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Chérèque redneck ?

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Plutôt que de tympaniser son cortège avec des slogans traine-savate ou du Manu chao, la CFDT d’Ile-de-France avait eu l’heureuse idée, hier après-midi, de sonoriser la manif pour les retraites avec des classiques du rock. La playlist témoignait d’un honnête penchant pour le badaboum mainstream qui met de bonne humeur et qui s’écoute fort. Bref c’était pas la playlist la plus pointue du siècle, mais on y trouvait rien que des bonnes choses, genre I Love Rock n’ Roll de Joan Jett ou We Will Rock You de Queen. N’empêche, même si le camarade DJ connaît la musique, il devrait s’intéresser aussi aux paroles, ou au moins à l’histoire du rock. Cela l’aurait sans doute dissuadé de diffuser plein tube Sweet Home Alabama de Lynyrd Skynyrd qui, pour être un chef d’œuvre musical, n’en n’est pas moins le chant de ralliement de toute l’extrême droite sudiste.

Historiquement, il s’agit en fait d’une réponse survoltée, écrite en 1974, au non moins excellent Alabama paru deux ans plus tôt dans l’album Harvest, où Sa Splendeur Neil Young –qui était de gauche à l’époque- s’en prenait rudement au gouverneur ségrégationniste George Wallace, ce qui avait un rien crispé nombre d’Alabama natives, y compris les membres de Lynyrd Skynyrd.

Bref diffuser Sweet Home Alabama dans un cortège de la très pointilleuse CFDT, c’est à peu aussi raccord que de passer du Pierre Perret dans une manif pour l’école libre. Mais c’est tellement plus agréable à écouter…

Castro, Freud et Sarkozy

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Photo : Gueorgui Tcherednitchenko

Autrefois la psychiatrisation de l’adversaire politique était une spécialité communiste. Confronté aux critiques, le socialisme scientifique voyait dans l’opposant un fou qu’il fallait enfermer et que le Parti avait ainsi toutes les raisons de faire taire, ou tout au moins d’ignorer. Aujourd’hui, l’usage de ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk appelle la « calomnie éclairée » s’est généralisé à un point tel que l’on ne paraît même plus en percevoir la saloperie. S’affublant des oripeaux de la raison triomphante, et détournant à son profit un peu de l’aura des maitres du soupçon, c’est en toute bonne conscience que chacun est désormais en mesure de diagnostiquer chez son voisin, parfois même chez un ami ou un proche avec lequel il a un différend ou une simple divergence d’opinion, une tare psychologique quelconque susceptible de le disqualifier aux yeux de tous. En l’absence de toute instance transcendante sur laquelle il serait possible de fonder l’autorité de nos jugements, nous sommes pris dans l’insupportable indécidabilité des échanges d’arguments. Dans ce contexte, le recours à la psychanalyse sauvage procure un avantage qu’on espère décisif. Une camisole de force intellectuelle dont on affuble l’interlocuteur. Il est givré, donc j’ai raison, fin du débat.

Plus généralement, c’est la notion d’inconscient qui est instrumentalisée dans nos débats idéologiques. Souverainement indifférent à ses propres limites, chacun s’improvise maître de l’inconscient d’autrui. Sous l’emprise d’une pulsion qu’on pourrait appeler, en y cédant, la pulsion du petit prof, on rend compte de façon qu’on imagine magistrale de ce qui anime notre contradicteur à son insu. Comme le souligne Olivier Rey dans un ouvrage lumineux, « l’inconscient échappant, par définition, à une appréhension directe, la difficulté à fonder les interprétations devrait inciter à la prudence. En pratique, cependant, la difficulté à les réfuter favorise l’imprudence, et l’impudence. »[1. Olivier Rey, Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit, Seuil, 2006, p.202]

Cette épidémie de surplombite aigue a contaminé depuis quelques années déjà le champ politique de notre pays. Chacun tente de s’abstraire du débat public en prenant la pose de l’expert. « Cet homme est fou » : surplombants et plombant ainsi dans un même mouvement les débats, c’est ce que les adversaires de Sarkozy ne cessent d’affirmer depuis quelques années à son propos substituant ainsi la disqualification psychiatrique à l’argument politique. Plusieurs rivaux du Président, et non des moindres (Bayrou, Villepin) ont ainsi eu recours à l’argument du « déséquilibre » ou de la folie sarkozyenne, révélant ainsi plutôt la vacuité de leur propre offre politique qu’autre chose. Et manifestant au passage la terrible régression de la qualité formelle du débat politique dans notre pays.

J’imagine et j’espère que les politiques et les médiatiques qui vivent sous l’emprise de cette surplombite aigüe ont été saisis par un certain malaise quand ils ont entendu Fidel Castro émettre lui aussi l’hypothèse de la folie de Sarkozy. Qu’un dictateur au très long cours, à la tête de l’un des pays les moins démocratiques du monde, qui, pendant la crise des missiles en 1962, s’était préparé tranquillement à la disparition complète de sa propre population sous les bombes américaines en poussant Khrouchtchev à user de l’arme nucléaire, vienne poser, à peu près dans les mêmes termes que Jean-François Kahn, le diagnostic de la folie du président, il faut espérer que cela calme un peu l’ardeur des experts autoproclamés de la psyché présidentielle, même si, si vous vouliez mon propre avis d’expert autoproclamé de la psyché collective, je vous dirais que je n’en suis pas si sûr.
Mais quoiqu’il en soit, j’avoue que la sortie du vieux Fidel m’a enchanté : elle a permis de rendre évidente l’inanité conceptuelle et la dégueulasserie morale des Dr Freud au petit pied.

In memoriam Love Parade

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Spécimens d'Homo festivus pratiquant le french kiss à la Love Parade
Spécimens d'Homo festivus pratiquant le french kiss à la Love Parade.

Dans les coulisses de la dernière Love Parade de l’histoire de la post-humanité s’est déroulé un combat de titans, mettant aux prises deux impératifs aussi catégoriques qu’ils sont contradictoires : d’une part, le respect du droit incontestable d’Homo festivus de faire la fête, où il veut, quand il veut, et d’autre part le respect du droit du même Homo festivus de ne pas mourir à cette occasion. Les consultations ont été nombreuses et les autorités allemandes, inquiètes, ont multiplié les études et les simulations. Une fois encore, donc, c’est la fête qui a gagné. « Le festif, écrivait Muray, est une fiction qui ne se discute pas. »

Raver sans entraves

C’est ainsi que le maire de Duisbourg, cette vieille cité industrielle sur le déclin, s’est beaucoup battu pour que sa ville puisse organiser l’événement, malgré les risques que, semble-t-il, chacun connaissait. Pour cela, il a fallu mobiliser, le jour J, 4 000 policiers et 1 000 membres d’un service de sécurité indéterminé. On veut raver sans entraves, mais en la présence rassurante de plusieurs dizaines de milliers de policiers-nounous, pas moins. En conséquence de cette coupable carence du care, 21 fêtards sont morts piétinés, le 24 juillet, au cours de cette parade de l’amour universel.

[access capability= »lire_inedits »]Un carnage sans auteur, sans intention, sans culpabilité

Duisbourg donc, fatiguée de son destin industriel, avait décidé de se réinventer un avenir touristico-ludique grâce à la tenue de la Love Parade. Cruelle subtilité idéologique, la fête devait se tenir sur les lieux mêmes où subsistent des traces de ce passé, un peu à la façon dont les églises chrétiennes étaient construites sur d’anciens temples païens. C’est donc dans des friches industrielles, et au cœur d’une gare de marchandises désaffectée, que furent organisés les concerts, accessibles via un seul tunnel à l’entrée duquel la foule bien trop importante s’est progressivement massée, provoquant la tragédie que l’on sait.

La gigantesque procession en l’honneur du culte que l’humanité se rend à elle-même qu’est la Love Parade procède d’une vision postchrétienne de l’humanité, c’est-à-dire d’une vision posthumaine de ce que fut la chrétienté : l’homme est bon par nature et rien, nul péché originel, aucune entrave institutionnelle, aucune règle de sécurité même ne doit s’opposer à l’expression de sa bonté totalitaire dans la fusion universelle de tout avec tout. Les foules sont innocentes : tel est le dogme, plus audacieux que celui de la Trinité ou même de l’Immaculée conception.

Les organisateurs des premières Love Parade, à l’orée des années 1990, portés par une ardente ferveur « réunificationiste », avec aux lèvres leur sourire de ravi du village, semblaient oublier que le mur de Berlin avait été construit, en 1961, non pas pour séparer le peuple allemand − il l’était déjà depuis plus d’une décennie − mais pour empêcher qu’une vaste partie de ce peuple foute le camp le plus loin possible de l’amour du prochain obligatoire instauré par le régime policier communiste est-allemand. Le Mur, c’était l’union forcée du peuple au peuple, un peu comme une fête des voisins. Car c’est de cette propagande en faveur de la réunification non seulement de l’Allemagne, mais de l’humanité tout entière que sont nées ces fêtes gentiment totalitaires où rien, aucune institution, aucun objet ne vient tenir les hommes à distance des hommes. Jusqu’à ce qu’ils finissent par se piétiner les uns les autres, comme dans l’apocalypse de cette Love Parade 2010.

Le festif a gagné sur l’imprévisible

À propos du télescopage de la mort et de la fête, Muray écrivait ceci : « Le pire des malheurs n’est pas de mourir, ni même de mourir en plein Mardi-Gras, mais de ne même plus avoir les moyens de s’étonner de cette funeste conjonction parce qu’il est impossible de la discerner. » Il est possible, sur Internet, de voir les images atroces de cette foule acéphale de visages terrifiés et épuisés qui, au ralenti, piétine la foule, sans intention mauvaise, sans pouvoir s’empêcher de le faire. Un carnage collectif sans intention, sans auteur, sans culpabilité.

La Love Parade n’a jamais été particulièrement pacifique. À Berlin, elle occasionnait, semble-t-il, la mort de deux à trois personnes par an, le saccage de la végétation du Tiergarten, le jardin du zoo de la ville où elle a longtemps été organisée, et, paraît-il, des diarrhées chez la moitié des animaux du zoo, contraints de subir le cauchemardesque déferlement sonore produit par une foule hilare et une théorie de chars hurlants. Mais jusqu’au décès tragique de 21 personnes à Duisbourg, le 24 juillet, l’accointance avec la mort de ces Love Parade avait été soigneusement niée : « Le festif est une fiction qui ne se discute pas. »

Une jeune femme, qui a dansé plusieurs heures avant de se rendre compte, au moment où elle revenait sur ses pas, que l’accès au terre-plein sur lequel se tenait la fête était jonché de cadavres, en voulait à l’organisation de ne pas avoir su empêcher la tragédie et, surtout peut-être, de ne pas avoir su cacher les corps à ses yeux innocents, alors qu’elle n’était là que pour s’éclater.

