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Y’a pas le feu au lac, mais…

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photo : saigneurdeguerre

À L’HEURE où nous écrivons ces lignes, cela fait cent soixante-deux jours que le Royaume de Belgique est dépourvu de gouvernement. Enfin, pas tout à fait puisque des ministres réputés sortis par les électeurs se trouvent encore dans leurs bureaux à Bruxelles, occupés à gérer les « affaires courantes » et à exercer la présidence belge de l’Union européenne jusqu’à la fin de l’année.[access capability= »lire_inedits »]

Le roi Albert II a beau s’agiter comme un beau diable, désigner successivement un informateur, un formateur et, en désespoir de cause, un conciliateur pour tenter de former un gouvernement, ça coince et ça risque de coincer encore longtemps.

Le tireur de ficelles de cette comédie où s’agitent des marionnettes parlant le français ou le néerlandais s’appelle Bart De Wever, un Flamand joufflu et jovial qui préside la très indépendantiste Nouvelle alliance flamande. Il a gagné haut la main les élections en Flandre et les autres partis (chrétiens-démocrates, socialistes, libéraux) s’alignent derrière lui, ne bougeant pas une oreille de peur de prendre une raclée encore plus sévère lors des prochains scrutins nationaux et régionaux.

De Wever, qui est bien plus malin que les fachos du Vlaams Belang (ex-Vlaams Blok) entend atteindre son objectif, une Flandre souveraine débarrassée du boulet francophone, comme on obtient du sel à Guérande : en laissant l’eau − en l’occurrence la Belgique − s’évaporer lentement.

Alors, on fait durer les palabres, c’est toujours ça de pris, et les Belges des deux parties du pays vont finir par s’apercevoir que la vie n’est ni meilleure ni pire sans gouvernement fédéral qu’avec.
Pour berner les voisins et collègues de l’Union européenne, il est fort possible que l’on annonce, un de ces jours, qu’un premier ministre et tout ce qui va avec ont été désignés et investis par le Parlement.
Ces gens-là poseront pour une photo de famille dans la cour du 16 rue de la Loi à Bruxelles (le Matignon local), mais il manquera un Magritte pour écrire la légende de ce cliché : « Ceci n’est pas un… »[/access]

Sévère mais juste

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Enfin une grande cause qui me parle: après le Téléthon vs Miss France, le monde des lettres s’est enfin décidé à sauver Régis Jauffret. L’auteur de Sévère, mais pas que, est assigné en justice par la famille de feu le banquier Edouard Stern, qui considère qu’il y a sali l’honneur défunt. Une pétition publiée par les Inrocks circule, pour défendre le droit à la littérature, fût-elle, contrairement à la formule rituelle, inspirée de faits et de personnages ayant réellement existé.

On se fâche à Saint-Germain-des-Prés, et, pour une fois, on a raison. Qu’on laisse Régis Jauffret faire ses livres. Qu’on me laisse les lire. Moi, j’ai toujours aimé Régis Jauffret, depuis Clémence Picot, bêtement ouvert sur une plage, alors que je m’ennuyais. J’ai tout de suite compris que ses romans ne se lisent pas comme ça, qu’ils grattent comme du papier de verre et mettent mal à l’aise, quoique je ne sache toujours pas pourquoi. Pour Sévère, même punition, si j’ose dire. Il « s’enfonce dans un crime, le visite, le photographie, le filme, l’enregistre, le mixe, le falsifie. » La petite histoire littéraire raconte qu’il a même dû changer d’éditeur pour publier l’affaire, Gallimard ayant eu peur d’un recours de la famille contre le livre. Qui arrive donc aujourd’hui. Peu après il a continué au Seuil avec Tibère et Marjorie, l’histoire d’un ministre pervers et de sa maîtresse, qui l’est tout autant. Pourquoi pas une plainte venant du Secrétariat général du gouvernement…

Mais dans le fond, peu importe. Je ne suis pas inquiète, je crois qu’on pourra toujours écrire sur des crimes, des histoires vraies ou fausses, en écrivant roman sur la couverture. Evitons juste de faire semblant de croire que si le livre se vend, ce sera grâce au seul talent littéraire de l’auteur, et que certains lecteurs ne l’achèteront pas uniquement parce que ça leur rappelle ce qu’ils ont dévoré et adoré dans Paris Match.

Pas de quoi fouetter un écrivain

Parce que le problème -s’il y en a un- avec Sévère, c’est qu’il dévoile notre fascination perverse pour le crime. Enfin la mienne. Et, de fait, surtout pour le crime qui punit les riches. Et là, c’était un cas d’école à lui tout seul : Stern, le méchant banquier sans foi ni loi, tueur d’antilopes et de lions, amateurs d’armes, amis des puissants y compris les moins recommandables… j’arrête là les clichés, sans oublier de mentionner son goût pour le sadomasochisme, qui lui vaudra d’être retrouvé mort dans une combinaison en latex chair (Ah la la, le nombre de débats dans les rédactions autour de la couleur de cette combinaison…). Et puis il y a la maîtresse, les maîtresses, et aussi l’enfant illégitime mort ou assassiné par la nounou bulgare. Bon sang, en écrivant, là, je me rends compte des monstrueux stocks de détails que j’ai retenus sur cette affaire.

Pour tout vous dire, ce n’est même pas le crime qui me fascine, c’est qu’à la fin certains riches paient. Et tant pis pour ceux qui prendront au premier degré cette remarque frappée au coin du gauchisme et du moralisme catholique les plus obtus. Envisageons aussi qu’on puisse traiter avec un peu de distance et d’humour son inconscient, fût-il cimenté par la lutte des classes. Ce prix que payent nos amis les riches donc est parfois élevé et c’est encore meilleur si on trouve la facturette dans une mare de sang.

Les riches paient leur arrogance, leur pognon, leurs manières qu’on imagine décadentes.
Et il faut un crime, un juge et quelques policiers pour qu’on lève un peu le voile sur la vraie vie du banquier dur en affaires. Et plus c’est moche, et plus ça nous plait. Le riche est débauché, cruel, n’a pas de morale, traite mal les femmes – pas la sienne quand même, quoique, ça se discute. On échafaude des complots, et inévitablement les livres tombent. C’est justice, des histoires pareilles, ça n’arrive pas tous les jours.

Avant le Jauffret, sur la même affaire, Il y avait déjà eu Le fils du serpent, du journaliste Airy Routier, autoqualifié de romanquête par l’auteur. Lequel, flairant le bon coup, avait rassemblé un paquet d’anecdotes sur Stern et avait comblé les vides par un petit travail d’imagination, qu’il n’a avoué que quand la famille procédurière lui est tombée sur le râble. Mais vrai ou faux, on en avait eu pour son argent…

À ce titre, je regrette solennellement la réconciliation familiale chez les Bettencourt. Ça avait si bien commencé, sans trop de scènes sado-maso hélas, mais on avait l’ile d’Arros et ses moustiques et son supposé gigolo pour faire marcher la machine à fantasmes, sans oublier les écoutes des majordomes soucieux de protéger Madame. On nous annonce Jean Rochefort dans le rôle de Liliane, je ne suis pas sûre que ça fasse un bon film. Qu’on lâche plutôt un bon écrivain sur l’affaire. Et pour faire un bon livre, il va falloir de l’imagination dans la mesure où presque tout a déjà été dit, ou, plus exactement, où le lecteur compulsif de presse a l’impression d’avoir déjà tout lu. C’est ce que la famille reproche d’ailleurs à Jauffret dans Sévère : être allé plus loin, ou moins loin que la réalité. En l’occurrence, être allé dans la tête de la tueuse, là où la presse et les lecteurs ne vont jamais.

Alors qu’on laisse les riches s’entredéchirer, qu’ils se fouettent, se trahissent, prennent des maîtresses blondes et maigres qui appuient sur la gâchette quand on leur dit « Un million, c’est cher pour une pute » (la phrase qui aurait fait craquer Cécile B, la maîtresse d’Edouard Stern). Qu’ils fassent des dons à des photographes mondains, déshéritent leurs enfants, menacent le patrimoine familial.
Comme dit Régis Jauffret dans le préambule de Sévère : « Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. La mort les traverse de part en part, comme de l’air. Ils sont imaginaires, ils n’ont jamais existé. Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. Si certains s’y reconnaissaient, qu’ils se fassent couler un bain. »

Sévère

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Tibère et Marjorie

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Pierrot et Gonzo sont au piano

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Doré, mie, fa, sel, poivre, la, si, d’eau. Quand Pierre Gagnaire, le chef étoilé, et Chilly Gonzales, le musicien virtuose, s’installent à leurs pianos respectifs, cela donne Bande originale, un très bel ouvrage composé de 175 recettes et d’une heure de musique, orchestré à quatre mains, celles d’un grand chef avant-gardiste et d’un artiste génial et fou. C’est la bande originale d’un film culinaire où Pierrot commence à cuisiner à 11 heures du matin, au réveil de Gonzo et, jusqu’à l’aube, lui offre des petits plats gourmands en harmonie avec son excentricité musicale, ses besoins de concentration, ses voyages…

Les notes et les saveurs

L’idée naît d’une rencontre dans le restaurant étoilé de Gagnaire, Rue Balzac. Gonzales y dîne, et imagine une chaude mélodie épicée. Gagnaire l’entend, et quelques jours plus tard, rejoint le pianiste chez lui. Il s’attèle aux fourneaux, en jeans et veste blanche, dans la petite cuisine d’un duplex ouvrant sur un piano. Dans une ambiance joyeuse, Gagnaire hume, réfléchit, improvise et trouve ! Première dégustation : bouchées de lard de Colonnata au riz noir vénéré, coquilles Saint-Jacques crues mariant abricots secs et jambon de Saint-Yrieix. Le la est donné. Gonzales s’installe au piano, aussi agile que Gagnaire lorsqu’il cisèle des échalotes. Ce jour-là, en vrais artistes qu’ils sont, les deux amis s’accompagnent d’instinct. Gonzales a les notes, Gagnaire a les saveurs, et le tout va mijoter dans la marmite du souvenir.

