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Eric Zemmour, victime de la symptomophobie

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Pour avoir déclaré, le 6 mars 2010 chez Thierry Ardisson : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait. » Eric Zemmour vient d’être condamné à 2 000 euros d’amende avec sursis.

Je peux comprendre que le propos de Zemmour ait pu choquer un certain nombre de nos concitoyens noirs et arabes. Avec un minimum d’empathie, n’importe qui est capable d’imaginer ce qu’ils ont pu ressentir en entendant cette citation relayée urbi et orbi par les indignés professionnels. Mais là n’est pas, je crois, le vrai point clé de cette condamnation.
Le vrai problème avec cette déclaration d’Eric Zemmour, c’est que – selon toute vraisemblance – il dit vrai. Le tribunal correctionnel de Paris, lui-même, note que si ses propos sont potentiellement « choquants », ils ne sont pas pour autant « diffamatoires » : c’est-à-dire qu’il valide la véracité de l’affirmation de Zemmour mais lui signifie, par sa condamnation, que la loi de ce pays interdit de dire cette vérité en public.

La triste réalité est donc là, presque officielle, nos jeunes compatriotes noirs ou arabes ont plus de chance de finir trafiquants que leurs camarades blancs ou asiatiques mais il nous est interdit de le dire. Là où, dans une démocratie sereine, la remarque de Zemmour aurait du nous alerter sur un phénomène de société inquiétant qui nécessite – au moins – qu’on en parle nous avons explicitement choisi de pratiquer le politique de l’autruche.

Le moins que l’on puisse dire c’est que je suis rarement d’accord avec Eric Zemmour mais s’il y a une chose que je trouve profondément utile et nécessaire dans une démocratie digne de ce nom, c’est la pluralité des opinions. Et Eric Zemmour, de ce point de vue et par les temps qui courent, n’est pas seulement utile et nécessaire : il est indispensable.
Sa condamnation relève au fonds de la même logique qui celle qui proscrit les statistiques ethniques : nous réagissons comme si, quand il y a un problème, il suffit d’interdire d’en évoquer les symptômes pour qu’il disparaisse. Mais bien sûr il ne disparaît pas et bien au contraire, il est tout à fait probable que la victoire judiciaire des accusateurs de Zemmour soit une nouvelle défaite pour nos compatriotes d’origine africaine. Sauf qu’eux, ils paieront toute leur vie.

Absent pour cause d’absence

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Et il arrivait parfois ce qui m’arrive ce soir : un désir de goûter la présence d’êtres humains, de les voir, de les entendre simplement, conjoint à une absence de tout désir de parler. Je viens d’arriver dans cette soirée où je ne connais presque personne. Je me sens bien, très bien, débordant de sympathie pour le phénomène humain. Mais, en raison d’un mélange de somnolence et d’une fatigue très douce, je suis pour ma part incapable de soutenir quoi que ce soit de vaguement apparenté à une figure humaine. Je n’ai plus la force de surgir sur le seuil de mon visage et d’habiter une parole. Je souhaite demeurer tapi à la lisière de l’apparaître. Ce qui arrivait ce soir m’arrivait quelquefois.[access capability= »lire_inedits »]

Mais voici qu’un ami m’arrache à ma léthargie en venant traîtreusement me saluer. Il fait quelques plaisanteries, me demande de mes nouvelles. Comment lui faire comprendre que je suis heureux de sa présence et de l’entendre parler, mais que je n’aspire pour ma part qu’à me taire ? Je bafouille quelques mots en réponse aux siens. Avec surprise, je m’aperçois que mon ami est un peu éteint, lui aussi. Peu à peu, mon attention se détourne toujours davantage du contenu de nos paroles pour se fixer avec fascination sur l’exténuation qui les guette. J’ai l’impression que nous sautons côte-à-côte sur un grand trampoline, mais que nos bonds sont à chaque réplique plus piteux, plus dénués de vitalité et d’élan. Je m’aperçois aussi que je suis en train de contaminer mon camarade par un ennui proprement irrésistible. Par amitié, il résiste le plus longtemps possible, tentant peut-être de se convaincre, comme le veut Walter Benjamin, que « l’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience ».

