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Pessimisme optimal

photo : weblocataire

L’info ne dort jamais, il paraît. Apparemment, elle ne prend pas de vacances non plus ! À peine réveillé du réveillon, vous voilà, comme tous les Français, consacré par voie de sondages « champion du monde du pessimisme ». Et pas un sondage, deux ! La Croix et Le Parisien ont en effet eu l’idée sadique d’envoyer l’IFOP et BVA cuisiner par clics des échantillons représentatifs des populations de plein de pays du monde en pleine période éminemment anxiogène de la fin de l’année. Et voilà le Français qui débute l’année 2011 en champion du monde de la loose.[access capability= »lire_inedits »]
Normalement, je me gausse de ce genre de statistique de l’état d’âme, ici mondialisée de surcroît, mais l’écho qu’a suscité la breaking news m’a sidéré et inquiété − du coup pour de bon.

Donc, la Chine et le Brésil, en tête des pays émergents, ont un moral d’acier − vu que c’est un peu leur tour de rigoler dans le manège de la croissance − mais les Afghans, les Irakiens et les Nigérians (sic !) auraient, eux aussi, plus la pêche que nous, sans parler de nos copains de la « vieille Europe » qui, à sort équivalent, garderaient plutôt le sourire. Après l’annonce de notre nouvelle médaille d’or 2010 dans une discipline que nous survolons impérialement depuis plusieurs années, la « conso d’antidépresseurs », c’est l’info de trop : l’édredon médiatique est salement secoué. Tous supports confondus et confondants, Internet compris, c’est la grande mobilisation générale de tous les arguments encore en âge et en état de servir pour contredire, contester, atténuer l’horreur de ce podium, avec convocation des experts en tenue de combat pour fournir un alibi à notre peuple honteusement montré du doigt.

La nature grincheuse du Français moyen

Sur les plateaux, les bataillons méthodos montent à l’assaut, de biais : « Nous avons le taux de natalité le plus élevé d’Europe, 2010 est un record de ventes de voitures, de places de ciné, de ventes d’écrans plats, les soldes cartonnent et les restos affichent complet le samedi soir ! C’est bidon, y’a un loup ! »
Les troupes d’élites nous servent dans la foulée une « nature grincheuse du Français moyen » qui fait long feu, avant de tirer l’analyse fatale du « sentiment de bonheur comme différentiel entre avant et maintenant ».

Je zappe, je navigue, je passe en revue des cohortes de chroniqueurs qui ont pour tâche quotidienne d’essorer jusqu’à l’os tous les arguments humainement concevables sur les sujets que l’actualité s’efforce de leur apporter, (Y’a pas que des causeurs d’élite !) à la recherche d’un décryptage à la hauteur de notre sombre sacre. Rien ! Pas même une journaliste en HD, magnifique échantillon de notre échantillon représentatif pour porter haut ce trophée et le faire embrasser par l’ensemble du plateau, invités, techniciens blasés et public playmobilisé compris. Que dalle sinon la honte, des explications contrites, au mieux une colère noyée dans des alibis de papier mâché.

Indigne aréopage de commentateurs, appointés ou non, de la bande passante, jetez seulement un coup d’œil sur le monde dont vous êtes les contemporains. N’y voit-on pas un capitalisme à court de ses bienfaits ne nous distillant plus que son venin − très conformément à la description trop visionnaire d’un certain Karl M. − ; des pays pauvres accédant, conformément à notre promesse, au confort de notre modèle − sauf qu’entre-temps on s’est rendu compte qu’il avait des vices cachés ; une dissuasion nucléaire déclinée en missiles faciles d’emploi auquel ont désormais accès des chefs d’Etat qui clament leur désir de s’en servir ; un vieux problème de copropriété dans un désert s’enkystant au point de littéralement diviser la planète en deux ; un pouvoir économique ayant visiblement pris la mesure du politique, au point qu’il ne reste à nos élus que l’écharpe d’apparat pour la photo de classe à Davos.

Bon, pas de quoi se flinguer non plus, une humanité exponentielle a dans le même temps exponentiellement amélioré ses conditions de vie : mais pardonnerez-moi de ne pas sauter de joie ! La crise alimentaire, la surpopulation, les variations climatiques et le retour des fondamentalismes en fond d’écran, et je ne suis pas loin de penser qu’une personne un tant soit peu en phase avec son temps est juste lucide en se déclarant très peu optimiste.
Moi, c’est plutôt à cette France-là que je pourrais être fier d’appartenir, celle à qui Cioran déclarait son attachement : « Je ne crois pas que je tiendrais tant aux Français s’ils ne s’étaient pas tant ennuyés au cours de leur histoire. Leur ennui est dépourvu d’infini. C’est l’ennui de la clarté. C’est la fatigue des choses comprises. »

Mais à l’écran, les cellules psychologiques viennent maintenant rappeler ces rabat-joie de Français au devoir civique de porter le masque guilleret de la méthode Coué.
Aux armes, citoyens enjoués ![/access]

Obama ? Yes, he has !

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Tous les grands noms de la presse américaine étaient là face à une salade de légumes d’hiver tristement diététique et face à un choix non moins désolant entre une mini portion de bar grillé ou un carré d’agneau découpé en tranches quasi transparentes. Et pas un seul d’entre eux, pas un seul des journalistes conviés par Michelle Obama à célébrer le premier anniversaire du lancement de sa campagne « Let’s Move ! », destinée à réduire la progression de l’obésité enfantine, n’aurait pu dire, même avec la meilleure volonté du monde, qu’il participait à un évènement marquant. La conversation autour de la table languissait. Dehors il neigeait.
C’est alors que quelqu’un du bout de la table a posé the question décisive pour l’avenir du pays : « Pardonnez-moi, Monsieur le Président a-t-il réussi à arrêter de fumer ? »

Comme le saisirent les chroniqueurs, quelque chose d’intensément profond et fier se refléta alors dans le regard de la First Lady, quelque chose de majestueux. La tension autour de la table était devenue insupportable. L’espoir que tout soit encore possible, et que l’on avait cru éteint à jamais, étincela à nouveau. Puisque, inutile de le préciser, avec un Président non-fumeur, avec un Président ayant été capable de vaincre le vice hideux du tabagisme, avec un Président sain dans son corps comme sain dans son âme, tout, absolument tout, semblait à nouveau réalisable. Faire baisser le chômage ? Sauver l’industrie automobile ? Relancer l’économie ? En finir une fois pour toutes avec les bonus des banquiers ? Stopper net l’expansion massive de la dette ? Bagatelles que tout cela ! Seulement, seulement… Monsieur le Président, a-t-il arrêté de fumer ? Et Michelle Obama de relever la tête pour déclarer : « Yes, he has ! »

Et voilà que les plus grands noms de la presse américaine se levèrent comme un seul homme pour acclamer celui qui permettra aux Etats-Unis de « gagner le futur », d’oublier le déclinisme, de surpasser le reste du monde dans l’innovation. La nouvelle se propagea à une vitesse orbitale. Pas un seul média digne de ce nom n’osa la négliger (ce qui explique son annonce dans Causeur).

Et puis sont tombées les premières évaluations des changements, tant attendus, vers un avenir meilleur. Les Etats-Unis comptent ne comptent désormais plus 40 millions de fumeurs mais seulement 39.999.999.

On attendait d’Obama des résultats concrets, chiffrés. En voilà !

Zemmour face au politiquement correctionnel

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Eric Zemmour a donc été condamné. On oserait dire comme prévu, tant sa condamnation semblait inéluctable.
Vendredi dernier dès l’annonce du jugement, j’en ai débattu à chaud avec Vincent Cespédès pour l’émission Médias diffusée sur France 5 et nous n’étions pas d’accord. Je trouve que le juge n’aurait pas du s’immiscer dans le débat suscité par les propos tenus par Eric Zemmour sur les trafiquants qui sont majoritairement noirs et arabes, faisant le constat et uniquement le constat de leur sur-représentation dans la population carcérale ou judiciaire.

Format télévisuel oblige, l’échange a été bref et pour tout dire frustrant car avec l’esprit d’escalier qui caractérise les avocats, je me suis dit que j’aurais bien argumenté davantage. Je maintiens que ces propos pour être brutaux ne sont que le reflet d’une réalité tout aussi brutale et qu’à aucun moment il n’a été soutenu par Eric Zemmour une improbable prédestination raciale ou génétique à cette situation, ce qui pour le coup aurait été une diffamation raciale.

Mais surtout Vincent Cespédès a évoqué un point sur lequel je n’ai pu répondre et qui me laisse perplexe (Puisse-t-il lire Causeur et m’apporter la contradiction!!). Il a fait allusion à un précédent échange entre Eric Zemmour et Rockhaya Diallo, Présidente des Indivisibles, au terme duquel il lui aurait dit qu’elle était de race noire et lui de race blanche, premier signe annonciateur du « dérapage » chez Thierry Ardisson. Bref Eric Zemmour serait raciste parce qu’il évoque les races.

Et c’est bien là pour moi que se noue toute l’ambiguïté des poursuites judiciaires. Car enfin, dire de Rokhaya Diallo, que je connais bien pour m’opposer à elle assez régulièrement sur les ondes de RTL, qu’elle est noire me semble tout aussi évident et incontestable, que de dire que je suis blanc ou que Jackie Chan est asiatique. Y-a-t-il dans ces constats objectifs quoi que ce soit de pernicieux ? Evidemment non, mais on sent bien que le concept de race qui les sous-tend met mal à l’aise, comme si son seul énoncé était le premier pas vers la délinquance d’opinion.

Dans ces conditions, haro sur le législateur lui-même qui pour fonder les infractions de discrimination, de provocation, de diffamation et d’injure raciales recourt précisément à cette notion.
Dès lors on serait raciste, forcément raciste, si l’on distingue des races alors même que pour permettre de caractériser des infractions on y fait appel. La notion de race serait donc un concept à consistance variable à n’évoquer sous aucun prétexte, sauf à l’appui de poursuites ?
La race n’existerait en creux, que de façon négative, comme l’illustration d’un comportement négatif et dénigrant.

Pourtant pour réclamer une discrimination positive les associations militantes mettent en branle les notions d’origine et/ou de race, conçues cette fois de façon positive. Quand le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) dénonce la sous-représentation criante de certaines minorités au sein de la télévision publique, à quel concept fait-il référence ?

De la même façon lorsqu’il se félicite de la mise en place d’un baromètre de la diversité au sein du CSA ( Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), l’un des critères choisis est  » la diversité des origines  » qui classe les personnes en : « vus comme ” Blancs” » et « vus comme ” Noirs ” », « vus comme ” Arabes ” », « vus comme ” Asiatiques ” » et « vus comme ” autres ” » les dernières catégories pouvant être regroupés sous la catégorie « vus comme ” Non Blancs ” » (sic). Que de pudiques circonvolutions pour ne pas nommer l’innommable.

A suivre ce raisonnement l’origine ethnique serait acceptable lorsqu’elle fonde un droit ou une demande émanant d’une minorité et ne l’est plus lorsqu’elle se borne à décrire une situation inverse ou non conforme.
L’origine des citoyens doit être pris en compte pour lutter contre leur sous-représentation et pudiquement tue lorsque on évoque une anormale sur-représentation. Il eut été plus juste de s’interroger sur les raisons de la situation décrite par Eric Zemmour, comme la ghettoïsation de certains quartiers et la misère sociale qui accompagne leur paupérisation, l’échec du modèle républicain, la faillite de l’assimilation, le chômage, l’école etc….
Mais non, on a préféré se dire qu’en taisant le constat on s’épargnait de le prendre en compte et de devoir le régler.

Je crains qu’Eric Zemmour ne paye judiciairement l’audace d’avoir voulu affronter la réalité que la société regarde « les yeux grands fermés » (pour reprendre le titre du livre de la démographe Michèle Tribalat sur le traitement aveugle de l’immigration).

Je n’ai pas lu les attendus du jugement et me garderais bien de critiquer cette décision car ce n’est pas mon rôle.

Je ne hurle pas au déni de justice mais simplement au déni du réel.

Les yeux grands fermés (L'immigration en France)

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Belgique : une révolution ? Non, Sire, un monôme !

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Certes, elle était bien sympathique, cette « révolution des frites » organisée par un quarteron d’étudiants belges, flamands et francophones pour protester contre l’absence persistante de gouvernement fédéral deux cent cinquante jours après les élections législatives. Mais peut-on affirmer, à l’instar de l’ami Jérôme Leroy qu’en Belgique : « la jeunesse a démenti avec humour les prévisions séparatistes, rattachistes, micronationalistes ou évaporationnistes en lançant la « révolution des frites », reprenant un symbole gastronomique national ». La jeunesse ? Tout au plus un petit millier d’étudiants se sont mobilisés à la suite de cet appel, principalement à Bruxelles, où la fibre « belgicaine » de la bourgeoisie francophone, petite est grande est largement plus solide qu’en Wallonie. Leurs alliés flamands se trouvent, comme par hasard, dans les amphis de la VUB (Université libre de Bruxelles, section néerlandophone) où se retrouvent profs et étudiants marqués à gauche, issus des milieux cultureux et bobos flamands fréquentant les estaminets de la rue Adrien Dansaert.

Cela fait-il un peuple ? Cela suffit-il pour effacer du réel belge le constat de l’avocat et député wallon Jules Destrée dans sa fameuse « Lettre au Roi » d’août 1912, dont l’évidence n’a pas été démentie un siècle plus tard : « Et maintenant que me voilà introduit auprès de Vous, grâce à cette sorte de confession, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : Sire (…) Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n’y a pas de Belges ». Le seul reproche que l’on peut faire à cette adresse est de passer sous silence l’existence de quelques dizaines de milliers de Belges germanophones dont la discrétion dans le conflit communautaire a garanti la tranquillité et la prospérité. La vigilance de puissances, le poids de l’église catholique et l’enrichissement général lié à la révolution industrielle et à l’exploitation du Congo avaient contribué à donner l’illusion que la Belgique était une nation d’évidence. Son lent, mais inéluctable, délitement depuis les années soixante du siècle dernier arrive aujourd’hui à son terme.

A moins d’être un tenant attardé de la théorie des avant-gardes guidant le peuple vers une lumière qu’il n’est pas en mesure d’apercevoir du fond de son aliénation, ce monôme, organisé par quelques étudiants d’outre-Quiévrain en mal de « guindaille » ne saurait être présenté comme une révolution en marche.
On n’entend pas gronder la colère populaire dans le Hainaut profond, du côté des friches industrielles du Borinage, ni dans la Flandre industrieuse où l’on se soucie, de Anvers à Hasselt, davantage de la compétitivité de l’économie provinciale que du destin d’un royaume issu d’un compromis obsolète…

On pourrait croire à cette levée en masse d’un peuple belge pour le maintien de la Belgique, si la manif remarquablement vendue aux médias par quelques étudiants malins s’était prolongée par une présence régulière d’un foule bilingue sur la Grand Place de Bruxelles, exigeant la perpétuation du pays de Rubens, Magritte et Monsieur Beulemans.

Or, il faut bien constater qu’il n’en est rien, et que le roi des Belges ne sera pas conforté sur son trône par un mouvement populaire suffisamment puissant pour faire pièce à l’irrésistible ascension d’un nationalisme flamand géré de main de maître par Bart de Wever. Il ya même fort à parier que si ce pauvre Albert II venait à passer ad patres, son héritier, Philippe, haï des Flamands, irait rejoindre rapidement la cohorte des familles royales sans royaume…

Enfin, cher Jérôme Leroy, il est toujours mal venu de parler de corde dans la maison d’un pendu, et de « pays réel versus pays légal » à propos du pays de l’inventeur de cette formule. Il s’appelle Léon Degrelle, le Doriot wallon, qui parvint, lui, à échapper à la mort au combat ou au juste châtiment pour mourir de vieillesse en Espagne en 1994.

Pas de fesses sur Facebook (et encore moins du reste…)

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L’artiste danois Frode Steinicke a eu la mauvaise surprise de voir sa page Facebook désactivée. Motif ? Pornographie ! En effet comme le répète à l’envi Mark Zuckerberg, FB doit demeurer à tout prix un site « sûr à visiter, y compris pour les nombreux enfants qui l’utilisent »

On rigole déjà devant tant de pudibonderie chariaoïde, et on sera encore plus épaté quand on saura que la photo supposément obscène incriminée par le réseau social n’était autre que « L’origine du Monde » de Gustave Courbet.

Contrairement à une légende urbaine bien ancrée, le tableau, réalisé en 1886 n’avait entrainé, à l’époque ni misères juridiques, ni boycott à son auteur, juste quelques critiques hostiles, vite noyées sous les commentaires justement enthousiastes.

Avec le progrès, faut croire que les choses changent : s’il vivait aujourd’hui, Courbet serait radié de Facebook, ce qui pour certains, est pire qu’une condamnation à mort…

Génération dyslexique ?