Dix-huit mois s’écoulent. « J’ai fait 175 recettes et tu n’as composé que 13 morceaux ? » plaisante Pierre Gagnaire. « Compte plutôt en nombre de notes ! » rétorque Gonzales en rigolant. Ils se remémorent leurs soirées et l’idée du livre prend corps. Ces deux personnages charismatiques – Gonzales, une gueule d’enfer à la Nicolas Cage, et Pierre Gagnaire, physique romantique d’un D’Artagnan à la mèche grise rebelle –, y expriment leur symphonie de talents.

Jason Beck, alias Chilly Gonzales, gargantuesque artiste canadien, est issu d’une famille juive hongroise, il est auteur-compositeur-interprète et producteur, enchaîne les projets de Londres à Paris, de Berlin à New York. Tout comme Pierre Gagnaire, l’un des plus grands chefs français, « ligérien et globe-cooker », comme il aime se désigner, qui parcourt le monde pour diriger ses restaurants (Paris, Londres, Hong Kong, Dubaï, Las Vegas et Tokyo) mais aussi pour enrichir son art culinaire de saveurs venues d’ailleurs, en alchimiste remarquable et parfois moléculaire. Leur idée ? Retranscrire en saveurs la musique et en notes les délices culinaires.
Gonzales, à défaut d’être gaga comme une vulgaire Lady, est dada. Son univers excentrique et loufoque est fait d’humour, d’audace et de décalage. De son côté, Pierre Gagnaire est un grand fan de Cy Twombly et de Rothko, et amateur de music afro, de blues, de jazz.

Roman culinaire

Dès les premiers morceaux, c’est un enchaînement de notes douces, l’harmonie d’un thème qui résonne dans le restaurant de Pierre Gagnaire, le Gaya. Sonorité des épices, des casseroles sur le feu, des légumes qui mijotent. Cet univers fantaisiste à la Tim Burton, ce besoin de créer ces mondes parallèles, ces parenthèses savoureusement (en) chantées, est-ce pour échapper à une réalité écrasante ? On écoute, les papilles dilatées par les couleurs et les odeurs qui émanent de notre cuisine alors que l’on mijote, blanchit, cuit, tamise, poêle, rissole, fouette ou braise. Tout comme notre envie irrépressible de déguster les recettes de Pierre Gagnaire, sa fondue d’endives et poireaux truffée, son gigot d’agneau de lait aux rattes de l’île de Ré et pruneaux, ou le cocktail Téquila t’as vu, vu…

Une onde de choc provoquée par des sensations gustatives, un choc amoureux, la naissance d’un plaisir collectif, voilà ce que nous font partager ces deux artistes. Car Pierrot et Gonzo ont ce même amour du goût et du partage qu’ils transmettent à travers leur passion pour leur art respectif, dont ils maîtrisent toutes les techniques avec la précision d’une horloge suisse.
Quant aux remarquables photos de Jacques Gavard qui illustrent l’ouvrage, elles nous font pénétrer au cœur de l’appareil, de la pâte et des matières sans jamais en dévoiler les finitions, à la manière d’une peinture abstraite que l’on regarde, mais à charge pour nous de l’interpréter.

Contrairement à Valère, le fidèle serviteur d’Harpagon, Pierre Gagnaire vit pour déguster, pour savourer ces plaisirs simples de la bonne chère, qui n’ont rien à envier à ceux, illusoires et immoraux, d’un capitalisme qui achète le plaisir mais ne le déguste pas, l’avale en le broyant de ses mâchoires cupides et boulimiques de profits, pour finalement ne pas le digérer et le vomir en un jet d’acide sur les plus faibles.
Gonzales en a fait la parodie et en a éclaté les codes dans son précédent album Soft Power, avec le morceau Working Together qui dénonce ce système où tout est interchangeable, où un employé de banque n’est qu’un costume, une cravate et un badge (peut-être à son nom) alors que sa hiérarchie s’est débarrassée de son prédécesseur par un coup tordu. Le rythme est entraînant, on chante en chœur et à tue-tête Working together, ho ho ho !

Ce livre est un véritable roman culinaire. Gagnaire et Gonzales décrochent pour nous leurs lunes artistiques, nous rencontrent à la croisée des plaisirs, celui du palais et de l’ouïe. Une belle illustration de la phrase de l’écrivain et aventurier Blaise Cendrars : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. »

Bande originale (+ CD)

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Non Julian, t’es pas tout seul

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Julian Assange, l’homme qui révèle les secrets diplomatiques plus vite que son ombre, est donc enfin à l’ombre dans la prison de Wandsworth, après avoir passé quelques mois dans le Kent sans être le moins du monde inquiété. Scotland Yard ayant eu d’étranges pannes de GPS et les pires difficultés à le localiser, il a d’ailleurs dû se rendre lui-même. On peut supposer que sans ça, il courrait toujours, au grand dam des Américains qui le balanceraient volontiers au bout d’une corde. Légèrement agacés par les fiches pour le moins condescendantes concernant leur pays, les Brits n’auraient-ils pas été saisis d’une subite attaque de langueur ankylosant leur zèle atlantiste ? Special relationship, vous avez dit special relationship ?

Du coup, que faire de cet encombrant bébé ? Il devrait logiquement profiter de la très protectrice Common law britannique. Appuyée sur ses deux arc-boutants, l’Habeas corpus et le Human rights act de Tony Blair, la procédure pénale du royaume a la réputation de protéger le délinquant plutôt que la veuve et l’orphelin, et de faire la bonne fortune des cabinets d’avocats. On se souvient avec un certain agacement que la France a attendu dix ans avant que les magistrats anglais n’acceptent de livrer le financier du GIA Rachid Ramda, au prétexte qu’il ne bénéficierait pas chez nous d’un procès équitable.

Mais les Américains le veulent à tout prix et ont plus d’un tour dans leur sac. Les Brits renâclent ? C’est la Suède qui exhume de bien opportunes allégations de viol (ou plutôt de « sexe sans capote », étrange incrimination locale) remontant au mois d’août dernier. Elle demande une extradition qu’il sera bien difficile de refuser à un pays européen. On évitera, par discrétion, de se demander pourquoi les Scandinaves sont soudain si dévoués. On touche là au vrai niveau top secret. Celui que précisément le petit génie des fuites n’a pas pu atteindre.

Google, trop bon pour Bruxelles

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photo : Alain Bachellier

Il était une fois dans un village deux boulangeries qui produisaient un fort mauvais pain et le vendaient fort cher. Vint un jour un jeune boulanger talentueux et passionné par son métier qui ouvrit une troisième boulangerie. Son pain était excellent et nettement moins cher que celui de ses concurrents. Très vite, les habitants du village prirent l’habitude d’acheter leur pain chez le jeune boulanger dont les affaires devinrent rapidement florissantes. Excédés par le succès du jeune homme, les propriétaires des deux vieilles boulangeries vinrent trouver le maire du village. Ils accusèrent la nouvelle boulangerie d’abuser de sa position dominante en vendant son pain à bas prix pour les évincer du marché et en ne faisant de la publicité que pour ses produits. Il y avait là, selon eux, atteinte à la libre concurrence et le maire devait sévir.

Ridicule n’est-ce pas ?

Le 30 novembre, la Commission européenne a ouvert officiellement une enquête contre Google pour « abus de position dominante ». La firme de Mountain View est accusée d’avoir volontairement manipulé le résultat de ses recherches pour pénaliser des services concurrents et les accusateurs se trouvent être justement les concurrents en question et notamment Ciao, une filiale de Microsoft.

La réalité, c’est que Google est juste une entreprise extraordinairement bien gérée[1. Et, ce n’est pas une coïncidence, régulièrement classée parmi les entreprises pour lesquels les américains préfèrent travailler]. Son moteur de recherche a littéralement balayé la concurrence parce qu’il est rapide, efficace et précis et parce que les gens le préfèrent à ses concurrents. Je suis un fan absolu de Google. Je navigue sur internet avec Chrome, j’ai une messagerie Gmail, j’utilise Google maps et Google docs parce que ces services, fournis gratuitement par Google, me sont extrêmement utiles et marchent infiniment mieux que ceux de Ciao et des autres plaignants. La réalité, c’est que les plaignants n’arrivent pas à la cheville de Google et que le seul moyen qu’ils ont trouvé pour gagner de l’argent, c’est d’appeler Bruxelles au secours.

Les lois anti-trust ont étés inventées par des gens qui n’ont pas vraiment compris ce qu’était la libre concurrence et sont régulièrement utilisées par des entreprises peu performantes et politiquement influentes pour se protéger de concurrentes qui ont le mauvais goût de faire un meilleur travail qu’elles. Comme les deux boulangers évoqués plus haut, elles préfèrent user de leur influence auprès du maire plutôt que de faire un meilleur pain ou de le vendre moins cher. Mieux encore : elles le font au nom de l’intérêt des consommateurs.
La libre concurrence ne signifie absolument pas qu’il faille, à tout instant et sur tous les marchés, 250 concurrents qui se disputent nos faveurs. La libre concurrence c’est quand un jeune boulanger peut s’installer dans le village et concurrencer les boulangeries qui vendent un mauvais pain trop cher sans que le maire lui mette des bâtons dans les roues. Un monopole n’est pas néfaste tant qu’il reste contestable. Si Google abusait de sa position dominante, il aurait suscité l’émergence d’un concurrent crédible avec le soutien enthousiaste des utilisateurs. C’est aussi simple que ça.

