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Kadhafi, c’est fini

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Crédit image : People's Open Graphics.

L’opération « Sirène » aura eu raison du tyran aux Amazones. Cette marche des insurgés visait à isoler le colonel Kadhafi jusqu’à sa capitulation. À quatre heures du matin, CNN diffusait des images de liesse populaire, rassemblant des milliers de personnes sur la Place verte, jusque là réservée aux rassemblements du régime.

L’effondrement de l’une des plus anciennes dictatures de la planète marque-t-il pour autant le « dernier acte du drame libyen », comme l’a martialement affirmé un communiqué de l’Otan ? On peut en douter. Les lieux du pouvoir sont pris par la rébellion ou détruits par les bombardements de l’Otan, quelques têtes emblématiques sont tombées dans la nuit, comme celle du chef de la sécurité Mohamed Al Sanousi. Selon la chaîne Al-Jazeera, deux fils du colonel Kadhafi, Saif al-Islam et Al-Saadi, auraient été arrêtés par les insurgés, tandis qu’un troisième, Mohamed, se serait rendu.

Déclenchée samedi soir, la dernière bataille contre les forces fidèles au leader historique de la Grande Jamahiriya a été brève, presque facile. Toute la journée de dimanche, le régime aux abois s’est livré à un invraisemblable numéro de communication, dernier sursaut d’orgueil avant le chant du cygne. Un journaliste de l’AFP présent sur place raconte que les Libyens ont reçu sur leurs portables des messages les appelant « à sortir dans toutes les villes pour éliminer les traîtres et les agents avec des armes et pour les piétiner ». La veille, Mouammar Khadafi exhortait ses partisans à « marcher par millions » pour « libérer les villes détruites » par les « agents de Sarkozy qui veut prendre le pétrole libyen ». De son côté, son fils Seif al-Islam lançait un appel à la rébellion : « Si vous voulez la paix, nous sommes prêts », prévenant « qu’ils n’abandonneraient pas la bataille de Tripoli ». À 23h00, dos au mur, Kadhafi faisait dire à son porte-parole qu’il était prêt à négocier « immédiatement » et « en personne » avec la rébellion. Le cours des événements a balayé cette ultime proposition.

Nul ne se plaindra de la chute de Kadhafi. Restent les questions qu’on est en droit de se poser sur l’implication de l’OTAN dans une guerre civile. Principaux pays engagés, les États-Unis, la France et la Grande Bretagne avaient certes des objectifs fort louables. Et la résolution 1973 du Conseil de Sécurité l’ONU, votée le 18 mars, permettait des interprétations très libres, notamment son paragraphe 4 autorisant « les États Membres […] à prendre toute mesure nécessaire pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen». Dès le mercredi 1er juin, Londres reconnaissait la présence de « conseillers » militaires à Benghazi (siège de la rébellion), tandis que le Guardian révélait que des vétérans des forces spéciales britanniques rémunérés par des pays arabes renseignaient les forces de l’OTAN à Misrata, dans l’ouest libyen. Et même si Paris ne l’a jamais reconnu officiellement, on voit mal comment l’armée française aurait pu livrer des armes aux rebelles sans disposer d’officiers de liaison et d’entraîneurs capables d’enseigner le maniement de ces armes. Cette très libre lecture du texte onusien s’est enfin incarnée hier dans la désormais mythique « Katiba Tripoli », composée de 600 hommes, bi-nationaux pour la plupart, notamment américano-libyens, entraînés en vue de l’assaut final. Selon le journaliste de RFI David Thomson, présent sur place, « un de leurs chefs s’exprimant en anglais a passé la majeure partie de sa vie à Dublin et tous avouent avoir été formés pendant des semaines, par des instructeurs occidentaux dans les montagnes du sud-ouest libyen ».

Peut-être Messieurs Sarkozy, Cameron et Obama avoueront-ils un jour que leur objectif n’était pas seulement de protéger les populations civiles, mais bien de liquider le régime, sinon Kadhafi lui-même. En attendant, « le drame libyen » est très loin d’être fini. En effet, le CNT n’a rien d’un rassemblement de révolutionnaires romantiques. Il s’agit d’une coalition hétéroclite, sans véritable unité politique ni grande structuration. On y trouve des islamistes, des laïcs, une partie de la bourgeoisie commerçante, des ralliés de fraîche date, tous divisés selon de complexes et vieilles lignes de fracture tribales. L’assassinat, le 28 juillet à Benghazi, du général Abdel Fatah Younes, ancien compagnon de Kadhafi rallié à la rébellion, a montré la fragilité de cette alliance des contraires. Sa disparition a donné lieu à une démonstration de force de sa tribu, les Obeidi, l’une des plus puissantes du pays, qui a soupçonné les autres factions du CNT d’en être à l’origine en dépit de la version officielle accusant « un groupe d’hommes armés » à la solde du régime. Cet épisode montre que les rivalités entre clans peuvent déraper en affrontements sanglants au sein du futur pouvoir de transition.

Une guerre civile de six mois ne se termine pas en une nuit, aussi belle soit-elle, tout comme un régime démocratique ne s’installe pas en un claquement de doigt. Le président Obama ne s’y est pas trompé en déclarant tôt ce matin (heure française) que « les États-Unis continueront à travailler avec leurs partenaires pour protéger le peuple libyen et l’assister dans le changement vers la démocratie ».

On peut gager que les Occidentaux sont loin d’avoir quitté le sol libyen sur lequel, officiellement, ils n’ont jamais mis les pieds.

Le Sinaï sans commandement

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Mont Sinaï

Les attentats de jeudi dernier qui ont fait 8 morts dans le sud d’Israël ont révélé au grand jour un fait ignoré des médias, fascinés par la place al-Tahrir : l’Egypte ne contrôle plus le Sinaï. Les tensions entre les Bédouins et l’Etat égyptien ne sont pas nouvelles et les Bédouins qui se partagent la péninsule désertique, du Sinaï, membres d’une dizaine de tribus, ne se sont jamais sentis Egyptiens. Au moment où a éclaté la « Révolution du 25 janvier » le Sinaï était le reflet inversé de l’Egypte « métropolitaine » : à l’ouest du canal de Suez la police tirait sur les manifestants tandis qu’à l’est, les citoyens bédouins tiraient sur les forces de l’ordre. En quelques jours, et avant la chute de Moubarak, ils avaient conquis, en tout cas sur le terrain, leur indépendance vis-à-vis du Caire, chassant à coup de RPG et de kalachnikovs les Egyptiens en uniforme ou les obligeant à s’enfermer dans leurs casernes.

La première victime de la déroute du Caire a été le gazoduc acheminant le gaz égyptien vers Israël et la Jordanie. Depuis six mois, des saboteurs ont fait sauter cinq fois le pipeline – jamais touché sous l’ancien régime – réduisant le volume de gaz acheminé de 80%. Si elles sont pour Israël des désagréments non négligeables, ces attaques déstabilisent plus gravement la Jordanie et son économie. Mais la première cible est l’Etat égyptien, incapable de protéger une installation stratégique qui représente une source de recettes en devises aussi rare que précieuse. Le renforcement depuis février de la présence militaire égyptienne – contraire aux accords de paix avec Israël mais consenti dans ces circonstances – n’a pas non plus permis au Caire de reconquérir la péninsule rebelle.

À la décharge du gouvernement égyptien, la conjugaison d’une forte croissance démographique (la population a été multipliée par 10 en un demi-siècle) et d’une structure socioculturelle tribale fait du Sinaï est une bombe à retardement. L’Egypte, qui a récupéré en 1982, après 15 ans d’occupation israélienne, ce magasin de porcelaine truffé de mines, s’y est comportée comme un éléphant. Le développement galopant de la région a été géré sans le moindre égard pour les susceptibilités et intérêts locaux. Les emplois générés par le développement, notamment dans le tourisme et les services, ont été réservés en priorité aux Egyptiens « de souche », les autochtones ayant été priés de se contenter de miettes et du mépris des fonctionnaires venus du Caire.
Autant dire que pour les Bédouins, l’Egypte est une puissance coloniale qui pille leurs ressources. Aussi la région a-t-elle connu l’enchaînement de la violence et de la répression classique de ce type de conflits, les attaques de postes de police et autres symboles de l’Etat égyptien entraînant une riposte souvent sauvage, comme lorsque le corps de Bédouins tués par la police furent abandonnés dans une déchetterie.

Ecartés des activités légales, les Bédouins se sont spécialisés dans les trafics en tous genres vers Israël et la bande de Gaza. Dans les années 1990, l’une des grandes tribus, les Tarabin, qui essaime jusqu’à Gaza et dans le Neguev israélien, est devenue le pilier du commerce des êtres humains. Après avoir « fourni » Israël en prostituées venues de Russie, ils ont exploité les rêves de malheureux Soudanais qui croyaient arriver…en Terre promise – comme les réfugiés d’Afrique du Nord et de l’Ouest accostant à Lampedusa. Chaque année, plus de 10.000 Soudanais parviennent à franchir la frontière israélo-égyptienne, sans doute grâce aux mêmes complicités que celles dont ont bénéficié les Palestiniens responsables des attentats de jeudi dernier.

Toutefois, depuis l’instauration du blocus israélo-égyptien en 2006, l’essentiel du trafic se concentre vers Gaza, les marchandises acheminées à travers le Sinaï étant ensuite introduites dans le territoire – en partie grâce aux fameux tunnels. Le commerce des armes, qui est le plus lucratif, s’est intensifié après la chute de Moubarak. D’origine iranienne ou libyenne, roquettes, explosifs, armes légères et munitions entrent aisément dans une Egypte ingouvernable pour traverser le Sinaï devenu un Etat dans l’Etat et aboutir dans la bande de Gaza. C’est ainsi que les anciennes roquettes Qassam de fabrication locale ont cédé la place à un armement russe de meilleure qualité. Mais les vaisseaux iraniens ou les convois venus de la « République de Benghazi » livrent aussi bien à leurs clients gazaouites de luxueux « 4×4 ».

Les gardes-frontières égyptiens qui étaient peu soucieux d’empêcher les Palestiniens d’utiliser le Sinaï comme base arrière le sont aussi peu de mettre un terme à ces trafics dont certains bénéficient même s’ils ne sont que le énième chainon d’un système pourri. L’assaut en règle lancé fin juillet par des dizaines de combattants, essentiellement bédouins, contre la caserne de police à el-Ariche (grande ville sur la côte méditerranéenne, non loin de la bande de Gaza), a poussé l’armée à lancer une opération de grande envergure dans le Sinaï. Or, les chances de quelques milliers de soldats égyptiens de reconquérir durablement une péninsule de 60000 km2 sont plutôt faibles. La reconquête de cette « zone tribale », sorte de « Waziristân à l’égyptienne », demanderait des moyens beaucoup plus importants que ceux que l’Egypte peut lui affecter. Si on ajoute à ce tableau l’influence grandissante des Palestiniens de Gaza et des radicaux égyptiens – dont certains, évadés de prison pendant la révolution ont trouvé refuge dans la haute montagne du Sinaï -, on a quelques raisons de craindre le pire.

