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2012 : dernière élection avant liquidation

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Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn
Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn.

Soyons, pour une fois, péremptoire, et décrétons que la Ve République prendra fin à l’issue de l’élection présidentielle du printemps 2012. Si les événements me donnent tort, tant pis, on aura le droit de se moquer de moi, à moins que ce papier tombe dans le gouffre insondable de l’Oubli, cette providence des journalistes.

Le système politique instauré en 1958, modifié en 1962 avec l’élection du chef de l’État au suffrage universel, amendé par Jacques Chirac en 2000 avec l’introduction du quinquennat, est en train d’agoniser sous nos yeux. La coïncidence de la durée du mandat présidentiel avec celle de la législature de l’Assemblée nationale a introduit, de fait, un régime présidentiel à l’américaine, sans toutefois que le pouvoir législatif ait les moyens de limiter la toute-puissance de l’exécutif. Alors, ça coince, et l’actuel président n’est qu’en partie responsable de cette situation.

[access capability= »lire_inedits »]L’hyper-présidence n’est pas l’œuvre de Sarkozy, mais celle de Chirac

Cette « hyper-présidence » dans laquelle les détracteurs compulsifs de Nicolas Sarkozy voient sa malignité intrinsèque de fossoyeur de la démocratie n’est que la conséquence des réformes institutionnelles avalisées par le référendum du 24 septembre 2000, où le peuple approuva la réduction à cinq ans du mandat présidentiel. Les cotes de popularité de Nicolas Sarkozy (basse) et de François Fillon (élevée) révèlent que les Français ont bien compris que le régime avait changé : la distinction entre un président donnant les grandes orientations et s’occupant des affaires du monde et un premier ministre gérant « l’intendance » avec une réelle liberté de manœuvre est devenue inopérante. Lorsqu’on n’est pas content, on sanctionne le capitaine et on épargne le second.

L’agitation politique de cette rentrée, pour peu que l’on essaye de la décrypter, incite à penser que les stratèges des principaux partis ont déjà pris acte de la « parlementarisation » rampante du régime. On présente un candidat à la présidence de la République, non pas pour établir un lien quasi mystique entre un homme (ou une femme) et le peuple français, sauf dans le cas du délirant Villepin, mais pour être en mesure de négocier, au sein d’une future coalition, le poids de sa sous-famille à l’Assemblée et au gouvernement en cas de victoire.

L’événement majeur de cette rentrée est donc l’échec – provisoire ? − de Nicolas Sarkozy à faire de l’UMP l’unique parti fédérant toute la droite parlementaire derrière sa candidature à un second mandat. Bien que totalement dépourvu de charisme, le chef du « Nouveau centre », Hervé Morin, semble bien décidé à faire acte de candidature, et ne devrait y renoncer que s’il obtient de substantielles assurances de voir grossir son groupe parlementaire et sa part de gâteau ministériel. Et ce n’est même pas gagné, parce que grande est la tentation, pour Morin, d’essayer de récupérer ne serait-ce qu’une partie de la grosse pelote électorale amassée par Bayrou en 2007. Christine Boutin devrait également se signaler par quelque coup d’éclat médiatique et menacer d’être candidate jusqu’à ce que l’Élysée lui donne un sucre. Seul, mû par la haine de Sarkozy et l’indestructible certitude de sa légitimité à incarner la France, Dominique Galouzeau de Villepin ira jusqu’au bout d’un projet dont il n’est pas hasardeux de prévoir l’échec piteux : on ne se trompe pas d’époque impunément.

Même à l’extrême gauche, on joue au poker menteur. Avec ses amis

À gauche, le lancement de la candidature Éva Joly qui, telle la créature de Frankenstein, vient d’échapper à l’emprise de son concepteur, Dany Cohn-Bendit, repose sur l’hypothèse selon laquelle son succès attendu placera les Verts-Europe Écologie en position de force dans les négociations avec le PS. Dany aurait préféré un deal avec le PS avant l’élection présidentielle, garantissant un groupe parlementaire Vert en échange d’un soutien au candidat socialiste dès le premier tour, mais il a été borduré par le duo Duflot-Joly. Dans ces conditions, il n’est pas très optimiste sur les chances de son ancienne protégée de faire un bon score, car il connaît mieux que personne les limites de la dame : confuse dans l’expression, pourvue d’un accent nordique rugueux à l’oreille latine, totalement incompétente sur tout ce qui ne relève pas de sa marotte, la lutte contre la corruption, elle risque de se révéler l’erreur majeure de casting de la présidentielle 2012.

Et si on envoyait une respectable potiche à l’Élysée ?

Sous la défunte IVe République, que j’ai bien connue dans ma jeunesse, on votait d’abord – à la proportionnelle – et on marchandait ensuite en fonction des résultats des élections.

Aujourd’hui, les marchandages se déroulent avant l’élection, mais l’esprit « IVe » est bel et bien de retour. Même à l’extrême gauche, on joue au poker menteur avec ses amis les plus proches : ainsi le PCF avance la potentielle candidature d’un illustre inconnu, le député André Chassaigne, pour limiter les appétits de Jean-Luc Mélenchon qui, lui, a quelques chances de créer la surprise à gauche. L’homme a du métier, doit à son passé trotskyste (tendance Lambert) une habileté certaine à naviguer dans les « orgas », et bénéficie d’un indéniable talent d’orateur populaire.

Comme le spectre des errements de la IVe République (instabilité gouvernementale chronique, alliances contre nature, etc.) ne dissuade plus de tenter de rééquilibrer les pouvoirs entre président et Parlement et que le bipartisme n’a aucune chance de jamais s’imposer dans notre pays, le prochain président, quel qu’il soit, ne pourra se dispenser de s’atteler à l’achèvement de la réforme des institutions. La suppression du poste de premier ministre et l’instauration d’un véritable régime présidentiel auraient l’avantage d’assurer la stabilité de l’exécutif, mais il implique la fin du cumul des mandats, pour que le Parlement puisse jouer pleinement son rôle de contrôle du pouvoir, comme c’est le cas aux États-Unis et dans la plupart des démocraties occidentales. On pourrait aussi abolir l’élection du président au suffrage universel et placer à l’Élysée une respectable potiche. Cela se pratique dans des pays très civilisés qui n’ont pas la chance d’avoir conservé une dynastie royale pour faire le job. Dans tous les cas, le statu quo est intenable, et les derniers soubresauts de la vie politique nationale démontrent qu’il faut agir, sauf à vouloir accroître le bordel ambiant.

Quelques nouvelles, pour conclure, de la météo politicienne pour les jours et semaines à venir. À en juger par quelques sondages triomphalement arborés par le Nouvel Obs, la gauche a le vent en poupe. Elle bénéficie en outre d’un avantage tactique, car l’incertitude entretenue sur le champion qui portera les couleurs du PS bloque les stratèges de l’UMP : on ne combat pas Martine Aubry comme Dominique Strauss-Kahn ou Ségolène Royal. Alors on se contente, en attendant, de droitiser le discours, pour ne pas laisser, comme aux régionales, l’électorat de la droite populaire retourner chez Le Pen. Pour le reste, on neutralise Chirac avec l’argent de l’UMP et on colmate au mieux les fuites consécutives à la secousse sécuritaire de l’été. Le remaniement devrait marquer la fin de l’« ouverture » et la mise en place d’une équipe homogène dont la fidélité inoxydable à Nicolas Sarkozy sera l’alpha et l’oméga.

DSK cèdera-t-il à la tentation de Marrakech ou aux amicales pressions ?

La gauche, cependant, est stratégiquement faible en raison des profondes divergences qui séparent le PS du plus fort de ses alliés potentiels, les écologistes. Le Meccano qui peut tenir à l’échelle de régions aux compétences limitées risque de sérieusement tanguer quand il s’agira d’établir un programme de gouvernement : quid du nucléaire, des bio et nanotechnologies, des infrastructures de transport ? Ce n’est pas en leur faisant coucou avec le care que Martine Aubry calmera les « décroissants » qui dominent la nébuleuse écologiste. Et ces braves vieux cocos scientistes et productivistes ne sont plus là pour faire contrepoids…

Dans ces conditions, on comprend un peu les hésitations de DSK à se lancer dans une aventure qui sera loin d’être un long fleuve tranquille, il pourrait bien céder à la tentation de Marrakech… Mais que faire avec un sondage qui vous met à 59-41 contre Sarko au second tour ? Encore deux comme ça et t’es coincé, Dominique ![/access]

L’Euro baisse, le franc remonte

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Quel beau révélateur ! Alors qu’une immense majorité des élites économiques, politiques et médiatiques persistent à croire que l’euro est une bonne chose, qui nous aurait même protégés pendant la crise, le peuple français pense de plus en plus le contraire.

La fracture monétaire

Un nouveau sondage révèle en effet que 60% des Français (contre 53% des Allemands) sont mécontents de l’euro, ce qui fait de nos compatriotes les plus eurosceptiques de la zone, les Britanniques étant plus de 80% à penser que l’euro n’apporterait aucun bénéfice. À peine 33% de la population pense que l’euro a apporté des bénéfices économiques à notre pays. Bref, la rupture avec la monnaie unique semble consommée. Rappelons pour faire bonne mesure que près de 40% des Français souhaitent le retour du franc.
Nul doute que les élites en tireront la conclusion qu’elles seules sont à même d’apprécier les bienfaits de cette monnaie unique que le bas peuple est incapable de comprendre. Cela serait sans doute un bon éditorial pour Alain Duhamel, Libération ou le Monde, qui soutiennent la monnaie unique avec la foi des religieux les plus extrêmes. Pourtant de plus en plus d’économistes réputés (Alain Cotta, Christian Saint Etienne, Jacques Sapir, Gérard Lafay) prennent position contre la monnaie unique, sans compter ceux qui critiquent la politique de la BCE…

Populisme et réalité

D’ailleurs, une analyse de la monnaie unique permet de conclure à sa dangerosité et je n’ai jamais croisé le fer avec une argumentation un tant soit peu solide la défendant. Ses partisans se contentent en général de dire qu’il serait trop compliqué de revenir en arrière, que cela reviendrait à tuer l’Europe ou que revenir au franc est passéiste. Mais d’une solide argumentation économique, il n’est jamais question.
Le décalage d’opinion entre les élites et le peuple tient sans doute au fait que si la monnaie unique a des avantages pour les premières (facilité pour les voyages intra-européens, protection des épargnants par la politique anti-inflationniste), ses inconvénients ne sont que pour le second (destruction d’emplois dans l’industrie du fait de sa surévaluation, compression du pouvoir d’achat dans une course sans fin à la compétitivité). Bref, le peuple a compris, lui, que l’euro ne servait pas l’intérêt général.