À chaque fois qu’un gouvernement, ou en l’occurrence ce qui en tient lieu, se drape dans ce déguisement de défenseur de la libre concurrence, vous pouvez être certain qu’il le fait à la demande de groupes d’influence qui n’ont d’autre objectif que de gagner de l’argent sans vous rendre service – c’est-à-dire sans le mériter. À la fin de l’histoire, nous paierons l’addition avec Google.

Une touriste en Afghanistan

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Je suis tombée dans une embuscade. Je l’avais bien cherché. Cela s’est passé sur une route réputée dangereuse menant de Bamiyan à Kaboul. Nous étions partis à l’aube, mon chauffeur, mon traducteur et moi, voulant traverser les villages pachtounes avant la tombée de la nuit. La buée flottait au-dessus des champs. Quelque part vers l’Est, en direction de Yakaowlang, des hommes tiraient leur âne avec un bout de ficelle. Sous le soleil levant, les sommets des montagnes éclataient d’un rose-ocre violent. Mais la terre restait encore gelée et, par-ci par-là, dans le petit bois près des statues des bouddhas géants, on voyait des feux s’allumer.[access capability= »lire_inedits »]

Rien ne justifiait ma présence sur cette route, si ce n’est le sentiment d’avoir fait tout mon possible à Kaboul pour m’y trouver. Rien ne justifiait ma présence dans ce pays, si ce n’est le sentiment de ne pas être indispensable ailleurs. Admettons qu’il y ait aussi eu ma vanité, mon ambition, mon opiniâtreté. Car j’étais arrivée dans ce pays, en Afghanistan pour écrire un texte sur le tourisme. Plusieurs indices montraient en effet que les touristes revenaient en Afghanistan. Il y a tout d’abord eu Ahmed Zia Massoud, ancien ambassadeur d’Afghanistan à Varsovie et à présent vice-président auprès d’Hamid Karzaï, pour déclarer qu’il y aurait eu environ 10 000 touristes à avoir visité son pays depuis la chute du régime des talibans en 2001. Ensuite une compagnie aérienne afghane, Safi Airways, a commencé à assurer des vols quotidiens reliant Francfort à Kaboul. Une dizaine d’agences de voyages − afghanes, américaines, britanniques et polonaises − ont introduit dans leurs offres des circuits « Afghanistan, all inclusive ». Last but not least, depuis un certain temps déjà, le New York Times publie dans ses colonnes « Travel » des articles aux titres assez insensés comme « Kabul : Emerging Destination of the Year ». J’en conviens, il faut être fou ou Polonais pour partir en Afghanistan chercher des touristes. Or il se trouve que je suis folle et Polonaise. Au lieu donc d’enquêter depuis Paris, j’ai pris l’avion pour Kaboul.

Pas l’ombre d’un touriste mais un ministère du tourisme

Il ne m’a pas fallu plus de vingt-quatre heures sur place pour réaliser qu’il y avait peu de risques que je croise un seul touriste étranger dans tout l’Afghanistan. Dans ce sens, mon rendez-vous au ministère du Tourisme a été concluant. Au départ, je n’avais dans l’idée que de demander des statistiques récentes concernant le développement du tourisme en Afghanistan. « Il n’y a pas de tourisme en Afghanistan », m’a alors répondu le secrétaire anglophone du ministre du Tourisme. « Ah bon, pourquoi y a-t-il alors un ministère du Tourisme ?», ai-je osé rétorquer. Le secrétaire, ne sachant pas quoi me répondre, s’est donc débrouillé pour que le ministre du Tourisme me reçoive en personne, dans son cabinet décoré de quelques posters jaunis de monuments historiques.

Accepter le fauteuil de ministre du Tourisme en Afghanistan, c’est faire preuve de courage sinon de pure bravoure. Abdul Rahman, le premier ministre post-taliban, a été matraqué à mort par la foule à l’aéroport de Kaboul. Le deuxième, Wais Sadeq, a été tué dans une escarmouche à Herat. C’est pour dire que, lorsque l’homme à qui j’ai serré la main s’est révélé ne pas être Nasrullah Stanekzaï, le troisième ministre du Tourisme, j’ai failli faire un malaise. « Stanekzaï ne travaille plus ici. Il a été muté », m’a aimablement expliqué Zamanuddin Baha, dernier ministre du Tourisme en date, avant de me confirmer qu’il n’y avait pas de statistiques fiables concernant le tourisme en Afghanistan.

« Je vais t’acheter des robes en soie dans le bazar, mais ne pars pas à Bamiyan ! », s’époumonait au téléphone M. Nabizada. Jovial et moustachu, il fait partie de l’armée des hauts fonctionnaires afghans, prodigieusement désœuvrés et prêts à tout pour raccourcir leurs interminables journées de présence au bureau. En tant que journaliste étrangère un peu paumée, j’ai représenté pour M. Nabizada une distraction providentielle. Il s’est plié en quatre afin de m’organiser plusieurs visites et autres sightseeing. Nous sommes montés à cheval à Sayyed. Nous nous sommes photographiés au mausolée du commandant Massoud et devant sa maison à Jangalak. Nous avons acheté des poteries à Istalif et des raisins secs à Charikar. Nous avons regardé en silence les colonnes poussiéreuses de l’armée américaine traverser la route près de Bagram. Nous avons écouté un concert de musique traditionnelle à Bustan et partagé des crêpes garnies aux poireaux dans la vallée de Chamar. L’ennui, c’est que nulle part nous n’avons rencontré un seul touriste étranger. « Crazy girl ! », a enfin lâché M. Nabizada : « Finish la saison. Plus de touristes ! ». J’ai alors quitté son bureau de Directeur général des bibliothèques publiques.

Le parfum vaguement mondain de Kaboul

À ma connaissance, il y a dans tout l’Afghanistan un seul endroit réellement convivial, c’est-à-dire un seul endroit où pouvoir boire un verre de vin et discuter avec des « expats » autrement plus intéressants que les travailleurs contractuels de l’ONU. Cet endroit, situé au cœur du quartier XXX à Kaboul s’appelle « L’Atmosphère ». Je dois à son patron, Eric, un précieux conseil : « Quitte Kaboul ! » En effet, Kaboul, ce n’est pas l’Afghanistan, surtout d’un point de vue « touristique ». Car, quoi qu’on dise, il flotte à Kaboul un parfum presque mondain que l’on chercherait en vain en dehors de la capitale du cinquième pays le plus pauvre au monde. Certes, il n’y a ni rues ni trottoirs, pas de signalisation ni d’éclairage public, pas plus que de toilettes publiques. Mais il y a un hôtel cinq étoiles, le Serena, des restaurants à l’accès réservé aux Occidentaux, des chauffeurs de taxi qui parlent anglais, un zoo, deux musées qui valent le détour et même des centres commerciaux où acheter un pot de Nutella raisonnablement périmé. Si j’avais été une vraie touriste, je ne serais pas restée à Kaboul plus de deux jours.

« Bad situation… », m’a simplement dit le traducteur lorsque nous nous sommes arrêtés à deux mètres d’un « 4×4 » posé en travers de la route rocailleuse menant vers Kaboul. A priori, je devais me douter de ce que signifie « bad situation » en Afghanistan. Avant que nous partions pour Bamiyan, le traducteur me l’avait clairement exposé : « Si on se fait prendre sur la route, ils vont juste te kidnapper pour demander une rançon mais nous, ils nous égorgeront sur place. » Pour écarter ce risque, j’étais censée suivre des consignes de « sécurité » se résumant en trois points essentiels : ne jamais sortir de la voiture, garder la tête et le visage couverts, enlever mes lunettes de soleil au passage des gens. Bref, on ne devait pas voir que je ne suis pas afghane, comme me l’a expliqué Farid, l’homme discret et toujours occupé qui a trouvé le chauffeur et le traducteur prêts à m’accompagner.

Je ne saurais pas dire pourquoi je me suis tellement entêtée à partir pour Bamiyan. Probablement pour la simple raison que tout le monde me disait de ne pas y aller. Ou parce que, comme cela devait se produire, j’ai arrêté de faire un reportage pour faire un voyage. Je me suis laissée emporter par le puissant fantasme d’un ailleurs radicalement différent de tout ce que j’avais connu jusqu’à présent, par les mythes de la magnificence de ces contrées lointaines auxquelles ont succombé de bien plus grands que moi, les Byron, les Schwarzenbach, les Chatwin, les Kipling, les Bouvier… « Il n’y avait plus d’obstacles entre nous et une splendide contrée fort peu connue, le pays des Afghans. A nous ses grandes montagnes, ses tribus magnifiques, ses rivières glacées, ses ruines aussi vieilles que le monde, la paix de son isolement ! » Dans ma chambre d’hôtel à Kaboul, je relisais ces phrases qu’Ella Maillart a rédigé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sans calculer que les temps avaient changé, que de nouvelles ruines se sont ajoutées à celles « aussi vieilles que le monde » et que, depuis des décennies, l’isolement de l’Afghanistan, au lieu de garantir sa paix, l’a prédisposé à devenir un laboratoire d’atrocités indescriptibles. Et je me suis mise à aimer ce pays pour sa dureté, pour son silence qu’aucune plainte ni aucune revendication n’interrompent, pour son délire belliqueux.