Une autre trouve dans le déni de la réalité le moyen de sauvegarder l’essentiel : la fête, c’est-à-dire le déni de la réalité. « C’était un cauchemar, s’exclame-t-elle, ce n’était pas la Love Parade. » Dont acte. « Le festif ne fait pas le poids face à l’imprévisible », a écrit Muray. Il faut croire que si : le festif a gagné sur l’imprévisible.[/access]

Un réactionnaire nouveau: Lindenberg !

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L’émission Du grain à moudre de Julie Clarini et Brice Couturier propose sur les ondes de France Culture un excellent débat sur Philippe Muray. Outre les analyses très justes et passionnantes de Damien Le Guay et du murayien de gauche Laurent Bouvet, l’émission nous fait un présent plus délectable encore : le coming out pro-Muray de Daniel Lindenberg !

L’auteur du Rappel à l’ordre, qui suggérait en 2002 que Muray était un dangereux fasciste, déclare avoir depuis « découvert en Muray un personnage plus complexe [qu’il] ne pensait », qu’il lit « avec beaucoup de plaisir » et qui le fait rire. Frôlant la dérive droitière, il admet même désormais que « ce n’est pas un mal d’être réactionnaire » et convient avec les autres intervenants que le génie de Muray dépasse amplement la décourageante distinction droite/gauche. Et Lindenberg de citer abondamment et véridiquement toutes les influences gauchistes de Muray. Il faut croire que même un progressiste peut faire des progrès.

« Apocalypse » très orientée

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Bosch, La Tentation de saint Antoine
Bosch, La Tentation de saint Antoine.

Invitée à quitter Paris quelques jours pour les plages de Normandie, je décidai de m’offrir un voyage complet, avec sandwich, bouteille d’eau et roman de gare, magiquement installée dans un wagon à compartiments – charme désuet d’une époque presque révolue. L’actualité internationale et son lot de nouvelles sordides resteraient à quai. Enfin, c’est ce que je pensais…

Je m’offris avec la naïveté de l’enfant devant le sapin de Noël un best-seller du genre « thriller ésotérique », tellement à la mode aujourd’hui qu’il monopolise les tourniquets des Relais H. Il s’agissait d’Apocalypse, d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne, publié en poche par les éditions Pocket (Fleuve noir à l’origine) et tellement mis en avant sur les présentoirs qu’il semblait difficile d’y échapper.
Je n’avais jamais lu ces auteurs, dont une citation extraite du Point, en quatrième de couverture, m’apprenait qu’ils confirment « leur hégémonie sur un genre dont ils ont la paternité : celui du polar franc-maçon ». On pouvait également y lire : « Notre imaginaire est d’abord celui de la jeunesse, ce monde perdu où tout semblait possible. Nous avons tous besoin de retrouver, au détour d’une lecture, cette part mythique d’enfance et ce goût vital pour le merveilleux. »

[access capability= »lire_inedits »]Alléchée par la perspective de m’endormir doucettement sur la banquette, bercée par les paysages défilants, en dévorant un conte cruel né de la passion adolescente des deux auteurs pour le mystère de Rennes-le-Château – haut lieu du tourisme ésotérique en France −, j’espérais faire un grand voyage, sinon initiatique, du moins imaginaire au pays des brumes audoises, des démons sur les gargouilles d’églises désaffectées, des archanges de plâtre en prière muette sur d’antiques tombes et des secrets parcheminés qui traversent valeureusement les siècles.

Programme intrigant que ce « polar franc-maçon », doublé de la présence d’un personnage central, le commissaire Antoine Marcas, sympathique frère pétri d’idéalisme qui pérégrine de Jérusalem à Rennes-le-Château en vue d’empêcher la fin du monde dont le secret est tapi dans une esquisse de Poussin. Deux camps opposés se l’arrachent depuis des millénaires à grand renfort d’assassinats et Marcas doit la remettre à la survivante d’une famille juive spoliée pendant la Seconde Guerre mondiale, sa dernière propriétaire. Ce polar s’annonçait mieux écrit que les dialogues en corps 14 de Dan Brown, et plus rafraîchissant que les délires de ce maître des blockbusters conspirationnistes.

Poncifs anti-israéliens et manichéisme primaire

Las ! « Si tu ne viens pas à la politique, la politique viendra à toi », me souffla le Malin une fois le livre refermé. Qu’on en juge : deux confréries secrètes s’affrontent. Celle du Bien, héritière de Marie-Madeleine et de Jésus, abrite des hommes et femmes de bonne volonté, qui refusent toute discrimination fondée sur la race, la religion ou la culture et dont la vocation est de favoriser le retour du Messie. Celle du Mal, héritière de Judas, est incarnée par une minorité malveillante forte de ses prérogatives millénaristes et de son identité singulière, dont le but ultime est de provoquer une guerre nucléaire mondiale afin que son Dieu reconnaisse les siens.

J’ai navigué dans le flou organisé des discours anti-israéliens pour lesquels le nationalisme juif est un péché originel menaçant l’équilibre international. Que les amateurs de suspense me pardonnent de manger le morceau, mais à la fin du livre, la guerre mondiale menace, l’Iran ayant vitrifié Haïfa et Israël une bonne partie de Téhéran. Heureusement, Obama est là, le dernier des messies de l’Histoire, que ces criminels de Judéens (yehoudi en arabe, judio en espagnol, juifs en français, car historiquement descendants du royaume de Judas/Judée) n’auront pas eu.

Pas question pour autant d’attribuer aux auteurs un carton rouge pour antisémitisme ou antisionisme inconscients : l’un des membres de la confrérie magdalénienne est juif, mais pas Judéen, voyez-vous. Et quand Marcas atterrit à l’aéroport Ben-Gourion, il est juste surpris par les barbelés et la rudesse du commandant Steiner, personnage un peu brusque et nerveux à l’humour brut de décoffrage. Mais il est très bien reçu par ailleurs.

Ma conclusion est que les auteurs de polars les mieux intentionnés peuvent en transmettre les paradigmes les plus crapuleux indépendamment de leur volonté. À moins que je ne sois paranoïaque ?[/access]

A Pau, le PS se protège du protectionnisme

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Photo : Parti socialiste

L’article de Gérald Andrieu publié ce matin par Marianne2 sur les journées parlementaires du PS révèle l’impasse dans laquelle l’aile gauche incarnée par le courant « Un monde d’avance » est engagée. Ce dernier, dirigé par le jeune Benoît Hamon et l’ancien Henri Emmanuelli, semble plus isolé que jamais aujourd’hui. Sa stratégie, depuis la clôture du congrès de Reims, y a puissamment contribué.
L’erreur de Benoît Hamon, c’est d’avoir d’abord accepté de s’allier avec Martine Aubry et de devenir son porte-parole. Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, prenait acte de la défaite de leurs idées face à celles des socio-libéraux Royal, Aubry et Delanoë. Il créait dans la foulée le Parti de Gauche et initiait une alliance avec le PCF. On sait que Hamon fut membre du cabinet de Martine Aubry au ministère du Travail et qu’il a gardé une certaine tendresse pour son ancienne patronne. Mais lorsqu’on se pique d’incarner le retour aux sources du socialisme, on doit gommer tous les aspects humains et faire de la Politique, de la vraie.

Le « juste-échange » n’est pas le protectionnisme

À lire les réactions des élus socialistes aux admonestations protectionnistes d’Emmanuel Todd, on comprend le superbe isolement dans lequel se trouvent Hamon et Emmanuelli sur la question du libre-échange. Le député landais a beau déclarer solennellement à ses camarades que ce thème s’imposera à eux, on sait dans la coulisse qu’une candidature DSK acterait la défaite de leur stratégie. Mais là où ils demeurent aveuglés, c’est lorsqu’ils pensent qu’une candidature Aubry en consacrerait la victoire. Aubry n’est pas plus favorable au protectionnisme que DSK. Lorsqu’ils se basent sur l’introduction de la notion de « juste échange » dans le programme du PS pour annoncer l’amorce de leur victoire idéologique, ils font preuve d’une naïveté confondante. Pour trois raisons.
La première, c’est que, comme le dit Todd à tous ceux qui n’aiment pas le terme de « protectionnisme » et préfèrent une sémantique « cache-sexe », « avoir peur du mot, c’est avoir peur de la chose ».
La seconde, c’est que l’auteur du programme du PS, et donc l’introducteur du concept de juste-échange, se trouve être Pierre Moscovici, dont la proximité avec Pascal Lamy, directeur de l’Organisation mondiale du Commerce, est connue de tous, au moins au PS. Lorsqu’on prononce le mot « protectionnisme » devant le député du Doubs, il sort systématiquement son révolver. Dès lors, l’introduction du « juste-échange » ne peut pas s’interpréter autrement que comme un su-sucre de Martine Aubry à son porte-parole.
La troisième, c’est que le protectionnisme pouvait encore être, en novembre 2008, le sujet n°1 que décrivent Henri Emmanuelli et Emmanuel Todd, dont c’est la marotte. Sauf, qu’il est devancé aujourd’hui par la monnaie en général et la sortie de la zone euro en particulier. La crise grecque est passée par là. Là encore, Mélenchon bénéficie de davantage de liberté pour aborder le sujet. Au PS de la fille de Jacques Delors, cela tient de la plaisanterie. En fait, la seule capable de briser ce tabou reste Ségolène Royal – c’est d’ailleurs l’ultime solution qui lui reste pour s’imposer – et Mélenchon l’a bien compris en se rendant à sa fête de la Fraternité dimanche.

Une seule solution : Mélenchon !

Contrairement à ce que pensent Hamon et Emmanuelli, la candidature de DSK leur serait beaucoup plus profitable. Elle les forcerait, non à participer à cette pantalonnade de primaires, mais à opter pour une candidature Mélenchon et à quitter de facto le Parti Socialiste. Tout cela rendrait davantage service à leurs idées que de devenir les cocus inévitables d’une candidature Aubry et de dragouiller Besancenot notamment dans le but d’affaiblir Mélenchon. Ce dernier demeure bien, en effet, le symbole personnifié de leur faute originelle de novembre 2008. Ils le voient en concurrent alors qu’il reste la seule planche de salut pour faire progresser leurs idées. Le rejoindre maintenant n’est pas seulement une bonne idée, c’est la seule. Et cela pourrait même rendre aussi service à Mélenchon malgré lui puisque ce dernier a vu, depuis deux ans, des écolos-libertaires prendre un poids de plus en plus important dans son parti. Il suffit d’aller se rendre sur son blog pour s’en apercevoir. Les jacobins, semble-t-il, n’y sont plus les bienvenus, ce qui tranche avec les prises de parole efficaces du chef.
Mieux vaut tard que jamais, finalement. Il ne tient qu’à Hamon et Emmanuelli de ne pas devenir les Mariani-Myard du Parti socialiste. Même si -on l’aura compris- il s’agit de toute évidence du destin qu’ils ont choisi, jetant des pelletées de terre supplémentaires sur leur idéal.

