Accueil Site Page 2958

Ils causent dans le poste

92

Vous aimez lire Cyril Bennasar ou François Miclo ? Alors vous adorerez les voir, et en plus les entendre puisque, paraît-il, les deux sont possibles simultanément à la télévision.

Premier rendez-vous dès ce matin, sur LCI à 10 h 10, où Cyril Bennasar sera sur le plateau de « Choisissez votre camp ! », l’émission de débat animée par Valérie Expert (rediffusion ce même mardi à 14h10).

Quant à François Miclo, on le verra à partir de 23 h 05, sur France 3, où il sera l’un des invités de « Ce soir ou jamais », de Frédéric Taddei (voir l’émission).

Bref, si vous n’avez pas de télé, il est encore temps de vous faire inviter pour le brunch ou le digestif…

La Muraymania, ça suffit !

10

Philippe Muray

Depuis janvier 2010, c’est-à-dire depuis exactement cinq ans, Philippe Muray est partout. « Je suis partout » est devenu sa seconde nature – et c’est sans surprise. Depuis cinq ans, un déluge sans précédent de pensée moisie s’est abattu sur la France. Qui se souvient encore du sarkozysme et de sa droite moderniste et hyperfestive ? Depuis cinq ans, la pensée unique n’a plus qu’une seule voix : celle de Philippe Muray. La contagion surréaliste de l’entre-deux-guerres ou la frénésie existentialiste d’après-guerre nous paraissent à présent des phénomènes culturels bien timorés, au regard de l’ampleur de l’ouragan murayien qui a dévasté la France.

Le visage de Philippe Muray est sur tous les tee-shirts, sur tous les porte-clefs amusants, en fond d’écran sur tous les Zaïpodes et tous les Zipades. C’est encore lui qui ricane au fond de toutes les boules à neige. Muray est partout : tous nos enfants apprennent par cœur à l’école Tombeau pour une touriste innocente, qu’ils nous récitent en riant à Noël. Muray est dans l’annuaire, dans le Lagarde et Michard, dans tous les menus au restaurant, à la télé, à l’opéra, au théâtre, dans toutes les expos et jusque dans les replis nostalgiques de la moindre performance d’art post-contemporain.[access capability= »lire_inedits »]

La France a indubitablement changé de visage depuis que la pyramide du Louvre, symbole de l’esprit des Lumières, a été détruite et remplacée par cette gigantesque statue de la tête de Muray fumant un cigare et affublé des oreilles de Mickey – comme celui-ci en arbora réellement le jour où il se rendit à Eurodisney –, réalisée par un éminent plasticien saoudien. Muray est partout : depuis cinq ans, tous les nouveau-nés s’appellent Philippe, Festif ou Festyves. Et quel sera bientôt, à coup sûr, le jeu vidéo préféré des petits Festif et des petites Festève ? Festivisator, évidemment, dans lequel l’effigie électronique de Philippe Muray traque des Panurgian mutans et les massacre en leur jetant des livres de Céline ou de Léon Bloy qui se transforment en boules de feu.

Le café gay le plus « trendy » s’appelle l’HOMO-Festivus

Muray est la coqueluche de tous les rappeurs, de tous les coiffeurs, de tous les restaurateurs. Les estivants lisent tous Muray sur la plage et il suffit qu’ils lèvent la tête pour qu’ils déchiffrent des citations de Muray sur les banderoles tirées par les avions. Muray est dans toutes les pages people, sur CNN et sur Al-Jazira, dans toutes les musiques d’attente téléphonique. Dans le Marais, le café gay le plus trendy du moment est l’HOMO-Festivus. Les cours d’histoire sont désormais complétés par des cours de post-histoire, dispensés par les néo-hussards noirs du murayisme. Enfin, Muray a même conquis nos raves. Depuis quatre étés, la techno antifestive fait fureur. Le principe de la danse techno y subsiste, mais désormais la frénésie extatique des corps s’y déploie jusqu’au petit matin dans un abyssal silence. La techno de notre temps est une techno sans musique, sans beat, sans rien.

En cinq ans, la mafia murayienne s’est infiltrée partout, elle aussi. Vous apercevez une ombre ricanante en train de tirer les ficelles en coulisses ? Vous pouvez être certain qu’il s’agit d’un murayien. Anne Sefrioui, la veuve de Philippe Muray, dirige désormais Le Monde des livres. Elisabeth Lévy présente depuis trois ans le « 20 heures » sur France 2, de sa voix criarde et dérapante. Michel Desgranges, l’éditeur de Muray aux Belles Lettres, plastronne à la tête de Gallimard, qui prépare les sept pléiades du Journal de Muray et un huitième tome consacré à ses listes de courses. La direction du Monde est tombée entre les mains de son ami Philippe Delaroche. Enfin, chacun sait que notre actuel ministre de la Culture, le terrifiant Georges Liébert, était lui aussi l’éditeur et l’ami de Philippe Muray. Quant à la loi de pénalisation du festivisme, votée à l’unanimité en mai 2012, chacun a pu en constater le caractère liberticide et les effets dévastateurs. La renaissance actuelle du bal-musette dans nos banlieues suffit à démontrer son caractère profondément réactionnaire. Je ne dirai rien de la liaison obscure qui s’est opérée depuis deux ans entre l’islamisme et le murayisme. Depuis que Ben Laden a cité abondamment Muray en français dans sa vidéo de septembre 2013, on sait que l’ouvrage de Philippe Muray Chers djihadistes est désormais étudié et appris par cœur partout dans le monde dans les écoles coraniques d’obédience extrémiste.

Depuis le bannissement de Philippe Sollers sur l’île d’Elbe en avril 2011, tous les ennemis de Philippe Muray vivent dans la terreur. Jacques Henric et Catherine Millet se sont exilés en Patagonie, Scarpetta en Laponie et Daniel Lindenberg en Malaisie – où il est mort dans des conditions affreuses, des suites de l’infection d’une morsure d’orang-outang. Quant à la fin tragique d’Arnaud Viviant, suicidé par auto-crucifixion à un ginkgo biloba, chacun s’en souvient encore avec tristesse et horreur.

Avec le monopole intellectuel de la gauche, c’est la démocratie qu’on assassine

En dépit de tout, certains esprits grincheux osent encore affirmer que la démocratie n’est pas en danger. Pourtant, c’est le fondement même de la démocratie qui a été réduit en poussière : le monopole absolu de la gauche dans le monde intellectuel, à l’école et dans les médias. Le droit naturel, le droit de sang, le droit divin de la gauche à débattre a été confisqué par une horde de roquets aux ordres. Le plus atterrant est que ce sont eux qui prétendent désormais donner à la gauche des leçons de pluralisme. Comme si la gauche n’avait pas toujours été l’essence du pluralisme ! Les nouveaux nazis grincheux pluralistes qui sont à nos fenêtres et parfois à nos portes ont sapé méthodiquement – et parfois dans le désordre – le droit inaliénable et dérangeant de la gauche au monopole du pluralisme. Pourtant, qui peut prendre au sérieux des pluralistes en bottes brunes qui brandissent haut la main le petit livre bleu (leur trop fameux Après l’Histoire) et dont tous les principes se résument en vérité à un seul : le Führerprinzip. Celui-ci se nomme désormais Philippe Muray.

En défendant ici solennellement la nécessité démocratique de voir la gauche recouvrer son monopole sur le pluralisme, la morale et la pensée, je ne refuse nullement tout droit de cité à la droite, comme le prétendent certains. La droite a un droit plein et entier à l’existence, du moment qu’elle se maintient à l’intérieur des frontières de ses propres monopoles légitimes, qui font la singularité respectable de sa tradition : la méchanceté, la bêtise, l’obéissance, l’ignorance, la moisissure, la nostalgie frelatée et l’intolérance.[/access]

Keynes is my homeboy

27

Vous aimez le rap ? Moi guère plus. J’avoue, je rechigne à apprécier ses subtilités rythmiques et sa prose toute en vindicte et complaintes. Ni popu ni bling-bling, je cale avec tout ce qui n’émane d’Orelsan, Corneille ou MC Solaar. Les clips stars du genre, anti-meufs, anti-homos et surtout anti-flics, désespèrent les substrats de mon adolescence rebelle et leurs souvenirs déjà anciens de rock’n’roll attitude.

On n’est pas sérieux quand on a 40 ans, dit le poète. Sauf quand, au détour de promenades virtuelles, l’on déniche – ce n’est pas tous les jours fête – un match scandé entre économistes, et pas n’importe lesquels puisqu’il s’agit de Keynes et Hayek, icônes respectivement de l’interventionnisme et du libéralisme.

[youtube]d0nERTFo-Sk[/youtube]

L’on doit ce duo de titans modernes, allégrement joué et filmé, impeccablement scénarisé (bagnole de luxe, palace, champagne et jolies pépées), au docte Russel Roberts, professeur d’économie, et au réalisateur John Papola. Mis en ligne en janvier, « Craignez les bulles et les crises » expose leurs théories antagonistes sauf sur un point : la crise financière résulte d’une mauvaise coordination entre l’épargne et l’investissement.

Vous n’y comprenez rien ? Chantez !

Sarkozy, c’est pas Pétain

497
Photo : Feuillu

Bon, bien sûr, lors de ce fameux déjeuner du 16 septembre à Bruxelles sur la question rom, quand il s’est mis en colère, Nicolas Sarkozy a déclaré « Je suis le chef de l’Etat français, je ne laisserai pas insulter mon pays. » On peut penser que De Gaulle ou Chirac auraient sans doute, d’instinct, plutôt dit « Je suis le président de la République Française, je ne laisserai pas insulter mon pays. » Mitterrand, c’est plus douteux car la jeunesse est lente à mourir et Giscard n’aurait pas haussé le ton de toute façon parce qu’il a toujours été trop poli pour ça. Mais assez de psychiatrisation n’est-ce pas ? Lacan, lui-même remarquait d’ailleurs que l’inconscient est structuré comme un langage et non le langage comme un inconscient.

Pas de Roms place Saint-Pierre

Bon, bien sûr l’instrumentalisation d’une communauté à des fins de politique intérieure a pu énerver les âmes sensibles comme Benoit XVI ou une commissaire européenne. Mais sincèrement, qu’est-ce qu’un Pape enfermé au Vatican peut connaître de la réalité du terrain ? Rappelons tout de même que Benoît XVI avait déjà parfaitement montré sa méconnaissance de l’économie de marché et de son merveilleux fonctionnement chaque jour attesté, dans son Encyclique de juin 2009 Caritas in Veritate : « L’accroissement systémique des inégalités entre les groupes sociaux à l’intérieur d’un même pays et entre les populations des différents pays, c’est-à-dire l’augmentation massive de la pauvreté au sens relatif, non seulement tend à saper la cohésion sociale et met ainsi en danger la démocratie ». On dirait du Jean-Luc Mélenchon, ce qui est tout de même un comble. En plus, sur la question rom, il n’est pas du tout certain que le Vatican ait prévu des aires de stationnement sur son territoire d’un demi kilomètre carré et, de toute manière, ce n’est pas le pape qui se farcit des roulottes pleines de rempailleurs de chaises place Saint-Pierre ou dans les jardins de Castel Gandolfo.