Je n’ai pas trouvé de touristes à Bamiyan. Je ne les ai pas trouvés non plus dans toute la province de Hazarajat, trop difficile d’accès aux inconditionnels de voyages organisés. Je n’ai rencontré aucun vendeur d’« antiquités » suffisamment âgé pour se souvenir de l’époque où la vallée constituait le point névralgique du grand exode hippie qui menait de Londres à Katmandou, l’espérance de vie en Afghanistan ne dépassant pas 46 ans. Je n’y ai pas vu non plus la moindre prémisse de la mise en chantier d’un projet digne d’un Fitzcarraldo visant à transformer la région en paradis pour les amateurs de sports d’hiver. Le seul hôtel dont les chambres sont équipées d’un chauffage individuel s’apprêtait à fermer ses portes avant la tombée de la première neige. A partir de la mi-novembre les routes deviennent impraticables.

Les trous géants de Bamiyan

J’ai vu à Bamiyan des trous géants, creusés dans la roche par le dynamitage des statues des bouddhas. « C’est pour voir les trous qu’on paie 100 afghanis ? », s’insurgeait mon chauffeur : « Quand les bouddhas étaient là, l’entrée était gratuite ! » J’étais heureuse de pouvoir admirer ces trous uniquement en sa compagnie et celle du traducteur. Nous buvions du thé vert à la cardamome assis sur les pierres froides et observions des femmes à la lessive dans une rivière à moitié gelée. Que nous pestions contre ce froid ! Nous ne nous doutions pas que c’est l’hiver précoce qui nous sauverait la vie le lendemain.

Nous sommes partis à l’aube, mon chauffeur, le traducteur et moi. J’avais hâte de rentrer à Kaboul. Kessel avait raison quand il disait des Afghans : « Ce peuple est l’un des plus beaux au monde. » Et encore, il n’a pas connu Rashidi. Moi, j’ai connu Rashidi et je savais qu’il m’attendait à Kaboul. Il fallait que je rentre. Seulement il y avait ce « 4×4 » qui nous barrait la route. L’homme qui en est sorti a contourné notre voiture. A cause de la vapeur qui s’était déposée sur les vitres, je distinguais à peine sa silhouette. Je n’ai remarqué ni barbe ni kalachnikov. Je n’ai pas compris pourquoi nous ne lui demandions pas gentiment, à lui ou au gars derrière le volant du « 4×4 », de dégager le passage. Je n’ai pas compris pourquoi mon chauffeur n’a pas voulu ouvrir la fenêtre de son côté pour régler l’affaire en trois mots. Mais j’ai vu l’homme enfin s’éloigner, monter dans le « 4×4 » et partir. J’ai retrouvé Rashidi dans la soirée. « Tu sais, lui ai-je dit, il paraît que nous sommes tombés sur les talibans ce matin. Ils ne se sont pas aperçus que je suis étrangère parce qu’on ne voyait rien à travers la buée. » Voilà, c’est tout. Mais je sais que je retournerai en Afghanistan.[/access]

Pour qui sonne le verglas

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L’épisode neigeux n’a pas fait que des malheureux. L’affaire, qui prend l’ampleur d’une canicule bis a déjà éclaboussé l’image en téflon de François « bien coiffé » Fillon et n’a pas arrangé celle de Brice Hortefeux. Les occupants de Matignon et de Beauvau se sont fait prendre en flag de déconnexion de la réalité. Mais l’embarras du Matignon ne doit pas trop attrister l’Elysée où on a réappris – dans la douleur et peut être un peu trop tard – une leçon de base de la Vème: le gouvernement est le pare-choc jetable du président.

Nicolas Sarkozy modèle 2007 aurait convoqué toute la presse pour être filmé et photographié pelle à la main sur la N118, pour ensuite en prendre plein la gueule à cause des conséquences de l’ineptie de l’Etat.Tandis que le Sarkozy modèle automne-hiver 2010, chiraquisé à fond les manettes, se frotte les mains, bien au chaud…

Fillon et la météo: excès de gel ou excès de zèle?

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Neige en décembre, la faute à qui ? A personne aurais-je tendance à penser. Après tout, on n’est jamais à l’abri d’une mini-catastrophe naturelle, ni des galères bien réelles qui en découlent. En vérité, nos calamités barométriques, c’est peanuts à côté de celles qui affectent tous les deux ou trois ans Miami, La Havane ou Port-au-Prince…

Mais l’intransigeant François Fillon, lui a trouvé un coupable, parce qu’il en fallait un. Un coupable qui n’est ni la fatalité, ni Brice Hortefeux, ni lui-même, ni le père Noël. Non, ce coupable idéal, il l’a affirmé en direct aux télés depuis Moscou, c’est Monsieur Météo: « Météo France n’avait pas prévu cet épisode neigeux, en tout cas pas son intensité et donc il est incontestable que les services chargés du déneigement ont été pris au dépourvu »

On n’ergotera pas sur le caractère grossier du mensonge, Météo France ayant lancé toutes les alertes qui s’imposaient en temps voulu. On ne chipotera pas non plus le courage d’un premier ministre qui cloue au portail ses propres fonctionnaires au premier pet de travers.

Non, non, juste par superstition, on lui rappellera seulement que les déclarations intempestives faites à Moscou portent la poisse à ceux qui les profèrent. C’est en plein hiver, et là encore depuis la capitale de la ci-devant URSS que Georges Marchais avait approuvé tout aussi péremptoirement sur TF1 le déclenchement de l’intervention soviétique en Afghanistan.

Par temps de grand froid, faut se méfier des coups de chaleur…

Paris gèle-t-il ?

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photo : TF1

Comme si ce blizzard vachard ne suffisait pas au malheur des Parisiens (qu’on ne compte pas sur moi pour parler de Franciliens), il leur a fallu endurer dès ce matin la tempête médiatique qui s’est abattue sur le pays suite aux déclarations de Brice Hortefeux.

Pour ceux qui seraient coupés du monde suite aux intempéries, rappelons que le ministre de l’intérieur a eu hier en début d’aprèm, l’excellente mauvaise idée d’expliquer, lors d’une conférence de presse à Beauvau qu’ « il n’y a pas de pagaille ».

A la suite de quoi, tout ce que Paris compte de journalistes à conscience a ouvert la chasse au ministre pris en flagrant délit de portnawak et de bis repetita du petit bijou de son ex-collègue Borloo sur la non-pénurie d’essence. En France, faut faire gaffe quand on parle bagnole.

Car de la pagaille, il y en eut, et de fait, il y en avait déjà beaucoup à l’heure où le ministre de l’Intérieur rassurait les populations saisies d’un fautif « sentiment d’enneigement ». A l’heure où des milliers d’automobilistes étaient déjà naufragés sur la N118, l’A86 et autres artères vitales de lointaine banlieue.

Le ministre de l’Intérieur est-il l’homme le plus mal informé de France? Ou, comme je le suppute, a-t-il voulu éviter le début d’un commencement d’autocritique parce que les alertes rouges de Météo France, lancées la veille au soir, n’avaient pas été suivies des mesures d’urgences qui s’imposaient en matière de salage, de déploiement policier, d’arrêt préventif de la circulation des poids lourds, voire d’interdiction totale ou partielle du trafic routier?

On sait déjà qu’à Paris la moindre averse un peu soutenue provoque des embouteillages monstres sur le périph. Entre nous, il n’y avait même pas besoin d’experts pour savoir que cette chute de neige ininterrompue allait provoquer le bouchon de l’année. Il suffisait à Brice de mettre le nez à sa fenêtre. Comme -de mémoire- le chantait déjà il y a 45 ans Bob Dylan dans Subterranean Homesick Blues: You don’t need a weatherman to know which way the wind blows[1. Pas besoin de météorologue pour savoir dans quelle direction le vent souffle].

Mais dans ce bas monde postmoderne, autocritique vaut harakiri. A décharge du ministre, s’il avait tenu le langage du bon sens, s’il avait dit aux journalistes un truc franco du genre « On est dans la mouise, c’est la pagaille, on n’ a peut être pas été à la hauteur jusque là, mais on va faire l’impossible pour limiter les dégâts », politiques et médiatiques l’auraient fusillé pareil, voire pire. N’avouez jamais, on a réclamé des têtes pour moins que ça.

En vertu de quoi, voilà Hortefeux obligé de faire un plan com’ d’urgence ce matin, et de dérouler comme si de rien n’était les avertissements basiques qu’il avait un peu négligés la veille: c’est sans doute ce qu’il faudra appeler désormais le principe de postcaution.

N’empêche, on voit bien avec cette affaire les limites intellectuelles du volontarisme qui tient lieu d’épine dorsale au credo sarkozyste: par temps contraire, à force de vouloir aller chercher des signes d’amélioration avec les dents, il se transforme en méthode Coué, et manque de bol, ça se voit.

Tout va très bien, madame la banquise…

Strauss-Kahn s’habillerait-il en Prana ?

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Connaissez-vous le respirianisme ? C’est un mouvement new-age qui prétend qu’il est possible de se nourrir exclusivement de… lumière ! On la rebaptise simplement « Prana » et le tour est joué. Le respirianisme est en effet une mise aux normes occidentales d’une religion venue d’Inde dont le gourou n’aurait ni mangé, ni bu depuis soixante ans. Un film appelé Lumière qui sort le 15 décembre pour faire l’apologie du respirianisme est déjà plus que contesté par les scientifiques qui indiquent l’évidente dangerosité d’une telle pratique. En même temps, du côté du FMI et de l’UE, il se pourrait bien que l’on demande un peu de temps avant de condamner au non d’un cartésianisme pavlovien le respirianisme. Parce que si les Grecs, les Irlandais, les Anglais, les Portugais, les Espagnols et prochainement les Français pouvaient se convertir au respirianisme et se contenter de lumière en guise de casse-dalle, ce serait tout de même bien pratique pour faire passer les plans de rigueur sans précédent et de paupérisation programmée de la population européenne.
Patrons, remettez-nous du Prana ! C’est tellement bon.