Depuis leur bulle, certaines élites ne parviennent pas à comprendre les travers de cette construction monétaire inique. Mais l’analyse qu’on en fait révèle la fracture sociale. Autrement dit, une divergence d’intérêts.

Que peut la littérature ?

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« Pourquoi, se demande Alain Finkielkraut, est-il nécessaire de lire ? Il n’y a pas d’accès au réel direct, pur, nu, dépouillé de toute mise en forme préalable. Il n’y a pas d’expérience sans référence : les mots sont logés dans les choses, une instance tierce se glisse entre nous et les autres, nous et le monde, nous et nous-mêmes. Et puisque la littérature est décidément toute-puissante, la question est de savoir à quelle bibliothèque on confie son destin. »

Ce soir, à 20 heures, à Strasbourg, Alain Finkielkraut, Renaud Camus, Elisabeth Lévy, Jérôme Leroy, Basile de Koch et Bertrand Burgalat évoqueront leurs bibliothèques idéales, leur amour de la littérature et rendront hommage à Philippe Muray. Rencontre animée par François Miclo. Le programme des Bibliothèques idéales.

Auto-insatisfaction

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Photo: Today is a good day

Je ne suis pas une exégète de Philippe Muray, comme d’aucuns dans cette boutique. Mais, ma foi, sa notoriété posthume vient encore de prendre 10 points ce samedi 19 septembre grâce à cette vidéo mise en ligne sur le site de Libé.

On y cause du « Parking day ». Une manifestation festive, citoyenne, mondiale, artistique, ludique, créative (aucun mot ne manque) qui grosso modo, vise à installer des chaises et des ballots de paille sur les places de parking dans Paris afin d’inciter « au dialogue », autour « d’un café » – qu’on imagine équitable – pour trouver des solutions à la « place de la voiture en ville et imaginer une mobilité douce ».

Evidemment la scène se passe près du canal Saint Martin, au cœur du Boboland sacré. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un petit pays où des journalistes de gauche et des graphistes de modes pleins aux as ont acheté des ateliers à rénover au milieu des Afghans qui campent dans le square Villemin et des familles immigrées qui s’entassent dans les logements sociaux de la mairie du Xème arrondissement.

Revenons à notre manifestation festive : on y croise des percussionnistes, des amateurs de vélo à cheveux longs, des écolos, des babas qui boivent des jus d’algues bleues. Evidemment, eux s’arrêtent pour causer de la place de la bagnole sur les quais du canal Saint-Martin. Bizarrement, je n’ai pas vu de chauffagiste avec sa camionnette venant du fond de la Seine Saint-Denis s’arrêter pour manger un sandwich au tofu et réclamer une mobilité plus douce pour transporter ses chauffe-eau depuis Bobigny. Mais j’ai pas dû bien regarder. Si ça se trouve, le chauffagiste aurait pu être un Malien sans-papiers et emmener ses nouveaux amis bobos au concert Touche pas à ma Nation ou à son concurrent Rock Sans Papiers qui se tenaient tous deux ce samedi. Enfin, à pied hein, puisqu’on est contre la bagnole.

D’ailleurs, moi aussi je suis contre. Y’en a trop, ça pue, ça fait du bruit. J’ai pas de leçon de morale à recevoir, je roule à vélo depuis 15 ans, quand mes amis écolos découvraient à peine l’existence des deux roues et que le Velib’ n’avait pas été inventé. Mais chaque fois que j’entends parler du trop de voitures, je me souviens de mon enfance provinciale. Sans voiture, on était mort, il en fallait même une pour essayer de prendre un train. Aujourd’hui je pense à ceux de mes amis qui habitent en banlieue et ont décidé de se passer du métro ou du bus et de leurs fréquences aléatoires, pour rouler en voiture. Au moins quand ils téléphonent en roulant, ils ne racontent pas leur vie à tout un wagon. Ou bien à ceux qui travaillent à la Défense et ont essayé trois fois de prendre la ligne 1 ou le RER A et sont arrivés systématiquement en retard à leurs rendez-vous.

Mais oui, inventons la mobilité douce et faisons des pique-niques festifs au bord du canal Saint-Martin. Flagellons-nous dès que nous prenons une voiture ou un avion, vu que les tarifs parfois de la SNCF (mobilité durable par excellence) sont plus élevés.

Sinon, j’ai deux petites questions à poser à mes amis du « Parking day » avant de venir avec mon tupperware (ah zut, le plastique c’est pas bio, mon bocal donc) : que pensent-ils de l’augmentation de la carte orange mijotée par la majorité rose-verte du Conseil Régional d’Ile de France (on parle de 85 euros pour deux zones, pour favoriser ceux qui ont un abonnement plus large, faudra m’expliquer d’ailleurs.) Seconde question : la pub Mercedes, sur une voiture verte attention, qui précède le reportage de Libé.fr, elle est écolo-compatible ?

Chaleurs d’été à la télé

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Chaleur

Il ne me reste pas assez de temps à vivre pour rattraper mes retards de lecture. Il y a tous les livres que je n’ai pas lus et tous ceux que j’aimerais relire. Pourtant, il m’arrive de passer des soirées entières devant la télé. Que Renaud Camus me pardonne mais certains soirs, quand j’entends le mot « culture », je sors ma télécommande et j’arpente le paysage audiovisuel en quête de plaisirs clinquants, bidons ou carrément bidonnés.

Je m’arrête souvent sur les reportages de flics. Sans bouger de mon canapé, par la caméra embarquée et la voix off, je participe à une enquête de police et, à la fin de l’émission, j’ai coffré des escrocs, des voleurs ou des assassins. Il faut beaucoup de patience pour suivre les planques et les filatures, des heures et des heures de travail pour accumuler des preuves, constituer des dossiers pour confondre les bandits alors que, même en floutant leurs visages, on voit au premier coup d’œil où passe la frontière entre le bien et le mal et qui sont les crapules. Un peu comme dans ces films de vengeance où le héros en prend plein la gueule pendant tout le film et, à la fin, châtie les méchants comme ils le méritent et même un peu plus, car, quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Je m’impatiente, mais j’exulte au moment des arrestations.
« Bouge pas ! À plat ventre par terre ! Les mains dans le dos ! Ferme ta gueule !
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? C’est pas moi m’sieur, c’est pas d’ma faute !
– Ta gueule, on t’a dit ! Garde ça pour le juge ! »

[access capability= »lire_inedits »]Les dialogues manquent d’originalité, mais pourquoi chercher l’inédit quand on peut aller à l’essentiel ?

Puis viennent les interrogatoires, les aveux et la taule. Quand ça tourne mal, les voyous sont relâchés faute de preuves. Je m’endors alors en rêvant d’abus de pouvoir et de violences policières. J’imagine parfois des ordures qu’aucun Badinter ne pourra jamais réinsérer et que des policiers conscients de leur devoir décident de buter avant de les enterrer dans la forêt, épargnant à la société laborieuses palabres et dépenses inutiles.

Les soirs de chance, je tombe sur du catch féminin. Ces femelles fermement décidées à en découdre me fascinent. Je ne me fais pas trop d’illusions, je me doute que, dans la vie, ces filles sont normales : elles veulent qu’on les embrasse, qu’on n’oublie pas leur anniversaire et elles pleurent quand on les quitte, mais elles ont le bon goût de réserver ça à leur mari. Sur le ring, elles s’offrent à des millions de téléspectateurs en minishorts roses et bustiers au bord de l’explosion, distribuant manchettes et mandales. Je ne me lasse pas du spectacle de ces poupées Barbie bien en chair aux postures guerrières et, après les combats, je sombre dans le sommeil avec des envies de crêpage de chignon pour moi tout seul et de violences conjugales modérées et consenties.

Ploucs et chèvres douées de parole

Mais ma préférence va sans aucun doute aux émissions de célibataires. Elles sont nombreuses et variées, mettant en scène des ploucs à la recherche d’une chèvre douée de la parole − enfin dans les limites du supportable − ou de trentenaires chez qui l’horloge biologique est devenue une alarme assourdissante. Tous et toutes sont au bord du désespoir, revenus des aventures sans lendemain, cherchant chaussure à leur pied, couvercle à leur pot et autre âme sœur qui ne pourra toucher la marchandise qu’après avoir promis le mariage. On est prévenu d’entrée : pas sérieux s’abstenir !

Pour plaire avant la dernière ligne droite, les filles sont parfois tatouées et piercées de part en part, avec des seins en plastique et maquillées comme si elles sortaient des pompes funèbres mais rêvent de prince charmant et de mariage en blanc. Sous les décolletés et les jupes courtes, les peaux cuivrées sous les lampes dissimulent mal des âmes de mémères à la recherche de celui qu’elles ne tarderont pas à appeler « Papa » quand elles auront pondu leur œuf. Les émissions les rassemblent souvent en troupeaux dans des bars ou au bord de piscines pour qu’on les voie en maillot et, si ces poulaillers ambulants peuvent donner des envies de renard, on comprend vite en les entendant parler qu’il vaut mieux chasser des filles sauvages et farouches mais pas trop que cette volaille qui semble avoir été élevée loin de la nature des hommes. Ces grandes filles qui semblent n’avoir rien appris cherchent encore des garçons honnêtes, fidèles et pas menteurs. Leur besoin de se caser est si fort qu’elles semblent prêtes à se contenter de ceux-là et ça tombe bien, car, dans ce genre de programmes, il n’y a que ça.

Je sais, ce n’est pas très beau de rire du malheur des dindes, mais personne ne les a obligées à se mettre sur le marché de la séduction par le biais du télé-achat.

Pour séduire une femme, il faut être un homme

Les hommes qui s’inscrivent sur les listes des prétendants au mariage sans passer par la case « drague et sexe » sont loin des images que nous en donnent les chansons réalistes. Certains sont blonds et beaux et sentent peut-être le sable chaud, mais tous n’ont pas grand-chose d’autre à offrir qu’un cœur à prendre. Qu’ils cherchent un ventre pour y planter une famille ou une histoire d’amour qui dure, tous courent après un contrat, un serment, une garantie et des entraves avant même d’avoir joui. Tous veulent être rassurés sur la nature des intentions de leur future partenaire. Dans le flou, ils sont mal à l’aise et le mensonge leur fait horreur.

Les uns sortent d’un divorce qu’ils continuent de voir comme un échec là où tout homme normalement constitué savoure une libération et remettent leur sort et leur vie sexuelle entre les mains d’une fille un peu futée autoproclamée « coach » qui mettra plusieurs émissions à leur faire comprendre que, pour séduire une femme, il faut d’abord être un homme.