Bon, bien sûr, il y a eu cette circulaire maladroite qui visait nommément les Roms mais apparemment, c’est un lapsus scripti (pas de psychiatrisation, bon dieu !) d’un conseiller du ministre de l’Intérieur. Et puis d’abord personne ne l’a vraiment relue cette circulaire et Besson, lui-même, n’était même pas au courant, c’est dire. Ou alors ce conseiller était ivre, comme celui de Fillon qui a insulté la police. Ceci étant dit, politiquement, écrire une circulaire avec 2 grammes dans le sang est aussi dangereux que de conduire dans le même état.

Amalgame scandaleux

Tout cela pour dénoncer l’amalgame décidément scandaleux qui est fait entre la politique actuelle du gouvernement et celle de Vichy. Il n’y a absolument rien de commun entre les deux et l’on s’étonne que l’association des Amis du maréchal Pétain n’ait pas entamé un sit-in de protestation sur la tombe du grand homme à l’île d’Yeu.

Eux aussi devraient en avoir assez d’être instrumentalisés par une gauche qui n’a plus que cette comparaison à la bouche, cette gauche incapable de proposer un projet alternatif pour les retraites et à peine de mobiliser 3 millions de personnes à deux semaines d’intervalle[1. A propos de la mobilisation du 23, l’impayable Eric Woerth a inventé le concept de « décélération notable » pour qualifier une mobilisation équivalente à la précédente. La « décélération notable », j’ai comme l’impression qu’on va la voir arriver dans sa carrière politique lors du prochain remaniement.].

En effet, on rappellera ici que la devise de l’Etat Français était Travail, Famille, Patrie et comme je hais ces mensonges qui vous ont fait tant de mal, je vais vous montrer, simplement en prenant quelques exemples dans l’actualité récente que la politique sarkozyste ne peut pas être pétainiste puisqu’elle n’aime ni le travail, ni la famille, ni la patrie.

Pour le travail, il suffit d’ouvrir le journal (enfin les journaux qui ont encore des pages « Social » à côté des pages « Economie », ce qui devient aussi rare qu’un moins de 25 ans avec un emploi). On dirait que l’on s’achemine tout doucement vers la France des années 2030 telle que l’imagine Houellebecq à la fin de son dernier roman, La carte et le territoire. Une Arcadie peuplée de néo ruraux branchés et connectés au monde entier, vivant dans des villages de la Creuse ou du Loiret. La désindustrialisation est le stade ultime du sarkozysme et tenir la chronique des délocalisations, fermetures de sites, licenciements, chantages à l’emploi pour faire accepter des baisses de salaire (chez les Conti de Toulouse tout récemment) prendrait des proportions homériques comme dans l’Iliade au Chant II où sont recensés dans une liste interminable tous les navires grecs et ceux de leurs alliés.

La terre ne ment pas mais on ment à la terre

Et puis, on ne peut pas dire non plus que le gouvernement soit pétainiste en matière d’agriculture. Le slogan de Bruno Lemaire, ce n’est pas « La terre ne ment pas », mais plutôt « On ment à la terre ». Si vous voulez expérimenter ces temps-ci la profonde absurdité de l’économie de marché, faites producteur de lait comme métier. Non seulement vous ne pourrez pas en vivre mais en plus, à l’autre bout de la chaine, le consommateur ne pourra pas l’acheter tellement il devient cher.

La famille, maintenant : on rappellera que François Baroin avant de faire marche arrière, provisoirement, avait quand même imaginé de faire ses économies budgétaires en supprimant la possibilité donnée aux parents et à leurs enfants qui étudient, de cumuler l’aide personnalisée au logement et l’allègement fiscal. Quant à la fin la demi-part accordée aux foyers fiscaux ayant des enfants à charge, elle est toujours sur le tapis.
Et voilà qu’aujourd’hui, ce sont les derniers jeunes qui croient encore au mariage qui vont être fiscalement bolossés. En effet, les couples qui se marient remplissent, pour la même année fiscale, trois déclarations: deux individuelles et une commune. À partir de la déclaration de revenus 2011, pour l’impôt payé en 2012, les couples auront obligation de choisir entre deux déclarations individuelles ou une déclaration commune. Il paraît que c’est une niche fiscale, comme le bouclier du même nom, qui lui ne bouge pas. On voit bien que le sarkozysme n’est pas un familialisme puisqu’en fait, son citoyen idéal, c’est celui qui est plein de pognon et qui vit à la colle, comme on disait dans le monde d’avant.

Il nous reste la patrie. Ah ça, la patrie, on pourrait y croire, avec Sarkozy. Et pourtant, non.
Regardez comme on fait les cadors, là, à Bruxelles. Et que je te regarde Barroso droit dans les yeux, façon western italien. Et que je suis sur le point de déclarer la guerre à de grandes puissances comme le Luxembourg ou la Roumanie. Oui, mais en attendant, la patrie, elle aimerait peut-être bien un débat parlementaire qui n’a toujours pas eu lieu à propos de notre engagement en Afghanistan, sous commandement américain. Et si possible avant qu’on franchisse le cap des cinquante soldats tués dans une guerre qui fait gagner du terrain un peu plus chaque jour à l’ennemi qu’elle est censée combattre.

La patrie, oui, il serait effectivement prendre l’Otan d’en parler, monsieur le Président.

« Je n’ai pas fait chanter Muray »

3
Bertrand Burgalat
Bertrand Burgalat.

Compositeur, chanteur et producteur, fondateur du label discographique Tricatel, vous avez écrit et produit l’album-culte de Houellebecq en 2000. Vous avez même donné une série de concerts à l’auteur des Particules élémentaires. Pouvez-vous nous raconter cette collaboration ?

D’abord, je ne l’ai pas fait chanter mais parler, ce qui n’était pas facile au début, même si, par la suite, le carton de ses livres l’a délié. Nous nous sommes rencontrés vers 1995 par l’intermédiaire de Jean-Yves Jouannais et nous avons mis ensuite cinq ans à achever ce disque, à tâtons, car nous n’avions alors aucune référence, à part peut-être certains écueils et poncifs que nous souhaitions éviter.

[access capability= »lire_inedits »]Tricatel a été sollicité pour éditer l’album de Philippe Muray, Minimum Respect (enregistré entre 2003 et 2006). Alors qu’il est presque à la mode, regrettez-vous de ne pas l’avoir inscrit à votre catalogue ?

Je connaissais et aimais ses livres depuis longtemps lorsque je l’ai rencontré, et j’étais très triste de ne pouvoir embrayer sur son projet. Mais c’était une période difficile pour moi, notamment financièrement : ça n’aurait pas été lui rendre service que de sortir son disque tel quel. D’autre part, il me semblait que la musique ne collait pas avec le texte ; cela donnait un fond sonore un peu ironique et décalé, bref ça m’avait paru moins bien que ses bouquins, et trop proche sur la forme de ce qu’on avait essayé de faire et de ne pas faire avec Présence humaine pour que je m’y recolle : Houellebecq m’en avait fait pas mal baver, il aurait fallu que ce disque soit totalement différent pour que je recommence, même si je voyais bien que Muray était aussi sincère et gentil que l’autre peut se montrer épouvantable. Quant au fait qu’il soit devenu « à la mode », je trouve cela très mérité, et ça ne change évidemment rien à tout le bien que je pense de lui. 

La chanson est-elle un moyen, pour les écrivains, d’élargir leur public ?

Je ne pense pas que ce soit le bon angle d’approche. Le public qui s’intéresse aux disques un peu hors-piste est souvent plus rare que celui des livres. Pour un écrivain établi, la chanson n’est pas un facteur d’élargissement mais de rétrécissement de l’audience. Le groupe Air, qui d’ordinaire applique mes recettes avec un succès que mes propres tentatives ne connaissent jamais, a voulu percevoir les dividendes de l’album de Houellebecq en faisant un disque avec… Alessandro Baricco. Cette fois-ci, le crime n’a pas payé.

Houellebecq nourrissait-il de véritables ambitions de chanteur ?

Non, je pense qu’il s’est beaucoup amusé, au début, à jouer avec le cliché du type qu’on regarde sur scène, mais il me paraissait justement très important qu’il ne chante jamais au sens littéral : il n’était pas question de faire un disque de célébrité (ce qu’il n’était pas au début du projet) mais de tenter autre chose. Houellebecq a été courageux : il n’avait rien à gagner à se confronter aux infrastructures actuelles du rock, qui ne brillent pas par leur subtilité, et aux sarcasmes du milieu littéraire.  

Tricatel a également publié, en 2001, un album de l’écrivain Jonathan Coe, 9th & 13th. Cet album se distingue par l’accord et l’entremêlement des mots et de la musique…

Jonathan Coe est un écrivain considérable. Je suis triste qu’il n’y ait aucun équivalent en France de Testament à l’anglaise ou de Rotters Club. Dans 9th and 13th, il juxtapose les accords 9e et 13e et les rues portant le même chiffre à New York : on est effectivement dans ce que musique et littérature peuvent produire de plus singulier.

Le « disque d’écrivain » est-il un genre ?

Le premier qui me vienne à l’esprit est La Devanture des ivresses, que Jack-Alain Léger a publié sous le nom de Melmoth en 1969, puis l’album Obsolète qu’il a sorti en 1971 sous le pseudonyme de Dashiell Hedayat : ses deux essais ont été des coups de maître. Il y a ensuite certaines chansons de Ferré, comme La Solitude, Night and Day, ou Je t’aimais bien, tu sais : des textes somptueux aux flashes époustouflants (« Ton cancer a deux jours et tu as 18 ans »…) qui  communient avec une musique ravélienne. Ce n’est pas un « disque d’écrivain », mais ça ressemble à un « disque d’écrivain parfaitement réussi ».

L’album d’Ingrid Caven, édité par Tricatel en 2000, Chambre 1040, comporte beaucoup de textes de l’écrivain Jean-Jacques Schuhl (conjoint de la chanteuse). Comment ce projet est-il venu à vous ?

Les choses se sont toujours faites sans préméditation : je n’ai jamais essayé de positionner le label d’une manière ou d’une autre. Faire de la musique n’est pas toujours facile, mais l’une des joies que cela procure est de pouvoir rencontrer des gens qui n’en font pas, de s’évader d’un milieu professionnel qui, dans l’ensemble, est en contradiction avec ce que la musique peut avoir de merveilleux. Je ne sais pas si je préfère passer une soirée avec un programmateur de radio ou avec quelqu’un qui travaille dans le gardiennage (je parle d’expérience). Alors oui, c’est très agréable de pouvoir échanger et faire des choses avec des personnages aussi différents que Jack-Alain Léger, Yves Adrien, Elisabeth Barillé, Virginie Despentes, Bertrand Delcour, Jonathan Coe, Marie-Dominique Lelièvre, Jean Parvulesco ou Jean-Jacques Schuhl… Si j’étais dans le milieu littéraire (ou le gardiennage), je n’aurais pas forcément cette possibilité.

Il y a des écrivains qui font des disques, et les chanteurs qui font des livres. Passer de la littérature à la musique est-il naturel ?