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Difficultés d’apprentissage ! Tatsouinnnnnnn ! Le psy scolaire l’a dit, le verdict est tombé, votre enfant souffre de difficultés d’apprentissage. Diagnostic salvateur qui soulage tout à la fois les parents – non, ils ne sont pas démissionnaires-, le prof – si, si, il a tout bien fait comme le veut l’EN -, et le principal intéressé qui ne sera pas privé de dessert, pardon, de Nintendo. Chouette !

Longtemps ignorées, les « difficultés d’apprentissage » ont relégué dans la catégorie feignasse, turbulent, voire débile nombre d’écoliers atteints de dyslexie, dyscalculie, trouble de l’attention et autre hyperkinésie.

On ne peut que se réjouir de voir ces difficultés enfin prises en compte et surtout se féliciter des méthodes mises en place pour porter remède à ces scories qui plombaient parfois la scolarité d’enfants de bonne volonté.

Toutefois, dans le large panel des diagnostics expliquant pourquoi Noémie est nulle en fraction et pourquoi Sam a fait 28 fautes dans une dictée de 40 mots, on ne trouve plus la sacro-sainte flemme qui pourtant s’abat sur chacun à tout âge comme la vérole sur le bas clergé.

Àl’instar des animaux malades de la peste, nous n’en mourons pas tous, de cette divine paresse, mais nous sommes tous atteints. Du plus petit jusqu’au plus grand.

Quel écolier, le plus modèle, le plus abonné au prix d’excellence, le plus premier classe, et, par voie de conséquence, le plus détesté de ses condisciples, n’a jamais succombé à la flemme, la très humaine flemme ?

La table de multiplication par huit, alors que le Spirou vient d’arriver ? Même pas en rêve ! L’accord des participes passés pronominaux à l’heure de Titi et Grominet ? C’est une blague ? Est-ce qu’on vous demande de calculer votre feuille d’impôt à l’heure de l’apéritif ? Hein ? Non, mais !

Cette paresse si compréhensible et surtout si pardonnable lorsqu’elle n’est que passagère était naguère un paramètre connu et pris en compte par les enseignants.

Et la période des examens, si redoutée, certes, offrait au flemmard la possibilité de se raccrocher aux branches lors du sprint final. On a eu chaud aux fesses, mais, in extremis, sachant qu’on n’est jamais aussi bon que dans l’urgence, on est passé dans la classe supérieure. En route pour deux mois de vacances, flemme comprise !

Mais l’EN ne pouvait en rester là. Et a imaginé un machin très chouette, mortel pour les paresseux occasionnels : l’évaluation continue !

Tiens, feignasse, attrape ! Fini de rire ou de bailler, de compter les mouches ou de rêvasser. Tu ne te rattraperas plus sous le soleil de juin, c’est maintenant, c’est tout de suite et tout au long de l’année qu’il te faut connaître la formule pour calculer la surface d’un trapèze, le subjonctif imparfait du verbe « naître », le réseau hydraulique de la Haute-Savoie et les finesses du Traité de Westphalie.

Pourtant ces passages à vide, cette légitime envie de glandouiller, ce léger « à quoi bon », permettait aux têtes blondes de reprendre leur souffle et même de s’ouvrir à d’autres matières, moins scolaires et d’autant plus intéressantes. Un privilège de l’enfance, un des rares qui n’avait pas encore été aboli.

Mais l’enfance n’a plus droit de cité, elle est devenue comme le reste de la société : fonctionnelle !

Mieux encore : professionnelle.

Car partout en Europe, l’EN, ou ce qui en tient lieu, prend ses ordres auprès des futurs employeurs ! C’est dès la plus tendre enfance que sera formée la cohorte à venir des travailleurs toute catégorie. Dyslexique peut-être, mais bosseur régulier ! Et foin de cours de philo, qui encombrent les cerveaux. Remplacez-moi tout ça par une bonne formation au tableur Excel ! Ça au moins, ça ouvre les portes des entreprises !

Et comme les entreprises sont assez circonspectes quant à la flemme, elles pencheraient plutôt pour l’évaluation continue qui permet de contrôler chacun à tout moment et à tout propos.

On peut toutefois se demander pourquoi, si les entreprises dictent leurs conditions, ce ne sont pas elles qui financent les formations.

L’arbitrage, c’est un métier

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Depuis plus de trente ans que je regarde des matches de football au stade ou sur le petit écran, j’ai souvent sacrifié à la tradition consistant à critiquer l’arbitre et, parfois même, à lâcher à son intention quelques mots d’oiseaux de toutes les couleurs. Il m’arrive de plus en plus, cependant, d’observer avec davantage de distance les débats… et la production de l’« homme en noir ».[access capability= »lire_inedits »]

Des arbitres[1. A propos d’arbitres, c’est l’occasion pour moi de recommander la lecture d’un ouvrage collectif auquel participe le camarade Jérôme Leroy. Les Hommes en noir (Les contrebandiers Editeurs) est un recueil de 17 nouvelles rédigées par 17 auteurs différents, consacrés à l’arbitre de football], il y en a au moins deux catégories. Il y a ceux dont le regard hautain trahit le mépris pour les joueurs − lesquels, d’ailleurs, ne sont pas en reste. Mais il y a ceux qui font œuvre de psychologie, qui savent s’effacer devant le jeu et que, finalement, on ne remarque presque pas dans le match. Les arbitres de cette catégorie ne font pas moins d’erreurs − inhérentes au football comme à tout sport −, mais le spectateur et même le joueur leur pardonnent ou, mieux encore, ne les perçoivent même plus tant il est évident que le jeu est roi et que tout le reste en devient accessoire.

Soral/Autain, ça vaut OM/PSG d’il y a vingt ans

Lorsqu’on regarde « Ce soir (ou jamais) », on a exactement la même impression. Un débat, c’est comme un match de football. Enfin, dans cette émission-là, pas dans celles où les protagonistes feignent d’avoir des désaccords alors qu’ils pensent essentiellement la même chose sur tous les sujets. Frédéric Taddéi ne choisit pas la facilité en invitant des personnalités fortes. Inviter Alain Soral et Clémentine Autain sur le même plateau, cela vaut bien un PSG-OM d’il y a vingt ans. Sur le papier, il y a tout pour que cela castagne. En fait, pas du tout. L’arbitre arrive à maîtriser les débats avec un mélange de bienveillance, d’attention, de fermeté et de justice ; et laisse les protagonistes s’exprimer sans les interrompre par des coups de sifflets incessants. Il y a quelques mois, j’ai même vu Jean-Luc Mélenchon s’y comporter de manière fort courtoise. Même les joueurs les plus caractériels donnent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils sont totalement convaincus de la probité de l’arbitrage.

Une émission quotidienne de débat fort bien animée, avec des avis divergents, sur le service public de télévision, il y en a une. Et depuis quelques jours, la rumeur enfle : il est question de la rendre hebdomadaire, ou carrément de la supprimer[2. Frédéric Taddéi affirme cependant : « Je n’ai rien contre le fait de réfléchir à une hebdo. »]. Pour la remplacer par qui et par quoi ? Marc-Olivier Fogiel : le retour du concert de coups de sifflet. Il ne faut pas que le débat s’endorme et les téléspectateurs avec, n’est-ce pas ?
Parce que Messieurs Pfimlin et Sled ont regardé les courbes d’audience. Et ne les trouvent pas à la hauteur. Bizarre ! Comme tous les Français, j’ai entendu le président de la République annoncer, lorsqu’il a décidé de la disparition de la publicité après 20 heures, que le service public de télé serait ainsi délivré de la dictature de l’audimat. Pfimlin, nommé en conseil des ministres, et Sled, que l’on dit très proche du « Château », auraient-ils oublié cette lettre de mission ? La faible audience − discutable, puisqu’elle ne comptabilise pas les nombreux visionnages sur Internet, conséquence de la tardive diffusion de l’émission − est-elle la véritable raison de la mise sur la sellette de « Ce soir (ou jamais) » ? Ne serait-ce pas plutôt le fait qu’elle échappe au débat droite-gauche plan-plan et qu’elle aborde le plus souvent les problématiques réelles mettant à jour les clivages décisifs ?[3. Étrange coïncidence : à la rentrée de janvier, le « 18-20 » d’Europe 1 a subi − sous prétexte, là aussi, d’audience médiocre − un lifting semblable. Le premier débat entre Olivier Duhamel, Claude Askolovitch, Natacha Polony et David Abiker a été supprimé par le nouveau directeur Olivennes. Seul subsiste aujourd’hui le bon vieux face-à-face libéral vs social-démocrate entre Olivier Duhamel et Catherine Nay ou Philippe Manière]

J’en appelle donc à Messieurs Pfimlin, Sled et même au président de la République. « Ce soir (ou jamais) » doit continuer. Et j’encourage chaque téléspectateur fidèle de cette émission à écrire à ces trois décideurs. Il faut sauver la meilleure émission de débat de France. Il faut sauver le soldat Taddéi ![/access]

Révolution pour rire ? Pas seulement…

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Décidément, ces temps-ci, les peuples n’en font qu’à leur tête. Il y a bien sûr les Arabes. On les croyait condamnés par essence à la dictature ou aux régimes autoritaires et voilà qu’ils se mettent à bouger un peu partout. On pensait que si par malheur ils se soulevaient, ce serait poussés par l’islamisme qui aurait travaillé au corps toutes les couches sociales en prospérant sur des frustrations de toute sorte. Et voilà que nous nous retrouvons dans un fécond tsimtsoum : le vide s’est créé, tout devient possible, les islamistes ne sont qu’une hypothèse parmi d’autres et pas la plus probable, ni la plus souhaitée par ces jeunes gens qui préfèrent Facebook à la mosquée et ont compris qu’ils étaient des mondialisés/précarisés comme les autres. Bref, on craignait Téhéran en 1979 et nous voilà bien davantage du côté de Lisbonne en 1974, avec un brin de jasmin tunisien pour remplacer à la boutonnière de la révolution, l’œillet rouge des capitaines d’avril.

Mais il n’y a pas besoin d’aller de l’autre côté de la Méditerranée pour découvrir des peuples démentissant les fatalités programmées par les Cassandre expertocrates. Contentez vous du modeste Quiévrain. Il vous sépare de la Belgique, une contrée largement aussi exotique que Égypte. Pour reprendre le titre du très subversif film belge des années 90 qui révéla le grand Benoît Poelvoorde[1. L’acteur a d’ailleurs décidé de ne plus se raser tant qu’il n’y aurait pas de gouvernement tout comme une sénatrice flamande a proposé une grève du sexe pour les mêmes raisons], cette fois-ci, C’est arrivé près de chez vous.

On vous disait que Wallons, Flamands et Bruxellois se détestaient de manière irréversible. Que ce coup-ci, c’était la fin, que le chef des nationalistes flamands, le très rusé Bart de Wever, patron du NVA, en gagnant les dernières élections et en paralysant la formation de tout gouvernement, allait en douceur réussir là où avait échoué l’extrême droite du Vlams Belang, dont il est, malgré sa corpulence, l’héritier allégé. Et cela simplement en remplaçant la charmante formule du Vlams, « Crève Belgique (Bëlgie Barst !) » par un « Evapore-toi Belgique ! », ce qui prendrait un peu plus de temps mais serait bien plus pervers et efficace.

Et il a bien semblé en passe de réussir. Le Roi avait beau nommer informateurs et formateurs, comme on dit là-bas, pour tenter de concilier l’inconciliable, rien n’y a fait : la Belgique a battu, ce jeudi 17 février, le record mondial de 249 jours d’un pays ayant vécu sans gouvernement. Il était détenu jusque-là par l’Irak, en 2009. Et on a beau dire, la haine entre Sunnites et Chiites du côté de Tikrit ou dans le quartier de Sadr-City est tout de même beaucoup plus explosive que les échauffourées dans Les Fourons ou les horions échangés dans quelques conseils municipaux des communes dites « à facilité » de la périphérie bruxelloise, là où des villes francophones sont enclavées en territoire flamand.
Mais ce jeudi 17 février, en Belgique, la jeunesse a démenti avec humour les prévisions séparatistes, rattachistes, micronationalistes ou évaporationnistes en lançant la « révolution des frites », reprenant un symbole gastronomique national.

L’autodérision de cette appellation, la façon de récupérer le cliché en l’assumant jusqu’au bout et l’inversion de perspective consistant à réclamer un gouvernement là où d’habitude une révolution cherche à s’en débarrasser, sont en eux-mêmes des éléments constitutifs d’une identité belge qui transcende les clivages ethniques et qui se résume en un mot : le surréalisme. Ce surréalisme dont on ne rappellera jamais assez qu’il doit autant et simultanément aux Français André Breton et Philippe Soupault qu’aux Belges René Magritte et Paul Delvaux.

C’est sur la place Poelaert de Bruxelles qu’a battu le cœur de la révolution des frites. Ce n’est bien sûr pas une nouvelle place Tahrir mais la proximité du palais de Justice datant de la fin du XIXème siècle qui donne l’impression, en étant plus grand que la basilique Saint-Pierre, d’avoir été construit pour des humains dont la taille moyenne serait de 2m30, rappelait par contraste entre sa solennité pesante et l’atmosphère de fête du rassemblement, qu’il y avait décidément un fossé entre toute une classe politique et son peuple.

Les étudiants qui se sont retrouvés là l’ont fait au nom d’un mot d’ordre lancé sur Facebook et Twitter dans les deux langues : « Splitsen ? Niet in onze naam. » ou si vous préférez : « Se séparer ? Pas en notre nom ». Les étudiants de l’ULB, l’université libre de Belgique fraternisaient sans aucune difficulté avec leurs homologues flamands de la VUB et l’on pouvait voir circuler de faux paquets de Camel représentant un lion, (l’emblème du parti séparatiste de Bart de Wever) remplaçant le chameau et marqué de l’avertissement suivant, rédigé en français, en flamand et en allemand : « Diviser nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage ».

Il devait être également très agréable, ce jeudi, de se trouver du côté de Gand où eut lieu un strip-tease collectif et même, pour un autre genre de plaisir, à Louvain la Neuve où eurent lieu des distributions de frites, frites belges dont il faut rappeler, autant pour la gastronomie que pour le symbole, qu’elles sont cuites dans deux bains différents. C’est qui leur donne leur saveur unique, quand l’équilibre entre le gras et le croustillant est un bonheur gustatif autant qu’un attentat diététique.

De façon assez malicieuse, pour finir la journée, les étudiants belges rappellent qu’en fait, le record sur l’Irak n’est pas vraiment battu. En effet, quand on décida à Bagdad de constituer le gouvernement, il fallut encore quarante jours pour que tous les ministères soient attribués. Si l’on applique ce calendrier à la situation belge, cela nous amène au printemps, le 30 mars où déjà un nouveau rendez-vous de mobilisation unitaire a été pris.

Bien sûr, de même qu’une hirondelle ne le fait pas le printemps, une frite ne fait pas un gouvernement. Mais malgré tout, ce qui est apparu en creux dans cette révolution pour rire, aimablement breughélienne, c’est que le séparatisme est davantage de l’ordre de la pulsion de mort d’une classe politique enfermée dans des logiques kafkaïennes d’appareils tournant à vide et moulinant du néant, là où naguère ils pouvaient encore justifier leur art byzantin de couper les cheveux en trente deux par l’accouchement de compromis miraculeux.
Ou quand le pays réel, et sa jeunesse, prennent leur revanche sur le pays légal…

Le couac de Quick

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Où va désormais se nicher l’insécurité ? C’est à ne pas croire. L’adolescent de 14 ans, mort le 22 janvier après avoir déjeuné la veille dans un Quick d’Avignon, est bien décédé des suites de son repas. La magistrate, qui a été chargée de l’affaire après l’ouverture d’une plainte contre X, livre des conclusions qui ne laissent aucune place au doute :  » La synthèse des rapports médico-légaux permet de conclure que Benjamin Orset est décédé d’une toxi-infection alimentaire, liée à l’absorption d’un repas pris quelques heures avant sa mort, soit la veille au soir le 21 janvier, au restaurant Quick Cap Sud à Avignon. » Ce qu’il est important de souligner, c’est que ce restaurant rapide, même s’il n’était pas halal (ce qui permet d’écarter la piste de voyous islamistes), est néanmoins récidiviste. Il avait été contrôlé fin 2008, date à laquelle déjà plusieurs anomalies d’hygiène avaient été relevées par la direction des services vétérinaires. Ce n’est pas tolérable. Il faut rechercher aux plus vite les responsables de ce dysfonctionnement administratif et faire tomber des têtes. Les Français attendent désormais dans une colère légitime une proposition de loi pour empêcher que ce genre de choses se reproduise. On compte sur les députés de la Droite Populaire, Eric Ciotti ou Lionel Lucca par exemple, qui comme d’habitude, sans surfer sur l’émotion et la démagogie, sauront proposer un texte qui mettra fin à l’insécurité alimentaire dans les fast-foods récidivistes. C’est toujours rassurant d’être bien gouvernés.

