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Les infortunes d’un mot

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Hotel du Nord

Tout cela n’est pas très sérieux. Voilà un mot, « populisme », dont les médias dominants se servent pour qualifier aussi bien Sarah Palin qu’Hugo Chavez alors que, si la première devenait présidente des Etats-Unis, il est probable qu’elle enverrait illico presto la CIA organiser un putsch, assassiner le leader bolivarien et plus si affinités. On pourra toujours parler de rivalité mimétique entre populistes, qu’on me permette, pour une fois, de douter de la pertinence de la grille de lecture girardienne.

En France, les mêmes médias emploient désormais cet adjectif − qu’ils connotent forcément de manière péjorative − pour Le Pen père et fille d’une part et pour Mélenchon de l’autre. Or, à moins de faire de « populiste » le synonyme de « bon orateur », trouver quelque chose de commun entre le Front national et le Front de gauche relève de la mauvaise foi, ou plus exactement de cette foi très post-moderne (Furet est passé par ici) que tout désir de changement de société s’appuyant sur le peuple finit nécessairement en totalitarisme, ce qui disqualifie tout discours de transformation.

Le mot « populisme », comme « patrie » et, ces temps-ci, « laïcité », est la victime d’un grand hold-up sémantique effectué par une droite dure, conservatrice et parfois ethniciste sur des notions qui appartenaient auparavant à la gauche et constituaient même l’ADN de la République et des mouvements d’émancipation. [access capability= »lire_inedits »]

Le populisme, en tant que courant politique, apparaît aux Etats-Unis. On se rapportera à la somme d’Howard Zinn sur la question, Une Histoire populaire des Etats-Unis, où il rappelle qu’il y eut toujours une résistance au big business dans le pays de la libre-entreprise. Il cite notamment la plateforme électorale du People’s Party en 1892 : « La corruption domine l’élection, les législatures, le Congrès, et effleure l’hermine des magistrats. Les journaux sont subventionnés ou étouffés. Notre travail perd sa valeur, la terre se concentre dans les mains des capitalistes. Les ouvriers ne peuvent pas se syndiquer, des travailleurs importés font pression sur les salaires, le produit du labeur de millions est volé pour édifier de colossales fortunes. » Quant on sait, en plus, que le People’s party, notamment dans le Sud, était un parti interracial, il devient un peu compliqué de le classer dans la droite de l’époque. On voit en même temps d’où a pu venir le malentendu : la dénonciation des petits contres les gros, le thème de la corruption, l’antiparlementarisme vont aussi devenir les thèmes d’une certaine extrême droite et notamment, pratiquement à la même époque en France, du boulangisme.

Le populisme littéraire est un humanisme

Pourtant, le terme « populisme » est encore, chez nous, au moins dans le domaine de la littérature, dénué de tout sous-entendu suspect. Savez-vous que l’on remet chaque année en France, depuis 1929, un Prix du roman populiste ? Et il n’a pas été remis à Marine Le Pen pour une autofiction ou à Jorg Haider pour son journal posthume dans les backrooms de Carinthie. Non, si l’on regarde le palmarès, on voit qu’il est resté fidèle à sa vocation première telle qu’elle est définie dans les statuts : récompenser « un roman qui met les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu’il s’en dégage une authentique humanité ».

Le populisme littéraire est, pour paraphraser Sartre, qui a reçu ce prix en 1946 pour son recueil de nouvelles Le Mur, un humanisme. Il rejoint en cela le populisme des narodniki russes, ces étudiants du XIXe siècle qui, lassés des conventions bourgeoises, de la bulle artificielle dans laquelle ils vivaient, allèrent à la rencontre du monde paysan et tentèrent de fonder, sans trop de succès, un socialisme agraire. Il s’agit pour le roman populiste d’en finir soit avec l’ignorance pure et simple du peuple dans la fiction littéraire, soit avec la confusion plus ou moins consciente entretenue par les romanciers « réactionnaires » entre classes laborieuses et classes dangereuses. Pour un Victor Hugo ou un Zola, au XIXe siècle, qui font du peuple un objet d’étude et expriment le désir de le voir s’émanciper, combien de Paul Bourget  et d’autres noms heureusement oubliés qui furent d’efficaces chiens de garde ne s’intéressant qu’aux émois chlorotiques des jeunes filles en dentelles ?

Le roman populiste n’a jamais eu les faveurs, non plus, du Parti communiste, contrairement à ce que l’on aurait pu croire. Cette littérature se refuse en effet à envisager le peuple comme une classe sociale mais davantage comme un personnage, ou même une personne. Pas d’idéalisation, seulement le désir de connaître, de comprendre, de donner une égale dignité au chagrin d’une ouvrière et à celui d’un jeune dandy, non pas parce qu’elle est ouvrière mais parce qu’elle participe d’une égale humanité et a aussi droit de cité dans l’imaginaire d’une nation.

La liste des auteurs lauréats du Prix du roman populiste se joue d’ailleurs des clivages politiques. Le premier à être couronné est Marcel Aymé. On sait à quel point celui-là fut rétif à tous les embrigadements et fut même classé dans la droite littéraire de l’après-guerre parce qu’il marqua un certain écœurement devant une épuration qui avait tendance à s’acharner sur ses confrères plutôt que sur les responsables de la collaboration économique.

D’autres, en revanche, furent plus clairement de gauche, comme Eugène Dabit et son Hôtel du Nord (« Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » ou le scandaleusement oublié Louis Guilloux, l’auteur du Sang noir, qui resta un « nietzschéen de gauche » jamais tenté par le communisme, sans doute parce qu’il avait accompagné Gide lors de son fameux voyage en URSS. Plus récemment, le Prix populiste fut capable aussi de décorer Bernard Clavel, compagnon de route du PCF récemment décédé, et Denis Tillinac, gaulliste old school qui, précisément, comme tout vrai gaulliste, a, au fond, la « fibre popu ».

Ce détour par la littérature semble décidément indispensable en cette période où le mot « populisme » est devenu synonyme d’une instrumentalisation du peuple et de ses pulsions alors qu’il fut, avant tout, l’expression d’un beau souci, (beau parce que non dogmatique) pour tous ces abonnés absents d’une histoire et d’une actualité officielles, calibrées par les classes moyennes et pour les classes moyennes.[/access]

Villepin, fenêtre sur cour

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Dominique de Villepin se présente comme le chevalier blanc de la politique, au cœur purifié de toutes les scories courtisanes, entièrement dévoué à servir la France avec honneur, loyauté et panache gaulliste. Il ne s’est pourtant pas privé, ces jours-ci, d’agir en parfait « homme de l’occasion » pour reprendre les termes de Balthazar Gracian. La parution de son dernier livre, De l’esprit de cour, la malédiction française, combinée par ses piques oratoires à l’encontre du Président, lancées le dimanche 7 novembre sur l’antenne d’Europe 1, tombaient à pic.
En soutenant que l’esprit de cour est à l’origine du blocage de la société, de l’essoufflement général du pays et de la corruption du régime politique, puis en accusant Nicolas Sarkozy d’être aujourd’hui « un des problèmes de la France », Dominique de Villepin a retiré au pouvoir une crédibilité qu’il veut gagner en le critiquant. À la veille du remaniement ministériel, voilà qui n’était pas mal joué. Sa thèse prenait tout son éclat à mesure que le ballet des prétendants agitait fébrilement l’Elysée.

Virus curial[1. Les termes sont de Dominique de Villepin lui-même : précieux un jour, précieux toujours]

Or, l’habileté et l’opportunisme dont fait preuve Dominique de Villepin ne sont-ils pas des qualités qui caractérisent le courtisan avisé ? En disant ce qu’il faut au moment où il faut, ne s’est-il pas tenu « au centre de l’occasion », comme ferait un parfait homme de cour, qui saurait profiter de l’inconstance, des humeurs et de la contingence du sort pour être certain de plaire et de s’attirer la faveur populaire ? En effet, à défaut de flatter notre Prince, son ennemi juré, c’est le peuple que Dominique de Villepin tente de courtiser en prenant bien soin de dissimuler son intention sous le paravent de la satire.
Et pour couronner cette stratégie, tout s’est passé à quelques jours de la commémoration du quarantième anniversaire de la mort du Général De Gaulle, envisagé par l’intéressé comme contre modèle idéal du sarkozysme. Voilà qui lui donne des gages d’assurance pour se présenter comme l’homme providentiel qui vivifierait à nouveau l’esprit républicain étouffé actuellement par l’esprit de cour.
Mais penchons-nous sur ce « virus curial », jugé par Dominique de Villepin comme « une spécificité française constamment à l’œuvre au cœur du pouvoir ». L’auteur prend la cour comme « fil d’Ariane » pour voyager dans un passé, comparé, si on file la métaphore jusqu’au bout, à un labyrinthe. Et là, la perplexité gagne. N’est-ce pas surprenant pour se diriger dans le labyrinthe du passé d’utiliser la cour, qui est elle-même un véritable labyrinthe où chacun simule pour mieux dissimuler et guide pour mieux égarer ?

Comme le courtisan, la cour présente deux faces. L’une artificielle et apparente cache l’autre, nuisible et invisible.
Dominique de Villepin montre comment, grâce à cette duplicité, la cour fait croire qu’elle renforce le pouvoir alors qu’elle conspire contre lui. Vue du dehors, la cour apparaît comme l’instrument du pouvoir. Mais en réalité, la cour verrouille tout de l’intérieur tandis que du dedans, elle exerce sa capacité de nuisance et devient moins le lieu où l’on paraît qu’un foyer où l’on manigance contre le pouvoir en place, le mécanisme des passions aidant à alimenter la sédition des courtisans humiliés.
Cour monarchique, cour impériale, pour Villepin, la cour se métamorphose selon la nature des régimes, mais son fonctionnement oligarchique reste foncièrement le même.