Dans les deux cas se posent des questions de légitimité qui me semblent dérisoires. Chanter ou écrire, ce sont des choses assez naturelles : on n’a pas besoin de passer de permis pour ça. Pour en avoir le statut social, il suffit d’aller dans le métro se faire imprimer des cartes de visite. Ce qu’on fait après, ça, c’est autre chose. L’Académie française est truffée d’écrivains qui n’ont jamais écrit une ligne intéressante de leur vie, voire pas de ligne du tout. Certains textes d’Yves Simon ou de Pierre Vassiliu (Film, par exemple) sont façonnés comme des nouvelles. Dans l’autre sens, une romancière comme Barillé possède, dans ses livres, un véritable sens mélodique qui ne demande qu’à s’épanouir dans l’écriture de chansons. La plus grande difficulté, quand on écrit des paroles, qu’on soit écrivain ou non, est de s’affranchir des règles. On a souvent tendance, au début, à accorder trop d’importance aux rimes et aux pieds, au détriment de la musicalité, et bien sûr du sens de ce qu’on veut exprimer.[/access]

Nos amis les hommes : l’insomniaque

153

Si la vie n’est pas facile pour les cohabitantes de ronfleurs, elle est carrément dramatique pour les affublées d’insomniaques chroniques. Il y a ceux qui tournent en rond, ceux qui fument une clope, ceux qui font la toupie dans leur lit – qui est aussi le vôtre -, il y en a même qui veulent parler – pour une fois !-, bref, pas de profil type, mais un point commun. Ils prennent tous un air de bambi pour vous dire « Oh, pardon, ma chérie, je t’ai réveillée ? ». Non, mon lapin, je me disais simplement que 3 plombes du mat’, c’était le bon moment pour amidonner tes chemises !!!

Vous rétorquerez, avec raison, que vous, quand vous ne dormez pas, vous prenez un somnifère, sans pour autant réveiller tout le quartier. Mais les hommes n’avalent pas de médocs. Jamais. Pourquoi ? On l’ignore, mais c’est comme ça. Ils veulent bien les acheter et les déposer sur leur table de chevet, mais ne poussent pas le vice jusqu’à les consommer. Bien entendu, les méthodes « lait chaud avec du miel d’acacia et trois goûtes d’essence de peupliers » donnent les mêmes résultats que l’eucalyptus pour les ronfleurs.

Evidemment, il serait normal de profiter de cette aubaine qui veut que vous soyez tous deux éveillés dans un lit pendant que les enfants dorment pour vérifier que vos hormones fonctionnent toujours comme il se doit. Malheureusement, les insomnies de Monsieur lui filent la migraine ! Pauvre Loulou.

Mais il y a tout de même une chose qui fonctionne, et même très bien. Prenez un air inspiré, faites un grand sourire et murmurez-lui « Tu sais, Chéri, je me demande si nous ne devrions pas faire un petit quatrième, maintenant que Théo rentre à la maternelle ? »

Promis, juré, dans les deux minutes qui suivent, il dort comme un sénateur.

Peut-être même qu’il ronfle !

Taillandier, en trois mystères

12

C’est en 2005, il y a six ans, que François Taillandier se lançait dans l’aventure de La Grande Intrigue, imposante suite romanesque en cinq tomes retraçant l’histoire d’une famille française de Vernery-sur-Arre entre 1955 et 2010. Cet ensemble, comportant aussi des incursions plongeant beaucoup plus loin dans le passé, permet à Taillandier de déployer son art de l’observation des métamorphoses de la vie concrète – un art qui suscitait la vive admiration de Philippe Muray. Après Option Paradis en 2005, Telling en 2006 et Il n’y a personne dans les tombes en 2007, François Taillandier publie coup sur coup les deux derniers tomes : Les romans vont où ils veulent et Time to Turn[1. J’aborderai ici le quatrième tome et me pencherai prochainement sur Time to Turn].

Le temps, le langage, le récit

L’œuvre romanesque de François Taillandier, inaugurée en 1992 avec Les Nuits Racine, est une méditation profonde et personnelle, inlassablement poursuivie, sur trois thèmes : le temps, le langage et le récit. Le mystère de la personne humaine tient pour lui à ces trois énigmes : qu’on le veuille ou non, l’humain, ça tempore, ça parle, ça raconte. Taillandier explore ces faits anthropologiques fondamentaux que fuient obstinément les modernes et autres winners. Il dévoile ainsi le manque absolu de réalisme et de sérieux des mystiques utilitaristes et pragmatistes qui tiennent depuis plus d’un siècle et pour quelques jours encore le haut du pavé. Pour Taillandier, ces trois mystères en forment un seul, qui est le mystère du Dieu de la révélation. La Grande Intrigue est là pour nous rappeler que ces trois mystères, nous ne les possédons pas : ils nous possèdent.

Les romans vont où ils veulent comptent deux personnages de romanciers catholiques aux culs résolument non-bénis : Sobel, romancier africain ayant échappé au massacre du peuple bantama, en 1993 et Taillandier lui-même. Tous deux partagent, outre le goût de triturer avec amour la langue française de l’intérieur, le dessein de « rouvrir et redéployer le temps – le temps généalogique, le temps historique ». Tous deux tiennent à graver la trace de mondes et de formes de vie disparus pour la confronter au présent, pour qu’elle agisse dans le présent. « L’homme classique de Vernery-sur-Arre tel que nous l’avons évoqué a été happé dans l’anéantissement historique en même temps que le Bantama classique, lequel ne survivra, s’il survit, qu’en devenant le figurant de son propre pays. » Ce monde défunt, sombré dans l’oubli, Taillandier en décrit, sans dévotion ni idéalisation, les grandeurs et les misères.
« Des conquêtes, des guerres, pour donner contentement à l’homme de Vernery-sur-Arre ! Pour que des Maudon, des La Ronzière, des Salambert croient que c’est quelque chose, être français ! De loin, d’ailleurs. De loin. Dans ce monde-là, on croit de loin, on adhère de loin. […] La vraie religion. Les belles-lettres. Notre belle langue. Tout le toutim. Parfait – à bonne distance. […] Pour le chrétien vénéricois, le Christ est très bien – là où il est. »

Taillandier écrit encore que « le temps circule dans le sens qu’il veut, pas dans le sens que nous croyons ». Si ses romans vont où ils veulent, si leur narration ne peut être linéaire, c’est par fidélité à la vérité du temps. Explorant la circulation du temps au sein d’une famille française, Taillandier observe : « Il n’en reste pas moins que tout ce que les êtres emportent dans le silence de la tombe demeure là, dans le présent, comme une latence, une imminence. […] Tout l’inabouti, tout le douloureux, tous les rhumatismes et les entorses de l’âme, les coinçages de vertèbres et les nodosités musculaires, toutes ces pages inconnues, toutes celles arrachées du livre par des mains pieuses ou que guide le remords, tout ça demeure quelque part, entassé, formant pesée sur les destins qui sortent de là… »

Unilog, langue marchandise

Puis il y a le mystère du langage. Les mots en sauront toujours davantage sur nous que nous n’en saurons jamais sur eux. Les romans vont où ils veulent mêle avec violence les mots du présent et ceux de jadis. Dans un chapitre aussi terrifiant qu’hilarant, il nous dévoile tous les secrets d’Unilog, la langue universelle inventée par Fou-Fou, homme d’affaires chinois n°1 des rencontres sur Internet. Unilog, la première langue qui est intégralement une marchandise. Sans avoir versé mon obole à Fou-Fou, je me suis permis d’utiliser Unilog dans mon sous-titre[2. Oui, mais la rédac chef a refusé le sous-titre. Alors, dans sa clémence, elle laisse l’allusion….EL ]. Script process taiãdié (NR)  +++ signifie : « Le roman de Taillandier est très beau. » On retiendra, parmi tant de réjouissantes horreurs, la traduction en Unilog de « Tu enfanteras dans la douleur » : Deal : H kid process et celle de « Eloï, lamma sabactani ? », l’admirable : Genitor ??? turn  ?

Les cent premières pages des Romans vont où ils veulent ont moins de force et de densité que les deux cents suivantes, qui sont d’une grande beauté. Celle-ci culmine dans les toutes dernières pages avec trois secrets bouleversants, montés des profondeurs de l’enfance. Je me permettrai de dévoiler le deuxième, celui qui concerne la vérité du langage : « On bredouillait, je m’en aperçus très vite. Et moi le premier. Moi je pressentais, je crois l’avoir toujours pressenti, que Dieu était en nous par le langage – mais que c’était un Dieu perdu. […] Que nous étions tombés de là aussi, qu’il fallait y remonter avec effort ; que je parlais, que nous parlons dans ce qui reste du langage après la Chute. »

Enfin, vient le troisième mystère de la personne humaine : le parlant-temporant ne peut pas faire autrement que de se raconter, et de raconter aux autres, des histoires. Et le réel, toujours, échappe : il fait son boulot de réel. Le réel est semblable à l’un des ancêtres de la famille Rubien, le vieil Etienne Maudon, qui plongea dans les dernières années de sa vie dans un mutisme buté et définitif. Taillandier prête l’oreille à cette bouche close, et il entend : « De toute façon, quoi que tu fasses, tu seras sûr d’être passé à côté, tu n’auras pas compris, tu ne peux pas savoir, c’est toujours à côté, c’est toujours autre chose, c’est toujours plus compliqué (ou plus simple). […] Laisse les morts enterrer leurs mots. »

Raconter, pour Taillandier, est toujours aussi impossible que nécessaire. La Grande Intrigue répète jusqu’à la fin cette litanie véridique : « C’est à peine commencé. On n’a rien dit. On n’a rien dit du tout. A peu près rien. » « Tout récit, écrit encore Taillandier, est un champ d’affrontement entre le teller, qui veut trouver du sens, et le réel, qui n’en a peut-être pas (mais qui en a peut-être). » Le vrai Dieu de la révélation, par définition, est celui qui, en un certain sens, ne révèle rien. « Quand donc nous donnerez-vous la clef, mon Dieu ? Vous voyez bien qu’on est là à se raconter des histoires, à bricoler, à supposer… Indéfiniment… »

La théorie des contreforts

Et moi non plus, cela va de soi, je n’ai encore rien dit des Romans vont où ils veulent. Absolument rien. Allez y voir vous-mêmes, vous verrez bien que c’est tout autre chose… Je n’ai rien dit de l’étrange Immola, ni du prophète « Charlemagne ». Je n’ai pas dit un mot du très beau chapitre sur le père Jean Noirac, arrivé en 1967 à Vernery-sur-Arre et succédant au vieux curé Bordessoule, ni du singulier et touchant abbé Audelys.
Pas un mot non plus sur Jean et Robert de La Ronzière, les deux ancêtres colonisateurs. « Ces deux hommes, ces deux frères que tout sépare, le caractère, l’activité, le style d’existence, représentent deux universalités qui furent complémentaires ou complices, et sans doute n’auraient pas dû l’être : celle du christianisme, d’une part, et d’autre part celle du capitalisme productiviste et conquérant. » Je n’ai pas écrit un traitre mot, enfin, sur les pages splendides consacrées à l’aqueduc d’Arausio, à la théorie des contreforts de Nicolas Rubien, à l’alliance invincible, enfin, de Taillandier avec son enfance. « Ce petit garçon veille comme une sentinelle sur mes sommeils, sur mes réveils. Et moi je veille aussi sur lui. Je n’en dirais pas autant de celui que j’étais à vingt ans, par exemple, ou à trente. Non. C’est en deçà, et au-delà. C’est avant quinze ans, c’est après quarante : là, on se tend la main. Ayez quinze ans, ayez quarante ans. C’est là qu’on est ! »

Je n’ai absolument rien dit, enfin, d’une phrase que j’ai écrite sur un post-it daté, conformément à une vieille tradition, il y a plusieurs années, retranscription fidèle d’une parole prononcée un soir d’ivresse par le poète Basile de Koch, mon très cher ami : « C’est quand même dommage d’être l’animal le plus fragile de la création et de ne pas en profiter ! ». L’art de Taillandier, précisément, est une invitation à profiter de la grâce d’être fêlés.