«A l’école, l’état des lieux est apocalyptique»

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David Desgouilles – Alors que vous étiez une journaliste spécialisée dans le domaine de l’éducation, surtout connue des lecteurs de Marianne et de ceux qui suivent la question scolaire, vous avez connu, ces douze derniers mois, une mise en lumière médiatique assez impressionnante et vous vous exprimez maintenant sur bien d’autres sujets que l’école, et cela sur plusieurs médias différents. Trois hypothèses : devient-on davantage « bankable » lorsqu’on émarge au Figaro ? Est-on plus libre de ses mouvements avec Mougeotte qu’avec Szafran ? Ou ce changement d’employeur a t-il coïncidé -voire causé- cette nouvelle phase de votre vie professionnelle ?

Natacha Polony – Il me semble que le phénomène que vous décrivez s’explique à la fois par mon parcours propre et par le fonctionnement général des médias, et en particulier de la télévision. Il faut tout d’abord distinguer le métier de journaliste, que j’exerce dans la spécialité qui est la mienne, l’éducation, et qui consiste à recueillir des informations, les ordonner et les analyser pour les rendre lisibles, et le statut d’éditorialiste, qui consiste à mettre en avant une lecture spécifique d’un événement au nom de convictions et d’analyses personnelles (ou reflétant la ligne de son journal). Au Figaro, mon statut est celui d’une journaliste parmi tous ceux de la rédaction, les éditoriaux étant assumés par la hiérarchie du journal. Et même si les gens qui ne partagent pas ma lecture des questions éducatives me reprochent souvent « d’éditorialiser » (suivant le vieil adage selon lequel le journaliste objectif est celui qui partage nos opinions ; les autres sont malhonnêtes, partiaux, orientés…), il n’en reste pas moins que je prépare des reportages, des enquêtes, que j’interroge des gens qui me semblent représentatifs ou dont les analyses apportent quelque chose aux lecteurs du journal.

Mais la télévision (et parfois la radio) organise de très nombreux débats et confrontations d’éditorialistes, et je suis régulièrement sollicitée pour ces séquences. Je l’étais déjà en 2009, puisque j’intervenais à fréquence fixe sur BFM TV et I-Télé. Cependant, il est vrai que je le suis beaucoup plus depuis un an ou deux, c’est-à-dire depuis que je suis passée de Marianneau Figaro. Pour autant, est-ce la cause principale ? La rédaction de Marianne comptait nombre de personnes déjà présentes dans les médias, et sans doute y avait-il moins de place pour moi. D’autant que, c’est ce qui explique mon départ de Marianne, je n’étais plus, depuis le départ de Jean-François Kahn, considérée comme tout à fait conforme aux évolutions de la ligne du journal. Trop «réac», pas assez en empathie avec les syndicats enseignants et la gauche classique en général. J’en étais restée à la conception kahnienne du « ni droite, ni gauche » et des valeurs républicaines, les mêmes que j’avais toujours défendues au sein du journal et dont JFK avait fait la une de Marianne. Cela m’a valu d’être isolée par la direction.

Je ne suis pas non plus tout à fait représentative de la ligne du Figaro dans son ensemble, mais cela ne pose apparemment aucun problème à ma nouvelle direction. Sans doute parce qu’une partie de la droite, qu’elle soit gaulliste, souverainiste ou autre, peut se reconnaître dans les valeurs que je défends, de même qu’elle se reconnaissait dans Marianne jusqu’à ce que la direction de ce journal cherche à la remplacer par un lectorat plus marqué à gauche. Les droites françaises sont diverses, on le sait depuis René Rémond.

Mais je crois très honnêtement que la cause principale de mon relatif « état de grâce » dans un monde médiatique si versatile ne tient malheureusement pas à mes éventuelles qualités personnelles, ni même à une soudaine conversion générale aux options idéologiques que je défends. Soyons lucide : la télévision a besoin de femmes et de jeunes. Je suis l’une et encore un peu l’autre. Ajoutons que je ne suis pas sur le « créneau » déjà très encombré de la gauche morale, et l’on voit que je remplis assez efficacement une case trop souvent vide de l’échiquier médiatique. D’autant que, fait rare parmi les journalistes qui ne sont pas spécialisés en politique, je peux m’exprimer sur de nombreux sujets (tout simplement parce que je m’y intéresse et que je travaille mes sujets avant de passer devant la caméra ; peut-être aussi parce que les prépas littéraires restent une bonne formation et que la proximité avec Jean-François Kahn prédispose à l’exercice du débat…).

De fait, la hiérarchie journalistique privilégie généralement cette aristocratie que constituent les journalistes politiques. Sans doute sont-ils considérés comme aussi polyvalents que les personnalités sur lesquelles ils écrivent. L’énorme inconvénient réside dans le fait que les débats d’éditorialistes se mettent à ressembler à des commentaires sportifs où des spécialistes des joutes politiciennes analysent les derniers coups de poignard entre amis. Et l’on peut légitimement douter de l’intérêt que portent les Français à ce genre de considérations. La désaffection que connaît une certaine presse dite « d’opinion » n’est pas étrangère à ce phénomène. J’ai découvert récemment que j’avais la réputation d’apporter un peu de « fraicheur » dans les débats ; sans doute parce que j’ai la naïveté de m’intéresser à autres chose qu’aux arrière-pensées politiciennes des uns et des autres (que je n’appartiens à aucune chapelle, à aucun clan, et que je ne voyage pas dans les avions privés des grands patrons ou des hommes d’Etat), mais bien plus aux choix politiques qu’ils expriment.

DD – Sur la question scolaire, on a eu l’impression, notamment grâce aux livres de Marc le Bris, Jean-Paul Brighelli ou les vôtres que Nicolas Sarkozy -qui avait bien mal débuté sa campagne sur ce thème à Lyon à propos de la Princesse de Clèves en janvier 2006- avait fini par donner la victoire aux tenants de l’école républicaine contre les pédagogistes. La victoire idéologique semblait gagnée et en quelques mois, il semble que nous en soyons revenus à la case départ. Comment expliquez-vous ce stupéfiant retournement ?

NP – Il s’agit en effet d’un renversement historique. Pour le dire brutalement, nous n’avons jamais été aussi éloignés du modèle de l’école républicaine, tel pourtant qu’une partie des Français l’a plébiscité en 2007. Comment expliquer cette défaite idéologique, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ? Les livres que vous citez, en particulier ceux de JP Brighelli et Marc Le Bris, ont permis de constater qu’une grande partie des Français partageait le constat d’une école en déshérence, désormais incapable d’apprendre à lire et à compter aux élèves, de sorte que seuls s’en sortent ceux dont les parents peuvent compenser. Ces livres datent des années 2004-2005, et ils avaient été précédés par d’autres, ceux de Jean-Claude Michéa (l’excellent Enseignement de l’ignorance) et de Sauver les lettres notamment.

Lors de la campagne présidentielle, les politiques se sont aperçus du mouvement d’opinion provoqué par ce refus collectif de méthodes délirantes et de concepts éducatifs biaisés. Les principaux candidats ont tenté d’en recueillir les fruits, et le succès de Ségolène Royal, malgré les réticences de son propre parti, tient sans doute grandement à ses déclarations tonitruantes sur l’autorité des maîtres, tant il est vrai que, mis à part les professeurs, plus personne ne se souvenait (et les médias se gardaient de rappeler) qu’elle avait, en tant que ministre délégué à l’enseignement scolaire, bafoué cette autorité et soutenu les pires tenants de la « parole sacrée» d’un enfant « mis au cœur du système » (les mêmes qui étaient restés ses conseillers en 2007). François Bayrou, quant à lui, était fort de la légitimité que lui conférait son ouvrage, La décennie des malappris, et son passage rue de Grenelle, où, à défaut d’avoir laissé un bon souvenir, il n’en avait pas laissé de mauvais.

Nicolas Sarkozy, enfin, avait pour lui un atout majeur : les mots d’Henri Guaino. Il a donc su parler de « transmission », de « mémoire », de « hiérarchie entre celui qui sait et celui qui ne sait pas », bref, de tout ce que réclamait une bonne partie des Français qui ont la faiblesse de croire que l’école républicaine ne fonctionnait pas si mal et qu’on pourrait en garder les aspects positifs en en corrigeant les injustices. Malheureusement, il déclarait parallèlement qu’infliger la Princesse de Clèves à certains élèves ne sert à rien (ce en quoi il reprenait les propos de Claude Allègre, qui fut le premier, dans le Point, à prendre pour exemple le livre de Mme de Lafayette, qu’il opposait à Astérix, « plus utile dans certains lycées »), qu’il fallait augmenter le nombre d’heures de sport à l’école car le sport est porteur de valeurs (ce que les Français ont pu constater en Afrique du Sud : plutôt Knysna qu’Athènes ou Rome…) Et plus largement, la vision qui était portée par une partie de ses soutiens, vision essentiellement fondée sur une conception du libéralisme (pour simplifier, un libéralisme économique réduisant tout champ de l’expérience humaine, et notamment l’éducation, à un service potentiellement marchand) incompatible avec l’idéal d’une école républicaine fondée avant tout sur le rôle de la puissance publique dans l’instruction et l’émancipation du peuple.

Certains, pourtant, ont voulu y croire. Et peut-être ont-ils eu raison, puisque les programmes de primaire de 2008 sont indéniablement une avancée vers un peu plus de bon sens et de rigueur. Hélas, ce ne fut qu’une éclaircie dans un ciel s’assombrissant sans cesse. Généralisation de l’enseignement par compétences, autonomie des établissements fondée sur une conception managériale du fonctionnement de l’école, affaiblissement toujours plus grand de l’enseignement disciplinaire au profit d’une fumeuse « pédagogie de projet »… l’état des lieux est aujourd’hui apocalyptique.

A qui attribuer la responsabilité de ce désastre ? A des réformateurs qui tiennent depuis trente ans tous les rouages de l’éducation nationale, et sont infiniment plus puissants que telle ou telle directive ministérielle ? A une droite qui s’est laissée gagner par toutes les thèses des pédagogies modernes, sous prétexte qu’elles étaient présentées par des experts indéboulonnables, non plus comme une idéologie de gauche, mais comme une vulgate moderniste internationale ? A des gestionnaires qui ont découvert que faire dispenser des cours par des professeurs coûte cher, alors que faire animer des ateliers et des projets par des « adultes-référents », comme le prônent les pédagogies constructivistes, économise un nombre incalculable de postes ? A des « républicains» qui ont préféré pinailler sur le sexe des anges ou la dénomination des diverses méthodes syllabiques, alphabétiques, etc, et s’excommunier les uns les autres, plutôt que de faire front ? Un peu tout cela, bien sûr. Mais qui veut retracer cette histoire doit noter en premier lieu que tout était déjà posé par la loi d’orientation sur l’école de 2005 : compétences, pédagogie de projet, autonomie… La partie s’est sans doute jouée avant, lorsque Jacques Chirac a renoncé à un référendum, et confié à Claude Thélot, apparatchik de la rue de Grenelle, le soin de diriger une commission chargée d’élaborer ce qui deviendrait la loi Fillon.

DD – Au cours d’un échange il y a quelques semaines, vous m’avez confié que vous vous considériez comme un mélange de réac’ de gauche -vous fûtes d’ailleurs candidate aux élections législatives en 2002 sous les couleurs chevènementistes- et d’anarchiste de droite. Mais en vous lisant et en vous écoutant encore très récemment, j’ai remarqué que vous faisiez souvent référence à un auteur, Jacques Ellul, qui se trouve être aussi La référence pour un homme comme José Bové[1. Lors de l’émission « on n’est pas couché » du 5 février 2011, José Bové a cité Jacques Ellul, ajoutant « qu’il lui devait beaucoup ». Intellectuellement, devait-il signifier]. Ceux qui vous ont entendu à Europe 1 évoquer la malbouffe et votre passion pour le vin n’en seront pas forcément étonnés. Mais faut-il pour autant ajouter « écologiste ascendant AOC » aux deux autres termes employés plus haut ?

NP – Voilà une appellation qui me plaît ! Je l’accole aux deux autres et m’en fais un étendard. Plus sérieusement, la démarche qui est la mienne quand je défends l’école et la transmission des savoirs, et quand je parle du patrimoine agricole français, est évidemment la même. Je me reconnais comme héritière de tout ce qui constitue une civilisation qui a pu voir naître Rabelais aussi bien que Flaubert. Une civilisation où, finalement, il fait bon vivre pour quiconque, d’où qu’il vienne, accepte simplement de comprendre où il est.
D’où ce côté à la fois réac, car je défends des valeurs dont j’estime qu’elles ne sont l’apanage d’aucun camp politique, et anarchiste, dans le sens où ces valeurs ont pour unique objet l’émancipation des individus, le développement de tous les anticorps contre le consumérisme festif ou la bonne conscience larmoyante. Pour résumer, les écrits de Jacques Généreux ou la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) m’intéressent autant que me réjouissent les textes de Philippe Muray.

Mais vous avez raison d’y ajouter Jacques Ellul, le théoricien du « système technicien », penseur protestant malheureusement totalement méconnu en France, et qui a parfaitement montré ce que pouvait avoir de destructrice l’idéologie maîtresse de l’Occident contemporain, résumée par ce fantasme selon lequel on pourrait trouver, dans tout domaine de l’existence, la technique absolument la plus efficace pour accomplir n’importe quelle tâche. De là un appauvrissement dramatique de l’expérience humaine, et la mise en place d’un système oppressant et totalement dénué de sens. Il n’est besoin que de lire un court texte qu’il avait publié dans la revue Réforme en 1954, dans lequel il s’inquiétait du pouvoir de la publicité, dont il estimait qu’elle n’avait plus pour objet de vanter un produit, mais d’imposer un modèle de vie, pour comprendre combien il fut visionnaire.
Jacques Ellul est un des maîtres à penser de l’écologie politique, parce qu’il est le premier critique de l’idéologie du progrès. Et n’importe qui d’un peu honnête peut constater que, depuis que l’Occident ne croit plus que le progrès technique apporte le progrès moral, la course aux avancées technologiques se fait sans le moindre souci de sens à donner à l’existence humaine. Notre projet collectif se résume au droit des peuples à disposer d’un écran plat.

Mais Jacques Ellul est surtout représentatif de ces nombreux penseurs chrétiens qui, au cours du XXème siècle, tentèrent de trouver une voie qui ne fut ni le capitalisme, ni le communisme, ni le fascisme. En un temps où l’on cherchait absolument à enfermer toute voix dissidente dans un camp pour en atténuer la portée, l’exemple est précieux. D’autant que votre précédent interlocuteur, Paul-Marie Couteaux, rappelait avec justesse dans une tribune publiée il y a quelques mois par le Figaro que l’écologie est idéologiquement née à droite, puisqu’elle est, par essence, un conservatisme. Et je ne peux que renvoyer quiconque voudrait creuser ce débat, à un petit essai dont j’ai rendu compte récemment sur mon blog : L’instinct de conservation, de Nathanaël Dupré-Latour (éd du Félin). Le souci écologique, c’est-à-dire la volonté de préserver pour les générations à venir la beauté du monde et le bonheur de jouir de ses fruits me semble le devoir de tout adulte responsable, dont la conscience dépasse l’échelle de sa seule petite vie.

La seule question qui vaille aujourd’hui est la suivante : comment penser un système qui émancipe l’Homme, qui contribue au bonheur collectif en développant autant la liberté que l’égalité, le goût du bien commun et le respect de la dignité humaine, en soi-même comme en l’autre ? Comment faire en sorte que chacun se sente exister, au sens le plus plein de ce terme, se sente intégré, verticalement, à une histoire et à une généalogie qui ne soient pas une pesanteur ou une exclusion d’autrui, et horizontalement à une société, une communauté qui ne soit pas un enfermement ? Que la réponse qu’on y apporte nous pousse à droite ou à gauche importe finalement peu : je ne suis pas de ceux qui confondent politique et guerre de religion. Je ne suis pas adepte de l’excommunication de l’adversaire idéologique. Et je crois surtout que la droite et la gauche telles qu’elles sont aujourd’hui traduites par les partis politiques ne disent absolument rien de ces choix cruciaux autour de la notion de progrès, de la question du rapport au passé, à l’histoire et à la civilisation, ou de la capacité à penser une diversité qui ne soit pas une uniformisation ou une explosion des valeurs communes.

Sans doute la philosophie des Appellations d’Origine peut-elle nous aider à concevoir la géographie et l’histoire comme les ciments d’une société accueillante, puisqu’elle repose sur l’idée selon laquelle le lieu, sa configuration, sa lumière, permettent à quiconque, d’où qu’il vienne et quelle que soit son histoire, de comprendre où il est et de le traduire en plaisir sensoriel. Rien de plus universel qu’un camembert au lait cru, un agneau de pré-salé ou un verre de Savennières. Sur ce dernier point, ce n’est pas Danièle Sallenave qui me démentira.