L’abcès de fixation du Sinaï met en lumière l’inquiétant potentiel centrifuge du « Printemps arabe ». Alors que l’Irak, la Palestine, la Libye, le Yémen et la Syrie ont pris le chemin de la « libanisation », voilà que l’Egypte se montre incapable de faire respecter sa souveraineté sur une des parties les plus sensibles de son territoire. Ceux qui tuent des Israéliens, font sauter le gazoduc et pratiquent le trafic d’armes, de drogues et d’êtres humains, ne mettront probablement pas longtemps à menacer la circulation dans le canal de Suez. L’avenir de l’Egypte ne se joue pas place al-Tahrir mais à l’est de la Mer Rouge.

David Cameron a raison

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Croydon, dans le Sud de Londres, fut un des endroits où les récentes révoltes de la jeunesse connurent leurs formes les plus violentes et où plusieurs morts sont restés sur le carreau.

David Cameron, décidément excellent analyste de sa société, a annoncé que les seuls pillards étaient donc cette jeunesse abandonnée par des familles désocialisées par le chômage de masse et un système d’éducation publique très bien classé par Pisa mais néanmoins en plein naufrage. Et, en aucun cas, les traders qui paradent dans les rues de la City en se goinfrant annuellement de bonus, quelle que soit la conjoncture.

Mais David Cameron a raison : ce ne sont bien que des racailles sans la moindre conscience de classe, cette jeunesse. La meilleure preuve, est qu’un seul magasin de la principale rue commerçante de Croydon n’a pas jugé bon, les jours d’émeutes, de baisser ses rideaux et, de fait, n’a pas été pillé. Ce n’était pas, comme aurait pu le croire l’islamophobe de base, le magasin de burqas ou la boucherie hallal. Non, non, c’était tout simplement…la librairie ! Les émeutiers sont donc bien des brutes incultes, ivres de frustration consumériste qu’il faut châtier sans pitié.

Et tout ira pour le mieux, à nouveau, dans le meilleur des mondes. Jusqu’à la prochaine fois.

TeuGeuVeu areu areu

Si je ne suis guère d’un naturel patient, je goûte assez les salles d’attente et les voitures de transport ferroviaire. On y trouve des denrées si rares : un temps suspendu et d’arbitraires associations de personnes. Lorsqu’ils ne servent pas de prétexte à des rencontres improbables en d’autres circonstances, ces lieux de transit fourmillent de détails propres à amuser l’observateur.

Ce jour d’août, ce n’est pas animé d’un mauvais esprit que je prends place à l’étage d’un TGV. En face de moi, une quinquagénaire avale frénétiquement le contenu d’un sachet de cacahouètes tout en dévorant le magazine Détective. À ses côtés, se trouve une adolescente noire au visage encore poupin, exclusivement vêtue de rose et de noir savamment assortis. La jeune fille est absorbée par l’écoute d’une playlist du Blackberry noir qu’elle a enfoui dans son décolleté rose.

À peine le train a-t-il démarré que j’observe ma voisine d’en face, la quinqua aux cacahouètes. Il y a un lien si évident entre sa voracité à engloutir ces petits fruits secs et celle de son appétit de lecture, que trahit son regard aspirant le sang giclé de dix scènes de crime.

Soudain, une voix voilée d’un léger grésillement prend possession de la voiture. Le speaker souhaite la bienvenue aux passagers, ce qui relève de la courtoisie la plus élémentaire, avant de présenter le personnel de bord : « Nathalie, Mélanie, Fatouma, Béatrice, Didier et Jean-Claude ». Cet égrainement de prénoms me laisse fort perplexe. S’adresser à des inconnus en arborant une familiarité rassurante mais factice : en voilà des manières de colonies de vacances.

Spontanément, je fais un geste pour sommer ma voisine aux allures de friandise d’ôter ses écouteurs et de prêter l’oreille au discours qui semble s’adresser à sa classe d’âge. Intriguée, elle s’exécute tandis que je lui désigne les haut-parleurs avec un sourire complice. Mauvaise pioche, en fait, la logorrhée du type dans le micro nous vise tous. À présent, il nous enjoint même d’adopter « la zen attitude »…

Bien sûr, en usant d’une formule grotesque censée rendre son injonction sympathique, il entend simplement demander aux voyageurs de « rester sages », sans les obliger à tuer leurs égos pour rejoindre la vacuité et l’éveil.

Une formule dont l’antéposition erratique de l’adjectif « zen », d’ailleurs empruntée à la syntaxe anglaise, la fait ressortir pour ce qu’elle est : du dégueulis « globish ». Maigre consolation, je me dis que la langue française ne se salit pas dans cette entreprise d’abrutissement général, contrairement à l’anglais aujourd’hui prédominant.

Il n’empêche ; un certain malaise monte en moi pendant que le Big Brother des chemins de fer continue de moduler sa voix avec enjouement pour suggérer aux passagers de saluer leur voisin ou voisine.

Après nous avoir donné des moniteurs-copains, nous avoir demandé de bien rester sages, on nous enseigne à présent des rudiments de politesse (« Dis bonjour à la dame »). Ne manquent plus que des employés distribuant des kleenex pour moucher les plus morveux d’entre nous.

Un soupir rageur m’échappe.

Supprimer la différence, la déférence et la distance anéantit l’action de la civilisation, qui arrache les individus à l’indifférencié pour en faire des personnes autonomes et affranchies du poids de la tribu ou du magma originel.

Le style de « communication » choisi par la S.N.C.F collabore à un processus d’aliénation qui repose sur l’infantilisation des masses. Bientôt, le maternalisme totalitaire torchera ces foules anonymes et corrigera les éventuels récalcitrants. Le connard jovial au micro s’est révélé parfaitement obscène et son pensum m’a donné une sérieuse envie d’adopter une « kamikaze attitude », bref, de réussir là où Julien Coupat – s’il est jamais prouvé qu’il fut coupable- avait échoué.

Un rire désarme mon irritation croissante. Il provient d’une femme assise non loin de moi, de l’autre côté du couloir, seule contre la fenêtre. Elle ne peut plus s’arrêter de rire.

Le pathétique discours au microphone a provoqué chez elle un irrésistible fou rire. « Le rire, disait Bergson, c’est du mécanique plaqué sur du vivant ». Possible, dans ce qui le déclenche. Mais en tant que réaction instinctive, il peut s’agir de l’inverse. Un rire comme celui-ci, c’est du vivant faisant dérailler la mécanique. Dans son éclat, il disperse toutes les formules infectes qu’on prétend nous administrer.

C’est ce rire qui a résonné en conclusion du discours, le remettant en perspective, révélant aux oreilles de tous qu’il aurait été absurde de le prendre au sérieux.

Grâce au rire de cette passagère, en pleine ère de régression organisée, un jour d’août 2011 dans la voiture 16 du TGV 2949, je peux l’affirmer sereinement : l’honneur fut sauf.

Norvège noire

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Nuit à Oslo.

Sans le massacre perpétré par Anders Behring Breivik, il n’est pas certain que j’aurais eu envie de lire Le Léopard de Jo Nesbo. D’abord parce qu’il s’agit d’un polar scandinave. Norvégien, Nesbo est devenu, en France et ailleurs, une véritable star du genre. Or, pour des raisons qui tiennent plus à ce que l’on pourrait appeler une certaine « érotique littéraire » qui me porte davantage vers l’électricité rageuse et le cynisme désespéré des romans noirs américains et français qu’à l’objectivité critique, je n’ai jamais éprouvé une grande attirance pour ces enquêteurs qui agissent lentement dans une société lente où commander plus d’une bière (hors de prix) dans un bar est déjà en soi vaguement suspect.

Nostalgie de l’Etat Providence

J’ai toujours mis sur le compte d’une nostalgie informulée de l’Etat-Providence ce goût du public pour les Gunnar Staalesen, les Arnaldur Indridason, de même que le succès planétaire de Millenium, la saga de Stieg Larssonn. Il y a sans doute chez le lecteur une complaisance inconsciente et morbide à voir s’effondrer, ou tout au moins se lézarder, dans des fictions blafardes, un modèle qu’ils ont eux-mêmes perdu depuis longtemps en même temps qu’un certain vouloir vivre-ensemble. Oui, je sais l’expression fait toujours rire les beaux esprits. Mais peut-être moins depuis un certain 22 juillet, quand un type avec des initiales qui semblent sortir d’une agence de notation, a expliqué avec une bombe et des armes automatiques ce qu’il en pensait, du vouloir vivre-ensemble.

Plus généralement, le polar scandinave d’aujourd’hui semble avoir oublié les leçons de Maj Sojwall et Per Walhoo. On ne pourra trop conseiller de relire la série consacrée à l’équipe du commissaire Martin Beck écrite dans les années 60 par ce couple de Suédois qui avaient adopté la méthode d’Ed Mc Bain, c’est-à-dire que leur héros n’était pas un seul superflic mais toute l’équipe d’un commissariat de Stockholm. Et ces passionnantes enquêtes rééditées aujourd’hui par les éditions Rivages étaient le prétexte à une critique de gauche du fameux modèle suédois. Oui, il y eut une époque où certains trouvaient que ce pays social-démocrate et profondément égalitaire n’allait ni assez vite ni assez loin.

Mieux que le guide du Routard

C’est aussi pour cela qu’il faut aimer le roman noir, d’ailleurs, et en général la littérature de genre, bonne ou mauvaise : elle est profondément politique, même malgré elle, et elle renseigne mieux que le guide du Routard (ce n’est pas difficile, me direz-vous) sur les mœurs, les paysages, les habitudes, la vie quotidienne…
Alors, pourquoi pas ce gros thriller de Jo Nesbo, Le Léopard, publié au début de l’année, même si ses 760 pages qui vous font risquer l’excédent de bagages à l’aéroport, pour comprendre comment Anders Behring Breivik a pu apparaître dans ce monde-là, à ce moment-là ?
Ce sera toujours moins ennuyeux que les analyses autorisées des spécialistes, ces mêmes spécialistes qui, dans les premières heures, accusèrent évidemment les usual suspects du terrorisme – les musulmans.

Le Léopard
de Nesbo ne raconte rien de très original, en apparence en tout cas. Un tueur en série s’attaque à des jeunes femmes et assassine même une parlementaire qui fait son jogging. On découvre au passage que dans les pays heureux, ceux qui redistribuent très équitablement les richesses produites, les hommes politiques n’ont pas besoin d’une armada de gorilles surarmés pour les protéger.