LES ROMANS VONT OU ILS VEULENT

Price: ---

0 used & new available from

Jules Verne, ou l’épopée modeste

5
Jules Verne
Jules Verne.

Depuis que Michel Serres et Michel Butor se sont intéressés à lui, on sait que Jules Verne, c’est beaucoup plus que Jules Verne. L’époque où notre cher Lagarde et Michard ne le mentionnait même pas semble révolue. L’auteur pour enfants est devenu une manière de sorcier qui a jonglé sans trop le savoir lui-même avec tous les archétypes de l’inconscient collectif. Il se croyait un bon papy, positiviste républicain, épris de progrès scientifique émancipateur et le voilà plus proche du visionnaire rimbaldien qui donne à l’enfance ce pouvoir magique de transformer le monde simplement en le décrivant d’un regard neuf.

Désormais, quand Jules Verne est réédité, comme c’est le cas pour cette Île mystérieuse en Folio, c’est dans la collection classique et le texte est accompagné d’une préface et d’un appareil critique, comme pour ses illustres contemporains. Ici, l’appareil critique en question est volumineux mais passionnant. On le doit à Jacques Noiray, qui nous gratifie même d’un lexique des termes de marine qui est, à lui seul, une invitation au voyage.

[access capability= »lire_inedits »]Bien plus qu’une robinsonnade

L’Île mystérieuse a longtemps été considérée comme une simple robinsonnade. La robinsonnade était, dans la littérature pour la jeunesse du XIXe siècle, un genre littéraire en soi. Jules Verne en a lui-même écrit plusieurs, comme Deux ans de vacances. La robinsonnade, c’est le bonheur d’être seul au monde, de le refaire aux couleurs qui nous plaisent. C’est l’utopie à la portée des tout-petits. On aura beau faire, l’homme ne se contentera jamais du monde tel qu’il ne va pas. Et tant pis s’il faut pour cela que tout commence par une révolution ou, en l’occurrence, un naufrage qui n’est jamais qu’une révolution en miniature.

Mais L’Île mystérieuse dépasse assez vite ce cadre. Le naufrage y est, pour commencer, un naufrage aérien. Pour un peu, on se croirait dans la série Lost, dont le succès mondial montre que rien ne change jamais dans notre désir de catastrophe comme moyen de mieux renaître. C’est exactement le cas des naufragés de L’Île mystérieuse qui cherchaient à fuir la ville de Richmond, assiégée pendant la guerre de Sécession. Si toutes les figures obligées de la robinsonnade sont encore là, comme la lutte contre une nature sauvage, le roman se double d’une interrogation des plus ambiguës sur ce qui fonde la notion d’humanité. Un bagnard solitaire sur une île voisine – « Malheur à l’homme seul ! » – apparaît beaucoup moins humain qu’un orang-outang, Jup, qui devient un personnage à part entière. Quant au capitaine Nemo, dont on découvre qu’il est celui qui a protégé de manière occulte les naufragés, il n’est plus le surhomme de Vingt mille lieues sous les mers mais un guerrier fatigué, agonisant même, sur le point de perdre la foi en ses combats.

On voit pourquoi relire L’Île Mystérieuse, aujourd’hui, peut se révéler des plus salubres. D’abord, il est toujours agréable de renouer avec ses émotions d’enfance, avec un certain goût pour le grand air dans ce monde climatisé et rapetissé. Mais surtout, dans ce roman, Jules Verne nous invite à relativiser nos fantasmes prométhéens de post-humanité. Et, comme les personnages de L’Île mystérieuse, à conserver jusque dans l’épopée le sens de la modestie.[/access]

Nos amis les hommes : le ronfleur

58

La cohorte innombrable des femmes mariées, accompagnées, pacsées, bref, de celles qui partagent leur quotidien avec un homme, se répartit, en gros en deux catégories : celles dont le mari ronfle et celles dont le mari a des insomnies.

Laquelle est la plus enviable ? A chacune de voir.

Tenter de dormir avec un tracto pelle à ses côtés, c’est pénible. Vous pouvez essayer de faire basculer l’élu de votre cœur sur le côté, il y en a chez qui ça marche et le ronron redescend au niveau, somme toute supportable, de 80 décibels. Autre tendance, vachement in, pour lutter contre les ronflettes : disposer dans la chambre nuptiale des bols d’eau chaude contenant des goûtes d’eucalyptus. C’est très naturel. Et naturellement, ça ne marche pas.

Non, le mieux, c’est encore de faire un usage massif de boules quiès. Inconvénient, vous n’entendrez pas votre puînée rentrer de sa teuf. Et vous serrez bien obligée de la croire, le lendemain au petit-déjeuner où, à la question de savoir à quelle heure elle est rentrée, elle vous répondra, ses beaux grands yeux cernés des résidus de mascara : « Ben, à minuit et demi ! »

Mais après tout, vous voulez vraiment savoir ?

NB : demain nous parlerons des insomniaques. D’ici là, faites une bonne nuit…

No tricks

16
Photo : PinkMoose

Débutant, le premier tome (sur neuf à venir) des œuvres complètes de Raymond Carver vient d’être publié aux Editions de l’Olivier. C’est pour la première fois la version authentique de Parlez-moi d’amour que son éditeur de l’époque, Gordon Lish corrigea au hachoir. Si vous ne connaissez pas encore Carver, vous avez peut-être vu Short Cuts, le très beau film de Robert Altman tiré de quelques-unes de ses nouvelles.

L’essentiel de son œuvre tient en une soixantaine de nouvelles. C’est peu, même pour un auteur mort à 49 ans. Pourtant ces soixante titres furent autant de chocs qui, dès les années 1970, ont influencé radicalement les jeunes écrivains américains, Richard Ford ou Jay Mac Inerney entre autres. Depuis, ça « carvérise » à fond outre-Atlantique et chez nous ! Le plus souvent sans grand succès, il faut bien le dire.
Quand il y a plus de 20 ans, la vie me fit cadeau de la rencontre avec Carver et Tess sa femme, je sus que quelque chose d’énorme m’arrivait. Un « énorme changement de dernière minute », pour reprendre les mots de la grande Grace Paley. Ray Carver mourut l’année suivante. Il me resta la fréquentation permanente de son œuvre et l’amitié qui me lie à sa femme. Tess Gallagher, femme extraordinaire et poétesse renommée. Il me resta surtout l’empreinte indélébile de ce que doit être l’exigence littéraire. Au risque de ne pas publier. Et de bannir les trois quarts de nos romanciers actuels de ma bibliothèque.

Je ne vais pas raconter ici cette rencontre fulgurante, mais juste évoquer l’inoubliable leçon d’écriture que Carver me fit un soir, chez eux, à Port Angeles face au Pacifique du nord-ouest, dans leur Skyhouse. La seule leçon qui mériterait d’être enfoncée dans le crane de nos écrivains prétentieux et bavards, ceux qui ont trouvé « le truc » et qui en usent.
Cette leçon tient en deux mots : « No tricks ». Pas de trucs.

Loin de la sophistication, du chic, de l’ironie

À l’origine, Carver avait entendu son ami G. Wolff dire à un groupe d’étudiants : « Pas de trucs à deux sous ». Carver le réduisit à : « Pas de trucs ». Tout Carver est dans ce détail, cette économie.
Qu’est-ce à dire ? Il détestait « la prose chichiteuse excessivement intelligente ou nigaude » qui le faisait dormir. Chez lui, l’ordinaire règne. Ses personnages ne se prennent pas la tête dans des dilemmes idéologiques mais affrontent l’ordinaire : le chômage, la mort, le divorce. Ils vont pêcher et reviennent saouls. Ils se tapent dessus. Ils mentent. Ils font les mauvais choix. Ce sont des perdants. Ils ne s’analysent pas, mais donnent des détails crus et disparates. Au lecteur d’assembler. Avec Carver, on est loin de la sophistication, du chic, de l’ironie. On est loin de New York et de la côte Est. On est dans l’Amérique des pauvres, des laissés pour compte, des parents nuls et paumés, des alcooliques.

Carver sait de quoi il parle, quand il écrit. Il est né dans l’Oregon, et cette Amérique-là, c’est la sienne. Ses personnages, il les connaît de l’intérieur. L’alcool compris, qui a fait de toute sa vie une catastrophe et dont il parviendra à se soigner, victoire dont il se disait le plus fier.

Un écrivain doit dire son monde

L’écriture l’a sauvé. Lui a redonné sa dignité. Sa joie. Alors il ne triche pas. Il travaille, sans relâche. Je revois son dos immense penché sur le bureau, relisant les suggestions de Tess. Ces deux-là étaient toujours ensemble et participent de la vision mythique du couple littéraire américain. Carver rabotait son texte, gommait un mot trop descriptif, ajoutait une virgule, et reprenait le tout, encore et encore. Et, de sa voix si douce pour un tel géant, il osait enfin avouer : « Not so bad ! ».
« No tricks », parce qu’« un écrivain doit dire son monde et pas un autre. » répète-t-il.
L’exactitude foncière, seule et unique morale de l’écriture dont parlait Ezra Pound. « No tricks » veut dire pas de débraillé. Chez Carver, de la tenue et aucun ornement inutile. Juste l’essentiel dans la phrase qui, en se cognant à une autre et sans couture apparente, va créer cette tension inouïe.
J’ai toujours pensé qu’il y avait deux sortes d’écrivains : ceux qui ont été formatés par l’université (chez nous Normale Sup) et les autres. Carver fait partie des autres. Ses personnages aussi, qui n’ont jamais aucun rapport avec la littérature ou le monde littéraire. D’ailleurs ils ne lisent pas !

« No tricks » c’est le contraire de cette insupportable « petite musique » expression bien de chez nous et fourre-tout qui sert aujourd’hui à commenter un récit, quand on n’a rien à en tirer. Pas de petite musique chez Carver. Un grand silence plutôt. Celui qui aide à reconstruire le chaos ordinaire de l’existence, sans mode d’emploi.
C’est à ce silence qui transpire d’un texte qu’on reconnaît une grande œuvre.
Flannery O’Connor dans son magnifique Le Mystère et les Mœurs résume ainsi les qualités d’une grande œuvre : « L’une est le sens du mystère, l’autre celui des mœurs ». Ce qu’elle veut dire, c’est que la pitié n’est pas créée par la pitié, l’émotion par l’émotion ni la pensée par la pensée mais qu’il faut leur donner un corps, un ancrage social et émotionnel.
C’est ce que Carver enseigne en deux tout petits mots : « No tricks. »
Not so bad ?

