le cinéma de Lubitsch, c’est que ses films ont besoin de décors compartimentés: ils sont comme des maisons dont les pièces fermées finissent par communiquer entre elles mais sur le mode de la porte qui claque justement, c’est-à-dire du malentendu. L’illusion comique version Lubitsch consiste à utiliser toutes les nuances possibles de l’implicite dans une perpétuelle complicité avec le public – une sorte d’ironie comique, comme il y a une ironie tragique. C’est à nouveau Truffaut qui le dit: « Pas de Lubitsch sans public mais, attention, le public n’est pas en plus, il est avec. Il fait partie du film. »
Comme dans toute bonne maison, on trouve des domestiques dans le cinéma de Lubitsch. Ils ont leur étage, ils vivent un autre monde et pourtant ils sont un peu comme le cinéaste, à nous montrer ce qui se passe en écoutant à travers ces fameuses portes. Cette délicieuse impression de tout vivre à l’envers du décor – et à l’envers du common sense – est notamment celle de la sémillante Cluny Brown dans La Folle Ingénue (1946). Du fantasque de cet avant-dernier film on passera au fantastique, avec La Dame au manteau d’hermine (1948), son dernier film – tellement son dernier film qu’il est mort avant de l’avoir terminé, laissant la main à Otto Preminger. Lubitsch y construit un millefeuille baroque entre le réel, le rêve, le flashback historique et le merveilleux.
Les horloges, montres et pendules, emblématiques de tous les silences si éloquents du cinéaste font, pour cette ultime comédie, un bruit à réveiller les morts.

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Quatre garçons dans les vents

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Quatorze ans que j’attendais ça … Enfin l’intégrale de South Park en DVD arrive en France à partir du 8 septembre. Jouez hautbois, résonnez musettes ! (et autres instruments à vent).
Pour fêter ça, MTV et Game One organisent la veille à Longchamp, avec la complicité de l’excellent Jean-Charles de Castelbajac, une « South Park party » dont je ne vous dis que ça, vu que je n’en sais rien d’autre…

Sauf que je suis convié, moi, et que sur mon carton d’invitation (ci-joint, mais pas valable pour vous), Cartman s’exclame : « Ces enfoirés font une mégafête dans un hippodrome au milieu d’un bois… Putain de hippies ! » Pour une fois, on dirait que l’agence de com’ a saisi le concept.

Roms : défiler, c’est se défiler !

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La question est simple: faut-il aller défiler ce samedi Place de la République ?

La réponse est plus délicate, sauf si vous êtes supporter inconditionnel du président et/ou favorable en bloc aux diverses annonces faites cet été en matière d’insécurité, de nationalité et de menace rom, auquel cas elle ne se pose même pas.

Logiquement, elle ne devrait donc pas se poser non plus pour ceux – dont je suis – qui, à l’inverse, n’ont pas apprécié le feuilleton de l’été. Et pourtant… Je vous livre donc en vrac les bricoles qui feront que personnellement, je préfère me faire porter pâle.

Tout d’abord, la date, et sa charge symbolique. La Ligue des Droits de l’Homme nous appelle en effet à commémorer en ce quatre septembre le 140ème anniversaire de la fondation de la Troisième République. Sans doute imagine-t-on chez ces gens-là avoir fait une bonne farce en juxtaposant l’image de Napoléon III déchu à celle de Sarkozy, sans même verser un euro de droits d’auteur à Jean-François Kahn, qui, me semble-t-il, inventa le concept. Mais de là à célébrer l’avènement d’un régime qui aussitôt en place, a fêté ça en massacrant en masse – avec la complicité du Kaiser- la population ouvrière de Paris… Cet happy birthday là, celui de Thiers et de Galliffet, on va dire que ce sera sans moi…

Toujours dans l’ordre du symbolique, je ne souhaite pas cautionner un cortège où je sais qu’on va reprendre les insanités relativistes et pour tout dire négationnistes de fait proférées ces dernières semaines. Evoquer à propos des expulsions de roms les rafles de l’Occupation, la Gestapo, la Shoah est une injure non seulement aux victimes juives de l’Holocauste, mais aussi à tous ceux qui ne sont jamais revenus, tziganes compris. Le brevet de FTP que s’auto-décernent ainsi les amalgameurs est obscène, point barre.

Cette date pose un autre problème, d’ordre tactique pour le coup: elle tombe pile 3 jours avant la journée de grève et de manifs sur les retraites. Autant le dire tout de suite, ce jour-là, le mouvement social jouera sa tête. Quand je parle de mouvement social, je pense à quelque chose qui dépasse très largement les syndicats et la gauche établie, et qui renvoie plutôt à tous ceux qui, comme moi, n’envisagent pas de prendre leur retraite à l’âge fixé par Laurence Parisot, Jean-Claude Trichet et les péteux de chez Moody’s.