Les patrons non plus, d’ailleurs : l’enquête sur ce tueur, qui se révèle davantage un assassin rusé masquant un plan concerté derrière une apparente folie, conduit Harry Hole, un flic à la fois usé et tenace, dans la haute société d’Oslo. Ces pages sont tout à fait révélatrices : les Norvégiens riches ne vivent pas dans des quartiers sécurisés, ils ne semblent pas attirés par les grosses cylindrées et n’ont pas besoin d’une domesticité nombreuse. Comme quoi on peut être riche et sujet d’une monarchie pétrolière sans pour autant sombrer dans le bling-bling. On peut même, au contraire, estimer que le comble du luxe est un chalet sans électricité dans une région montagneuse au nom imprononçable qui rend fou les correcteurs orthographiques.

Comme pour marquer le contraste avec la Norvège, Jo Nesbo amène son flic sur une fausse piste au Congo-Zaïre, pays miné par une guerre civile permanente. L’horreur particulièrement élaborée des crimes commis par le tueur qu’il traque lui apparaît alors comme ce qu’elle est : une monstrueuse exception en Norvège qui est la règle ailleurs dans le monde. Hole comprend que ce tueur est un symptôme, voire le signe annonciateur de la généralisation de la guerre de tous et d’une brutalisation[1. On emprunte ce néologisme à l’historiographie récente qui décrit le caractère inédit de la violence durant la Grande Guerre.] toujours plus forte.

Fausses pistes

Ainsi, le principal suspect, ancien mercenaire devenu homme d’affaires, ne peut pas ne pas évoquer prophétiquement la silhouette de Breivik, prédateur dont le mobile peut aussi bien être l’appât du gain que le fantasme d’une invasion « multiculturelle ». Invasion à laquelle Jo Nesbo, qui n’a rien d’un écrivain particulièrement engagé, comme l’était par exemple l’auteur de Millénium et qui décrit minutieusement la Norvège d’aujourd’hui, ne fait pas allusion une seule fois…

Une dernière chose : que le lecteur potentiel ne soit pas affolé par la taille de ce formidable thriller. Le Léopard n’a pas cette manière anglo-saxonne de vouloir faire « gros » donc sérieux en rajoutant artificiellement cent pages sur le fonctionnement d’un sous-marin et cent autres pour décrire l’organigramme de la police ou les différentes façons de chasser le phoque. L’épaisseur est justifiée par une intrigue qui multiplie les fausses pistes jusqu’à la fin, égarant le lecteur dans le monde de plus en plus incertain, voire indécidable qui est devenu le nôtre ici et maintenant.

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Téhéran sur le chemin de Damas

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A mesure que le mouvement de contestation anti-Assad se prolonge en Syrie, l’Iran dirigée d’une main de fer par le Guide suprême Ali Khamenei, se ménage une porte de sortie diplomatique. Officiellement, rien n’a changé : l’alliance entre Damas et Téhéran scellée en 1982 lors d’un voyage de noces qui vit la naissance du bébé Hezbollah, garantit un soutien indéfectible des Mollahs à leurs « frères » arabes syriens.

Incidemment, on constate néanmoins une inflexion de ton dans le traitement médiatique des événements syriens. La presse et la télévision d’Etat iraniennes commencent à faire entendre une petite musique dissonante qui ne se contente plus d’avaliser la répression armée des manifestants syriens. Désormais, la parole est donnée à des journalistes remettant en cause le comportement brutal et strictement sécuritaire de l’appareil d’Etat syrien, et osent même prôner la recherche d’un débouché politique au conflit.

Malin comme un singe, Ali Khamenei a donc décidé de ne plus s’exposer directement dans la défense d’Assad, qu’il arrose quotidiennement de subventions. A Ahmadinejad de s’y coller, quitte à ce que le parasite (perse) meurt avec la bête (syrienne).

Comme quoi, dans l’usage politique des fusibles, notre omni premier ministre Nicolas Sarkozy aurait fort à apprendre d’un petit stage prolongé à Téhéran…

Berrichon Pride

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L’époque est à la multiplication des Etats : combien de modestes régions dont la légitimité historique et culturelle semble dérisoire, sont devenues en quelques années de véritables nations avec hymne, drapeau et fanfare militaire en guise de porte-bonheur. L’Europe a beaucoup œuvré sous la pression de différents lobbies à cette escalade identitaire et le communautarisme est l’illustration finale de ce phénomène politique.
Des Etats à l’intérieur des Etats et pourquoi pas, à l’intérieur des familles et des couples, c’est le souhait ultime de ces marchands : transformer des citoyens éclairés en consommateurs zélés et compartimentés. En France, combien de nos compatriotes se définissent avec des trémolos dans la gorge et des papillons dans les yeux comme résident basque, breton, alsacien, corse ou vendéen avant d’endosser avec quelques réticences la panoplie tricolore, centralisatrice et républicaine.

Et les Berrichons ?

Dans cette foire aux vanités, avez-vous déjà entendu quelqu’un se vanter d’être Berrichon ? Terrible injustice pour celui qui est né dans cette belle province entre Cher et Indre de voir son terroir raillé, moqué, bafoué et sali. Nous endurons depuis si longtemps cette infamie que nous encaissons les pires insultes sans nous insurger. Pourquoi avons-nous mérité un traitement aussi dégradant ? Passons sur la sempiternelle bourrée berrichonne censée définir à tout jamais notre folklore rustre et décadent : si on y ajoute un accent campagnard qui fait rouler les « r », nous avons là un tableau assez fidèle de ce que notre terroir laisse comme impression générale à la face du pays. Nous sommes jusqu’à la fin des temps ces cousins bouseux qu’il est de bon ton de ridiculiser sans risquer une quelconque fatwa.

Le Berrichon incarne à lui seul l’image du paysan demeuré, figure ancestrale d’un monde à jamais enfoui dans les ténèbres. C’est oublier que naguère notre pays, la France, était une grande nation agricole et les paysans, le creuset du peuple français. Pourtant, des décennies plus tard, ce sont toujours les Berrichons qui font figure d’arriérés mentaux et d’indécrottables cul-terreux.

Plus au sud, les Auvergnats ont échappé à cette honteuse discrimination. Le bougnat a beau être un paysan de même facture que son homologue errichon, on lui attribue des vertus de bon gestionnaire. La preuve, il a fait fortune à Paris en vendant du charbon puis des limonades. Le Berrichon ne peut se prévaloir d’aucune réussite particulière, ni de titres ronflants. Dans l’esprit collectif, le Breton est travailleur et honnête, le Corse fier et secret, quant au Cht’i, nouvelle égérie nationale, il cumule toutes les qualités, c’est bien connu, les gens du Nord ont dans le cœur…On connait la formule…. Dans cette frénésie régionale, le Berrichon se sent bien seul. Il ne peut compter sur personne pour faire valoir ses belles qualités humaines.

Le Berrichon, damné de la terre

En a-t-il, d’ailleurs ? Oui, sa modestie. Son humilité le place parmi les damnés de la Terre. Le Berrichon ne fait pas l’aumône, il voit bien que les autres provinces jouent des coudes aux réunions de famille, et que lui, perdu dans sa campagne austère, préfère baisser la tête. Il ne se prévaut pas de paysages à couper le souffle ou d’illustres conquérants. Il n’essaye pas de faire de la retape. Ceux qui l’apprécient, savent que sa richesse est intérieure et millénaire.

Jadis, le berrichon a administré la France sous le « règne » de Jacques Cœur. Il en garde un souvenir ému mais ne se complait pas dans cette nostalgie là. Certaines régions n’hésitent pas à sortir à tout bout de champ leur Jeanne d’Arc, Napoléon, François 1er ou Henri IV en étendard local. Le Berrichon laisse faire, ces gesticulations ne le font même plus souffrir. Il a accepté sa déchéance nationale. S’il doit être le paria du pays, il relève ce défi sans forfanterie. S’il doit être l’idiot du village comme dans un roman de René Fallet, il prend ce risque, il en accepte même les tourments. Car pour bien saisir l’âme Berrichonne, il faut communier avec elle.

Les marques d’appartenance à cette contrée sont discrètes, presque invisibles pour un visiteur extérieur. Ici, pas de carnaval joyeux, de feria galopante ou de fest-noz dansant, le Berry n’extériorise ni ses joies, ni ses peines. Il affronte seul les saisons. Le Berrichon est un homme debout qui n’attend rien des autres. Vous ne le verrez pas pleurer en public, s’apitoyer sur son sort, il garde ses larmes pour la solitude des nuits fraîches lorsque son esprit vagabonde. Contrairement à d’autres ambitieux, il n’a pas déserté sa terre, n’a pas souhaité courir le monde ou faire fortune. Il est resté là où la nature l’avait fait naître. Il y a chez lui de la résignation. Jamais, vous ne le verrez geindre. Il n’a pas l’intention de se donner en spectacle.

Au cours des siècles, sa pudeur a souvent été prise pour un enfermement dans une vie triste et monacale. En clair, il était irrécupérable pour la société moderne. Les Berrichons n’ont pas joué le jeu, ils n’ont pas minaudé, ils n’ont pas cédé à la pression qui veut qu’une province soit dynamique et se lance à corps perdu dans l’expansion économique.

Combien d’autres territoires se sont prostitués en exhibant leurs plus beaux sites touristiques, leur savoir-faire industriel et artisanal ou leur culture débordante d’imagination et de subtilité ? Le berrichon n’a pas cédé aux sirènes de cette déchéance-là, il a préféré vivre à l’abri des regards. La désertification rurale comme la nomment les technocrates a gagné chaque année du terrain pour le plus grand plaisir… des Berrichons.

Les beautés que recèlent le Berry ne se partagent pas avec tout le monde. Pour saisir, l’émotion d’un terroir, sa grandeur comme sa sécheresse, mieux vaut ne pas avoir été guidé par des tour-opérateurs obscènes qui déflorent à la hussarde les paysages. Car découvrir le piton de Sancerre surmontant les vignes alentours, sous un givre d’automne, est un doux moment qui serre le cœur et qui redonne espoir dans les hommes. Vous ne trouverez pas de mer déchainée, de pic majestueux ou de beffroi grandiloquent, simplement un village, reflet de deux mille ans d’histoire de France, entouré simplement de maisons aux toits polis par le vent et, plus loin, la Loire frontière naturelle avec la Bourgogne toute proche ne vous aguichera pas comme tant d’autres fleuves. La Loire se contente d’être sauvage et indomptable : elle veille sur ses concitoyens, les berce au soleil couchant d’une lumière irisée. Les rues pavées de Bourges vous en diront bien plus que de longs discours. Elles sentent la province, elles en ont l’aspect désuet et charmant. En les foulant, vous aurez ce sentiment étrange de retrouver vos vingt ans.