Voyage au bout de l’ennui

Soudain, une idée très curieuse me traverse l’esprit : et si je ne faisais plus rien pour conjurer l’exténuation de notre dialogue ? Si je n’esquissais plus le moindre effort pour lutter contre l’ennui prodigieux qui se dégageait, ce soir, de chacun de mes mots ? Je venais d’inventer une sorte de trampoline inversé, de saut en bassesse. Mon ami m’annonça qu’il allait chercher un verre et s’éloigna avec un mélange de gêne et de terreur. Il n’était que la première des innombrables personnes que j’allais ce soir-là terrasser d’ennui.

Après trois autres KO, je fus pris d’une sorte d’ivresse assez déplaisante en constatant la puissance irrésistible de cette arme nouvelle. J’en usais en outre contre des gens extrêmement gentils et aimables. Mais j’en fus bientôt puni, car j’en perdis peu à peu entièrement le contrôle. Tous les pores de ma peau exsudaient désormais l’ennui, que je le veuille ou non. J’étais devenu une fontaine d’ennui bouillonnante. Même les convives qui m’apercevaient de loin et se trouvaient à l’abri de la contamination de mes paroles ne pouvaient bientôt plus supporter ma vue, se sentaient menacés par mon accablante inertie et finissaient par détourner la tête en bâillant.

J’échangeai ma dernière conversation avec un comptable. Lorsqu’il me révéla sa profession, j’eus un mouvement de recul. Je me trouvais, cette fois, en présence d’un adversaire de taille. Avec surprise, je constatai qu’il semblait avec moi dans son élément. Ce fut ma plus longue discussion de la soirée. Les longs silences entre chacune de nos répliques ne lui pesaient nullement. À chaque remarque morne et attendue que je formulais, il répondait par une observation terne et convenue. Nous étions tous les deux très bien et savourions chacun les paroles de l’autre. Durant tout cet échange, je triturais entre mes doigts un cure-dent avec une sorte de passion irrésistible, en le contemplant parfois fixement. À un moment donné, je me suis entendu poser cette question : « Et, en tant que comptable, quelle est exactement ta spécialisation ? » J’en ai conçu un léger effroi rétrospectif, qui s’est rapidement estompé.

A vrai dire, nous ne nous ennuyions pas du tout. Nous habitions l’ennui.[/access]

Thilo Sarrazin énerve

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Thilo Sarrazin est un trou du cul ! Ce que de nombreux irréductibles défenseurs de la diversité et de la mixité pensaient tout bas, le député de Die Linke, le parti de l’extrême gauche allemande, l’a dit tout haut. Il l’a même crié sur la place publique, et plus précisément devant la mairie de Dortmund, alors que Thilo Sarrazin y faisait un discours. « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… », a ensuite précisé le député dans les colonnes du tabloïd Bild, en ajoutant « Ce n’était pas dans mes notes mais je ne suis pas désolé de l’avoir dit. Tous les racistes, parmi lesquels il faut compter désormais M. Sarrazin, sont des trous du cul ! ». Le député n’a pas froid aux yeux. Condamné pour injure à payer une amende de 1500 euros, convertible en 50 jours d’emprisonnement, il s’est dit plutôt prêt à croupir dans les geôles de l’Etat qui censure la parole, que de payer ne serait-ce qu’un cent. Son parti le soutient.

Pour ceux qui auraient choisi de ne pas le retenir, il convient de rappeler qu’en outre d’être un « trou du cul », au moins dans l’opinion d’un représentant de la gauche de la gauche, Thilo Sarrazin est avant tout l’auteur d’une thèse selon laquelle, loin de contribuer à la prospérité de l’Allemagne les immigrés musulmans auraient, au contraire, précipité son « abêtissement général ». Délayée sur quatre cent pages et vendue à plus d’un million d’exemplaires sous forme d’un livre intitulé L’Allemagne court à sa perte, la thèse de Thilo Sarrazin a également fait de lui un multimillionnaire et un des personnages des plus controversés de la vie publique d’outre-Rhin. Toutefois, la plus controversable de toutes les évidences, pour reprendre la formule d’un célèbre philosophe français d’origine étrangère, semble être l’incapacité des Allemands à saisir une occasion rare pour mener un débat constructif sur l’immigration.

