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Mourir en jaune fluo

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Des associations de motards ont récemment manifesté contre la politique de sécurité routière qui les enjoint d’agrandir leur plaque d’immatriculation et de revêtir un infâme gilet jaune.

Sans imaginer un Bernanos derrière chaque visière, on constate que le motocycliste se rallie instinctivement à un certain esprit de résistance chevaleresque- sans doute en raison de sa monture. Parce qu’il conserve une certaine conscience de sa dignité, cet esprit implique qu’on ne le matricule pas davantage ni qu’on ne l’humilie en lui faisant porter un tel gilet. L’antique vertu préconisait de préférer la mort au déshonneur. Le Hagakure samouraï, avec cette délicieuse nuance d’excès qu’on trouve fréquemment chez les Nippons, intime même, dans le doute, de toujours choisir la mort.

A l’inverse, la tendance contemporaine incline à endurer tous les déshonneurs afin de préserver à n’importe quel prix sa carcasse. Cela s’appelle une dégradation morale. En témoigne, par exemple, cette atroce vision d’une femme à vélo munie d’un casque et d’un gilet pour échapper aux effroyables dangers d’une piste cyclable. Mais si cette dame est tellement terrorisée à l’idée de choir de sa bicyclette, qu’elle aille donc à pied, plutôt que de polluer les bords de Seine avec son jaune criard et son pathétique souci de préservation de soi !
Cette anecdote illustre le lien subtil mais réel qui existe entre les lois morales et les lois esthétiques, la hideur se révélant souvent un simple paravent de la lâcheté.

Tout cela participe en outre à un processus d’enlaidissement du monde et de régression généralisée. Parce qu’enfin, la meilleure manière de faire qu’un motard ne soit pas broyé par une voiture ivre zigzaguant en excès de vitesse, c’est de responsabiliser les conducteurs. On a tendance à omettre cette évidence. Le jaune fluo, les amendes et les radars, ne représentent que l’aveu d’un échec, échec d’une société où les individus n’étant plus suffisamment civilisés, règne désormais partout ou presque l’absence de civilité et l’égoïsme ; l’Etat s’acharne alors à limiter les dégâts que s’infligeraient mutuellement des débiles brutaux ne comprenant que le bâton et ne percevant que la phosphorescence.

Ces bonnes résolutions permettent par ailleurs à l’Etat de dissimuler son impuissance en donnant des gages de son efficacité à protéger ses citoyens alors que dans une société saine, il devrait leur foutre à peu près la paix. Mais voilà, l’Etat doit faire oublier qu’il n’est plus du tout en mesure d’assurer leur sécurité physique (cela donne les fameuses zones de « non-droit », c’est-à-dire des lieux de barbarie intra-nationale) et économique (les délocalisations, symptômes d’une barbarie supra-nationale).

Fruit de ces confusions hypocrites, le concept de « sécurité » est à démolir. Je doute fort qu’il y ait actuellement dans la société française un besoin impérieux de « sécuriser » les trajets motorisés ou l’air respiré dans les cafés. On évoque la question « sécuritaire » comme s’il s’agissait d’une nouvelle lubie de la classe moyenne. Ce que réclame cette classe, à mon avis, et la majorité du peuple, n’est pourtant ni neuf ni extraordinaire : seulement le maintien d’un vieux contrat aujourd’hui mis à mal, stipulant que l’Etat est censé protéger les biens, les personnes et les intérêts de ses administrés. Ni plus ni moins.

En attendant, on habitue l’individu anonyme des sociétés atomisées à intégrer qu’il n’a aucun respect ni aucune courtoisie à exiger de son prochain, mais que l’Etat limitera les dégâts nés de ces nouvelles coexistences sauvages.

Ce monde sombre, le constat est évident, mais eu égard à son fastueux passé, au moins pourrait-il sombrer avec un minimum de distinction et sans gilet jaune. Une nuit d’avril 1912, Benjamin Guggenheim, installé dans le fumoir du « Titanic », exprima cette sage satisfaction : « Nous sommes sur notre trente-et-un, prêts à couler comme de parfaits gentlemen ».

Restons donc, même au milieu des crashs et des flammes, sur notre trente-et-un, une insolente cigarette en bouche.

Pas d’adieu aux armes en Syrie

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Des officiers syriens annoncent leur défection à Rastan

On parle de moins en moins de la Syrie dans les médias. Pourtant, la répression entre dans son septième mois et si les cortèges traditionnels du vendredi sont de plus en plus clairsemés, le recours aux armes contre l’armée se banalise. Cette guérilla est probablement le fait de groupes de déserteurs dont le nombre ne cesse de se multiplier.

Un tel phénomène, qui inquiète le régime mais aussi l’opposition partisane d’une stratégie de contestation pacifique, touche aujourd’hui la ville de Rastan, traditionnellement pourvoyeuse de militaires. Signe de la fébrilité voire de la panique qui règne en haut lieu, l’aviation – jusqu’alors très rarement sollicitée – a été appelée à la rescousse pour bombarder ce bastion de la tradition militaire syrienne. Mais le régime peut prendre ce risque. Même si l’usage de la force aérienne apporte de l’eau au moulin de ceux qui réclament une zone d’interdiction aérienne, les arrières diplomatiques de Damas sont solidement couverts par Moscou et Pékin, ce qui neutralise pour le moment le Conseil de sécurité des Nations Unies.
Quant à l’opposition, elle reste incapable d’apporter à la Ligue arabe et aux grandes puissances la base nécessaire sur laquelle construire un projet d’intervention ou, a minima, d’accompagnement diplomatique et matériel. Fragmentée dans une myriade de groupuscules qui vont des nassériens aux libéraux laïcs en passant par les Frères Musulmans, les anti-Assad ont beau s’être fédérés dans une sorte de CNT installé en Turquie[2. Le SNC, Syrian National Council], contrairement aux rebelles de Benghazi, ils n’ont pu « libérer » la moindre place al-Tahrir du joug baasiste.

Le résultat est une impasse qui dure. D’un côté, des opposants historiques comme Radwan Ziadeh exhortent les Nations-Unies de mettre en place une zone d’exclusion aérienne afin d’entraver la répression -au moins aérienne- de la contestation. De l’autre, Bachar et ses séides se murent dans le déni et l’aveuglement propres aux fins de règne, prétendant que l’opposition s’essouffle et que tout rentrera bientôt dans l’ordre – comme le président syrien l’a récemment déclaré à l’ancien premier ministre libanais Salim al-Hoss. Les difficultés économiques qui s’aggravent n’arrangent pas les choses, la tension monte et la situation s’envenime.

Ces derniers jours, une dizaine d’assassinats ciblés ont ainsi aggravé la paranoïa générale, sur fond de méfiance politico-confessionnelle. Mercredi matin à Homs, le meurtre d’un ingénieur nucléaire alaouite a suivi ceux de plusieurs directeurs d’université et d’hôpital, tous issus des minorités religieuses qui constituent la base confessionnelle du Baas syrien (chrétiens, ismaéliens…). Immédiatement, l’agence de presse officielle a imputé ces morts mystérieuses à un groupe terroriste inconnu, signataire d’un appel à propager la violence en Syrie diffusé le 18 septembre. Comme souvent, on ne sait quel crédit accorder à une information largement sujette à caution. Ces actes rappellent la stratégie de l’armée algérienne dans les années 1990. Le modèle d’une guerre sale qui fut, rappelons-le, victorieuse pour le régime d’Alger, pourrait tenter Damas. Depuis le feuilleton libano-palestino-syrien du Fatah al-islam [1. Groupe salafiste armé qui se fit connaître à l’été 2007 lorsqu’il tint tête à l’armée libanaise avant de capituler au terme du siège du camp de réfugiés palestiniens de Nahr-al-Bared, près de Tripoli. Plusieurs éléments troublants, à commencer par les circonstances inexpliquées de la mort de son leader Chaker Al Absi, suggèrent un double jeu des services secrets syriens afin de semer le chaos au pays du Cèdre.], la créativité des services syriens et leur capacité à souffler sur les braises chaudes du salafisme ne sont plus à prouver… Après tout, peu importe.

Qu’ils soient ou non le fait de barbouzes des moukhabarat[3. Littéralement « renseignements » : services de sécurité militaires qui forment une garde prétorienne au service du clan Assad], ces attentats jouent objectivement en faveur des Assad, qui manient le sempiternel argument : « Moi ou le chaos ».
Côté kurde, les effets d’une des seules concessions lâchées par Assad depuis mars – la régularisation de 500 000 Kurdes apatrides – s’estompent. Six mois plus tard, à peine 10% ont reçu leurs papiers et bien que tout le monde comprenne l’inertie de Damas – qui n’entend pas abandonner ce gros bâton- de plus en plus de Kurdes envisagent déjà l’après Assad et la perspective enivrante d’une autonomie – voire plus – à l’irakienne. S’ils craignent toujours de se trouver en première ligne, les militants kurdes sont de plus en plus décidés à ne pas fermer les cortèges de manifestants.

A mesure que la chute des Assad devient inéluctable, la perspective d’une foire d’empoigne nationale gagne en probabilité. L’après-Assad pourrait en effet menacer la vie de millions de citoyens, assignés à l’assassinat à cause de leur confession ou de leur degré d’allégeance présumée à l’ancien régime. La violence déchaînée, d’ailleurs en grande partie imputable aux scories des Assad, risque donc de finir grande gagnante du bras de fer entre les manifestations populaires et le feu grégeois de l’appareil affairo-militaire qui tient encore Damas.