DD – Vous savez que cette profession de foi vous vaudra l’accusation de pétainisme. Qu’on raillera votre propension à louer « une terre qui ne ment pas ». D’ailleurs, Claude Askolovich ne s’en était pas privé il y a quelques mois. Comment expliquez-vous ce réflexe conditionné de toute une partie des classes politique et journalistique qui n’a pas manqué de se produire lors des déclarations de Christian Jacob ?

NP – Contrairement à beaucoup d’autres, je ne passe pas mon temps à essayer de démontrer que j’aurais été du bon côté. Je me contente intimement de l’espérer. Et je fais en sorte de défendre les valeurs qui permettront que nous n’ayons plus jamais à faire ce choix. Mais je suis à la fois agacée et effarée par l’obsession française autour de cette période. De fait, la France ne s’en est toujours pas remise. Et nous continuons à stériliser tout débat en le ramenant à des catégories qui n’ont plus rien à voir avec la configuration actuelle du monde.
Pour ma part, je me réfère à la phrase du général de Gaulle, qui raillait la devise choisie par Pétain pour la Révolution nationale : « Travail, famille, patrie ? Il n’a jamais travaillé, n’a pas eu d’enfants, et a trahi sa patrie ! » Au nom de cet humour gaullien, je refuse de laisser ces mots kidnappés par un fantôme. Nous avons besoin de réfléchir à l’organisation du travail, au sens à donner au travail dans un monde obsédé par la performance, où le morcellement des tâches empêche l’épanouissement des travailleurs et la fierté devant le travail bien fait. Nous avons besoin de réfléchir à la famille, à son rôle dans une société dépolitisée, où le noyau familial est vécu comme une protection contre les autres, forcément hostiles, où la télévision s’insinue dans les foyers pour imposer des modèles qui détruisent toute maîtrise des adultes sur ce qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. Nous avons besoin, enfin, de réfléchir à la patrie, c’est-à-dire au sentiment d’appartenance, qu’ils soit géographique ou historique, aux liens qui se tissent entre des êtres humains que ne relie que le fait d’être nés quelque part, et le projet politique qui peut en découler.

On peut et l’on doit penser ces notions d’un point de vue républicain, puisqu’il apparaît dans les thématiques que je viens d’esquisser combien elles sont liées aux notions de liberté, d’égalité et de fraternité. Abandonner des notions à ceux qui veulent bien s’en emparer, les considérer comme irrémédiablement salies, me paraît une erreur politique majeure. C’est ainsi que la classe politique française a abandonné peu à peu tout ce qui était l’apanage de la République, et jusqu’à la laïcité, que l’on voit aujourd’hui défendue par le Front National, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il regroupe des forces largement hostiles à la laïcité authentique. Continuons, et l’’on s’étonnera, à droite comme à gauche, de n’avoir plus le moindre projet à défendre, ni la moindre valeur à porter.

Sur les propos de Christian Jacob, qui donnent l’occasion de la première petite polémique de campagne, la seule chose à dire est, me semble-t-il, que cette question de l’ancrage territorial d’un homme politique n’a rien de monstrueux, de « moisi », comme j’ai pu l’entendre. De fait, les différents présidents de la République française, du général de Gaulle à Jacques Chirac, en passant par François Mitterrand, avaient une profonde connaissance de la ruralité française, et du lien affectif qui relie les Français à leurs paysages, leur diversité géographique et culturelle. Rien à voir avec le « parti de l’étranger » qu’ont ressorti certains. Mais le souci de prendre en compte une des dimensions de ce qu’est la France.

Une très grande part des Français vit dans ces zones que l’on appelle « rurbaines », dans ces petites villes et ces villages où les problèmes ne sont pas forcément ceux des métropoles, mais où la misère n’est pas moins grande. Et dans un monde où la Chine achète des quantités de terres arables partout sur la planète, où jamais une agriculture française industrialisée ne pourra concurrencer les bas coûts du Brésil ou de l’Argentine, comprendre l’enjeu de l’agriculture paysanne et de la promotion des terroirs me semble plus qu’urgent. On pourrait donc, loin de tout « relent pétainiste », espérer qu’un président de la République sache s’intéresser à ces questions.

Encore faut-il être honnête et ne pas transformer une analyse de l’histoire politique française en argument à géométrie variable. Or ce procès de Christian Jacob à DSK est exactement le procès qui fut fait à Nicolas Sarkozy par certains membres du PS en 2007. Et la droite, à l’époque, avait hurlé à l’antisémitisme. Pour aujourd’hui s’étonner que la gauche rejoigne le chœur des indignés. Une fois de plus, on transforme un authentique débat en caricature clownesque, et l’on fournit aux tartuffes adeptes du « point Godwin » l’occasion d’afficher leur esprit de résistance en un temps où ça ne coûte rien.

Mais je veux rassurer tous ces généreux modernistes : la meilleure preuve que cette dimension territoriale n’a plus d’importance dans le vote des Français est qu’ils ont élu Nicolas Sarkozy, qui, sociologiquement, culturellement, n’est pas si éloigné de Dominique Strauss-Kahn. Et qui n’a pas pour principale force sa connaissance de la France rurale. Si l’on veut bien, donc, dépasser les hypocrisies politiciennes, on comprendra que cette question, abîmée par le spectacle de la politique des « petites phrases » et des grandes indignations, mérite qu’on s’y arrête, pour que les Français n’aient pas l’impression que la France de leurs élites médiatiques et politiques se résume à Neuilly et Sarcelles, aux intérêts des hyper-riches et aux problèmes des banlieues défavorisées (les deux candidats nommés précédemment n’incarnant pas chacun une seule de ces deux dimensions, et c’est bien là tout le sel de la situation).

DD – Dans L’Homme est l’avenir de la femme, vous êtes assez sévère avec les «néo-machos» et notamment Eric Zemmour, coupables à vos yeux de faire le jeu des « Chiennes de garde » comme Isabelle Alonso. En publiant quelques articles volontairement provocateurs et -je dois le confesser- assez inspirés par ma lecture du Premier sexe, je me suis aperçu que c’est à cette occasion que j’y collectais le plus d’insultes dans les commentaires et de mèls rageurs de la part de représentantes de la gent féminine plutôt dépourvues en humour. N’est ce pas la preuve que Zemmour, quelque part, touchait juste même si -rassurez-vous- je compense moi-même ma non-participation à des conflits armés par, notamment, des séances de repassage du linge familial ?

NP – Que les féministes auto-proclamées manquent cruellement d’humour est malheureusement un fait. Mais Zemmour ne fut pas le seul à dénoncer les dérives d’un féminisme qui a préféré régner sur le symbolique plutôt que de s’attaquer à l’économique et au social. Et s’il a concentré les attaques du féminisme triomphant, c’est parce qu’il avait choisi volontairement de faire abstraction de toute nuance. Le défaut du Premier Sexe est selon moi de proposer une lecture des rapports hommes-femmes toute aussi caricaturale que celle qu’il dénonce. Pour le dire simplement : les hommes sont biologiquement des chasseurs polygames et les femmes aspirent à élever les enfants en restant dans la caverne. De sorte que la « féminisation » de la société aboutirait à un affaiblissement, à une sorte de décadence, par un attachement excessif à la vie.

J’ai tendance à penser que cette question des « valeurs » masculines et féminines est éminemment complexe, et qu’en l’occurrence, Eric Zemmour confond féminisation et triomphe des valeurs maternantes. En ce sens, il joue un peu les « machos de garde ». Soyons clairs, je n’ai, en moi, aucune mémoire chromosomale, qui me rende plus apte à manier un fer à repasser ou à éplucher des légumes. Et je crois que l’enfermement des femmes dans des aspirations intimes est d’ordre culturel. La meilleure preuve en est qu’il a suffit de l’avènement d’une société de consommation qui use de tous les processus d’infantilisation, pour faire des hommes des femmes comme les autres, aussi narcissiques et éloignés du politique (au sens noble) que leurs congénères à double chromosome X.

Ainsi, la thèse de Zemmour, au lieu de tenter de penser la différence homme-femme comme une différence complexe, relevant de l’identité intime de chacun, mais qui doit être dépassée par notre appartenance commune à l’humanité et notre capacité à nous projeter dans un destin commun, ne fait que nous rejouer l’opposition binaire entre l’homme fort et la femme esclave domestique. Bref, il rend un immense service à tous les pseudo-progressistes qui veulent faire croire que toute critique de leur modèle relève d’une nostalgie pour des temps inégalitaires et oppresseurs. Pour ma part, je ne veux ni du monde d’Anne Hidalgo ou de Clémentine Autain, ni de celui d’Eric Zemmour, car je crois que toute société vivable doit se structurer autour de la séparation entre espace public et espace privé. Dans la sphère privée, nous sommes des hommes et des femmes, avec nos différences, nos ambivalences, mêmes, et ce désir qui se nourrit de notre capacité à jouer avec les rôles qui nous sont assignés, et dans la sphère publique, nous sommes des citoyens rassemblés par la volonté de nous choisir un destin.

Je plaidais dans mon livre pour un renouveau de la réflexion sur l’éducation des filles, thématique très développée au XVIIIe siècle et totalement abandonnée quand on a cru que la mixité allait effacer les problèmes et les rendre caduques. Cette éducation doit être fondée sur l’ambition ; une ambition intellectuelle, un appétit de vivre et de déployer l’ensemble de ses potentialités, qui souvent fait défaut aux filles. J’y faisais aussi un éloge de la virilité, mais une virilité qui n’a pas besoin de renvoyer les femmes à la maison pour s’affirmer, et qui les préfère conquérantes et complices. Une virilité qui ne se résume pas à l’apologie du don juanisme et des instincts guerriers, mais qui se construit autour de la figure chevaleresque qui est au cœur de l’histoire occidentale : celle qui repose sur l’impératif, pour le fort, de ne jamais abuser de sa force, mais de la mettre au service du plus faible, et de s’imposer des devoirs plutôt que de proclamer son droit.

DD – Vous n’êtes donc pas d’accord avec Rousseau lorsqu’il écrit que l’Amour a été inventé par les femmes pour inverser le rapport de force dans le couple ?

NP – En matière d’amour, le moins que l’on puisse dire est que Jean-Jacques Rousseau n’est pas l’analyste le plus objectif ni le plus lucide. Et ce mythe de l’amour qui serait un sentiment purement féminin, une sorte de bride imposée à l’homme pour contrôler ses pulsions, me paraît extrêmement réducteur. L’amour est avant tout une construction culturelle qui se déploie à travers les modèles que s’est donnés l’Occident. Nous aimons de cette façon parce que nous avons en notre mémoire inconsciente les poèmes d’Ovide ou de Ronsard, la rigueur de la Princesse de Clèves ou les élans de Tristan et Iseut. Et je ne crois pas, contrairement à la thèse que défend Eric Zemmour, que seules les périodes où un « pouvoir » féminin se serait imposé auraient vu fleurir une apologie du sentiment amoureux, et même d’une forme de faiblesse. Or, il ne me semble pas que le seizième siècle de Ronsard, pour ne citer que lui, soit particulièrement efféminé et décadent. Il est complexe, divers, ambivalent, comme toute autre période historique ; et la douceur s’y mêle à la sauvagerie, parce que ni l’une ni l’autre ne sont l’apanage d’un sexe.

La question de la généralisation du mariage d’amour, contre les mariages arrangés et conçus comme des alliances et des contrats, ne saurait être réduite non plus à une victoire d’hypothétiques « valeurs féminines ». C’est un processus qui accompagne l’émergence de l’individu contre la toute puissance de la communauté, du collectif. Un processus qui se déploie sur plusieurs siècles et aboutit à l’hypertrophie de l’individu dans des sociétés contemporaines atomisées, où la perte de mémoire et de transmission culturelle détache peu à peu le sentiment amoureux de ses références littéraires pour en faire une sorte de pulsion nombriliste. Réduire l’ensemble des rapports sociaux à des questions de domination masculine et de lutte entre les sexes est finalement un réflexe qu’ont adopté depuis longtemps certaines féministes militantes. Ne tombons pas dans le même travers. Les réalités humaines sont plus subtiles ; et c’est ce qui est passionnant.

DD – Revenons au paysage médiatique français. On s’aperçoit que jamais les débats qui s’affranchissent du sempiternel et dépassé -selon moi- clivage gauche-droite n’ont jamais autant été prisés par les auditeurs et téléspectateurs. Et pourtant, ces moments privilégiés semblent bien dans le collimateur puisque, pour donner deux exemples, « Ce soir (ou jamais) » est en danger et le débat qui réunissait Claude Askolovitch, David Abiker, Olivier Duhamel et vous-même dans le 18-20 d’Europe 1 a été supprimé par le nouveau directeur Denis Olivennes. S’agit-il d’une volonté, de la part de l’intelligentsia UMPS, comme la nomme Nicolas Dupont-Aignan, de détourner les Français des véritables enjeux et clivages ? Ou suis-je en proie à la théorie du complot ?

NP – Je ne suis pas au fait des enjeux qui se jouent actuellement dans les médias français. J’avoue humblement mon ignorance des processus à l’œuvre dans ces arbitrages. Je ne peux que constater comme vous qu’une émission comme  » Ce soir (ou jamais) « , qui est un extraordinaire espace de liberté, d’intelligence et de stimulation, risque de ne plus être qu’hebdomadaire, ce qui conduira immanquablement à réduire la liste si variée de ses invités, et fera privilégier une fois de plus les stars du monde intellectuel et médiatique, quand la richesse de cette émission était de faire émerger des têtes nouvelles. Je m’étais réjouie de la suppression de la publicité sur le service public. Il me semblait – quelles que soient les réserves émises par les uns et les autres sur le bénéfice que pouvaient en tirer les chaines privées – que la fin de cette pollution permettrait d’échapper au règne de l’audimat. Et de fait, la politique du service public fut un régal pendant deux ans. Quand je vois La Reine morte, avec Michel Aumont, programmée à 20h30 du France 2, je ne boude pas mon plaisir. C’est exactement pour cela que je m’étonne, comme tout le monde, de voir revenir l’argument de l’audimat pour justifier la restriction dont pourrait faire l’objet  » Ce soir (ou jamais) « .

Quant à la tranche du 18-20 d’Europe 1 durant laquelle j’intervenais, c’était un moment de bonheur absolu pour un raison précise : les chroniqueurs avaient carte blanche pour apporter leur sujet. Ce qui ne m’arrive jamais dans les autres émissions où je suis invitée, et où l’on m’impose parfois de disserter sur telle ou telle personnalité politique dont personne n’a que faire. Là, j’ai pu parler autant d’éducation que d’agriculture, j’ai pu me livrer à la défense et illustration du Reblochon, un chef d’œuvre en voie de disparition, rendre hommage à Jacqueline de Romilly (et m’insurger contre le concours de tartufferie dont sa disparition fut l’occasion)… Bref, ce fut là aussi un espace de liberté jubilatoire.

Mais l’audience de l’émission était mauvaise, celle-ci peinait à trouver un public, et lorsque Denis Olivennes a été appelé pour reprendre en main la station, il a estimé qu’il fallait changer la formule. Je trouve en effet dommage qu’aient été privilégiés des débats gauche-droite qui ne permettent absolument pas de rendre compte de la réalité des clivages actuels. Je crois au contraire que les Français attendent des débats vifs, polémiques, mais surtout sincères, où chacun saurait s’affranchir des appartenances claniques. Une analyse porte bien plus quand elle émane d’un esprit qui ne raisonne pas en termes politiciens, mais selon des considérations et des valeurs claires, qui permettent à ceux qui l’écoutent de se positionner, et de choisir.

Il me semble également que les débats gagneraient à porter davantage sur des sujets de fond plutôt que sur les querelles d’appareil ou la question de savoir si tel ou tel sera candidat, ce qu’en dira tel ou tel, et si l’on peut imaginer ce qu’en pense encore tel autre. Quand je suis arrivée à Marianne fin 2002, j’ai découvert le fonctionnement de cette rédaction dans laquelle, à l’origine, Jean-François Kahn n’avait pas voulu de service politique cloisonné, au motif que ces querelles d’appareil et de personne, justement, n’ont aucun intérêt, et que tout sujet, traité sur le fond, est politique, que ce soit l’éducation, le social, les faits divers ou la gastronomie. Il ne parvint pas à empêcher que ne se reforme un service politique, tant il est vrai que les atavismes et les réflexes sont pesants dans le monde médiatique, et qu’il se trouve toujours des journalistes pour soutenir que les Français se passionnent pour le «roman» de la politique, ses portraits psychologiques, ses guerres picrocholines, sa face «people» en quelque sorte. Pour ma part, j’en doute. Et quand j’interroge un homme politique, c’est sur son programme, et plus encore sa vision. J’ai par exemple toujours rêvé d’une série, mi-idées mi-politique, sur «ces grands débats que les politiques devraient avoir» : le progrès, l’Occident, la famille, les rapports entre générations, l’agriculture et la ruralité… Confronter les idées de chacun, faire émerger les véritables clivages… Je crois encore à ce journalisme-là. Celui qui réconciliera la presse avec son peuple. Un jour, peut-être.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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Le système technicien

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Pessimisme optimal

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photo : weblocataire
photo : weblocataire

L’info ne dort jamais, il paraît. Apparemment, elle ne prend pas de vacances non plus ! À peine réveillé du réveillon, vous voilà, comme tous les Français, consacré par voie de sondages « champion du monde du pessimisme ». Et pas un sondage, deux ! La Croix et Le Parisien ont en effet eu l’idée sadique d’envoyer l’IFOP et BVA cuisiner par clics des échantillons représentatifs des populations de plein de pays du monde en pleine période éminemment anxiogène de la fin de l’année. Et voilà le Français qui débute l’année 2011 en champion du monde de la loose.[access capability= »lire_inedits »]
Normalement, je me gausse de ce genre de statistique de l’état d’âme, ici mondialisée de surcroît, mais l’écho qu’a suscité la breaking news m’a sidéré et inquiété − du coup pour de bon.