Les autres sont puceaux et sont passés de l’école d’ingénieurs au boulot d’ingénieur sans avoir vu le temps défiler et sans avoir pris le temps de prendre quelques femmes au passage. Timides et balourds, ils sont déjà du gibier avant même d’avoir rêvé d’être chasseurs. La première qui dira « oui » sera probablement la bonne et ils en rêvent en appelant ça « l’amour ».

Tout ce petit monde est fait pour s’entendre et je m’amuse au spectacle de ce que Deleuze nommait « cette sale petite manie de vouloir être aimé ». Quand je m’endors sur ces images, s’il m’arrive de rêver mariage, famille et amour-toujours, je demande qu’on me pince pour me ramener à une réalité chaotique, instable et pleine de surprises, où le goût que j’ai pris de la liberté et qui ne passera plus, comme un animal domestique qui a goûté au sang, ouvre à jamais le champ des possibles à 360 degrés. Mais ça, on ne le trouve pas à la télé ![/access]

Schiffter, flâneur classieux et sentimental

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Didier Pruvot/Flammarion

Que faire dans ce que Baudouin de Bodinat nomme « le peu d’avenir que contient le temps où nous vivons » ? L’époque, agrégat de manageurs et de managés volontaires, ne propose guère qu’expédients sécuritaires d’une part, et remèdes euphorisants des babas du blabla philosophique d’autre part. L’époque, il est vrai, n’aime pas les dandies.
Qu’est-ce qu’un dandy? C’est Mastroianni dans la Dolce vita, Jacques Dutronc dans Joseph et la fille avec sa vieille veste kaki, sa dégaine délicatement cabossée et ses yeux de gentleman cambrioleur plantés dans ceux de Hafsia Herzi. C’est, du côté des mots et de l’esprit buissonnier, Frédéric Schiffter, “nihiliste petit-bourgeois”, classieux et dilettante. Point commun à tous : l’élégance comme art de survivre.

Braconnages philosophiques

Dans sa Philosophie sentimentale, flânerie autour de ses quelques auteurs de chevet et des phrases qui nous restent d’eux quand nous avons tout oublié, Schiffter aurait d’ailleurs pu citer Jacques Dutronc : “J’aime les filles de chez Castel / J’aime les filles de chez Régine / J’aime les filles qu’on voit dans Elle / J’aime les filles des magazines.”

Schiffter fait partie de ceux qui pensent que les jeunes filles aident à supporter l’immonde et que la plus touchante des réponses, quand un journaliste demande à une actrice, Brigitte Bardot en l’occurrence, quel est le plus beau jour de sa vie, est : “Une nuit.” Et de nous rappeler, en écho, la pensée de José Ortega y Gasset : « L’amour est la tentative d’échanger deux solitudes. »
Schiffter n’écrit pas de manuel pour être heureux, encore moins d’antimanuel pour se palucher sans entraves. Avec Schopenhauer, il sait que « L’histoire d’une vie est toujours l’histoire d’une souffrance » et L’Ecclésiaste lui est un précieux compagnon de déroute : « Ne sois pas trop juste, ne pratique pas trop la sagesse : pourquoi te rendre ridicule ? »
Aux figures imposées des philosophes élyséens et autres rebelles de Caen, il préfère les braconnages hors des lopins balisés. Déjà, lorsqu’il était étudiant, il choisissait Jean-Patrick Manchette et Raymond Chandler plutôt que Kant ou Levinas. La philosophie, c’est aussi un roman noir. Question de style et de plaisir lui qui, avec Pessoa, se souvient qu’il est essentiel de « vivre une vie cultivée et sans passion, suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment méditée pour n’y tomber jamais. »

Les temps retrouvés

Avec sa Philosophie sentimentale, Schiffter offre un livre de l’inquiétude, du temps perdu et du temps retrouvé. Le temps, pour le philosophe est une arme de guerre à l’heure du règne des VRP, des DRH, des VIP. Le temps et la lenteur, toujours, contre les sigles et les acronymes. Nietzsche ne disait pas autre chose : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Le temps, chez Schiffter, est celui de l’ennui enchanteur et des fugues chez Montaigne, Chamfort ou, plus récemment chez Michel Houellebecq. C’est aussi le temps du flirt et des corps amoureux, des lunettes noires et de la plage loin du bavardage des fâcheux et des bonnes femmes.
C’est enfin le temps des larmes. Schiffter est né en Haute-Volta en 1956 : il ne connaitra la France qu’à dix ans, après la mort de son père. Et il faut lire, dans Philosophie sentimentale, ces pages sur le coeur mis à nu d’un orphelin à perpétuité, quand surgissent les silhouettes bouleversantes de ce père mort beaucoup trop tôt et d’une mère malade, qui boit un peu trop, une mère aux gestes “beaux comme les tremblements des mains dans l’alcoolisme”, selon la formule paradoxale et poignante de Lautréamont.

Philosophie sentimentale

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A bout de sous, made in USA

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On sait que l’hebdomadaire The Economist est aux libéraux classiques ce que Le Monde Diplomatique est aux altermondialistes: une bible. Et bien qu’il soit connu que l’on est toujours trahi par les siens, on sera tout de même surpris par cet article de son édition du 22 juillet rendant compte de la situation des salariés américains après trente mois de crise.

C’est Apocalyse Now ou Desperate Housewifes, au choix. Commençons par les jeunes : 1 sur 4 des 18-29 ans a dû revenir vivre chez ses parents. Pour les parents en question, non seulement ils voient revenir leurs mômes à la maison mais dans le même temps, en plus, ils sont 20% à ne pas pouvoir rembourser leur prêt hypothécaire. Le grand Lao She avait écrit ce chef d’œuvre de la littérature chinoise Quatre générations sous un même toit, on attendra donc le nouveau Steinbeck pour Deux générations sous le même carton. Quand par hasard, les parents peuvent encore honorer leurs mensualités, leur maison a de toute façon perdu un cinquième de sa valeur en moyenne après la chute de l’immobilier. Et pour arranger les choses, ces mêmes salariés sont pour la moitié d’entre eux en temps partiel et plus d’un quart démentent l’optimisme proverbial des étasuniens en pensant que leur progéniture vivra encore moins bien qu’eux.

Une des particularités de The Economist est que les articles n’y sont pas signés. Alors soit une taupe marxisto-chaviste s’est infiltrée dans la rédaction du vénérable hebdomadaire britannique, soit il s’agit d’un journal qui informe, même quand la réalité dément son idéologie. Etonnant, non ?

Le roman sauvé par la crise ?

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François Taillandier
François Taillandier.

Philippe Murray, à l’honneur de ce numéro, l’avait bien compris : nous sommes après l’Histoire. Et ça commence à se voir dans le roman. Le roman, traditionnellement, était le refuge de l’Histoire. Sans même parler du roman historique qui, selon la définition de Dumas, savait la violer pour lui faire de beaux enfants, le roman était le genre même de l’Histoire, le genre fait pour l’Histoire et par l’Histoire.

Les géants du roman, de Tolstoï à Faulkner, de Balzac à Joyce, de Stendhal à Flaubert, de Proust à Thomas Mann, ont toujours été là pour rendre compte de basculements, de points de rupture, de changements d’époque. On lit trop souvent la Recherche en oubliant que les Zeppelin qui bombardent Paris ont autant d’importance que les séances d’onanisme dans le cabinet aux iris, que Saint-Loup meurt au front et que l’on entend la rumeur de l’artillerie allemande, après celles de l’affaire Dreyfus, à Combourg, du côté des sources de la Vivonne. Même un roman apparemment aussi dégagé de l’Histoire que La Chartreuse de Parme, se déroulant à une époque et dans un lieu imaginaires, ne parle en fait que d’elle. Fabrice commence son apprentissage à Waterloo, par une grande bataille. Waterloo aussi, vu du ciel, qui servira à inaugurer Les Misérables de Hugo. Chez Flaubert lui-même, dont le rêve était un roman pur, on sait bien qu’il lui faut 1848 comme réacteur nucléaire de L’Éducation sentimentale. Et les Rougon-Macquart de Zola ne peuvent être compris que mis en perspective par l’alpha et l’oméga de deux événements qui signent la naissance et la mort du Second Empire : le coup d’État du prince Louis-Napoléon dans La Fortune des Rougon et la défaite de 1870 dans La Débâcle.

[access capability= »lire_inedits »]Georg Lukacs, dans Le Roman historique, résumait cela d’une formule lapidaire : « Sans une relation sentie avec le présent, une figuration de l’Histoire est impossible. » Et justement, comme l’avait pressenti Muray, cette « relation sentie » n’est-elle pas sur le point de disparaître ?

Une rentrée littéraire symptomatique

À ce titre, la rentrée littéraire fonctionne comme un symptôme, avec ses presque 500 romans français qui vont sortir sur quelques semaines. Encore une fois, l’autofiction se taille la part du lion. L’autofiction, ou cette manière solipsiste de se considérer soi-même comme une histoire sans s’apercevoir que l’on retrouve là cette phrase de concierge : « Ma vie est un roman. »

Il ne s’agit pas ici de dire que le roman serait mort pour autant. Seulement, comme on a tué l’Histoire, on est bien obligé de trouver un autre carburant. Celui qui a merveilleusement compris cela, c’est François Taillandier. Il publie le cinquième et dernier volume de sa Grande Intrigue, Time to turn. On y reviendra plus en détail, mais il est utile de savoir, tout de même, qu’il s’agit là de l’entreprise romanesque la plus ambitieuse et surtout la plus originale de ces dernières années. Time to turn peut se lire indépendamment des quatre précédents : si Taillandier raconte l’histoire d’une famille entre 1955 (sa date de naissance) et un futur proche, ce n’est pas l’ordre chronologique qu’il a adopté mais davantage une exploration thématique orchestrée par les méandres d’une mémoire qui sait qu’elle ne pourra plus trouver d’explications par des événements puisque, précisément, il n’y a plus d’événements.

Time to turn est le dernier mouvement d’un roman total qui part de l’hypothèse que ces cinquante dernières années nous ont vus passer dans un monde où l’ensemble du réel a été aménagé dans le seul but de nous faire oublier les horreurs de l’Histoire et entrer enfin dans un univers apaisé que l’auteur appelle Option Paradis. Une fois abolies toutes nos peurs concernant le vieillissement, la mort, l’amour, nous entrons finir dans le Cinquième Monde qui commence ces jours-ci avec son nouveau langage, l’Unilog.