De quoi calmer adeptes de solutions humanisto-militaires à la libyenne, mais de quoi inquiéter les tenants la froide realpolitik et de la non-intervention.

Primaire socialiste : d’un QG l’autre

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Mardi soir, les militants socialistes suivaient le second débat entre les candidats aux primaires, dont l’ami Marc Cohen a excellemment rendu compte, en faisant café parisien à part. A chaque coterie son lieu-dit : les soutiens de Ségolène Royal se réunissaient au café Dupont, boulevard Sébastopol ; je dirais même plus qu’ils communiaient dans un établissement du premier arrondissement en admirant leur championne.

Quant aux partisans de Martine Aubry, ils appréciaient les joutes oratoires de la maîtresse d’école du PS en sirotant des menthe-à-l’eau au Cardinal, non loin des sièges du Figaro et de la BNP. Doit-on y voir un message subliminal ?

Tandis que le réduit social-démocrate de l’équipe de Manuel Valls se rassemblait dans le Marais au Trésor, qui du coup n’était plus très public, une centaine de militants proches d’Arnaud Montebourg investissait L’Osmose, un bar de Montparnasse, pour écouter le héros démondialisateur expérimenter en direct live l’arrivée du protectionnisme dans ses éléments de langage.

Enfin, les autoproclamés vainqueurs de la primaire squattaient le Bataclan, répétant partout que François Hollande était le plus rassembleur et le mieux placé pour gagner (en clair, le mieux placé dans les sondages qui, hélas, font l’élection…).

Pendant ce temps, en compagnie du dernier carré de fidèles de DSK , je me prélassais dans l’atmosphère tamisée de l’un des derniers havres de paix nocturnes de la capitale.

Y’a pas à dire, ils savent recevoir, aux Chandelles ….

Désir d’Hollande

Crédits photo : François Hollande.

Dans le cadre des primaires socialistes, il existe diverses façons, pour les médias, de soutenir le candidat François Hollande. La plus connue consiste à s’appuyer sur les sondages, ces supposés faiseurs de rois. C’est ainsi que, le jour même du second débat télévisé des primaires, comme pour prédéterminer la manière dont les téléspectateurs aborderaient cette confrontation, on pouvait lire ça et là : « sondages : Hollande consolide son avance sur Aubry ». Que les contours du corps électoral susceptible de participer au scrutin soient totalement incertains semble n’avoir finalement que peu d’importance.

Une autre manière, assez prisée, d’adouber l’ancien premier secrétaire, tend à superposer un portrait valorisant d’icelui à une description peu amène de sa rivale Martine Aubry. On montrera combien il est avenant lorsqu’elle est austère, combien il est simple et naturel quand elle est roide et guindée, bref, comment « monsieur petites phrases » et bien plus sympathique et plus drôle que la « Mère Emptoire ». Et l’on ajoutera volontiers, comme pour enfoncer le clou, qu’Hollande sait s’adresser à « l’ensemble des Français », quand Aubry ne parle qu’à des « catégories ». Le pendant naturel au « désir d’Hollande » demeure donc sans conteste le « dégoût d’Aubry ».

C’est toutefois la lecture de nos hebdomadaires favoris qui nous révèle la manière la plus innovante de sacrer par avance l’impétrant corrézien : la « promotion par omission ». Pour ce faire, une multitude d’options s’offrent à l’éditorialiste.

La première, mêlant mystère et authenticité, fut expérimentée par Le Nouvel Observateur. L’Obs dévoilait ainsi, dans son numéro 2443 (1er septembre) un « Hollande secret ». Il entendait révéler la vérité de l’enfance de François Hollande, mettre à nu ses ambitions, démêler l’écheveau de sa relation avec « Ségolène» . Sans omettre de rappeler que le député avait « un père d’extrême droite » : un passé trouble, ça mitterrandise immédiatement. Sur le mode « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… », et en s’attachant à l’homme plus qu’au candidat, l’hebdomadaire inaugurait le « désir d’Hollande par omission de son projet politique ».

Une autre tactique, un tantinet classique, fut logiquement choisie par un journal « dedroite ». Ainsi Le Point consacrait-il la Une de son numéro 2036 (22 septembre) à cet homme normal, ajustant sur son nez normal ses lunettes normales, avec ce titre « Crise : peut-il faire mieux que Sarkozy ? ». Le visage concentré, le regard déterminé du candidat induisaient immédiatement la réponse : « oui, il le peut ». De ses challengers, il ne fut même pas question, non plus que du premier tour de la présidentielle. En réduisant d’ores et déjà le scrutin à un duel Sarkozy-Hollande, Le Point parvenait à générer un « désir d’Hollande par omission de ses concurrents ».

La dernière option, plus novatrice, fut logiquement expérimentée par un hebdomadaire « degauche ». Marianne proposait donc, dans son numéro 753 (24 septembre) un dossier sur les primaires, brossant trois portraits. Ceux de Montebourg et de Valls, d’ailleurs enthousiastes et enthousiasmants, ne mangent pas de pain : ces deux-là sont réputés n’avoir aucune chance. Celui d’Aubry est juste mais dur, qui nous explique « pourquoi elle patine ». De l’ancien premier secrétaire, on parle peu. Il est rarement nommé, même si on le devine dans ce mot de Nicolas Domenach « les enfants de Delors, par le sang et par l’esprit, ne sont pas à la hauteur de l’histoire ». Quant à la une, elle nous annonce, sibylline, un François Hollande « déjà strauss-kahnisé ». L’ambiguïté de cette assertion suscite immédiatement une bouffée de curiosité. Hélas, celle-ci demeure frustrée. Ici, Marianne, qui lui réserve un « non-traitement » à part, attise le « désir d’Hollande par omission d’Hollande ».

Malheureusement, la « promotion par omission » et tous ses avatars finissent par créer une légitime « lassitude d’Hollande » ou, selon l’expression consacrée, une usure médiatique. On a, comme souvent, le sentiment que l’élection est déjà faite, et qu’on pourrait se rendre immédiatement à la case « second tour » en s’épargnant les étapes préalables.

Ce sentiment, au lieu d’être conjuré par des primaires annoncées comme « citoyennes », semble au contraire accru par elles, l’injonction au vote utile intervenant simplement un peu plus tôt dans la campagne. Finalement, ces présélections n’ont plus vocation à choisir, sur la base d’un programme, le meilleur candidat pour la gauche. Elles visent à promouvoir le plus apte à battre Nicolas Sarkozy. Dès lors, comme l’explique Rémi Lefebvre[1. Auteur de Les primaires socialistes, Raisons d’agir, 2011], « les primaires confortent une conception de la politique entendue comme « courses de chevaux » (…) journalistes et acteurs prophétiques revendiquent un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale, et celui que les enquêtes d’opinion créditent des meilleures chances de l’emporter jouit d’une forte légitimité ». Ainsi doit-on sans doute comprendre la « strauss-kahnisation » d’Hollande. Parce qu’il semble le plus capable d’affronter le président sortant, il est déclaré vainqueur par avance, n’aurait-il rien de mieux à proposer qu’un assez bon esprit de synthèse[2. Ainsi qu’il la montré lors du débat de mercredi soir, synthétisant à merveille les propos de ses concurrents, mais se gardant de formuler toute proposition propre.].

Cela annonce-t-il, comme le craint Lefebvre, d’une dérive sondagière de la démocratie, la presse ne se mettant qu’au diapason de l’institut IPSOS ? S’agit-il au contraire du parti pris de ceux qui, ayant bien compris qu’une véritable alternance résiderait dans la victoire d’un antilibéral, s’emploient à fabriquer une fausse alternative, en exaltant un candidat social-libéral ?

Dans un cas comme dans l’autre, il est dommage qu’on oublie si vite les leçons de l’histoire. Car présages et sondages ne font pas une victoire. Les partisans d’Edouard Balladur en firent les frais lors de la présidentielle de 1995, et ceux du « oui » plus encore, après le référendum de européen de 2005.

Les primaires socialistes: La fin du parti militant

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Savoir conter fleurette en latin

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L’actualité brûlante du week-end (les lourdes victoires respectives de l’équipe de France de rugby dans la course sénatoriale et de l’UMP au mondial néozélandais) a failli nous faire passer à côté d’une information capitale : notre Président goûte l’art botanique, et aime à nommer – tout en batifolant dans les jardins de la République – les plantes par leurs noms latins. C’est là une révélation que la première dame a faite à la télévision britannique.

On savait que Nicolas Sarkozy avait rencontré Carla Bruni chez le publicitaire Jacques Séguéla, lequel avait ensuite tout fait pour ébruiter ce coup de foudre faramineux. Ca suffisait presque comme information, sauf qu’il manquait assurément un petit supplément de romantisme et d’âme. Nous l’avons désormais.

La future parturiente a en effet raconté à Christine Ockrent sa première promenade avec son futur époux : « J’ai été vraiment impressionnée, vous savez. Il connaît toutes les appellations latines des fleurs… On marchait dans les jardins de l’Elysée, et il m’expliquait tout sur les tulipes et les roses et je me disais: ‘Mon Dieu, mais il faut que j’épouse cet homme. C’est le chef de l’Etat et il sait tout sur les fleurs également. C’est incroyable’ ».

Oui, incroyable, c’est le mot.

Montebourg, Valls, et pis c’est tout…

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Crédits image : © MAXPPP.