Donc, la Chine et le Brésil, en tête des pays émergents, ont un moral d’acier − vu que c’est un peu leur tour de rigoler dans le manège de la croissance − mais les Afghans, les Irakiens et les Nigérians (sic !) auraient, eux aussi, plus la pêche que nous, sans parler de nos copains de la « vieille Europe » qui, à sort équivalent, garderaient plutôt le sourire. Après l’annonce de notre nouvelle médaille d’or 2010 dans une discipline que nous survolons impérialement depuis plusieurs années, la « conso d’antidépresseurs », c’est l’info de trop : l’édredon médiatique est salement secoué. Tous supports confondus et confondants, Internet compris, c’est la grande mobilisation générale de tous les arguments encore en âge et en état de servir pour contredire, contester, atténuer l’horreur de ce podium, avec convocation des experts en tenue de combat pour fournir un alibi à notre peuple honteusement montré du doigt.

La nature grincheuse du Français moyen

Sur les plateaux, les bataillons méthodos montent à l’assaut, de biais : « Nous avons le taux de natalité le plus élevé d’Europe, 2010 est un record de ventes de voitures, de places de ciné, de ventes d’écrans plats, les soldes cartonnent et les restos affichent complet le samedi soir ! C’est bidon, y’a un loup ! »
Les troupes d’élites nous servent dans la foulée une « nature grincheuse du Français moyen » qui fait long feu, avant de tirer l’analyse fatale du « sentiment de bonheur comme différentiel entre avant et maintenant ».

Je zappe, je navigue, je passe en revue des cohortes de chroniqueurs qui ont pour tâche quotidienne d’essorer jusqu’à l’os tous les arguments humainement concevables sur les sujets que l’actualité s’efforce de leur apporter, (Y’a pas que des causeurs d’élite !) à la recherche d’un décryptage à la hauteur de notre sombre sacre. Rien ! Pas même une journaliste en HD, magnifique échantillon de notre échantillon représentatif pour porter haut ce trophée et le faire embrasser par l’ensemble du plateau, invités, techniciens blasés et public playmobilisé compris. Que dalle sinon la honte, des explications contrites, au mieux une colère noyée dans des alibis de papier mâché.

Indigne aréopage de commentateurs, appointés ou non, de la bande passante, jetez seulement un coup d’œil sur le monde dont vous êtes les contemporains. N’y voit-on pas un capitalisme à court de ses bienfaits ne nous distillant plus que son venin − très conformément à la description trop visionnaire d’un certain Karl M. − ; des pays pauvres accédant, conformément à notre promesse, au confort de notre modèle − sauf qu’entre-temps on s’est rendu compte qu’il avait des vices cachés ; une dissuasion nucléaire déclinée en missiles faciles d’emploi auquel ont désormais accès des chefs d’Etat qui clament leur désir de s’en servir ; un vieux problème de copropriété dans un désert s’enkystant au point de littéralement diviser la planète en deux ; un pouvoir économique ayant visiblement pris la mesure du politique, au point qu’il ne reste à nos élus que l’écharpe d’apparat pour la photo de classe à Davos.

Bon, pas de quoi se flinguer non plus, une humanité exponentielle a dans le même temps exponentiellement amélioré ses conditions de vie : mais pardonnerez-moi de ne pas sauter de joie ! La crise alimentaire, la surpopulation, les variations climatiques et le retour des fondamentalismes en fond d’écran, et je ne suis pas loin de penser qu’une personne un tant soit peu en phase avec son temps est juste lucide en se déclarant très peu optimiste.
Moi, c’est plutôt à cette France-là que je pourrais être fier d’appartenir, celle à qui Cioran déclarait son attachement : « Je ne crois pas que je tiendrais tant aux Français s’ils ne s’étaient pas tant ennuyés au cours de leur histoire. Leur ennui est dépourvu d’infini. C’est l’ennui de la clarté. C’est la fatigue des choses comprises. »

Mais à l’écran, les cellules psychologiques viennent maintenant rappeler ces rabat-joie de Français au devoir civique de porter le masque guilleret de la méthode Coué.
Aux armes, citoyens enjoués ![/access]

Obama ? Yes, he has !

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Tous les grands noms de la presse américaine étaient là face à une salade de légumes d’hiver tristement diététique et face à un choix non moins désolant entre une mini portion de bar grillé ou un carré d’agneau découpé en tranches quasi transparentes. Et pas un seul d’entre eux, pas un seul des journalistes conviés par Michelle Obama à célébrer le premier anniversaire du lancement de sa campagne « Let’s Move ! », destinée à réduire la progression de l’obésité enfantine, n’aurait pu dire, même avec la meilleure volonté du monde, qu’il participait à un évènement marquant. La conversation autour de la table languissait. Dehors il neigeait.
C’est alors que quelqu’un du bout de la table a posé the question décisive pour l’avenir du pays : « Pardonnez-moi, Monsieur le Président a-t-il réussi à arrêter de fumer ? »

Comme le saisirent les chroniqueurs, quelque chose d’intensément profond et fier se refléta alors dans le regard de la First Lady, quelque chose de majestueux. La tension autour de la table était devenue insupportable. L’espoir que tout soit encore possible, et que l’on avait cru éteint à jamais, étincela à nouveau. Puisque, inutile de le préciser, avec un Président non-fumeur, avec un Président ayant été capable de vaincre le vice hideux du tabagisme, avec un Président sain dans son corps comme sain dans son âme, tout, absolument tout, semblait à nouveau réalisable. Faire baisser le chômage ? Sauver l’industrie automobile ? Relancer l’économie ? En finir une fois pour toutes avec les bonus des banquiers ? Stopper net l’expansion massive de la dette ? Bagatelles que tout cela ! Seulement, seulement… Monsieur le Président, a-t-il arrêté de fumer ? Et Michelle Obama de relever la tête pour déclarer : « Yes, he has ! »

Et voilà que les plus grands noms de la presse américaine se levèrent comme un seul homme pour acclamer celui qui permettra aux Etats-Unis de « gagner le futur », d’oublier le déclinisme, de surpasser le reste du monde dans l’innovation. La nouvelle se propagea à une vitesse orbitale. Pas un seul média digne de ce nom n’osa la négliger (ce qui explique son annonce dans Causeur).

Et puis sont tombées les premières évaluations des changements, tant attendus, vers un avenir meilleur. Les Etats-Unis comptent ne comptent désormais plus 40 millions de fumeurs mais seulement 39.999.999.

On attendait d’Obama des résultats concrets, chiffrés. En voilà !

Zemmour face au politiquement correctionnel

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Eric Zemmour a donc été condamné. On oserait dire comme prévu, tant sa condamnation semblait inéluctable.
Vendredi dernier dès l’annonce du jugement, j’en ai débattu à chaud avec Vincent Cespédès pour l’émission Médias diffusée sur France 5 et nous n’étions pas d’accord. Je trouve que le juge n’aurait pas du s’immiscer dans le débat suscité par les propos tenus par Eric Zemmour sur les trafiquants qui sont majoritairement noirs et arabes, faisant le constat et uniquement le constat de leur sur-représentation dans la population carcérale ou judiciaire.

Format télévisuel oblige, l’échange a été bref et pour tout dire frustrant car avec l’esprit d’escalier qui caractérise les avocats, je me suis dit que j’aurais bien argumenté davantage. Je maintiens que ces propos pour être brutaux ne sont que le reflet d’une réalité tout aussi brutale et qu’à aucun moment il n’a été soutenu par Eric Zemmour une improbable prédestination raciale ou génétique à cette situation, ce qui pour le coup aurait été une diffamation raciale.

Mais surtout Vincent Cespédès a évoqué un point sur lequel je n’ai pu répondre et qui me laisse perplexe (Puisse-t-il lire Causeur et m’apporter la contradiction!!). Il a fait allusion à un précédent échange entre Eric Zemmour et Rockhaya Diallo, Présidente des Indivisibles, au terme duquel il lui aurait dit qu’elle était de race noire et lui de race blanche, premier signe annonciateur du « dérapage » chez Thierry Ardisson. Bref Eric Zemmour serait raciste parce qu’il évoque les races.

Et c’est bien là pour moi que se noue toute l’ambiguïté des poursuites judiciaires. Car enfin, dire de Rokhaya Diallo, que je connais bien pour m’opposer à elle assez régulièrement sur les ondes de RTL, qu’elle est noire me semble tout aussi évident et incontestable, que de dire que je suis blanc ou que Jackie Chan est asiatique. Y-a-t-il dans ces constats objectifs quoi que ce soit de pernicieux ? Evidemment non, mais on sent bien que le concept de race qui les sous-tend met mal à l’aise, comme si son seul énoncé était le premier pas vers la délinquance d’opinion.

Dans ces conditions, haro sur le législateur lui-même qui pour fonder les infractions de discrimination, de provocation, de diffamation et d’injure raciales recourt précisément à cette notion.
Dès lors on serait raciste, forcément raciste, si l’on distingue des races alors même que pour permettre de caractériser des infractions on y fait appel. La notion de race serait donc un concept à consistance variable à n’évoquer sous aucun prétexte, sauf à l’appui de poursuites ?
La race n’existerait en creux, que de façon négative, comme l’illustration d’un comportement négatif et dénigrant.

Pourtant pour réclamer une discrimination positive les associations militantes mettent en branle les notions d’origine et/ou de race, conçues cette fois de façon positive. Quand le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) dénonce la sous-représentation criante de certaines minorités au sein de la télévision publique, à quel concept fait-il référence ?

De la même façon lorsqu’il se félicite de la mise en place d’un baromètre de la diversité au sein du CSA ( Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), l’un des critères choisis est  » la diversité des origines  » qui classe les personnes en : « vus comme ” Blancs” » et « vus comme ” Noirs ” », « vus comme ” Arabes ” », « vus comme ” Asiatiques ” » et « vus comme ” autres ” » les dernières catégories pouvant être regroupés sous la catégorie « vus comme ” Non Blancs ” » (sic). Que de pudiques circonvolutions pour ne pas nommer l’innommable.

A suivre ce raisonnement l’origine ethnique serait acceptable lorsqu’elle fonde un droit ou une demande émanant d’une minorité et ne l’est plus lorsqu’elle se borne à décrire une situation inverse ou non conforme.
L’origine des citoyens doit être pris en compte pour lutter contre leur sous-représentation et pudiquement tue lorsque on évoque une anormale sur-représentation. Il eut été plus juste de s’interroger sur les raisons de la situation décrite par Eric Zemmour, comme la ghettoïsation de certains quartiers et la misère sociale qui accompagne leur paupérisation, l’échec du modèle républicain, la faillite de l’assimilation, le chômage, l’école etc….
Mais non, on a préféré se dire qu’en taisant le constat on s’épargnait de le prendre en compte et de devoir le régler.

Je crains qu’Eric Zemmour ne paye judiciairement l’audace d’avoir voulu affronter la réalité que la société regarde « les yeux grands fermés » (pour reprendre le titre du livre de la démographe Michèle Tribalat sur le traitement aveugle de l’immigration).

Je n’ai pas lu les attendus du jugement et me garderais bien de critiquer cette décision car ce n’est pas mon rôle.

Je ne hurle pas au déni de justice mais simplement au déni du réel.

Les yeux grands fermés (L'immigration en France)

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Belgique : une révolution ? Non, Sire, un monôme !

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Certes, elle était bien sympathique, cette « révolution des frites » organisée par un quarteron d’étudiants belges, flamands et francophones pour protester contre l’absence persistante de gouvernement fédéral deux cent cinquante jours après les élections législatives. Mais peut-on affirmer, à l’instar de l’ami Jérôme Leroy qu’en Belgique : « la jeunesse a démenti avec humour les prévisions séparatistes, rattachistes, micronationalistes ou évaporationnistes en lançant la « révolution des frites », reprenant un symbole gastronomique national ». La jeunesse ? Tout au plus un petit millier d’étudiants se sont mobilisés à la suite de cet appel, principalement à Bruxelles, où la fibre « belgicaine » de la bourgeoisie francophone, petite est grande est largement plus solide qu’en Wallonie. Leurs alliés flamands se trouvent, comme par hasard, dans les amphis de la VUB (Université libre de Bruxelles, section néerlandophone) où se retrouvent profs et étudiants marqués à gauche, issus des milieux cultureux et bobos flamands fréquentant les estaminets de la rue Adrien Dansaert.

Cela fait-il un peuple ? Cela suffit-il pour effacer du réel belge le constat de l’avocat et député wallon Jules Destrée dans sa fameuse « Lettre au Roi » d’août 1912, dont l’évidence n’a pas été démentie un siècle plus tard : « Et maintenant que me voilà introduit auprès de Vous, grâce à cette sorte de confession, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : Sire (…) Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n’y a pas de Belges ». Le seul reproche que l’on peut faire à cette adresse est de passer sous silence l’existence de quelques dizaines de milliers de Belges germanophones dont la discrétion dans le conflit communautaire a garanti la tranquillité et la prospérité. La vigilance de puissances, le poids de l’église catholique et l’enrichissement général lié à la révolution industrielle et à l’exploitation du Congo avaient contribué à donner l’illusion que la Belgique était une nation d’évidence. Son lent, mais inéluctable, délitement depuis les années soixante du siècle dernier arrive aujourd’hui à son terme.

A moins d’être un tenant attardé de la théorie des avant-gardes guidant le peuple vers une lumière qu’il n’est pas en mesure d’apercevoir du fond de son aliénation, ce monôme, organisé par quelques étudiants d’outre-Quiévrain en mal de « guindaille » ne saurait être présenté comme une révolution en marche.
On n’entend pas gronder la colère populaire dans le Hainaut profond, du côté des friches industrielles du Borinage, ni dans la Flandre industrieuse où l’on se soucie, de Anvers à Hasselt, davantage de la compétitivité de l’économie provinciale que du destin d’un royaume issu d’un compromis obsolète…

On pourrait croire à cette levée en masse d’un peuple belge pour le maintien de la Belgique, si la manif remarquablement vendue aux médias par quelques étudiants malins s’était prolongée par une présence régulière d’un foule bilingue sur la Grand Place de Bruxelles, exigeant la perpétuation du pays de Rubens, Magritte et Monsieur Beulemans.

Or, il faut bien constater qu’il n’en est rien, et que le roi des Belges ne sera pas conforté sur son trône par un mouvement populaire suffisamment puissant pour faire pièce à l’irrésistible ascension d’un nationalisme flamand géré de main de maître par Bart de Wever. Il ya même fort à parier que si ce pauvre Albert II venait à passer ad patres, son héritier, Philippe, haï des Flamands, irait rejoindre rapidement la cohorte des familles royales sans royaume…

Enfin, cher Jérôme Leroy, il est toujours mal venu de parler de corde dans la maison d’un pendu, et de « pays réel versus pays légal » à propos du pays de l’inventeur de cette formule. Il s’appelle Léon Degrelle, le Doriot wallon, qui parvint, lui, à échapper à la mort au combat ou au juste châtiment pour mourir de vieillesse en Espagne en 1994.

Pas de fesses sur Facebook (et encore moins du reste…)

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L’artiste danois Frode Steinicke a eu la mauvaise surprise de voir sa page Facebook désactivée. Motif ? Pornographie ! En effet comme le répète à l’envi Mark Zuckerberg, FB doit demeurer à tout prix un site « sûr à visiter, y compris pour les nombreux enfants qui l’utilisent »

On rigole déjà devant tant de pudibonderie chariaoïde, et on sera encore plus épaté quand on saura que la photo supposément obscène incriminée par le réseau social n’était autre que « L’origine du Monde » de Gustave Courbet.

Contrairement à une légende urbaine bien ancrée, le tableau, réalisé en 1886 n’avait entrainé, à l’époque ni misères juridiques, ni boycott à son auteur, juste quelques critiques hostiles, vite noyées sous les commentaires justement enthousiastes.

Avec le progrès, faut croire que les choses changent : s’il vivait aujourd’hui, Courbet serait radié de Facebook, ce qui pour certains, est pire qu’une condamnation à mort…

Génération dyslexique ?