Car le Berry est avant tout une terre sentimentale qui façonne des hommes bons et loyaux. Lorsque vous croiserez un Berrichon, évitez-lui cette imitation ridicule et pathétique du paysan mais regardez-le plutôt comme un homme de cœur.

A l’ombre des politiques en pleurs

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Mon indifférence à la politique-Swann et les socialistes-Amusement du duc et de la duchesse de Guermantes-Saint-Loup pour Marine Le Pen-Jeunes militants de l’UMP-Colère de Gilberte.

J’étais arrivé à une presque complète indifférence à l’égard de la politique et de cette campagne présidentielle quand je partis comme chaque année avec ma grand-mère à Balbec.

Comme un jeune homme que n’intéressent pas les jeunes filles, qui sait que cette indifférence le fera moquer auprès d’une certaine société de garçons toujours avides de plaisirs neufs et de joues d’adolescentes, fraîches comme des oreillers, mais qui cessera, après des années et des années, de feindre un intérêt pour ces silhouettes gracieuses qui ne lui disent rien, feinte qui lui permettait pourtant une tranquillité d’esprit mais qui, le temps passant, devenait de plus en plus insupportable car notre moi social doit malgré tout, ne serait-ce que de façon asymptotique, coïncider avec notre moi profond, j’avais moi-même dit à mes amis que je ne voulais plus entendre parler de politique, qu’elle me semblait bien éloignée de mes préoccupations présentes et qu’au fond il m’indifférait de savoir que Swann avait dit au duc de Guermantes qu’il participerait aux primaires socialistes, ce à quoi le duc avait répondu en riant, et en prenant, comme il en avait de plus en plus souvent l’habitude, la duchesse à témoin, un peu comme dans un ménage bourgeois, sans que l’on sache s’il s’agissait là d’une pose ou d’un de ces relâchements qui touche les plus grands noms quand arrive un certain âge dont ils estiment qu’il est un privilège permettant toutes les excentricités :

– Oriane, ma chère amie, voilà notre Swann qui veut aller voter aux primaires socialistes !

Et la duchesse, qui avait parfaitement entendu, mais avait décidé de jouer le jeu de son mari, avait répondu comme si Swann n’était pas là :

– Mais Basin, c’est incroyable, notre Swann, signer une déclaration d’adhésion aux valeurs de la Gauche ! Lui qui nous a fait découvrir avant tout le monte Vinteuil et Amy Winehouse, aller voter pour départager ceux pour qui voteront mon cocher, ma cuisinière et peut-être Palamède, tellement ami avec le maire de Paris.

Cette allusion à son beau-frère Charlus était-elle faite pour chagriner son mari qui la forçait à recevoir Gilberte, la fille de Swann, depuis son mariage avec Saint-Loup ou simplement voulait-elle montrer qu’elle avait lu Le Figaro le matin-même et qu’elle avait appris que les socialistes étaient favorables au mariage homosexuel et que peut-être cela concernerait monsieur de Charlus qui s’était enfin pacsé avec Morel, le violoniste ?

De Saint-Loup, je savais maintenant, c’était Gilberte elle-même que me l’avait appris deux jours après mon arrivée à Balbec lors d’une promenade sur la jetée où des jeunes gens de l’UMP, jolis et flexibles comme des fleurs, superposant dans une durée pour moi unique leurs visages différents à chaque séjour et pourtant similaires par leur jeunesse, distribuaient comme chaque été depuis cinq ans des tongues sous la semelle desquelles on retrouvait le sigle et l’image arborée du parti présidentiel, je savais donc qu’il était partisan de Marine Le Pen. Il donnait comme explication qu’il n’était pas question de voter en ce qui le concernait pour un président qui avait reculé et supprimé le bouclier fiscal.

Pour Gilberte, qui me le confia d’une voix un peu irritée, l’aversion de son mari pour Nicolas Sarkozy avait une raison à la fois plus profonde du point de vue de la psychologie et plus dérisoire du point de vue des idées, et se résumait à une question de goût, de tempérament car Saint-Loup n’avait pas supporté lors d’une remise de la légion d’honneur par le président Sarkozy à un de ses camarades officiers, revenu d’Afghanistan, la présence d’une montre Rolex au poignet du chef de l’Etat, fantaisie qu’il aurait encore admise chez le docteur Cottard ou chez Brichot mais pas chez celui qui se devait d’incarner la nation, quand bien même pour Saint Loup, du fait du régime républicain qui n’avait jamais eu ses faveurs, cette incarnation était forcément limitée, affaiblie, presque exténuée comme le seraient, à la fin de la saison, les couleurs des toiles des cabines de bain que l’on voyait devant nous, pourtant encore si fraîches sous le soleil de juillet.

– Irez-vous voter, mon cher ami ? me demanda alors Gilberte.

Et c’est là que je compris que depuis des mois, comme un dormeur qui continue une fois endormi à croire qu’il lit toujours le roman qu’il avait entre les mains et qui imagine les péripéties les plus absurdes pour les personnages, que j’avais suivi l’actualité de manière presque onirique, avec l’impression que toute cette agitation, tous ces noms qui apparaissaient, Borloo, Aubry, Royal, Mélenchon, DSK ne me concernaient pas davantage et n’avaient pas davantage d’intérêt que les personnages devenus absurdement autonomes du roman tenu par le lecteur déjà assoupi.

Je l’expliquai à Gilberte dont j’admirais le profil sur les flots, le velouté de pêche de ses joues, la courbe légèrement sémite de son nez qui venait si manifestement de Swann quand le teint était celui d’Odette, tout cela intact ou presque depuis notre première rencontre, enfants, dans les jardins des Champs Elysées, près du manège.

Elle me regarda soudain, une fois que j’eus terminé de parler, avec un insondable mépris, me renvoyant dans le neuvième cercle de l’Enfer que je voyais toujours dessiné par Gustave Doré dans cette édition de la Divine Comédie que j’avais souvent feuilletée dans la bibliothèque de Bergotte et elle me dit :

– Vous me fatiguez ! Tous ! Vous êtes tous des bouffons, des fachos ou des pédés ! Moi, je viens de m’inscrire à Lutte Ouvrière !

Modestes conseils aux mégariches

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Bousculés par une mode absurde qui consiste à proposer de payer plus d’impôts qu’il ne le faudrait, il se peut que quelques milliardaires ne se sentent pas d’humeur à jouer les Warren Buffet.

Je ne doute pas qu’ils ne puissent trouver en eux-mêmes la force de résister à cette mascarade indigne, mais la mode est un dieu si puissant, et la volonté de plaire au peuple une déesse démocratique si perverse, que certains hésiteront peut-être au moment de rejoindre l’étrange cohorte que forment actuellement ces mégariches au grand coeur.

Faut-il céder à la pression et payer plus d’impôts ? Voici quelques principes simples qui devraient leur permettre de rester à l’écart de cet appel à contribution.

1) Il vaut mieux commettre l’injustice que de la subir.

2) Une vie sans examen ni conscience vaut la peine d’être vécue.

3) Qu’est-ce qui est à toi ? Ce qui est à toi. C’est un homme sage celui qui s’en tient à cette vérité.

4) Un amas de richesse est préférable à un trésor de maximes.

5) L’homme est riche parce qu’il le mérite. Travailler contre la nature est peine perdue.

6) Le tort commun des indigents est de fuir la rigueur. Au malade, le miel est amer.

7) La vraie merveille de la justice sociale tient en ceci que le meilleur a plus que le moins bon.

8) Le service public encourage la paresse. La justice sociale est née pour la destruction commune.

9) Epargnons aux utopistes d’être contredits par les faits.

10) Le bonheur c’est le plaisir sans remords.

Toutes les 7 secondes

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734 854 329 : c’est le nombre de phrases commençant par un chiffre-mystère employées par les journalistes français depuis 10 ans. Doit-on en conclure que cette fleur de rhétorique est fanée jusqu’à l’os ? Plus éculée que les sabots d’un vieil homme obèse ? Ce chiffre donne-t-il raison à Isabelle Sorente lorsqu’elle estime, dans son remarquable essai Addiction générale (Lattès), que l’obsession des chiffres dans nos sociétés est une passion aussi grotesque que criminelle, une drogue dévastatrice interdisant l’accès à toute science et raison authentiques ? Rien n’est moins sûr, puisque 97,3 % des Français exigent au contraire que nos journalistes leur prodiguent 9 fois plus de chiffres dans la prochaine décennie.[access capability= »lire_inedits »]

623 : c’est le nombre d’hommes roux pratiquant le krav-maga dans les Deux-Sèvres. 28 000 : c’est le nombre de nouvelles espèces animales qui disparaissent avant même que quiconque se soit aperçu de leur apparition.
336 822 421 : c’est le nombre d’événements sublimes transfigurant des destins humains toutes les 7 secondes. 336 822 421 : c’est le nombre d’événements atroces détruisant et torturant des destinées humaines toutes les 7 secondes. 7 : c’est le nombre véritable des 3 mousquetaires, puisque Dumas écrivait à 4 mains, selon un chercheur hongrois capable, dans le privé, de jouer scientifiquement du piano à 7 mains. 333 : c’est désormais le nouveau chiffre de la Bête, contrainte de réduire son train de vie de moitié en raison de la nécessité de restrictions budgétaires fatidiques et de contraintes structurelles infernales. 2 : c’est le nombre de bras de notre manchot après la réussite de sa greffe miraculeuse. 21 : c’est l’adresse où vous pourrez trouver l’assassin.

Mais le plus révoltant, c’est qu’en 2011, c’est-à-dire tout de même 11 ans après l’an 2000, en dépit du progrès perpétuel de tout, les médias se refusent encore obstinément à communiquer les vrais chiffres sur les chiffres. Il faut saluer à cet égard l’initiative courageuse du Vrai Observatoire des Chiffres, qui a enfin osé briser ce tabou. Après 17 ans de calculs, de recoupements complexes et de travaux rigoureux sur des échantillons strictement représentatifs, le Vrai Observatoire des Chiffres a révélé ses stupéfiants résultats : 97,4 % des chiffres qui circulent dans nos sociétés sociétales sont « entièrement faux », 0,2 % sont « gravement erronés » et les 4,9 % restant sont « rigoureusement exacts » ou « diablement exacts ». L’étude de l’Observatoire précise avec panache, dans sa dernière section, que ses résultats sont également valables pour tous les chiffres délivrés par le Vrai Observatoire des Chiffres.

425 658 588 : c’est le nombre de nombres qui ont perdu leur ombre. Leur antique et charnelle ombre humaine. C’est le nombre de morts dont le nom est broyé sous les nombres. Toutes les 7 secondes.[/access]

Addiction générale

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Kadhafi, c’est fini

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Crédit image : People's Open Graphics.