Dès le début, ça promettait. Je vous raconte tout : à 18 heures tapantes, j’étais encore dans mon auto, j’ai donc suivi les cinq premières minutes du débat sur Europe1, et si je sais téléphoner en conduisant, ouvrir une bouteille d’eau avec les dents ou dégager mon paquet de Gitanes de sa gangue de cellophane, je ne sais hélas pas prendre de notes au volant. Résultat, alors que les candidats étaient interrogés sur la première mesure qu’ils prendraient en cas d’élection à la magistrature suprême, j’ai dû retenir leurs laïus de tête, tout en veillant à n’écraser personne de connu dans mon quartier.

Parlaient tout d’abord, par ordre d’apparition à l’écran Ségolène Royal, Martine Aubry, puis François Hollande. Eh bien, cinq minutes après, une fois arrivé chez moi, j’étais bien incapable de dire qui qu’avait dit quoi parmi ces trois-là. Excusez-moi les amis, je ne peux même pas vous dire ce que feraient Ségo, Martine et François, une fois installés dans le fauteuil de Nicolas – sauf à tricher en allant pomper sur les sites des voisins. Honnêtement, je ne crois pas que la honte soit pour moi. À preuve, je me souviens très distinctement du scénario spécial Jour J de Montebourg : mise sous tutelle des banques « pour garantir vos économies et leur interdire de spéculer avec votre argent » et loi contre l’évasion fiscale. Et n’allez pas croire que cette mémoire sélective soit liée au fait que je soutienne, et avec enthousiasme, la candidature Montebourg depuis ce printemps. Je me souviens tout aussi clairement du plan Valls, centré, lui sur les institutions : un « vrai Premier ministre », la revalorisation du parlement et interdire à l’exécutif d’intervenir dans les affaires de justice (suivez mon regard, Edgar).

Viennent ensuite les choses sérieuses, enfin disons un rien plus sérieuses que le droit au mourage dans la dignité[1. Il n’y aura pas trace dans ce papier de Jean-Michel Baylet, un peu comme dans le monde réel] puisque le programme des festivités couvrait essentiellement les questions économiques et sociales avec, au dessert, un brin d’insécurité, d’immigration et d’affaires politico-judiciaires.

Pour aller vite, sur les questions liées à la Crise, tout le monde, sauf Valls, a bougé vers des politiques plus régulatrices, pour ne pas dire plus dirigistes, pour ne pas dire carrément étatistes. L’aggravation de la situation monétaire mondiale, y compris depuis le premier débat, a remis quelques pendules à l’heure et quand Barroso lui-même prend position pour la Taxe Tobin, chacun doit se repositionner. Mais cet aggiornamento des trois « gros » candidats se fait à la marge. Hollande saupoudre son programme de mesures interventionnistes, Aubry en fait un peu plus, et Ségo encore un peu plus. Parfois, celle-ci marque quasiment Arnaud à la culotte, comme par exemple sur les coopératives. Depuis le débat de France2, Ségo a perdu cinq points dans les sondages, qui sont allés direct dans les poches d’Arnaud. De là à penser que ceci explique cela…

Mais si les trois poids lourds ont mis de l’interventionnisme dans leurs playlists, ils l’auront fait au coup par coup, de ci de là, cahin-caha. Pas facile de démondialiser en restant dans les clous de Maastricht. Du coup, Montebourg n’a pas eu trop de mal à souligner les contradictions de ses trois petits camarades, à mettre en relief leur libre-échangisme inavoué et un rien honteux, et à leur donner des convulsions à chaque fois qu’il les provoque en osant carrément le mot « protectionnisme » en lieu et place de l’habituel euphémisme de « démondialisation». Son solo, Arnaud l’entonnera avec brio dans chacun des domaines abordés, notamment les hausses de salaires.

A contrario, ou plutôt en parallèle Valls, lui, maintient mordicus un cap social-libéral chimiquement pur. Justice sociale, certes, mais sans démagogie budgétaire ou orgie salariale : relance par l’offre, formation professionnelle, économie exportatrice, intégration européenne renforcée, etc. Pas ma tasse de thé à 100%, ceux qui me connaissent l’auront deviné, mais une cohérence inattaquable, servie par une fougue, une sincérité et une langue limpide, qui, pour les années à venir, renverront DSK au vestiaire bien plus sûrement que les suites de l’affaire que vous savez. Au passage, Manuel, qui défend l’idée d’une TVA sociale, répondra avec beaucoup de dignité et de fermeté à une attaque assez mesquine de mon homeboy Montebourg (« Vous dites pareil que Copé! »). A cet instant, Valls, très énervé, aurait pu sombrer dans la baston de cour d’école (et par exemple rétorquer que le protectionnisme était aussi revendiqué par une candidate pas vraiment socialiste). Au lieu de quoi Manuel expliquera, de façon assez solennelle, qu’il est de gauche quand il parle de TVA sociale, tout comme il reste de gauche quand il parle d’insécurité ou de laïcité : « Personne ici n’a le monopole de la gauche ». Arnaud Montebourg ne lui répondra pas. Il a eu raison.

De laïcité, on ne reparlera d’ailleurs pas, en revanche, on causera vers la fin du débat d’insécurité, d’immigration et d’affaires, sans que s’expriment, à mon avis de différences de fond, sauf sur l’affaire Guérini, où l’on a bien cru que Martine allait nous faire un collapsus en direct quand Montebourg a expliqué qu’on risquait d’avoir du mal à donner des leçons de morale à Sarkozy quand le patron du PS marseillais était poursuivi pour association de malfaiteurs.

A l’arrivée, donc, mon impression du premier débat se trouve renforcée : parmi les cinq prétendants sérieux, les deux petits nouveaux sont non seulement les seuls à faire des propositions simples (allez donc demander à votre voisin de palier ce qu’est exactement « le contrat de génération »), mais aussi les seuls à afficher une ligne directrice claire. Bien sûr, en l’état actuel des choses, et compte tenu de la pression, hélas bien réelle, des sondages, il y peu de chances que ces idées tranchées l’emportent chez les participants à la primaire. Quelles que soient leur attirance pour les idées de Manuel ou Arnaud, beaucoup préféreront, et c’est bien humain, jouer la sécurité, et assurer le coup en choisissant un candidat sans aspérités, et donc plus à même de rassembler les socialistes, la gauche et enfin les Français.

Raisonnement imparable ? Pas tout à fait, chers camarades. En 2007, la présidentielle n’a pas vraiment été gagnée par le candidat le plus lisse qui soit. Et en 2002, on se souvient comment s’est terminée l’ascension irrésistible du plus rigoureux, du plus gestionnaire, du plus responsable des candidats de gauche…

Histoires de France 2011

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Exercice : vous commenterez les grandes dates suivantes et vous direz en quoi elles ont changé la face du monde et le destin de la France.

1. 28 septembre : C’est l’histoire d’une juge d’instruction qui veut mettre en examen un procureur soupçonné d’avoir enquêté illégalement avec l’aide du contre-espionnage et de l’Inspection générale des Services sur une source journalistique.

2. 27 septembre : C’est l’histoire d’une perquisition chez la mère d’un député-maire de Sarcelles, lequel est soupçonné d’être lié au grand banditisme corse.

3. 27 septembre : C’est l’histoire d’un ancien ministre de l’Intérieur, accusé de «subornation de témoin» et «d’entrave à la manifestation de la vérité» dans une affaire de rétrocommissions, qui porte plainte en retour pour diffamation.

4. 21 septembre : C’est l’histoire d’un proche du Président de la République mis en examen pour recel d’abus de biens sociaux dans la même histoire de rétrocommissions et de financement occulte d’une campagne présidentielle.

5. 19 septembre : C’est l’histoire d’un ancien premier ministre relaxé après avoir été accusé de « complicité de dénonciation calomnieuse », notamment à l’encontre de l’actuel Président de la République.

6. 14 septembre : C’est l’histoire d’un homme d’affaire franco-libanais, intermédiaire présumé dans le contrat des sous-marins vendus par la France au Pakistan, soupçonné de malversations financières, mis en examen.

7. 11 septembre : C’est l’histoire d’un avocat libanais qui s’accuse d’avoir porté des mallettes de billets de la Françafrique à un ancien Président et un ancien Premier Ministre.

8. 8 septembre : C’est l’histoire d’un Président de Conseil général mis en examen pour prise illégale d’intérêt, trafic d’influence et association de malfaiteurs.

9. 5 septembre : C’est l’histoire d’un ancien Président de la République mis en examen pour une affaire d’emplois fictifs qui n’assiste pas à son procès en invoquant des troubles sévères de la mémoire.

10. 23 août : c’est l’histoire d’un ancien directeur français du FMI suspecté de viol sur une femme de chambre qui obtient un non-lieu au pénal aux Etats-Unis.

Des miettes pour les Restos du Cœur

Photo : srqpix .