Une telle puissance visionnaire alliée à une telle précision sociologique, le tout servi par un humour discret et désespéré fait de Taillandier le romancier qui a sans doute le mieux compris et analysé cette disparition de l’Histoire en tant que telle et le présent inimaginable, au sens propre, que cela a créé : « Ainsi, par exemple, est-il intéressant de se remémorer la façon dont on imaginait jadis l’avenir. Comment, vers 1960, on voyait l’an 2000. […] Personne, hormis peut-être quelques spécialistes parfaitement informés des évolutions de la technique (et encore), ne songeait aux inventions qui donneraient son visage particulier à l’an 2000, et qui interviendraient de façon toute différente dans l’existence de chacun. En l’an 2000, on ne va pas sur Mars, on n’a pas une voiture qui vole entre des gratte-ciel, on n’est pas vêtu, hormis les variations de la mode, de façon très différente que quarante ans plus tôt ; mais nous avons assimilé de façon intime et quasi physique des mutations qui affectent jusqu’aux mots que nous employons, jusqu’aux réflexes et aux contenus du moindre instant, jusqu’à la conscience que nous avons de notre être dans ce monde. »

On comprend mieux pourquoi la « relation sentie » avec le présent dont parle Lukacs, indispensable pour ressaisir l’Histoire, est désormais si difficile à éprouver.

Et pourtant, comme dans un champ de ruines, des écrivains commencent, comme Taillandier, à entrevoir la vérité. Si l’Histoire a disparu, ou semble avoir disparu, c’est qu’elle a été remplacée par l’Économie. « Pousse-toi de là que je m’y mette ! » dit l’arrogante. S’il n’y a plus d’Histoire, c’est que l’Économie a changé jusqu’à la nature du temps. C’est la vieille intuition debordienne du présent perpétuel, depuis La Société du Spectacle, qui recoupe celle de Muray, justement, sur cette étrange durée coagulée par le festivisme venu après l’Histoire pour mieux se substituer à elle. Mais l’Économie, comme l’Histoire, a ses sursauts, ses crispations, ses crises, ses krachs. Ils semblent se rapprocher depuis quelque temps et la secouer comme un grand corps malade.

L’écrivain sismographe

L’écrivain, toujours un peu sismographe, radar, table d’écoute, le pressent avant même les sociologues, les économistes et les spécialistes autoproclamés. On pourra donc s’intéresser à deux romans assez révélateurs de cette nouvelle lucidité. Ils sont courts, drôles et froids comme des contes voltairiens. Ils sont aussi précis et disent assez la cruauté de l’Économie, dont les massacres silencieux valent bien ceux perpétrés par la vieille Histoire.

Plan social, de François Marchand, a un titre qui dit assez de quoi il sera question. Un patron du Nord, à la tête d’une usine qui fabrique des ancres marines, doit, pour sauver son entreprise, entamer un énième plan social concernant le quart du personnel. Le patron est un patron comme la défunte Histoire les aimait. Il n’est pas franchement moderne, il est catholique et ne se fait aucune illusion sur la façon ridicule dont on tente de masquer la réalité de la crise : « Le parasitisme des élites avait atteint une dimension nouvelle : la seule chose qu’on leur demandait, définir une stratégie, était abandonnée aux consultants. Les patrons ne cachaient même plus le fait que, désormais, ils ne servaient plus à rien. » En face de lui, un délégué cégétiste : « Burnier, communiste stalinien, était un homme rationnel. Il alluma une Gitane et se mit à considérer froidement une situation non prévue par sa formation, assurée à l’École des cadres de Moscou en 1975. » Autant dire deux hommes qui appartiennent encore à l’Histoire, deux « ennemis de classe », comme on disait dans le monde d’avant. Mais cette simple appartenance commune fera d’eux d’étranges alliés dans un combat pour ce qu’il est convenu d’appeler l’« économie réelle », c’est-à-dire tout simplement la réalité, contre le monde irrationnel des consultants et des actionnaires.

Effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée

Autre point de vue adopté, mais avec la même idée, « décrire les effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée », celui de Philippe Vasset et de son Journal intime d’une prédatrice.

Vasset, qui avait déjà donné, en 2009, le Journal intime d’un marchand de canons, s’intéresse ici à la « Reine des glaces ». On ne connaîtra pas son nom. C’est simplement « Elle ». Et « Elle », à la tête de son fonds d’investissement, a compris une chose : le dernier Eldorado, c’est l’Arctique. Pétrole, gaz, diamants. Il s’agit juste de faire main basse sur le pactole et de considérer que les États, les autochtones, les écolos et les concurrents sont simplement des obstacles à éliminer. Par tous les moyens. Et puis, on trouve toujours une Sarah Palin, personnage du roman, pour vous aider…

Philippe Vasset, rédacteur en chef de la lettre d’information très documentée Intelligence online, explique très bien pourquoi il a choisi le roman plutôt que l’essai ou le documentaire : « Le recours à la fiction permet de prendre en compte la part fantasmée des échanges réels et de ne pas séparer les actions des individus de la représentation qu’ils s’en font. La série des journaux intimes s’intéresse tout autant à l’imaginaire des agents économiques qu’aux transactions qu’ils mènent et aux bénéfices qu’ils en tirent. »

On ne saurait mieux expliquer pourquoi le roman, et son incroyable plasticité, survit si bien à la disparition de l’Histoire et continue, tant bien que mal, à assurer cette « relation sentie avec le présent », plus que jamais nécessaire pour comprendre ce qui se passe, ce qui se passe vraiment.[/access]

Goldorak s’invite chez le Roi-Soleil

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Photo : BFLV

Après Jeff Koons en 2008 (rappelez-vous le homard) et Xavier Veilhan en 2009, le château de Versailles invite pour la troisième année consécutive un artiste de l’écurie du galleriste Emmanuel Perrotin. Il s’agit cette fois du Japonais Takashi Murakami.

Ce qui, chaque année, nous est vendu comme l’intrusion éphémère de l’art contemporain dans un temple de l’art classique commence à devenir une habitude qui exaspère les amoureux du Versailles d’antan et ne surprend plus que les touristes venus des antipodes pour voir Vénus et qui restent bouche bée devant Goldorak. Cet effet de surprise est voulu par l’artiste qui s’interroge : « est-ce que ça va faire monter ma cote ? Je ne sais pas ». Je ne sais pas non plus mais je doute qu’un chef renommé puisse acquérir une étoile en ajoutant des smarties à la carte de son restaurant. On me dit que si. J’en reste bouche bée.

C’est donc le parti-pris des organisateurs de l’événement qui, comme l’année dernière et celle d’avant, n’ont que le contraste et le décalage à la bouche. Que l’on trouve le travail de Murakami ou l’art contemporain dans son ensemble génial et prophétique ou grotesque et vain, on peut s’interroger sur cette manie que les décideurs culturels ont de nous coller du clinquant sur du patiné à l’image des colonnes de Buren qui devaient disparaître fissa des jardins du Palais Royal et semble parties pour durer mille ans si on les laisse faire.

Ça n’étonnera personne, les visiteurs VIP ont plutôt aimé l’exposition ; Frédéric Mitterrand est sorti ravi et l’écrivain Chantal Thomas, spécialiste de Sade, a décrété que la Reine, qui s’intéressait à l’art décoratif, aurait beaucoup aimé. Rappelons qu’elle aimait aussi les moutons mais évitons de l’ébruiter car nous pourrions voir un jour le Château ouvrir ses portes au Salon de l’Agriculture.

Les ploucs, ça ne comprend rien à l’art, c’est à ça qu’on les reconnaît

Les visiteurs comme vous et moi seront plus partagés. Certains Japonais qui faisaient de Versailles l’un des grands moments de leur voyage en Europe seront furieux d’y trouver l’art manga qu’ils interdisent à leurs enfants pour éduquer leur goût. Mais leur colère est discrète. Vous connaissez les Japonais, ils sont différents à Versailles et au karaoké. Dans la Galerie des Glaces, ils se tiennent et au micro, ils se lâchent. Mais ceux qui ne sont pas artistes ne peuvent pas comprendre qu’on se lâche dans les appartements royaux.

Les ploucs, ça ne comprend pas ces choses et c’est à ça qu’on les reconnaît. Jean-Jacques Aillagon les a lui-même bien reconnus en qualifiant « d’activisme aux relents xénophobes » les « protestations émanant de cercles d’extrême droite intégristes et conservateurs » qui accueillent chaque année tant d’audace.

Il semblerait que les mêmes empêcheurs de faire de l’art pour milliardaires mais quand même visible par les contribuables (on leur doit bien ça) sévissent aussi au Japon car Murakami avoue qu’il n’aurait jamais pu exposer dans le palais impérial. L’empereur est par principe opposé à la modernité. Comme quoi les monarques vivants se défendent mieux que les rois morts. De plus, les groupes d’extrême droite ne l’auraient pas toléré. S’ils pouvaient ne servir qu’à ça, ceux-là, je les regarderais presque avec bienveillance.

Les œuvres elles-mêmes sont pourtant bien innocentes : des fleurs aux couleurs gaies qu’on trouve sur les papiers peints destinés aux moins de douze ans et des figurines sorties d’un happy meal et grossies cent fois. Rien de choquant, d’iconoclaste ou de subversif cette fois-ci, (on se met à espérer que ces concepts soient enfin passés de mode). Le créateur le revendique et explique que son inspiration, c’est l’univers de son enfance. Ça tombe plutôt bien car cela semble être l’horizon indépassable de millions d’Occidentaux.

Enfin, même si l’on trouve ça joli, l’art de Murakami à Versailles souffre de la comparaison. En voyant des jouets en plastique dans un tel écrin, on comprend que dans son chemin parcouru du classique au postmoderne, l’art a perdu le beau en route.

Kundera nous dit que « le kitsch est la dernière station avant l’oubli ». Puisse-t-il avoir raison. L’empereur du Japon le croit, il ne flirte pas avec le kitsch de peur d’être emporté avec lui. Un souverain sacrément conservateur ! On devrait lui confier nos musées.

Robert Barcia : enterré mais pas mort

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On apprend seulement, un an après, la mort de Robert Barcia, fondateur et dirigeant occulte de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller, comme aujourd’hui Nathalie Artaud, ne sont officiellement que porte-parole de l’organisation trotskyste. Cette manière de cacher la mort d’un leader historique fait pourtant penser à l’URSS de la grande époque, ce qui est surprenant quand on sait à quel point ces militants trotskystes vouent une haine féroce à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le stalinisme.
Tout cela n’est pas sans rappeler aussi cette blague datant de l’Occupation qui courait dans l’entourage de Laval : « Le maréchal Pétain est mort mais personne n’a encore osé lui dire. »

2012 : dernière élection avant liquidation

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Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn
Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn.
Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn
Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn.