Agenda suicidaire

Or, non seulement il n’est pas malin pour la gauche de courir deux lièvres à la fois (le sécuritaire et les retraites), mais il est suicidaire de placer en premier dans le calendrier de rentrée un sujet qui divise profondément la gauche d’en bas (tous les sondages l’attestent), en lui donnant donc la priorité sur une thématique qui la fédère. En convoquant au forceps sa manif le quatre septembre, la LDH et la gauche sociétale dont elle est l’expression organique, ont envoyé un rappel à l’ordre à toutes les autres gauches. Le message a beau être subliminal, il n’en est pas moins trivial: « C’est bien beau vos histoires de retraites, mais c’est du pipi de chat quand la République est en danger.» Pour ceux qui pensent que j’exagère, je rappellerai que le mot d’ordre officiel des cortèges est Liberté, égalité, fraternité. Pris en otages par leurs propres contradictions ni Thibault, ni Chérèque, ni Aubry n’ont eu le réflexe d’envoyer les associatifs aux pelotes, ils auront donc à subir les conséquences de cet agenda suicidaire[1. Pour avoir a contrario annoncé au Parisien d’hier « Personnellement, je ne défilerai pas », François Rebsamen se fait copieusement pourrir sur le site de la LDH. Dans la même interview, le sénateur-maire PS de Dijon, qui estime qu' »il est du devoir d’un gouvernement de reconduire à la frontière des étrangers en situation irrégulière » avait aussi exprimé sa crainte « que cette manifestation ne donne lieu à des dérives de slogan et que des amalgames un peu faciles ne soient faits ». Bingo, puisque la LDH l’a aussitôt taxé de sarkozysme…].

Il va de soi que ce forcing de la LDH pour imposer sa conception des priorités n’a rien de fortuit. Ce qui m’amène à ma principale réticence quant à l’opportunité de cette manif : on y sent, à mes yeux, un peu trop fort la volonté de faire ressembler ad vitam æternam la gauche à la caricature qu’en font Sarkozy, voire Morano ou Estrosi. En effet, sur les questions de sécurité, à gauche, les lignes bougent, plutôt vite, et pas seulement en bas. Il y a encore six mois, Jean-Jacques Urvoas et Manuel Valls étaient les moutons noirs de l’opposition, les pourfendeurs parfaitement isolés du laxisme et de l’angélisme ambiant, toujours soupçonnés de sarkozysme rampant. Or, depuis ce mois d’août, c’est le dégel. Ainsi DCB a-t-il imposé un « atelier sécurité » à l’Université d’été des Verts, où bizarrement, on a vraiment parlé de sécurité, et pas seulement des états d’âme du Syndicat de la Magistrature. Et même si je pense –mais je peux avoir tort – que la dépénalisation du shit prônée par Dany est une fausse bonne idée, j’apprécie qu’elle ait été avancée dans l’optique d’une lutte contre les zones de non-droit, et pas dans un trip libertaire postbaba. Ce n’est donc pas encore le Bad Godesberg sécuritaire, mais bon, on est chez les Verts, hein. Une mouvance où l’on revient de très loin, comme l’a plaisamment expliqué son numéro deux, Jean-Vincent Placé, à ses amis socialistes, lors d’une table ronde à la Rochelle: « Chez les écolos, il y a une commission Esperanto, mais pas de commission sécurité. »

Le piège à éléphants ne marche plus

Chez les socialistes, justement les choses ont changé aussi et pas vraiment dans le sens unique souhaité par la LDH, le SM ou par Marie-Pierre de la Gontrie, dirigeante du PS en charge des droits de l’homme et maitre d’œuvre du délirant « Zénith des libertés«  de l’an dernier, à propos duquel on pourrait dire que l’adjectif laxiste était angélique et vice versa.

Toujours à la Rochelle, on a ainsi pu voir Ségolène redécouvrir le charme discret des centres fermés et de l’« encadrement militaire pour les jeunes délinquants », Jean-Jacques Urvoas dérouler tranquillement un « La police interpelle, mais il faut assurer une bonne exécution de la peine ensuite » qui lui aurait valu un blâme il n’y a pas si longtemps et François Rebsamen surenchérir en expliquant que « l’application immédiate des peines permet de réduire le taux de récidive ». Quant aux réponses traditionnelles du parti, elles sont de plus en plus contestées en interne: « la police de proximité ne suffira pas ! » [2. Toutes les citations de la Rochelle sont extraites de l’excellent blog consacré par les journalistes du Monde.fr à cette université d’été et du papier, exhaustif, qu’y a publié Nabil Wakim sur les questions de sécurité] a expliqué Abdelhak Kachouri, vice-président socialiste du Conseil Régional d’Ile-de-France chargé de la sécurité.