On réécrit le match

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A la veille d’une nouvelle mobilisation sur le projet de loi sur les retraites, il n’est pas inutile de se pencher sur le cas d’Eugène Saccomano.

Lundi soir, lors de son émission « On refait le match », il a passé son temps à dénigrer le championnat de France de football, fustigeant son manque de spectacle récurrent, son faible niveau technique et le week-end -épouvantable, selon lui- que nous avaient infligé les joueurs de notre Ligue 1. Lui qui radote sans cesse en rappelant à peu près une semaine sur deux qu’il ne faut pas dire « En Arles » mais « à Arles », semble avoir des problèmes de mémoire irrémédiables puisqu’il a oublié que le Pays de Montbéliard, où se situe la ville de Sochaux, avait été rattaché à la France en 1792. En effet, les spectateurs du stade Bonal ont assisté à un spectacle magnifique, à des buts dont les images, selon Pierre Ménes, un journaliste en pleine possession de ses facultés mentales, « auraient fait le tour de la planète s’ils avaient été inscrits par Messi ou Ronaldo ».

Rien de tel, pour Monsieur Saccomano qui avait construit son sommaire autour de la nullité du championnat. Celui que ses confrères appelaient encore récemment Maître Sacco, n’est pas -rassurons-nous- atteint par l’Alzheimer. Il est seulement touché par un syndrome bien connu dans les maisons de retraite : l’hypertrophie du Moi qui se traduit par le refus du réel, la mauvaise foi insupportable et le radotage chronique. Il a encore combien d’années de contrat, au fait ?

L’Algérie en VO (Version Officielle)

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Lorsque Hors-la-Loi a été présenté à Cannes, le 21 juin 2010, une manifestation regroupant anciens combattants, harkis, pieds-noirs et députés UMP de la droite populaire[1. Courant de l’UMP auquel appartiennent Thierry Mariani et Lionnel Luca qui entend rappeler à Nicolas Sarkozy ses promesses électorales sur la sécurité et l’immigration] a défilé sur la Croisette en mémoire de « toutes les victimes de la guerre d’Algérie ». Quelques irréductibles nostalgiques de l’Algérie française menés par des élus au bord du FN dénonçant le film d’un Franco-Algérien que personne n’avait vu, c’était plus qu’il n’en fallait pour ne pas se faire entendre. La musique médiatique nous joua l’air des manœuvres électorales sur fond de racisme pour expliquer la grogne et le réalisateur traita la chose par le mépris, donnant rendez-vous à l’opinion après la sortie du film pour en parler.

Nous y sommes, parlons-en ! Hors-la-loi sort aujourd’hui et un débat s’impose.
Les historiens qui l’ont vu relèvent de nombreux anachronismes, des invraisemblances, des erreurs grossières mais c’est le lot de tous les films qui racontent une période de notre histoire de susciter des pinaillages de spécialistes. Le problème est ailleurs. Du début à la fin, Hors-la-loi est un mensonge par omission. L’auteur nous montre une seule Algérie et une seule France.

Où est l’Algérie de Jean Daniel et d’Albert Camus ?

Tous les Européens sont des voleurs de terre, des profiteurs et des assassins. Les médecins qui soignaient les petits Arabes, les instituteurs et l’école dont sont sortis les cadres de la Révolution nationale ne sont pas là.
L ’Algérie de mon père dont le meilleur copain est mort dans les rangs du FLN, celle de ma mère qui apprenait à lire aux petits musulmans, celle de ma grand-mère, juive rapatriée en 1962 qui parlait français mais chez qui les mots du cœur sont toujours venus en arabe, est totalement absente. Ces mêmes mots que la mère emploie dans le film. Compliqué, le contexte colonial ! Pas chez Bouchareb.
La France de Jean Daniel et d’Albert Camus est passée aux oubliettes. Celle du dirigeant communiste constantinois qui eut les mains tranchées à la hache par les manifestants en colère est ignorée.

Chez Bouchareb, le récit des massacres de Sétif s’écrit au singulier – un lieu, un jour, un coupable.
On y voit une manifestation pacifique de gens désarmés qui réclament des droits, tomber dans une véritable embuscade. Un policier français tue de sang-froid un porteur du drapeau algérien, la foule panique et tandis que des colons apparaissent aux balcons et tirent au fusil sur les gens, la police puis l’armée bloquent les rues et finissent à la mitrailleuse. Les deux seules victimes pieds-noirs sont des tireurs désarmés par une foule en état de légitime défense.
Or Sétif, ce n’est pas ça mais une manifestation qui dégénère après la mort du porteur de l’étendard nationaliste dans des heurts avec la police et, dans la même journée du 8 mai, des civils européens assassinés par la foule. La police intervient, suppléée par les tirailleurs sénégalais et, au soir, il y a autant de morts chez les pieds-noirs que chez les Arabes. Pendant les deux mois qui suivent, des fermes de colons isolées sont attaquées aux cris de djihad, les femmes violées, les familles égorgées et mutilées, un climat de terreur s’installe et une répression aveugle et atroce menée par l’armée aidée de milices s’organise. On compte plusieurs milliers de victimes chez les musulmans pour 102 morts européens.
Il ne s’agit pas en rappelant les morts pieds-noirs de justifier une répression aveugle et disproportionnée, mais au moins de tenter de l’expliquer.

Dans Hors-la-loi, les Français de métropole sont montrés à travers le même objectif borgne. On ne voit que les acteurs d’un appareil répressif prêt à tout, de la torture aux exécutions sommaires, pour combattre le FLN en France. Le film va jusqu’à nous montrer des attentats à la bombe contre les populations civiles des bidonvilles de Nanterre commis par un groupe paramilitaire couvert par l’Etat[2. La « Main rouge » ( barbouzes et colons radicaux couverts par les services secrets français) a éliminé des militants et des pourvoyeurs en armes du FLN en Afrique du Nord et en Europe dans les années 1950]. Outre que ces meurtres aveugles et massifs ne correspondent à rien de connu, la France opposée à la guerre et favorable à l’indépendance est presque totalement absente. Le seul porteur de valises est une femme amoureuse qui ne rêve que de coucher avec l’occupé.
Les Français de Charonne et ceux qui, lors du référendum d’avril 1962 sur les accords d’Evian, se prononcent à 90 % pour l’indépendance, sont donc terriblement absents ou incarnés par une femme aveuglée par l’amour. C’est un peu court.

Dans cette histoire dont il manque la moitié, seule reste l’image d’une France prête au massacre pour garder l’Algérie française. Faut-il rappeler que l’armée avait gagné cette guerre militairement ? Mais l’histoire imposait la décolonisation et dans une situation intenable moralement et politiquement, pour ne pas que la France devienne l’Afrique du sud, l’Etat et l’opinion en métropole ont renoncé à l’Algérie. D’où l’incompréhension des pieds-noirs, le putsch des généraux et l’OAS.

Alors que le temps pourrait apaiser les passions, réunir les mémoires et permettre de s’entendre sur un récit commun, la France et l’Algérie se livrent une véritable guerre des mémoires. En 2005, des députés français demandaient par la loi que l’on insiste à l’école sur « les aspects positifs de la colonisation » mais le projet était retiré par Chirac. En février 2010, les parlementaires algériens reprenaient l’idée développée par l’organisation nationale des moudjahidines ou « les enfants des martyrs » de « criminalisation de la colonisation Française » (proposition abandonnée par le gouvernement en juillet). C’est dans ce contexte que sort ce film dont le propos est conforme en tous points au récit officiel Algérien et à l’histoire racontée dans les manuels scolaires. Ce que Bouchareb laisse voir de la présence française, on le retrouve dans l’histoire officielle du régime et dans le discours des « Indigènes de la République ».

Quand les salauds ont disparu de l’histoire, ne restent que les justes. Ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir

Même là où on le dit, pour l’en glorifier, impitoyable avec le FLN, Hors-la-loi ne risque pas de fâcher le régime algérien qui contrôle pourtant étroitement ses historiens[3. Voir l’entretien de Benjamin Stora dans L’Histoire, septembre 2010. « France-Algérie : la guerre des mémoires » : « Depuis un colloque à Essaouira au Maroc en mars dernier, le ministère algérien de l’Education a exigé que les historiens invités à des conférences à l’étranger lui soumettent au préalable leurs communications. Par ailleurs, avant de lancer des commandes de livres, les bibliothèques doivent soumettre leur choix à une commission du ministère de la Culture. Les chercheurs sont de fait sous surveillance.» ] C’est que le FLN dont il est question dans le film n’est pas celui dont le pouvoir actuel est issu. Ben Bella fut en effet renversé par le coup d’Etat de Boumediene en 1965 qui installa la junte militaire encore au pouvoir. Les acteurs de cette première époque, dans la grande tradition soviétique, ont longtemps été écartés des livres d’histoire.

Dans le film, les cadres révolutionnaires sont cyniques et quand un personnage qui ressemble furieusement à Ben Bella organise la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, on l’entend compter sur la répression qui s’abattra sur les Arabes en France pour faire avancer la cause avec l’aide des opinions internationales qui ne manqueront pas de condamner la France.
Bouchareb déclare dans un entretien : « Ce fut une guerre sale mais juste ». À Alger tout le monde est d’accord. Les révolutionnaires aux mains sales ont fait place nette. Quand les salauds ont disparu, ne restent que les justes.

Ce récit hémiplégique de l’histoire qui ne montre que des méchants blancs et qui, sous l’apparence d’une critique sévère du FLN d’avant 1962 s’inscrit dans la ligne de l’histoire officielle du régime, pourrait être une production du ministère algérien de l’Information. Il est l’œuvre d’un réalisateur franco-algérien, un homme qui a la double-nationalité, qui réalise une coproduction de la France et de l’Algérie. On pouvait espérer que son travail soit un pont entre les deux mémoires, une tentative d’écrire un récit commun. Ce n’est pas pour cette fois-ci. L’auteur réagit aux critiques en France : « Je ne veux pas prendre l’histoire à ma charge, moi, je fais du cinéma. » On peut l’entendre mais le même confiait au journal El Watan : « Avec mon film, on va rétablir la vérité, tout sortir des placards ». On se demande, du Français ou de l’Algérien, quel Bouchareb il faut croire.
Quand on pense que le film a été financé en partie par le service public français, dont la région PACA, il y avait peut être de quoi envahir la Croisette, finalement.