Un diseur de vérité

Se drapant dans les habits de Ruy Blas, Dominique de Villepin prend plaisir à décrire le climat perpétuel de guerre froide, où les courtisans donneraient les apparences de servir l’intérêt général pour mieux se servir eux-mêmes et évincer leurs rivaux potentiels en se fourvoyant dans un cortège de coups bas, d’intrigues et de complots. Avec la démocratie parlementaire, la cour se désincarnerait mais ne perdrait pas en influence. Bien au contraire, en se masquant, en devenant une sorte de société secrète, qui prospèrerait entre le monde des affaires et le monde du pouvoir, son influence se répandrait plus facilement. Ainsi, comme le phoenix, la cour ne meurt jamais, elle renaît de ses cendres et se survit dans l’esprit qui l’anime.
En apparence, Dominique de Villepin se présente comme un diseur de vérité qui ose nommer le mal qui ronge la France et que les élites s’évertuent à dissimuler.
En réalité, dans les plis et les replis de sa critique et de l’éloge adressé aux hommes illustres, se glisse son propre sacre. En filigrane de son analyse historique, il ne cesse d’affirmer sa différence avec l’actuel Président et établit in fine sa propre légitimité présidentielle.
Dominique de Villepin ne manque à aucun moment de souligner le gouffre qui le sépare du « Premier des courtisans » : Nicolas Sarkozy lui-même et sa vision d’un pouvoir aimé pour les effets de plaisir et de gloire qu’il procure. Pour Villepin, l’ode au Général De Gaulle, le culte voué à l’idéal d’indépendance et de fidélité représente autant de manières de dessiner en creux son autoportrait.

Mise en scène

Dans le passage consacré au Général, résonne son discours de l’ONU où, en plaidant l’opposition à la guerre en Irak, il s’affirme comme le gardien de l’indépendance de la France, tout en marquant bien la séparation avec Nicolas Sarkozy, relayé au statut de vil laquais à la solde de l’Empire Américain.
Ainsi l’esprit gaulliste animerait le verbe villepiniste et inversement.
Le sursaut républicain que Dominique de Villepin appelle de ses vœux, au début et à la fin de son livre, voudrait être aussi une façon de s’inscrire dans la droite ligne de l’appel gaulliste, c’est à dire à refuser le fatalisme tout en se présentant comme celui qui serait porteur d’un grand projet collectif capable de guérir la France de cette fameuse tumeur « curiale ».
Tombée de rideau !
Villepin, en affirmant que le propre du courtisan moderne, est « qu’il n’est plus identifié comme tel, ce qui le rend encore plus redoutable car il avance masqué », finit donc par se trahir lui-même. A travers cette séduisante mise en scène, c’est lui qui finit par apparaître comme l’archétype du courtisan.
Parce que tout de même, il ne faudrait pas oublier que l’ « esprit villepiniste » s’incarne lui aussi banalement dans un système politique et que si l’homme est un féru d’histoire, il parle, tout d’abord, en tant que chef de parti politique soumis, comme tous les autres partis, aux dérives courtisanes.

« Y’a pas que de la pomme… »

C’est le site web de Paris Match qui nous l’apprend cette semaine : manger régulièrement des pommes pourrait réduire le risque de fracture osseuse. Et si l’on n’est pas forcé de croire tout ce qu’on lit chez le coiffeur, on peut raisonnablement se fier à la source d’origine de l’info, à savoir l’American Journal of Clinical Nutrition. L’étude à l’origine de ce scoop, menée par des chercheurs de l’université McGill de Montréal, attesterait que manger des fruits et des légumes – et singulièrement des pommes – rend le squelette plus solide; accessoirement, les résultats sont, c’est injuste mais c’est comme ça, encore plus probants chez les femmes que chez les hommes.

Hélas, nos honorables chercheurs québécois n’ont toujours rien trouvé sur une éventuelle corrélation entre l’ingestion de pommes et la réduction de la fracture… sociale cette fois-ci. La réduction de la « fracture sociale », écho vintage des temps anciens… Encore un gimmick électoral chiraquien des années 90 qui ne se vérifiera pas…

A trop vouloir réduire les « fractures », un jour ou l’autre, d’ailleurs, on tombe sur un os. La sombre affaire du mystérieux embrasement spontané de l’autobus de Karachi le démontrera peut-être…

Pour oublier Dantzig, lisez Martinez !

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Dandy de foires du livre se rêvant Truman Capote – un Truman Capote sans De sang froid, sans Marilyn et sans poudre blanche -, Charles Dantzig est un pédant ridicule comme Philippe Besson avec lequel il partage les lunettes, la coupe de cheveux et le statut de directeur de conscience pour Marc-Olivier Fogiel et Claire Chazal. Il est donc d’autant plus intéressant de rappeler que Dantzig fit son apparition, au début des années 90, dans L’Idiot International, le gueuloir très foutraque de Jean-Edern Hallier. Un peu en vue entre les signatures de Patrick Besson, Gabriel Matzneff et Marc-Edouard Nabe, Dantzig évoque rarement cette époque, sauf pour décréter qu’il imposa Houellebecq dans les colonnes de L’Idiot.

Dantzig, cette « tête de mort »[1. Selon le mot très juste de Guy Debord dans Cette mauvaise réputation]…

Dantzig est toujours cet arriviste – genre Séguéla appointé par Grasset – qui cherche les signes extérieurs d’un pouvoir minuscule. Quand la mode est aux dictionnaires, il torchonne le plus gros de tous. Son Pavé égoïste de la littérature épate les bobos et les babas. C’est rempli de bêtises sur Blondin, Céline, Bloy, Montaigne entre autres. Et l’idée est piquée, de loin, à Jacques Brenner et Kleber Haedens et, de près, à Hallier qui publia jadis en feuilleton un Dictionnaire injuste de la littérature.
Après les dictionnaires, les Miscellanées se multiplient. Dantzig récupère ses listes de courses, recopie quelques carnets et griffonne à vue une Encyclopédie capricieuse du tout et du rien de presque mille pages que personne ne lit – au mieux, elle est feuilletée avant de faire très mal en tombant. A l’occasion, Dantzig fait office de guide touristique du 7e arrondissement parisien, cite des titres de romans en VO et parle de quelques écrivains, certes trop oubliés : Frédéric Berthet, Remy de Gourmont ou Jean de la Ville de Mirmont. Paul Gégauff l’intéresse aussi mais sent trop le soufre. Dantzig se veut sur les photos de famille mais il n’ira pas jusqu’à se griller avec les grands cramés. Son Pourquoi lire?, défense d’un insipide art de la lecture, en apporte une nouvelle illustration. Pose et prose de curé en chaire, c’est un livre pompier qui n’allume aucune mèche. Des simagrées sur Duras, Gérard de Villiers moqué, Proust lu dans l’herbe et c’est tout. Auteur cuculte, Dantzig lorgne du côté des stylistes cultes, ce qu’il n’est pas. Contrairement à Paul-Jean Toulet.

Martinez, l’anti-Dantzig

Toulet, à orthographier Too Late comme lui-même aimait le faire, est un des personnages d’ Aux singuliers – Les excentriques des Lettres de Frédéric Martinez. Avec d’autres sacrés numéros parmi lesquels le fou en exil mexicain Artaud, l’ombrageux Malherbe, l’aventurier Malraux ou Henry IV amoureux fou de Charlotte de Montmorency comme Nerval l’était de la comédienne Jenny Colon.
Pas étonnant que Martinez, dans ses ouvrages précédents, se soit intéressé à Jimmy Hendrix et Claude Monet et que les Cartes postales de Henry Jean-Marie Levet, le « diplomate globe-trotter », ne quitte jamais sa poche.

Martinez, c’est l’anti-Dantzig : chez lui, rien ne pèse et tout cogne aux carreaux des sens. Son Prends garde à la douceur des choses, en 2008, était déjà une merveille de braconnages élégants sur les pas de Toulet. Et Martinez, à travers quelques pages de ses Excentriques, ne lâche pas les semelles du poète des Contrerimes qui, dans une des lettres à lui-même qu’il se postait des quatre coins du globe, écrivait : « Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? »
Toulet, c’est cet homme de 53 ans qui, à Guéthary, se promène au bord de l’océan, regardant en face le soleil et la mort. Il se souvient des nuits enfumées de Paris avec Curnonsky et Léon Daudet, des aubes éthyliques en Alger et sur l’île Maurice, des fusées allumées dans le gras de pavés à l’eau de rose écrits pour monsieur Colette, le sieur Willy, et de quelques silhouettes dont la grâce flirte avec son soufre au coeur. J’aime les filles : chanson de Dutronc et, dixit Frédéric Martinez, écho de la vie pressée, des passions de Toulet.
Les filles, héroïnes de joie et de tristesse, sont en effet les grains de beauté sur la peau douce des mots de Toulet. Dans ses romans – Mon amie Nane, La jeune fille verte -, dans ses contes légers comme des volutes de blondes – Touchante histoire de la jeune femme qui pleurait, que réédite L’Arbre vengeur – et dans ses poèmes à offrir sans fin à la plus délicate des apparitions :

« Toute allégresse a son défaut
Et se brise elle-même.
Si vous voulez que je vous aime,
Ne riez pas trop haut.
»

Aux singuliers: Les excentriques des lettres

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Zemmour sur RTL: les petits jaloux du Grand Journal

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Jeudi soir, Michel Denisot conviait à son Grand Journal, les dirigeants de RTL, Radio France et de RMC afin de commenter avec eux les derniers résultats d’audience de leurs stations respectives annoncées le matin même par Médiamétrie.

Christophe Baldelli, qui préside aux destinées de RTL, est interrogé par Denisot sur les bons résultats de la mère des tranches horaires, la matinale. Il répond qu’ils sont notamment provoqués par l’arrivée de deux belles signatures, celles d’Eric Zemmour à 7h15 et d’Yves Calvi à 8h15.

Mais Baldelli, juste après qu’il a prononcé le mot « Zemmour », est coupé par un Baddou qui sur un ton, mi-rigolard mi-méprisant lance « Une belle ! ». Le chroniqueur continue de ricaner et Massenet embraye: «Zemmour, vous avez eu peur, quand même ?![1. On était dans l’exclamation tout autant que dans l’interrogation]». Baldelli ne se démonte pas tandis qu’Aphatie se cache pour rigoler :«Peur de quoi ?». « Peur des excès, des dérapages ![2. Là, on est davantage dans l’exclamation que dans l’interrogation]» Christophe Baldelli explique que les études qualitatives ont démontré que l’argumentation à base de références historiques était appréciée des auditeurs de la station. «Mais vous, personnellement !», relance Baddou. «Je tiens à ce que diverses pensées, sensibilités, puissent être représentées sur RTL. J’y tiens beaucoup ». « Vous pourriez faire de la politique», conclut Denisot.