Chaque jour qui passe annonce aux citoyens de l’Union Européenne une mauvaise nouvelle de plus. Aussi, ce n’est pas sans une ironie amère que l’on se souvient de la belle phrase de Saint-Just, prononcée dans un rapport à la Convention, en mars 1794 : « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre; qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur! Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

L’archange de la Révolution doit se retourner dans sa tombe au spectacle de peuples victimes d’une crise aussi inédite que profondément anxiogène. Je ne parlerai même pas de la dégradation de la note italienne par l’agence Standard and Poor’s, alors qu’un plan d’austérité venait d’être voté. Jusqu’à preuve du contraire, l’Italie, comme les autres nations européennes, est une démocratie. Des élections ont régulièrement lieu et rien n’empêche les citoyens de rebrancher leur cerveau pour choisir des gouvernants qui feraient de nouveau cette chose oubliée qui s’appelle la politique. Des gouvernants qui cesseraient d’accepter des unités de mesure confondant obstinément, dans une logique économique dont la principale force est de se présenter comme la seule possible, investissements et dépenses : éducation, santé, défense, recherche…

Non, ce qui semble nous éloigner un peu plus du bonheur et de la vision de Saint-Just, c’est le Conseil des ministres de l’agriculture de l’Union Européenne. Lors de sa dernière réunion, il a décidé de reporter au mois d’octobre une décision lourde de sens : la diminution de 75% des fonds du PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis en matière alimentaire. Il s’agit, mais peut-être faudra-t-il bientôt en parler à l’imparfait, d’un dispositif permettant d’utiliser les excédents et les surplus de produits alimentaires générés par la PAC en les redistribuant aux associations d’aide dans chaque pays, comme par exemple en France, La Banque alimentaire ou Les Restos du cœur.

Tout a commencé le 20 juin lorsque six pays menés par l’Allemagne ont saisi la Cour européenne de justice et fait acter par la Commission européenne la réduction de la dotation du PEAD de 480 millions d’euros à 113 d’ici 2012 et, en ce qui concerne la France, de 78 millions à 15,9. Plus concrètement, cela signifierait chez nous 49 millions de repas non distribués par la Banque Alimentaire, 21 millions par Les Restos du cœur et 11 millions par la Croix Rouge. Quand on sait que le PEAD couvre plus de 50% des produits distribués par ce biais aux 80 millions d’européens vivant sous le seuil de pauvreté, on mesure la panique qui s’est emparée des associations, au point que le président du Secours Populaire évoque un tsunami alimentaire tandis que celui des Restos du coeur n’hésite pas à déclarer : « Si aucune décision n’est prise, nous connaîtrons une crise humanitaire et alimentaire à travers toute l’Europe. Si le politique ne prend pas ses responsabilités, il ne faudra pas dire que l’on ne savait pas ».

Il les a pourtant prises, d’une certaine manière, ses responsabilités, le politique. Il y a d’abord eu l’Allemagne et ses six suiveurs (Royaume-Uni, Danemark, Pays-Bas, Suède, Autriche et République Tchèque) qui estiment que la baisse des excédents alimentaires- qui oblige à ponctionner de 1% le budget de la PAC pour maintenir l’aide au même niveau- n’est plus supportable. Il est dommage qu’ils n’aient pas le même réflexe quand il s’agit de renflouer les banques avec l’argent des contribuables et sur une échelle bien supérieure à quelques millions d’euros.

L’autre décision politique, c’est celle du Parlement Européen. 85% des députés ont voté le 7 juillet pour le maintien de ce programme. Mais ce n’était que le Parlement Européen, c’est-à-dire des élus qui ne pèsent pas grand chose face à la Commission.

L’Europe avait ses indignés dont on aimait à l’occasion moquer l’indignation. Elle va maintenant avoir ses affamés. Il sera sans doute plus difficile d’en rire.

Drapeau suisse : la croix et la bannière

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Jean-Luc Godard, dans ses années maoïstes, définissait ainsi le drapeau suisse : le sang des autres, on met une croix dessus. Plus nuancé, l’écrivain soleurois de gauche, Peter Bichsel, disait qu’il ne pouvait pas s’empêcher de ressentir une émotion quasi primitive en le regardant. Il n’a jamais signifié grand-chose pour moi, mais je lui trouvais fière allure. Il n’y a guère que le drapeau japonais à pouvoir rivaliser esthétiquement avec lui.

Aussi, quand on m’a appris qu’un parti politique helvétique voulait en changer sous prétexte que la croix renvoie au christianisme, religion intolérante contrairement à l’Islam comme chacun devrait le savoir, je suis demeuré pantois. Je sais bien que toute guerre est d’abord une guerre de symboles. Mais remplacer celui de la Suisse, même primitive, par un drapeau évoquant tout à la fois le Ghana et la Bolivie, c’était pousser le bouchon un peu loin.

Le même jour, j’assistai à Paris, rue Myrrha à un déferlement de haine de pieux musulmans scandant : « Mort aux Juifs ». Il y a des choses qu’on ne pensait jamais revoir. Stupéfaction : elles s’étalent sous nos yeux dans l’indifférence, quand ce n’est pas avec la complicité de ceux qui sont toujours prêts à s’indigner. Ce que nous nous garderons bien de faire, l’indignation morale étant la forme de vengeance la plus perfide.

Inutile d’avoir lu Nietzsche pour en être convaincu.

Casse-toi, pauvre pauvre !

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Comment hériter d’un pareil fils ? Quel péché avoir bien pu commettre contre le Ciel et contre les hommes pour avoir engendré un abruti de cet acabit ? Francesco n’est plus simplement l’idiot de la famille, il en est devenu la honte ; et les Bernardone, la risée du tout-Assise. Le gamin est revenu de la guerre, il y a été fait prisonnier et, au lieu de choper un bon gros syndrome de Stockholm comme tout otage qui se respecte, il a viré frappadingue. On l’a vu vendre les riches étoffes du négoce familial et en distribuer le prix aux pauvres. Et pas qu’une fois ! Le paternel, Pietro Bernardone, n’a plus d’autre choix que d’en appeler à la justice – il ne va pas laisser bousiller une affaire qu’il a mis trente ans à monter par un tel rejeton.

Il y traîne son fils – on a une fâcheuse tendance à tout judiciariser à l’époque. Dans les premiers mois de 1206, Francesco Bernardone se retrouve ainsi devant l’évêque, sur la grand-place d’Assise. Il se tait et se désape comme la première effeuilleuse venue. Il fait une boule de ses vêtements et la remet à son père. Désormais, on ne l’appellera plus Francesco, mais le « Poverello », puisque c’est « Dame Pauvreté » qu’il a choisie en épousailles. C’est avec elle qu’il prend le large. Casse-toi, pauvre pauvre !
Au début de ce XIIIe siècle qui voit François d’Assise prendre le froc, l’Italie est prospère. Une véritable renaissance s’est accomplie tout au long du siècle précédent. Les villes ont pris leur essor, les échanges commerciaux se sont intensifiés, l’économie monétaire a affirmé sa prééminence. On défriche les forêts, on assèche les marais. On se met à pratiquer l’assolement triennal. On augmente les rendements. On réduit les disettes et la misère. La pauvreté recule, tout en se rendant, par un mouvement d’exode rural, socialement plus présente et plus visible dans les villes. Mais, globalement, on s’enrichit. [access capability= »lire_inedits »]

Or, François d’Assise entonne un air tout différent. Alors que l’orchestre joue la partition de l’enrichissement, le fifre franciscain fait résonner la petite musique de l’appauvrissement. Au centre de son enseignement, il place l’évangile de Matthieu : « Je vous le dis : il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »

« Appauvrissez-vous » : c’est le cœur de doctrine originel du Poverello. Pour lui, la recherche de la pauvreté n’est pas une remise au goût du jour du vieil idéal stoïcien. Il ne s’agit pas de se détacher de « ce qui ne dépend pas de nous » pour mieux se retrouver soi-même et jouir de l’autonomie de son propre ego. Elle ne correspond pas non plus tout à fait – et c’est paradoxal – à l’idéal évangélique qui réclame aux disciples de rompre toutes les amarres pour accomplir leur ministère. Dans la première Règle de l’Ordre comme dans les Fioretti, la pauvreté est, par-dessus tout, une imitation mystique de Jésus. Le Christ était pauvre, François se fait pauvre. La Passion avait percé de cinq plaies le corps du Crucifié ; François sera le premier de l’histoire à en recevoir les stigmates.

Il serait hasardeux de tenir François d’Assise pour un décroissant, un indigné, un « résistant » aux bouleversements profonds de son temps. Les historiens les plus sérieux nous apprennent qu’il n’a jamais travaillé comme permanent dans un mouvement altermondialiste, mais qu’il a fait toute sa carrière comme saint dans l’église catholique, apostolique et romaine. Ce qu’il propose n’est pas un modèle social : il n’invite pas la société à s’appauvrir, pas plus qu’il n’incite les pauvres à la révolte, comme le fera, deux siècles plus tard, le réformateur radical Thomas Münzer. François exige de lui-même et de ses frères le dénuement – cet idéal lui survivra, sa mise en pratique beaucoup moins. Il montre simplement à ses semblables, par la vertu de l’exemplum, que l’enrichissement véritable n’est pas de ce monde et que nos activités temporelles nous divertissent – au sens pascalien du terme – de notre joie la plus profonde, c’est-à-dire de notre salut. François d’Assise est un partisan de la « pauvreté choisie ».

On ne demandera pas aux 8,2 millions de pauvres français que l’Insee recense dans sa dernière livraison de la revue Revenus fiscaux et sociaux de se réjouir de leur sort ni de s’en contenter. On se contentera de noter que la pauvreté n’est pas qu’une statistique, dont le calcul fluctue au gré des décennies – sur la longue durée, la pauvreté recule en France. Aujourd’hui, un couple avec deux enfants est considéré comme pauvre si ses ressources, après impôts et prestations sociales, n’excèdent pas 1 670 euros mensuels, c’est-à-dire 50 % du revenu médian. Il n’y a peut-être pas de quoi se louer un cagibi à Tribeca, mais là n’est pas l’essentiel. C’est La Bruyère qui écrivait : « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, qui ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. » Les pauvres ont la chance, eux, de ne pas en avoir. [/access]

Mourir en jaune fluo

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Des associations de motards ont récemment manifesté contre la politique de sécurité routière qui les enjoint d’agrandir leur plaque d’immatriculation et de revêtir un infâme gilet jaune.