Les récits du passé compliquent la cohabitation au présent

Si les récits du passé séparent les peuples qui ont chacun le leur, ils peuvent compliquer la cohabitation au présent surtout quand les enfants des colons et ceux des colonisés appartiennent pour partie au même peuple (celui de France).
Dans le film, le soir du 17 octobre 1961, on entend dans une rame du métro parisien les clameurs de manifestants encadrés par le FLN qui crient : « vive l’Algérie !». Ces images rappellent les soirées d’après-match de football, quand l’Algérie joue et que les Français supportent. Certains, d’origine algérienne, le font bruyamment, parfois cassent tout sur leur passage et vont même jusqu’à brûler le drapeau français. Les autres supportent le bruit et la casse. Ce n’est pas la tendresse pour sa patrie d’origine qui est gênante, mais l’hostilité pour son pays natal.
Je ne veux pas présumer des intentions de l’auteur mais il est difficile de ne pas voir dans cette scène du film un rapprochement entre l’attitude des jeunes d’aujourd’hui et celle de leurs aînés. Ce que les uns font, leurs parents le faisaient déjà il y a 50 ans et la France, coloniale hier comme aujourd’hui, désapprouve. Or crier « vive l’Algérie ! » quand on est algérien en 1961 et le faire quand on est français en 2010, ça n’a pas le même sens.

Ce type de clin d’œil, si c’en est un, n’est pas de nature à aider des jeunes qui sont français mais ne se reconnaissent pas Français à sortir des complications identitaires dans lesquelles ils se débattent. Les difficultés des jeunes d’origine maghrébine pour trouver leur place dans la société française sont réelles. Fallait-il les charger du poids d’une guerre pas tout-à-fait finie ? J’en doute mais Rachid Bouchareb a sa réponse : « Moi, je fais du cinéma ! »

Pope music à Londres

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Photo : C. G. P. Grey

C’était pour lui le déplacement de tous les dangers. Attendu à Londres comme au coin d’un bois, on comprend pourquoi un pape a mis quasiment cinq cent ans à se décider avant d’effectuer au Royaume-Uni une visite d’Etat officielle.

Depuis que le bon roi Henry VIII s’est mis en marge de la grande famille chrétienne pour pouvoir répudier et décapiter ses femmes en toute tranquillité, les relations entre les Britanniques et les papistes sont fraîches, très fraîches. Jusqu’à cette malencontreuse « Anglicanorum coetibus » en novembre dernier qui facilite l’intégration dans le giron romain des prêtres anglicans hostiles aux ordinations de femmes et d’homosexuels. On dit que Sa Majesté a moyennement apprécié la concurrence déloyale sous couvert d’oecuménisme. Voilà qui n’a pas arrangé l’image rétrograde de Benedict, comme on l’appelle ici. Là où Jean-Paul II avait fait un tabac il y a vingt-huit ans avec une simple balade eucharistique entièrement financée par l’Eglise catholique, déclenchant une vague inédite de vocations, les fastes de la visite d’Etat, ses réceptions somptueuses dans les palais royaux quand tout le pays se serre la ceinture et ses dix millions de livres à la charge du contribuable – dont pas loin de deux pour la seule sécurité de His Holyness – ont fait grincer les dents. Avec pour unique résultat l’arrestation de six balayeurs des rues algériens qui avaient commis quelques mauvaises blagues à la cantine de Veolia. Les retombées économiques, militaires et scientifiques du petit séjour étant plus qu’improbables, les Britanniques font grise mine.

C’est oublier un peu vite que Benoit XVI est aussi le chef d’un Etat qui entretient des relations diplomatiques avec 178 capitales et reçoit les honneurs des Etats qu’il visite. Peu de divisions certes, pour reprendre le mot célèbre du camarade Staline, mais parlez-en à Jaruzelski et à Gorbatchev. Ils ont leur petite idée sur la façon dont un pape a aidé à faire tomber les murs en douceur, plus efficacement qu’une escouade de blindés soviétiques.

Un chef d’Etat et d’Eglise rencontre la Reine, le Premier ministre (quinze minutes), le Premier ministre bis (dix minutes) et une représentante du Labour (cinq minutes). Laquelle lui demande officiellement, après un débat interne assez vif, d’employer des gays et d’ordonner des femmes. On ignore sa réponse. Etrangement, malgré les réticences exprimées par les uns et les autres dans la presse, aucune célébrité politique ne manquait à la réception royale. De Lady Thatcher à Brown qui a interrompu la rédaction de son livre sur la récession (Gordon, tourne la page !), et naturellement le sémillant Blair, fraîchement converti et grand prosélyte, ils étaient venus, ils étaient tous là pour voir le Pape, se faire voir et entendre le rossignol écossais Susan Boyle reprendre son grand standard, « I dreamed a dream », j’ai rêvé un rêve. Un vrai programme de bénédictin.

Le Vatican n’est pas une démocratie parlementaire, se sont plaints quelques grincheux. Certes. Quand le Royaume-Uni a fastueusement reçu le président chinois en 2005, bien peu de voix se sont élevées. C’est que Hu Jintao arrivait avec des contrats plein les manches et un milliard de consommateurs. De quoi être très conciliant.

Il n’empêche, 80% des Britanniques se demandent pourquoi déployer un tel apparat pour accueillir le plus grand théocrate du monde.
Si les dogmes anglicans et catholiques sont cousins germains ou frères de lait, comme on voudra, c’est peu dire que leur approche très différente des questions de société les oppose. Du préservatif aux traitements pour la fertilité, du droit à l’avortement au statut des femmes et des homosexuels, nombreux sont les sujets qui fâchent. Sans oublier le plus important aux yeux des Britanniques, celui des abus sexuels commis par certains prêtres et leur traitement pour le moins opaque par la hiérarchie catholique. Sur les vingt-deux hommes emprisonnés pendant plus d’un an pour pédophilie avérée, quatorze le sont toujours. Pédophiles sans aucun doute, mais surtout prêtres. Sur tous ces points, la très majoritaire et très progressiste église anglicane mène sa propre voie, à l’inverse de Rome, de son Pape et de leurs six millions de fidèles brits qui font ici figures de dinosaures.

Du haut de sa tribune dans le Guardian « The new adventures of Stephen Fry », le comédien et réalisateur mène contre-manifestations et pétitions, soutenu par l’éminent professeur Dawkins, théoricien de l’évolution, du rationalisme et de la laïcité. Sans oublier l’aide précieuse quoiqu’inattendue du désopilant cardinal Walter Kasper. Après avoir comparé le Royaume-Uni au tiers-monde pour l’aspect bigarré de ses habitants et déploré son « athéisme agressif », le président du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens (sic) a dû malheureusement renoncer à son séjour londonien pour de subites raisons de santé tandis que, très embarrassé, le Vatican s’extasiait sur le multiculturalisme en vogue outre-Manche.

Parcours du combattant eucharistique

Mais en quatre petits jours secs, mine de rien et sans désemparer, Benedict a fait beaucoup plus que le tarif papal syndical. Plus chaleureux, moins rigide que l’image attendue et en anglais please, il n’a rien oublié. Tout y est passé, un vrai pro. Il a dénoncé, en vrac, l’obsession de la réussite matérielle, le réchauffement climatique et le culte de la célébrité, il a loué les valeurs, le respect des autres, la dignité de l’individu, il a demandé l’effacement de la dette et l’aide aux plus pauvres, il a remercié l’Angleterre pour sa conduite exemplaire pendant la guerre et sa lutte contre le nazisme (et désamorcé au passage toute nouvelle allusion à son origine allemande et ses années de Hitlerjugend). Discours bien rôdé et imparable. Parcours du combattant eucharistique. Etape désormais obligatoire de toute visite papale, il a rencontré des victimes d’abus sexuels auxquelles il a répété sa condamnation et sa compassion. Célébré des vêpres œcuméniques à Westminster avec l’archevêque de Canterbury et béatifié un obscur cardinal converti au catholicisme au milieu du XIXème siècle. Après une dernière prière à Hyde Park parmi des dizaines de milliers de fidèles agitant de délicieuses banderoles très britanniques genre « We love Pope more than beans on toast » (??), il est remonté dans son « sheperd one », Berger One, comme l’ont surnommé les journalistes.

Contrat rempli, au pas de course. Benoit XVI a convaincu les Anglais, croyants ou non croyants, que ses préoccupations étaient les leurs. Sa dignité et sa sincérité ont fait le reste. Ceux qui lui prédisaient un voyage de cauchemar en seront pour leurs frais.

Pour autant, paroles, paroles diront-ils et bien peu de faits concrets. Les femmes, les gays et les victimes des abus sexuels ont toujours quelques raisons de manifester devant les grilles de la résidence du Vatican à Wimbledon. « Une curiosité anachronique » n’a pas hésité à titrer le Guardian. Noyées dans un discours très consensuel, ses allusions pourtant à peine voilées à l’excès de tolérance qui risque de marginaliser la religion et son plaidoyer pour qu’elle ne reste ni silencieuse, ni privée, ne seront sans doute pas comprises par une communauté plus sensible à l’ouverture aux « réalités modernes » qu’au discours d’un théologien militant de 83 ans.

Peut-on rire du rire?

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Je vous avais prévenu : Gérald Sibleyras ne respecte rien ! C’est à l’être le plus sacré, le plus intouchable de notre société qu’il s’en prend à présent dans sa nouvelle comédie, Stand up : le comique. Franchissant les limites de la décence, Sibleyras se permet de rire des comiques. Un tueur à gages décide de devenir comique professionnel. Il terrorise son comique préféré ainsi que le metteur en scène du Festival du rire de Morlaix afin qu’ils l’aident à se lancer dans le métier.

Dans Stand up, joué avec beaucoup de talent par Grégoire Bonnet, Gilles Gaston-Dreyfus, Philippe Uchan et Anne-Sophie Germanaz, du mardi au samedi, au Théâtre Tristan Bernard, l’humoriste moderne révèle sa face cachée : il est tout-puissant (dans la pièce, il est même armé), plein de bonnes intentions (de gauche) et, bien sûr, pas drôle…

Chérèque redneck ?