Débutants: oeuvres complètes 1

Price: ---

0 used & new available from

Ils causent dans le poste

92

Vous aimez lire Cyril Bennasar ou François Miclo ? Alors vous adorerez les voir, et en plus les entendre puisque, paraît-il, les deux sont possibles simultanément à la télévision.

Premier rendez-vous dès ce matin, sur LCI à 10 h 10, où Cyril Bennasar sera sur le plateau de « Choisissez votre camp ! », l’émission de débat animée par Valérie Expert (rediffusion ce même mardi à 14h10).

Quant à François Miclo, on le verra à partir de 23 h 05, sur France 3, où il sera l’un des invités de « Ce soir ou jamais », de Frédéric Taddei (voir l’émission).

Bref, si vous n’avez pas de télé, il est encore temps de vous faire inviter pour le brunch ou le digestif…

La Muraymania, ça suffit !

10
Philippe Muray

Philippe Muray

Depuis janvier 2010, c’est-à-dire depuis exactement cinq ans, Philippe Muray est partout. « Je suis partout » est devenu sa seconde nature – et c’est sans surprise. Depuis cinq ans, un déluge sans précédent de pensée moisie s’est abattu sur la France. Qui se souvient encore du sarkozysme et de sa droite moderniste et hyperfestive ? Depuis cinq ans, la pensée unique n’a plus qu’une seule voix : celle de Philippe Muray. La contagion surréaliste de l’entre-deux-guerres ou la frénésie existentialiste d’après-guerre nous paraissent à présent des phénomènes culturels bien timorés, au regard de l’ampleur de l’ouragan murayien qui a dévasté la France.

Le visage de Philippe Muray est sur tous les tee-shirts, sur tous les porte-clefs amusants, en fond d’écran sur tous les Zaïpodes et tous les Zipades. C’est encore lui qui ricane au fond de toutes les boules à neige. Muray est partout : tous nos enfants apprennent par cœur à l’école Tombeau pour une touriste innocente, qu’ils nous récitent en riant à Noël. Muray est dans l’annuaire, dans le Lagarde et Michard, dans tous les menus au restaurant, à la télé, à l’opéra, au théâtre, dans toutes les expos et jusque dans les replis nostalgiques de la moindre performance d’art post-contemporain.[access capability= »lire_inedits »]

La France a indubitablement changé de visage depuis que la pyramide du Louvre, symbole de l’esprit des Lumières, a été détruite et remplacée par cette gigantesque statue de la tête de Muray fumant un cigare et affublé des oreilles de Mickey – comme celui-ci en arbora réellement le jour où il se rendit à Eurodisney –, réalisée par un éminent plasticien saoudien. Muray est partout : depuis cinq ans, tous les nouveau-nés s’appellent Philippe, Festif ou Festyves. Et quel sera bientôt, à coup sûr, le jeu vidéo préféré des petits Festif et des petites Festève ? Festivisator, évidemment, dans lequel l’effigie électronique de Philippe Muray traque des Panurgian mutans et les massacre en leur jetant des livres de Céline ou de Léon Bloy qui se transforment en boules de feu.

Le café gay le plus « trendy » s’appelle l’HOMO-Festivus

Muray est la coqueluche de tous les rappeurs, de tous les coiffeurs, de tous les restaurateurs. Les estivants lisent tous Muray sur la plage et il suffit qu’ils lèvent la tête pour qu’ils déchiffrent des citations de Muray sur les banderoles tirées par les avions. Muray est dans toutes les pages people, sur CNN et sur Al-Jazira, dans toutes les musiques d’attente téléphonique. Dans le Marais, le café gay le plus trendy du moment est l’HOMO-Festivus. Les cours d’histoire sont désormais complétés par des cours de post-histoire, dispensés par les néo-hussards noirs du murayisme. Enfin, Muray a même conquis nos raves. Depuis quatre étés, la techno antifestive fait fureur. Le principe de la danse techno y subsiste, mais désormais la frénésie extatique des corps s’y déploie jusqu’au petit matin dans un abyssal silence. La techno de notre temps est une techno sans musique, sans beat, sans rien.

En cinq ans, la mafia murayienne s’est infiltrée partout, elle aussi. Vous apercevez une ombre ricanante en train de tirer les ficelles en coulisses ? Vous pouvez être certain qu’il s’agit d’un murayien. Anne Sefrioui, la veuve de Philippe Muray, dirige désormais Le Monde des livres. Elisabeth Lévy présente depuis trois ans le « 20 heures » sur France 2, de sa voix criarde et dérapante. Michel Desgranges, l’éditeur de Muray aux Belles Lettres, plastronne à la tête de Gallimard, qui prépare les sept pléiades du Journal de Muray et un huitième tome consacré à ses listes de courses. La direction du Monde est tombée entre les mains de son ami Philippe Delaroche. Enfin, chacun sait que notre actuel ministre de la Culture, le terrifiant Georges Liébert, était lui aussi l’éditeur et l’ami de Philippe Muray. Quant à la loi de pénalisation du festivisme, votée à l’unanimité en mai 2012, chacun a pu en constater le caractère liberticide et les effets dévastateurs. La renaissance actuelle du bal-musette dans nos banlieues suffit à démontrer son caractère profondément réactionnaire. Je ne dirai rien de la liaison obscure qui s’est opérée depuis deux ans entre l’islamisme et le murayisme. Depuis que Ben Laden a cité abondamment Muray en français dans sa vidéo de septembre 2013, on sait que l’ouvrage de Philippe Muray Chers djihadistes est désormais étudié et appris par cœur partout dans le monde dans les écoles coraniques d’obédience extrémiste.

Depuis le bannissement de Philippe Sollers sur l’île d’Elbe en avril 2011, tous les ennemis de Philippe Muray vivent dans la terreur. Jacques Henric et Catherine Millet se sont exilés en Patagonie, Scarpetta en Laponie et Daniel Lindenberg en Malaisie – où il est mort dans des conditions affreuses, des suites de l’infection d’une morsure d’orang-outang. Quant à la fin tragique d’Arnaud Viviant, suicidé par auto-crucifixion à un ginkgo biloba, chacun s’en souvient encore avec tristesse et horreur.

Avec le monopole intellectuel de la gauche, c’est la démocratie qu’on assassine

En dépit de tout, certains esprits grincheux osent encore affirmer que la démocratie n’est pas en danger. Pourtant, c’est le fondement même de la démocratie qui a été réduit en poussière : le monopole absolu de la gauche dans le monde intellectuel, à l’école et dans les médias. Le droit naturel, le droit de sang, le droit divin de la gauche à débattre a été confisqué par une horde de roquets aux ordres. Le plus atterrant est que ce sont eux qui prétendent désormais donner à la gauche des leçons de pluralisme. Comme si la gauche n’avait pas toujours été l’essence du pluralisme ! Les nouveaux nazis grincheux pluralistes qui sont à nos fenêtres et parfois à nos portes ont sapé méthodiquement – et parfois dans le désordre – le droit inaliénable et dérangeant de la gauche au monopole du pluralisme. Pourtant, qui peut prendre au sérieux des pluralistes en bottes brunes qui brandissent haut la main le petit livre bleu (leur trop fameux Après l’Histoire) et dont tous les principes se résument en vérité à un seul : le Führerprinzip. Celui-ci se nomme désormais Philippe Muray.

En défendant ici solennellement la nécessité démocratique de voir la gauche recouvrer son monopole sur le pluralisme, la morale et la pensée, je ne refuse nullement tout droit de cité à la droite, comme le prétendent certains. La droite a un droit plein et entier à l’existence, du moment qu’elle se maintient à l’intérieur des frontières de ses propres monopoles légitimes, qui font la singularité respectable de sa tradition : la méchanceté, la bêtise, l’obéissance, l’ignorance, la moisissure, la nostalgie frelatée et l’intolérance.[/access]

Keynes is my homeboy

27

Vous aimez le rap ? Moi guère plus. J’avoue, je rechigne à apprécier ses subtilités rythmiques et sa prose toute en vindicte et complaintes. Ni popu ni bling-bling, je cale avec tout ce qui n’émane d’Orelsan, Corneille ou MC Solaar. Les clips stars du genre, anti-meufs, anti-homos et surtout anti-flics, désespèrent les substrats de mon adolescence rebelle et leurs souvenirs déjà anciens de rock’n’roll attitude.

On n’est pas sérieux quand on a 40 ans, dit le poète. Sauf quand, au détour de promenades virtuelles, l’on déniche – ce n’est pas tous les jours fête – un match scandé entre économistes, et pas n’importe lesquels puisqu’il s’agit de Keynes et Hayek, icônes respectivement de l’interventionnisme et du libéralisme.

[youtube]d0nERTFo-Sk[/youtube]

L’on doit ce duo de titans modernes, allégrement joué et filmé, impeccablement scénarisé (bagnole de luxe, palace, champagne et jolies pépées), au docte Russel Roberts, professeur d’économie, et au réalisateur John Papola. Mis en ligne en janvier, « Craignez les bulles et les crises » expose leurs théories antagonistes sauf sur un point : la crise financière résulte d’une mauvaise coordination entre l’épargne et l’investissement.

Vous n’y comprenez rien ? Chantez !

Sarkozy, c’est pas Pétain

497
Photo : Feuillu
Photo : Feuillu

Bon, bien sûr, lors de ce fameux déjeuner du 16 septembre à Bruxelles sur la question rom, quand il s’est mis en colère, Nicolas Sarkozy a déclaré « Je suis le chef de l’Etat français, je ne laisserai pas insulter mon pays. » On peut penser que De Gaulle ou Chirac auraient sans doute, d’instinct, plutôt dit « Je suis le président de la République Française, je ne laisserai pas insulter mon pays. » Mitterrand, c’est plus douteux car la jeunesse est lente à mourir et Giscard n’aurait pas haussé le ton de toute façon parce qu’il a toujours été trop poli pour ça. Mais assez de psychiatrisation n’est-ce pas ? Lacan, lui-même remarquait d’ailleurs que l’inconscient est structuré comme un langage et non le langage comme un inconscient.

Pas de Roms place Saint-Pierre

Bon, bien sûr l’instrumentalisation d’une communauté à des fins de politique intérieure a pu énerver les âmes sensibles comme Benoit XVI ou une commissaire européenne. Mais sincèrement, qu’est-ce qu’un Pape enfermé au Vatican peut connaître de la réalité du terrain ? Rappelons tout de même que Benoît XVI avait déjà parfaitement montré sa méconnaissance de l’économie de marché et de son merveilleux fonctionnement chaque jour attesté, dans son Encyclique de juin 2009 Caritas in Veritate : « L’accroissement systémique des inégalités entre les groupes sociaux à l’intérieur d’un même pays et entre les populations des différents pays, c’est-à-dire l’augmentation massive de la pauvreté au sens relatif, non seulement tend à saper la cohésion sociale et met ainsi en danger la démocratie ». On dirait du Jean-Luc Mélenchon, ce qui est tout de même un comble. En plus, sur la question rom, il n’est pas du tout certain que le Vatican ait prévu des aires de stationnement sur son territoire d’un demi kilomètre carré et, de toute manière, ce n’est pas le pape qui se farcit des roulottes pleines de rempailleurs de chaises place Saint-Pierre ou dans les jardins de Castel Gandolfo.