Y’a pas le feu au lac, mais…

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photo : saigneurdeguerre
photo : saigneurdeguerre

À L’HEURE où nous écrivons ces lignes, cela fait cent soixante-deux jours que le Royaume de Belgique est dépourvu de gouvernement. Enfin, pas tout à fait puisque des ministres réputés sortis par les électeurs se trouvent encore dans leurs bureaux à Bruxelles, occupés à gérer les « affaires courantes » et à exercer la présidence belge de l’Union européenne jusqu’à la fin de l’année.[access capability= »lire_inedits »]

Le roi Albert II a beau s’agiter comme un beau diable, désigner successivement un informateur, un formateur et, en désespoir de cause, un conciliateur pour tenter de former un gouvernement, ça coince et ça risque de coincer encore longtemps.

Le tireur de ficelles de cette comédie où s’agitent des marionnettes parlant le français ou le néerlandais s’appelle Bart De Wever, un Flamand joufflu et jovial qui préside la très indépendantiste Nouvelle alliance flamande. Il a gagné haut la main les élections en Flandre et les autres partis (chrétiens-démocrates, socialistes, libéraux) s’alignent derrière lui, ne bougeant pas une oreille de peur de prendre une raclée encore plus sévère lors des prochains scrutins nationaux et régionaux.

De Wever, qui est bien plus malin que les fachos du Vlaams Belang (ex-Vlaams Blok) entend atteindre son objectif, une Flandre souveraine débarrassée du boulet francophone, comme on obtient du sel à Guérande : en laissant l’eau − en l’occurrence la Belgique − s’évaporer lentement.

Alors, on fait durer les palabres, c’est toujours ça de pris, et les Belges des deux parties du pays vont finir par s’apercevoir que la vie n’est ni meilleure ni pire sans gouvernement fédéral qu’avec.
Pour berner les voisins et collègues de l’Union européenne, il est fort possible que l’on annonce, un de ces jours, qu’un premier ministre et tout ce qui va avec ont été désignés et investis par le Parlement.
Ces gens-là poseront pour une photo de famille dans la cour du 16 rue de la Loi à Bruxelles (le Matignon local), mais il manquera un Magritte pour écrire la légende de ce cliché : « Ceci n’est pas un… »[/access]

Sévère mais juste

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Enfin une grande cause qui me parle: après le Téléthon vs Miss France, le monde des lettres s’est enfin décidé à sauver Régis Jauffret. L’auteur de Sévère, mais pas que, est assigné en justice par la famille de feu le banquier Edouard Stern, qui considère qu’il y a sali l’honneur défunt. Une pétition publiée par les Inrocks circule, pour défendre le droit à la littérature, fût-elle, contrairement à la formule rituelle, inspirée de faits et de personnages ayant réellement existé.

On se fâche à Saint-Germain-des-Prés, et, pour une fois, on a raison. Qu’on laisse Régis Jauffret faire ses livres. Qu’on me laisse les lire. Moi, j’ai toujours aimé Régis Jauffret, depuis Clémence Picot, bêtement ouvert sur une plage, alors que je m’ennuyais. J’ai tout de suite compris que ses romans ne se lisent pas comme ça, qu’ils grattent comme du papier de verre et mettent mal à l’aise, quoique je ne sache toujours pas pourquoi. Pour Sévère, même punition, si j’ose dire. Il « s’enfonce dans un crime, le visite, le photographie, le filme, l’enregistre, le mixe, le falsifie. » La petite histoire littéraire raconte qu’il a même dû changer d’éditeur pour publier l’affaire, Gallimard ayant eu peur d’un recours de la famille contre le livre. Qui arrive donc aujourd’hui. Peu après il a continué au Seuil avec Tibère et Marjorie, l’histoire d’un ministre pervers et de sa maîtresse, qui l’est tout autant. Pourquoi pas une plainte venant du Secrétariat général du gouvernement…

Mais dans le fond, peu importe. Je ne suis pas inquiète, je crois qu’on pourra toujours écrire sur des crimes, des histoires vraies ou fausses, en écrivant roman sur la couverture. Evitons juste de faire semblant de croire que si le livre se vend, ce sera grâce au seul talent littéraire de l’auteur, et que certains lecteurs ne l’achèteront pas uniquement parce que ça leur rappelle ce qu’ils ont dévoré et adoré dans Paris Match.

Pas de quoi fouetter un écrivain

Parce que le problème -s’il y en a un- avec Sévère, c’est qu’il dévoile notre fascination perverse pour le crime. Enfin la mienne. Et, de fait, surtout pour le crime qui punit les riches. Et là, c’était un cas d’école à lui tout seul : Stern, le méchant banquier sans foi ni loi, tueur d’antilopes et de lions, amateurs d’armes, amis des puissants y compris les moins recommandables… j’arrête là les clichés, sans oublier de mentionner son goût pour le sadomasochisme, qui lui vaudra d’être retrouvé mort dans une combinaison en latex chair (Ah la la, le nombre de débats dans les rédactions autour de la couleur de cette combinaison…). Et puis il y a la maîtresse, les maîtresses, et aussi l’enfant illégitime mort ou assassiné par la nounou bulgare. Bon sang, en écrivant, là, je me rends compte des monstrueux stocks de détails que j’ai retenus sur cette affaire.

Pour tout vous dire, ce n’est même pas le crime qui me fascine, c’est qu’à la fin certains riches paient. Et tant pis pour ceux qui prendront au premier degré cette remarque frappée au coin du gauchisme et du moralisme catholique les plus obtus. Envisageons aussi qu’on puisse traiter avec un peu de distance et d’humour son inconscient, fût-il cimenté par la lutte des classes. Ce prix que payent nos amis les riches donc est parfois élevé et c’est encore meilleur si on trouve la facturette dans une mare de sang.

Les riches paient leur arrogance, leur pognon, leurs manières qu’on imagine décadentes.
Et il faut un crime, un juge et quelques policiers pour qu’on lève un peu le voile sur la vraie vie du banquier dur en affaires. Et plus c’est moche, et plus ça nous plait. Le riche est débauché, cruel, n’a pas de morale, traite mal les femmes – pas la sienne quand même, quoique, ça se discute. On échafaude des complots, et inévitablement les livres tombent. C’est justice, des histoires pareilles, ça n’arrive pas tous les jours.

Avant le Jauffret, sur la même affaire, Il y avait déjà eu Le fils du serpent, du journaliste Airy Routier, autoqualifié de romanquête par l’auteur. Lequel, flairant le bon coup, avait rassemblé un paquet d’anecdotes sur Stern et avait comblé les vides par un petit travail d’imagination, qu’il n’a avoué que quand la famille procédurière lui est tombée sur le râble. Mais vrai ou faux, on en avait eu pour son argent…

À ce titre, je regrette solennellement la réconciliation familiale chez les Bettencourt. Ça avait si bien commencé, sans trop de scènes sado-maso hélas, mais on avait l’ile d’Arros et ses moustiques et son supposé gigolo pour faire marcher la machine à fantasmes, sans oublier les écoutes des majordomes soucieux de protéger Madame. On nous annonce Jean Rochefort dans le rôle de Liliane, je ne suis pas sûre que ça fasse un bon film. Qu’on lâche plutôt un bon écrivain sur l’affaire. Et pour faire un bon livre, il va falloir de l’imagination dans la mesure où presque tout a déjà été dit, ou, plus exactement, où le lecteur compulsif de presse a l’impression d’avoir déjà tout lu. C’est ce que la famille reproche d’ailleurs à Jauffret dans Sévère : être allé plus loin, ou moins loin que la réalité. En l’occurrence, être allé dans la tête de la tueuse, là où la presse et les lecteurs ne vont jamais.

Alors qu’on laisse les riches s’entredéchirer, qu’ils se fouettent, se trahissent, prennent des maîtresses blondes et maigres qui appuient sur la gâchette quand on leur dit « Un million, c’est cher pour une pute » (la phrase qui aurait fait craquer Cécile B, la maîtresse d’Edouard Stern). Qu’ils fassent des dons à des photographes mondains, déshéritent leurs enfants, menacent le patrimoine familial.
Comme dit Régis Jauffret dans le préambule de Sévère : « Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. La mort les traverse de part en part, comme de l’air. Ils sont imaginaires, ils n’ont jamais existé. Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. Si certains s’y reconnaissaient, qu’ils se fassent couler un bain. »

Sévère

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Tibère et Marjorie

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Pierrot et Gonzo sont au piano

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Doré, mie, fa, sel, poivre, la, si, d’eau. Quand Pierre Gagnaire, le chef étoilé, et Chilly Gonzales, le musicien virtuose, s’installent à leurs pianos respectifs, cela donne Bande originale, un très bel ouvrage composé de 175 recettes et d’une heure de musique, orchestré à quatre mains, celles d’un grand chef avant-gardiste et d’un artiste génial et fou. C’est la bande originale d’un film culinaire où Pierrot commence à cuisiner à 11 heures du matin, au réveil de Gonzo et, jusqu’à l’aube, lui offre des petits plats gourmands en harmonie avec son excentricité musicale, ses besoins de concentration, ses voyages…

Les notes et les saveurs

L’idée naît d’une rencontre dans le restaurant étoilé de Gagnaire, Rue Balzac. Gonzales y dîne, et imagine une chaude mélodie épicée. Gagnaire l’entend, et quelques jours plus tard, rejoint le pianiste chez lui. Il s’attèle aux fourneaux, en jeans et veste blanche, dans la petite cuisine d’un duplex ouvrant sur un piano. Dans une ambiance joyeuse, Gagnaire hume, réfléchit, improvise et trouve ! Première dégustation : bouchées de lard de Colonnata au riz noir vénéré, coquilles Saint-Jacques crues mariant abricots secs et jambon de Saint-Yrieix. Le la est donné. Gonzales s’installe au piano, aussi agile que Gagnaire lorsqu’il cisèle des échalotes. Ce jour-là, en vrais artistes qu’ils sont, les deux amis s’accompagnent d’instinct. Gonzales a les notes, Gagnaire a les saveurs, et le tout va mijoter dans la marmite du souvenir.