Or, si d’un côté de la scène politique allemande le livre de Thilo Sarrazin ou la personne de son auteur ne suscitent que des propos injurieux, de l’autre ils n’inspirent qu’une rhétorique contradictoire et sournoise. Les interventions d’Angela Merkel en seraient la preuve. Jugeant dans un premier temps les arguments avancés dans le livre « absurdes » et affirmant que « l’intégration ne peut pas signifier une assimilation forcée ou la dénégation des origines culturelles », pour annoncer dans un deuxième temps « l’échec du modèle multiculturel », la chancelière a évité jusqu’à présent de répondre à la question essentielle, à savoir comment réguler l’immigration. Le Président Christian Wulff s’en est tout aussi bien sorti, en déclarant simplement que « l’islam fait partie de l’Allemagne ». Difficile dans ce contexte de ne pas donner raison à l’éditorialiste du Financial Times Deutschland lorsqu’il constate qu’une telle rhétorique « peut s’expliquer, mais ne peut pas s’excuser ». Et ce d’autant plus que Thilo Sarrazin continue à s’adonner à ce que certains journalistes qualifient, faute d’une analyse plus profonde, de « provocation ».

Thilo on air

Thilo Sarrazin n’est pas un orateur particulièrement talentueux. « Hello, this is Thilo Sarrazin », a-t-il dit en guise de présentation lors de son passage sur les ondes de la BBC, fin janvier. En quelques phrases, cet ex-membre du directoire de la Bundesbank a réussi à chauffer son auditoire à blanc. Pour commencer, il a décrété « basée sur les faits », son assertion disant que, contrairement aux musulmans « les Juifs sont très performants ». Et voilà qu’une seconde plus tard, un prénommé Jorg appelait depuis la Basse-Saxe pour dire que si seulement Sarrazin se décidait à fonder un parti, lui le soutiendrait sans hésiter.

Face aux réactions indignées, là, l’impassibilité de Thilo Sarrazin s’est avérée d’une efficacité redoutable. « Chacun est responsable de son propre vocabulaire », a-t-il rétorqué calmement à l’accusation de fascisme. A la question, « comment agir, lorsqu’on se fait insulter dans la rue du fait de porter le voile », posée par une journaliste allemande d’origine turque, sa réponse a été sans équivoque : « Choisir de porter un foulard, c’est choisir de vivre à la marge de la société allemande. Mais vous pouvez toujours aller vivre ailleurs, aux Etats-Unis ou en Turquie. » C’en était assez pour les oreilles chastes et les cœurs vertueux. « Enfin, Monsieur Sarrazin, vous n’êtes pas un expert en immigration ! », lui a lancé un auditeur britannique. Et Thilo de rebondir, « c’est vrai, mais je suis un expert en statistiques ! ».

Les statistiques et le chant du ghetto

En effet, Thilo Sarrazin ne fait bien que des statistiques et que des statistiques financières. Il les a maniées durant toute sa carrière à la Bundesbak. Mais selon une étude publiée par l’Université Humboldt de Berlin il y a trois semaines, une partie au moins des données citées dans L’Allemagne court à sa perte est inadéquate. En d’autres termes, Thilo Sarrazin a sacrifié la vérité scientifiques à une fable politico-sociale.

Une autre étude, celle-la réalisée par l’Université de Duisburg en octobre dernier, a révélé que la proportion de chômeurs est plus élevée parmi les migrants venus d’Europe centrale et orientale, Allemands d’ex-Union soviétique copmpris, que parmi les Turcs. Mais les auteurs de l’étude ne contestent pas le fait que les Allemands d’origine turque sont deux fois plus nombreux que les Allemands « de souche » à vivre des allocations sociales. Et même si la reconnaissance des qualifications universitaires ouvrait à certains diplômés l’accès au marché du travail, la connaissance de la langue allemande, « relativement faible », y compris dans la deuxième et la troisième génération, constitue un obstacle majeur à leur intégration.