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Plutôt que de tympaniser son cortège avec des slogans traine-savate ou du Manu chao, la CFDT d’Ile-de-France avait eu l’heureuse idée, hier après-midi, de sonoriser la manif pour les retraites avec des classiques du rock. La playlist témoignait d’un honnête penchant pour le badaboum mainstream qui met de bonne humeur et qui s’écoute fort. Bref c’était pas la playlist la plus pointue du siècle, mais on y trouvait rien que des bonnes choses, genre I Love Rock n’ Roll de Joan Jett ou We Will Rock You de Queen. N’empêche, même si le camarade DJ connaît la musique, il devrait s’intéresser aussi aux paroles, ou au moins à l’histoire du rock. Cela l’aurait sans doute dissuadé de diffuser plein tube Sweet Home Alabama de Lynyrd Skynyrd qui, pour être un chef d’œuvre musical, n’en n’est pas moins le chant de ralliement de toute l’extrême droite sudiste.

Historiquement, il s’agit en fait d’une réponse survoltée, écrite en 1974, au non moins excellent Alabama paru deux ans plus tôt dans l’album Harvest, où Sa Splendeur Neil Young –qui était de gauche à l’époque- s’en prenait rudement au gouverneur ségrégationniste George Wallace, ce qui avait un rien crispé nombre d’Alabama natives, y compris les membres de Lynyrd Skynyrd.

Bref diffuser Sweet Home Alabama dans un cortège de la très pointilleuse CFDT, c’est à peu aussi raccord que de passer du Pierre Perret dans une manif pour l’école libre. Mais c’est tellement plus agréable à écouter…

Castro, Freud et Sarkozy

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Photo : Gueorgui Tcherednitchenko
Photo : Gueorgui Tcherednitchenko

Autrefois la psychiatrisation de l’adversaire politique était une spécialité communiste. Confronté aux critiques, le socialisme scientifique voyait dans l’opposant un fou qu’il fallait enfermer et que le Parti avait ainsi toutes les raisons de faire taire, ou tout au moins d’ignorer. Aujourd’hui, l’usage de ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk appelle la « calomnie éclairée » s’est généralisé à un point tel que l’on ne paraît même plus en percevoir la saloperie. S’affublant des oripeaux de la raison triomphante, et détournant à son profit un peu de l’aura des maitres du soupçon, c’est en toute bonne conscience que chacun est désormais en mesure de diagnostiquer chez son voisin, parfois même chez un ami ou un proche avec lequel il a un différend ou une simple divergence d’opinion, une tare psychologique quelconque susceptible de le disqualifier aux yeux de tous. En l’absence de toute instance transcendante sur laquelle il serait possible de fonder l’autorité de nos jugements, nous sommes pris dans l’insupportable indécidabilité des échanges d’arguments. Dans ce contexte, le recours à la psychanalyse sauvage procure un avantage qu’on espère décisif. Une camisole de force intellectuelle dont on affuble l’interlocuteur. Il est givré, donc j’ai raison, fin du débat.

Plus généralement, c’est la notion d’inconscient qui est instrumentalisée dans nos débats idéologiques. Souverainement indifférent à ses propres limites, chacun s’improvise maître de l’inconscient d’autrui. Sous l’emprise d’une pulsion qu’on pourrait appeler, en y cédant, la pulsion du petit prof, on rend compte de façon qu’on imagine magistrale de ce qui anime notre contradicteur à son insu. Comme le souligne Olivier Rey dans un ouvrage lumineux, « l’inconscient échappant, par définition, à une appréhension directe, la difficulté à fonder les interprétations devrait inciter à la prudence. En pratique, cependant, la difficulté à les réfuter favorise l’imprudence, et l’impudence. »[1. Olivier Rey, Une folle solitude, le fantasme de l’homme auto-construit, Seuil, 2006, p.202]

Cette épidémie de surplombite aigue a contaminé depuis quelques années déjà le champ politique de notre pays. Chacun tente de s’abstraire du débat public en prenant la pose de l’expert. « Cet homme est fou » : surplombants et plombant ainsi dans un même mouvement les débats, c’est ce que les adversaires de Sarkozy ne cessent d’affirmer depuis quelques années à son propos substituant ainsi la disqualification psychiatrique à l’argument politique. Plusieurs rivaux du Président, et non des moindres (Bayrou, Villepin) ont ainsi eu recours à l’argument du « déséquilibre » ou de la folie sarkozyenne, révélant ainsi plutôt la vacuité de leur propre offre politique qu’autre chose. Et manifestant au passage la terrible régression de la qualité formelle du débat politique dans notre pays.

J’imagine et j’espère que les politiques et les médiatiques qui vivent sous l’emprise de cette surplombite aigüe ont été saisis par un certain malaise quand ils ont entendu Fidel Castro émettre lui aussi l’hypothèse de la folie de Sarkozy. Qu’un dictateur au très long cours, à la tête de l’un des pays les moins démocratiques du monde, qui, pendant la crise des missiles en 1962, s’était préparé tranquillement à la disparition complète de sa propre population sous les bombes américaines en poussant Khrouchtchev à user de l’arme nucléaire, vienne poser, à peu près dans les mêmes termes que Jean-François Kahn, le diagnostic de la folie du président, il faut espérer que cela calme un peu l’ardeur des experts autoproclamés de la psyché présidentielle, même si, si vous vouliez mon propre avis d’expert autoproclamé de la psyché collective, je vous dirais que je n’en suis pas si sûr.
Mais quoiqu’il en soit, j’avoue que la sortie du vieux Fidel m’a enchanté : elle a permis de rendre évidente l’inanité conceptuelle et la dégueulasserie morale des Dr Freud au petit pied.

In memoriam Love Parade

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Spécimens d'Homo festivus pratiquant le french kiss à la Love Parade
Spécimens d'Homo festivus pratiquant le french kiss à la Love Parade.
Spécimens d'Homo festivus pratiquant le french kiss à la Love Parade
Spécimens d'Homo festivus pratiquant le french kiss à la Love Parade.

Dans les coulisses de la dernière Love Parade de l’histoire de la post-humanité s’est déroulé un combat de titans, mettant aux prises deux impératifs aussi catégoriques qu’ils sont contradictoires : d’une part, le respect du droit incontestable d’Homo festivus de faire la fête, où il veut, quand il veut, et d’autre part le respect du droit du même Homo festivus de ne pas mourir à cette occasion. Les consultations ont été nombreuses et les autorités allemandes, inquiètes, ont multiplié les études et les simulations. Une fois encore, donc, c’est la fête qui a gagné. « Le festif, écrivait Muray, est une fiction qui ne se discute pas. »

Raver sans entraves

C’est ainsi que le maire de Duisbourg, cette vieille cité industrielle sur le déclin, s’est beaucoup battu pour que sa ville puisse organiser l’événement, malgré les risques que, semble-t-il, chacun connaissait. Pour cela, il a fallu mobiliser, le jour J, 4 000 policiers et 1 000 membres d’un service de sécurité indéterminé. On veut raver sans entraves, mais en la présence rassurante de plusieurs dizaines de milliers de policiers-nounous, pas moins. En conséquence de cette coupable carence du care, 21 fêtards sont morts piétinés, le 24 juillet, au cours de cette parade de l’amour universel.

[access capability= »lire_inedits »]Un carnage sans auteur, sans intention, sans culpabilité

Duisbourg donc, fatiguée de son destin industriel, avait décidé de se réinventer un avenir touristico-ludique grâce à la tenue de la Love Parade. Cruelle subtilité idéologique, la fête devait se tenir sur les lieux mêmes où subsistent des traces de ce passé, un peu à la façon dont les églises chrétiennes étaient construites sur d’anciens temples païens. C’est donc dans des friches industrielles, et au cœur d’une gare de marchandises désaffectée, que furent organisés les concerts, accessibles via un seul tunnel à l’entrée duquel la foule bien trop importante s’est progressivement massée, provoquant la tragédie que l’on sait.

La gigantesque procession en l’honneur du culte que l’humanité se rend à elle-même qu’est la Love Parade procède d’une vision postchrétienne de l’humanité, c’est-à-dire d’une vision posthumaine de ce que fut la chrétienté : l’homme est bon par nature et rien, nul péché originel, aucune entrave institutionnelle, aucune règle de sécurité même ne doit s’opposer à l’expression de sa bonté totalitaire dans la fusion universelle de tout avec tout. Les foules sont innocentes : tel est le dogme, plus audacieux que celui de la Trinité ou même de l’Immaculée conception.

Les organisateurs des premières Love Parade, à l’orée des années 1990, portés par une ardente ferveur « réunificationiste », avec aux lèvres leur sourire de ravi du village, semblaient oublier que le mur de Berlin avait été construit, en 1961, non pas pour séparer le peuple allemand − il l’était déjà depuis plus d’une décennie − mais pour empêcher qu’une vaste partie de ce peuple foute le camp le plus loin possible de l’amour du prochain obligatoire instauré par le régime policier communiste est-allemand. Le Mur, c’était l’union forcée du peuple au peuple, un peu comme une fête des voisins. Car c’est de cette propagande en faveur de la réunification non seulement de l’Allemagne, mais de l’humanité tout entière que sont nées ces fêtes gentiment totalitaires où rien, aucune institution, aucun objet ne vient tenir les hommes à distance des hommes. Jusqu’à ce qu’ils finissent par se piétiner les uns les autres, comme dans l’apocalypse de cette Love Parade 2010.

Le festif a gagné sur l’imprévisible

À propos du télescopage de la mort et de la fête, Muray écrivait ceci : « Le pire des malheurs n’est pas de mourir, ni même de mourir en plein Mardi-Gras, mais de ne même plus avoir les moyens de s’étonner de cette funeste conjonction parce qu’il est impossible de la discerner. » Il est possible, sur Internet, de voir les images atroces de cette foule acéphale de visages terrifiés et épuisés qui, au ralenti, piétine la foule, sans intention mauvaise, sans pouvoir s’empêcher de le faire. Un carnage collectif sans intention, sans auteur, sans culpabilité.

La Love Parade n’a jamais été particulièrement pacifique. À Berlin, elle occasionnait, semble-t-il, la mort de deux à trois personnes par an, le saccage de la végétation du Tiergarten, le jardin du zoo de la ville où elle a longtemps été organisée, et, paraît-il, des diarrhées chez la moitié des animaux du zoo, contraints de subir le cauchemardesque déferlement sonore produit par une foule hilare et une théorie de chars hurlants. Mais jusqu’au décès tragique de 21 personnes à Duisbourg, le 24 juillet, l’accointance avec la mort de ces Love Parade avait été soigneusement niée : « Le festif est une fiction qui ne se discute pas. »

Une jeune femme, qui a dansé plusieurs heures avant de se rendre compte, au moment où elle revenait sur ses pas, que l’accès au terre-plein sur lequel se tenait la fête était jonché de cadavres, en voulait à l’organisation de ne pas avoir su empêcher la tragédie et, surtout peut-être, de ne pas avoir su cacher les corps à ses yeux innocents, alors qu’elle n’était là que pour s’éclater.