Sans imaginer un Bernanos derrière chaque visière, on constate que le motocycliste se rallie instinctivement à un certain esprit de résistance chevaleresque- sans doute en raison de sa monture. Parce qu’il conserve une certaine conscience de sa dignité, cet esprit implique qu’on ne le matricule pas davantage ni qu’on ne l’humilie en lui faisant porter un tel gilet. L’antique vertu préconisait de préférer la mort au déshonneur. Le Hagakure samouraï, avec cette délicieuse nuance d’excès qu’on trouve fréquemment chez les Nippons, intime même, dans le doute, de toujours choisir la mort.

A l’inverse, la tendance contemporaine incline à endurer tous les déshonneurs afin de préserver à n’importe quel prix sa carcasse. Cela s’appelle une dégradation morale. En témoigne, par exemple, cette atroce vision d’une femme à vélo munie d’un casque et d’un gilet pour échapper aux effroyables dangers d’une piste cyclable. Mais si cette dame est tellement terrorisée à l’idée de choir de sa bicyclette, qu’elle aille donc à pied, plutôt que de polluer les bords de Seine avec son jaune criard et son pathétique souci de préservation de soi !
Cette anecdote illustre le lien subtil mais réel qui existe entre les lois morales et les lois esthétiques, la hideur se révélant souvent un simple paravent de la lâcheté.

Tout cela participe en outre à un processus d’enlaidissement du monde et de régression généralisée. Parce qu’enfin, la meilleure manière de faire qu’un motard ne soit pas broyé par une voiture ivre zigzaguant en excès de vitesse, c’est de responsabiliser les conducteurs. On a tendance à omettre cette évidence. Le jaune fluo, les amendes et les radars, ne représentent que l’aveu d’un échec, échec d’une société où les individus n’étant plus suffisamment civilisés, règne désormais partout ou presque l’absence de civilité et l’égoïsme ; l’Etat s’acharne alors à limiter les dégâts que s’infligeraient mutuellement des débiles brutaux ne comprenant que le bâton et ne percevant que la phosphorescence.

Ces bonnes résolutions permettent par ailleurs à l’Etat de dissimuler son impuissance en donnant des gages de son efficacité à protéger ses citoyens alors que dans une société saine, il devrait leur foutre à peu près la paix. Mais voilà, l’Etat doit faire oublier qu’il n’est plus du tout en mesure d’assurer leur sécurité physique (cela donne les fameuses zones de « non-droit », c’est-à-dire des lieux de barbarie intra-nationale) et économique (les délocalisations, symptômes d’une barbarie supra-nationale).

Fruit de ces confusions hypocrites, le concept de « sécurité » est à démolir. Je doute fort qu’il y ait actuellement dans la société française un besoin impérieux de « sécuriser » les trajets motorisés ou l’air respiré dans les cafés. On évoque la question « sécuritaire » comme s’il s’agissait d’une nouvelle lubie de la classe moyenne. Ce que réclame cette classe, à mon avis, et la majorité du peuple, n’est pourtant ni neuf ni extraordinaire : seulement le maintien d’un vieux contrat aujourd’hui mis à mal, stipulant que l’Etat est censé protéger les biens, les personnes et les intérêts de ses administrés. Ni plus ni moins.

En attendant, on habitue l’individu anonyme des sociétés atomisées à intégrer qu’il n’a aucun respect ni aucune courtoisie à exiger de son prochain, mais que l’Etat limitera les dégâts nés de ces nouvelles coexistences sauvages.

Ce monde sombre, le constat est évident, mais eu égard à son fastueux passé, au moins pourrait-il sombrer avec un minimum de distinction et sans gilet jaune. Une nuit d’avril 1912, Benjamin Guggenheim, installé dans le fumoir du « Titanic », exprima cette sage satisfaction : « Nous sommes sur notre trente-et-un, prêts à couler comme de parfaits gentlemen ».

Restons donc, même au milieu des crashs et des flammes, sur notre trente-et-un, une insolente cigarette en bouche.

Pas d’adieu aux armes en Syrie

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Des officiers syriens annoncent leur défection à Rastan

On parle de moins en moins de la Syrie dans les médias. Pourtant, la répression entre dans son septième mois et si les cortèges traditionnels du vendredi sont de plus en plus clairsemés, le recours aux armes contre l’armée se banalise. Cette guérilla est probablement le fait de groupes de déserteurs dont le nombre ne cesse de se multiplier.

Un tel phénomène, qui inquiète le régime mais aussi l’opposition partisane d’une stratégie de contestation pacifique, touche aujourd’hui la ville de Rastan, traditionnellement pourvoyeuse de militaires. Signe de la fébrilité voire de la panique qui règne en haut lieu, l’aviation – jusqu’alors très rarement sollicitée – a été appelée à la rescousse pour bombarder ce bastion de la tradition militaire syrienne. Mais le régime peut prendre ce risque. Même si l’usage de la force aérienne apporte de l’eau au moulin de ceux qui réclament une zone d’interdiction aérienne, les arrières diplomatiques de Damas sont solidement couverts par Moscou et Pékin, ce qui neutralise pour le moment le Conseil de sécurité des Nations Unies.
Quant à l’opposition, elle reste incapable d’apporter à la Ligue arabe et aux grandes puissances la base nécessaire sur laquelle construire un projet d’intervention ou, a minima, d’accompagnement diplomatique et matériel. Fragmentée dans une myriade de groupuscules qui vont des nassériens aux libéraux laïcs en passant par les Frères Musulmans, les anti-Assad ont beau s’être fédérés dans une sorte de CNT installé en Turquie[2. Le SNC, Syrian National Council], contrairement aux rebelles de Benghazi, ils n’ont pu « libérer » la moindre place al-Tahrir du joug baasiste.

Le résultat est une impasse qui dure. D’un côté, des opposants historiques comme Radwan Ziadeh exhortent les Nations-Unies de mettre en place une zone d’exclusion aérienne afin d’entraver la répression -au moins aérienne- de la contestation. De l’autre, Bachar et ses séides se murent dans le déni et l’aveuglement propres aux fins de règne, prétendant que l’opposition s’essouffle et que tout rentrera bientôt dans l’ordre – comme le président syrien l’a récemment déclaré à l’ancien premier ministre libanais Salim al-Hoss. Les difficultés économiques qui s’aggravent n’arrangent pas les choses, la tension monte et la situation s’envenime.

Ces derniers jours, une dizaine d’assassinats ciblés ont ainsi aggravé la paranoïa générale, sur fond de méfiance politico-confessionnelle. Mercredi matin à Homs, le meurtre d’un ingénieur nucléaire alaouite a suivi ceux de plusieurs directeurs d’université et d’hôpital, tous issus des minorités religieuses qui constituent la base confessionnelle du Baas syrien (chrétiens, ismaéliens…). Immédiatement, l’agence de presse officielle a imputé ces morts mystérieuses à un groupe terroriste inconnu, signataire d’un appel à propager la violence en Syrie diffusé le 18 septembre. Comme souvent, on ne sait quel crédit accorder à une information largement sujette à caution. Ces actes rappellent la stratégie de l’armée algérienne dans les années 1990. Le modèle d’une guerre sale qui fut, rappelons-le, victorieuse pour le régime d’Alger, pourrait tenter Damas. Depuis le feuilleton libano-palestino-syrien du Fatah al-islam [1. Groupe salafiste armé qui se fit connaître à l’été 2007 lorsqu’il tint tête à l’armée libanaise avant de capituler au terme du siège du camp de réfugiés palestiniens de Nahr-al-Bared, près de Tripoli. Plusieurs éléments troublants, à commencer par les circonstances inexpliquées de la mort de son leader Chaker Al Absi, suggèrent un double jeu des services secrets syriens afin de semer le chaos au pays du Cèdre.], la créativité des services syriens et leur capacité à souffler sur les braises chaudes du salafisme ne sont plus à prouver… Après tout, peu importe.

Qu’ils soient ou non le fait de barbouzes des moukhabarat[3. Littéralement « renseignements » : services de sécurité militaires qui forment une garde prétorienne au service du clan Assad], ces attentats jouent objectivement en faveur des Assad, qui manient le sempiternel argument : « Moi ou le chaos ».
Côté kurde, les effets d’une des seules concessions lâchées par Assad depuis mars – la régularisation de 500 000 Kurdes apatrides – s’estompent. Six mois plus tard, à peine 10% ont reçu leurs papiers et bien que tout le monde comprenne l’inertie de Damas – qui n’entend pas abandonner ce gros bâton- de plus en plus de Kurdes envisagent déjà l’après Assad et la perspective enivrante d’une autonomie – voire plus – à l’irakienne. S’ils craignent toujours de se trouver en première ligne, les militants kurdes sont de plus en plus décidés à ne pas fermer les cortèges de manifestants.

A mesure que la chute des Assad devient inéluctable, la perspective d’une foire d’empoigne nationale gagne en probabilité. L’après-Assad pourrait en effet menacer la vie de millions de citoyens, assignés à l’assassinat à cause de leur confession ou de leur degré d’allégeance présumée à l’ancien régime. La violence déchaînée, d’ailleurs en grande partie imputable aux scories des Assad, risque donc de finir grande gagnante du bras de fer entre les manifestations populaires et le feu grégeois de l’appareil affairo-militaire qui tient encore Damas.