Décryptage.

Baldelli – […]deux belles signatures, celles d’Eric Zemmour à 7h15…

Baddou – Ha, ha,ha, de la merde en branche, oui ! Ha, ha, ha

Baldelli – …et d’Yves Calvi à 8h15.

Massenet – Mais vous êtes foldingo, ou quoi ?

Baldelli – Mais, pourquoi donc ?

Massenet – Ce type est le Diable en personne, et vous lui donnez un micro, espèce d’irresponsable !

Baldelli – Mais nos études prouvent que ce qu’il dit est apprécié par nombre de nos auditeurs.

Baddou – Oui mais vous, vous n’appréciez, pas ! Dites le ! Je ne peux pas croire que vous appréciez le Démon comme tous ces gens !

Baldelli – Je tiens à ce que diverses pensées, sensibilités, puissent être représentées sur RTL. J’y tiens beaucoup.

Denisot – Ah on sait bien que vous pensez comme nous, espèce d’hypocrite ! Vous faites ça pour le fric, c’est tout.

Baddou et Massenet – Ha, ha, ha. Expie ! Expie ! Tu aimes flirter avec le Malin ! Expie !

Aphatie – Hi, hi, hi (mes copains ont raison mais je peux pas le dire).

Voilà donc le véritable sens de cet échange. Baldelli a de la classe. D’une part, il a assumé son choix. Il a dit à quel point il avait fait une bonne affaire en recrutant Zemmour dont les analyses sont appréciées par un public qui n’avait jusque là que Duhamel (depuis combien de temps, déjà ?) et Aphatie à se mettre sous la dent. La bande de Denisot voulait absolument qu’il expie, qu’il avoue sa faute morale dans le procès cool -mais procès quand même- qu’on lui faisait. Qu’il lâche qu’il n’était pas d’accord, mais alors pas du tout, avec tout ce que disait Zemmour au micro de sa station. Il ne l’a pas fait.

Vous me direz que c’est la moindre des choses puisque c’est lui-même qui a embauché Zemmour et qu’il aurait été plutôt lâche de se comporter autrement. Certes. Mais il l’a assumé d’une belle manière. En insistant sur la nécessité d’un certain pluralisme sur une antenne. Denisot, alors, n’y a vu que du feu en pensant qu’il s’agissait d’une réponse politique. Alors que c’était une flèche acérée qui le visait. Décidément, Baldelli est bien plus intelligent que cette bande de truffes. Chapeau bas, monsieur.

Bon sens ne saurait mentir

Vous n'aimez pas Murakami ? C'est que vous êtes populiste !
Vous n'aimez pas Murakami ? C'est que vous êtes populiste !

Bien sûr que le populisme est un fourre-tout. Et qu’on aurait plus de mal à le définir sérieusement qu’à essayer de cerner la philosophie politique de Luc Besson. Ceux qui veulent supprimer tous les impôts ? Populistes ! Ceux qui veulent faire payer les riches? Populistes itou ! Y’a pas comme un problème, là ? On met dans le même sac d’opprobre ceux qui veulent rouvrir les maisons closes et ceux qui veulent criminaliser putes et clients, ceux qui pensent que les fonctionnaires sont tous des charançons et ceux qui exigent que l’Etat crée des emplois pour tous. Ceux qui pensent que l’immigration musulmane est mère de tous nos maux et ceux qui insinuent qu’on voit trop d’Arthur, d’Elie Semoun ou de Gad Elmaleh à la télé. Et ainsi de suite…

Bref, le populisme, contrairement au fascisme ou au naturisme, est une fiction. S’il existe, c’est essentiellement grâce à ses contempteurs. En conséquence de quoi l’antipopulisme est, lui, beaucoup plus facile à cerner. Et à abhorrer un brin, en en ce qui nous concerne. On s’explique.[access capability= »lire_inedits »]

Tout d’abord pour le mot : parler de « populisme » la bouche en cul-de-poule, c’est décréter que le peuple pue. Que le mot « populiste » ait remplacé le mot « démagogue » en dit long sur l’inconscient de nos éditorialistes favoris, et accessoirement sur leur statut social.

Ensuite pour l’usage : techniquement, pas de procès en populisme viable sans recours systématique à l’amalgame. Vous ne goûtez pas Murakami à Versailles ? Tiens, tiens… Le Pen aussi est archi-contre. Vous réclamez une loi contre la burqa, n’en pinceriez-vous pas pour Geert Wilders ? Vous critiquez le FMI ? Comme les complotistes, non ? Vous préférez Benny Hill à François Ozon ? Hum hum…

Le peuple n’a pas toujours tort

Enfin et surtout, nous supportons mal qu’on nous rabâche que tout ce qui en appelle au bon sens va forcément dans le mauvais sens. Le bon sens, pour mémoire, c’est grosso modo ce que pensent nos mamans ou nos cousins de province (pardon, de région). Ils sont donc populistes quand ils trouvent que, depuis l’euro, tout a augmenté. Que le pognon de la guerre en Afghanistan serait peut-être mieux employé pour relever le minimum vieillesse. Que les députés ne savent pas de quoi ils parlent quand ils causent pouvoir d’achat, retraites ou même radars. Ou bien que ça serait mieux que les mômes apprennent à lire et à écrire avant d’aller en sixième. On peut se contenter d’objecter que c’est plus compliqué que ça. Les mépriser et rester entre soi pour éviter d’être pollué par ce poujadisme moisi qui salit nos semelles. Voire changer le peuple quand les électeurs osent voter non à certains traités européens, alors qu’ils auraient dû dire oui, ces cons.

Nous, on préfère penser que, si le peuple n’a pas toujours raison, ce n’est pas pour autant qu’il a forcément tort.

On accuse couramment les supposés « populistes » d’abuser de l’argument du « Tous pourris ! ». C’est vrai que cette analyse de la classe politico-médiatique est un peu basse de plafond. Mais cette rengaine n’aurait aucun impact si nos élites ne prouvaient pas chaque jour que, pour elles, le peuple est tout pourri.[/access]

Bourdieu, Carles, Pinçon, qui a écrit ça ? Help !

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En faisant les antiquaires, je suis tombé, chez un bouquiniste, sur les pages dactylographiées et quelque peu jaunies d’un texte intéressant, teinté d’une violence contenue. Impossible d’en connaitre l’auteur et le vendeur n’a pas pu m’éclairer sur ce point. Le passage me rappelle que la sociologie est peut-être un sport de combat, que les chances sont décidément inégales à la naissance et que les privilèges de classe, de caste et de bandes se perpétuent, toujours, sans fin. Je lis et relis encore mais pas moyen d’identifier l’auteur qui parle si bien de ce que l’on reçoit en héritage, de ce capital social et culturel qui à la toute fin des fins vous place devant les autres dans les centres de pouvoir et de décision. Voilà ce que ça dit:
« … Il s’agit toujours d’exclure en distinguant, que ce soit dans l’apparence – la marque a remplacé l’habit et la voiture de collection le carrosse -, le langage et une sociabilité fermée. Si Versailles a disparu, les élites vivent toujours dans les mêmes quartiers et se retrouvent entre elles dans des espaces étroits édifiés à l’abri des regards indiscrets : clubs privés, restaurants sélects, cercles de réflexion hérités des salons d’antan, sans oublier les voyages, les chasses, les lieux de villégiature pour happy few où l’on se retrouve entre soi, comme les défuntes aristocraties allaient prendre les eaux. Les dirigeants s’y croisent, se parlent, s’échangent des services, des informations dont le commun des mortels est dépourvu, dans une promiscuité inconnue des grandes démocratie fédéralistes, comme l’Allemagne. Seule différence notable : la place considérable et récente prise par l’argent et les médi… »

La suite est déchirée. J’ai pensé à Pierre Bourdieu, même à Pierre Carles voire Serge Halimi, comme j’ai interviewé Monique Pinçon (de chez Pinçon et Charlot), sociologue des riches, pour On revient vers vous je lui ai immédiatement demandé si ce texte était d’elle, mais non. Le paragraphe en question m’a également fait penser à ce qu’on peut lire chez Cycéron, mais il est blogueur. Bref, ces quelques lignes me plongent dans une certaine perplexité d’autant qu’elles auraient pu être écrites récemment par un de ceux qui ont manifesté devant le Crillon, juste avant un dîner du Siècle, pour dénoncer ce qu’ils estiment être une collusion des élites politiques et économiques et certains hauts représentant des médias traditionnels. A mon avis, ce texte émane d’un courant de pensée aguerri dans la critique des élites mais à vrai dire, je n’en sais pas davantage, peut-être est-ce tout simplement, la page d’un mémoire de socio…

Si vous avez une idée, donc, n’hésitez pas

Stupeur et tout le tremblement

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Je l’ai déjà avoué dans ces colonnes, je suis abonné à Télérama depuis quelques années, presque un lustre déjà. Il n’y a pas de quoi être fier certes, mais pas de quoi être honteux non plus. Télérama a été fondé par Georges Montaron, un grand catholique « de gauche », dont on n’a pas besoin de partager toutes les idées pour l’admirer. Certes, ce n’est pas là que l’on trouvera de profondes réflexions sur le sens de la foi aujourd’hui. Cela fait longtemps que le pape des magazines télé fait l’affranchi et s’est transformé en un journal comme les autres, la prétention culturelle en plus : ses « racines chrétiennes » ne sont qu’un souvenir honteux, rarement évoqué d’ailleurs, comme tous les souvenirs honteux. On dirait presque, si l’on était mauvaise langue, que c’est dans le déni de ses origines chrétiennes que ce magazine pour la populace semi-cultivée dont je fais partie, fait preuve d’un léger snobisme, ce qui le rendrait presque sympathique au fond. Quand Télérama parle de l’Eglise, c’est un peu comme quand un adepte de la psychanalyse se décide enfin, dans le secret d’une confession laïque, à parler de ses relations avec papa-maman: on pressent que ça ne va pas être tendre, et que d’autre coulpes que la sienne vont être battues.