Une autre trouve dans le déni de la réalité le moyen de sauvegarder l’essentiel : la fête, c’est-à-dire le déni de la réalité. « C’était un cauchemar, s’exclame-t-elle, ce n’était pas la Love Parade. » Dont acte. « Le festif ne fait pas le poids face à l’imprévisible », a écrit Muray. Il faut croire que si : le festif a gagné sur l’imprévisible.[/access]

Un réactionnaire nouveau: Lindenberg !

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L’émission Du grain à moudre de Julie Clarini et Brice Couturier propose sur les ondes de France Culture un excellent débat sur Philippe Muray. Outre les analyses très justes et passionnantes de Damien Le Guay et du murayien de gauche Laurent Bouvet, l’émission nous fait un présent plus délectable encore : le coming out pro-Muray de Daniel Lindenberg !

L’auteur du Rappel à l’ordre, qui suggérait en 2002 que Muray était un dangereux fasciste, déclare avoir depuis « découvert en Muray un personnage plus complexe [qu’il] ne pensait », qu’il lit « avec beaucoup de plaisir » et qui le fait rire. Frôlant la dérive droitière, il admet même désormais que « ce n’est pas un mal d’être réactionnaire » et convient avec les autres intervenants que le génie de Muray dépasse amplement la décourageante distinction droite/gauche. Et Lindenberg de citer abondamment et véridiquement toutes les influences gauchistes de Muray. Il faut croire que même un progressiste peut faire des progrès.

« Apocalypse » très orientée

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Bosch, La Tentation de saint Antoine
Bosch, La Tentation de saint Antoine.
Bosch, La Tentation de saint Antoine
Bosch, La Tentation de saint Antoine.

Invitée à quitter Paris quelques jours pour les plages de Normandie, je décidai de m’offrir un voyage complet, avec sandwich, bouteille d’eau et roman de gare, magiquement installée dans un wagon à compartiments – charme désuet d’une époque presque révolue. L’actualité internationale et son lot de nouvelles sordides resteraient à quai. Enfin, c’est ce que je pensais…

Je m’offris avec la naïveté de l’enfant devant le sapin de Noël un best-seller du genre « thriller ésotérique », tellement à la mode aujourd’hui qu’il monopolise les tourniquets des Relais H. Il s’agissait d’Apocalypse, d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne, publié en poche par les éditions Pocket (Fleuve noir à l’origine) et tellement mis en avant sur les présentoirs qu’il semblait difficile d’y échapper.
Je n’avais jamais lu ces auteurs, dont une citation extraite du Point, en quatrième de couverture, m’apprenait qu’ils confirment « leur hégémonie sur un genre dont ils ont la paternité : celui du polar franc-maçon ». On pouvait également y lire : « Notre imaginaire est d’abord celui de la jeunesse, ce monde perdu où tout semblait possible. Nous avons tous besoin de retrouver, au détour d’une lecture, cette part mythique d’enfance et ce goût vital pour le merveilleux. »

[access capability= »lire_inedits »]Alléchée par la perspective de m’endormir doucettement sur la banquette, bercée par les paysages défilants, en dévorant un conte cruel né de la passion adolescente des deux auteurs pour le mystère de Rennes-le-Château – haut lieu du tourisme ésotérique en France −, j’espérais faire un grand voyage, sinon initiatique, du moins imaginaire au pays des brumes audoises, des démons sur les gargouilles d’églises désaffectées, des archanges de plâtre en prière muette sur d’antiques tombes et des secrets parcheminés qui traversent valeureusement les siècles.

Programme intrigant que ce « polar franc-maçon », doublé de la présence d’un personnage central, le commissaire Antoine Marcas, sympathique frère pétri d’idéalisme qui pérégrine de Jérusalem à Rennes-le-Château en vue d’empêcher la fin du monde dont le secret est tapi dans une esquisse de Poussin. Deux camps opposés se l’arrachent depuis des millénaires à grand renfort d’assassinats et Marcas doit la remettre à la survivante d’une famille juive spoliée pendant la Seconde Guerre mondiale, sa dernière propriétaire. Ce polar s’annonçait mieux écrit que les dialogues en corps 14 de Dan Brown, et plus rafraîchissant que les délires de ce maître des blockbusters conspirationnistes.

Poncifs anti-israéliens et manichéisme primaire

Las ! « Si tu ne viens pas à la politique, la politique viendra à toi », me souffla le Malin une fois le livre refermé. Qu’on en juge : deux confréries secrètes s’affrontent. Celle du Bien, héritière de Marie-Madeleine et de Jésus, abrite des hommes et femmes de bonne volonté, qui refusent toute discrimination fondée sur la race, la religion ou la culture et dont la vocation est de favoriser le retour du Messie. Celle du Mal, héritière de Judas, est incarnée par une minorité malveillante forte de ses prérogatives millénaristes et de son identité singulière, dont le but ultime est de provoquer une guerre nucléaire mondiale afin que son Dieu reconnaisse les siens.

J’ai navigué dans le flou organisé des discours anti-israéliens pour lesquels le nationalisme juif est un péché originel menaçant l’équilibre international. Que les amateurs de suspense me pardonnent de manger le morceau, mais à la fin du livre, la guerre mondiale menace, l’Iran ayant vitrifié Haïfa et Israël une bonne partie de Téhéran. Heureusement, Obama est là, le dernier des messies de l’Histoire, que ces criminels de Judéens (yehoudi en arabe, judio en espagnol, juifs en français, car historiquement descendants du royaume de Judas/Judée) n’auront pas eu.

Pas question pour autant d’attribuer aux auteurs un carton rouge pour antisémitisme ou antisionisme inconscients : l’un des membres de la confrérie magdalénienne est juif, mais pas Judéen, voyez-vous. Et quand Marcas atterrit à l’aéroport Ben-Gourion, il est juste surpris par les barbelés et la rudesse du commandant Steiner, personnage un peu brusque et nerveux à l’humour brut de décoffrage. Mais il est très bien reçu par ailleurs.

Ma conclusion est que les auteurs de polars les mieux intentionnés peuvent en transmettre les paradigmes les plus crapuleux indépendamment de leur volonté. À moins que je ne sois paranoïaque ?[/access]

A Pau, le PS se protège du protectionnisme

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Photo : Parti socialiste
Photo : Parti socialiste

L’article de Gérald Andrieu publié ce matin par Marianne2 sur les journées parlementaires du PS révèle l’impasse dans laquelle l’aile gauche incarnée par le courant « Un monde d’avance » est engagée. Ce dernier, dirigé par le jeune Benoît Hamon et l’ancien Henri Emmanuelli, semble plus isolé que jamais aujourd’hui. Sa stratégie, depuis la clôture du congrès de Reims, y a puissamment contribué.
L’erreur de Benoît Hamon, c’est d’avoir d’abord accepté de s’allier avec Martine Aubry et de devenir son porte-parole. Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, prenait acte de la défaite de leurs idées face à celles des socio-libéraux Royal, Aubry et Delanoë. Il créait dans la foulée le Parti de Gauche et initiait une alliance avec le PCF. On sait que Hamon fut membre du cabinet de Martine Aubry au ministère du Travail et qu’il a gardé une certaine tendresse pour son ancienne patronne. Mais lorsqu’on se pique d’incarner le retour aux sources du socialisme, on doit gommer tous les aspects humains et faire de la Politique, de la vraie.

Le « juste-échange » n’est pas le protectionnisme

À lire les réactions des élus socialistes aux admonestations protectionnistes d’Emmanuel Todd, on comprend le superbe isolement dans lequel se trouvent Hamon et Emmanuelli sur la question du libre-échange. Le député landais a beau déclarer solennellement à ses camarades que ce thème s’imposera à eux, on sait dans la coulisse qu’une candidature DSK acterait la défaite de leur stratégie. Mais là où ils demeurent aveuglés, c’est lorsqu’ils pensent qu’une candidature Aubry en consacrerait la victoire. Aubry n’est pas plus favorable au protectionnisme que DSK. Lorsqu’ils se basent sur l’introduction de la notion de « juste échange » dans le programme du PS pour annoncer l’amorce de leur victoire idéologique, ils font preuve d’une naïveté confondante. Pour trois raisons.
La première, c’est que, comme le dit Todd à tous ceux qui n’aiment pas le terme de « protectionnisme » et préfèrent une sémantique « cache-sexe », « avoir peur du mot, c’est avoir peur de la chose ».
La seconde, c’est que l’auteur du programme du PS, et donc l’introducteur du concept de juste-échange, se trouve être Pierre Moscovici, dont la proximité avec Pascal Lamy, directeur de l’Organisation mondiale du Commerce, est connue de tous, au moins au PS. Lorsqu’on prononce le mot « protectionnisme » devant le député du Doubs, il sort systématiquement son révolver. Dès lors, l’introduction du « juste-échange » ne peut pas s’interpréter autrement que comme un su-sucre de Martine Aubry à son porte-parole.
La troisième, c’est que le protectionnisme pouvait encore être, en novembre 2008, le sujet n°1 que décrivent Henri Emmanuelli et Emmanuel Todd, dont c’est la marotte. Sauf, qu’il est devancé aujourd’hui par la monnaie en général et la sortie de la zone euro en particulier. La crise grecque est passée par là. Là encore, Mélenchon bénéficie de davantage de liberté pour aborder le sujet. Au PS de la fille de Jacques Delors, cela tient de la plaisanterie. En fait, la seule capable de briser ce tabou reste Ségolène Royal – c’est d’ailleurs l’ultime solution qui lui reste pour s’imposer – et Mélenchon l’a bien compris en se rendant à sa fête de la Fraternité dimanche.

Une seule solution : Mélenchon !