Bon, bien sûr, il y a eu cette circulaire maladroite qui visait nommément les Roms mais apparemment, c’est un lapsus scripti (pas de psychiatrisation, bon dieu !) d’un conseiller du ministre de l’Intérieur. Et puis d’abord personne ne l’a vraiment relue cette circulaire et Besson, lui-même, n’était même pas au courant, c’est dire. Ou alors ce conseiller était ivre, comme celui de Fillon qui a insulté la police. Ceci étant dit, politiquement, écrire une circulaire avec 2 grammes dans le sang est aussi dangereux que de conduire dans le même état.

Amalgame scandaleux

Tout cela pour dénoncer l’amalgame décidément scandaleux qui est fait entre la politique actuelle du gouvernement et celle de Vichy. Il n’y a absolument rien de commun entre les deux et l’on s’étonne que l’association des Amis du maréchal Pétain n’ait pas entamé un sit-in de protestation sur la tombe du grand homme à l’île d’Yeu.

Eux aussi devraient en avoir assez d’être instrumentalisés par une gauche qui n’a plus que cette comparaison à la bouche, cette gauche incapable de proposer un projet alternatif pour les retraites et à peine de mobiliser 3 millions de personnes à deux semaines d’intervalle[1. A propos de la mobilisation du 23, l’impayable Eric Woerth a inventé le concept de « décélération notable » pour qualifier une mobilisation équivalente à la précédente. La « décélération notable », j’ai comme l’impression qu’on va la voir arriver dans sa carrière politique lors du prochain remaniement.].

En effet, on rappellera ici que la devise de l’Etat Français était Travail, Famille, Patrie et comme je hais ces mensonges qui vous ont fait tant de mal, je vais vous montrer, simplement en prenant quelques exemples dans l’actualité récente que la politique sarkozyste ne peut pas être pétainiste puisqu’elle n’aime ni le travail, ni la famille, ni la patrie.

Pour le travail, il suffit d’ouvrir le journal (enfin les journaux qui ont encore des pages « Social » à côté des pages « Economie », ce qui devient aussi rare qu’un moins de 25 ans avec un emploi). On dirait que l’on s’achemine tout doucement vers la France des années 2030 telle que l’imagine Houellebecq à la fin de son dernier roman, La carte et le territoire. Une Arcadie peuplée de néo ruraux branchés et connectés au monde entier, vivant dans des villages de la Creuse ou du Loiret. La désindustrialisation est le stade ultime du sarkozysme et tenir la chronique des délocalisations, fermetures de sites, licenciements, chantages à l’emploi pour faire accepter des baisses de salaire (chez les Conti de Toulouse tout récemment) prendrait des proportions homériques comme dans l’Iliade au Chant II où sont recensés dans une liste interminable tous les navires grecs et ceux de leurs alliés.

La terre ne ment pas mais on ment à la terre

Et puis, on ne peut pas dire non plus que le gouvernement soit pétainiste en matière d’agriculture. Le slogan de Bruno Lemaire, ce n’est pas « La terre ne ment pas », mais plutôt « On ment à la terre ». Si vous voulez expérimenter ces temps-ci la profonde absurdité de l’économie de marché, faites producteur de lait comme métier. Non seulement vous ne pourrez pas en vivre mais en plus, à l’autre bout de la chaine, le consommateur ne pourra pas l’acheter tellement il devient cher.

La famille, maintenant : on rappellera que François Baroin avant de faire marche arrière, provisoirement, avait quand même imaginé de faire ses économies budgétaires en supprimant la possibilité donnée aux parents et à leurs enfants qui étudient, de cumuler l’aide personnalisée au logement et l’allègement fiscal. Quant à la fin la demi-part accordée aux foyers fiscaux ayant des enfants à charge, elle est toujours sur le tapis.
Et voilà qu’aujourd’hui, ce sont les derniers jeunes qui croient encore au mariage qui vont être fiscalement bolossés. En effet, les couples qui se marient remplissent, pour la même année fiscale, trois déclarations: deux individuelles et une commune. À partir de la déclaration de revenus 2011, pour l’impôt payé en 2012, les couples auront obligation de choisir entre deux déclarations individuelles ou une déclaration commune. Il paraît que c’est une niche fiscale, comme le bouclier du même nom, qui lui ne bouge pas. On voit bien que le sarkozysme n’est pas un familialisme puisqu’en fait, son citoyen idéal, c’est celui qui est plein de pognon et qui vit à la colle, comme on disait dans le monde d’avant.

Il nous reste la patrie. Ah ça, la patrie, on pourrait y croire, avec Sarkozy. Et pourtant, non.
Regardez comme on fait les cadors, là, à Bruxelles. Et que je te regarde Barroso droit dans les yeux, façon western italien. Et que je suis sur le point de déclarer la guerre à de grandes puissances comme le Luxembourg ou la Roumanie. Oui, mais en attendant, la patrie, elle aimerait peut-être bien un débat parlementaire qui n’a toujours pas eu lieu à propos de notre engagement en Afghanistan, sous commandement américain. Et si possible avant qu’on franchisse le cap des cinquante soldats tués dans une guerre qui fait gagner du terrain un peu plus chaque jour à l’ennemi qu’elle est censée combattre.

La patrie, oui, il serait effectivement prendre l’Otan d’en parler, monsieur le Président.

« Je n’ai pas fait chanter Muray »

3
Bertrand Burgalat
Bertrand Burgalat.
Bertrand Burgalat
Bertrand Burgalat.

Compositeur, chanteur et producteur, fondateur du label discographique Tricatel, vous avez écrit et produit l’album-culte de Houellebecq en 2000. Vous avez même donné une série de concerts à l’auteur des Particules élémentaires. Pouvez-vous nous raconter cette collaboration ?

D’abord, je ne l’ai pas fait chanter mais parler, ce qui n’était pas facile au début, même si, par la suite, le carton de ses livres l’a délié. Nous nous sommes rencontrés vers 1995 par l’intermédiaire de Jean-Yves Jouannais et nous avons mis ensuite cinq ans à achever ce disque, à tâtons, car nous n’avions alors aucune référence, à part peut-être certains écueils et poncifs que nous souhaitions éviter.

[access capability= »lire_inedits »]Tricatel a été sollicité pour éditer l’album de Philippe Muray, Minimum Respect (enregistré entre 2003 et 2006). Alors qu’il est presque à la mode, regrettez-vous de ne pas l’avoir inscrit à votre catalogue ?

Je connaissais et aimais ses livres depuis longtemps lorsque je l’ai rencontré, et j’étais très triste de ne pouvoir embrayer sur son projet. Mais c’était une période difficile pour moi, notamment financièrement : ça n’aurait pas été lui rendre service que de sortir son disque tel quel. D’autre part, il me semblait que la musique ne collait pas avec le texte ; cela donnait un fond sonore un peu ironique et décalé, bref ça m’avait paru moins bien que ses bouquins, et trop proche sur la forme de ce qu’on avait essayé de faire et de ne pas faire avec Présence humaine pour que je m’y recolle : Houellebecq m’en avait fait pas mal baver, il aurait fallu que ce disque soit totalement différent pour que je recommence, même si je voyais bien que Muray était aussi sincère et gentil que l’autre peut se montrer épouvantable. Quant au fait qu’il soit devenu « à la mode », je trouve cela très mérité, et ça ne change évidemment rien à tout le bien que je pense de lui. 

La chanson est-elle un moyen, pour les écrivains, d’élargir leur public ?

Je ne pense pas que ce soit le bon angle d’approche. Le public qui s’intéresse aux disques un peu hors-piste est souvent plus rare que celui des livres. Pour un écrivain établi, la chanson n’est pas un facteur d’élargissement mais de rétrécissement de l’audience. Le groupe Air, qui d’ordinaire applique mes recettes avec un succès que mes propres tentatives ne connaissent jamais, a voulu percevoir les dividendes de l’album de Houellebecq en faisant un disque avec… Alessandro Baricco. Cette fois-ci, le crime n’a pas payé.

Houellebecq nourrissait-il de véritables ambitions de chanteur ?

Non, je pense qu’il s’est beaucoup amusé, au début, à jouer avec le cliché du type qu’on regarde sur scène, mais il me paraissait justement très important qu’il ne chante jamais au sens littéral : il n’était pas question de faire un disque de célébrité (ce qu’il n’était pas au début du projet) mais de tenter autre chose. Houellebecq a été courageux : il n’avait rien à gagner à se confronter aux infrastructures actuelles du rock, qui ne brillent pas par leur subtilité, et aux sarcasmes du milieu littéraire.  

Tricatel a également publié, en 2001, un album de l’écrivain Jonathan Coe, 9th & 13th. Cet album se distingue par l’accord et l’entremêlement des mots et de la musique…

Jonathan Coe est un écrivain considérable. Je suis triste qu’il n’y ait aucun équivalent en France de Testament à l’anglaise ou de Rotters Club. Dans 9th and 13th, il juxtapose les accords 9e et 13e et les rues portant le même chiffre à New York : on est effectivement dans ce que musique et littérature peuvent produire de plus singulier.

Le « disque d’écrivain » est-il un genre ?

Le premier qui me vienne à l’esprit est La Devanture des ivresses, que Jack-Alain Léger a publié sous le nom de Melmoth en 1969, puis l’album Obsolète qu’il a sorti en 1971 sous le pseudonyme de Dashiell Hedayat : ses deux essais ont été des coups de maître. Il y a ensuite certaines chansons de Ferré, comme La Solitude, Night and Day, ou Je t’aimais bien, tu sais : des textes somptueux aux flashes époustouflants (« Ton cancer a deux jours et tu as 18 ans »…) qui  communient avec une musique ravélienne. Ce n’est pas un « disque d’écrivain », mais ça ressemble à un « disque d’écrivain parfaitement réussi ».

L’album d’Ingrid Caven, édité par Tricatel en 2000, Chambre 1040, comporte beaucoup de textes de l’écrivain Jean-Jacques Schuhl (conjoint de la chanteuse). Comment ce projet est-il venu à vous ?

Les choses se sont toujours faites sans préméditation : je n’ai jamais essayé de positionner le label d’une manière ou d’une autre. Faire de la musique n’est pas toujours facile, mais l’une des joies que cela procure est de pouvoir rencontrer des gens qui n’en font pas, de s’évader d’un milieu professionnel qui, dans l’ensemble, est en contradiction avec ce que la musique peut avoir de merveilleux. Je ne sais pas si je préfère passer une soirée avec un programmateur de radio ou avec quelqu’un qui travaille dans le gardiennage (je parle d’expérience). Alors oui, c’est très agréable de pouvoir échanger et faire des choses avec des personnages aussi différents que Jack-Alain Léger, Yves Adrien, Elisabeth Barillé, Virginie Despentes, Bertrand Delcour, Jonathan Coe, Marie-Dominique Lelièvre, Jean Parvulesco ou Jean-Jacques Schuhl… Si j’étais dans le milieu littéraire (ou le gardiennage), je n’aurais pas forcément cette possibilité.

Il y a des écrivains qui font des disques, et les chanteurs qui font des livres. Passer de la littérature à la musique est-il naturel ?