C’est pourquoi le catholique que je suis tremble un peu lorsqu’il constate que son canard décoincé choisit de s’intéresser à la place de l’Eglise dans le monde contemporain, sujet qu’il aborde longuement dans son numéro 3174, du 13 au 19 novembre 2010. D’emblée, la charge est vive. Nos cathos repentis décrivent sans ambages dans la présentation du dossier « l’intellectuel catholique » comme « une espèce en voie de disparition » qu’il ne s’agit pas d’ailleurs, contrairement à toutes les autres sans doute, de protéger particulièrement, si l’on en croit la place à peu près nulle que le journal lui réserve. Un peu comme s’il fallait à toute force que ça ne pense pas de ce côté-là, le côté que l’on a renié. Il faudrait avouer que l’on se trouverait Gros-Jean comme devant si l’on se mettait dans la délicate position de devoir constater que l’on a troqué le droit d’ainesse de la richesse de la pensée catholique pour l’indigeste plat de lentilles de la modernôlatrie. J’ai fait le trajet inverse, et « redécouvre » chaque jour, après une enfance très vaguement chrétienne, et une jeunesse parfaitement en phase avec l’air du temps de mon époque, la richesse intellectuelle du catholicisme, à travers la lecture de penseurs et de romanciers catholiques contemporains, (citons seulement Girard, Ivan Illich, Muray ou Taillandier). C’est pourquoi le diagnostic m’a laissé d’abord coi, puis légèrement hilare. La méthode Coué est peut-être efficace, mais toujours un peu comique.

Par ailleurs, à en croire mon magazine télé unique et préféré, « être catholique aujourd’hui », thème du grand reportage du dossier, c’est très notamment vouloir « faire bouger l’Eglise ». Bon. S’il y a bien un truc qui ne bouge pas de nos jours, c’est cette volonté de tout faire bouger, même ce que que l’on croyait être le plus inamovible. On se souvient peut-être de publicitaires qui, il y a plus de vingt ans déjà, prétendaient nous faire bouger avec La Poste. « Bouger avec La Poste ! » Il faudrait peut-être aussi que je porte mes colis moi-même, en vélo en compagnie du postier, jusqu’à leur destinataire? A ce compte là, pourquoi pas l’Eglise, certes.

Cependant, personnellement, moi qui tente d’être catholique, aujourd’hui et demain aussi, si j’aime l’Eglise c’est justement parce qu’elle ne bouge pas trop. Parce qu’elle reste bien en place, à l’endroit où je sais qu’elle se trouve, contrairement au reste. Quand tout se met à bouger frénétiquement, l’Eglise est là. Très concrètement, c’est ainsi que j’aime à voir mon église paroissiale à moi, l’église St Pierre St Paul de Montreuil, où fut baptisé le roi Charles V, et qui est aujourd’hui environnée de bistrots chinois, de marchands des quatre-saisons arabes, et où les taxiphones prennent la place des boulangeries. La présence ancestrale de l’église que fréquentait saint Louis en compagnie de sa mère Blanche de Castille me rassure et me permet d’accepter d’un cœur moins lourd le remodelage incessant de la ville. « Tu es petrus et super hanc petram aedificabo ecclesiam meam » disait quelqu’un, avec sans doute l’idée derrière la tête que malgré ses reniements passés cette pierre là ne bougerait pas trop. Mais apparemment, l’Eglise selon le Christ, ça n’est pas trop ce qui branche mes amis journalistes de Télérama. La couverture du magazine nous montre ainsi une magnifique église démontable à loisir puisqu’elle est composée de cubes de bois vraisemblablement trouvés chez Joué Club, même si à mon humble avis de père de famille, ça ne sera pas le produit star du prochain noël. Je fais ce que je veux avec mon Eglise, que j’exige montable et surtout démontable à souhait. Le rêve infantile des cathos « progressistes » enfin réalisé : que l’Eglise s’adapte à moi plutôt que moi à elle. Qu’elle se confonde avec le monde, avec mon petit monde transitoire à moi, et qu’on n’en parle plus.

On peut ainsi entendre comme un lapsus amusant la phrase qu’un journaliste de Télérama met dans la bouche d’un valeureux curé de campagne : à l’occasion d’un mini- apéritif géant organisé pour les commerçants du coin, il s’agissait d’ouvrir grand les portes afin de « faire sortir la communauté de l’église », avec l’idée sans doute qu’elle n’aurait plus l’envie, une fois qu’elle se serait fait des copains dans la vraie vie du vrai monde réel, d’y retourner jamais.

Des populaires populistes ?

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Christian Vanneste

« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » L’injonction que lance Kant à la modernité n’est pas chez Christian Vanneste tombée dans une oreille sourde. Le député du Nord, qui enseigna la philosophie à Tourcoing, n’est pas du genre à se faire signer une permission rue de la Boétie, au siège de l’UMP, pour oser penser. Il essaie de le faire par lui-même, avec les petits moyens du bord que sont la raison et la liberté, au risque de déplaire, de fâcher, de se tromper aussi et, parfois, de se prendre les pieds dans le plat – ce qui est pourtant plus recommandable, pour un élu de la République, qu’être pris la main dans le sac. Mais ce n’est pas du goût de tout le monde.

Les récentes prises de position de Christian Vanneste sur un éventuel rapprochement de l’UMP et du Front national ne lui ont pas valu que des oppositions fermes et des volées de bois vert. Rama Yade a réclamé la tête du député. Xavier Bertrand a annoncé que son cas serait « traité » par le bureau national du parti. Éric Besson a parlé de « faute morale ». Sos-Racisme a emboîté le pas en réclamant l’exclusion du député de son propre parti – de quoi je me mêle ? Attendons-nous à ce que, demain, quelque ligue de vertu réclame les supplices chinois pour le parlementaire indigne. Quant à Marine Le Pen, en pleine guerre de succession au FN, elle a rejeté – pas folle, la guêpe ! – l’idée vannestienne de toute alliance électorale avec l’UMP.[access capability= »lire_inedits »]

FN-UMP : le débat interdit

Dans une démocratie bien réglée, le débat public consiste en un échange, parfois véhément, d’arguments, voire même en une querelle, souvent violente, de personnes. Or, sur le sujet des alliances entre l’UMP et le FN, non seulement aucun débat n’est possible, mais le simple fait d’évoquer la possibilité d’un tel débat vaut anathème immédiat.

Élaborée au milieu des années 1980 pour contenir, avec le succès que l’on sait, l’ascension du parti lepéniste, la doctrine du cordon sanitaire a pris valeur d’un dogme indiscutable. Au vu de la totale inefficacité du containment qui a conduit le candidat frontiste au second tour de l’élection présidentielle de 2002, on est en droit de se demander si les tenants de cette stratégie ne sont pas, finalement, les alliés les plus objectifs, peutêtre aussi les plus bêtes, du Front national.

C’est, en somme, ce que me confiait, en février 2004, le philosophe Paul Ricoeur. Nous roulions sur les routes de cette Alsace où près de soixante ans avant il avait commencé sa carrière universitaire. Je conduisais. Il me parlait et puisque le Front national tenait un Congrès le même jour à Strasbourg, la conversation en vint assez naturellement au parti de Jean-Marie Le Pen.

Ricoeur ne comprenait pas la diabolisation dont le FN était l’objet : selon lui, plus la classe politique française ostracisait le parti lepéniste, plus ce dernier grossissait ses scores d’électeurs déçus par les partis de gouvernement. La stratégie du containment n’a jamais affaibli Le Pen : elle l’a durablement érigé en tribun de la plèbe, allant même jusqu’à le nourrir jusqu’à satiété de la détestation que lui vouaient les partis et les médias. Le populisme ne naît jamais sui generis : il est toujours l’enfant turbulent de la démocratie.

La seule stratégie viable, selon Paul Ricoeur, aurait consisté à absorber le Front national au sein de l’UMP qui venait de naître deux ans auparavant. Toutes les grandes démocraties qui vivent à l’heure du bipartisme ont procédé de la sorte et ont réduit leurs extrêmes en les faisant rentrer dans le rang.

Le philosophe ajoutait que l’alignement du FN est contenu dans le « code génétique » de l’UMP : cernée, sur sa gauche, par le frondeur François Bayrou et, sur sa droite, par le frontiste Jean-Marie Le Pen, la réserve électorale de la nouvelle UMP se réduit, en définitive, aux meilleurs scores de l’ancien RPR. Si l’UMP veut, tôt ou tard, devenir l’égal des grands partis politiques européens, elle est condamnée à absorber le centre droit et l’extrême droite. En maintenant sa stratégie actuelle, l’UMP se résigne à jouer son destin au cours de triangulaires favorables à la gauche et à perdre les élections.

Évidemment, les analyses politiques de Paul Ricoeur ne valent pas grand-chose face à l’extraordinaire finesse politique de Mme Yade. Mais, de grâce, Madame, ne demandez pas l’exclusion de Paul Ricoeur de l’UMP. Il n’en a jamais été membre. Et, de toute façon, le pauvre est déjà mort.[/access]

Centristes, c’est pas triste !

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Il a été bien court le « printemps du centre »… Interrogé sur France Info ce matin sur les soupçons de rétrocommissions qui auraient pu servir à financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995 dans le cadre des ventes d’armes à Karachi, Hervé Morin a suggéré d’interroger les soutiens du candidat malheureux, citant notamment un certain François Bayrou, à l’époque secrétaire général de l’UDF.

Quelques jours à peine après que le gouvernement Fillon s’est vidé de ses centristes et que tout le monde prédisait des lendemains qui chantent pour le centre qui allait renaître de ses cendres, tout cela semble avoir fait long feu. On attend avec impatience que François Bayrou demande à ce qu’on vérifie les emplois du temps de Morin et Borloo le jour de la disparition du petit Grégory.