L’opération « Sirène » aura eu raison du tyran aux Amazones. Cette marche des insurgés visait à isoler le colonel Kadhafi jusqu’à sa capitulation. À quatre heures du matin, CNN diffusait des images de liesse populaire, rassemblant des milliers de personnes sur la Place verte, jusque là réservée aux rassemblements du régime.

L’effondrement de l’une des plus anciennes dictatures de la planète marque-t-il pour autant le « dernier acte du drame libyen », comme l’a martialement affirmé un communiqué de l’Otan ? On peut en douter. Les lieux du pouvoir sont pris par la rébellion ou détruits par les bombardements de l’Otan, quelques têtes emblématiques sont tombées dans la nuit, comme celle du chef de la sécurité Mohamed Al Sanousi. Selon la chaîne Al-Jazeera, deux fils du colonel Kadhafi, Saif al-Islam et Al-Saadi, auraient été arrêtés par les insurgés, tandis qu’un troisième, Mohamed, se serait rendu.

Déclenchée samedi soir, la dernière bataille contre les forces fidèles au leader historique de la Grande Jamahiriya a été brève, presque facile. Toute la journée de dimanche, le régime aux abois s’est livré à un invraisemblable numéro de communication, dernier sursaut d’orgueil avant le chant du cygne. Un journaliste de l’AFP présent sur place raconte que les Libyens ont reçu sur leurs portables des messages les appelant « à sortir dans toutes les villes pour éliminer les traîtres et les agents avec des armes et pour les piétiner ». La veille, Mouammar Khadafi exhortait ses partisans à « marcher par millions » pour « libérer les villes détruites » par les « agents de Sarkozy qui veut prendre le pétrole libyen ». De son côté, son fils Seif al-Islam lançait un appel à la rébellion : « Si vous voulez la paix, nous sommes prêts », prévenant « qu’ils n’abandonneraient pas la bataille de Tripoli ». À 23h00, dos au mur, Kadhafi faisait dire à son porte-parole qu’il était prêt à négocier « immédiatement » et « en personne » avec la rébellion. Le cours des événements a balayé cette ultime proposition.

Nul ne se plaindra de la chute de Kadhafi. Restent les questions qu’on est en droit de se poser sur l’implication de l’OTAN dans une guerre civile. Principaux pays engagés, les États-Unis, la France et la Grande Bretagne avaient certes des objectifs fort louables. Et la résolution 1973 du Conseil de Sécurité l’ONU, votée le 18 mars, permettait des interprétations très libres, notamment son paragraphe 4 autorisant « les États Membres […] à prendre toute mesure nécessaire pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen». Dès le mercredi 1er juin, Londres reconnaissait la présence de « conseillers » militaires à Benghazi (siège de la rébellion), tandis que le Guardian révélait que des vétérans des forces spéciales britanniques rémunérés par des pays arabes renseignaient les forces de l’OTAN à Misrata, dans l’ouest libyen. Et même si Paris ne l’a jamais reconnu officiellement, on voit mal comment l’armée française aurait pu livrer des armes aux rebelles sans disposer d’officiers de liaison et d’entraîneurs capables d’enseigner le maniement de ces armes. Cette très libre lecture du texte onusien s’est enfin incarnée hier dans la désormais mythique « Katiba Tripoli », composée de 600 hommes, bi-nationaux pour la plupart, notamment américano-libyens, entraînés en vue de l’assaut final. Selon le journaliste de RFI David Thomson, présent sur place, « un de leurs chefs s’exprimant en anglais a passé la majeure partie de sa vie à Dublin et tous avouent avoir été formés pendant des semaines, par des instructeurs occidentaux dans les montagnes du sud-ouest libyen ».

Peut-être Messieurs Sarkozy, Cameron et Obama avoueront-ils un jour que leur objectif n’était pas seulement de protéger les populations civiles, mais bien de liquider le régime, sinon Kadhafi lui-même. En attendant, « le drame libyen » est très loin d’être fini. En effet, le CNT n’a rien d’un rassemblement de révolutionnaires romantiques. Il s’agit d’une coalition hétéroclite, sans véritable unité politique ni grande structuration. On y trouve des islamistes, des laïcs, une partie de la bourgeoisie commerçante, des ralliés de fraîche date, tous divisés selon de complexes et vieilles lignes de fracture tribales. L’assassinat, le 28 juillet à Benghazi, du général Abdel Fatah Younes, ancien compagnon de Kadhafi rallié à la rébellion, a montré la fragilité de cette alliance des contraires. Sa disparition a donné lieu à une démonstration de force de sa tribu, les Obeidi, l’une des plus puissantes du pays, qui a soupçonné les autres factions du CNT d’en être à l’origine en dépit de la version officielle accusant « un groupe d’hommes armés » à la solde du régime. Cet épisode montre que les rivalités entre clans peuvent déraper en affrontements sanglants au sein du futur pouvoir de transition.

Une guerre civile de six mois ne se termine pas en une nuit, aussi belle soit-elle, tout comme un régime démocratique ne s’installe pas en un claquement de doigt. Le président Obama ne s’y est pas trompé en déclarant tôt ce matin (heure française) que « les États-Unis continueront à travailler avec leurs partenaires pour protéger le peuple libyen et l’assister dans le changement vers la démocratie ».

On peut gager que les Occidentaux sont loin d’avoir quitté le sol libyen sur lequel, officiellement, ils n’ont jamais mis les pieds.

Le Sinaï sans commandement

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Mont Sinaï

Les attentats de jeudi dernier qui ont fait 8 morts dans le sud d’Israël ont révélé au grand jour un fait ignoré des médias, fascinés par la place al-Tahrir : l’Egypte ne contrôle plus le Sinaï. Les tensions entre les Bédouins et l’Etat égyptien ne sont pas nouvelles et les Bédouins qui se partagent la péninsule désertique, du Sinaï, membres d’une dizaine de tribus, ne se sont jamais sentis Egyptiens. Au moment où a éclaté la « Révolution du 25 janvier » le Sinaï était le reflet inversé de l’Egypte « métropolitaine » : à l’ouest du canal de Suez la police tirait sur les manifestants tandis qu’à l’est, les citoyens bédouins tiraient sur les forces de l’ordre. En quelques jours, et avant la chute de Moubarak, ils avaient conquis, en tout cas sur le terrain, leur indépendance vis-à-vis du Caire, chassant à coup de RPG et de kalachnikovs les Egyptiens en uniforme ou les obligeant à s’enfermer dans leurs casernes.

La première victime de la déroute du Caire a été le gazoduc acheminant le gaz égyptien vers Israël et la Jordanie. Depuis six mois, des saboteurs ont fait sauter cinq fois le pipeline – jamais touché sous l’ancien régime – réduisant le volume de gaz acheminé de 80%. Si elles sont pour Israël des désagréments non négligeables, ces attaques déstabilisent plus gravement la Jordanie et son économie. Mais la première cible est l’Etat égyptien, incapable de protéger une installation stratégique qui représente une source de recettes en devises aussi rare que précieuse. Le renforcement depuis février de la présence militaire égyptienne – contraire aux accords de paix avec Israël mais consenti dans ces circonstances – n’a pas non plus permis au Caire de reconquérir la péninsule rebelle.

À la décharge du gouvernement égyptien, la conjugaison d’une forte croissance démographique (la population a été multipliée par 10 en un demi-siècle) et d’une structure socioculturelle tribale fait du Sinaï est une bombe à retardement. L’Egypte, qui a récupéré en 1982, après 15 ans d’occupation israélienne, ce magasin de porcelaine truffé de mines, s’y est comportée comme un éléphant. Le développement galopant de la région a été géré sans le moindre égard pour les susceptibilités et intérêts locaux. Les emplois générés par le développement, notamment dans le tourisme et les services, ont été réservés en priorité aux Egyptiens « de souche », les autochtones ayant été priés de se contenter de miettes et du mépris des fonctionnaires venus du Caire.
Autant dire que pour les Bédouins, l’Egypte est une puissance coloniale qui pille leurs ressources. Aussi la région a-t-elle connu l’enchaînement de la violence et de la répression classique de ce type de conflits, les attaques de postes de police et autres symboles de l’Etat égyptien entraînant une riposte souvent sauvage, comme lorsque le corps de Bédouins tués par la police furent abandonnés dans une déchetterie.

Ecartés des activités légales, les Bédouins se sont spécialisés dans les trafics en tous genres vers Israël et la bande de Gaza. Dans les années 1990, l’une des grandes tribus, les Tarabin, qui essaime jusqu’à Gaza et dans le Neguev israélien, est devenue le pilier du commerce des êtres humains. Après avoir « fourni » Israël en prostituées venues de Russie, ils ont exploité les rêves de malheureux Soudanais qui croyaient arriver…en Terre promise – comme les réfugiés d’Afrique du Nord et de l’Ouest accostant à Lampedusa. Chaque année, plus de 10.000 Soudanais parviennent à franchir la frontière israélo-égyptienne, sans doute grâce aux mêmes complicités que celles dont ont bénéficié les Palestiniens responsables des attentats de jeudi dernier.

Toutefois, depuis l’instauration du blocus israélo-égyptien en 2006, l’essentiel du trafic se concentre vers Gaza, les marchandises acheminées à travers le Sinaï étant ensuite introduites dans le territoire – en partie grâce aux fameux tunnels. Le commerce des armes, qui est le plus lucratif, s’est intensifié après la chute de Moubarak. D’origine iranienne ou libyenne, roquettes, explosifs, armes légères et munitions entrent aisément dans une Egypte ingouvernable pour traverser le Sinaï devenu un Etat dans l’Etat et aboutir dans la bande de Gaza. C’est ainsi que les anciennes roquettes Qassam de fabrication locale ont cédé la place à un armement russe de meilleure qualité. Mais les vaisseaux iraniens ou les convois venus de la « République de Benghazi » livrent aussi bien à leurs clients gazaouites de luxueux « 4×4 ».

Les gardes-frontières égyptiens qui étaient peu soucieux d’empêcher les Palestiniens d’utiliser le Sinaï comme base arrière le sont aussi peu de mettre un terme à ces trafics dont certains bénéficient même s’ils ne sont que le énième chainon d’un système pourri. L’assaut en règle lancé fin juillet par des dizaines de combattants, essentiellement bédouins, contre la caserne de police à el-Ariche (grande ville sur la côte méditerranéenne, non loin de la bande de Gaza), a poussé l’armée à lancer une opération de grande envergure dans le Sinaï. Or, les chances de quelques milliers de soldats égyptiens de reconquérir durablement une péninsule de 60000 km2 sont plutôt faibles. La reconquête de cette « zone tribale », sorte de « Waziristân à l’égyptienne », demanderait des moyens beaucoup plus importants que ceux que l’Egypte peut lui affecter. Si on ajoute à ce tableau l’influence grandissante des Palestiniens de Gaza et des radicaux égyptiens – dont certains, évadés de prison pendant la révolution ont trouvé refuge dans la haute montagne du Sinaï -, on a quelques raisons de craindre le pire.