Il y a pourtant des exceptions remarquables, du genre à donner de l’espoir et à faire taire tous les manipulateurs de statistiques. Prenons l’exemple du rappeur berlinois Wassiem Taha, connu sous son nom de scène « Pitbull »… Issu d’une famille d’immigrés palestiniens et appartenant à la première génération née sur le sol allemand, Pitbull se fait remarquer dès le lancement de son premier album en 2006. Ayant passé quelques années à composer des chansons sur les meufs, la coke, les bagnoles volées et autres délits, il s’est désormais orienté vers des sujets d’actualité. Dans son « Chant du ghetto », figurant sur le dernier album à paraître dans les jours qui viennent, on l’entend s’adresser à Thilo Sarrazin et en un allemand parfaitement compréhensible : « Ecoute, Thilo ! Nous ne sommes pas complètement différents ! Porter le voile ne revient pas à se museler ! ». Interrogé par Der Spiegel, Pitbull précise : « Sarrazin ne connaît pas le terrain, il ne connaît pas les gens. Il a basé sa théorie sur des statistiques faussées. D’accord, 90% des crimes commis dans le quartier de Neukolln sont le fait des immigrés, mais c’est parce que 90% des gens de ce quartier sont des étrangers ! Et c’est insultant que Sarrazin traite les musulmans de fainéants. » Pitbull a travaillé dès son âge le plus tendre. Avant que ses talents scéniques ne soient reconnus, il dealait dans Berlin. Une intégration réussie emprunte parfois des chemins tordus. L’ennui, c’est que l’histoire de Pitbull est statistiquement non-significative, en tout cas pour pas mal d’Allemands ayant « une bonne connaissance du terrain », pour ne pas dire du terreau.

Après Eric Zemmour, va-t-on aussi condamner Anne Lauvergeon ?

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Suite à la condamnation en première instance d’Eric Zemmour par la XVIIe chambre du Tribunal correctionnel de Paris pour incitation à la discrimination raciale, il est évident que notre rapport à la liberté d’expression doit évoluer.
C’est pourquoi, j’ai décidé d’étudier la possibilité d’une plainte contre Madame Anne Lauvergeon, présidente du directoire de la compagnie AREVA en raison de la déclaration suivante :


AREVA et la discrimination: "Tout sauf un male blanc"
envoyé par porc-cheri. – L'info internationale vidéo.

Certes, je n’ai aucune compétence dans le domaine nucléaire, mais ma condition de «mâle blanc» a été gravement insultée et potentiellement discriminée. Pis, elle l’a été doublement : en tant que mâle et en tant que blanc.
Il va de soi que j’attends de SOS Racisme, du MRAP, et de la LICRA, parties civiles au procès d’Eric Zemmour, qu’elles manifestent autant d’entrain et de zèle à mes côtés.

La nuit des indignations

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Lorsque Jérôme fit son apparition au Marquis, il éprouva d’abord un sentiment de soulagement avant de se laisser gagner par l’exaltation. Sur un écran géant, le clip de Mondino tournait en boucle, charriant en rafale des images d’actualité bouleversantes, souvent à la limite du supportable. Les enceintes crachaient sur fond de musique « sérielle techno» une phrase martelée par des voix tantôt caressantes, tantôt stridentes : « Nuit blanche pour l’indignation ; Pour s’indigner, il faut se motiver ! » Le personnel filtrait avec délicatesse les cartons à l’entrée de la boîte. Tout la planète était là, les gloires fanées, les starlettes en devenir, les chroniqueurs goguenards, les parlementaires en goguette, les faiseurs d’opinion en immersion, le gotha du CAC 40, les sportifs en smoking, les humanitaires taciturnes, les goncourables et les acteurs bankables, les conseillers d’Etat et les représentants des grandes religions du Livre. Sans oublier le gratin germanopratin, les poids lourds de la République des lettres à tempes grisonnantes, spécialement habillés pour la soirée par Jean-Paul Gaultier.[access capability= »lire_inedits »]

Dans la salle était réuni le panel de ceux dont la souffrance donne des raisons de s’indigner. Les homosexuels muets tendance cuir, les couples de cartomanciennes roumaines lesbiennes militant pour l’homoparentalité, les transsexuelles tibétaines de sensibilité guattariste, les cracheuses de feu Kurdes résolument antinucléaires, les pyromanes victimes de discriminations spécifiques, les drag-queens berrichonnes et adeptes de la sorcellerie, les magistrats tantriques pénalisés dans leur avancement, les boulangers soufis, victimes d’un handicap, sans oublier les clavecinistes maniaco-dépressifs exigeant l’ouverture d’une négociation de branche sur la pénibilité les affectant spécifiquement. Toutes les causes de l’indignation trouvaient ici une incarnation dans ces personnages emblématiques d’une oppression multiséculaire qui continuait de gangréner notre société corsetée.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités

La force de l’approche marketing, pensait Jérôme, consistait à segmenter les catégories pouvant servir de support à cet embrasement salvateur. Toutes ces éminentes victimes des phobies ignobles, imputables à la chape de plomb de l’ordre moral, avaient été soigneusement castées par le planner stratégique de l’agence, puis story-boardées par un illustrateur en vogue, tels des tableaux vivants. Le directeur du planning stratégique, un ancien disciple de Pierre Bourdieu – émargeant à 12 000 euros par mois − n’en continuait pas moins à résister à l’odieux rouleau compresseur du néolibéralisme.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités. Il fallait bien que quelqu’un entreprenne de susciter une émotion salutaire pour fonder une ontologie de l’indignation. L’agence Rebelle, spécialisée dans la communication éthique, avait mis rudement son département Événementiel à contribution. Les commerciaux avaient dû littéralement guerroyer pour convaincre les « grands comptes » des gains d’image qu’ils pouvaient attendre d’un tel événement.

Belinda avait travaillé des nuits entières pour élaborer le concept, établir la copy-stratégie et déployer, de manière quasi-militaire, la logistique. Il l’aperçut dans la foule : elle savourait son triomphe, une coupe de champagne à la main, sanglée dans un tailleur du meilleur goût. Elle avait su convaincre Act Up de scénariser la soirée et de répartir ses militants dans la salle pour créer des moments d’authentique indignation. En un instant, ils parvenaient à se mettre en condition psychique – appuyés par une basse techno obsédante − pour entrer dans une sorte de transe protestataire incroyablement contagieuse.
Les équipes d’Act-up psalmodiaient extatiquement :
« Pourquoi s’indigner ? Parce que, si nous ne nous indignons pas, c’est la résignation qui balaiera tout. S’indigner, c’est faire parler l’émotion qui nous submerge et qui permet de résister. S’indigner, c’est prendre le parti du refus, c’est poser un acte de résistance. »
Jérôme était soudain tenaillé par le doute. Tout cela n’était-il finalement pas un peu court ?
Cette indignation fébrile semblait se suffire à elle-même. Pire, certaines existences mesquines y trouvaient à bon compte un supplément d’âme. Mais c’était, pour toute l’équipe de Rebelle, une telle récompense de voir toutes ces filles sublimes – issues de la diversité − s’élancer sur la piste avec des académiciens distingués et des décideurs économiques épris de dialogue social, pour danser leur indignation jusqu’au bout de la nuit…
Tout de même : voilà un concept qui va vraiment cartonner, se dit Jérôme. C’est une nouvelle attitude proposée au consommateur, reposant essentiellement sur l’éthique en cohérence avec l’éco-responsabilité. Il faut que l’acte d’achat soit considéré comme un acte militant, d’adhésion à une cause. L’indignation est un vecteur de la consommation, surtout en période de crise !

Dans le brouhaha du Marquis, Jérôme s’efforçait d’expliquer doctement cette démarche à une avenante énarque hyper-fashion et pourtant proche d’Europe Écologie…

L’humanité enfin réveillée de sa coupable soumission

Puis, soudain, les lumières s’éteignirent. Par vagues successives montèrent les cris de l’indignation unanime.
Une communauté venait de naître. Le moment était presque mystique, liant des destins pourtant si discordants. Et Belinda avait assuré grave, question timing !
Elle avait imaginé la césure de la soirée. Le moment de grâce ! Descendant par une sorte de treuil, vers une petite scène circulaire où l’attendaient les cracheuses de feu, un homme, habillé d’un smoking pourpre, apparut enfin. C’était lui le roi de cette nuit grandiose, sponsorisée par une grande marque de champagne, un constructeur automobile haut de gamme et un parfumeur de renom. Les applaudissements fusaient, l’assemblée hurlait frénétiquement. Telle une rock-star, Stéphane Hessel était maintenant parmi eux. Pour l’accueillir, le chœur des drag-queens berrichonnes entonna l’hymne à l’indignation, conçu spécialement pour cet homme qui avait réveillé l’humanité de sa coupable soumission. L’émotion était à son comble !

Les appareils de photos crépitaient. Belinda imaginait déjà les retombées.
Soudain, la rédactrice en chef de Glamour − une blonde quinquagénaire très accorte et proche du dalaï-lama, chuchota à l’oreille de Jérôme :
« Chacun doit avoir droit à son quart d’heure d’indignation. »[/access]

Avec Prada, l’affaire est dans le sac !