Les infortunes d’un mot

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Hotel du Nord

Hotel du Nord

Tout cela n’est pas très sérieux. Voilà un mot, « populisme », dont les médias dominants se servent pour qualifier aussi bien Sarah Palin qu’Hugo Chavez alors que, si la première devenait présidente des Etats-Unis, il est probable qu’elle enverrait illico presto la CIA organiser un putsch, assassiner le leader bolivarien et plus si affinités. On pourra toujours parler de rivalité mimétique entre populistes, qu’on me permette, pour une fois, de douter de la pertinence de la grille de lecture girardienne.

En France, les mêmes médias emploient désormais cet adjectif − qu’ils connotent forcément de manière péjorative − pour Le Pen père et fille d’une part et pour Mélenchon de l’autre. Or, à moins de faire de « populiste » le synonyme de « bon orateur », trouver quelque chose de commun entre le Front national et le Front de gauche relève de la mauvaise foi, ou plus exactement de cette foi très post-moderne (Furet est passé par ici) que tout désir de changement de société s’appuyant sur le peuple finit nécessairement en totalitarisme, ce qui disqualifie tout discours de transformation.

Le mot « populisme », comme « patrie » et, ces temps-ci, « laïcité », est la victime d’un grand hold-up sémantique effectué par une droite dure, conservatrice et parfois ethniciste sur des notions qui appartenaient auparavant à la gauche et constituaient même l’ADN de la République et des mouvements d’émancipation. [access capability= »lire_inedits »]

Le populisme, en tant que courant politique, apparaît aux Etats-Unis. On se rapportera à la somme d’Howard Zinn sur la question, Une Histoire populaire des Etats-Unis, où il rappelle qu’il y eut toujours une résistance au big business dans le pays de la libre-entreprise. Il cite notamment la plateforme électorale du People’s Party en 1892 : « La corruption domine l’élection, les législatures, le Congrès, et effleure l’hermine des magistrats. Les journaux sont subventionnés ou étouffés. Notre travail perd sa valeur, la terre se concentre dans les mains des capitalistes. Les ouvriers ne peuvent pas se syndiquer, des travailleurs importés font pression sur les salaires, le produit du labeur de millions est volé pour édifier de colossales fortunes. » Quant on sait, en plus, que le People’s party, notamment dans le Sud, était un parti interracial, il devient un peu compliqué de le classer dans la droite de l’époque. On voit en même temps d’où a pu venir le malentendu : la dénonciation des petits contres les gros, le thème de la corruption, l’antiparlementarisme vont aussi devenir les thèmes d’une certaine extrême droite et notamment, pratiquement à la même époque en France, du boulangisme.

Le populisme littéraire est un humanisme

Pourtant, le terme « populisme » est encore, chez nous, au moins dans le domaine de la littérature, dénué de tout sous-entendu suspect. Savez-vous que l’on remet chaque année en France, depuis 1929, un Prix du roman populiste ? Et il n’a pas été remis à Marine Le Pen pour une autofiction ou à Jorg Haider pour son journal posthume dans les backrooms de Carinthie. Non, si l’on regarde le palmarès, on voit qu’il est resté fidèle à sa vocation première telle qu’elle est définie dans les statuts : récompenser « un roman qui met les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu’il s’en dégage une authentique humanité ».

Le populisme littéraire est, pour paraphraser Sartre, qui a reçu ce prix en 1946 pour son recueil de nouvelles Le Mur, un humanisme. Il rejoint en cela le populisme des narodniki russes, ces étudiants du XIXe siècle qui, lassés des conventions bourgeoises, de la bulle artificielle dans laquelle ils vivaient, allèrent à la rencontre du monde paysan et tentèrent de fonder, sans trop de succès, un socialisme agraire. Il s’agit pour le roman populiste d’en finir soit avec l’ignorance pure et simple du peuple dans la fiction littéraire, soit avec la confusion plus ou moins consciente entretenue par les romanciers « réactionnaires » entre classes laborieuses et classes dangereuses. Pour un Victor Hugo ou un Zola, au XIXe siècle, qui font du peuple un objet d’étude et expriment le désir de le voir s’émanciper, combien de Paul Bourget  et d’autres noms heureusement oubliés qui furent d’efficaces chiens de garde ne s’intéressant qu’aux émois chlorotiques des jeunes filles en dentelles ?

Le roman populiste n’a jamais eu les faveurs, non plus, du Parti communiste, contrairement à ce que l’on aurait pu croire. Cette littérature se refuse en effet à envisager le peuple comme une classe sociale mais davantage comme un personnage, ou même une personne. Pas d’idéalisation, seulement le désir de connaître, de comprendre, de donner une égale dignité au chagrin d’une ouvrière et à celui d’un jeune dandy, non pas parce qu’elle est ouvrière mais parce qu’elle participe d’une égale humanité et a aussi droit de cité dans l’imaginaire d’une nation.

La liste des auteurs lauréats du Prix du roman populiste se joue d’ailleurs des clivages politiques. Le premier à être couronné est Marcel Aymé. On sait à quel point celui-là fut rétif à tous les embrigadements et fut même classé dans la droite littéraire de l’après-guerre parce qu’il marqua un certain écœurement devant une épuration qui avait tendance à s’acharner sur ses confrères plutôt que sur les responsables de la collaboration économique.

D’autres, en revanche, furent plus clairement de gauche, comme Eugène Dabit et son Hôtel du Nord (« Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » ou le scandaleusement oublié Louis Guilloux, l’auteur du Sang noir, qui resta un « nietzschéen de gauche » jamais tenté par le communisme, sans doute parce qu’il avait accompagné Gide lors de son fameux voyage en URSS. Plus récemment, le Prix populiste fut capable aussi de décorer Bernard Clavel, compagnon de route du PCF récemment décédé, et Denis Tillinac, gaulliste old school qui, précisément, comme tout vrai gaulliste, a, au fond, la « fibre popu ».

Ce détour par la littérature semble décidément indispensable en cette période où le mot « populisme » est devenu synonyme d’une instrumentalisation du peuple et de ses pulsions alors qu’il fut, avant tout, l’expression d’un beau souci, (beau parce que non dogmatique) pour tous ces abonnés absents d’une histoire et d’une actualité officielles, calibrées par les classes moyennes et pour les classes moyennes.[/access]

Villepin, fenêtre sur cour

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Dominique de Villepin se présente comme le chevalier blanc de la politique, au cœur purifié de toutes les scories courtisanes, entièrement dévoué à servir la France avec honneur, loyauté et panache gaulliste. Il ne s’est pourtant pas privé, ces jours-ci, d’agir en parfait « homme de l’occasion » pour reprendre les termes de Balthazar Gracian. La parution de son dernier livre, De l’esprit de cour, la malédiction française, combinée par ses piques oratoires à l’encontre du Président, lancées le dimanche 7 novembre sur l’antenne d’Europe 1, tombaient à pic.
En soutenant que l’esprit de cour est à l’origine du blocage de la société, de l’essoufflement général du pays et de la corruption du régime politique, puis en accusant Nicolas Sarkozy d’être aujourd’hui « un des problèmes de la France », Dominique de Villepin a retiré au pouvoir une crédibilité qu’il veut gagner en le critiquant. À la veille du remaniement ministériel, voilà qui n’était pas mal joué. Sa thèse prenait tout son éclat à mesure que le ballet des prétendants agitait fébrilement l’Elysée.

Virus curial[1. Les termes sont de Dominique de Villepin lui-même : précieux un jour, précieux toujours]

Or, l’habileté et l’opportunisme dont fait preuve Dominique de Villepin ne sont-ils pas des qualités qui caractérisent le courtisan avisé ? En disant ce qu’il faut au moment où il faut, ne s’est-il pas tenu « au centre de l’occasion », comme ferait un parfait homme de cour, qui saurait profiter de l’inconstance, des humeurs et de la contingence du sort pour être certain de plaire et de s’attirer la faveur populaire ? En effet, à défaut de flatter notre Prince, son ennemi juré, c’est le peuple que Dominique de Villepin tente de courtiser en prenant bien soin de dissimuler son intention sous le paravent de la satire.
Et pour couronner cette stratégie, tout s’est passé à quelques jours de la commémoration du quarantième anniversaire de la mort du Général De Gaulle, envisagé par l’intéressé comme contre modèle idéal du sarkozysme. Voilà qui lui donne des gages d’assurance pour se présenter comme l’homme providentiel qui vivifierait à nouveau l’esprit républicain étouffé actuellement par l’esprit de cour.
Mais penchons-nous sur ce « virus curial », jugé par Dominique de Villepin comme « une spécificité française constamment à l’œuvre au cœur du pouvoir ». L’auteur prend la cour comme « fil d’Ariane » pour voyager dans un passé, comparé, si on file la métaphore jusqu’au bout, à un labyrinthe. Et là, la perplexité gagne. N’est-ce pas surprenant pour se diriger dans le labyrinthe du passé d’utiliser la cour, qui est elle-même un véritable labyrinthe où chacun simule pour mieux dissimuler et guide pour mieux égarer ?

Comme le courtisan, la cour présente deux faces. L’une artificielle et apparente cache l’autre, nuisible et invisible.
Dominique de Villepin montre comment, grâce à cette duplicité, la cour fait croire qu’elle renforce le pouvoir alors qu’elle conspire contre lui. Vue du dehors, la cour apparaît comme l’instrument du pouvoir. Mais en réalité, la cour verrouille tout de l’intérieur tandis que du dedans, elle exerce sa capacité de nuisance et devient moins le lieu où l’on paraît qu’un foyer où l’on manigance contre le pouvoir en place, le mécanisme des passions aidant à alimenter la sédition des courtisans humiliés.
Cour monarchique, cour impériale, pour Villepin, la cour se métamorphose selon la nature des régimes, mais son fonctionnement oligarchique reste foncièrement le même.