L’abcès de fixation du Sinaï met en lumière l’inquiétant potentiel centrifuge du « Printemps arabe ». Alors que l’Irak, la Palestine, la Libye, le Yémen et la Syrie ont pris le chemin de la « libanisation », voilà que l’Egypte se montre incapable de faire respecter sa souveraineté sur une des parties les plus sensibles de son territoire. Ceux qui tuent des Israéliens, font sauter le gazoduc et pratiquent le trafic d’armes, de drogues et d’êtres humains, ne mettront probablement pas longtemps à menacer la circulation dans le canal de Suez. L’avenir de l’Egypte ne se joue pas place al-Tahrir mais à l’est de la Mer Rouge.

David Cameron a raison

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Croydon, dans le Sud de Londres, fut un des endroits où les récentes révoltes de la jeunesse connurent leurs formes les plus violentes et où plusieurs morts sont restés sur le carreau.

David Cameron, décidément excellent analyste de sa société, a annoncé que les seuls pillards étaient donc cette jeunesse abandonnée par des familles désocialisées par le chômage de masse et un système d’éducation publique très bien classé par Pisa mais néanmoins en plein naufrage. Et, en aucun cas, les traders qui paradent dans les rues de la City en se goinfrant annuellement de bonus, quelle que soit la conjoncture.

Mais David Cameron a raison : ce ne sont bien que des racailles sans la moindre conscience de classe, cette jeunesse. La meilleure preuve, est qu’un seul magasin de la principale rue commerçante de Croydon n’a pas jugé bon, les jours d’émeutes, de baisser ses rideaux et, de fait, n’a pas été pillé. Ce n’était pas, comme aurait pu le croire l’islamophobe de base, le magasin de burqas ou la boucherie hallal. Non, non, c’était tout simplement…la librairie ! Les émeutiers sont donc bien des brutes incultes, ivres de frustration consumériste qu’il faut châtier sans pitié.

Et tout ira pour le mieux, à nouveau, dans le meilleur des mondes. Jusqu’à la prochaine fois.

TeuGeuVeu areu areu

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Si je ne suis guère d’un naturel patient, je goûte assez les salles d’attente et les voitures de transport ferroviaire. On y trouve des denrées si rares : un temps suspendu et d’arbitraires associations de personnes. Lorsqu’ils ne servent pas de prétexte à des rencontres improbables en d’autres circonstances, ces lieux de transit fourmillent de détails propres à amuser l’observateur.

Ce jour d’août, ce n’est pas animé d’un mauvais esprit que je prends place à l’étage d’un TGV. En face de moi, une quinquagénaire avale frénétiquement le contenu d’un sachet de cacahouètes tout en dévorant le magazine Détective. À ses côtés, se trouve une adolescente noire au visage encore poupin, exclusivement vêtue de rose et de noir savamment assortis. La jeune fille est absorbée par l’écoute d’une playlist du Blackberry noir qu’elle a enfoui dans son décolleté rose.

À peine le train a-t-il démarré que j’observe ma voisine d’en face, la quinqua aux cacahouètes. Il y a un lien si évident entre sa voracité à engloutir ces petits fruits secs et celle de son appétit de lecture, que trahit son regard aspirant le sang giclé de dix scènes de crime.

Soudain, une voix voilée d’un léger grésillement prend possession de la voiture. Le speaker souhaite la bienvenue aux passagers, ce qui relève de la courtoisie la plus élémentaire, avant de présenter le personnel de bord : « Nathalie, Mélanie, Fatouma, Béatrice, Didier et Jean-Claude ». Cet égrainement de prénoms me laisse fort perplexe. S’adresser à des inconnus en arborant une familiarité rassurante mais factice : en voilà des manières de colonies de vacances.

Spontanément, je fais un geste pour sommer ma voisine aux allures de friandise d’ôter ses écouteurs et de prêter l’oreille au discours qui semble s’adresser à sa classe d’âge. Intriguée, elle s’exécute tandis que je lui désigne les haut-parleurs avec un sourire complice. Mauvaise pioche, en fait, la logorrhée du type dans le micro nous vise tous. À présent, il nous enjoint même d’adopter « la zen attitude »…

Bien sûr, en usant d’une formule grotesque censée rendre son injonction sympathique, il entend simplement demander aux voyageurs de « rester sages », sans les obliger à tuer leurs égos pour rejoindre la vacuité et l’éveil.

Une formule dont l’antéposition erratique de l’adjectif « zen », d’ailleurs empruntée à la syntaxe anglaise, la fait ressortir pour ce qu’elle est : du dégueulis « globish ». Maigre consolation, je me dis que la langue française ne se salit pas dans cette entreprise d’abrutissement général, contrairement à l’anglais aujourd’hui prédominant.

Il n’empêche ; un certain malaise monte en moi pendant que le Big Brother des chemins de fer continue de moduler sa voix avec enjouement pour suggérer aux passagers de saluer leur voisin ou voisine.

Après nous avoir donné des moniteurs-copains, nous avoir demandé de bien rester sages, on nous enseigne à présent des rudiments de politesse (« Dis bonjour à la dame »). Ne manquent plus que des employés distribuant des kleenex pour moucher les plus morveux d’entre nous.

Un soupir rageur m’échappe.

Supprimer la différence, la déférence et la distance anéantit l’action de la civilisation, qui arrache les individus à l’indifférencié pour en faire des personnes autonomes et affranchies du poids de la tribu ou du magma originel.

Le style de « communication » choisi par la S.N.C.F collabore à un processus d’aliénation qui repose sur l’infantilisation des masses. Bientôt, le maternalisme totalitaire torchera ces foules anonymes et corrigera les éventuels récalcitrants. Le connard jovial au micro s’est révélé parfaitement obscène et son pensum m’a donné une sérieuse envie d’adopter une « kamikaze attitude », bref, de réussir là où Julien Coupat – s’il est jamais prouvé qu’il fut coupable- avait échoué.

Un rire désarme mon irritation croissante. Il provient d’une femme assise non loin de moi, de l’autre côté du couloir, seule contre la fenêtre. Elle ne peut plus s’arrêter de rire.

Le pathétique discours au microphone a provoqué chez elle un irrésistible fou rire. « Le rire, disait Bergson, c’est du mécanique plaqué sur du vivant ». Possible, dans ce qui le déclenche. Mais en tant que réaction instinctive, il peut s’agir de l’inverse. Un rire comme celui-ci, c’est du vivant faisant dérailler la mécanique. Dans son éclat, il disperse toutes les formules infectes qu’on prétend nous administrer.

C’est ce rire qui a résonné en conclusion du discours, le remettant en perspective, révélant aux oreilles de tous qu’il aurait été absurde de le prendre au sérieux.

Grâce au rire de cette passagère, en pleine ère de régression organisée, un jour d’août 2011 dans la voiture 16 du TGV 2949, je peux l’affirmer sereinement : l’honneur fut sauf.

Norvège noire

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Nuit à Oslo.

Sans le massacre perpétré par Anders Behring Breivik, il n’est pas certain que j’aurais eu envie de lire Le Léopard de Jo Nesbo. D’abord parce qu’il s’agit d’un polar scandinave. Norvégien, Nesbo est devenu, en France et ailleurs, une véritable star du genre. Or, pour des raisons qui tiennent plus à ce que l’on pourrait appeler une certaine « érotique littéraire » qui me porte davantage vers l’électricité rageuse et le cynisme désespéré des romans noirs américains et français qu’à l’objectivité critique, je n’ai jamais éprouvé une grande attirance pour ces enquêteurs qui agissent lentement dans une société lente où commander plus d’une bière (hors de prix) dans un bar est déjà en soi vaguement suspect.

Nostalgie de l’Etat Providence

J’ai toujours mis sur le compte d’une nostalgie informulée de l’Etat-Providence ce goût du public pour les Gunnar Staalesen, les Arnaldur Indridason, de même que le succès planétaire de Millenium, la saga de Stieg Larssonn. Il y a sans doute chez le lecteur une complaisance inconsciente et morbide à voir s’effondrer, ou tout au moins se lézarder, dans des fictions blafardes, un modèle qu’ils ont eux-mêmes perdu depuis longtemps en même temps qu’un certain vouloir vivre-ensemble. Oui, je sais l’expression fait toujours rire les beaux esprits. Mais peut-être moins depuis un certain 22 juillet, quand un type avec des initiales qui semblent sortir d’une agence de notation, a expliqué avec une bombe et des armes automatiques ce qu’il en pensait, du vouloir vivre-ensemble.

Plus généralement, le polar scandinave d’aujourd’hui semble avoir oublié les leçons de Maj Sojwall et Per Walhoo. On ne pourra trop conseiller de relire la série consacrée à l’équipe du commissaire Martin Beck écrite dans les années 60 par ce couple de Suédois qui avaient adopté la méthode d’Ed Mc Bain, c’est-à-dire que leur héros n’était pas un seul superflic mais toute l’équipe d’un commissariat de Stockholm. Et ces passionnantes enquêtes rééditées aujourd’hui par les éditions Rivages étaient le prétexte à une critique de gauche du fameux modèle suédois. Oui, il y eut une époque où certains trouvaient que ce pays social-démocrate et profondément égalitaire n’allait ni assez vite ni assez loin.

Mieux que le guide du Routard

C’est aussi pour cela qu’il faut aimer le roman noir, d’ailleurs, et en général la littérature de genre, bonne ou mauvaise : elle est profondément politique, même malgré elle, et elle renseigne mieux que le guide du Routard (ce n’est pas difficile, me direz-vous) sur les mœurs, les paysages, les habitudes, la vie quotidienne…
Alors, pourquoi pas ce gros thriller de Jo Nesbo, Le Léopard, publié au début de l’année, même si ses 760 pages qui vous font risquer l’excédent de bagages à l’aéroport, pour comprendre comment Anders Behring Breivik a pu apparaître dans ce monde-là, à ce moment-là ?
Ce sera toujours moins ennuyeux que les analyses autorisées des spécialistes, ces mêmes spécialistes qui, dans les premières heures, accusèrent évidemment les usual suspects du terrorisme – les musulmans.

Le Léopard
de Nesbo ne raconte rien de très original, en apparence en tout cas. Un tueur en série s’attaque à des jeunes femmes et assassine même une parlementaire qui fait son jogging. On découvre au passage que dans les pays heureux, ceux qui redistribuent très équitablement les richesses produites, les hommes politiques n’ont pas besoin d’une armada de gorilles surarmés pour les protéger.