Dans les deux cas se posent des questions de légitimité qui me semblent dérisoires. Chanter ou écrire, ce sont des choses assez naturelles : on n’a pas besoin de passer de permis pour ça. Pour en avoir le statut social, il suffit d’aller dans le métro se faire imprimer des cartes de visite. Ce qu’on fait après, ça, c’est autre chose. L’Académie française est truffée d’écrivains qui n’ont jamais écrit une ligne intéressante de leur vie, voire pas de ligne du tout. Certains textes d’Yves Simon ou de Pierre Vassiliu (Film, par exemple) sont façonnés comme des nouvelles. Dans l’autre sens, une romancière comme Barillé possède, dans ses livres, un véritable sens mélodique qui ne demande qu’à s’épanouir dans l’écriture de chansons. La plus grande difficulté, quand on écrit des paroles, qu’on soit écrivain ou non, est de s’affranchir des règles. On a souvent tendance, au début, à accorder trop d’importance aux rimes et aux pieds, au détriment de la musicalité, et bien sûr du sens de ce qu’on veut exprimer.[/access]

Nos amis les hommes : l’insomniaque

153

Si la vie n’est pas facile pour les cohabitantes de ronfleurs, elle est carrément dramatique pour les affublées d’insomniaques chroniques. Il y a ceux qui tournent en rond, ceux qui fument une clope, ceux qui font la toupie dans leur lit – qui est aussi le vôtre -, il y en a même qui veulent parler – pour une fois !-, bref, pas de profil type, mais un point commun. Ils prennent tous un air de bambi pour vous dire « Oh, pardon, ma chérie, je t’ai réveillée ? ». Non, mon lapin, je me disais simplement que 3 plombes du mat’, c’était le bon moment pour amidonner tes chemises !!!

Vous rétorquerez, avec raison, que vous, quand vous ne dormez pas, vous prenez un somnifère, sans pour autant réveiller tout le quartier. Mais les hommes n’avalent pas de médocs. Jamais. Pourquoi ? On l’ignore, mais c’est comme ça. Ils veulent bien les acheter et les déposer sur leur table de chevet, mais ne poussent pas le vice jusqu’à les consommer. Bien entendu, les méthodes « lait chaud avec du miel d’acacia et trois goûtes d’essence de peupliers » donnent les mêmes résultats que l’eucalyptus pour les ronfleurs.

Evidemment, il serait normal de profiter de cette aubaine qui veut que vous soyez tous deux éveillés dans un lit pendant que les enfants dorment pour vérifier que vos hormones fonctionnent toujours comme il se doit. Malheureusement, les insomnies de Monsieur lui filent la migraine ! Pauvre Loulou.

Mais il y a tout de même une chose qui fonctionne, et même très bien. Prenez un air inspiré, faites un grand sourire et murmurez-lui « Tu sais, Chéri, je me demande si nous ne devrions pas faire un petit quatrième, maintenant que Théo rentre à la maternelle ? »

Promis, juré, dans les deux minutes qui suivent, il dort comme un sénateur.

Peut-être même qu’il ronfle !

Taillandier, en trois mystères

12

C’est en 2005, il y a six ans, que François Taillandier se lançait dans l’aventure de La Grande Intrigue, imposante suite romanesque en cinq tomes retraçant l’histoire d’une famille française de Vernery-sur-Arre entre 1955 et 2010. Cet ensemble, comportant aussi des incursions plongeant beaucoup plus loin dans le passé, permet à Taillandier de déployer son art de l’observation des métamorphoses de la vie concrète – un art qui suscitait la vive admiration de Philippe Muray. Après Option Paradis en 2005, Telling en 2006 et Il n’y a personne dans les tombes en 2007, François Taillandier publie coup sur coup les deux derniers tomes : Les romans vont où ils veulent et Time to Turn[1. J’aborderai ici le quatrième tome et me pencherai prochainement sur Time to Turn].

Le temps, le langage, le récit

L’œuvre romanesque de François Taillandier, inaugurée en 1992 avec Les Nuits Racine, est une méditation profonde et personnelle, inlassablement poursuivie, sur trois thèmes : le temps, le langage et le récit. Le mystère de la personne humaine tient pour lui à ces trois énigmes : qu’on le veuille ou non, l’humain, ça tempore, ça parle, ça raconte. Taillandier explore ces faits anthropologiques fondamentaux que fuient obstinément les modernes et autres winners. Il dévoile ainsi le manque absolu de réalisme et de sérieux des mystiques utilitaristes et pragmatistes qui tiennent depuis plus d’un siècle et pour quelques jours encore le haut du pavé. Pour Taillandier, ces trois mystères en forment un seul, qui est le mystère du Dieu de la révélation. La Grande Intrigue est là pour nous rappeler que ces trois mystères, nous ne les possédons pas : ils nous possèdent.

Les romans vont où ils veulent comptent deux personnages de romanciers catholiques aux culs résolument non-bénis : Sobel, romancier africain ayant échappé au massacre du peuple bantama, en 1993 et Taillandier lui-même. Tous deux partagent, outre le goût de triturer avec amour la langue française de l’intérieur, le dessein de « rouvrir et redéployer le temps – le temps généalogique, le temps historique ». Tous deux tiennent à graver la trace de mondes et de formes de vie disparus pour la confronter au présent, pour qu’elle agisse dans le présent. « L’homme classique de Vernery-sur-Arre tel que nous l’avons évoqué a été happé dans l’anéantissement historique en même temps que le Bantama classique, lequel ne survivra, s’il survit, qu’en devenant le figurant de son propre pays. » Ce monde défunt, sombré dans l’oubli, Taillandier en décrit, sans dévotion ni idéalisation, les grandeurs et les misères.
« Des conquêtes, des guerres, pour donner contentement à l’homme de Vernery-sur-Arre ! Pour que des Maudon, des La Ronzière, des Salambert croient que c’est quelque chose, être français ! De loin, d’ailleurs. De loin. Dans ce monde-là, on croit de loin, on adhère de loin. […] La vraie religion. Les belles-lettres. Notre belle langue. Tout le toutim. Parfait – à bonne distance. […] Pour le chrétien vénéricois, le Christ est très bien – là où il est. »

Taillandier écrit encore que « le temps circule dans le sens qu’il veut, pas dans le sens que nous croyons ». Si ses romans vont où ils veulent, si leur narration ne peut être linéaire, c’est par fidélité à la vérité du temps. Explorant la circulation du temps au sein d’une famille française, Taillandier observe : « Il n’en reste pas moins que tout ce que les êtres emportent dans le silence de la tombe demeure là, dans le présent, comme une latence, une imminence. […] Tout l’inabouti, tout le douloureux, tous les rhumatismes et les entorses de l’âme, les coinçages de vertèbres et les nodosités musculaires, toutes ces pages inconnues, toutes celles arrachées du livre par des mains pieuses ou que guide le remords, tout ça demeure quelque part, entassé, formant pesée sur les destins qui sortent de là… »

Unilog, langue marchandise

Puis il y a le mystère du langage. Les mots en sauront toujours davantage sur nous que nous n’en saurons jamais sur eux. Les romans vont où ils veulent mêle avec violence les mots du présent et ceux de jadis. Dans un chapitre aussi terrifiant qu’hilarant, il nous dévoile tous les secrets d’Unilog, la langue universelle inventée par Fou-Fou, homme d’affaires chinois n°1 des rencontres sur Internet. Unilog, la première langue qui est intégralement une marchandise. Sans avoir versé mon obole à Fou-Fou, je me suis permis d’utiliser Unilog dans mon sous-titre[2. Oui, mais la rédac chef a refusé le sous-titre. Alors, dans sa clémence, elle laisse l’allusion….EL ]. Script process taiãdié (NR)  +++ signifie : « Le roman de Taillandier est très beau. » On retiendra, parmi tant de réjouissantes horreurs, la traduction en Unilog de « Tu enfanteras dans la douleur » : Deal : H kid process et celle de « Eloï, lamma sabactani ? », l’admirable : Genitor ??? turn  ?

Les cent premières pages des Romans vont où ils veulent ont moins de force et de densité que les deux cents suivantes, qui sont d’une grande beauté. Celle-ci culmine dans les toutes dernières pages avec trois secrets bouleversants, montés des profondeurs de l’enfance. Je me permettrai de dévoiler le deuxième, celui qui concerne la vérité du langage : « On bredouillait, je m’en aperçus très vite. Et moi le premier. Moi je pressentais, je crois l’avoir toujours pressenti, que Dieu était en nous par le langage – mais que c’était un Dieu perdu. […] Que nous étions tombés de là aussi, qu’il fallait y remonter avec effort ; que je parlais, que nous parlons dans ce qui reste du langage après la Chute. »

Enfin, vient le troisième mystère de la personne humaine : le parlant-temporant ne peut pas faire autrement que de se raconter, et de raconter aux autres, des histoires. Et le réel, toujours, échappe : il fait son boulot de réel. Le réel est semblable à l’un des ancêtres de la famille Rubien, le vieil Etienne Maudon, qui plongea dans les dernières années de sa vie dans un mutisme buté et définitif. Taillandier prête l’oreille à cette bouche close, et il entend : « De toute façon, quoi que tu fasses, tu seras sûr d’être passé à côté, tu n’auras pas compris, tu ne peux pas savoir, c’est toujours à côté, c’est toujours autre chose, c’est toujours plus compliqué (ou plus simple). […] Laisse les morts enterrer leurs mots. »

Raconter, pour Taillandier, est toujours aussi impossible que nécessaire. La Grande Intrigue répète jusqu’à la fin cette litanie véridique : « C’est à peine commencé. On n’a rien dit. On n’a rien dit du tout. A peu près rien. » « Tout récit, écrit encore Taillandier, est un champ d’affrontement entre le teller, qui veut trouver du sens, et le réel, qui n’en a peut-être pas (mais qui en a peut-être). » Le vrai Dieu de la révélation, par définition, est celui qui, en un certain sens, ne révèle rien. « Quand donc nous donnerez-vous la clef, mon Dieu ? Vous voyez bien qu’on est là à se raconter des histoires, à bricoler, à supposer… Indéfiniment… »

La théorie des contreforts

Et moi non plus, cela va de soi, je n’ai encore rien dit des Romans vont où ils veulent. Absolument rien. Allez y voir vous-mêmes, vous verrez bien que c’est tout autre chose… Je n’ai rien dit de l’étrange Immola, ni du prophète « Charlemagne ». Je n’ai pas dit un mot du très beau chapitre sur le père Jean Noirac, arrivé en 1967 à Vernery-sur-Arre et succédant au vieux curé Bordessoule, ni du singulier et touchant abbé Audelys.
Pas un mot non plus sur Jean et Robert de La Ronzière, les deux ancêtres colonisateurs. « Ces deux hommes, ces deux frères que tout sépare, le caractère, l’activité, le style d’existence, représentent deux universalités qui furent complémentaires ou complices, et sans doute n’auraient pas dû l’être : celle du christianisme, d’une part, et d’autre part celle du capitalisme productiviste et conquérant. » Je n’ai pas écrit un traitre mot, enfin, sur les pages splendides consacrées à l’aqueduc d’Arausio, à la théorie des contreforts de Nicolas Rubien, à l’alliance invincible, enfin, de Taillandier avec son enfance. « Ce petit garçon veille comme une sentinelle sur mes sommeils, sur mes réveils. Et moi je veille aussi sur lui. Je n’en dirais pas autant de celui que j’étais à vingt ans, par exemple, ou à trente. Non. C’est en deçà, et au-delà. C’est avant quinze ans, c’est après quarante : là, on se tend la main. Ayez quinze ans, ayez quarante ans. C’est là qu’on est ! »

Je n’ai absolument rien dit, enfin, d’une phrase que j’ai écrite sur un post-it daté, conformément à une vieille tradition, il y a plusieurs années, retranscription fidèle d’une parole prononcée un soir d’ivresse par le poète Basile de Koch, mon très cher ami : « C’est quand même dommage d’être l’animal le plus fragile de la création et de ne pas en profiter ! ». L’art de Taillandier, précisément, est une invitation à profiter de la grâce d’être fêlés.