Un diseur de vérité

Se drapant dans les habits de Ruy Blas, Dominique de Villepin prend plaisir à décrire le climat perpétuel de guerre froide, où les courtisans donneraient les apparences de servir l’intérêt général pour mieux se servir eux-mêmes et évincer leurs rivaux potentiels en se fourvoyant dans un cortège de coups bas, d’intrigues et de complots. Avec la démocratie parlementaire, la cour se désincarnerait mais ne perdrait pas en influence. Bien au contraire, en se masquant, en devenant une sorte de société secrète, qui prospèrerait entre le monde des affaires et le monde du pouvoir, son influence se répandrait plus facilement. Ainsi, comme le phoenix, la cour ne meurt jamais, elle renaît de ses cendres et se survit dans l’esprit qui l’anime.
En apparence, Dominique de Villepin se présente comme un diseur de vérité qui ose nommer le mal qui ronge la France et que les élites s’évertuent à dissimuler.
En réalité, dans les plis et les replis de sa critique et de l’éloge adressé aux hommes illustres, se glisse son propre sacre. En filigrane de son analyse historique, il ne cesse d’affirmer sa différence avec l’actuel Président et établit in fine sa propre légitimité présidentielle.
Dominique de Villepin ne manque à aucun moment de souligner le gouffre qui le sépare du « Premier des courtisans » : Nicolas Sarkozy lui-même et sa vision d’un pouvoir aimé pour les effets de plaisir et de gloire qu’il procure. Pour Villepin, l’ode au Général De Gaulle, le culte voué à l’idéal d’indépendance et de fidélité représente autant de manières de dessiner en creux son autoportrait.

Mise en scène

Dans le passage consacré au Général, résonne son discours de l’ONU où, en plaidant l’opposition à la guerre en Irak, il s’affirme comme le gardien de l’indépendance de la France, tout en marquant bien la séparation avec Nicolas Sarkozy, relayé au statut de vil laquais à la solde de l’Empire Américain.
Ainsi l’esprit gaulliste animerait le verbe villepiniste et inversement.
Le sursaut républicain que Dominique de Villepin appelle de ses vœux, au début et à la fin de son livre, voudrait être aussi une façon de s’inscrire dans la droite ligne de l’appel gaulliste, c’est à dire à refuser le fatalisme tout en se présentant comme celui qui serait porteur d’un grand projet collectif capable de guérir la France de cette fameuse tumeur « curiale ».
Tombée de rideau !
Villepin, en affirmant que le propre du courtisan moderne, est « qu’il n’est plus identifié comme tel, ce qui le rend encore plus redoutable car il avance masqué », finit donc par se trahir lui-même. A travers cette séduisante mise en scène, c’est lui qui finit par apparaître comme l’archétype du courtisan.
Parce que tout de même, il ne faudrait pas oublier que l’ « esprit villepiniste » s’incarne lui aussi banalement dans un système politique et que si l’homme est un féru d’histoire, il parle, tout d’abord, en tant que chef de parti politique soumis, comme tous les autres partis, aux dérives courtisanes.

« Y’a pas que de la pomme… »

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C’est le site web de Paris Match qui nous l’apprend cette semaine : manger régulièrement des pommes pourrait réduire le risque de fracture osseuse. Et si l’on n’est pas forcé de croire tout ce qu’on lit chez le coiffeur, on peut raisonnablement se fier à la source d’origine de l’info, à savoir l’American Journal of Clinical Nutrition. L’étude à l’origine de ce scoop, menée par des chercheurs de l’université McGill de Montréal, attesterait que manger des fruits et des légumes – et singulièrement des pommes – rend le squelette plus solide; accessoirement, les résultats sont, c’est injuste mais c’est comme ça, encore plus probants chez les femmes que chez les hommes.

Hélas, nos honorables chercheurs québécois n’ont toujours rien trouvé sur une éventuelle corrélation entre l’ingestion de pommes et la réduction de la fracture… sociale cette fois-ci. La réduction de la « fracture sociale », écho vintage des temps anciens… Encore un gimmick électoral chiraquien des années 90 qui ne se vérifiera pas…

A trop vouloir réduire les « fractures », un jour ou l’autre, d’ailleurs, on tombe sur un os. La sombre affaire du mystérieux embrasement spontané de l’autobus de Karachi le démontrera peut-être…

Pour oublier Dantzig, lisez Martinez !

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Dandy de foires du livre se rêvant Truman Capote – un Truman Capote sans De sang froid, sans Marilyn et sans poudre blanche -, Charles Dantzig est un pédant ridicule comme Philippe Besson avec lequel il partage les lunettes, la coupe de cheveux et le statut de directeur de conscience pour Marc-Olivier Fogiel et Claire Chazal. Il est donc d’autant plus intéressant de rappeler que Dantzig fit son apparition, au début des années 90, dans L’Idiot International, le gueuloir très foutraque de Jean-Edern Hallier. Un peu en vue entre les signatures de Patrick Besson, Gabriel Matzneff et Marc-Edouard Nabe, Dantzig évoque rarement cette époque, sauf pour décréter qu’il imposa Houellebecq dans les colonnes de L’Idiot.

Dantzig, cette « tête de mort »[1. Selon le mot très juste de Guy Debord dans Cette mauvaise réputation]…

Dantzig est toujours cet arriviste – genre Séguéla appointé par Grasset – qui cherche les signes extérieurs d’un pouvoir minuscule. Quand la mode est aux dictionnaires, il torchonne le plus gros de tous. Son Pavé égoïste de la littérature épate les bobos et les babas. C’est rempli de bêtises sur Blondin, Céline, Bloy, Montaigne entre autres. Et l’idée est piquée, de loin, à Jacques Brenner et Kleber Haedens et, de près, à Hallier qui publia jadis en feuilleton un Dictionnaire injuste de la littérature.
Après les dictionnaires, les Miscellanées se multiplient. Dantzig récupère ses listes de courses, recopie quelques carnets et griffonne à vue une Encyclopédie capricieuse du tout et du rien de presque mille pages que personne ne lit – au mieux, elle est feuilletée avant de faire très mal en tombant. A l’occasion, Dantzig fait office de guide touristique du 7e arrondissement parisien, cite des titres de romans en VO et parle de quelques écrivains, certes trop oubliés : Frédéric Berthet, Remy de Gourmont ou Jean de la Ville de Mirmont. Paul Gégauff l’intéresse aussi mais sent trop le soufre. Dantzig se veut sur les photos de famille mais il n’ira pas jusqu’à se griller avec les grands cramés. Son Pourquoi lire?, défense d’un insipide art de la lecture, en apporte une nouvelle illustration. Pose et prose de curé en chaire, c’est un livre pompier qui n’allume aucune mèche. Des simagrées sur Duras, Gérard de Villiers moqué, Proust lu dans l’herbe et c’est tout. Auteur cuculte, Dantzig lorgne du côté des stylistes cultes, ce qu’il n’est pas. Contrairement à Paul-Jean Toulet.

Martinez, l’anti-Dantzig

Toulet, à orthographier Too Late comme lui-même aimait le faire, est un des personnages d’ Aux singuliers – Les excentriques des Lettres de Frédéric Martinez. Avec d’autres sacrés numéros parmi lesquels le fou en exil mexicain Artaud, l’ombrageux Malherbe, l’aventurier Malraux ou Henry IV amoureux fou de Charlotte de Montmorency comme Nerval l’était de la comédienne Jenny Colon.
Pas étonnant que Martinez, dans ses ouvrages précédents, se soit intéressé à Jimmy Hendrix et Claude Monet et que les Cartes postales de Henry Jean-Marie Levet, le « diplomate globe-trotter », ne quitte jamais sa poche.

Martinez, c’est l’anti-Dantzig : chez lui, rien ne pèse et tout cogne aux carreaux des sens. Son Prends garde à la douceur des choses, en 2008, était déjà une merveille de braconnages élégants sur les pas de Toulet. Et Martinez, à travers quelques pages de ses Excentriques, ne lâche pas les semelles du poète des Contrerimes qui, dans une des lettres à lui-même qu’il se postait des quatre coins du globe, écrivait : « Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? »
Toulet, c’est cet homme de 53 ans qui, à Guéthary, se promène au bord de l’océan, regardant en face le soleil et la mort. Il se souvient des nuits enfumées de Paris avec Curnonsky et Léon Daudet, des aubes éthyliques en Alger et sur l’île Maurice, des fusées allumées dans le gras de pavés à l’eau de rose écrits pour monsieur Colette, le sieur Willy, et de quelques silhouettes dont la grâce flirte avec son soufre au coeur. J’aime les filles : chanson de Dutronc et, dixit Frédéric Martinez, écho de la vie pressée, des passions de Toulet.
Les filles, héroïnes de joie et de tristesse, sont en effet les grains de beauté sur la peau douce des mots de Toulet. Dans ses romans – Mon amie Nane, La jeune fille verte -, dans ses contes légers comme des volutes de blondes – Touchante histoire de la jeune femme qui pleurait, que réédite L’Arbre vengeur – et dans ses poèmes à offrir sans fin à la plus délicate des apparitions :

« Toute allégresse a son défaut
Et se brise elle-même.
Si vous voulez que je vous aime,
Ne riez pas trop haut.
»

Aux singuliers: Les excentriques des lettres

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Zemmour sur RTL: les petits jaloux du Grand Journal

160

Jeudi soir, Michel Denisot conviait à son Grand Journal, les dirigeants de RTL, Radio France et de RMC afin de commenter avec eux les derniers résultats d’audience de leurs stations respectives annoncées le matin même par Médiamétrie.

Christophe Baldelli, qui préside aux destinées de RTL, est interrogé par Denisot sur les bons résultats de la mère des tranches horaires, la matinale. Il répond qu’ils sont notamment provoqués par l’arrivée de deux belles signatures, celles d’Eric Zemmour à 7h15 et d’Yves Calvi à 8h15.

Mais Baldelli, juste après qu’il a prononcé le mot « Zemmour », est coupé par un Baddou qui sur un ton, mi-rigolard mi-méprisant lance « Une belle ! ». Le chroniqueur continue de ricaner et Massenet embraye: «Zemmour, vous avez eu peur, quand même ?![1. On était dans l’exclamation tout autant que dans l’interrogation]». Baldelli ne se démonte pas tandis qu’Aphatie se cache pour rigoler :«Peur de quoi ?». « Peur des excès, des dérapages ![2. Là, on est davantage dans l’exclamation que dans l’interrogation]» Christophe Baldelli explique que les études qualitatives ont démontré que l’argumentation à base de références historiques était appréciée des auditeurs de la station. «Mais vous, personnellement !», relance Baddou. «Je tiens à ce que diverses pensées, sensibilités, puissent être représentées sur RTL. J’y tiens beaucoup ». « Vous pourriez faire de la politique», conclut Denisot.