De quoi calmer adeptes de solutions humanisto-militaires à la libyenne, mais de quoi inquiéter les tenants la froide realpolitik et de la non-intervention.

Primaire socialiste : d’un QG l’autre

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Mardi soir, les militants socialistes suivaient le second débat entre les candidats aux primaires, dont l’ami Marc Cohen a excellemment rendu compte, en faisant café parisien à part. A chaque coterie son lieu-dit : les soutiens de Ségolène Royal se réunissaient au café Dupont, boulevard Sébastopol ; je dirais même plus qu’ils communiaient dans un établissement du premier arrondissement en admirant leur championne.

Quant aux partisans de Martine Aubry, ils appréciaient les joutes oratoires de la maîtresse d’école du PS en sirotant des menthe-à-l’eau au Cardinal, non loin des sièges du Figaro et de la BNP. Doit-on y voir un message subliminal ?

Tandis que le réduit social-démocrate de l’équipe de Manuel Valls se rassemblait dans le Marais au Trésor, qui du coup n’était plus très public, une centaine de militants proches d’Arnaud Montebourg investissait L’Osmose, un bar de Montparnasse, pour écouter le héros démondialisateur expérimenter en direct live l’arrivée du protectionnisme dans ses éléments de langage.

Enfin, les autoproclamés vainqueurs de la primaire squattaient le Bataclan, répétant partout que François Hollande était le plus rassembleur et le mieux placé pour gagner (en clair, le mieux placé dans les sondages qui, hélas, font l’élection…).

Pendant ce temps, en compagnie du dernier carré de fidèles de DSK , je me prélassais dans l’atmosphère tamisée de l’un des derniers havres de paix nocturnes de la capitale.

Y’a pas à dire, ils savent recevoir, aux Chandelles ….

Désir d’Hollande

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Crédits photo : François Hollande.

Dans le cadre des primaires socialistes, il existe diverses façons, pour les médias, de soutenir le candidat François Hollande. La plus connue consiste à s’appuyer sur les sondages, ces supposés faiseurs de rois. C’est ainsi que, le jour même du second débat télévisé des primaires, comme pour prédéterminer la manière dont les téléspectateurs aborderaient cette confrontation, on pouvait lire ça et là : « sondages : Hollande consolide son avance sur Aubry ». Que les contours du corps électoral susceptible de participer au scrutin soient totalement incertains semble n’avoir finalement que peu d’importance.

Une autre manière, assez prisée, d’adouber l’ancien premier secrétaire, tend à superposer un portrait valorisant d’icelui à une description peu amène de sa rivale Martine Aubry. On montrera combien il est avenant lorsqu’elle est austère, combien il est simple et naturel quand elle est roide et guindée, bref, comment « monsieur petites phrases » et bien plus sympathique et plus drôle que la « Mère Emptoire ». Et l’on ajoutera volontiers, comme pour enfoncer le clou, qu’Hollande sait s’adresser à « l’ensemble des Français », quand Aubry ne parle qu’à des « catégories ». Le pendant naturel au « désir d’Hollande » demeure donc sans conteste le « dégoût d’Aubry ».

C’est toutefois la lecture de nos hebdomadaires favoris qui nous révèle la manière la plus innovante de sacrer par avance l’impétrant corrézien : la « promotion par omission ». Pour ce faire, une multitude d’options s’offrent à l’éditorialiste.

La première, mêlant mystère et authenticité, fut expérimentée par Le Nouvel Observateur. L’Obs dévoilait ainsi, dans son numéro 2443 (1er septembre) un « Hollande secret ». Il entendait révéler la vérité de l’enfance de François Hollande, mettre à nu ses ambitions, démêler l’écheveau de sa relation avec « Ségolène» . Sans omettre de rappeler que le député avait « un père d’extrême droite » : un passé trouble, ça mitterrandise immédiatement. Sur le mode « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… », et en s’attachant à l’homme plus qu’au candidat, l’hebdomadaire inaugurait le « désir d’Hollande par omission de son projet politique ».

Une autre tactique, un tantinet classique, fut logiquement choisie par un journal « dedroite ». Ainsi Le Point consacrait-il la Une de son numéro 2036 (22 septembre) à cet homme normal, ajustant sur son nez normal ses lunettes normales, avec ce titre « Crise : peut-il faire mieux que Sarkozy ? ». Le visage concentré, le regard déterminé du candidat induisaient immédiatement la réponse : « oui, il le peut ». De ses challengers, il ne fut même pas question, non plus que du premier tour de la présidentielle. En réduisant d’ores et déjà le scrutin à un duel Sarkozy-Hollande, Le Point parvenait à générer un « désir d’Hollande par omission de ses concurrents ».

La dernière option, plus novatrice, fut logiquement expérimentée par un hebdomadaire « degauche ». Marianne proposait donc, dans son numéro 753 (24 septembre) un dossier sur les primaires, brossant trois portraits. Ceux de Montebourg et de Valls, d’ailleurs enthousiastes et enthousiasmants, ne mangent pas de pain : ces deux-là sont réputés n’avoir aucune chance. Celui d’Aubry est juste mais dur, qui nous explique « pourquoi elle patine ». De l’ancien premier secrétaire, on parle peu. Il est rarement nommé, même si on le devine dans ce mot de Nicolas Domenach « les enfants de Delors, par le sang et par l’esprit, ne sont pas à la hauteur de l’histoire ». Quant à la une, elle nous annonce, sibylline, un François Hollande « déjà strauss-kahnisé ». L’ambiguïté de cette assertion suscite immédiatement une bouffée de curiosité. Hélas, celle-ci demeure frustrée. Ici, Marianne, qui lui réserve un « non-traitement » à part, attise le « désir d’Hollande par omission d’Hollande ».

Malheureusement, la « promotion par omission » et tous ses avatars finissent par créer une légitime « lassitude d’Hollande » ou, selon l’expression consacrée, une usure médiatique. On a, comme souvent, le sentiment que l’élection est déjà faite, et qu’on pourrait se rendre immédiatement à la case « second tour » en s’épargnant les étapes préalables.

Ce sentiment, au lieu d’être conjuré par des primaires annoncées comme « citoyennes », semble au contraire accru par elles, l’injonction au vote utile intervenant simplement un peu plus tôt dans la campagne. Finalement, ces présélections n’ont plus vocation à choisir, sur la base d’un programme, le meilleur candidat pour la gauche. Elles visent à promouvoir le plus apte à battre Nicolas Sarkozy. Dès lors, comme l’explique Rémi Lefebvre[1. Auteur de Les primaires socialistes, Raisons d’agir, 2011], « les primaires confortent une conception de la politique entendue comme « courses de chevaux » (…) journalistes et acteurs prophétiques revendiquent un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale, et celui que les enquêtes d’opinion créditent des meilleures chances de l’emporter jouit d’une forte légitimité ». Ainsi doit-on sans doute comprendre la « strauss-kahnisation » d’Hollande. Parce qu’il semble le plus capable d’affronter le président sortant, il est déclaré vainqueur par avance, n’aurait-il rien de mieux à proposer qu’un assez bon esprit de synthèse[2. Ainsi qu’il la montré lors du débat de mercredi soir, synthétisant à merveille les propos de ses concurrents, mais se gardant de formuler toute proposition propre.].

Cela annonce-t-il, comme le craint Lefebvre, d’une dérive sondagière de la démocratie, la presse ne se mettant qu’au diapason de l’institut IPSOS ? S’agit-il au contraire du parti pris de ceux qui, ayant bien compris qu’une véritable alternance résiderait dans la victoire d’un antilibéral, s’emploient à fabriquer une fausse alternative, en exaltant un candidat social-libéral ?

Dans un cas comme dans l’autre, il est dommage qu’on oublie si vite les leçons de l’histoire. Car présages et sondages ne font pas une victoire. Les partisans d’Edouard Balladur en firent les frais lors de la présidentielle de 1995, et ceux du « oui » plus encore, après le référendum de européen de 2005.

Les primaires socialistes: La fin du parti militant

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Savoir conter fleurette en latin

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L’actualité brûlante du week-end (les lourdes victoires respectives de l’équipe de France de rugby dans la course sénatoriale et de l’UMP au mondial néozélandais) a failli nous faire passer à côté d’une information capitale : notre Président goûte l’art botanique, et aime à nommer – tout en batifolant dans les jardins de la République – les plantes par leurs noms latins. C’est là une révélation que la première dame a faite à la télévision britannique.

On savait que Nicolas Sarkozy avait rencontré Carla Bruni chez le publicitaire Jacques Séguéla, lequel avait ensuite tout fait pour ébruiter ce coup de foudre faramineux. Ca suffisait presque comme information, sauf qu’il manquait assurément un petit supplément de romantisme et d’âme. Nous l’avons désormais.

La future parturiente a en effet raconté à Christine Ockrent sa première promenade avec son futur époux : « J’ai été vraiment impressionnée, vous savez. Il connaît toutes les appellations latines des fleurs… On marchait dans les jardins de l’Elysée, et il m’expliquait tout sur les tulipes et les roses et je me disais: ‘Mon Dieu, mais il faut que j’épouse cet homme. C’est le chef de l’Etat et il sait tout sur les fleurs également. C’est incroyable’ ».

Oui, incroyable, c’est le mot.

Montebourg, Valls, et pis c’est tout…

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Crédits image : © MAXPPP.