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Difficultés d’apprentissage ! Tatsouinnnnnnn ! Le psy scolaire l’a dit, le verdict est tombé, votre enfant souffre de difficultés d’apprentissage. Diagnostic salvateur qui soulage tout à la fois les parents – non, ils ne sont pas démissionnaires-, le prof – si, si, il a tout bien fait comme le veut l’EN -, et le principal intéressé qui ne sera pas privé de dessert, pardon, de Nintendo. Chouette !

Longtemps ignorées, les « difficultés d’apprentissage » ont relégué dans la catégorie feignasse, turbulent, voire débile nombre d’écoliers atteints de dyslexie, dyscalculie, trouble de l’attention et autre hyperkinésie.

On ne peut que se réjouir de voir ces difficultés enfin prises en compte et surtout se féliciter des méthodes mises en place pour porter remède à ces scories qui plombaient parfois la scolarité d’enfants de bonne volonté.

Toutefois, dans le large panel des diagnostics expliquant pourquoi Noémie est nulle en fraction et pourquoi Sam a fait 28 fautes dans une dictée de 40 mots, on ne trouve plus la sacro-sainte flemme qui pourtant s’abat sur chacun à tout âge comme la vérole sur le bas clergé.

Àl’instar des animaux malades de la peste, nous n’en mourons pas tous, de cette divine paresse, mais nous sommes tous atteints. Du plus petit jusqu’au plus grand.

Quel écolier, le plus modèle, le plus abonné au prix d’excellence, le plus premier classe, et, par voie de conséquence, le plus détesté de ses condisciples, n’a jamais succombé à la flemme, la très humaine flemme ?

La table de multiplication par huit, alors que le Spirou vient d’arriver ? Même pas en rêve ! L’accord des participes passés pronominaux à l’heure de Titi et Grominet ? C’est une blague ? Est-ce qu’on vous demande de calculer votre feuille d’impôt à l’heure de l’apéritif ? Hein ? Non, mais !

Cette paresse si compréhensible et surtout si pardonnable lorsqu’elle n’est que passagère était naguère un paramètre connu et pris en compte par les enseignants.

Et la période des examens, si redoutée, certes, offrait au flemmard la possibilité de se raccrocher aux branches lors du sprint final. On a eu chaud aux fesses, mais, in extremis, sachant qu’on n’est jamais aussi bon que dans l’urgence, on est passé dans la classe supérieure. En route pour deux mois de vacances, flemme comprise !

Mais l’EN ne pouvait en rester là. Et a imaginé un machin très chouette, mortel pour les paresseux occasionnels : l’évaluation continue !

Tiens, feignasse, attrape ! Fini de rire ou de bailler, de compter les mouches ou de rêvasser. Tu ne te rattraperas plus sous le soleil de juin, c’est maintenant, c’est tout de suite et tout au long de l’année qu’il te faut connaître la formule pour calculer la surface d’un trapèze, le subjonctif imparfait du verbe « naître », le réseau hydraulique de la Haute-Savoie et les finesses du Traité de Westphalie.

Pourtant ces passages à vide, cette légitime envie de glandouiller, ce léger « à quoi bon », permettait aux têtes blondes de reprendre leur souffle et même de s’ouvrir à d’autres matières, moins scolaires et d’autant plus intéressantes. Un privilège de l’enfance, un des rares qui n’avait pas encore été aboli.

Mais l’enfance n’a plus droit de cité, elle est devenue comme le reste de la société : fonctionnelle !

Mieux encore : professionnelle.

Car partout en Europe, l’EN, ou ce qui en tient lieu, prend ses ordres auprès des futurs employeurs ! C’est dès la plus tendre enfance que sera formée la cohorte à venir des travailleurs toute catégorie. Dyslexique peut-être, mais bosseur régulier ! Et foin de cours de philo, qui encombrent les cerveaux. Remplacez-moi tout ça par une bonne formation au tableur Excel ! Ça au moins, ça ouvre les portes des entreprises !

Et comme les entreprises sont assez circonspectes quant à la flemme, elles pencheraient plutôt pour l’évaluation continue qui permet de contrôler chacun à tout moment et à tout propos.

On peut toutefois se demander pourquoi, si les entreprises dictent leurs conditions, ce ne sont pas elles qui financent les formations.

L’arbitrage, c’est un métier

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Depuis plus de trente ans que je regarde des matches de football au stade ou sur le petit écran, j’ai souvent sacrifié à la tradition consistant à critiquer l’arbitre et, parfois même, à lâcher à son intention quelques mots d’oiseaux de toutes les couleurs. Il m’arrive de plus en plus, cependant, d’observer avec davantage de distance les débats… et la production de l’« homme en noir ».[access capability= »lire_inedits »]

Des arbitres[1. A propos d’arbitres, c’est l’occasion pour moi de recommander la lecture d’un ouvrage collectif auquel participe le camarade Jérôme Leroy. Les Hommes en noir (Les contrebandiers Editeurs) est un recueil de 17 nouvelles rédigées par 17 auteurs différents, consacrés à l’arbitre de football], il y en a au moins deux catégories. Il y a ceux dont le regard hautain trahit le mépris pour les joueurs − lesquels, d’ailleurs, ne sont pas en reste. Mais il y a ceux qui font œuvre de psychologie, qui savent s’effacer devant le jeu et que, finalement, on ne remarque presque pas dans le match. Les arbitres de cette catégorie ne font pas moins d’erreurs − inhérentes au football comme à tout sport −, mais le spectateur et même le joueur leur pardonnent ou, mieux encore, ne les perçoivent même plus tant il est évident que le jeu est roi et que tout le reste en devient accessoire.

Soral/Autain, ça vaut OM/PSG d’il y a vingt ans

Lorsqu’on regarde « Ce soir (ou jamais) », on a exactement la même impression. Un débat, c’est comme un match de football. Enfin, dans cette émission-là, pas dans celles où les protagonistes feignent d’avoir des désaccords alors qu’ils pensent essentiellement la même chose sur tous les sujets. Frédéric Taddéi ne choisit pas la facilité en invitant des personnalités fortes. Inviter Alain Soral et Clémentine Autain sur le même plateau, cela vaut bien un PSG-OM d’il y a vingt ans. Sur le papier, il y a tout pour que cela castagne. En fait, pas du tout. L’arbitre arrive à maîtriser les débats avec un mélange de bienveillance, d’attention, de fermeté et de justice ; et laisse les protagonistes s’exprimer sans les interrompre par des coups de sifflets incessants. Il y a quelques mois, j’ai même vu Jean-Luc Mélenchon s’y comporter de manière fort courtoise. Même les joueurs les plus caractériels donnent le meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils sont totalement convaincus de la probité de l’arbitrage.

Une émission quotidienne de débat fort bien animée, avec des avis divergents, sur le service public de télévision, il y en a une. Et depuis quelques jours, la rumeur enfle : il est question de la rendre hebdomadaire, ou carrément de la supprimer[2. Frédéric Taddéi affirme cependant : « Je n’ai rien contre le fait de réfléchir à une hebdo. »]. Pour la remplacer par qui et par quoi ? Marc-Olivier Fogiel : le retour du concert de coups de sifflet. Il ne faut pas que le débat s’endorme et les téléspectateurs avec, n’est-ce pas ?
Parce que Messieurs Pfimlin et Sled ont regardé les courbes d’audience. Et ne les trouvent pas à la hauteur. Bizarre ! Comme tous les Français, j’ai entendu le président de la République annoncer, lorsqu’il a décidé de la disparition de la publicité après 20 heures, que le service public de télé serait ainsi délivré de la dictature de l’audimat. Pfimlin, nommé en conseil des ministres, et Sled, que l’on dit très proche du « Château », auraient-ils oublié cette lettre de mission ? La faible audience − discutable, puisqu’elle ne comptabilise pas les nombreux visionnages sur Internet, conséquence de la tardive diffusion de l’émission − est-elle la véritable raison de la mise sur la sellette de « Ce soir (ou jamais) » ? Ne serait-ce pas plutôt le fait qu’elle échappe au débat droite-gauche plan-plan et qu’elle aborde le plus souvent les problématiques réelles mettant à jour les clivages décisifs ?[3. Étrange coïncidence : à la rentrée de janvier, le « 18-20 » d’Europe 1 a subi − sous prétexte, là aussi, d’audience médiocre − un lifting semblable. Le premier débat entre Olivier Duhamel, Claude Askolovitch, Natacha Polony et David Abiker a été supprimé par le nouveau directeur Olivennes. Seul subsiste aujourd’hui le bon vieux face-à-face libéral vs social-démocrate entre Olivier Duhamel et Catherine Nay ou Philippe Manière]

J’en appelle donc à Messieurs Pfimlin, Sled et même au président de la République. « Ce soir (ou jamais) » doit continuer. Et j’encourage chaque téléspectateur fidèle de cette émission à écrire à ces trois décideurs. Il faut sauver la meilleure émission de débat de France. Il faut sauver le soldat Taddéi ![/access]

Révolution pour rire ? Pas seulement…

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Décidément, ces temps-ci, les peuples n’en font qu’à leur tête. Il y a bien sûr les Arabes. On les croyait condamnés par essence à la dictature ou aux régimes autoritaires et voilà qu’ils se mettent à bouger un peu partout. On pensait que si par malheur ils se soulevaient, ce serait poussés par l’islamisme qui aurait travaillé au corps toutes les couches sociales en prospérant sur des frustrations de toute sorte. Et voilà que nous nous retrouvons dans un fécond tsimtsoum : le vide s’est créé, tout devient possible, les islamistes ne sont qu’une hypothèse parmi d’autres et pas la plus probable, ni la plus souhaitée par ces jeunes gens qui préfèrent Facebook à la mosquée et ont compris qu’ils étaient des mondialisés/précarisés comme les autres. Bref, on craignait Téhéran en 1979 et nous voilà bien davantage du côté de Lisbonne en 1974, avec un brin de jasmin tunisien pour remplacer à la boutonnière de la révolution, l’œillet rouge des capitaines d’avril.

Mais il n’y a pas besoin d’aller de l’autre côté de la Méditerranée pour découvrir des peuples démentissant les fatalités programmées par les Cassandre expertocrates. Contentez vous du modeste Quiévrain. Il vous sépare de la Belgique, une contrée largement aussi exotique que Égypte. Pour reprendre le titre du très subversif film belge des années 90 qui révéla le grand Benoît Poelvoorde[1. L’acteur a d’ailleurs décidé de ne plus se raser tant qu’il n’y aurait pas de gouvernement tout comme une sénatrice flamande a proposé une grève du sexe pour les mêmes raisons], cette fois-ci, C’est arrivé près de chez vous.

On vous disait que Wallons, Flamands et Bruxellois se détestaient de manière irréversible. Que ce coup-ci, c’était la fin, que le chef des nationalistes flamands, le très rusé Bart de Wever, patron du NVA, en gagnant les dernières élections et en paralysant la formation de tout gouvernement, allait en douceur réussir là où avait échoué l’extrême droite du Vlams Belang, dont il est, malgré sa corpulence, l’héritier allégé. Et cela simplement en remplaçant la charmante formule du Vlams, « Crève Belgique (Bëlgie Barst !) » par un « Evapore-toi Belgique ! », ce qui prendrait un peu plus de temps mais serait bien plus pervers et efficace.

Et il a bien semblé en passe de réussir. Le Roi avait beau nommer informateurs et formateurs, comme on dit là-bas, pour tenter de concilier l’inconciliable, rien n’y a fait : la Belgique a battu, ce jeudi 17 février, le record mondial de 249 jours d’un pays ayant vécu sans gouvernement. Il était détenu jusque-là par l’Irak, en 2009. Et on a beau dire, la haine entre Sunnites et Chiites du côté de Tikrit ou dans le quartier de Sadr-City est tout de même beaucoup plus explosive que les échauffourées dans Les Fourons ou les horions échangés dans quelques conseils municipaux des communes dites « à facilité » de la périphérie bruxelloise, là où des villes francophones sont enclavées en territoire flamand.
Mais ce jeudi 17 février, en Belgique, la jeunesse a démenti avec humour les prévisions séparatistes, rattachistes, micronationalistes ou évaporationnistes en lançant la « révolution des frites », reprenant un symbole gastronomique national.

L’autodérision de cette appellation, la façon de récupérer le cliché en l’assumant jusqu’au bout et l’inversion de perspective consistant à réclamer un gouvernement là où d’habitude une révolution cherche à s’en débarrasser, sont en eux-mêmes des éléments constitutifs d’une identité belge qui transcende les clivages ethniques et qui se résume en un mot : le surréalisme. Ce surréalisme dont on ne rappellera jamais assez qu’il doit autant et simultanément aux Français André Breton et Philippe Soupault qu’aux Belges René Magritte et Paul Delvaux.

C’est sur la place Poelaert de Bruxelles qu’a battu le cœur de la révolution des frites. Ce n’est bien sûr pas une nouvelle place Tahrir mais la proximité du palais de Justice datant de la fin du XIXème siècle qui donne l’impression, en étant plus grand que la basilique Saint-Pierre, d’avoir été construit pour des humains dont la taille moyenne serait de 2m30, rappelait par contraste entre sa solennité pesante et l’atmosphère de fête du rassemblement, qu’il y avait décidément un fossé entre toute une classe politique et son peuple.

Les étudiants qui se sont retrouvés là l’ont fait au nom d’un mot d’ordre lancé sur Facebook et Twitter dans les deux langues : « Splitsen ? Niet in onze naam. » ou si vous préférez : « Se séparer ? Pas en notre nom ». Les étudiants de l’ULB, l’université libre de Belgique fraternisaient sans aucune difficulté avec leurs homologues flamands de la VUB et l’on pouvait voir circuler de faux paquets de Camel représentant un lion, (l’emblème du parti séparatiste de Bart de Wever) remplaçant le chameau et marqué de l’avertissement suivant, rédigé en français, en flamand et en allemand : « Diviser nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage ».

Il devait être également très agréable, ce jeudi, de se trouver du côté de Gand où eut lieu un strip-tease collectif et même, pour un autre genre de plaisir, à Louvain la Neuve où eurent lieu des distributions de frites, frites belges dont il faut rappeler, autant pour la gastronomie que pour le symbole, qu’elles sont cuites dans deux bains différents. C’est qui leur donne leur saveur unique, quand l’équilibre entre le gras et le croustillant est un bonheur gustatif autant qu’un attentat diététique.

De façon assez malicieuse, pour finir la journée, les étudiants belges rappellent qu’en fait, le record sur l’Irak n’est pas vraiment battu. En effet, quand on décida à Bagdad de constituer le gouvernement, il fallut encore quarante jours pour que tous les ministères soient attribués. Si l’on applique ce calendrier à la situation belge, cela nous amène au printemps, le 30 mars où déjà un nouveau rendez-vous de mobilisation unitaire a été pris.

Bien sûr, de même qu’une hirondelle ne le fait pas le printemps, une frite ne fait pas un gouvernement. Mais malgré tout, ce qui est apparu en creux dans cette révolution pour rire, aimablement breughélienne, c’est que le séparatisme est davantage de l’ordre de la pulsion de mort d’une classe politique enfermée dans des logiques kafkaïennes d’appareils tournant à vide et moulinant du néant, là où naguère ils pouvaient encore justifier leur art byzantin de couper les cheveux en trente deux par l’accouchement de compromis miraculeux.
Ou quand le pays réel, et sa jeunesse, prennent leur revanche sur le pays légal…

Le couac de Quick

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Où va désormais se nicher l’insécurité ? C’est à ne pas croire. L’adolescent de 14 ans, mort le 22 janvier après avoir déjeuné la veille dans un Quick d’Avignon, est bien décédé des suites de son repas. La magistrate, qui a été chargée de l’affaire après l’ouverture d’une plainte contre X, livre des conclusions qui ne laissent aucune place au doute :  » La synthèse des rapports médico-légaux permet de conclure que Benjamin Orset est décédé d’une toxi-infection alimentaire, liée à l’absorption d’un repas pris quelques heures avant sa mort, soit la veille au soir le 21 janvier, au restaurant Quick Cap Sud à Avignon. » Ce qu’il est important de souligner, c’est que ce restaurant rapide, même s’il n’était pas halal (ce qui permet d’écarter la piste de voyous islamistes), est néanmoins récidiviste. Il avait été contrôlé fin 2008, date à laquelle déjà plusieurs anomalies d’hygiène avaient été relevées par la direction des services vétérinaires. Ce n’est pas tolérable. Il faut rechercher aux plus vite les responsables de ce dysfonctionnement administratif et faire tomber des têtes. Les Français attendent désormais dans une colère légitime une proposition de loi pour empêcher que ce genre de choses se reproduise. On compte sur les députés de la Droite Populaire, Eric Ciotti ou Lionel Lucca par exemple, qui comme d’habitude, sans surfer sur l’émotion et la démagogie, sauront proposer un texte qui mettra fin à l’insécurité alimentaire dans les fast-foods récidivistes. C’est toujours rassurant d’être bien gouvernés.