Contrairement à ce que pensent Hamon et Emmanuelli, la candidature de DSK leur serait beaucoup plus profitable. Elle les forcerait, non à participer à cette pantalonnade de primaires, mais à opter pour une candidature Mélenchon et à quitter de facto le Parti Socialiste. Tout cela rendrait davantage service à leurs idées que de devenir les cocus inévitables d’une candidature Aubry et de dragouiller Besancenot notamment dans le but d’affaiblir Mélenchon. Ce dernier demeure bien, en effet, le symbole personnifié de leur faute originelle de novembre 2008. Ils le voient en concurrent alors qu’il reste la seule planche de salut pour faire progresser leurs idées. Le rejoindre maintenant n’est pas seulement une bonne idée, c’est la seule. Et cela pourrait même rendre aussi service à Mélenchon malgré lui puisque ce dernier a vu, depuis deux ans, des écolos-libertaires prendre un poids de plus en plus important dans son parti. Il suffit d’aller se rendre sur son blog pour s’en apercevoir. Les jacobins, semble-t-il, n’y sont plus les bienvenus, ce qui tranche avec les prises de parole efficaces du chef.
Mieux vaut tard que jamais, finalement. Il ne tient qu’à Hamon et Emmanuelli de ne pas devenir les Mariani-Myard du Parti socialiste. Même si -on l’aura compris- il s’agit de toute évidence du destin qu’ils ont choisi, jetant des pelletées de terre supplémentaires sur leur idéal.

On réécrit le match

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A la veille d’une nouvelle mobilisation sur le projet de loi sur les retraites, il n’est pas inutile de se pencher sur le cas d’Eugène Saccomano.

Lundi soir, lors de son émission « On refait le match », il a passé son temps à dénigrer le championnat de France de football, fustigeant son manque de spectacle récurrent, son faible niveau technique et le week-end -épouvantable, selon lui- que nous avaient infligé les joueurs de notre Ligue 1. Lui qui radote sans cesse en rappelant à peu près une semaine sur deux qu’il ne faut pas dire « En Arles » mais « à Arles », semble avoir des problèmes de mémoire irrémédiables puisqu’il a oublié que le Pays de Montbéliard, où se situe la ville de Sochaux, avait été rattaché à la France en 1792. En effet, les spectateurs du stade Bonal ont assisté à un spectacle magnifique, à des buts dont les images, selon Pierre Ménes, un journaliste en pleine possession de ses facultés mentales, « auraient fait le tour de la planète s’ils avaient été inscrits par Messi ou Ronaldo ».

Rien de tel, pour Monsieur Saccomano qui avait construit son sommaire autour de la nullité du championnat. Celui que ses confrères appelaient encore récemment Maître Sacco, n’est pas -rassurons-nous- atteint par l’Alzheimer. Il est seulement touché par un syndrome bien connu dans les maisons de retraite : l’hypertrophie du Moi qui se traduit par le refus du réel, la mauvaise foi insupportable et le radotage chronique. Il a encore combien d’années de contrat, au fait ?

L’Algérie en VO (Version Officielle)

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Lorsque Hors-la-Loi a été présenté à Cannes, le 21 juin 2010, une manifestation regroupant anciens combattants, harkis, pieds-noirs et députés UMP de la droite populaire[1. Courant de l’UMP auquel appartiennent Thierry Mariani et Lionnel Luca qui entend rappeler à Nicolas Sarkozy ses promesses électorales sur la sécurité et l’immigration] a défilé sur la Croisette en mémoire de « toutes les victimes de la guerre d’Algérie ». Quelques irréductibles nostalgiques de l’Algérie française menés par des élus au bord du FN dénonçant le film d’un Franco-Algérien que personne n’avait vu, c’était plus qu’il n’en fallait pour ne pas se faire entendre. La musique médiatique nous joua l’air des manœuvres électorales sur fond de racisme pour expliquer la grogne et le réalisateur traita la chose par le mépris, donnant rendez-vous à l’opinion après la sortie du film pour en parler.

Nous y sommes, parlons-en ! Hors-la-loi sort aujourd’hui et un débat s’impose.
Les historiens qui l’ont vu relèvent de nombreux anachronismes, des invraisemblances, des erreurs grossières mais c’est le lot de tous les films qui racontent une période de notre histoire de susciter des pinaillages de spécialistes. Le problème est ailleurs. Du début à la fin, Hors-la-loi est un mensonge par omission. L’auteur nous montre une seule Algérie et une seule France.

Où est l’Algérie de Jean Daniel et d’Albert Camus ?

Tous les Européens sont des voleurs de terre, des profiteurs et des assassins. Les médecins qui soignaient les petits Arabes, les instituteurs et l’école dont sont sortis les cadres de la Révolution nationale ne sont pas là.
L ’Algérie de mon père dont le meilleur copain est mort dans les rangs du FLN, celle de ma mère qui apprenait à lire aux petits musulmans, celle de ma grand-mère, juive rapatriée en 1962 qui parlait français mais chez qui les mots du cœur sont toujours venus en arabe, est totalement absente. Ces mêmes mots que la mère emploie dans le film. Compliqué, le contexte colonial ! Pas chez Bouchareb.
La France de Jean Daniel et d’Albert Camus est passée aux oubliettes. Celle du dirigeant communiste constantinois qui eut les mains tranchées à la hache par les manifestants en colère est ignorée.

Chez Bouchareb, le récit des massacres de Sétif s’écrit au singulier – un lieu, un jour, un coupable.
On y voit une manifestation pacifique de gens désarmés qui réclament des droits, tomber dans une véritable embuscade. Un policier français tue de sang-froid un porteur du drapeau algérien, la foule panique et tandis que des colons apparaissent aux balcons et tirent au fusil sur les gens, la police puis l’armée bloquent les rues et finissent à la mitrailleuse. Les deux seules victimes pieds-noirs sont des tireurs désarmés par une foule en état de légitime défense.
Or Sétif, ce n’est pas ça mais une manifestation qui dégénère après la mort du porteur de l’étendard nationaliste dans des heurts avec la police et, dans la même journée du 8 mai, des civils européens assassinés par la foule. La police intervient, suppléée par les tirailleurs sénégalais et, au soir, il y a autant de morts chez les pieds-noirs que chez les Arabes. Pendant les deux mois qui suivent, des fermes de colons isolées sont attaquées aux cris de djihad, les femmes violées, les familles égorgées et mutilées, un climat de terreur s’installe et une répression aveugle et atroce menée par l’armée aidée de milices s’organise. On compte plusieurs milliers de victimes chez les musulmans pour 102 morts européens.
Il ne s’agit pas en rappelant les morts pieds-noirs de justifier une répression aveugle et disproportionnée, mais au moins de tenter de l’expliquer.

Dans Hors-la-loi, les Français de métropole sont montrés à travers le même objectif borgne. On ne voit que les acteurs d’un appareil répressif prêt à tout, de la torture aux exécutions sommaires, pour combattre le FLN en France. Le film va jusqu’à nous montrer des attentats à la bombe contre les populations civiles des bidonvilles de Nanterre commis par un groupe paramilitaire couvert par l’Etat[2. La « Main rouge » ( barbouzes et colons radicaux couverts par les services secrets français) a éliminé des militants et des pourvoyeurs en armes du FLN en Afrique du Nord et en Europe dans les années 1950]. Outre que ces meurtres aveugles et massifs ne correspondent à rien de connu, la France opposée à la guerre et favorable à l’indépendance est presque totalement absente. Le seul porteur de valises est une femme amoureuse qui ne rêve que de coucher avec l’occupé.
Les Français de Charonne et ceux qui, lors du référendum d’avril 1962 sur les accords d’Evian, se prononcent à 90 % pour l’indépendance, sont donc terriblement absents ou incarnés par une femme aveuglée par l’amour. C’est un peu court.

Dans cette histoire dont il manque la moitié, seule reste l’image d’une France prête au massacre pour garder l’Algérie française. Faut-il rappeler que l’armée avait gagné cette guerre militairement ? Mais l’histoire imposait la décolonisation et dans une situation intenable moralement et politiquement, pour ne pas que la France devienne l’Afrique du sud, l’Etat et l’opinion en métropole ont renoncé à l’Algérie. D’où l’incompréhension des pieds-noirs, le putsch des généraux et l’OAS.

Alors que le temps pourrait apaiser les passions, réunir les mémoires et permettre de s’entendre sur un récit commun, la France et l’Algérie se livrent une véritable guerre des mémoires. En 2005, des députés français demandaient par la loi que l’on insiste à l’école sur « les aspects positifs de la colonisation » mais le projet était retiré par Chirac. En février 2010, les parlementaires algériens reprenaient l’idée développée par l’organisation nationale des moudjahidines ou « les enfants des martyrs » de « criminalisation de la colonisation Française » (proposition abandonnée par le gouvernement en juillet). C’est dans ce contexte que sort ce film dont le propos est conforme en tous points au récit officiel Algérien et à l’histoire racontée dans les manuels scolaires. Ce que Bouchareb laisse voir de la présence française, on le retrouve dans l’histoire officielle du régime et dans le discours des « Indigènes de la République ».

Quand les salauds ont disparu de l’histoire, ne restent que les justes. Ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir

Même là où on le dit, pour l’en glorifier, impitoyable avec le FLN, Hors-la-loi ne risque pas de fâcher le régime algérien qui contrôle pourtant étroitement ses historiens[3. Voir l’entretien de Benjamin Stora dans L’Histoire, septembre 2010. « France-Algérie : la guerre des mémoires » : « Depuis un colloque à Essaouira au Maroc en mars dernier, le ministère algérien de l’Education a exigé que les historiens invités à des conférences à l’étranger lui soumettent au préalable leurs communications. Par ailleurs, avant de lancer des commandes de livres, les bibliothèques doivent soumettre leur choix à une commission du ministère de la Culture. Les chercheurs sont de fait sous surveillance.» ] C’est que le FLN dont il est question dans le film n’est pas celui dont le pouvoir actuel est issu. Ben Bella fut en effet renversé par le coup d’Etat de Boumediene en 1965 qui installa la junte militaire encore au pouvoir. Les acteurs de cette première époque, dans la grande tradition soviétique, ont longtemps été écartés des livres d’histoire.

Dans le film, les cadres révolutionnaires sont cyniques et quand un personnage qui ressemble furieusement à Ben Bella organise la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, on l’entend compter sur la répression qui s’abattra sur les Arabes en France pour faire avancer la cause avec l’aide des opinions internationales qui ne manqueront pas de condamner la France.
Bouchareb déclare dans un entretien : « Ce fut une guerre sale mais juste ». À Alger tout le monde est d’accord. Les révolutionnaires aux mains sales ont fait place nette. Quand les salauds ont disparu, ne restent que les justes.

Ce récit hémiplégique de l’histoire qui ne montre que des méchants blancs et qui, sous l’apparence d’une critique sévère du FLN d’avant 1962 s’inscrit dans la ligne de l’histoire officielle du régime, pourrait être une production du ministère algérien de l’Information. Il est l’œuvre d’un réalisateur franco-algérien, un homme qui a la double-nationalité, qui réalise une coproduction de la France et de l’Algérie. On pouvait espérer que son travail soit un pont entre les deux mémoires, une tentative d’écrire un récit commun. Ce n’est pas pour cette fois-ci. L’auteur réagit aux critiques en France : « Je ne veux pas prendre l’histoire à ma charge, moi, je fais du cinéma. » On peut l’entendre mais le même confiait au journal El Watan : « Avec mon film, on va rétablir la vérité, tout sortir des placards ». On se demande, du Français ou de l’Algérien, quel Bouchareb il faut croire.
Quand on pense que le film a été financé en partie par le service public français, dont la région PACA, il y avait peut être de quoi envahir la Croisette, finalement.