Dix-huit mois s’écoulent. « J’ai fait 175 recettes et tu n’as composé que 13 morceaux ? » plaisante Pierre Gagnaire. « Compte plutôt en nombre de notes ! » rétorque Gonzales en rigolant. Ils se remémorent leurs soirées et l’idée du livre prend corps. Ces deux personnages charismatiques – Gonzales, une gueule d’enfer à la Nicolas Cage, et Pierre Gagnaire, physique romantique d’un D’Artagnan à la mèche grise rebelle –, y expriment leur symphonie de talents.

Jason Beck, alias Chilly Gonzales, gargantuesque artiste canadien, est issu d’une famille juive hongroise, il est auteur-compositeur-interprète et producteur, enchaîne les projets de Londres à Paris, de Berlin à New York. Tout comme Pierre Gagnaire, l’un des plus grands chefs français, « ligérien et globe-cooker », comme il aime se désigner, qui parcourt le monde pour diriger ses restaurants (Paris, Londres, Hong Kong, Dubaï, Las Vegas et Tokyo) mais aussi pour enrichir son art culinaire de saveurs venues d’ailleurs, en alchimiste remarquable et parfois moléculaire. Leur idée ? Retranscrire en saveurs la musique et en notes les délices culinaires.
Gonzales, à défaut d’être gaga comme une vulgaire Lady, est dada. Son univers excentrique et loufoque est fait d’humour, d’audace et de décalage. De son côté, Pierre Gagnaire est un grand fan de Cy Twombly et de Rothko, et amateur de music afro, de blues, de jazz.

Roman culinaire

Dès les premiers morceaux, c’est un enchaînement de notes douces, l’harmonie d’un thème qui résonne dans le restaurant de Pierre Gagnaire, le Gaya. Sonorité des épices, des casseroles sur le feu, des légumes qui mijotent. Cet univers fantaisiste à la Tim Burton, ce besoin de créer ces mondes parallèles, ces parenthèses savoureusement (en) chantées, est-ce pour échapper à une réalité écrasante ? On écoute, les papilles dilatées par les couleurs et les odeurs qui émanent de notre cuisine alors que l’on mijote, blanchit, cuit, tamise, poêle, rissole, fouette ou braise. Tout comme notre envie irrépressible de déguster les recettes de Pierre Gagnaire, sa fondue d’endives et poireaux truffée, son gigot d’agneau de lait aux rattes de l’île de Ré et pruneaux, ou le cocktail Téquila t’as vu, vu…

Une onde de choc provoquée par des sensations gustatives, un choc amoureux, la naissance d’un plaisir collectif, voilà ce que nous font partager ces deux artistes. Car Pierrot et Gonzo ont ce même amour du goût et du partage qu’ils transmettent à travers leur passion pour leur art respectif, dont ils maîtrisent toutes les techniques avec la précision d’une horloge suisse.
Quant aux remarquables photos de Jacques Gavard qui illustrent l’ouvrage, elles nous font pénétrer au cœur de l’appareil, de la pâte et des matières sans jamais en dévoiler les finitions, à la manière d’une peinture abstraite que l’on regarde, mais à charge pour nous de l’interpréter.

Contrairement à Valère, le fidèle serviteur d’Harpagon, Pierre Gagnaire vit pour déguster, pour savourer ces plaisirs simples de la bonne chère, qui n’ont rien à envier à ceux, illusoires et immoraux, d’un capitalisme qui achète le plaisir mais ne le déguste pas, l’avale en le broyant de ses mâchoires cupides et boulimiques de profits, pour finalement ne pas le digérer et le vomir en un jet d’acide sur les plus faibles.
Gonzales en a fait la parodie et en a éclaté les codes dans son précédent album Soft Power, avec le morceau Working Together qui dénonce ce système où tout est interchangeable, où un employé de banque n’est qu’un costume, une cravate et un badge (peut-être à son nom) alors que sa hiérarchie s’est débarrassée de son prédécesseur par un coup tordu. Le rythme est entraînant, on chante en chœur et à tue-tête Working together, ho ho ho !

Ce livre est un véritable roman culinaire. Gagnaire et Gonzales décrochent pour nous leurs lunes artistiques, nous rencontrent à la croisée des plaisirs, celui du palais et de l’ouïe. Une belle illustration de la phrase de l’écrivain et aventurier Blaise Cendrars : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. »

Bande originale (+ CD)

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Non Julian, t’es pas tout seul

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Julian Assange, l’homme qui révèle les secrets diplomatiques plus vite que son ombre, est donc enfin à l’ombre dans la prison de Wandsworth, après avoir passé quelques mois dans le Kent sans être le moins du monde inquiété. Scotland Yard ayant eu d’étranges pannes de GPS et les pires difficultés à le localiser, il a d’ailleurs dû se rendre lui-même. On peut supposer que sans ça, il courrait toujours, au grand dam des Américains qui le balanceraient volontiers au bout d’une corde. Légèrement agacés par les fiches pour le moins condescendantes concernant leur pays, les Brits n’auraient-ils pas été saisis d’une subite attaque de langueur ankylosant leur zèle atlantiste ? Special relationship, vous avez dit special relationship ?

Du coup, que faire de cet encombrant bébé ? Il devrait logiquement profiter de la très protectrice Common law britannique. Appuyée sur ses deux arc-boutants, l’Habeas corpus et le Human rights act de Tony Blair, la procédure pénale du royaume a la réputation de protéger le délinquant plutôt que la veuve et l’orphelin, et de faire la bonne fortune des cabinets d’avocats. On se souvient avec un certain agacement que la France a attendu dix ans avant que les magistrats anglais n’acceptent de livrer le financier du GIA Rachid Ramda, au prétexte qu’il ne bénéficierait pas chez nous d’un procès équitable.

Mais les Américains le veulent à tout prix et ont plus d’un tour dans leur sac. Les Brits renâclent ? C’est la Suède qui exhume de bien opportunes allégations de viol (ou plutôt de « sexe sans capote », étrange incrimination locale) remontant au mois d’août dernier. Elle demande une extradition qu’il sera bien difficile de refuser à un pays européen. On évitera, par discrétion, de se demander pourquoi les Scandinaves sont soudain si dévoués. On touche là au vrai niveau top secret. Celui que précisément le petit génie des fuites n’a pas pu atteindre.

Google, trop bon pour Bruxelles

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photo : Alain Bachellier
photo : Alain Bachellier

Il était une fois dans un village deux boulangeries qui produisaient un fort mauvais pain et le vendaient fort cher. Vint un jour un jeune boulanger talentueux et passionné par son métier qui ouvrit une troisième boulangerie. Son pain était excellent et nettement moins cher que celui de ses concurrents. Très vite, les habitants du village prirent l’habitude d’acheter leur pain chez le jeune boulanger dont les affaires devinrent rapidement florissantes. Excédés par le succès du jeune homme, les propriétaires des deux vieilles boulangeries vinrent trouver le maire du village. Ils accusèrent la nouvelle boulangerie d’abuser de sa position dominante en vendant son pain à bas prix pour les évincer du marché et en ne faisant de la publicité que pour ses produits. Il y avait là, selon eux, atteinte à la libre concurrence et le maire devait sévir.

Ridicule n’est-ce pas ?

Le 30 novembre, la Commission européenne a ouvert officiellement une enquête contre Google pour « abus de position dominante ». La firme de Mountain View est accusée d’avoir volontairement manipulé le résultat de ses recherches pour pénaliser des services concurrents et les accusateurs se trouvent être justement les concurrents en question et notamment Ciao, une filiale de Microsoft.

La réalité, c’est que Google est juste une entreprise extraordinairement bien gérée[1. Et, ce n’est pas une coïncidence, régulièrement classée parmi les entreprises pour lesquels les américains préfèrent travailler]. Son moteur de recherche a littéralement balayé la concurrence parce qu’il est rapide, efficace et précis et parce que les gens le préfèrent à ses concurrents. Je suis un fan absolu de Google. Je navigue sur internet avec Chrome, j’ai une messagerie Gmail, j’utilise Google maps et Google docs parce que ces services, fournis gratuitement par Google, me sont extrêmement utiles et marchent infiniment mieux que ceux de Ciao et des autres plaignants. La réalité, c’est que les plaignants n’arrivent pas à la cheville de Google et que le seul moyen qu’ils ont trouvé pour gagner de l’argent, c’est d’appeler Bruxelles au secours.

Les lois anti-trust ont étés inventées par des gens qui n’ont pas vraiment compris ce qu’était la libre concurrence et sont régulièrement utilisées par des entreprises peu performantes et politiquement influentes pour se protéger de concurrentes qui ont le mauvais goût de faire un meilleur travail qu’elles. Comme les deux boulangers évoqués plus haut, elles préfèrent user de leur influence auprès du maire plutôt que de faire un meilleur pain ou de le vendre moins cher. Mieux encore : elles le font au nom de l’intérêt des consommateurs.
La libre concurrence ne signifie absolument pas qu’il faille, à tout instant et sur tous les marchés, 250 concurrents qui se disputent nos faveurs. La libre concurrence c’est quand un jeune boulanger peut s’installer dans le village et concurrencer les boulangeries qui vendent un mauvais pain trop cher sans que le maire lui mette des bâtons dans les roues. Un monopole n’est pas néfaste tant qu’il reste contestable. Si Google abusait de sa position dominante, il aurait suscité l’émergence d’un concurrent crédible avec le soutien enthousiaste des utilisateurs. C’est aussi simple que ça.