Décryptage.

Baldelli – […]deux belles signatures, celles d’Eric Zemmour à 7h15…

Baddou – Ha, ha,ha, de la merde en branche, oui ! Ha, ha, ha

Baldelli – …et d’Yves Calvi à 8h15.

Massenet – Mais vous êtes foldingo, ou quoi ?

Baldelli – Mais, pourquoi donc ?

Massenet – Ce type est le Diable en personne, et vous lui donnez un micro, espèce d’irresponsable !

Baldelli – Mais nos études prouvent que ce qu’il dit est apprécié par nombre de nos auditeurs.

Baddou – Oui mais vous, vous n’appréciez, pas ! Dites le ! Je ne peux pas croire que vous appréciez le Démon comme tous ces gens !

Baldelli – Je tiens à ce que diverses pensées, sensibilités, puissent être représentées sur RTL. J’y tiens beaucoup.

Denisot – Ah on sait bien que vous pensez comme nous, espèce d’hypocrite ! Vous faites ça pour le fric, c’est tout.

Baddou et Massenet – Ha, ha, ha. Expie ! Expie ! Tu aimes flirter avec le Malin ! Expie !

Aphatie – Hi, hi, hi (mes copains ont raison mais je peux pas le dire).

Voilà donc le véritable sens de cet échange. Baldelli a de la classe. D’une part, il a assumé son choix. Il a dit à quel point il avait fait une bonne affaire en recrutant Zemmour dont les analyses sont appréciées par un public qui n’avait jusque là que Duhamel (depuis combien de temps, déjà ?) et Aphatie à se mettre sous la dent. La bande de Denisot voulait absolument qu’il expie, qu’il avoue sa faute morale dans le procès cool -mais procès quand même- qu’on lui faisait. Qu’il lâche qu’il n’était pas d’accord, mais alors pas du tout, avec tout ce que disait Zemmour au micro de sa station. Il ne l’a pas fait.

Vous me direz que c’est la moindre des choses puisque c’est lui-même qui a embauché Zemmour et qu’il aurait été plutôt lâche de se comporter autrement. Certes. Mais il l’a assumé d’une belle manière. En insistant sur la nécessité d’un certain pluralisme sur une antenne. Denisot, alors, n’y a vu que du feu en pensant qu’il s’agissait d’une réponse politique. Alors que c’était une flèche acérée qui le visait. Décidément, Baldelli est bien plus intelligent que cette bande de truffes. Chapeau bas, monsieur.

Bon sens ne saurait mentir

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Vous n'aimez pas Murakami ? C'est que vous êtes populiste !
Vous n'aimez pas Murakami ? C'est que vous êtes populiste !
Vous n'aimez pas Murakami ? C'est que vous êtes populiste !
Vous n'aimez pas Murakami ? C'est que vous êtes populiste !

Bien sûr que le populisme est un fourre-tout. Et qu’on aurait plus de mal à le définir sérieusement qu’à essayer de cerner la philosophie politique de Luc Besson. Ceux qui veulent supprimer tous les impôts ? Populistes ! Ceux qui veulent faire payer les riches? Populistes itou ! Y’a pas comme un problème, là ? On met dans le même sac d’opprobre ceux qui veulent rouvrir les maisons closes et ceux qui veulent criminaliser putes et clients, ceux qui pensent que les fonctionnaires sont tous des charançons et ceux qui exigent que l’Etat crée des emplois pour tous. Ceux qui pensent que l’immigration musulmane est mère de tous nos maux et ceux qui insinuent qu’on voit trop d’Arthur, d’Elie Semoun ou de Gad Elmaleh à la télé. Et ainsi de suite…

Bref, le populisme, contrairement au fascisme ou au naturisme, est une fiction. S’il existe, c’est essentiellement grâce à ses contempteurs. En conséquence de quoi l’antipopulisme est, lui, beaucoup plus facile à cerner. Et à abhorrer un brin, en en ce qui nous concerne. On s’explique.[access capability= »lire_inedits »]

Tout d’abord pour le mot : parler de « populisme » la bouche en cul-de-poule, c’est décréter que le peuple pue. Que le mot « populiste » ait remplacé le mot « démagogue » en dit long sur l’inconscient de nos éditorialistes favoris, et accessoirement sur leur statut social.

Ensuite pour l’usage : techniquement, pas de procès en populisme viable sans recours systématique à l’amalgame. Vous ne goûtez pas Murakami à Versailles ? Tiens, tiens… Le Pen aussi est archi-contre. Vous réclamez une loi contre la burqa, n’en pinceriez-vous pas pour Geert Wilders ? Vous critiquez le FMI ? Comme les complotistes, non ? Vous préférez Benny Hill à François Ozon ? Hum hum…

Le peuple n’a pas toujours tort

Enfin et surtout, nous supportons mal qu’on nous rabâche que tout ce qui en appelle au bon sens va forcément dans le mauvais sens. Le bon sens, pour mémoire, c’est grosso modo ce que pensent nos mamans ou nos cousins de province (pardon, de région). Ils sont donc populistes quand ils trouvent que, depuis l’euro, tout a augmenté. Que le pognon de la guerre en Afghanistan serait peut-être mieux employé pour relever le minimum vieillesse. Que les députés ne savent pas de quoi ils parlent quand ils causent pouvoir d’achat, retraites ou même radars. Ou bien que ça serait mieux que les mômes apprennent à lire et à écrire avant d’aller en sixième. On peut se contenter d’objecter que c’est plus compliqué que ça. Les mépriser et rester entre soi pour éviter d’être pollué par ce poujadisme moisi qui salit nos semelles. Voire changer le peuple quand les électeurs osent voter non à certains traités européens, alors qu’ils auraient dû dire oui, ces cons.

Nous, on préfère penser que, si le peuple n’a pas toujours raison, ce n’est pas pour autant qu’il a forcément tort.

On accuse couramment les supposés « populistes » d’abuser de l’argument du « Tous pourris ! ». C’est vrai que cette analyse de la classe politico-médiatique est un peu basse de plafond. Mais cette rengaine n’aurait aucun impact si nos élites ne prouvaient pas chaque jour que, pour elles, le peuple est tout pourri.[/access]

Bourdieu, Carles, Pinçon, qui a écrit ça ? Help !

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En faisant les antiquaires, je suis tombé, chez un bouquiniste, sur les pages dactylographiées et quelque peu jaunies d’un texte intéressant, teinté d’une violence contenue. Impossible d’en connaitre l’auteur et le vendeur n’a pas pu m’éclairer sur ce point. Le passage me rappelle que la sociologie est peut-être un sport de combat, que les chances sont décidément inégales à la naissance et que les privilèges de classe, de caste et de bandes se perpétuent, toujours, sans fin. Je lis et relis encore mais pas moyen d’identifier l’auteur qui parle si bien de ce que l’on reçoit en héritage, de ce capital social et culturel qui à la toute fin des fins vous place devant les autres dans les centres de pouvoir et de décision. Voilà ce que ça dit:
« … Il s’agit toujours d’exclure en distinguant, que ce soit dans l’apparence – la marque a remplacé l’habit et la voiture de collection le carrosse -, le langage et une sociabilité fermée. Si Versailles a disparu, les élites vivent toujours dans les mêmes quartiers et se retrouvent entre elles dans des espaces étroits édifiés à l’abri des regards indiscrets : clubs privés, restaurants sélects, cercles de réflexion hérités des salons d’antan, sans oublier les voyages, les chasses, les lieux de villégiature pour happy few où l’on se retrouve entre soi, comme les défuntes aristocraties allaient prendre les eaux. Les dirigeants s’y croisent, se parlent, s’échangent des services, des informations dont le commun des mortels est dépourvu, dans une promiscuité inconnue des grandes démocratie fédéralistes, comme l’Allemagne. Seule différence notable : la place considérable et récente prise par l’argent et les médi… »

La suite est déchirée. J’ai pensé à Pierre Bourdieu, même à Pierre Carles voire Serge Halimi, comme j’ai interviewé Monique Pinçon (de chez Pinçon et Charlot), sociologue des riches, pour On revient vers vous je lui ai immédiatement demandé si ce texte était d’elle, mais non. Le paragraphe en question m’a également fait penser à ce qu’on peut lire chez Cycéron, mais il est blogueur. Bref, ces quelques lignes me plongent dans une certaine perplexité d’autant qu’elles auraient pu être écrites récemment par un de ceux qui ont manifesté devant le Crillon, juste avant un dîner du Siècle, pour dénoncer ce qu’ils estiment être une collusion des élites politiques et économiques et certains hauts représentant des médias traditionnels. A mon avis, ce texte émane d’un courant de pensée aguerri dans la critique des élites mais à vrai dire, je n’en sais pas davantage, peut-être est-ce tout simplement, la page d’un mémoire de socio…

Si vous avez une idée, donc, n’hésitez pas

Stupeur et tout le tremblement

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Je l’ai déjà avoué dans ces colonnes, je suis abonné à Télérama depuis quelques années, presque un lustre déjà. Il n’y a pas de quoi être fier certes, mais pas de quoi être honteux non plus. Télérama a été fondé par Georges Montaron, un grand catholique « de gauche », dont on n’a pas besoin de partager toutes les idées pour l’admirer. Certes, ce n’est pas là que l’on trouvera de profondes réflexions sur le sens de la foi aujourd’hui. Cela fait longtemps que le pape des magazines télé fait l’affranchi et s’est transformé en un journal comme les autres, la prétention culturelle en plus : ses « racines chrétiennes » ne sont qu’un souvenir honteux, rarement évoqué d’ailleurs, comme tous les souvenirs honteux. On dirait presque, si l’on était mauvaise langue, que c’est dans le déni de ses origines chrétiennes que ce magazine pour la populace semi-cultivée dont je fais partie, fait preuve d’un léger snobisme, ce qui le rendrait presque sympathique au fond. Quand Télérama parle de l’Eglise, c’est un peu comme quand un adepte de la psychanalyse se décide enfin, dans le secret d’une confession laïque, à parler de ses relations avec papa-maman: on pressent que ça ne va pas être tendre, et que d’autre coulpes que la sienne vont être battues.