Les récits du passé compliquent la cohabitation au présent

Si les récits du passé séparent les peuples qui ont chacun le leur, ils peuvent compliquer la cohabitation au présent surtout quand les enfants des colons et ceux des colonisés appartiennent pour partie au même peuple (celui de France).
Dans le film, le soir du 17 octobre 1961, on entend dans une rame du métro parisien les clameurs de manifestants encadrés par le FLN qui crient : « vive l’Algérie !». Ces images rappellent les soirées d’après-match de football, quand l’Algérie joue et que les Français supportent. Certains, d’origine algérienne, le font bruyamment, parfois cassent tout sur leur passage et vont même jusqu’à brûler le drapeau français. Les autres supportent le bruit et la casse. Ce n’est pas la tendresse pour sa patrie d’origine qui est gênante, mais l’hostilité pour son pays natal.
Je ne veux pas présumer des intentions de l’auteur mais il est difficile de ne pas voir dans cette scène du film un rapprochement entre l’attitude des jeunes d’aujourd’hui et celle de leurs aînés. Ce que les uns font, leurs parents le faisaient déjà il y a 50 ans et la France, coloniale hier comme aujourd’hui, désapprouve. Or crier « vive l’Algérie ! » quand on est algérien en 1961 et le faire quand on est français en 2010, ça n’a pas le même sens.

Ce type de clin d’œil, si c’en est un, n’est pas de nature à aider des jeunes qui sont français mais ne se reconnaissent pas Français à sortir des complications identitaires dans lesquelles ils se débattent. Les difficultés des jeunes d’origine maghrébine pour trouver leur place dans la société française sont réelles. Fallait-il les charger du poids d’une guerre pas tout-à-fait finie ? J’en doute mais Rachid Bouchareb a sa réponse : « Moi, je fais du cinéma ! »

Pope music à Londres

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Photo : C. G. P. Grey
Photo : C. G. P. Grey

C’était pour lui le déplacement de tous les dangers. Attendu à Londres comme au coin d’un bois, on comprend pourquoi un pape a mis quasiment cinq cent ans à se décider avant d’effectuer au Royaume-Uni une visite d’Etat officielle.

Depuis que le bon roi Henry VIII s’est mis en marge de la grande famille chrétienne pour pouvoir répudier et décapiter ses femmes en toute tranquillité, les relations entre les Britanniques et les papistes sont fraîches, très fraîches. Jusqu’à cette malencontreuse « Anglicanorum coetibus » en novembre dernier qui facilite l’intégration dans le giron romain des prêtres anglicans hostiles aux ordinations de femmes et d’homosexuels. On dit que Sa Majesté a moyennement apprécié la concurrence déloyale sous couvert d’oecuménisme. Voilà qui n’a pas arrangé l’image rétrograde de Benedict, comme on l’appelle ici. Là où Jean-Paul II avait fait un tabac il y a vingt-huit ans avec une simple balade eucharistique entièrement financée par l’Eglise catholique, déclenchant une vague inédite de vocations, les fastes de la visite d’Etat, ses réceptions somptueuses dans les palais royaux quand tout le pays se serre la ceinture et ses dix millions de livres à la charge du contribuable – dont pas loin de deux pour la seule sécurité de His Holyness – ont fait grincer les dents. Avec pour unique résultat l’arrestation de six balayeurs des rues algériens qui avaient commis quelques mauvaises blagues à la cantine de Veolia. Les retombées économiques, militaires et scientifiques du petit séjour étant plus qu’improbables, les Britanniques font grise mine.

C’est oublier un peu vite que Benoit XVI est aussi le chef d’un Etat qui entretient des relations diplomatiques avec 178 capitales et reçoit les honneurs des Etats qu’il visite. Peu de divisions certes, pour reprendre le mot célèbre du camarade Staline, mais parlez-en à Jaruzelski et à Gorbatchev. Ils ont leur petite idée sur la façon dont un pape a aidé à faire tomber les murs en douceur, plus efficacement qu’une escouade de blindés soviétiques.

Un chef d’Etat et d’Eglise rencontre la Reine, le Premier ministre (quinze minutes), le Premier ministre bis (dix minutes) et une représentante du Labour (cinq minutes). Laquelle lui demande officiellement, après un débat interne assez vif, d’employer des gays et d’ordonner des femmes. On ignore sa réponse. Etrangement, malgré les réticences exprimées par les uns et les autres dans la presse, aucune célébrité politique ne manquait à la réception royale. De Lady Thatcher à Brown qui a interrompu la rédaction de son livre sur la récession (Gordon, tourne la page !), et naturellement le sémillant Blair, fraîchement converti et grand prosélyte, ils étaient venus, ils étaient tous là pour voir le Pape, se faire voir et entendre le rossignol écossais Susan Boyle reprendre son grand standard, « I dreamed a dream », j’ai rêvé un rêve. Un vrai programme de bénédictin.

Le Vatican n’est pas une démocratie parlementaire, se sont plaints quelques grincheux. Certes. Quand le Royaume-Uni a fastueusement reçu le président chinois en 2005, bien peu de voix se sont élevées. C’est que Hu Jintao arrivait avec des contrats plein les manches et un milliard de consommateurs. De quoi être très conciliant.

Il n’empêche, 80% des Britanniques se demandent pourquoi déployer un tel apparat pour accueillir le plus grand théocrate du monde.
Si les dogmes anglicans et catholiques sont cousins germains ou frères de lait, comme on voudra, c’est peu dire que leur approche très différente des questions de société les oppose. Du préservatif aux traitements pour la fertilité, du droit à l’avortement au statut des femmes et des homosexuels, nombreux sont les sujets qui fâchent. Sans oublier le plus important aux yeux des Britanniques, celui des abus sexuels commis par certains prêtres et leur traitement pour le moins opaque par la hiérarchie catholique. Sur les vingt-deux hommes emprisonnés pendant plus d’un an pour pédophilie avérée, quatorze le sont toujours. Pédophiles sans aucun doute, mais surtout prêtres. Sur tous ces points, la très majoritaire et très progressiste église anglicane mène sa propre voie, à l’inverse de Rome, de son Pape et de leurs six millions de fidèles brits qui font ici figures de dinosaures.

Du haut de sa tribune dans le Guardian « The new adventures of Stephen Fry », le comédien et réalisateur mène contre-manifestations et pétitions, soutenu par l’éminent professeur Dawkins, théoricien de l’évolution, du rationalisme et de la laïcité. Sans oublier l’aide précieuse quoiqu’inattendue du désopilant cardinal Walter Kasper. Après avoir comparé le Royaume-Uni au tiers-monde pour l’aspect bigarré de ses habitants et déploré son « athéisme agressif », le président du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens (sic) a dû malheureusement renoncer à son séjour londonien pour de subites raisons de santé tandis que, très embarrassé, le Vatican s’extasiait sur le multiculturalisme en vogue outre-Manche.

Parcours du combattant eucharistique

Mais en quatre petits jours secs, mine de rien et sans désemparer, Benedict a fait beaucoup plus que le tarif papal syndical. Plus chaleureux, moins rigide que l’image attendue et en anglais please, il n’a rien oublié. Tout y est passé, un vrai pro. Il a dénoncé, en vrac, l’obsession de la réussite matérielle, le réchauffement climatique et le culte de la célébrité, il a loué les valeurs, le respect des autres, la dignité de l’individu, il a demandé l’effacement de la dette et l’aide aux plus pauvres, il a remercié l’Angleterre pour sa conduite exemplaire pendant la guerre et sa lutte contre le nazisme (et désamorcé au passage toute nouvelle allusion à son origine allemande et ses années de Hitlerjugend). Discours bien rôdé et imparable. Parcours du combattant eucharistique. Etape désormais obligatoire de toute visite papale, il a rencontré des victimes d’abus sexuels auxquelles il a répété sa condamnation et sa compassion. Célébré des vêpres œcuméniques à Westminster avec l’archevêque de Canterbury et béatifié un obscur cardinal converti au catholicisme au milieu du XIXème siècle. Après une dernière prière à Hyde Park parmi des dizaines de milliers de fidèles agitant de délicieuses banderoles très britanniques genre « We love Pope more than beans on toast » (??), il est remonté dans son « sheperd one », Berger One, comme l’ont surnommé les journalistes.

Contrat rempli, au pas de course. Benoit XVI a convaincu les Anglais, croyants ou non croyants, que ses préoccupations étaient les leurs. Sa dignité et sa sincérité ont fait le reste. Ceux qui lui prédisaient un voyage de cauchemar en seront pour leurs frais.

Pour autant, paroles, paroles diront-ils et bien peu de faits concrets. Les femmes, les gays et les victimes des abus sexuels ont toujours quelques raisons de manifester devant les grilles de la résidence du Vatican à Wimbledon. « Une curiosité anachronique » n’a pas hésité à titrer le Guardian. Noyées dans un discours très consensuel, ses allusions pourtant à peine voilées à l’excès de tolérance qui risque de marginaliser la religion et son plaidoyer pour qu’elle ne reste ni silencieuse, ni privée, ne seront sans doute pas comprises par une communauté plus sensible à l’ouverture aux « réalités modernes » qu’au discours d’un théologien militant de 83 ans.

Peut-on rire du rire?

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Je vous avais prévenu : Gérald Sibleyras ne respecte rien ! C’est à l’être le plus sacré, le plus intouchable de notre société qu’il s’en prend à présent dans sa nouvelle comédie, Stand up : le comique. Franchissant les limites de la décence, Sibleyras se permet de rire des comiques. Un tueur à gages décide de devenir comique professionnel. Il terrorise son comique préféré ainsi que le metteur en scène du Festival du rire de Morlaix afin qu’ils l’aident à se lancer dans le métier.

Dans Stand up, joué avec beaucoup de talent par Grégoire Bonnet, Gilles Gaston-Dreyfus, Philippe Uchan et Anne-Sophie Germanaz, du mardi au samedi, au Théâtre Tristan Bernard, l’humoriste moderne révèle sa face cachée : il est tout-puissant (dans la pièce, il est même armé), plein de bonnes intentions (de gauche) et, bien sûr, pas drôle…