Dès le début, ça promettait. Je vous raconte tout : à 18 heures tapantes, j’étais encore dans mon auto, j’ai donc suivi les cinq premières minutes du débat sur Europe1, et si je sais téléphoner en conduisant, ouvrir une bouteille d’eau avec les dents ou dégager mon paquet de Gitanes de sa gangue de cellophane, je ne sais hélas pas prendre de notes au volant. Résultat, alors que les candidats étaient interrogés sur la première mesure qu’ils prendraient en cas d’élection à la magistrature suprême, j’ai dû retenir leurs laïus de tête, tout en veillant à n’écraser personne de connu dans mon quartier.

Parlaient tout d’abord, par ordre d’apparition à l’écran Ségolène Royal, Martine Aubry, puis François Hollande. Eh bien, cinq minutes après, une fois arrivé chez moi, j’étais bien incapable de dire qui qu’avait dit quoi parmi ces trois-là. Excusez-moi les amis, je ne peux même pas vous dire ce que feraient Ségo, Martine et François, une fois installés dans le fauteuil de Nicolas – sauf à tricher en allant pomper sur les sites des voisins. Honnêtement, je ne crois pas que la honte soit pour moi. À preuve, je me souviens très distinctement du scénario spécial Jour J de Montebourg : mise sous tutelle des banques « pour garantir vos économies et leur interdire de spéculer avec votre argent » et loi contre l’évasion fiscale. Et n’allez pas croire que cette mémoire sélective soit liée au fait que je soutienne, et avec enthousiasme, la candidature Montebourg depuis ce printemps. Je me souviens tout aussi clairement du plan Valls, centré, lui sur les institutions : un « vrai Premier ministre », la revalorisation du parlement et interdire à l’exécutif d’intervenir dans les affaires de justice (suivez mon regard, Edgar).

Viennent ensuite les choses sérieuses, enfin disons un rien plus sérieuses que le droit au mourage dans la dignité[1. Il n’y aura pas trace dans ce papier de Jean-Michel Baylet, un peu comme dans le monde réel] puisque le programme des festivités couvrait essentiellement les questions économiques et sociales avec, au dessert, un brin d’insécurité, d’immigration et d’affaires politico-judiciaires.

Pour aller vite, sur les questions liées à la Crise, tout le monde, sauf Valls, a bougé vers des politiques plus régulatrices, pour ne pas dire plus dirigistes, pour ne pas dire carrément étatistes. L’aggravation de la situation monétaire mondiale, y compris depuis le premier débat, a remis quelques pendules à l’heure et quand Barroso lui-même prend position pour la Taxe Tobin, chacun doit se repositionner. Mais cet aggiornamento des trois « gros » candidats se fait à la marge. Hollande saupoudre son programme de mesures interventionnistes, Aubry en fait un peu plus, et Ségo encore un peu plus. Parfois, celle-ci marque quasiment Arnaud à la culotte, comme par exemple sur les coopératives. Depuis le débat de France2, Ségo a perdu cinq points dans les sondages, qui sont allés direct dans les poches d’Arnaud. De là à penser que ceci explique cela…

Mais si les trois poids lourds ont mis de l’interventionnisme dans leurs playlists, ils l’auront fait au coup par coup, de ci de là, cahin-caha. Pas facile de démondialiser en restant dans les clous de Maastricht. Du coup, Montebourg n’a pas eu trop de mal à souligner les contradictions de ses trois petits camarades, à mettre en relief leur libre-échangisme inavoué et un rien honteux, et à leur donner des convulsions à chaque fois qu’il les provoque en osant carrément le mot « protectionnisme » en lieu et place de l’habituel euphémisme de « démondialisation». Son solo, Arnaud l’entonnera avec brio dans chacun des domaines abordés, notamment les hausses de salaires.

A contrario, ou plutôt en parallèle Valls, lui, maintient mordicus un cap social-libéral chimiquement pur. Justice sociale, certes, mais sans démagogie budgétaire ou orgie salariale : relance par l’offre, formation professionnelle, économie exportatrice, intégration européenne renforcée, etc. Pas ma tasse de thé à 100%, ceux qui me connaissent l’auront deviné, mais une cohérence inattaquable, servie par une fougue, une sincérité et une langue limpide, qui, pour les années à venir, renverront DSK au vestiaire bien plus sûrement que les suites de l’affaire que vous savez. Au passage, Manuel, qui défend l’idée d’une TVA sociale, répondra avec beaucoup de dignité et de fermeté à une attaque assez mesquine de mon homeboy Montebourg (« Vous dites pareil que Copé! »). A cet instant, Valls, très énervé, aurait pu sombrer dans la baston de cour d’école (et par exemple rétorquer que le protectionnisme était aussi revendiqué par une candidate pas vraiment socialiste). Au lieu de quoi Manuel expliquera, de façon assez solennelle, qu’il est de gauche quand il parle de TVA sociale, tout comme il reste de gauche quand il parle d’insécurité ou de laïcité : « Personne ici n’a le monopole de la gauche ». Arnaud Montebourg ne lui répondra pas. Il a eu raison.

De laïcité, on ne reparlera d’ailleurs pas, en revanche, on causera vers la fin du débat d’insécurité, d’immigration et d’affaires, sans que s’expriment, à mon avis de différences de fond, sauf sur l’affaire Guérini, où l’on a bien cru que Martine allait nous faire un collapsus en direct quand Montebourg a expliqué qu’on risquait d’avoir du mal à donner des leçons de morale à Sarkozy quand le patron du PS marseillais était poursuivi pour association de malfaiteurs.

A l’arrivée, donc, mon impression du premier débat se trouve renforcée : parmi les cinq prétendants sérieux, les deux petits nouveaux sont non seulement les seuls à faire des propositions simples (allez donc demander à votre voisin de palier ce qu’est exactement « le contrat de génération »), mais aussi les seuls à afficher une ligne directrice claire. Bien sûr, en l’état actuel des choses, et compte tenu de la pression, hélas bien réelle, des sondages, il y peu de chances que ces idées tranchées l’emportent chez les participants à la primaire. Quelles que soient leur attirance pour les idées de Manuel ou Arnaud, beaucoup préféreront, et c’est bien humain, jouer la sécurité, et assurer le coup en choisissant un candidat sans aspérités, et donc plus à même de rassembler les socialistes, la gauche et enfin les Français.

Raisonnement imparable ? Pas tout à fait, chers camarades. En 2007, la présidentielle n’a pas vraiment été gagnée par le candidat le plus lisse qui soit. Et en 2002, on se souvient comment s’est terminée l’ascension irrésistible du plus rigoureux, du plus gestionnaire, du plus responsable des candidats de gauche…

Histoires de France 2011

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Exercice : vous commenterez les grandes dates suivantes et vous direz en quoi elles ont changé la face du monde et le destin de la France.

1. 28 septembre : C’est l’histoire d’une juge d’instruction qui veut mettre en examen un procureur soupçonné d’avoir enquêté illégalement avec l’aide du contre-espionnage et de l’Inspection générale des Services sur une source journalistique.

2. 27 septembre : C’est l’histoire d’une perquisition chez la mère d’un député-maire de Sarcelles, lequel est soupçonné d’être lié au grand banditisme corse.

3. 27 septembre : C’est l’histoire d’un ancien ministre de l’Intérieur, accusé de «subornation de témoin» et «d’entrave à la manifestation de la vérité» dans une affaire de rétrocommissions, qui porte plainte en retour pour diffamation.

4. 21 septembre : C’est l’histoire d’un proche du Président de la République mis en examen pour recel d’abus de biens sociaux dans la même histoire de rétrocommissions et de financement occulte d’une campagne présidentielle.

5. 19 septembre : C’est l’histoire d’un ancien premier ministre relaxé après avoir été accusé de « complicité de dénonciation calomnieuse », notamment à l’encontre de l’actuel Président de la République.

6. 14 septembre : C’est l’histoire d’un homme d’affaire franco-libanais, intermédiaire présumé dans le contrat des sous-marins vendus par la France au Pakistan, soupçonné de malversations financières, mis en examen.

7. 11 septembre : C’est l’histoire d’un avocat libanais qui s’accuse d’avoir porté des mallettes de billets de la Françafrique à un ancien Président et un ancien Premier Ministre.

8. 8 septembre : C’est l’histoire d’un Président de Conseil général mis en examen pour prise illégale d’intérêt, trafic d’influence et association de malfaiteurs.

9. 5 septembre : C’est l’histoire d’un ancien Président de la République mis en examen pour une affaire d’emplois fictifs qui n’assiste pas à son procès en invoquant des troubles sévères de la mémoire.

10. 23 août : c’est l’histoire d’un ancien directeur français du FMI suspecté de viol sur une femme de chambre qui obtient un non-lieu au pénal aux Etats-Unis.

Des miettes pour les Restos du Cœur

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Photo : srqpix .