Soyons, pour une fois, péremptoire, et décrétons que la Ve République prendra fin à l’issue de l’élection présidentielle du printemps 2012. Si les événements me donnent tort, tant pis, on aura le droit de se moquer de moi, à moins que ce papier tombe dans le gouffre insondable de l’Oubli, cette providence des journalistes.

Le système politique instauré en 1958, modifié en 1962 avec l’élection du chef de l’État au suffrage universel, amendé par Jacques Chirac en 2000 avec l’introduction du quinquennat, est en train d’agoniser sous nos yeux. La coïncidence de la durée du mandat présidentiel avec celle de la législature de l’Assemblée nationale a introduit, de fait, un régime présidentiel à l’américaine, sans toutefois que le pouvoir législatif ait les moyens de limiter la toute-puissance de l’exécutif. Alors, ça coince, et l’actuel président n’est qu’en partie responsable de cette situation.

[access capability= »lire_inedits »]L’hyper-présidence n’est pas l’œuvre de Sarkozy, mais celle de Chirac

Cette « hyper-présidence » dans laquelle les détracteurs compulsifs de Nicolas Sarkozy voient sa malignité intrinsèque de fossoyeur de la démocratie n’est que la conséquence des réformes institutionnelles avalisées par le référendum du 24 septembre 2000, où le peuple approuva la réduction à cinq ans du mandat présidentiel. Les cotes de popularité de Nicolas Sarkozy (basse) et de François Fillon (élevée) révèlent que les Français ont bien compris que le régime avait changé : la distinction entre un président donnant les grandes orientations et s’occupant des affaires du monde et un premier ministre gérant « l’intendance » avec une réelle liberté de manœuvre est devenue inopérante. Lorsqu’on n’est pas content, on sanctionne le capitaine et on épargne le second.

L’agitation politique de cette rentrée, pour peu que l’on essaye de la décrypter, incite à penser que les stratèges des principaux partis ont déjà pris acte de la « parlementarisation » rampante du régime. On présente un candidat à la présidence de la République, non pas pour établir un lien quasi mystique entre un homme (ou une femme) et le peuple français, sauf dans le cas du délirant Villepin, mais pour être en mesure de négocier, au sein d’une future coalition, le poids de sa sous-famille à l’Assemblée et au gouvernement en cas de victoire.

L’événement majeur de cette rentrée est donc l’échec – provisoire ? − de Nicolas Sarkozy à faire de l’UMP l’unique parti fédérant toute la droite parlementaire derrière sa candidature à un second mandat. Bien que totalement dépourvu de charisme, le chef du « Nouveau centre », Hervé Morin, semble bien décidé à faire acte de candidature, et ne devrait y renoncer que s’il obtient de substantielles assurances de voir grossir son groupe parlementaire et sa part de gâteau ministériel. Et ce n’est même pas gagné, parce que grande est la tentation, pour Morin, d’essayer de récupérer ne serait-ce qu’une partie de la grosse pelote électorale amassée par Bayrou en 2007. Christine Boutin devrait également se signaler par quelque coup d’éclat médiatique et menacer d’être candidate jusqu’à ce que l’Élysée lui donne un sucre. Seul, mû par la haine de Sarkozy et l’indestructible certitude de sa légitimité à incarner la France, Dominique Galouzeau de Villepin ira jusqu’au bout d’un projet dont il n’est pas hasardeux de prévoir l’échec piteux : on ne se trompe pas d’époque impunément.

Même à l’extrême gauche, on joue au poker menteur. Avec ses amis

À gauche, le lancement de la candidature Éva Joly qui, telle la créature de Frankenstein, vient d’échapper à l’emprise de son concepteur, Dany Cohn-Bendit, repose sur l’hypothèse selon laquelle son succès attendu placera les Verts-Europe Écologie en position de force dans les négociations avec le PS. Dany aurait préféré un deal avec le PS avant l’élection présidentielle, garantissant un groupe parlementaire Vert en échange d’un soutien au candidat socialiste dès le premier tour, mais il a été borduré par le duo Duflot-Joly. Dans ces conditions, il n’est pas très optimiste sur les chances de son ancienne protégée de faire un bon score, car il connaît mieux que personne les limites de la dame : confuse dans l’expression, pourvue d’un accent nordique rugueux à l’oreille latine, totalement incompétente sur tout ce qui ne relève pas de sa marotte, la lutte contre la corruption, elle risque de se révéler l’erreur majeure de casting de la présidentielle 2012.

Et si on envoyait une respectable potiche à l’Élysée ?

Sous la défunte IVe République, que j’ai bien connue dans ma jeunesse, on votait d’abord – à la proportionnelle – et on marchandait ensuite en fonction des résultats des élections.

Aujourd’hui, les marchandages se déroulent avant l’élection, mais l’esprit « IVe » est bel et bien de retour. Même à l’extrême gauche, on joue au poker menteur avec ses amis les plus proches : ainsi le PCF avance la potentielle candidature d’un illustre inconnu, le député André Chassaigne, pour limiter les appétits de Jean-Luc Mélenchon qui, lui, a quelques chances de créer la surprise à gauche. L’homme a du métier, doit à son passé trotskyste (tendance Lambert) une habileté certaine à naviguer dans les « orgas », et bénéficie d’un indéniable talent d’orateur populaire.

Comme le spectre des errements de la IVe République (instabilité gouvernementale chronique, alliances contre nature, etc.) ne dissuade plus de tenter de rééquilibrer les pouvoirs entre président et Parlement et que le bipartisme n’a aucune chance de jamais s’imposer dans notre pays, le prochain président, quel qu’il soit, ne pourra se dispenser de s’atteler à l’achèvement de la réforme des institutions. La suppression du poste de premier ministre et l’instauration d’un véritable régime présidentiel auraient l’avantage d’assurer la stabilité de l’exécutif, mais il implique la fin du cumul des mandats, pour que le Parlement puisse jouer pleinement son rôle de contrôle du pouvoir, comme c’est le cas aux États-Unis et dans la plupart des démocraties occidentales. On pourrait aussi abolir l’élection du président au suffrage universel et placer à l’Élysée une respectable potiche. Cela se pratique dans des pays très civilisés qui n’ont pas la chance d’avoir conservé une dynastie royale pour faire le job. Dans tous les cas, le statu quo est intenable, et les derniers soubresauts de la vie politique nationale démontrent qu’il faut agir, sauf à vouloir accroître le bordel ambiant.

Quelques nouvelles, pour conclure, de la météo politicienne pour les jours et semaines à venir. À en juger par quelques sondages triomphalement arborés par le Nouvel Obs, la gauche a le vent en poupe. Elle bénéficie en outre d’un avantage tactique, car l’incertitude entretenue sur le champion qui portera les couleurs du PS bloque les stratèges de l’UMP : on ne combat pas Martine Aubry comme Dominique Strauss-Kahn ou Ségolène Royal. Alors on se contente, en attendant, de droitiser le discours, pour ne pas laisser, comme aux régionales, l’électorat de la droite populaire retourner chez Le Pen. Pour le reste, on neutralise Chirac avec l’argent de l’UMP et on colmate au mieux les fuites consécutives à la secousse sécuritaire de l’été. Le remaniement devrait marquer la fin de l’« ouverture » et la mise en place d’une équipe homogène dont la fidélité inoxydable à Nicolas Sarkozy sera l’alpha et l’oméga.

DSK cèdera-t-il à la tentation de Marrakech ou aux amicales pressions ?

La gauche, cependant, est stratégiquement faible en raison des profondes divergences qui séparent le PS du plus fort de ses alliés potentiels, les écologistes. Le Meccano qui peut tenir à l’échelle de régions aux compétences limitées risque de sérieusement tanguer quand il s’agira d’établir un programme de gouvernement : quid du nucléaire, des bio et nanotechnologies, des infrastructures de transport ? Ce n’est pas en leur faisant coucou avec le care que Martine Aubry calmera les « décroissants » qui dominent la nébuleuse écologiste. Et ces braves vieux cocos scientistes et productivistes ne sont plus là pour faire contrepoids…

Dans ces conditions, on comprend un peu les hésitations de DSK à se lancer dans une aventure qui sera loin d’être un long fleuve tranquille, il pourrait bien céder à la tentation de Marrakech… Mais que faire avec un sondage qui vous met à 59-41 contre Sarko au second tour ? Encore deux comme ça et t’es coincé, Dominique ![/access]

L’Euro baisse, le franc remonte

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Quel beau révélateur ! Alors qu’une immense majorité des élites économiques, politiques et médiatiques persistent à croire que l’euro est une bonne chose, qui nous aurait même protégés pendant la crise, le peuple français pense de plus en plus le contraire.

La fracture monétaire

Un nouveau sondage révèle en effet que 60% des Français (contre 53% des Allemands) sont mécontents de l’euro, ce qui fait de nos compatriotes les plus eurosceptiques de la zone, les Britanniques étant plus de 80% à penser que l’euro n’apporterait aucun bénéfice. À peine 33% de la population pense que l’euro a apporté des bénéfices économiques à notre pays. Bref, la rupture avec la monnaie unique semble consommée. Rappelons pour faire bonne mesure que près de 40% des Français souhaitent le retour du franc.
Nul doute que les élites en tireront la conclusion qu’elles seules sont à même d’apprécier les bienfaits de cette monnaie unique que le bas peuple est incapable de comprendre. Cela serait sans doute un bon éditorial pour Alain Duhamel, Libération ou le Monde, qui soutiennent la monnaie unique avec la foi des religieux les plus extrêmes. Pourtant de plus en plus d’économistes réputés (Alain Cotta, Christian Saint Etienne, Jacques Sapir, Gérard Lafay) prennent position contre la monnaie unique, sans compter ceux qui critiquent la politique de la BCE…

Populisme et réalité

D’ailleurs, une analyse de la monnaie unique permet de conclure à sa dangerosité et je n’ai jamais croisé le fer avec une argumentation un tant soit peu solide la défendant. Ses partisans se contentent en général de dire qu’il serait trop compliqué de revenir en arrière, que cela reviendrait à tuer l’Europe ou que revenir au franc est passéiste. Mais d’une solide argumentation économique, il n’est jamais question.
Le décalage d’opinion entre les élites et le peuple tient sans doute au fait que si la monnaie unique a des avantages pour les premières (facilité pour les voyages intra-européens, protection des épargnants par la politique anti-inflationniste), ses inconvénients ne sont que pour le second (destruction d’emplois dans l’industrie du fait de sa surévaluation, compression du pouvoir d’achat dans une course sans fin à la compétitivité). Bref, le peuple a compris, lui, que l’euro ne servait pas l’intérêt général.