À chaque fois qu’un gouvernement, ou en l’occurrence ce qui en tient lieu, se drape dans ce déguisement de défenseur de la libre concurrence, vous pouvez être certain qu’il le fait à la demande de groupes d’influence qui n’ont d’autre objectif que de gagner de l’argent sans vous rendre service – c’est-à-dire sans le mériter. À la fin de l’histoire, nous paierons l’addition avec Google.

Une touriste en Afghanistan

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Je suis tombée dans une embuscade. Je l’avais bien cherché. Cela s’est passé sur une route réputée dangereuse menant de Bamiyan à Kaboul. Nous étions partis à l’aube, mon chauffeur, mon traducteur et moi, voulant traverser les villages pachtounes avant la tombée de la nuit. La buée flottait au-dessus des champs. Quelque part vers l’Est, en direction de Yakaowlang, des hommes tiraient leur âne avec un bout de ficelle. Sous le soleil levant, les sommets des montagnes éclataient d’un rose-ocre violent. Mais la terre restait encore gelée et, par-ci par-là, dans le petit bois près des statues des bouddhas géants, on voyait des feux s’allumer.[access capability= »lire_inedits »]

Rien ne justifiait ma présence sur cette route, si ce n’est le sentiment d’avoir fait tout mon possible à Kaboul pour m’y trouver. Rien ne justifiait ma présence dans ce pays, si ce n’est le sentiment de ne pas être indispensable ailleurs. Admettons qu’il y ait aussi eu ma vanité, mon ambition, mon opiniâtreté. Car j’étais arrivée dans ce pays, en Afghanistan pour écrire un texte sur le tourisme. Plusieurs indices montraient en effet que les touristes revenaient en Afghanistan. Il y a tout d’abord eu Ahmed Zia Massoud, ancien ambassadeur d’Afghanistan à Varsovie et à présent vice-président auprès d’Hamid Karzaï, pour déclarer qu’il y aurait eu environ 10 000 touristes à avoir visité son pays depuis la chute du régime des talibans en 2001. Ensuite une compagnie aérienne afghane, Safi Airways, a commencé à assurer des vols quotidiens reliant Francfort à Kaboul. Une dizaine d’agences de voyages − afghanes, américaines, britanniques et polonaises − ont introduit dans leurs offres des circuits « Afghanistan, all inclusive ». Last but not least, depuis un certain temps déjà, le New York Times publie dans ses colonnes « Travel » des articles aux titres assez insensés comme « Kabul : Emerging Destination of the Year ». J’en conviens, il faut être fou ou Polonais pour partir en Afghanistan chercher des touristes. Or il se trouve que je suis folle et Polonaise. Au lieu donc d’enquêter depuis Paris, j’ai pris l’avion pour Kaboul.

Pas l’ombre d’un touriste mais un ministère du tourisme

Il ne m’a pas fallu plus de vingt-quatre heures sur place pour réaliser qu’il y avait peu de risques que je croise un seul touriste étranger dans tout l’Afghanistan. Dans ce sens, mon rendez-vous au ministère du Tourisme a été concluant. Au départ, je n’avais dans l’idée que de demander des statistiques récentes concernant le développement du tourisme en Afghanistan. « Il n’y a pas de tourisme en Afghanistan », m’a alors répondu le secrétaire anglophone du ministre du Tourisme. « Ah bon, pourquoi y a-t-il alors un ministère du Tourisme ?», ai-je osé rétorquer. Le secrétaire, ne sachant pas quoi me répondre, s’est donc débrouillé pour que le ministre du Tourisme me reçoive en personne, dans son cabinet décoré de quelques posters jaunis de monuments historiques.

Accepter le fauteuil de ministre du Tourisme en Afghanistan, c’est faire preuve de courage sinon de pure bravoure. Abdul Rahman, le premier ministre post-taliban, a été matraqué à mort par la foule à l’aéroport de Kaboul. Le deuxième, Wais Sadeq, a été tué dans une escarmouche à Herat. C’est pour dire que, lorsque l’homme à qui j’ai serré la main s’est révélé ne pas être Nasrullah Stanekzaï, le troisième ministre du Tourisme, j’ai failli faire un malaise. « Stanekzaï ne travaille plus ici. Il a été muté », m’a aimablement expliqué Zamanuddin Baha, dernier ministre du Tourisme en date, avant de me confirmer qu’il n’y avait pas de statistiques fiables concernant le tourisme en Afghanistan.

« Je vais t’acheter des robes en soie dans le bazar, mais ne pars pas à Bamiyan ! », s’époumonait au téléphone M. Nabizada. Jovial et moustachu, il fait partie de l’armée des hauts fonctionnaires afghans, prodigieusement désœuvrés et prêts à tout pour raccourcir leurs interminables journées de présence au bureau. En tant que journaliste étrangère un peu paumée, j’ai représenté pour M. Nabizada une distraction providentielle. Il s’est plié en quatre afin de m’organiser plusieurs visites et autres sightseeing. Nous sommes montés à cheval à Sayyed. Nous nous sommes photographiés au mausolée du commandant Massoud et devant sa maison à Jangalak. Nous avons acheté des poteries à Istalif et des raisins secs à Charikar. Nous avons regardé en silence les colonnes poussiéreuses de l’armée américaine traverser la route près de Bagram. Nous avons écouté un concert de musique traditionnelle à Bustan et partagé des crêpes garnies aux poireaux dans la vallée de Chamar. L’ennui, c’est que nulle part nous n’avons rencontré un seul touriste étranger. « Crazy girl ! », a enfin lâché M. Nabizada : « Finish la saison. Plus de touristes ! ». J’ai alors quitté son bureau de Directeur général des bibliothèques publiques.

Le parfum vaguement mondain de Kaboul

À ma connaissance, il y a dans tout l’Afghanistan un seul endroit réellement convivial, c’est-à-dire un seul endroit où pouvoir boire un verre de vin et discuter avec des « expats » autrement plus intéressants que les travailleurs contractuels de l’ONU. Cet endroit, situé au cœur du quartier XXX à Kaboul s’appelle « L’Atmosphère ». Je dois à son patron, Eric, un précieux conseil : « Quitte Kaboul ! » En effet, Kaboul, ce n’est pas l’Afghanistan, surtout d’un point de vue « touristique ». Car, quoi qu’on dise, il flotte à Kaboul un parfum presque mondain que l’on chercherait en vain en dehors de la capitale du cinquième pays le plus pauvre au monde. Certes, il n’y a ni rues ni trottoirs, pas de signalisation ni d’éclairage public, pas plus que de toilettes publiques. Mais il y a un hôtel cinq étoiles, le Serena, des restaurants à l’accès réservé aux Occidentaux, des chauffeurs de taxi qui parlent anglais, un zoo, deux musées qui valent le détour et même des centres commerciaux où acheter un pot de Nutella raisonnablement périmé. Si j’avais été une vraie touriste, je ne serais pas restée à Kaboul plus de deux jours.

« Bad situation… », m’a simplement dit le traducteur lorsque nous nous sommes arrêtés à deux mètres d’un « 4×4 » posé en travers de la route rocailleuse menant vers Kaboul. A priori, je devais me douter de ce que signifie « bad situation » en Afghanistan. Avant que nous partions pour Bamiyan, le traducteur me l’avait clairement exposé : « Si on se fait prendre sur la route, ils vont juste te kidnapper pour demander une rançon mais nous, ils nous égorgeront sur place. » Pour écarter ce risque, j’étais censée suivre des consignes de « sécurité » se résumant en trois points essentiels : ne jamais sortir de la voiture, garder la tête et le visage couverts, enlever mes lunettes de soleil au passage des gens. Bref, on ne devait pas voir que je ne suis pas afghane, comme me l’a expliqué Farid, l’homme discret et toujours occupé qui a trouvé le chauffeur et le traducteur prêts à m’accompagner.

Je ne saurais pas dire pourquoi je me suis tellement entêtée à partir pour Bamiyan. Probablement pour la simple raison que tout le monde me disait de ne pas y aller. Ou parce que, comme cela devait se produire, j’ai arrêté de faire un reportage pour faire un voyage. Je me suis laissée emporter par le puissant fantasme d’un ailleurs radicalement différent de tout ce que j’avais connu jusqu’à présent, par les mythes de la magnificence de ces contrées lointaines auxquelles ont succombé de bien plus grands que moi, les Byron, les Schwarzenbach, les Chatwin, les Kipling, les Bouvier… « Il n’y avait plus d’obstacles entre nous et une splendide contrée fort peu connue, le pays des Afghans. A nous ses grandes montagnes, ses tribus magnifiques, ses rivières glacées, ses ruines aussi vieilles que le monde, la paix de son isolement ! » Dans ma chambre d’hôtel à Kaboul, je relisais ces phrases qu’Ella Maillart a rédigé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sans calculer que les temps avaient changé, que de nouvelles ruines se sont ajoutées à celles « aussi vieilles que le monde » et que, depuis des décennies, l’isolement de l’Afghanistan, au lieu de garantir sa paix, l’a prédisposé à devenir un laboratoire d’atrocités indescriptibles. Et je me suis mise à aimer ce pays pour sa dureté, pour son silence qu’aucune plainte ni aucune revendication n’interrompent, pour son délire belliqueux.