Les esprits les plus taquins pourront me faire remarquer, que sans le coup de vice estival de Nicolas Sarkozy sur les voleurs de poule coupables de tous les malheurs de la France, ce bougé n’aurait sans doute pas été possible. Et je leur concéderais volontiers le point, à condition qu’ils admettent en retour que jusque-là, la gauche se contentait de sauter à pieds joints dans les pièges à éléphants du président. Et qu’il est somme toute bien agréable de lire ceci dans la tribune publiée par Arnaud Montebourg dans Le Monde de jeudi dernier: « Les habitants de notre pays sont épuisés de voir ce débat sombrer dans les calculs électoraux. Dans leur grande sagesse, ils renvoient dos à dos tout à la fois ceux qui n’ont pas su prendre la juste mesure de leur exaspération, et ceux qui exploitent politiquement l’exposition des populations les plus modestes à la montée de la violence sans être capable de la faire reculer. »

Une autocritique qu’on pourra rapprocher d’une interview donnée au Monde, celle, fameuse, de Dany Cohn-Bendit le 17 aout dernier dont on aura surtout retenu le retentissant « Nicolas Sarkozy prend les Français pour des cons ». Mais ce texte mérite d’être lu, ou relu, dans son intégralité, notamment les passages ou il stigmatise ceux qui face à l’offensive présidentielle s’en tiennent à la « posture de vierge outragée ». Et Dany enfonce le clou en écrivant : « La politique de Nicolas Sarkozy nous rend aveugle. On doit évidemment la condamner. Mais le risque c’est qu’il nous empêche de nous poser les bonnes questions pour trouver des solutions et que chacun reste dans son jeu de rôle. ». Ma foi, je suis d’accord à 100%. C’est bien pour ça que, cet aprèm, j’irai plutôt prendre le soleil dans mon jardin.

La Reine sans trône

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[access capability= »lire_inedits »]Ségolène Royal

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Marguerite Durandal n’était pas, à dire vrai, une souveraine ordinaire : c’est à Saint-Jean-d’Angély qu’elle fut élue reine d’un jour, lors du bal annuel des pompiers. Comme Saint-Jean-d’Angély ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de Poitiers à l’époque (la voiture électrique a, depuis, considérablement allongé les distances), Marguerite Durandal se mit aussitôt martel en tête : ce qu’elle avait fait dans le Poitou, elle pouvait le faire à un plus haut échelon.

[access capability= »lire_inedits »]Elle monta donc à Paris pour se faire élire reine d’un jour pendant cinq ans. Elle ne le fut pas. Elle maugréa un peu, laissa passer un peu d’eau sous le pont Mirabeau, mais comme elle ne voyait la Seine charrier aucun corps ennemi, elle repartit à l’assaut. Las, le sentier de la gloire lui été barrée par une grosse dame déjà assez avancée en âge et – chose plus extraordinaire encore pour un concours de reine d’un jour – par un sexagénaire blanchi sous le harnais. Marguerite Durandal tourna les talons et retourna sur ses terres poitevines, qu’elle arpenta dès lors, de Loudun à Chalais, un diadème sur le front.

C’est justement ce diadème assez saugrenu, gagné au bal des pompiers de Saint-Jean-d’Angély, dont le peintre pare Marguerite Durandal sur le portrait qu’il réalisa d’elle en 1854.

Louis de Melle, Portrait de la royale Marguerite Durandal, musée du Marais.

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Soleil couchant sur les marchés

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Bienvenue dans la « japanification » des Etats-Unis! Cette expression, utilisée tout récemment par le stratégiste de Merrill Lynch, Michael Hartnett, n’est-elle qu’une boutade ou insinue-t-elle que le pays est à l’orée d’une longue traversée du désert à base de déflation, d’interminable récession et de baisse des cours ?

De fait, Merrill Lynch et quelques rares analystes lucides prévoient des taux américains sensiblement réduits jusqu’à 2020 ponctués d’une croissance moyenne de 1 à 1,5% sur les 20 ans à venir, un Dow Jones dont les valorisations seraient divisées en deux et un marché immobilier condamné à chuter de 30% supplémentaires pour la même période… Ce scénario catastrophe est-il invraisemblable après les sept millions d’emplois déjà perdus aux USA, après les faillites immobilières, bancaires et en dépit des multiples plans de relance ou bien, au contraire, l’échec répété des politiques de relance le rendent-ils très crédible ?

Dans le même ordre d’idées, comment analyser le rendement actuel sur les Bons du Trésor britanniques à 10 ans rémunérés à hauteur de 3% quand le taux d’inflation est de 3,1% ? Une seule interprétation s’impose: les investisseurs sont disposés à placer gratuitement, voire à perdre même un peu, en échange d’avoir la certitude de recevoir leur placement dans 10 ans !

En clair, c’est l’Occident tout entier qui anticipe sa « japanification ».