Depuis leur bulle, certaines élites ne parviennent pas à comprendre les travers de cette construction monétaire inique. Mais l’analyse qu’on en fait révèle la fracture sociale. Autrement dit, une divergence d’intérêts.

Que peut la littérature ?

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« Pourquoi, se demande Alain Finkielkraut, est-il nécessaire de lire ? Il n’y a pas d’accès au réel direct, pur, nu, dépouillé de toute mise en forme préalable. Il n’y a pas d’expérience sans référence : les mots sont logés dans les choses, une instance tierce se glisse entre nous et les autres, nous et le monde, nous et nous-mêmes. Et puisque la littérature est décidément toute-puissante, la question est de savoir à quelle bibliothèque on confie son destin. »

Ce soir, à 20 heures, à Strasbourg, Alain Finkielkraut, Renaud Camus, Elisabeth Lévy, Jérôme Leroy, Basile de Koch et Bertrand Burgalat évoqueront leurs bibliothèques idéales, leur amour de la littérature et rendront hommage à Philippe Muray. Rencontre animée par François Miclo. Le programme des Bibliothèques idéales.

Auto-insatisfaction

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Photo: Today is a good day
Photo: Today is a good day

Je ne suis pas une exégète de Philippe Muray, comme d’aucuns dans cette boutique. Mais, ma foi, sa notoriété posthume vient encore de prendre 10 points ce samedi 19 septembre grâce à cette vidéo mise en ligne sur le site de Libé.

On y cause du « Parking day ». Une manifestation festive, citoyenne, mondiale, artistique, ludique, créative (aucun mot ne manque) qui grosso modo, vise à installer des chaises et des ballots de paille sur les places de parking dans Paris afin d’inciter « au dialogue », autour « d’un café » – qu’on imagine équitable – pour trouver des solutions à la « place de la voiture en ville et imaginer une mobilité douce ».

Evidemment la scène se passe près du canal Saint Martin, au cœur du Boboland sacré. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un petit pays où des journalistes de gauche et des graphistes de modes pleins aux as ont acheté des ateliers à rénover au milieu des Afghans qui campent dans le square Villemin et des familles immigrées qui s’entassent dans les logements sociaux de la mairie du Xème arrondissement.

Revenons à notre manifestation festive : on y croise des percussionnistes, des amateurs de vélo à cheveux longs, des écolos, des babas qui boivent des jus d’algues bleues. Evidemment, eux s’arrêtent pour causer de la place de la bagnole sur les quais du canal Saint-Martin. Bizarrement, je n’ai pas vu de chauffagiste avec sa camionnette venant du fond de la Seine Saint-Denis s’arrêter pour manger un sandwich au tofu et réclamer une mobilité plus douce pour transporter ses chauffe-eau depuis Bobigny. Mais j’ai pas dû bien regarder. Si ça se trouve, le chauffagiste aurait pu être un Malien sans-papiers et emmener ses nouveaux amis bobos au concert Touche pas à ma Nation ou à son concurrent Rock Sans Papiers qui se tenaient tous deux ce samedi. Enfin, à pied hein, puisqu’on est contre la bagnole.

D’ailleurs, moi aussi je suis contre. Y’en a trop, ça pue, ça fait du bruit. J’ai pas de leçon de morale à recevoir, je roule à vélo depuis 15 ans, quand mes amis écolos découvraient à peine l’existence des deux roues et que le Velib’ n’avait pas été inventé. Mais chaque fois que j’entends parler du trop de voitures, je me souviens de mon enfance provinciale. Sans voiture, on était mort, il en fallait même une pour essayer de prendre un train. Aujourd’hui je pense à ceux de mes amis qui habitent en banlieue et ont décidé de se passer du métro ou du bus et de leurs fréquences aléatoires, pour rouler en voiture. Au moins quand ils téléphonent en roulant, ils ne racontent pas leur vie à tout un wagon. Ou bien à ceux qui travaillent à la Défense et ont essayé trois fois de prendre la ligne 1 ou le RER A et sont arrivés systématiquement en retard à leurs rendez-vous.

Mais oui, inventons la mobilité douce et faisons des pique-niques festifs au bord du canal Saint-Martin. Flagellons-nous dès que nous prenons une voiture ou un avion, vu que les tarifs parfois de la SNCF (mobilité durable par excellence) sont plus élevés.

Sinon, j’ai deux petites questions à poser à mes amis du « Parking day » avant de venir avec mon tupperware (ah zut, le plastique c’est pas bio, mon bocal donc) : que pensent-ils de l’augmentation de la carte orange mijotée par la majorité rose-verte du Conseil Régional d’Ile de France (on parle de 85 euros pour deux zones, pour favoriser ceux qui ont un abonnement plus large, faudra m’expliquer d’ailleurs.) Seconde question : la pub Mercedes, sur une voiture verte attention, qui précède le reportage de Libé.fr, elle est écolo-compatible ?

Chaleurs d’été à la télé

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Chaleur

Chaleur

Il ne me reste pas assez de temps à vivre pour rattraper mes retards de lecture. Il y a tous les livres que je n’ai pas lus et tous ceux que j’aimerais relire. Pourtant, il m’arrive de passer des soirées entières devant la télé. Que Renaud Camus me pardonne mais certains soirs, quand j’entends le mot « culture », je sors ma télécommande et j’arpente le paysage audiovisuel en quête de plaisirs clinquants, bidons ou carrément bidonnés.

Je m’arrête souvent sur les reportages de flics. Sans bouger de mon canapé, par la caméra embarquée et la voix off, je participe à une enquête de police et, à la fin de l’émission, j’ai coffré des escrocs, des voleurs ou des assassins. Il faut beaucoup de patience pour suivre les planques et les filatures, des heures et des heures de travail pour accumuler des preuves, constituer des dossiers pour confondre les bandits alors que, même en floutant leurs visages, on voit au premier coup d’œil où passe la frontière entre le bien et le mal et qui sont les crapules. Un peu comme dans ces films de vengeance où le héros en prend plein la gueule pendant tout le film et, à la fin, châtie les méchants comme ils le méritent et même un peu plus, car, quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Je m’impatiente, mais j’exulte au moment des arrestations.
« Bouge pas ! À plat ventre par terre ! Les mains dans le dos ! Ferme ta gueule !
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? C’est pas moi m’sieur, c’est pas d’ma faute !
– Ta gueule, on t’a dit ! Garde ça pour le juge ! »

[access capability= »lire_inedits »]Les dialogues manquent d’originalité, mais pourquoi chercher l’inédit quand on peut aller à l’essentiel ?

Puis viennent les interrogatoires, les aveux et la taule. Quand ça tourne mal, les voyous sont relâchés faute de preuves. Je m’endors alors en rêvant d’abus de pouvoir et de violences policières. J’imagine parfois des ordures qu’aucun Badinter ne pourra jamais réinsérer et que des policiers conscients de leur devoir décident de buter avant de les enterrer dans la forêt, épargnant à la société laborieuses palabres et dépenses inutiles.

Les soirs de chance, je tombe sur du catch féminin. Ces femelles fermement décidées à en découdre me fascinent. Je ne me fais pas trop d’illusions, je me doute que, dans la vie, ces filles sont normales : elles veulent qu’on les embrasse, qu’on n’oublie pas leur anniversaire et elles pleurent quand on les quitte, mais elles ont le bon goût de réserver ça à leur mari. Sur le ring, elles s’offrent à des millions de téléspectateurs en minishorts roses et bustiers au bord de l’explosion, distribuant manchettes et mandales. Je ne me lasse pas du spectacle de ces poupées Barbie bien en chair aux postures guerrières et, après les combats, je sombre dans le sommeil avec des envies de crêpage de chignon pour moi tout seul et de violences conjugales modérées et consenties.

Ploucs et chèvres douées de parole

Mais ma préférence va sans aucun doute aux émissions de célibataires. Elles sont nombreuses et variées, mettant en scène des ploucs à la recherche d’une chèvre douée de la parole − enfin dans les limites du supportable − ou de trentenaires chez qui l’horloge biologique est devenue une alarme assourdissante. Tous et toutes sont au bord du désespoir, revenus des aventures sans lendemain, cherchant chaussure à leur pied, couvercle à leur pot et autre âme sœur qui ne pourra toucher la marchandise qu’après avoir promis le mariage. On est prévenu d’entrée : pas sérieux s’abstenir !

Pour plaire avant la dernière ligne droite, les filles sont parfois tatouées et piercées de part en part, avec des seins en plastique et maquillées comme si elles sortaient des pompes funèbres mais rêvent de prince charmant et de mariage en blanc. Sous les décolletés et les jupes courtes, les peaux cuivrées sous les lampes dissimulent mal des âmes de mémères à la recherche de celui qu’elles ne tarderont pas à appeler « Papa » quand elles auront pondu leur œuf. Les émissions les rassemblent souvent en troupeaux dans des bars ou au bord de piscines pour qu’on les voie en maillot et, si ces poulaillers ambulants peuvent donner des envies de renard, on comprend vite en les entendant parler qu’il vaut mieux chasser des filles sauvages et farouches mais pas trop que cette volaille qui semble avoir été élevée loin de la nature des hommes. Ces grandes filles qui semblent n’avoir rien appris cherchent encore des garçons honnêtes, fidèles et pas menteurs. Leur besoin de se caser est si fort qu’elles semblent prêtes à se contenter de ceux-là et ça tombe bien, car, dans ce genre de programmes, il n’y a que ça.

Je sais, ce n’est pas très beau de rire du malheur des dindes, mais personne ne les a obligées à se mettre sur le marché de la séduction par le biais du télé-achat.

Pour séduire une femme, il faut être un homme

Les hommes qui s’inscrivent sur les listes des prétendants au mariage sans passer par la case « drague et sexe » sont loin des images que nous en donnent les chansons réalistes. Certains sont blonds et beaux et sentent peut-être le sable chaud, mais tous n’ont pas grand-chose d’autre à offrir qu’un cœur à prendre. Qu’ils cherchent un ventre pour y planter une famille ou une histoire d’amour qui dure, tous courent après un contrat, un serment, une garantie et des entraves avant même d’avoir joui. Tous veulent être rassurés sur la nature des intentions de leur future partenaire. Dans le flou, ils sont mal à l’aise et le mensonge leur fait horreur.

Les uns sortent d’un divorce qu’ils continuent de voir comme un échec là où tout homme normalement constitué savoure une libération et remettent leur sort et leur vie sexuelle entre les mains d’une fille un peu futée autoproclamée « coach » qui mettra plusieurs émissions à leur faire comprendre que, pour séduire une femme, il faut d’abord être un homme.