Les patrons non plus, d’ailleurs : l’enquête sur ce tueur, qui se révèle davantage un assassin rusé masquant un plan concerté derrière une apparente folie, conduit Harry Hole, un flic à la fois usé et tenace, dans la haute société d’Oslo. Ces pages sont tout à fait révélatrices : les Norvégiens riches ne vivent pas dans des quartiers sécurisés, ils ne semblent pas attirés par les grosses cylindrées et n’ont pas besoin d’une domesticité nombreuse. Comme quoi on peut être riche et sujet d’une monarchie pétrolière sans pour autant sombrer dans le bling-bling. On peut même, au contraire, estimer que le comble du luxe est un chalet sans électricité dans une région montagneuse au nom imprononçable qui rend fou les correcteurs orthographiques.

Comme pour marquer le contraste avec la Norvège, Jo Nesbo amène son flic sur une fausse piste au Congo-Zaïre, pays miné par une guerre civile permanente. L’horreur particulièrement élaborée des crimes commis par le tueur qu’il traque lui apparaît alors comme ce qu’elle est : une monstrueuse exception en Norvège qui est la règle ailleurs dans le monde. Hole comprend que ce tueur est un symptôme, voire le signe annonciateur de la généralisation de la guerre de tous et d’une brutalisation[1. On emprunte ce néologisme à l’historiographie récente qui décrit le caractère inédit de la violence durant la Grande Guerre.] toujours plus forte.

Fausses pistes

Ainsi, le principal suspect, ancien mercenaire devenu homme d’affaires, ne peut pas ne pas évoquer prophétiquement la silhouette de Breivik, prédateur dont le mobile peut aussi bien être l’appât du gain que le fantasme d’une invasion « multiculturelle ». Invasion à laquelle Jo Nesbo, qui n’a rien d’un écrivain particulièrement engagé, comme l’était par exemple l’auteur de Millénium et qui décrit minutieusement la Norvège d’aujourd’hui, ne fait pas allusion une seule fois…

Une dernière chose : que le lecteur potentiel ne soit pas affolé par la taille de ce formidable thriller. Le Léopard n’a pas cette manière anglo-saxonne de vouloir faire « gros » donc sérieux en rajoutant artificiellement cent pages sur le fonctionnement d’un sous-marin et cent autres pour décrire l’organigramme de la police ou les différentes façons de chasser le phoque. L’épaisseur est justifiée par une intrigue qui multiplie les fausses pistes jusqu’à la fin, égarant le lecteur dans le monde de plus en plus incertain, voire indécidable qui est devenu le nôtre ici et maintenant.

Le léopard: UNE ENQUETE DE L'INSPECTEUR HARRY HOLE

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Téhéran sur le chemin de Damas

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A mesure que le mouvement de contestation anti-Assad se prolonge en Syrie, l’Iran dirigée d’une main de fer par le Guide suprême Ali Khamenei, se ménage une porte de sortie diplomatique. Officiellement, rien n’a changé : l’alliance entre Damas et Téhéran scellée en 1982 lors d’un voyage de noces qui vit la naissance du bébé Hezbollah, garantit un soutien indéfectible des Mollahs à leurs « frères » arabes syriens.

Incidemment, on constate néanmoins une inflexion de ton dans le traitement médiatique des événements syriens. La presse et la télévision d’Etat iraniennes commencent à faire entendre une petite musique dissonante qui ne se contente plus d’avaliser la répression armée des manifestants syriens. Désormais, la parole est donnée à des journalistes remettant en cause le comportement brutal et strictement sécuritaire de l’appareil d’Etat syrien, et osent même prôner la recherche d’un débouché politique au conflit.

Malin comme un singe, Ali Khamenei a donc décidé de ne plus s’exposer directement dans la défense d’Assad, qu’il arrose quotidiennement de subventions. A Ahmadinejad de s’y coller, quitte à ce que le parasite (perse) meurt avec la bête (syrienne).

Comme quoi, dans l’usage politique des fusibles, notre omni premier ministre Nicolas Sarkozy aurait fort à apprendre d’un petit stage prolongé à Téhéran…

Berrichon Pride

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L’époque est à la multiplication des Etats : combien de modestes régions dont la légitimité historique et culturelle semble dérisoire, sont devenues en quelques années de véritables nations avec hymne, drapeau et fanfare militaire en guise de porte-bonheur. L’Europe a beaucoup œuvré sous la pression de différents lobbies à cette escalade identitaire et le communautarisme est l’illustration finale de ce phénomène politique.
Des Etats à l’intérieur des Etats et pourquoi pas, à l’intérieur des familles et des couples, c’est le souhait ultime de ces marchands : transformer des citoyens éclairés en consommateurs zélés et compartimentés. En France, combien de nos compatriotes se définissent avec des trémolos dans la gorge et des papillons dans les yeux comme résident basque, breton, alsacien, corse ou vendéen avant d’endosser avec quelques réticences la panoplie tricolore, centralisatrice et républicaine.

Et les Berrichons ?

Dans cette foire aux vanités, avez-vous déjà entendu quelqu’un se vanter d’être Berrichon ? Terrible injustice pour celui qui est né dans cette belle province entre Cher et Indre de voir son terroir raillé, moqué, bafoué et sali. Nous endurons depuis si longtemps cette infamie que nous encaissons les pires insultes sans nous insurger. Pourquoi avons-nous mérité un traitement aussi dégradant ? Passons sur la sempiternelle bourrée berrichonne censée définir à tout jamais notre folklore rustre et décadent : si on y ajoute un accent campagnard qui fait rouler les « r », nous avons là un tableau assez fidèle de ce que notre terroir laisse comme impression générale à la face du pays. Nous sommes jusqu’à la fin des temps ces cousins bouseux qu’il est de bon ton de ridiculiser sans risquer une quelconque fatwa.

Le Berrichon incarne à lui seul l’image du paysan demeuré, figure ancestrale d’un monde à jamais enfoui dans les ténèbres. C’est oublier que naguère notre pays, la France, était une grande nation agricole et les paysans, le creuset du peuple français. Pourtant, des décennies plus tard, ce sont toujours les Berrichons qui font figure d’arriérés mentaux et d’indécrottables cul-terreux.

Plus au sud, les Auvergnats ont échappé à cette honteuse discrimination. Le bougnat a beau être un paysan de même facture que son homologue errichon, on lui attribue des vertus de bon gestionnaire. La preuve, il a fait fortune à Paris en vendant du charbon puis des limonades. Le Berrichon ne peut se prévaloir d’aucune réussite particulière, ni de titres ronflants. Dans l’esprit collectif, le Breton est travailleur et honnête, le Corse fier et secret, quant au Cht’i, nouvelle égérie nationale, il cumule toutes les qualités, c’est bien connu, les gens du Nord ont dans le cœur…On connait la formule…. Dans cette frénésie régionale, le Berrichon se sent bien seul. Il ne peut compter sur personne pour faire valoir ses belles qualités humaines.

Le Berrichon, damné de la terre

En a-t-il, d’ailleurs ? Oui, sa modestie. Son humilité le place parmi les damnés de la Terre. Le Berrichon ne fait pas l’aumône, il voit bien que les autres provinces jouent des coudes aux réunions de famille, et que lui, perdu dans sa campagne austère, préfère baisser la tête. Il ne se prévaut pas de paysages à couper le souffle ou d’illustres conquérants. Il n’essaye pas de faire de la retape. Ceux qui l’apprécient, savent que sa richesse est intérieure et millénaire.

Jadis, le berrichon a administré la France sous le « règne » de Jacques Cœur. Il en garde un souvenir ému mais ne se complait pas dans cette nostalgie là. Certaines régions n’hésitent pas à sortir à tout bout de champ leur Jeanne d’Arc, Napoléon, François 1er ou Henri IV en étendard local. Le Berrichon laisse faire, ces gesticulations ne le font même plus souffrir. Il a accepté sa déchéance nationale. S’il doit être le paria du pays, il relève ce défi sans forfanterie. S’il doit être l’idiot du village comme dans un roman de René Fallet, il prend ce risque, il en accepte même les tourments. Car pour bien saisir l’âme Berrichonne, il faut communier avec elle.

Les marques d’appartenance à cette contrée sont discrètes, presque invisibles pour un visiteur extérieur. Ici, pas de carnaval joyeux, de feria galopante ou de fest-noz dansant, le Berry n’extériorise ni ses joies, ni ses peines. Il affronte seul les saisons. Le Berrichon est un homme debout qui n’attend rien des autres. Vous ne le verrez pas pleurer en public, s’apitoyer sur son sort, il garde ses larmes pour la solitude des nuits fraîches lorsque son esprit vagabonde. Contrairement à d’autres ambitieux, il n’a pas déserté sa terre, n’a pas souhaité courir le monde ou faire fortune. Il est resté là où la nature l’avait fait naître. Il y a chez lui de la résignation. Jamais, vous ne le verrez geindre. Il n’a pas l’intention de se donner en spectacle.

Au cours des siècles, sa pudeur a souvent été prise pour un enfermement dans une vie triste et monacale. En clair, il était irrécupérable pour la société moderne. Les Berrichons n’ont pas joué le jeu, ils n’ont pas minaudé, ils n’ont pas cédé à la pression qui veut qu’une province soit dynamique et se lance à corps perdu dans l’expansion économique.

Combien d’autres territoires se sont prostitués en exhibant leurs plus beaux sites touristiques, leur savoir-faire industriel et artisanal ou leur culture débordante d’imagination et de subtilité ? Le berrichon n’a pas cédé aux sirènes de cette déchéance-là, il a préféré vivre à l’abri des regards. La désertification rurale comme la nomment les technocrates a gagné chaque année du terrain pour le plus grand plaisir… des Berrichons.

Les beautés que recèlent le Berry ne se partagent pas avec tout le monde. Pour saisir, l’émotion d’un terroir, sa grandeur comme sa sécheresse, mieux vaut ne pas avoir été guidé par des tour-opérateurs obscènes qui déflorent à la hussarde les paysages. Car découvrir le piton de Sancerre surmontant les vignes alentours, sous un givre d’automne, est un doux moment qui serre le cœur et qui redonne espoir dans les hommes. Vous ne trouverez pas de mer déchainée, de pic majestueux ou de beffroi grandiloquent, simplement un village, reflet de deux mille ans d’histoire de France, entouré simplement de maisons aux toits polis par le vent et, plus loin, la Loire frontière naturelle avec la Bourgogne toute proche ne vous aguichera pas comme tant d’autres fleuves. La Loire se contente d’être sauvage et indomptable : elle veille sur ses concitoyens, les berce au soleil couchant d’une lumière irisée. Les rues pavées de Bourges vous en diront bien plus que de longs discours. Elles sentent la province, elles en ont l’aspect désuet et charmant. En les foulant, vous aurez ce sentiment étrange de retrouver vos vingt ans.