Chaque jour qui passe annonce aux citoyens de l’Union Européenne une mauvaise nouvelle de plus. Aussi, ce n’est pas sans une ironie amère que l’on se souvient de la belle phrase de Saint-Just, prononcée dans un rapport à la Convention, en mars 1794 : « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre; qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur! Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

L’archange de la Révolution doit se retourner dans sa tombe au spectacle de peuples victimes d’une crise aussi inédite que profondément anxiogène. Je ne parlerai même pas de la dégradation de la note italienne par l’agence Standard and Poor’s, alors qu’un plan d’austérité venait d’être voté. Jusqu’à preuve du contraire, l’Italie, comme les autres nations européennes, est une démocratie. Des élections ont régulièrement lieu et rien n’empêche les citoyens de rebrancher leur cerveau pour choisir des gouvernants qui feraient de nouveau cette chose oubliée qui s’appelle la politique. Des gouvernants qui cesseraient d’accepter des unités de mesure confondant obstinément, dans une logique économique dont la principale force est de se présenter comme la seule possible, investissements et dépenses : éducation, santé, défense, recherche…

Non, ce qui semble nous éloigner un peu plus du bonheur et de la vision de Saint-Just, c’est le Conseil des ministres de l’agriculture de l’Union Européenne. Lors de sa dernière réunion, il a décidé de reporter au mois d’octobre une décision lourde de sens : la diminution de 75% des fonds du PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis en matière alimentaire. Il s’agit, mais peut-être faudra-t-il bientôt en parler à l’imparfait, d’un dispositif permettant d’utiliser les excédents et les surplus de produits alimentaires générés par la PAC en les redistribuant aux associations d’aide dans chaque pays, comme par exemple en France, La Banque alimentaire ou Les Restos du cœur.

Tout a commencé le 20 juin lorsque six pays menés par l’Allemagne ont saisi la Cour européenne de justice et fait acter par la Commission européenne la réduction de la dotation du PEAD de 480 millions d’euros à 113 d’ici 2012 et, en ce qui concerne la France, de 78 millions à 15,9. Plus concrètement, cela signifierait chez nous 49 millions de repas non distribués par la Banque Alimentaire, 21 millions par Les Restos du cœur et 11 millions par la Croix Rouge. Quand on sait que le PEAD couvre plus de 50% des produits distribués par ce biais aux 80 millions d’européens vivant sous le seuil de pauvreté, on mesure la panique qui s’est emparée des associations, au point que le président du Secours Populaire évoque un tsunami alimentaire tandis que celui des Restos du coeur n’hésite pas à déclarer : « Si aucune décision n’est prise, nous connaîtrons une crise humanitaire et alimentaire à travers toute l’Europe. Si le politique ne prend pas ses responsabilités, il ne faudra pas dire que l’on ne savait pas ».

Il les a pourtant prises, d’une certaine manière, ses responsabilités, le politique. Il y a d’abord eu l’Allemagne et ses six suiveurs (Royaume-Uni, Danemark, Pays-Bas, Suède, Autriche et République Tchèque) qui estiment que la baisse des excédents alimentaires- qui oblige à ponctionner de 1% le budget de la PAC pour maintenir l’aide au même niveau- n’est plus supportable. Il est dommage qu’ils n’aient pas le même réflexe quand il s’agit de renflouer les banques avec l’argent des contribuables et sur une échelle bien supérieure à quelques millions d’euros.

L’autre décision politique, c’est celle du Parlement Européen. 85% des députés ont voté le 7 juillet pour le maintien de ce programme. Mais ce n’était que le Parlement Européen, c’est-à-dire des élus qui ne pèsent pas grand chose face à la Commission.

L’Europe avait ses indignés dont on aimait à l’occasion moquer l’indignation. Elle va maintenant avoir ses affamés. Il sera sans doute plus difficile d’en rire.

Drapeau suisse : la croix et la bannière

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Jean-Luc Godard, dans ses années maoïstes, définissait ainsi le drapeau suisse : le sang des autres, on met une croix dessus. Plus nuancé, l’écrivain soleurois de gauche, Peter Bichsel, disait qu’il ne pouvait pas s’empêcher de ressentir une émotion quasi primitive en le regardant. Il n’a jamais signifié grand-chose pour moi, mais je lui trouvais fière allure. Il n’y a guère que le drapeau japonais à pouvoir rivaliser esthétiquement avec lui.

Aussi, quand on m’a appris qu’un parti politique helvétique voulait en changer sous prétexte que la croix renvoie au christianisme, religion intolérante contrairement à l’Islam comme chacun devrait le savoir, je suis demeuré pantois. Je sais bien que toute guerre est d’abord une guerre de symboles. Mais remplacer celui de la Suisse, même primitive, par un drapeau évoquant tout à la fois le Ghana et la Bolivie, c’était pousser le bouchon un peu loin.

Le même jour, j’assistai à Paris, rue Myrrha à un déferlement de haine de pieux musulmans scandant : « Mort aux Juifs ». Il y a des choses qu’on ne pensait jamais revoir. Stupéfaction : elles s’étalent sous nos yeux dans l’indifférence, quand ce n’est pas avec la complicité de ceux qui sont toujours prêts à s’indigner. Ce que nous nous garderons bien de faire, l’indignation morale étant la forme de vengeance la plus perfide.

Inutile d’avoir lu Nietzsche pour en être convaincu.

Casse-toi, pauvre pauvre !

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Comment hériter d’un pareil fils ? Quel péché avoir bien pu commettre contre le Ciel et contre les hommes pour avoir engendré un abruti de cet acabit ? Francesco n’est plus simplement l’idiot de la famille, il en est devenu la honte ; et les Bernardone, la risée du tout-Assise. Le gamin est revenu de la guerre, il y a été fait prisonnier et, au lieu de choper un bon gros syndrome de Stockholm comme tout otage qui se respecte, il a viré frappadingue. On l’a vu vendre les riches étoffes du négoce familial et en distribuer le prix aux pauvres. Et pas qu’une fois ! Le paternel, Pietro Bernardone, n’a plus d’autre choix que d’en appeler à la justice – il ne va pas laisser bousiller une affaire qu’il a mis trente ans à monter par un tel rejeton.

Il y traîne son fils – on a une fâcheuse tendance à tout judiciariser à l’époque. Dans les premiers mois de 1206, Francesco Bernardone se retrouve ainsi devant l’évêque, sur la grand-place d’Assise. Il se tait et se désape comme la première effeuilleuse venue. Il fait une boule de ses vêtements et la remet à son père. Désormais, on ne l’appellera plus Francesco, mais le « Poverello », puisque c’est « Dame Pauvreté » qu’il a choisie en épousailles. C’est avec elle qu’il prend le large. Casse-toi, pauvre pauvre !
Au début de ce XIIIe siècle qui voit François d’Assise prendre le froc, l’Italie est prospère. Une véritable renaissance s’est accomplie tout au long du siècle précédent. Les villes ont pris leur essor, les échanges commerciaux se sont intensifiés, l’économie monétaire a affirmé sa prééminence. On défriche les forêts, on assèche les marais. On se met à pratiquer l’assolement triennal. On augmente les rendements. On réduit les disettes et la misère. La pauvreté recule, tout en se rendant, par un mouvement d’exode rural, socialement plus présente et plus visible dans les villes. Mais, globalement, on s’enrichit. [access capability= »lire_inedits »]

Or, François d’Assise entonne un air tout différent. Alors que l’orchestre joue la partition de l’enrichissement, le fifre franciscain fait résonner la petite musique de l’appauvrissement. Au centre de son enseignement, il place l’évangile de Matthieu : « Je vous le dis : il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »

« Appauvrissez-vous » : c’est le cœur de doctrine originel du Poverello. Pour lui, la recherche de la pauvreté n’est pas une remise au goût du jour du vieil idéal stoïcien. Il ne s’agit pas de se détacher de « ce qui ne dépend pas de nous » pour mieux se retrouver soi-même et jouir de l’autonomie de son propre ego. Elle ne correspond pas non plus tout à fait – et c’est paradoxal – à l’idéal évangélique qui réclame aux disciples de rompre toutes les amarres pour accomplir leur ministère. Dans la première Règle de l’Ordre comme dans les Fioretti, la pauvreté est, par-dessus tout, une imitation mystique de Jésus. Le Christ était pauvre, François se fait pauvre. La Passion avait percé de cinq plaies le corps du Crucifié ; François sera le premier de l’histoire à en recevoir les stigmates.

Il serait hasardeux de tenir François d’Assise pour un décroissant, un indigné, un « résistant » aux bouleversements profonds de son temps. Les historiens les plus sérieux nous apprennent qu’il n’a jamais travaillé comme permanent dans un mouvement altermondialiste, mais qu’il a fait toute sa carrière comme saint dans l’église catholique, apostolique et romaine. Ce qu’il propose n’est pas un modèle social : il n’invite pas la société à s’appauvrir, pas plus qu’il n’incite les pauvres à la révolte, comme le fera, deux siècles plus tard, le réformateur radical Thomas Münzer. François exige de lui-même et de ses frères le dénuement – cet idéal lui survivra, sa mise en pratique beaucoup moins. Il montre simplement à ses semblables, par la vertu de l’exemplum, que l’enrichissement véritable n’est pas de ce monde et que nos activités temporelles nous divertissent – au sens pascalien du terme – de notre joie la plus profonde, c’est-à-dire de notre salut. François d’Assise est un partisan de la « pauvreté choisie ».

On ne demandera pas aux 8,2 millions de pauvres français que l’Insee recense dans sa dernière livraison de la revue Revenus fiscaux et sociaux de se réjouir de leur sort ni de s’en contenter. On se contentera de noter que la pauvreté n’est pas qu’une statistique, dont le calcul fluctue au gré des décennies – sur la longue durée, la pauvreté recule en France. Aujourd’hui, un couple avec deux enfants est considéré comme pauvre si ses ressources, après impôts et prestations sociales, n’excèdent pas 1 670 euros mensuels, c’est-à-dire 50 % du revenu médian. Il n’y a peut-être pas de quoi se louer un cagibi à Tribeca, mais là n’est pas l’essentiel. C’est La Bruyère qui écrivait : « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, qui ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. » Les pauvres ont la chance, eux, de ne pas en avoir. [/access]