Les autres sont puceaux et sont passés de l’école d’ingénieurs au boulot d’ingénieur sans avoir vu le temps défiler et sans avoir pris le temps de prendre quelques femmes au passage. Timides et balourds, ils sont déjà du gibier avant même d’avoir rêvé d’être chasseurs. La première qui dira « oui » sera probablement la bonne et ils en rêvent en appelant ça « l’amour ».

Tout ce petit monde est fait pour s’entendre et je m’amuse au spectacle de ce que Deleuze nommait « cette sale petite manie de vouloir être aimé ». Quand je m’endors sur ces images, s’il m’arrive de rêver mariage, famille et amour-toujours, je demande qu’on me pince pour me ramener à une réalité chaotique, instable et pleine de surprises, où le goût que j’ai pris de la liberté et qui ne passera plus, comme un animal domestique qui a goûté au sang, ouvre à jamais le champ des possibles à 360 degrés. Mais ça, on ne le trouve pas à la télé ![/access]

Schiffter, flâneur classieux et sentimental

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Didier Pruvot/Flammarion
Didier Pruvot/Flammarion

Que faire dans ce que Baudouin de Bodinat nomme « le peu d’avenir que contient le temps où nous vivons » ? L’époque, agrégat de manageurs et de managés volontaires, ne propose guère qu’expédients sécuritaires d’une part, et remèdes euphorisants des babas du blabla philosophique d’autre part. L’époque, il est vrai, n’aime pas les dandies.
Qu’est-ce qu’un dandy? C’est Mastroianni dans la Dolce vita, Jacques Dutronc dans Joseph et la fille avec sa vieille veste kaki, sa dégaine délicatement cabossée et ses yeux de gentleman cambrioleur plantés dans ceux de Hafsia Herzi. C’est, du côté des mots et de l’esprit buissonnier, Frédéric Schiffter, “nihiliste petit-bourgeois”, classieux et dilettante. Point commun à tous : l’élégance comme art de survivre.

Braconnages philosophiques

Dans sa Philosophie sentimentale, flânerie autour de ses quelques auteurs de chevet et des phrases qui nous restent d’eux quand nous avons tout oublié, Schiffter aurait d’ailleurs pu citer Jacques Dutronc : “J’aime les filles de chez Castel / J’aime les filles de chez Régine / J’aime les filles qu’on voit dans Elle / J’aime les filles des magazines.”

Schiffter fait partie de ceux qui pensent que les jeunes filles aident à supporter l’immonde et que la plus touchante des réponses, quand un journaliste demande à une actrice, Brigitte Bardot en l’occurrence, quel est le plus beau jour de sa vie, est : “Une nuit.” Et de nous rappeler, en écho, la pensée de José Ortega y Gasset : « L’amour est la tentative d’échanger deux solitudes. »
Schiffter n’écrit pas de manuel pour être heureux, encore moins d’antimanuel pour se palucher sans entraves. Avec Schopenhauer, il sait que « L’histoire d’une vie est toujours l’histoire d’une souffrance » et L’Ecclésiaste lui est un précieux compagnon de déroute : « Ne sois pas trop juste, ne pratique pas trop la sagesse : pourquoi te rendre ridicule ? »
Aux figures imposées des philosophes élyséens et autres rebelles de Caen, il préfère les braconnages hors des lopins balisés. Déjà, lorsqu’il était étudiant, il choisissait Jean-Patrick Manchette et Raymond Chandler plutôt que Kant ou Levinas. La philosophie, c’est aussi un roman noir. Question de style et de plaisir lui qui, avec Pessoa, se souvient qu’il est essentiel de « vivre une vie cultivée et sans passion, suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment méditée pour n’y tomber jamais. »

Les temps retrouvés

Avec sa Philosophie sentimentale, Schiffter offre un livre de l’inquiétude, du temps perdu et du temps retrouvé. Le temps, pour le philosophe est une arme de guerre à l’heure du règne des VRP, des DRH, des VIP. Le temps et la lenteur, toujours, contre les sigles et les acronymes. Nietzsche ne disait pas autre chose : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Le temps, chez Schiffter, est celui de l’ennui enchanteur et des fugues chez Montaigne, Chamfort ou, plus récemment chez Michel Houellebecq. C’est aussi le temps du flirt et des corps amoureux, des lunettes noires et de la plage loin du bavardage des fâcheux et des bonnes femmes.
C’est enfin le temps des larmes. Schiffter est né en Haute-Volta en 1956 : il ne connaitra la France qu’à dix ans, après la mort de son père. Et il faut lire, dans Philosophie sentimentale, ces pages sur le coeur mis à nu d’un orphelin à perpétuité, quand surgissent les silhouettes bouleversantes de ce père mort beaucoup trop tôt et d’une mère malade, qui boit un peu trop, une mère aux gestes “beaux comme les tremblements des mains dans l’alcoolisme”, selon la formule paradoxale et poignante de Lautréamont.

Philosophie sentimentale

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A bout de sous, made in USA

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On sait que l’hebdomadaire The Economist est aux libéraux classiques ce que Le Monde Diplomatique est aux altermondialistes: une bible. Et bien qu’il soit connu que l’on est toujours trahi par les siens, on sera tout de même surpris par cet article de son édition du 22 juillet rendant compte de la situation des salariés américains après trente mois de crise.

C’est Apocalyse Now ou Desperate Housewifes, au choix. Commençons par les jeunes : 1 sur 4 des 18-29 ans a dû revenir vivre chez ses parents. Pour les parents en question, non seulement ils voient revenir leurs mômes à la maison mais dans le même temps, en plus, ils sont 20% à ne pas pouvoir rembourser leur prêt hypothécaire. Le grand Lao She avait écrit ce chef d’œuvre de la littérature chinoise Quatre générations sous un même toit, on attendra donc le nouveau Steinbeck pour Deux générations sous le même carton. Quand par hasard, les parents peuvent encore honorer leurs mensualités, leur maison a de toute façon perdu un cinquième de sa valeur en moyenne après la chute de l’immobilier. Et pour arranger les choses, ces mêmes salariés sont pour la moitié d’entre eux en temps partiel et plus d’un quart démentent l’optimisme proverbial des étasuniens en pensant que leur progéniture vivra encore moins bien qu’eux.

Une des particularités de The Economist est que les articles n’y sont pas signés. Alors soit une taupe marxisto-chaviste s’est infiltrée dans la rédaction du vénérable hebdomadaire britannique, soit il s’agit d’un journal qui informe, même quand la réalité dément son idéologie. Etonnant, non ?

Le roman sauvé par la crise ?

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François Taillandier
François Taillandier.
François Taillandier
François Taillandier.

Philippe Murray, à l’honneur de ce numéro, l’avait bien compris : nous sommes après l’Histoire. Et ça commence à se voir dans le roman. Le roman, traditionnellement, était le refuge de l’Histoire. Sans même parler du roman historique qui, selon la définition de Dumas, savait la violer pour lui faire de beaux enfants, le roman était le genre même de l’Histoire, le genre fait pour l’Histoire et par l’Histoire.

Les géants du roman, de Tolstoï à Faulkner, de Balzac à Joyce, de Stendhal à Flaubert, de Proust à Thomas Mann, ont toujours été là pour rendre compte de basculements, de points de rupture, de changements d’époque. On lit trop souvent la Recherche en oubliant que les Zeppelin qui bombardent Paris ont autant d’importance que les séances d’onanisme dans le cabinet aux iris, que Saint-Loup meurt au front et que l’on entend la rumeur de l’artillerie allemande, après celles de l’affaire Dreyfus, à Combourg, du côté des sources de la Vivonne. Même un roman apparemment aussi dégagé de l’Histoire que La Chartreuse de Parme, se déroulant à une époque et dans un lieu imaginaires, ne parle en fait que d’elle. Fabrice commence son apprentissage à Waterloo, par une grande bataille. Waterloo aussi, vu du ciel, qui servira à inaugurer Les Misérables de Hugo. Chez Flaubert lui-même, dont le rêve était un roman pur, on sait bien qu’il lui faut 1848 comme réacteur nucléaire de L’Éducation sentimentale. Et les Rougon-Macquart de Zola ne peuvent être compris que mis en perspective par l’alpha et l’oméga de deux événements qui signent la naissance et la mort du Second Empire : le coup d’État du prince Louis-Napoléon dans La Fortune des Rougon et la défaite de 1870 dans La Débâcle.

[access capability= »lire_inedits »]Georg Lukacs, dans Le Roman historique, résumait cela d’une formule lapidaire : « Sans une relation sentie avec le présent, une figuration de l’Histoire est impossible. » Et justement, comme l’avait pressenti Muray, cette « relation sentie » n’est-elle pas sur le point de disparaître ?

Une rentrée littéraire symptomatique

À ce titre, la rentrée littéraire fonctionne comme un symptôme, avec ses presque 500 romans français qui vont sortir sur quelques semaines. Encore une fois, l’autofiction se taille la part du lion. L’autofiction, ou cette manière solipsiste de se considérer soi-même comme une histoire sans s’apercevoir que l’on retrouve là cette phrase de concierge : « Ma vie est un roman. »

Il ne s’agit pas ici de dire que le roman serait mort pour autant. Seulement, comme on a tué l’Histoire, on est bien obligé de trouver un autre carburant. Celui qui a merveilleusement compris cela, c’est François Taillandier. Il publie le cinquième et dernier volume de sa Grande Intrigue, Time to turn. On y reviendra plus en détail, mais il est utile de savoir, tout de même, qu’il s’agit là de l’entreprise romanesque la plus ambitieuse et surtout la plus originale de ces dernières années. Time to turn peut se lire indépendamment des quatre précédents : si Taillandier raconte l’histoire d’une famille entre 1955 (sa date de naissance) et un futur proche, ce n’est pas l’ordre chronologique qu’il a adopté mais davantage une exploration thématique orchestrée par les méandres d’une mémoire qui sait qu’elle ne pourra plus trouver d’explications par des événements puisque, précisément, il n’y a plus d’événements.

Time to turn est le dernier mouvement d’un roman total qui part de l’hypothèse que ces cinquante dernières années nous ont vus passer dans un monde où l’ensemble du réel a été aménagé dans le seul but de nous faire oublier les horreurs de l’Histoire et entrer enfin dans un univers apaisé que l’auteur appelle Option Paradis. Une fois abolies toutes nos peurs concernant le vieillissement, la mort, l’amour, nous entrons finir dans le Cinquième Monde qui commence ces jours-ci avec son nouveau langage, l’Unilog.