«A l’école, l’état des lieux est apocalyptique»

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David Desgouilles – Alors que vous étiez une journaliste spécialisée dans le domaine de l’éducation, surtout connue des lecteurs de Marianne et de ceux qui suivent la question scolaire, vous avez connu, ces douze derniers mois, une mise en lumière médiatique assez impressionnante et vous vous exprimez maintenant sur bien d’autres sujets que l’école, et cela sur plusieurs médias différents. Trois hypothèses : devient-on davantage « bankable » lorsqu’on émarge au Figaro ? Est-on plus libre de ses mouvements avec Mougeotte qu’avec Szafran ? Ou ce changement d’employeur a t-il coïncidé -voire causé- cette nouvelle phase de votre vie professionnelle ?

Natacha Polony – Il me semble que le phénomène que vous décrivez s’explique à la fois par mon parcours propre et par le fonctionnement général des médias, et en particulier de la télévision. Il faut tout d’abord distinguer le métier de journaliste, que j’exerce dans la spécialité qui est la mienne, l’éducation, et qui consiste à recueillir des informations, les ordonner et les analyser pour les rendre lisibles, et le statut d’éditorialiste, qui consiste à mettre en avant une lecture spécifique d’un événement au nom de convictions et d’analyses personnelles (ou reflétant la ligne de son journal). Au Figaro, mon statut est celui d’une journaliste parmi tous ceux de la rédaction, les éditoriaux étant assumés par la hiérarchie du journal. Et même si les gens qui ne partagent pas ma lecture des questions éducatives me reprochent souvent « d’éditorialiser » (suivant le vieil adage selon lequel le journaliste objectif est celui qui partage nos opinions ; les autres sont malhonnêtes, partiaux, orientés…), il n’en reste pas moins que je prépare des reportages, des enquêtes, que j’interroge des gens qui me semblent représentatifs ou dont les analyses apportent quelque chose aux lecteurs du journal.

Mais la télévision (et parfois la radio) organise de très nombreux débats et confrontations d’éditorialistes, et je suis régulièrement sollicitée pour ces séquences. Je l’étais déjà en 2009, puisque j’intervenais à fréquence fixe sur BFM TV et I-Télé. Cependant, il est vrai que je le suis beaucoup plus depuis un an ou deux, c’est-à-dire depuis que je suis passée de Marianneau Figaro. Pour autant, est-ce la cause principale ? La rédaction de Marianne comptait nombre de personnes déjà présentes dans les médias, et sans doute y avait-il moins de place pour moi. D’autant que, c’est ce qui explique mon départ de Marianne, je n’étais plus, depuis le départ de Jean-François Kahn, considérée comme tout à fait conforme aux évolutions de la ligne du journal. Trop «réac», pas assez en empathie avec les syndicats enseignants et la gauche classique en général. J’en étais restée à la conception kahnienne du « ni droite, ni gauche » et des valeurs républicaines, les mêmes que j’avais toujours défendues au sein du journal et dont JFK avait fait la une de Marianne. Cela m’a valu d’être isolée par la direction.

Je ne suis pas non plus tout à fait représentative de la ligne du Figaro dans son ensemble, mais cela ne pose apparemment aucun problème à ma nouvelle direction. Sans doute parce qu’une partie de la droite, qu’elle soit gaulliste, souverainiste ou autre, peut se reconnaître dans les valeurs que je défends, de même qu’elle se reconnaissait dans Marianne jusqu’à ce que la direction de ce journal cherche à la remplacer par un lectorat plus marqué à gauche. Les droites françaises sont diverses, on le sait depuis René Rémond.

Mais je crois très honnêtement que la cause principale de mon relatif « état de grâce » dans un monde médiatique si versatile ne tient malheureusement pas à mes éventuelles qualités personnelles, ni même à une soudaine conversion générale aux options idéologiques que je défends. Soyons lucide : la télévision a besoin de femmes et de jeunes. Je suis l’une et encore un peu l’autre. Ajoutons que je ne suis pas sur le « créneau » déjà très encombré de la gauche morale, et l’on voit que je remplis assez efficacement une case trop souvent vide de l’échiquier médiatique. D’autant que, fait rare parmi les journalistes qui ne sont pas spécialisés en politique, je peux m’exprimer sur de nombreux sujets (tout simplement parce que je m’y intéresse et que je travaille mes sujets avant de passer devant la caméra ; peut-être aussi parce que les prépas littéraires restent une bonne formation et que la proximité avec Jean-François Kahn prédispose à l’exercice du débat…).

De fait, la hiérarchie journalistique privilégie généralement cette aristocratie que constituent les journalistes politiques. Sans doute sont-ils considérés comme aussi polyvalents que les personnalités sur lesquelles ils écrivent. L’énorme inconvénient réside dans le fait que les débats d’éditorialistes se mettent à ressembler à des commentaires sportifs où des spécialistes des joutes politiciennes analysent les derniers coups de poignard entre amis. Et l’on peut légitimement douter de l’intérêt que portent les Français à ce genre de considérations. La désaffection que connaît une certaine presse dite « d’opinion » n’est pas étrangère à ce phénomène. J’ai découvert récemment que j’avais la réputation d’apporter un peu de « fraicheur » dans les débats ; sans doute parce que j’ai la naïveté de m’intéresser à autres chose qu’aux arrière-pensées politiciennes des uns et des autres (que je n’appartiens à aucune chapelle, à aucun clan, et que je ne voyage pas dans les avions privés des grands patrons ou des hommes d’Etat), mais bien plus aux choix politiques qu’ils expriment.

DD – Sur la question scolaire, on a eu l’impression, notamment grâce aux livres de Marc le Bris, Jean-Paul Brighelli ou les vôtres que Nicolas Sarkozy -qui avait bien mal débuté sa campagne sur ce thème à Lyon à propos de la Princesse de Clèves en janvier 2006- avait fini par donner la victoire aux tenants de l’école républicaine contre les pédagogistes. La victoire idéologique semblait gagnée et en quelques mois, il semble que nous en soyons revenus à la case départ. Comment expliquez-vous ce stupéfiant retournement ?

NP – Il s’agit en effet d’un renversement historique. Pour le dire brutalement, nous n’avons jamais été aussi éloignés du modèle de l’école républicaine, tel pourtant qu’une partie des Français l’a plébiscité en 2007. Comment expliquer cette défaite idéologique, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ? Les livres que vous citez, en particulier ceux de JP Brighelli et Marc Le Bris, ont permis de constater qu’une grande partie des Français partageait le constat d’une école en déshérence, désormais incapable d’apprendre à lire et à compter aux élèves, de sorte que seuls s’en sortent ceux dont les parents peuvent compenser. Ces livres datent des années 2004-2005, et ils avaient été précédés par d’autres, ceux de Jean-Claude Michéa (l’excellent Enseignement de l’ignorance) et de Sauver les lettres notamment.

Lors de la campagne présidentielle, les politiques se sont aperçus du mouvement d’opinion provoqué par ce refus collectif de méthodes délirantes et de concepts éducatifs biaisés. Les principaux candidats ont tenté d’en recueillir les fruits, et le succès de Ségolène Royal, malgré les réticences de son propre parti, tient sans doute grandement à ses déclarations tonitruantes sur l’autorité des maîtres, tant il est vrai que, mis à part les professeurs, plus personne ne se souvenait (et les médias se gardaient de rappeler) qu’elle avait, en tant que ministre délégué à l’enseignement scolaire, bafoué cette autorité et soutenu les pires tenants de la « parole sacrée» d’un enfant « mis au cœur du système » (les mêmes qui étaient restés ses conseillers en 2007). François Bayrou, quant à lui, était fort de la légitimité que lui conférait son ouvrage, La décennie des malappris, et son passage rue de Grenelle, où, à défaut d’avoir laissé un bon souvenir, il n’en avait pas laissé de mauvais.

Nicolas Sarkozy, enfin, avait pour lui un atout majeur : les mots d’Henri Guaino. Il a donc su parler de « transmission », de « mémoire », de « hiérarchie entre celui qui sait et celui qui ne sait pas », bref, de tout ce que réclamait une bonne partie des Français qui ont la faiblesse de croire que l’école républicaine ne fonctionnait pas si mal et qu’on pourrait en garder les aspects positifs en en corrigeant les injustices. Malheureusement, il déclarait parallèlement qu’infliger la Princesse de Clèves à certains élèves ne sert à rien (ce en quoi il reprenait les propos de Claude Allègre, qui fut le premier, dans le Point, à prendre pour exemple le livre de Mme de Lafayette, qu’il opposait à Astérix, « plus utile dans certains lycées »), qu’il fallait augmenter le nombre d’heures de sport à l’école car le sport est porteur de valeurs (ce que les Français ont pu constater en Afrique du Sud : plutôt Knysna qu’Athènes ou Rome…) Et plus largement, la vision qui était portée par une partie de ses soutiens, vision essentiellement fondée sur une conception du libéralisme (pour simplifier, un libéralisme économique réduisant tout champ de l’expérience humaine, et notamment l’éducation, à un service potentiellement marchand) incompatible avec l’idéal d’une école républicaine fondée avant tout sur le rôle de la puissance publique dans l’instruction et l’émancipation du peuple.

Certains, pourtant, ont voulu y croire. Et peut-être ont-ils eu raison, puisque les programmes de primaire de 2008 sont indéniablement une avancée vers un peu plus de bon sens et de rigueur. Hélas, ce ne fut qu’une éclaircie dans un ciel s’assombrissant sans cesse. Généralisation de l’enseignement par compétences, autonomie des établissements fondée sur une conception managériale du fonctionnement de l’école, affaiblissement toujours plus grand de l’enseignement disciplinaire au profit d’une fumeuse « pédagogie de projet »… l’état des lieux est aujourd’hui apocalyptique.

A qui attribuer la responsabilité de ce désastre ? A des réformateurs qui tiennent depuis trente ans tous les rouages de l’éducation nationale, et sont infiniment plus puissants que telle ou telle directive ministérielle ? A une droite qui s’est laissée gagner par toutes les thèses des pédagogies modernes, sous prétexte qu’elles étaient présentées par des experts indéboulonnables, non plus comme une idéologie de gauche, mais comme une vulgate moderniste internationale ? A des gestionnaires qui ont découvert que faire dispenser des cours par des professeurs coûte cher, alors que faire animer des ateliers et des projets par des « adultes-référents », comme le prônent les pédagogies constructivistes, économise un nombre incalculable de postes ? A des « républicains» qui ont préféré pinailler sur le sexe des anges ou la dénomination des diverses méthodes syllabiques, alphabétiques, etc, et s’excommunier les uns les autres, plutôt que de faire front ? Un peu tout cela, bien sûr. Mais qui veut retracer cette histoire doit noter en premier lieu que tout était déjà posé par la loi d’orientation sur l’école de 2005 : compétences, pédagogie de projet, autonomie… La partie s’est sans doute jouée avant, lorsque Jacques Chirac a renoncé à un référendum, et confié à Claude Thélot, apparatchik de la rue de Grenelle, le soin de diriger une commission chargée d’élaborer ce qui deviendrait la loi Fillon.

DD – Au cours d’un échange il y a quelques semaines, vous m’avez confié que vous vous considériez comme un mélange de réac’ de gauche -vous fûtes d’ailleurs candidate aux élections législatives en 2002 sous les couleurs chevènementistes- et d’anarchiste de droite. Mais en vous lisant et en vous écoutant encore très récemment, j’ai remarqué que vous faisiez souvent référence à un auteur, Jacques Ellul, qui se trouve être aussi La référence pour un homme comme José Bové[1. Lors de l’émission « on n’est pas couché » du 5 février 2011, José Bové a cité Jacques Ellul, ajoutant « qu’il lui devait beaucoup ». Intellectuellement, devait-il signifier]. Ceux qui vous ont entendu à Europe 1 évoquer la malbouffe et votre passion pour le vin n’en seront pas forcément étonnés. Mais faut-il pour autant ajouter « écologiste ascendant AOC » aux deux autres termes employés plus haut ?

NP – Voilà une appellation qui me plaît ! Je l’accole aux deux autres et m’en fais un étendard. Plus sérieusement, la démarche qui est la mienne quand je défends l’école et la transmission des savoirs, et quand je parle du patrimoine agricole français, est évidemment la même. Je me reconnais comme héritière de tout ce qui constitue une civilisation qui a pu voir naître Rabelais aussi bien que Flaubert. Une civilisation où, finalement, il fait bon vivre pour quiconque, d’où qu’il vienne, accepte simplement de comprendre où il est.
D’où ce côté à la fois réac, car je défends des valeurs dont j’estime qu’elles ne sont l’apanage d’aucun camp politique, et anarchiste, dans le sens où ces valeurs ont pour unique objet l’émancipation des individus, le développement de tous les anticorps contre le consumérisme festif ou la bonne conscience larmoyante. Pour résumer, les écrits de Jacques Généreux ou la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) m’intéressent autant que me réjouissent les textes de Philippe Muray.

Mais vous avez raison d’y ajouter Jacques Ellul, le théoricien du « système technicien », penseur protestant malheureusement totalement méconnu en France, et qui a parfaitement montré ce que pouvait avoir de destructrice l’idéologie maîtresse de l’Occident contemporain, résumée par ce fantasme selon lequel on pourrait trouver, dans tout domaine de l’existence, la technique absolument la plus efficace pour accomplir n’importe quelle tâche. De là un appauvrissement dramatique de l’expérience humaine, et la mise en place d’un système oppressant et totalement dénué de sens. Il n’est besoin que de lire un court texte qu’il avait publié dans la revue Réforme en 1954, dans lequel il s’inquiétait du pouvoir de la publicité, dont il estimait qu’elle n’avait plus pour objet de vanter un produit, mais d’imposer un modèle de vie, pour comprendre combien il fut visionnaire.
Jacques Ellul est un des maîtres à penser de l’écologie politique, parce qu’il est le premier critique de l’idéologie du progrès. Et n’importe qui d’un peu honnête peut constater que, depuis que l’Occident ne croit plus que le progrès technique apporte le progrès moral, la course aux avancées technologiques se fait sans le moindre souci de sens à donner à l’existence humaine. Notre projet collectif se résume au droit des peuples à disposer d’un écran plat.

Mais Jacques Ellul est surtout représentatif de ces nombreux penseurs chrétiens qui, au cours du XXème siècle, tentèrent de trouver une voie qui ne fut ni le capitalisme, ni le communisme, ni le fascisme. En un temps où l’on cherchait absolument à enfermer toute voix dissidente dans un camp pour en atténuer la portée, l’exemple est précieux. D’autant que votre précédent interlocuteur, Paul-Marie Couteaux, rappelait avec justesse dans une tribune publiée il y a quelques mois par le Figaro que l’écologie est idéologiquement née à droite, puisqu’elle est, par essence, un conservatisme. Et je ne peux que renvoyer quiconque voudrait creuser ce débat, à un petit essai dont j’ai rendu compte récemment sur mon blog : L’instinct de conservation, de Nathanaël Dupré-Latour (éd du Félin). Le souci écologique, c’est-à-dire la volonté de préserver pour les générations à venir la beauté du monde et le bonheur de jouir de ses fruits me semble le devoir de tout adulte responsable, dont la conscience dépasse l’échelle de sa seule petite vie.

La seule question qui vaille aujourd’hui est la suivante : comment penser un système qui émancipe l’Homme, qui contribue au bonheur collectif en développant autant la liberté que l’égalité, le goût du bien commun et le respect de la dignité humaine, en soi-même comme en l’autre ? Comment faire en sorte que chacun se sente exister, au sens le plus plein de ce terme, se sente intégré, verticalement, à une histoire et à une généalogie qui ne soient pas une pesanteur ou une exclusion d’autrui, et horizontalement à une société, une communauté qui ne soit pas un enfermement ? Que la réponse qu’on y apporte nous pousse à droite ou à gauche importe finalement peu : je ne suis pas de ceux qui confondent politique et guerre de religion. Je ne suis pas adepte de l’excommunication de l’adversaire idéologique. Et je crois surtout que la droite et la gauche telles qu’elles sont aujourd’hui traduites par les partis politiques ne disent absolument rien de ces choix cruciaux autour de la notion de progrès, de la question du rapport au passé, à l’histoire et à la civilisation, ou de la capacité à penser une diversité qui ne soit pas une uniformisation ou une explosion des valeurs communes.

Sans doute la philosophie des Appellations d’Origine peut-elle nous aider à concevoir la géographie et l’histoire comme les ciments d’une société accueillante, puisqu’elle repose sur l’idée selon laquelle le lieu, sa configuration, sa lumière, permettent à quiconque, d’où qu’il vienne et quelle que soit son histoire, de comprendre où il est et de le traduire en plaisir sensoriel. Rien de plus universel qu’un camembert au lait cru, un agneau de pré-salé ou un verre de Savennières. Sur ce dernier point, ce n’est pas Danièle Sallenave qui me démentira.