Car le Berry est avant tout une terre sentimentale qui façonne des hommes bons et loyaux. Lorsque vous croiserez un Berrichon, évitez-lui cette imitation ridicule et pathétique du paysan mais regardez-le plutôt comme un homme de cœur.

A l’ombre des politiques en pleurs

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Mon indifférence à la politique-Swann et les socialistes-Amusement du duc et de la duchesse de Guermantes-Saint-Loup pour Marine Le Pen-Jeunes militants de l’UMP-Colère de Gilberte.

J’étais arrivé à une presque complète indifférence à l’égard de la politique et de cette campagne présidentielle quand je partis comme chaque année avec ma grand-mère à Balbec.

Comme un jeune homme que n’intéressent pas les jeunes filles, qui sait que cette indifférence le fera moquer auprès d’une certaine société de garçons toujours avides de plaisirs neufs et de joues d’adolescentes, fraîches comme des oreillers, mais qui cessera, après des années et des années, de feindre un intérêt pour ces silhouettes gracieuses qui ne lui disent rien, feinte qui lui permettait pourtant une tranquillité d’esprit mais qui, le temps passant, devenait de plus en plus insupportable car notre moi social doit malgré tout, ne serait-ce que de façon asymptotique, coïncider avec notre moi profond, j’avais moi-même dit à mes amis que je ne voulais plus entendre parler de politique, qu’elle me semblait bien éloignée de mes préoccupations présentes et qu’au fond il m’indifférait de savoir que Swann avait dit au duc de Guermantes qu’il participerait aux primaires socialistes, ce à quoi le duc avait répondu en riant, et en prenant, comme il en avait de plus en plus souvent l’habitude, la duchesse à témoin, un peu comme dans un ménage bourgeois, sans que l’on sache s’il s’agissait là d’une pose ou d’un de ces relâchements qui touche les plus grands noms quand arrive un certain âge dont ils estiment qu’il est un privilège permettant toutes les excentricités :

– Oriane, ma chère amie, voilà notre Swann qui veut aller voter aux primaires socialistes !

Et la duchesse, qui avait parfaitement entendu, mais avait décidé de jouer le jeu de son mari, avait répondu comme si Swann n’était pas là :

– Mais Basin, c’est incroyable, notre Swann, signer une déclaration d’adhésion aux valeurs de la Gauche ! Lui qui nous a fait découvrir avant tout le monte Vinteuil et Amy Winehouse, aller voter pour départager ceux pour qui voteront mon cocher, ma cuisinière et peut-être Palamède, tellement ami avec le maire de Paris.

Cette allusion à son beau-frère Charlus était-elle faite pour chagriner son mari qui la forçait à recevoir Gilberte, la fille de Swann, depuis son mariage avec Saint-Loup ou simplement voulait-elle montrer qu’elle avait lu Le Figaro le matin-même et qu’elle avait appris que les socialistes étaient favorables au mariage homosexuel et que peut-être cela concernerait monsieur de Charlus qui s’était enfin pacsé avec Morel, le violoniste ?

De Saint-Loup, je savais maintenant, c’était Gilberte elle-même que me l’avait appris deux jours après mon arrivée à Balbec lors d’une promenade sur la jetée où des jeunes gens de l’UMP, jolis et flexibles comme des fleurs, superposant dans une durée pour moi unique leurs visages différents à chaque séjour et pourtant similaires par leur jeunesse, distribuaient comme chaque été depuis cinq ans des tongues sous la semelle desquelles on retrouvait le sigle et l’image arborée du parti présidentiel, je savais donc qu’il était partisan de Marine Le Pen. Il donnait comme explication qu’il n’était pas question de voter en ce qui le concernait pour un président qui avait reculé et supprimé le bouclier fiscal.

Pour Gilberte, qui me le confia d’une voix un peu irritée, l’aversion de son mari pour Nicolas Sarkozy avait une raison à la fois plus profonde du point de vue de la psychologie et plus dérisoire du point de vue des idées, et se résumait à une question de goût, de tempérament car Saint-Loup n’avait pas supporté lors d’une remise de la légion d’honneur par le président Sarkozy à un de ses camarades officiers, revenu d’Afghanistan, la présence d’une montre Rolex au poignet du chef de l’Etat, fantaisie qu’il aurait encore admise chez le docteur Cottard ou chez Brichot mais pas chez celui qui se devait d’incarner la nation, quand bien même pour Saint Loup, du fait du régime républicain qui n’avait jamais eu ses faveurs, cette incarnation était forcément limitée, affaiblie, presque exténuée comme le seraient, à la fin de la saison, les couleurs des toiles des cabines de bain que l’on voyait devant nous, pourtant encore si fraîches sous le soleil de juillet.

– Irez-vous voter, mon cher ami ? me demanda alors Gilberte.

Et c’est là que je compris que depuis des mois, comme un dormeur qui continue une fois endormi à croire qu’il lit toujours le roman qu’il avait entre les mains et qui imagine les péripéties les plus absurdes pour les personnages, que j’avais suivi l’actualité de manière presque onirique, avec l’impression que toute cette agitation, tous ces noms qui apparaissaient, Borloo, Aubry, Royal, Mélenchon, DSK ne me concernaient pas davantage et n’avaient pas davantage d’intérêt que les personnages devenus absurdement autonomes du roman tenu par le lecteur déjà assoupi.

Je l’expliquai à Gilberte dont j’admirais le profil sur les flots, le velouté de pêche de ses joues, la courbe légèrement sémite de son nez qui venait si manifestement de Swann quand le teint était celui d’Odette, tout cela intact ou presque depuis notre première rencontre, enfants, dans les jardins des Champs Elysées, près du manège.

Elle me regarda soudain, une fois que j’eus terminé de parler, avec un insondable mépris, me renvoyant dans le neuvième cercle de l’Enfer que je voyais toujours dessiné par Gustave Doré dans cette édition de la Divine Comédie que j’avais souvent feuilletée dans la bibliothèque de Bergotte et elle me dit :

– Vous me fatiguez ! Tous ! Vous êtes tous des bouffons, des fachos ou des pédés ! Moi, je viens de m’inscrire à Lutte Ouvrière !

Modestes conseils aux mégariches

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Bousculés par une mode absurde qui consiste à proposer de payer plus d’impôts qu’il ne le faudrait, il se peut que quelques milliardaires ne se sentent pas d’humeur à jouer les Warren Buffet.

Je ne doute pas qu’ils ne puissent trouver en eux-mêmes la force de résister à cette mascarade indigne, mais la mode est un dieu si puissant, et la volonté de plaire au peuple une déesse démocratique si perverse, que certains hésiteront peut-être au moment de rejoindre l’étrange cohorte que forment actuellement ces mégariches au grand coeur.

Faut-il céder à la pression et payer plus d’impôts ? Voici quelques principes simples qui devraient leur permettre de rester à l’écart de cet appel à contribution.

1) Il vaut mieux commettre l’injustice que de la subir.

2) Une vie sans examen ni conscience vaut la peine d’être vécue.

3) Qu’est-ce qui est à toi ? Ce qui est à toi. C’est un homme sage celui qui s’en tient à cette vérité.

4) Un amas de richesse est préférable à un trésor de maximes.

5) L’homme est riche parce qu’il le mérite. Travailler contre la nature est peine perdue.

6) Le tort commun des indigents est de fuir la rigueur. Au malade, le miel est amer.

7) La vraie merveille de la justice sociale tient en ceci que le meilleur a plus que le moins bon.

8) Le service public encourage la paresse. La justice sociale est née pour la destruction commune.

9) Epargnons aux utopistes d’être contredits par les faits.

10) Le bonheur c’est le plaisir sans remords.

Toutes les 7 secondes

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734 854 329 : c’est le nombre de phrases commençant par un chiffre-mystère employées par les journalistes français depuis 10 ans. Doit-on en conclure que cette fleur de rhétorique est fanée jusqu’à l’os ? Plus éculée que les sabots d’un vieil homme obèse ? Ce chiffre donne-t-il raison à Isabelle Sorente lorsqu’elle estime, dans son remarquable essai Addiction générale (Lattès), que l’obsession des chiffres dans nos sociétés est une passion aussi grotesque que criminelle, une drogue dévastatrice interdisant l’accès à toute science et raison authentiques ? Rien n’est moins sûr, puisque 97,3 % des Français exigent au contraire que nos journalistes leur prodiguent 9 fois plus de chiffres dans la prochaine décennie.[access capability= »lire_inedits »]

623 : c’est le nombre d’hommes roux pratiquant le krav-maga dans les Deux-Sèvres. 28 000 : c’est le nombre de nouvelles espèces animales qui disparaissent avant même que quiconque se soit aperçu de leur apparition.
336 822 421 : c’est le nombre d’événements sublimes transfigurant des destins humains toutes les 7 secondes. 336 822 421 : c’est le nombre d’événements atroces détruisant et torturant des destinées humaines toutes les 7 secondes. 7 : c’est le nombre véritable des 3 mousquetaires, puisque Dumas écrivait à 4 mains, selon un chercheur hongrois capable, dans le privé, de jouer scientifiquement du piano à 7 mains. 333 : c’est désormais le nouveau chiffre de la Bête, contrainte de réduire son train de vie de moitié en raison de la nécessité de restrictions budgétaires fatidiques et de contraintes structurelles infernales. 2 : c’est le nombre de bras de notre manchot après la réussite de sa greffe miraculeuse. 21 : c’est l’adresse où vous pourrez trouver l’assassin.

Mais le plus révoltant, c’est qu’en 2011, c’est-à-dire tout de même 11 ans après l’an 2000, en dépit du progrès perpétuel de tout, les médias se refusent encore obstinément à communiquer les vrais chiffres sur les chiffres. Il faut saluer à cet égard l’initiative courageuse du Vrai Observatoire des Chiffres, qui a enfin osé briser ce tabou. Après 17 ans de calculs, de recoupements complexes et de travaux rigoureux sur des échantillons strictement représentatifs, le Vrai Observatoire des Chiffres a révélé ses stupéfiants résultats : 97,4 % des chiffres qui circulent dans nos sociétés sociétales sont « entièrement faux », 0,2 % sont « gravement erronés » et les 4,9 % restant sont « rigoureusement exacts » ou « diablement exacts ». L’étude de l’Observatoire précise avec panache, dans sa dernière section, que ses résultats sont également valables pour tous les chiffres délivrés par le Vrai Observatoire des Chiffres.

425 658 588 : c’est le nombre de nombres qui ont perdu leur ombre. Leur antique et charnelle ombre humaine. C’est le nombre de morts dont le nom est broyé sous les nombres. Toutes les 7 secondes.[/access]

Addiction générale

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