Une telle puissance visionnaire alliée à une telle précision sociologique, le tout servi par un humour discret et désespéré fait de Taillandier le romancier qui a sans doute le mieux compris et analysé cette disparition de l’Histoire en tant que telle et le présent inimaginable, au sens propre, que cela a créé : « Ainsi, par exemple, est-il intéressant de se remémorer la façon dont on imaginait jadis l’avenir. Comment, vers 1960, on voyait l’an 2000. […] Personne, hormis peut-être quelques spécialistes parfaitement informés des évolutions de la technique (et encore), ne songeait aux inventions qui donneraient son visage particulier à l’an 2000, et qui interviendraient de façon toute différente dans l’existence de chacun. En l’an 2000, on ne va pas sur Mars, on n’a pas une voiture qui vole entre des gratte-ciel, on n’est pas vêtu, hormis les variations de la mode, de façon très différente que quarante ans plus tôt ; mais nous avons assimilé de façon intime et quasi physique des mutations qui affectent jusqu’aux mots que nous employons, jusqu’aux réflexes et aux contenus du moindre instant, jusqu’à la conscience que nous avons de notre être dans ce monde. »

On comprend mieux pourquoi la « relation sentie » avec le présent dont parle Lukacs, indispensable pour ressaisir l’Histoire, est désormais si difficile à éprouver.

Et pourtant, comme dans un champ de ruines, des écrivains commencent, comme Taillandier, à entrevoir la vérité. Si l’Histoire a disparu, ou semble avoir disparu, c’est qu’elle a été remplacée par l’Économie. « Pousse-toi de là que je m’y mette ! » dit l’arrogante. S’il n’y a plus d’Histoire, c’est que l’Économie a changé jusqu’à la nature du temps. C’est la vieille intuition debordienne du présent perpétuel, depuis La Société du Spectacle, qui recoupe celle de Muray, justement, sur cette étrange durée coagulée par le festivisme venu après l’Histoire pour mieux se substituer à elle. Mais l’Économie, comme l’Histoire, a ses sursauts, ses crispations, ses crises, ses krachs. Ils semblent se rapprocher depuis quelque temps et la secouer comme un grand corps malade.

L’écrivain sismographe

L’écrivain, toujours un peu sismographe, radar, table d’écoute, le pressent avant même les sociologues, les économistes et les spécialistes autoproclamés. On pourra donc s’intéresser à deux romans assez révélateurs de cette nouvelle lucidité. Ils sont courts, drôles et froids comme des contes voltairiens. Ils sont aussi précis et disent assez la cruauté de l’Économie, dont les massacres silencieux valent bien ceux perpétrés par la vieille Histoire.

Plan social, de François Marchand, a un titre qui dit assez de quoi il sera question. Un patron du Nord, à la tête d’une usine qui fabrique des ancres marines, doit, pour sauver son entreprise, entamer un énième plan social concernant le quart du personnel. Le patron est un patron comme la défunte Histoire les aimait. Il n’est pas franchement moderne, il est catholique et ne se fait aucune illusion sur la façon ridicule dont on tente de masquer la réalité de la crise : « Le parasitisme des élites avait atteint une dimension nouvelle : la seule chose qu’on leur demandait, définir une stratégie, était abandonnée aux consultants. Les patrons ne cachaient même plus le fait que, désormais, ils ne servaient plus à rien. » En face de lui, un délégué cégétiste : « Burnier, communiste stalinien, était un homme rationnel. Il alluma une Gitane et se mit à considérer froidement une situation non prévue par sa formation, assurée à l’École des cadres de Moscou en 1975. » Autant dire deux hommes qui appartiennent encore à l’Histoire, deux « ennemis de classe », comme on disait dans le monde d’avant. Mais cette simple appartenance commune fera d’eux d’étranges alliés dans un combat pour ce qu’il est convenu d’appeler l’« économie réelle », c’est-à-dire tout simplement la réalité, contre le monde irrationnel des consultants et des actionnaires.

Effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée

Autre point de vue adopté, mais avec la même idée, « décrire les effloraisons incontrôlées de l’économie mondialisée », celui de Philippe Vasset et de son Journal intime d’une prédatrice.

Vasset, qui avait déjà donné, en 2009, le Journal intime d’un marchand de canons, s’intéresse ici à la « Reine des glaces ». On ne connaîtra pas son nom. C’est simplement « Elle ». Et « Elle », à la tête de son fonds d’investissement, a compris une chose : le dernier Eldorado, c’est l’Arctique. Pétrole, gaz, diamants. Il s’agit juste de faire main basse sur le pactole et de considérer que les États, les autochtones, les écolos et les concurrents sont simplement des obstacles à éliminer. Par tous les moyens. Et puis, on trouve toujours une Sarah Palin, personnage du roman, pour vous aider…

Philippe Vasset, rédacteur en chef de la lettre d’information très documentée Intelligence online, explique très bien pourquoi il a choisi le roman plutôt que l’essai ou le documentaire : « Le recours à la fiction permet de prendre en compte la part fantasmée des échanges réels et de ne pas séparer les actions des individus de la représentation qu’ils s’en font. La série des journaux intimes s’intéresse tout autant à l’imaginaire des agents économiques qu’aux transactions qu’ils mènent et aux bénéfices qu’ils en tirent. »

On ne saurait mieux expliquer pourquoi le roman, et son incroyable plasticité, survit si bien à la disparition de l’Histoire et continue, tant bien que mal, à assurer cette « relation sentie avec le présent », plus que jamais nécessaire pour comprendre ce qui se passe, ce qui se passe vraiment.[/access]

Goldorak s’invite chez le Roi-Soleil

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Photo : BFLV
Photo : BFLV

Après Jeff Koons en 2008 (rappelez-vous le homard) et Xavier Veilhan en 2009, le château de Versailles invite pour la troisième année consécutive un artiste de l’écurie du galleriste Emmanuel Perrotin. Il s’agit cette fois du Japonais Takashi Murakami.

Ce qui, chaque année, nous est vendu comme l’intrusion éphémère de l’art contemporain dans un temple de l’art classique commence à devenir une habitude qui exaspère les amoureux du Versailles d’antan et ne surprend plus que les touristes venus des antipodes pour voir Vénus et qui restent bouche bée devant Goldorak. Cet effet de surprise est voulu par l’artiste qui s’interroge : « est-ce que ça va faire monter ma cote ? Je ne sais pas ». Je ne sais pas non plus mais je doute qu’un chef renommé puisse acquérir une étoile en ajoutant des smarties à la carte de son restaurant. On me dit que si. J’en reste bouche bée.

C’est donc le parti-pris des organisateurs de l’événement qui, comme l’année dernière et celle d’avant, n’ont que le contraste et le décalage à la bouche. Que l’on trouve le travail de Murakami ou l’art contemporain dans son ensemble génial et prophétique ou grotesque et vain, on peut s’interroger sur cette manie que les décideurs culturels ont de nous coller du clinquant sur du patiné à l’image des colonnes de Buren qui devaient disparaître fissa des jardins du Palais Royal et semble parties pour durer mille ans si on les laisse faire.

Ça n’étonnera personne, les visiteurs VIP ont plutôt aimé l’exposition ; Frédéric Mitterrand est sorti ravi et l’écrivain Chantal Thomas, spécialiste de Sade, a décrété que la Reine, qui s’intéressait à l’art décoratif, aurait beaucoup aimé. Rappelons qu’elle aimait aussi les moutons mais évitons de l’ébruiter car nous pourrions voir un jour le Château ouvrir ses portes au Salon de l’Agriculture.

Les ploucs, ça ne comprend rien à l’art, c’est à ça qu’on les reconnaît

Les visiteurs comme vous et moi seront plus partagés. Certains Japonais qui faisaient de Versailles l’un des grands moments de leur voyage en Europe seront furieux d’y trouver l’art manga qu’ils interdisent à leurs enfants pour éduquer leur goût. Mais leur colère est discrète. Vous connaissez les Japonais, ils sont différents à Versailles et au karaoké. Dans la Galerie des Glaces, ils se tiennent et au micro, ils se lâchent. Mais ceux qui ne sont pas artistes ne peuvent pas comprendre qu’on se lâche dans les appartements royaux.

Les ploucs, ça ne comprend pas ces choses et c’est à ça qu’on les reconnaît. Jean-Jacques Aillagon les a lui-même bien reconnus en qualifiant « d’activisme aux relents xénophobes » les « protestations émanant de cercles d’extrême droite intégristes et conservateurs » qui accueillent chaque année tant d’audace.

Il semblerait que les mêmes empêcheurs de faire de l’art pour milliardaires mais quand même visible par les contribuables (on leur doit bien ça) sévissent aussi au Japon car Murakami avoue qu’il n’aurait jamais pu exposer dans le palais impérial. L’empereur est par principe opposé à la modernité. Comme quoi les monarques vivants se défendent mieux que les rois morts. De plus, les groupes d’extrême droite ne l’auraient pas toléré. S’ils pouvaient ne servir qu’à ça, ceux-là, je les regarderais presque avec bienveillance.

Les œuvres elles-mêmes sont pourtant bien innocentes : des fleurs aux couleurs gaies qu’on trouve sur les papiers peints destinés aux moins de douze ans et des figurines sorties d’un happy meal et grossies cent fois. Rien de choquant, d’iconoclaste ou de subversif cette fois-ci, (on se met à espérer que ces concepts soient enfin passés de mode). Le créateur le revendique et explique que son inspiration, c’est l’univers de son enfance. Ça tombe plutôt bien car cela semble être l’horizon indépassable de millions d’Occidentaux.

Enfin, même si l’on trouve ça joli, l’art de Murakami à Versailles souffre de la comparaison. En voyant des jouets en plastique dans un tel écrin, on comprend que dans son chemin parcouru du classique au postmoderne, l’art a perdu le beau en route.

Kundera nous dit que « le kitsch est la dernière station avant l’oubli ». Puisse-t-il avoir raison. L’empereur du Japon le croit, il ne flirte pas avec le kitsch de peur d’être emporté avec lui. Un souverain sacrément conservateur ! On devrait lui confier nos musées.

Robert Barcia : enterré mais pas mort

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On apprend seulement, un an après, la mort de Robert Barcia, fondateur et dirigeant occulte de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller, comme aujourd’hui Nathalie Artaud, ne sont officiellement que porte-parole de l’organisation trotskyste. Cette manière de cacher la mort d’un leader historique fait pourtant penser à l’URSS de la grande époque, ce qui est surprenant quand on sait à quel point ces militants trotskystes vouent une haine féroce à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le stalinisme.
Tout cela n’est pas sans rappeler aussi cette blague datant de l’Occupation qui courait dans l’entourage de Laval : « Le maréchal Pétain est mort mais personne n’a encore osé lui dire. »