C’est pourquoi le catholique que je suis tremble un peu lorsqu’il constate que son canard décoincé choisit de s’intéresser à la place de l’Eglise dans le monde contemporain, sujet qu’il aborde longuement dans son numéro 3174, du 13 au 19 novembre 2010. D’emblée, la charge est vive. Nos cathos repentis décrivent sans ambages dans la présentation du dossier « l’intellectuel catholique » comme « une espèce en voie de disparition » qu’il ne s’agit pas d’ailleurs, contrairement à toutes les autres sans doute, de protéger particulièrement, si l’on en croit la place à peu près nulle que le journal lui réserve. Un peu comme s’il fallait à toute force que ça ne pense pas de ce côté-là, le côté que l’on a renié. Il faudrait avouer que l’on se trouverait Gros-Jean comme devant si l’on se mettait dans la délicate position de devoir constater que l’on a troqué le droit d’ainesse de la richesse de la pensée catholique pour l’indigeste plat de lentilles de la modernôlatrie. J’ai fait le trajet inverse, et « redécouvre » chaque jour, après une enfance très vaguement chrétienne, et une jeunesse parfaitement en phase avec l’air du temps de mon époque, la richesse intellectuelle du catholicisme, à travers la lecture de penseurs et de romanciers catholiques contemporains, (citons seulement Girard, Ivan Illich, Muray ou Taillandier). C’est pourquoi le diagnostic m’a laissé d’abord coi, puis légèrement hilare. La méthode Coué est peut-être efficace, mais toujours un peu comique.

Par ailleurs, à en croire mon magazine télé unique et préféré, « être catholique aujourd’hui », thème du grand reportage du dossier, c’est très notamment vouloir « faire bouger l’Eglise ». Bon. S’il y a bien un truc qui ne bouge pas de nos jours, c’est cette volonté de tout faire bouger, même ce que que l’on croyait être le plus inamovible. On se souvient peut-être de publicitaires qui, il y a plus de vingt ans déjà, prétendaient nous faire bouger avec La Poste. « Bouger avec La Poste ! » Il faudrait peut-être aussi que je porte mes colis moi-même, en vélo en compagnie du postier, jusqu’à leur destinataire? A ce compte là, pourquoi pas l’Eglise, certes.

Cependant, personnellement, moi qui tente d’être catholique, aujourd’hui et demain aussi, si j’aime l’Eglise c’est justement parce qu’elle ne bouge pas trop. Parce qu’elle reste bien en place, à l’endroit où je sais qu’elle se trouve, contrairement au reste. Quand tout se met à bouger frénétiquement, l’Eglise est là. Très concrètement, c’est ainsi que j’aime à voir mon église paroissiale à moi, l’église St Pierre St Paul de Montreuil, où fut baptisé le roi Charles V, et qui est aujourd’hui environnée de bistrots chinois, de marchands des quatre-saisons arabes, et où les taxiphones prennent la place des boulangeries. La présence ancestrale de l’église que fréquentait saint Louis en compagnie de sa mère Blanche de Castille me rassure et me permet d’accepter d’un cœur moins lourd le remodelage incessant de la ville. « Tu es petrus et super hanc petram aedificabo ecclesiam meam » disait quelqu’un, avec sans doute l’idée derrière la tête que malgré ses reniements passés cette pierre là ne bougerait pas trop. Mais apparemment, l’Eglise selon le Christ, ça n’est pas trop ce qui branche mes amis journalistes de Télérama. La couverture du magazine nous montre ainsi une magnifique église démontable à loisir puisqu’elle est composée de cubes de bois vraisemblablement trouvés chez Joué Club, même si à mon humble avis de père de famille, ça ne sera pas le produit star du prochain noël. Je fais ce que je veux avec mon Eglise, que j’exige montable et surtout démontable à souhait. Le rêve infantile des cathos « progressistes » enfin réalisé : que l’Eglise s’adapte à moi plutôt que moi à elle. Qu’elle se confonde avec le monde, avec mon petit monde transitoire à moi, et qu’on n’en parle plus.

On peut ainsi entendre comme un lapsus amusant la phrase qu’un journaliste de Télérama met dans la bouche d’un valeureux curé de campagne : à l’occasion d’un mini- apéritif géant organisé pour les commerçants du coin, il s’agissait d’ouvrir grand les portes afin de « faire sortir la communauté de l’église », avec l’idée sans doute qu’elle n’aurait plus l’envie, une fois qu’elle se serait fait des copains dans la vraie vie du vrai monde réel, d’y retourner jamais.

Des populaires populistes ?

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Christian Vanneste

« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » L’injonction que lance Kant à la modernité n’est pas chez Christian Vanneste tombée dans une oreille sourde. Le député du Nord, qui enseigna la philosophie à Tourcoing, n’est pas du genre à se faire signer une permission rue de la Boétie, au siège de l’UMP, pour oser penser. Il essaie de le faire par lui-même, avec les petits moyens du bord que sont la raison et la liberté, au risque de déplaire, de fâcher, de se tromper aussi et, parfois, de se prendre les pieds dans le plat – ce qui est pourtant plus recommandable, pour un élu de la République, qu’être pris la main dans le sac. Mais ce n’est pas du goût de tout le monde.

Les récentes prises de position de Christian Vanneste sur un éventuel rapprochement de l’UMP et du Front national ne lui ont pas valu que des oppositions fermes et des volées de bois vert. Rama Yade a réclamé la tête du député. Xavier Bertrand a annoncé que son cas serait « traité » par le bureau national du parti. Éric Besson a parlé de « faute morale ». Sos-Racisme a emboîté le pas en réclamant l’exclusion du député de son propre parti – de quoi je me mêle ? Attendons-nous à ce que, demain, quelque ligue de vertu réclame les supplices chinois pour le parlementaire indigne. Quant à Marine Le Pen, en pleine guerre de succession au FN, elle a rejeté – pas folle, la guêpe ! – l’idée vannestienne de toute alliance électorale avec l’UMP.[access capability= »lire_inedits »]

FN-UMP : le débat interdit

Dans une démocratie bien réglée, le débat public consiste en un échange, parfois véhément, d’arguments, voire même en une querelle, souvent violente, de personnes. Or, sur le sujet des alliances entre l’UMP et le FN, non seulement aucun débat n’est possible, mais le simple fait d’évoquer la possibilité d’un tel débat vaut anathème immédiat.

Élaborée au milieu des années 1980 pour contenir, avec le succès que l’on sait, l’ascension du parti lepéniste, la doctrine du cordon sanitaire a pris valeur d’un dogme indiscutable. Au vu de la totale inefficacité du containment qui a conduit le candidat frontiste au second tour de l’élection présidentielle de 2002, on est en droit de se demander si les tenants de cette stratégie ne sont pas, finalement, les alliés les plus objectifs, peutêtre aussi les plus bêtes, du Front national.

C’est, en somme, ce que me confiait, en février 2004, le philosophe Paul Ricoeur. Nous roulions sur les routes de cette Alsace où près de soixante ans avant il avait commencé sa carrière universitaire. Je conduisais. Il me parlait et puisque le Front national tenait un Congrès le même jour à Strasbourg, la conversation en vint assez naturellement au parti de Jean-Marie Le Pen.

Ricoeur ne comprenait pas la diabolisation dont le FN était l’objet : selon lui, plus la classe politique française ostracisait le parti lepéniste, plus ce dernier grossissait ses scores d’électeurs déçus par les partis de gouvernement. La stratégie du containment n’a jamais affaibli Le Pen : elle l’a durablement érigé en tribun de la plèbe, allant même jusqu’à le nourrir jusqu’à satiété de la détestation que lui vouaient les partis et les médias. Le populisme ne naît jamais sui generis : il est toujours l’enfant turbulent de la démocratie.

La seule stratégie viable, selon Paul Ricoeur, aurait consisté à absorber le Front national au sein de l’UMP qui venait de naître deux ans auparavant. Toutes les grandes démocraties qui vivent à l’heure du bipartisme ont procédé de la sorte et ont réduit leurs extrêmes en les faisant rentrer dans le rang.

Le philosophe ajoutait que l’alignement du FN est contenu dans le « code génétique » de l’UMP : cernée, sur sa gauche, par le frondeur François Bayrou et, sur sa droite, par le frontiste Jean-Marie Le Pen, la réserve électorale de la nouvelle UMP se réduit, en définitive, aux meilleurs scores de l’ancien RPR. Si l’UMP veut, tôt ou tard, devenir l’égal des grands partis politiques européens, elle est condamnée à absorber le centre droit et l’extrême droite. En maintenant sa stratégie actuelle, l’UMP se résigne à jouer son destin au cours de triangulaires favorables à la gauche et à perdre les élections.

Évidemment, les analyses politiques de Paul Ricoeur ne valent pas grand-chose face à l’extraordinaire finesse politique de Mme Yade. Mais, de grâce, Madame, ne demandez pas l’exclusion de Paul Ricoeur de l’UMP. Il n’en a jamais été membre. Et, de toute façon, le pauvre est déjà mort.[/access]

Centristes, c’est pas triste !

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Il a été bien court le « printemps du centre »… Interrogé sur France Info ce matin sur les soupçons de rétrocommissions qui auraient pu servir à financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995 dans le cadre des ventes d’armes à Karachi, Hervé Morin a suggéré d’interroger les soutiens du candidat malheureux, citant notamment un certain François Bayrou, à l’époque secrétaire général de l’UDF.

Quelques jours à peine après que le gouvernement Fillon s’est vidé de ses centristes et que tout le monde prédisait des lendemains qui chantent pour le centre qui allait renaître de ses cendres, tout cela semble avoir fait long feu. On attend avec impatience que François Bayrou demande à ce qu’on vérifie les emplois du temps de Morin et Borloo le jour de la disparition du petit Grégory.