LES ROMANS VONT OU ILS VEULENT

Price: ---

0 used & new available from

Jules Verne, ou l’épopée modeste

5
Jules Verne
Jules Verne.
Jules Verne
Jules Verne.

Depuis que Michel Serres et Michel Butor se sont intéressés à lui, on sait que Jules Verne, c’est beaucoup plus que Jules Verne. L’époque où notre cher Lagarde et Michard ne le mentionnait même pas semble révolue. L’auteur pour enfants est devenu une manière de sorcier qui a jonglé sans trop le savoir lui-même avec tous les archétypes de l’inconscient collectif. Il se croyait un bon papy, positiviste républicain, épris de progrès scientifique émancipateur et le voilà plus proche du visionnaire rimbaldien qui donne à l’enfance ce pouvoir magique de transformer le monde simplement en le décrivant d’un regard neuf.

Désormais, quand Jules Verne est réédité, comme c’est le cas pour cette Île mystérieuse en Folio, c’est dans la collection classique et le texte est accompagné d’une préface et d’un appareil critique, comme pour ses illustres contemporains. Ici, l’appareil critique en question est volumineux mais passionnant. On le doit à Jacques Noiray, qui nous gratifie même d’un lexique des termes de marine qui est, à lui seul, une invitation au voyage.

[access capability= »lire_inedits »]Bien plus qu’une robinsonnade

L’Île mystérieuse a longtemps été considérée comme une simple robinsonnade. La robinsonnade était, dans la littérature pour la jeunesse du XIXe siècle, un genre littéraire en soi. Jules Verne en a lui-même écrit plusieurs, comme Deux ans de vacances. La robinsonnade, c’est le bonheur d’être seul au monde, de le refaire aux couleurs qui nous plaisent. C’est l’utopie à la portée des tout-petits. On aura beau faire, l’homme ne se contentera jamais du monde tel qu’il ne va pas. Et tant pis s’il faut pour cela que tout commence par une révolution ou, en l’occurrence, un naufrage qui n’est jamais qu’une révolution en miniature.

Mais L’Île mystérieuse dépasse assez vite ce cadre. Le naufrage y est, pour commencer, un naufrage aérien. Pour un peu, on se croirait dans la série Lost, dont le succès mondial montre que rien ne change jamais dans notre désir de catastrophe comme moyen de mieux renaître. C’est exactement le cas des naufragés de L’Île mystérieuse qui cherchaient à fuir la ville de Richmond, assiégée pendant la guerre de Sécession. Si toutes les figures obligées de la robinsonnade sont encore là, comme la lutte contre une nature sauvage, le roman se double d’une interrogation des plus ambiguës sur ce qui fonde la notion d’humanité. Un bagnard solitaire sur une île voisine – « Malheur à l’homme seul ! » – apparaît beaucoup moins humain qu’un orang-outang, Jup, qui devient un personnage à part entière. Quant au capitaine Nemo, dont on découvre qu’il est celui qui a protégé de manière occulte les naufragés, il n’est plus le surhomme de Vingt mille lieues sous les mers mais un guerrier fatigué, agonisant même, sur le point de perdre la foi en ses combats.

On voit pourquoi relire L’Île Mystérieuse, aujourd’hui, peut se révéler des plus salubres. D’abord, il est toujours agréable de renouer avec ses émotions d’enfance, avec un certain goût pour le grand air dans ce monde climatisé et rapetissé. Mais surtout, dans ce roman, Jules Verne nous invite à relativiser nos fantasmes prométhéens de post-humanité. Et, comme les personnages de L’Île mystérieuse, à conserver jusque dans l’épopée le sens de la modestie.[/access]

Nos amis les hommes : le ronfleur

58

La cohorte innombrable des femmes mariées, accompagnées, pacsées, bref, de celles qui partagent leur quotidien avec un homme, se répartit, en gros en deux catégories : celles dont le mari ronfle et celles dont le mari a des insomnies.

Laquelle est la plus enviable ? A chacune de voir.

Tenter de dormir avec un tracto pelle à ses côtés, c’est pénible. Vous pouvez essayer de faire basculer l’élu de votre cœur sur le côté, il y en a chez qui ça marche et le ronron redescend au niveau, somme toute supportable, de 80 décibels. Autre tendance, vachement in, pour lutter contre les ronflettes : disposer dans la chambre nuptiale des bols d’eau chaude contenant des goûtes d’eucalyptus. C’est très naturel. Et naturellement, ça ne marche pas.

Non, le mieux, c’est encore de faire un usage massif de boules quiès. Inconvénient, vous n’entendrez pas votre puînée rentrer de sa teuf. Et vous serrez bien obligée de la croire, le lendemain au petit-déjeuner où, à la question de savoir à quelle heure elle est rentrée, elle vous répondra, ses beaux grands yeux cernés des résidus de mascara : « Ben, à minuit et demi ! »

Mais après tout, vous voulez vraiment savoir ?

NB : demain nous parlerons des insomniaques. D’ici là, faites une bonne nuit…

No tricks

16
Photo : PinkMoose
Photo : PinkMoose

Débutant, le premier tome (sur neuf à venir) des œuvres complètes de Raymond Carver vient d’être publié aux Editions de l’Olivier. C’est pour la première fois la version authentique de Parlez-moi d’amour que son éditeur de l’époque, Gordon Lish corrigea au hachoir. Si vous ne connaissez pas encore Carver, vous avez peut-être vu Short Cuts, le très beau film de Robert Altman tiré de quelques-unes de ses nouvelles.

L’essentiel de son œuvre tient en une soixantaine de nouvelles. C’est peu, même pour un auteur mort à 49 ans. Pourtant ces soixante titres furent autant de chocs qui, dès les années 1970, ont influencé radicalement les jeunes écrivains américains, Richard Ford ou Jay Mac Inerney entre autres. Depuis, ça « carvérise » à fond outre-Atlantique et chez nous ! Le plus souvent sans grand succès, il faut bien le dire.
Quand il y a plus de 20 ans, la vie me fit cadeau de la rencontre avec Carver et Tess sa femme, je sus que quelque chose d’énorme m’arrivait. Un « énorme changement de dernière minute », pour reprendre les mots de la grande Grace Paley. Ray Carver mourut l’année suivante. Il me resta la fréquentation permanente de son œuvre et l’amitié qui me lie à sa femme. Tess Gallagher, femme extraordinaire et poétesse renommée. Il me resta surtout l’empreinte indélébile de ce que doit être l’exigence littéraire. Au risque de ne pas publier. Et de bannir les trois quarts de nos romanciers actuels de ma bibliothèque.

Je ne vais pas raconter ici cette rencontre fulgurante, mais juste évoquer l’inoubliable leçon d’écriture que Carver me fit un soir, chez eux, à Port Angeles face au Pacifique du nord-ouest, dans leur Skyhouse. La seule leçon qui mériterait d’être enfoncée dans le crane de nos écrivains prétentieux et bavards, ceux qui ont trouvé « le truc » et qui en usent.
Cette leçon tient en deux mots : « No tricks ». Pas de trucs.

Loin de la sophistication, du chic, de l’ironie

À l’origine, Carver avait entendu son ami G. Wolff dire à un groupe d’étudiants : « Pas de trucs à deux sous ». Carver le réduisit à : « Pas de trucs ». Tout Carver est dans ce détail, cette économie.
Qu’est-ce à dire ? Il détestait « la prose chichiteuse excessivement intelligente ou nigaude » qui le faisait dormir. Chez lui, l’ordinaire règne. Ses personnages ne se prennent pas la tête dans des dilemmes idéologiques mais affrontent l’ordinaire : le chômage, la mort, le divorce. Ils vont pêcher et reviennent saouls. Ils se tapent dessus. Ils mentent. Ils font les mauvais choix. Ce sont des perdants. Ils ne s’analysent pas, mais donnent des détails crus et disparates. Au lecteur d’assembler. Avec Carver, on est loin de la sophistication, du chic, de l’ironie. On est loin de New York et de la côte Est. On est dans l’Amérique des pauvres, des laissés pour compte, des parents nuls et paumés, des alcooliques.

Carver sait de quoi il parle, quand il écrit. Il est né dans l’Oregon, et cette Amérique-là, c’est la sienne. Ses personnages, il les connaît de l’intérieur. L’alcool compris, qui a fait de toute sa vie une catastrophe et dont il parviendra à se soigner, victoire dont il se disait le plus fier.

Un écrivain doit dire son monde

L’écriture l’a sauvé. Lui a redonné sa dignité. Sa joie. Alors il ne triche pas. Il travaille, sans relâche. Je revois son dos immense penché sur le bureau, relisant les suggestions de Tess. Ces deux-là étaient toujours ensemble et participent de la vision mythique du couple littéraire américain. Carver rabotait son texte, gommait un mot trop descriptif, ajoutait une virgule, et reprenait le tout, encore et encore. Et, de sa voix si douce pour un tel géant, il osait enfin avouer : « Not so bad ! ».
« No tricks », parce qu’« un écrivain doit dire son monde et pas un autre. » répète-t-il.
L’exactitude foncière, seule et unique morale de l’écriture dont parlait Ezra Pound. « No tricks » veut dire pas de débraillé. Chez Carver, de la tenue et aucun ornement inutile. Juste l’essentiel dans la phrase qui, en se cognant à une autre et sans couture apparente, va créer cette tension inouïe.
J’ai toujours pensé qu’il y avait deux sortes d’écrivains : ceux qui ont été formatés par l’université (chez nous Normale Sup) et les autres. Carver fait partie des autres. Ses personnages aussi, qui n’ont jamais aucun rapport avec la littérature ou le monde littéraire. D’ailleurs ils ne lisent pas !

« No tricks » c’est le contraire de cette insupportable « petite musique » expression bien de chez nous et fourre-tout qui sert aujourd’hui à commenter un récit, quand on n’a rien à en tirer. Pas de petite musique chez Carver. Un grand silence plutôt. Celui qui aide à reconstruire le chaos ordinaire de l’existence, sans mode d’emploi.
C’est à ce silence qui transpire d’un texte qu’on reconnaît une grande œuvre.
Flannery O’Connor dans son magnifique Le Mystère et les Mœurs résume ainsi les qualités d’une grande œuvre : « L’une est le sens du mystère, l’autre celui des mœurs ». Ce qu’elle veut dire, c’est que la pitié n’est pas créée par la pitié, l’émotion par l’émotion ni la pensée par la pensée mais qu’il faut leur donner un corps, un ancrage social et émotionnel.
C’est ce que Carver enseigne en deux tout petits mots : « No tricks. »
Not so bad ?

Débutants: oeuvres complètes 1

Price: ---

0 used & new available from