DD – Vous savez que cette profession de foi vous vaudra l’accusation de pétainisme. Qu’on raillera votre propension à louer « une terre qui ne ment pas ». D’ailleurs, Claude Askolovich ne s’en était pas privé il y a quelques mois. Comment expliquez-vous ce réflexe conditionné de toute une partie des classes politique et journalistique qui n’a pas manqué de se produire lors des déclarations de Christian Jacob ?

NP – Contrairement à beaucoup d’autres, je ne passe pas mon temps à essayer de démontrer que j’aurais été du bon côté. Je me contente intimement de l’espérer. Et je fais en sorte de défendre les valeurs qui permettront que nous n’ayons plus jamais à faire ce choix. Mais je suis à la fois agacée et effarée par l’obsession française autour de cette période. De fait, la France ne s’en est toujours pas remise. Et nous continuons à stériliser tout débat en le ramenant à des catégories qui n’ont plus rien à voir avec la configuration actuelle du monde.
Pour ma part, je me réfère à la phrase du général de Gaulle, qui raillait la devise choisie par Pétain pour la Révolution nationale : « Travail, famille, patrie ? Il n’a jamais travaillé, n’a pas eu d’enfants, et a trahi sa patrie ! » Au nom de cet humour gaullien, je refuse de laisser ces mots kidnappés par un fantôme. Nous avons besoin de réfléchir à l’organisation du travail, au sens à donner au travail dans un monde obsédé par la performance, où le morcellement des tâches empêche l’épanouissement des travailleurs et la fierté devant le travail bien fait. Nous avons besoin de réfléchir à la famille, à son rôle dans une société dépolitisée, où le noyau familial est vécu comme une protection contre les autres, forcément hostiles, où la télévision s’insinue dans les foyers pour imposer des modèles qui détruisent toute maîtrise des adultes sur ce qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. Nous avons besoin, enfin, de réfléchir à la patrie, c’est-à-dire au sentiment d’appartenance, qu’ils soit géographique ou historique, aux liens qui se tissent entre des êtres humains que ne relie que le fait d’être nés quelque part, et le projet politique qui peut en découler.

On peut et l’on doit penser ces notions d’un point de vue républicain, puisqu’il apparaît dans les thématiques que je viens d’esquisser combien elles sont liées aux notions de liberté, d’égalité et de fraternité. Abandonner des notions à ceux qui veulent bien s’en emparer, les considérer comme irrémédiablement salies, me paraît une erreur politique majeure. C’est ainsi que la classe politique française a abandonné peu à peu tout ce qui était l’apanage de la République, et jusqu’à la laïcité, que l’on voit aujourd’hui défendue par le Front National, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il regroupe des forces largement hostiles à la laïcité authentique. Continuons, et l’’on s’étonnera, à droite comme à gauche, de n’avoir plus le moindre projet à défendre, ni la moindre valeur à porter.

Sur les propos de Christian Jacob, qui donnent l’occasion de la première petite polémique de campagne, la seule chose à dire est, me semble-t-il, que cette question de l’ancrage territorial d’un homme politique n’a rien de monstrueux, de « moisi », comme j’ai pu l’entendre. De fait, les différents présidents de la République française, du général de Gaulle à Jacques Chirac, en passant par François Mitterrand, avaient une profonde connaissance de la ruralité française, et du lien affectif qui relie les Français à leurs paysages, leur diversité géographique et culturelle. Rien à voir avec le « parti de l’étranger » qu’ont ressorti certains. Mais le souci de prendre en compte une des dimensions de ce qu’est la France.

Une très grande part des Français vit dans ces zones que l’on appelle « rurbaines », dans ces petites villes et ces villages où les problèmes ne sont pas forcément ceux des métropoles, mais où la misère n’est pas moins grande. Et dans un monde où la Chine achète des quantités de terres arables partout sur la planète, où jamais une agriculture française industrialisée ne pourra concurrencer les bas coûts du Brésil ou de l’Argentine, comprendre l’enjeu de l’agriculture paysanne et de la promotion des terroirs me semble plus qu’urgent. On pourrait donc, loin de tout « relent pétainiste », espérer qu’un président de la République sache s’intéresser à ces questions.

Encore faut-il être honnête et ne pas transformer une analyse de l’histoire politique française en argument à géométrie variable. Or ce procès de Christian Jacob à DSK est exactement le procès qui fut fait à Nicolas Sarkozy par certains membres du PS en 2007. Et la droite, à l’époque, avait hurlé à l’antisémitisme. Pour aujourd’hui s’étonner que la gauche rejoigne le chœur des indignés. Une fois de plus, on transforme un authentique débat en caricature clownesque, et l’on fournit aux tartuffes adeptes du « point Godwin » l’occasion d’afficher leur esprit de résistance en un temps où ça ne coûte rien.

Mais je veux rassurer tous ces généreux modernistes : la meilleure preuve que cette dimension territoriale n’a plus d’importance dans le vote des Français est qu’ils ont élu Nicolas Sarkozy, qui, sociologiquement, culturellement, n’est pas si éloigné de Dominique Strauss-Kahn. Et qui n’a pas pour principale force sa connaissance de la France rurale. Si l’on veut bien, donc, dépasser les hypocrisies politiciennes, on comprendra que cette question, abîmée par le spectacle de la politique des « petites phrases » et des grandes indignations, mérite qu’on s’y arrête, pour que les Français n’aient pas l’impression que la France de leurs élites médiatiques et politiques se résume à Neuilly et Sarcelles, aux intérêts des hyper-riches et aux problèmes des banlieues défavorisées (les deux candidats nommés précédemment n’incarnant pas chacun une seule de ces deux dimensions, et c’est bien là tout le sel de la situation).

DD – Dans L’Homme est l’avenir de la femme, vous êtes assez sévère avec les «néo-machos» et notamment Eric Zemmour, coupables à vos yeux de faire le jeu des « Chiennes de garde » comme Isabelle Alonso. En publiant quelques articles volontairement provocateurs et -je dois le confesser- assez inspirés par ma lecture du Premier sexe, je me suis aperçu que c’est à cette occasion que j’y collectais le plus d’insultes dans les commentaires et de mèls rageurs de la part de représentantes de la gent féminine plutôt dépourvues en humour. N’est ce pas la preuve que Zemmour, quelque part, touchait juste même si -rassurez-vous- je compense moi-même ma non-participation à des conflits armés par, notamment, des séances de repassage du linge familial ?

NP – Que les féministes auto-proclamées manquent cruellement d’humour est malheureusement un fait. Mais Zemmour ne fut pas le seul à dénoncer les dérives d’un féminisme qui a préféré régner sur le symbolique plutôt que de s’attaquer à l’économique et au social. Et s’il a concentré les attaques du féminisme triomphant, c’est parce qu’il avait choisi volontairement de faire abstraction de toute nuance. Le défaut du Premier Sexe est selon moi de proposer une lecture des rapports hommes-femmes toute aussi caricaturale que celle qu’il dénonce. Pour le dire simplement : les hommes sont biologiquement des chasseurs polygames et les femmes aspirent à élever les enfants en restant dans la caverne. De sorte que la « féminisation » de la société aboutirait à un affaiblissement, à une sorte de décadence, par un attachement excessif à la vie.

J’ai tendance à penser que cette question des « valeurs » masculines et féminines est éminemment complexe, et qu’en l’occurrence, Eric Zemmour confond féminisation et triomphe des valeurs maternantes. En ce sens, il joue un peu les « machos de garde ». Soyons clairs, je n’ai, en moi, aucune mémoire chromosomale, qui me rende plus apte à manier un fer à repasser ou à éplucher des légumes. Et je crois que l’enfermement des femmes dans des aspirations intimes est d’ordre culturel. La meilleure preuve en est qu’il a suffit de l’avènement d’une société de consommation qui use de tous les processus d’infantilisation, pour faire des hommes des femmes comme les autres, aussi narcissiques et éloignés du politique (au sens noble) que leurs congénères à double chromosome X.

Ainsi, la thèse de Zemmour, au lieu de tenter de penser la différence homme-femme comme une différence complexe, relevant de l’identité intime de chacun, mais qui doit être dépassée par notre appartenance commune à l’humanité et notre capacité à nous projeter dans un destin commun, ne fait que nous rejouer l’opposition binaire entre l’homme fort et la femme esclave domestique. Bref, il rend un immense service à tous les pseudo-progressistes qui veulent faire croire que toute critique de leur modèle relève d’une nostalgie pour des temps inégalitaires et oppresseurs. Pour ma part, je ne veux ni du monde d’Anne Hidalgo ou de Clémentine Autain, ni de celui d’Eric Zemmour, car je crois que toute société vivable doit se structurer autour de la séparation entre espace public et espace privé. Dans la sphère privée, nous sommes des hommes et des femmes, avec nos différences, nos ambivalences, mêmes, et ce désir qui se nourrit de notre capacité à jouer avec les rôles qui nous sont assignés, et dans la sphère publique, nous sommes des citoyens rassemblés par la volonté de nous choisir un destin.

Je plaidais dans mon livre pour un renouveau de la réflexion sur l’éducation des filles, thématique très développée au XVIIIe siècle et totalement abandonnée quand on a cru que la mixité allait effacer les problèmes et les rendre caduques. Cette éducation doit être fondée sur l’ambition ; une ambition intellectuelle, un appétit de vivre et de déployer l’ensemble de ses potentialités, qui souvent fait défaut aux filles. J’y faisais aussi un éloge de la virilité, mais une virilité qui n’a pas besoin de renvoyer les femmes à la maison pour s’affirmer, et qui les préfère conquérantes et complices. Une virilité qui ne se résume pas à l’apologie du don juanisme et des instincts guerriers, mais qui se construit autour de la figure chevaleresque qui est au cœur de l’histoire occidentale : celle qui repose sur l’impératif, pour le fort, de ne jamais abuser de sa force, mais de la mettre au service du plus faible, et de s’imposer des devoirs plutôt que de proclamer son droit.

DD – Vous n’êtes donc pas d’accord avec Rousseau lorsqu’il écrit que l’Amour a été inventé par les femmes pour inverser le rapport de force dans le couple ?

NP – En matière d’amour, le moins que l’on puisse dire est que Jean-Jacques Rousseau n’est pas l’analyste le plus objectif ni le plus lucide. Et ce mythe de l’amour qui serait un sentiment purement féminin, une sorte de bride imposée à l’homme pour contrôler ses pulsions, me paraît extrêmement réducteur. L’amour est avant tout une construction culturelle qui se déploie à travers les modèles que s’est donnés l’Occident. Nous aimons de cette façon parce que nous avons en notre mémoire inconsciente les poèmes d’Ovide ou de Ronsard, la rigueur de la Princesse de Clèves ou les élans de Tristan et Iseut. Et je ne crois pas, contrairement à la thèse que défend Eric Zemmour, que seules les périodes où un « pouvoir » féminin se serait imposé auraient vu fleurir une apologie du sentiment amoureux, et même d’une forme de faiblesse. Or, il ne me semble pas que le seizième siècle de Ronsard, pour ne citer que lui, soit particulièrement efféminé et décadent. Il est complexe, divers, ambivalent, comme toute autre période historique ; et la douceur s’y mêle à la sauvagerie, parce que ni l’une ni l’autre ne sont l’apanage d’un sexe.

La question de la généralisation du mariage d’amour, contre les mariages arrangés et conçus comme des alliances et des contrats, ne saurait être réduite non plus à une victoire d’hypothétiques « valeurs féminines ». C’est un processus qui accompagne l’émergence de l’individu contre la toute puissance de la communauté, du collectif. Un processus qui se déploie sur plusieurs siècles et aboutit à l’hypertrophie de l’individu dans des sociétés contemporaines atomisées, où la perte de mémoire et de transmission culturelle détache peu à peu le sentiment amoureux de ses références littéraires pour en faire une sorte de pulsion nombriliste. Réduire l’ensemble des rapports sociaux à des questions de domination masculine et de lutte entre les sexes est finalement un réflexe qu’ont adopté depuis longtemps certaines féministes militantes. Ne tombons pas dans le même travers. Les réalités humaines sont plus subtiles ; et c’est ce qui est passionnant.

DD – Revenons au paysage médiatique français. On s’aperçoit que jamais les débats qui s’affranchissent du sempiternel et dépassé -selon moi- clivage gauche-droite n’ont jamais autant été prisés par les auditeurs et téléspectateurs. Et pourtant, ces moments privilégiés semblent bien dans le collimateur puisque, pour donner deux exemples, « Ce soir (ou jamais) » est en danger et le débat qui réunissait Claude Askolovitch, David Abiker, Olivier Duhamel et vous-même dans le 18-20 d’Europe 1 a été supprimé par le nouveau directeur Denis Olivennes. S’agit-il d’une volonté, de la part de l’intelligentsia UMPS, comme la nomme Nicolas Dupont-Aignan, de détourner les Français des véritables enjeux et clivages ? Ou suis-je en proie à la théorie du complot ?

NP – Je ne suis pas au fait des enjeux qui se jouent actuellement dans les médias français. J’avoue humblement mon ignorance des processus à l’œuvre dans ces arbitrages. Je ne peux que constater comme vous qu’une émission comme  » Ce soir (ou jamais) « , qui est un extraordinaire espace de liberté, d’intelligence et de stimulation, risque de ne plus être qu’hebdomadaire, ce qui conduira immanquablement à réduire la liste si variée de ses invités, et fera privilégier une fois de plus les stars du monde intellectuel et médiatique, quand la richesse de cette émission était de faire émerger des têtes nouvelles. Je m’étais réjouie de la suppression de la publicité sur le service public. Il me semblait – quelles que soient les réserves émises par les uns et les autres sur le bénéfice que pouvaient en tirer les chaines privées – que la fin de cette pollution permettrait d’échapper au règne de l’audimat. Et de fait, la politique du service public fut un régal pendant deux ans. Quand je vois La Reine morte, avec Michel Aumont, programmée à 20h30 du France 2, je ne boude pas mon plaisir. C’est exactement pour cela que je m’étonne, comme tout le monde, de voir revenir l’argument de l’audimat pour justifier la restriction dont pourrait faire l’objet  » Ce soir (ou jamais) « .

Quant à la tranche du 18-20 d’Europe 1 durant laquelle j’intervenais, c’était un moment de bonheur absolu pour un raison précise : les chroniqueurs avaient carte blanche pour apporter leur sujet. Ce qui ne m’arrive jamais dans les autres émissions où je suis invitée, et où l’on m’impose parfois de disserter sur telle ou telle personnalité politique dont personne n’a que faire. Là, j’ai pu parler autant d’éducation que d’agriculture, j’ai pu me livrer à la défense et illustration du Reblochon, un chef d’œuvre en voie de disparition, rendre hommage à Jacqueline de Romilly (et m’insurger contre le concours de tartufferie dont sa disparition fut l’occasion)… Bref, ce fut là aussi un espace de liberté jubilatoire.

Mais l’audience de l’émission était mauvaise, celle-ci peinait à trouver un public, et lorsque Denis Olivennes a été appelé pour reprendre en main la station, il a estimé qu’il fallait changer la formule. Je trouve en effet dommage qu’aient été privilégiés des débats gauche-droite qui ne permettent absolument pas de rendre compte de la réalité des clivages actuels. Je crois au contraire que les Français attendent des débats vifs, polémiques, mais surtout sincères, où chacun saurait s’affranchir des appartenances claniques. Une analyse porte bien plus quand elle émane d’un esprit qui ne raisonne pas en termes politiciens, mais selon des considérations et des valeurs claires, qui permettent à ceux qui l’écoutent de se positionner, et de choisir.

Il me semble également que les débats gagneraient à porter davantage sur des sujets de fond plutôt que sur les querelles d’appareil ou la question de savoir si tel ou tel sera candidat, ce qu’en dira tel ou tel, et si l’on peut imaginer ce qu’en pense encore tel autre. Quand je suis arrivée à Marianne fin 2002, j’ai découvert le fonctionnement de cette rédaction dans laquelle, à l’origine, Jean-François Kahn n’avait pas voulu de service politique cloisonné, au motif que ces querelles d’appareil et de personne, justement, n’ont aucun intérêt, et que tout sujet, traité sur le fond, est politique, que ce soit l’éducation, le social, les faits divers ou la gastronomie. Il ne parvint pas à empêcher que ne se reforme un service politique, tant il est vrai que les atavismes et les réflexes sont pesants dans le monde médiatique, et qu’il se trouve toujours des journalistes pour soutenir que les Français se passionnent pour le «roman» de la politique, ses portraits psychologiques, ses guerres picrocholines, sa face «people» en quelque sorte. Pour ma part, j’en doute. Et quand j’interroge un homme politique, c’est sur son programme, et plus encore sa vision. J’ai par exemple toujours rêvé d’une série, mi-idées mi-politique, sur «ces grands débats que les politiques devraient avoir» : le progrès, l’Occident, la famille, les rapports entre générations, l’agriculture et la ruralité… Confronter les idées de chacun, faire émerger les véritables clivages… Je crois encore à ce journalisme-là. Celui qui réconciliera la presse avec son peuple. Un jour, peut-être.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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Le système technicien

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