Je n’ai pas trouvé de touristes à Bamiyan. Je ne les ai pas trouvés non plus dans toute la province de Hazarajat, trop difficile d’accès aux inconditionnels de voyages organisés. Je n’ai rencontré aucun vendeur d’« antiquités » suffisamment âgé pour se souvenir de l’époque où la vallée constituait le point névralgique du grand exode hippie qui menait de Londres à Katmandou, l’espérance de vie en Afghanistan ne dépassant pas 46 ans. Je n’y ai pas vu non plus la moindre prémisse de la mise en chantier d’un projet digne d’un Fitzcarraldo visant à transformer la région en paradis pour les amateurs de sports d’hiver. Le seul hôtel dont les chambres sont équipées d’un chauffage individuel s’apprêtait à fermer ses portes avant la tombée de la première neige. A partir de la mi-novembre les routes deviennent impraticables.

Les trous géants de Bamiyan

J’ai vu à Bamiyan des trous géants, creusés dans la roche par le dynamitage des statues des bouddhas. « C’est pour voir les trous qu’on paie 100 afghanis ? », s’insurgeait mon chauffeur : « Quand les bouddhas étaient là, l’entrée était gratuite ! » J’étais heureuse de pouvoir admirer ces trous uniquement en sa compagnie et celle du traducteur. Nous buvions du thé vert à la cardamome assis sur les pierres froides et observions des femmes à la lessive dans une rivière à moitié gelée. Que nous pestions contre ce froid ! Nous ne nous doutions pas que c’est l’hiver précoce qui nous sauverait la vie le lendemain.

Nous sommes partis à l’aube, mon chauffeur, le traducteur et moi. J’avais hâte de rentrer à Kaboul. Kessel avait raison quand il disait des Afghans : « Ce peuple est l’un des plus beaux au monde. » Et encore, il n’a pas connu Rashidi. Moi, j’ai connu Rashidi et je savais qu’il m’attendait à Kaboul. Il fallait que je rentre. Seulement il y avait ce « 4×4 » qui nous barrait la route. L’homme qui en est sorti a contourné notre voiture. A cause de la vapeur qui s’était déposée sur les vitres, je distinguais à peine sa silhouette. Je n’ai remarqué ni barbe ni kalachnikov. Je n’ai pas compris pourquoi nous ne lui demandions pas gentiment, à lui ou au gars derrière le volant du « 4×4 », de dégager le passage. Je n’ai pas compris pourquoi mon chauffeur n’a pas voulu ouvrir la fenêtre de son côté pour régler l’affaire en trois mots. Mais j’ai vu l’homme enfin s’éloigner, monter dans le « 4×4 » et partir. J’ai retrouvé Rashidi dans la soirée. « Tu sais, lui ai-je dit, il paraît que nous sommes tombés sur les talibans ce matin. Ils ne se sont pas aperçus que je suis étrangère parce qu’on ne voyait rien à travers la buée. » Voilà, c’est tout. Mais je sais que je retournerai en Afghanistan.[/access]

Pour qui sonne le verglas

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L’épisode neigeux n’a pas fait que des malheureux. L’affaire, qui prend l’ampleur d’une canicule bis a déjà éclaboussé l’image en téflon de François « bien coiffé » Fillon et n’a pas arrangé celle de Brice Hortefeux. Les occupants de Matignon et de Beauvau se sont fait prendre en flag de déconnexion de la réalité. Mais l’embarras du Matignon ne doit pas trop attrister l’Elysée où on a réappris – dans la douleur et peut être un peu trop tard – une leçon de base de la Vème: le gouvernement est le pare-choc jetable du président.

Nicolas Sarkozy modèle 2007 aurait convoqué toute la presse pour être filmé et photographié pelle à la main sur la N118, pour ensuite en prendre plein la gueule à cause des conséquences de l’ineptie de l’Etat.Tandis que le Sarkozy modèle automne-hiver 2010, chiraquisé à fond les manettes, se frotte les mains, bien au chaud…

Fillon et la météo: excès de gel ou excès de zèle?

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Neige en décembre, la faute à qui ? A personne aurais-je tendance à penser. Après tout, on n’est jamais à l’abri d’une mini-catastrophe naturelle, ni des galères bien réelles qui en découlent. En vérité, nos calamités barométriques, c’est peanuts à côté de celles qui affectent tous les deux ou trois ans Miami, La Havane ou Port-au-Prince…

Mais l’intransigeant François Fillon, lui a trouvé un coupable, parce qu’il en fallait un. Un coupable qui n’est ni la fatalité, ni Brice Hortefeux, ni lui-même, ni le père Noël. Non, ce coupable idéal, il l’a affirmé en direct aux télés depuis Moscou, c’est Monsieur Météo: « Météo France n’avait pas prévu cet épisode neigeux, en tout cas pas son intensité et donc il est incontestable que les services chargés du déneigement ont été pris au dépourvu »

On n’ergotera pas sur le caractère grossier du mensonge, Météo France ayant lancé toutes les alertes qui s’imposaient en temps voulu. On ne chipotera pas non plus le courage d’un premier ministre qui cloue au portail ses propres fonctionnaires au premier pet de travers.

Non, non, juste par superstition, on lui rappellera seulement que les déclarations intempestives faites à Moscou portent la poisse à ceux qui les profèrent. C’est en plein hiver, et là encore depuis la capitale de la ci-devant URSS que Georges Marchais avait approuvé tout aussi péremptoirement sur TF1 le déclenchement de l’intervention soviétique en Afghanistan.

Par temps de grand froid, faut se méfier des coups de chaleur…

Paris gèle-t-il ?

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photo : TF1
photo : TF1

Comme si ce blizzard vachard ne suffisait pas au malheur des Parisiens (qu’on ne compte pas sur moi pour parler de Franciliens), il leur a fallu endurer dès ce matin la tempête médiatique qui s’est abattue sur le pays suite aux déclarations de Brice Hortefeux.

Pour ceux qui seraient coupés du monde suite aux intempéries, rappelons que le ministre de l’intérieur a eu hier en début d’aprèm, l’excellente mauvaise idée d’expliquer, lors d’une conférence de presse à Beauvau qu’ « il n’y a pas de pagaille ».

A la suite de quoi, tout ce que Paris compte de journalistes à conscience a ouvert la chasse au ministre pris en flagrant délit de portnawak et de bis repetita du petit bijou de son ex-collègue Borloo sur la non-pénurie d’essence. En France, faut faire gaffe quand on parle bagnole.

Car de la pagaille, il y en eut, et de fait, il y en avait déjà beaucoup à l’heure où le ministre de l’Intérieur rassurait les populations saisies d’un fautif « sentiment d’enneigement ». A l’heure où des milliers d’automobilistes étaient déjà naufragés sur la N118, l’A86 et autres artères vitales de lointaine banlieue.

Le ministre de l’Intérieur est-il l’homme le plus mal informé de France? Ou, comme je le suppute, a-t-il voulu éviter le début d’un commencement d’autocritique parce que les alertes rouges de Météo France, lancées la veille au soir, n’avaient pas été suivies des mesures d’urgences qui s’imposaient en matière de salage, de déploiement policier, d’arrêt préventif de la circulation des poids lourds, voire d’interdiction totale ou partielle du trafic routier?

On sait déjà qu’à Paris la moindre averse un peu soutenue provoque des embouteillages monstres sur le périph. Entre nous, il n’y avait même pas besoin d’experts pour savoir que cette chute de neige ininterrompue allait provoquer le bouchon de l’année. Il suffisait à Brice de mettre le nez à sa fenêtre. Comme -de mémoire- le chantait déjà il y a 45 ans Bob Dylan dans Subterranean Homesick Blues: You don’t need a weatherman to know which way the wind blows[1. Pas besoin de météorologue pour savoir dans quelle direction le vent souffle].

Mais dans ce bas monde postmoderne, autocritique vaut harakiri. A décharge du ministre, s’il avait tenu le langage du bon sens, s’il avait dit aux journalistes un truc franco du genre « On est dans la mouise, c’est la pagaille, on n’ a peut être pas été à la hauteur jusque là, mais on va faire l’impossible pour limiter les dégâts », politiques et médiatiques l’auraient fusillé pareil, voire pire. N’avouez jamais, on a réclamé des têtes pour moins que ça.

En vertu de quoi, voilà Hortefeux obligé de faire un plan com’ d’urgence ce matin, et de dérouler comme si de rien n’était les avertissements basiques qu’il avait un peu négligés la veille: c’est sans doute ce qu’il faudra appeler désormais le principe de postcaution.

N’empêche, on voit bien avec cette affaire les limites intellectuelles du volontarisme qui tient lieu d’épine dorsale au credo sarkozyste: par temps contraire, à force de vouloir aller chercher des signes d’amélioration avec les dents, il se transforme en méthode Coué, et manque de bol, ça se voit.

Tout va très bien, madame la banquise…

Strauss-Kahn s’habillerait-il en Prana ?

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Connaissez-vous le respirianisme ? C’est un mouvement new-age qui prétend qu’il est possible de se nourrir exclusivement de… lumière ! On la rebaptise simplement « Prana » et le tour est joué. Le respirianisme est en effet une mise aux normes occidentales d’une religion venue d’Inde dont le gourou n’aurait ni mangé, ni bu depuis soixante ans. Un film appelé Lumière qui sort le 15 décembre pour faire l’apologie du respirianisme est déjà plus que contesté par les scientifiques qui indiquent l’évidente dangerosité d’une telle pratique. En même temps, du côté du FMI et de l’UE, il se pourrait bien que l’on demande un peu de temps avant de condamner au non d’un cartésianisme pavlovien le respirianisme. Parce que si les Grecs, les Irlandais, les Anglais, les Portugais, les Espagnols et prochainement les Français pouvaient se convertir au respirianisme et se contenter de lumière en guise de casse-dalle, ce serait tout de même bien pratique pour faire passer les plans de rigueur sans précédent et de paupérisation programmée de la population européenne.
Patrons, remettez-nous du Prana ! C’est tellement bon.