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Comme moi, vous vous demandez depuis longtemps à quoi sert exactement le Conseil Économique et Social, rebaptisé depuis quelques années Le Conseil Économique, Social et Environnemental (ben oui, quoi…).

Comme moi, vous saviez déjà sans doute qu’a part rédiger des rapports que personne ne lit et émettre des avis que personne n’écoute, ledit Conseil a surtout pour vocation à recaser les battus aux cantonales, les syndicalistes à la retraite et même, à l’occasion, les chanteuses dans la débine

Mauvaises langues que nous sommes tous : un vent de modernité voire de fashionitude souffle sur l’institution. Le CESE vient en effet de passer un accord de collaboration avec le Groupe Prada. N’allez surtout pas croire que le mastodonte mondial du luxe veut recourir aux avis éclairés des conseillers sur ses propres orientations économiques, sociales ou environnementales.

Plus prosaïquement Prada lorgne surtout le siège du Conseil, un splendide immeuble d’Auguste Perret, avenue d’Iéna. A défaut de l’acheter, comme un quelconque Hôtel de la Marine, la multinationale le squattera pour ses initiatives commerciales, à commencer par le défilé Miu-Miu, le 9 mars prochain.

D’après le communiqué de presse, à l’occasion de la signature de l’accord avec Miuccia Prada, le président du CESE, l’inénarrable Jean-Paul Delevoye a émis le vœu solennel que le siège du Conseil devienne «la Maison des Citoyens».

Ni Tintin, ni Zemmour !

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La prochaine « semaine anticoloniale » étalera ses réjouissances du 18 au 27 février. Avec un mot d’ordre unique, en écho au nom de l’association organisatrice : « Sortir du colonialisme » ! Au rayon des curiosités, la liste des partenaires de la manifestation donne le tournis : Europe Ecologie-Les Verts, NPA, PCF (qui, il est vrai, a beaucoup à se faire pardonner dans ce domaine !), MRAP, Beur FM, Mediapart, jusqu’à Attac – que l’on a connu mieux inspirée !

Petit test : vous vous dites que la France a abandonné ses colonies dans les années 1960, que la Françafrique remonte à Foccart, que Pékin nous taille aujourd’hui des croupières dans le golfe de Guinée, vous ne comprenez rien aux critiques tiers-mondistes de la diplomatie française, « empreinte de néocolonialisme » et « toujours du côté des dictateurs »… Pas de doute, vous présentez tous les symptômes du colonialiste qui s’ignore !

Comme un VRP de Banania perdu en pleine brousse africaine vous errez dans la jungle occidentaliste qui nous sert de patrie. Ne craignez rien, des infirmiers en blouse blanche vous attendent, tapis dans l’ombre. L’un deux, Patrick Farbiaz, co-administrateur de l’événement, explique doctement le but de l’événement : « L’objectif est de débattre de ce qu’était la colonisation dans toute sa complexité, de répondre au discours de guerre des civilisations et de dénoncer la recolonisation économique et l’ingérence des multinationales dans la vie politique des pays où elles développent leurs activités ».

Côté intentions louables, on trouve tout et son contraire : la défense du « droit à l’autodétermination des peuples » et du « respect des droits nationaux » cohabite avec un soutien inconditionnel à la liberté de circulation au nom de la sacrosainte « lutte contre le racisme (…) pour l’égalité des droits de toutes et de tous ».
Ouvrir les frontières tout en défendant la souveraineté d’Etats libres et indépendants ? Choisis ton camp camarade ! Quel anticolonialiste – terme ô combien suranné – consentirait à laisser sa population filer du côté de l’Europe et des Etats-Unis ? À moins de croire que le salut de l’Afrique viendra de la construction d’une économie Western Union basée sur la fuite de main d’œuvre, n’importe quel responsable politique sérieux préférera le développement à l’émigration massive.

Lorsqu’elle s’articule à une légitime critique du libre-échange, la tarte à la crème sans-papiériste s’effondre. Je voue une admiration sans bornes à tous ceux qui cultivent le paradoxe dans leur jardin antilibéral. Ils ont beau jeu de fustiger l’abolition des frontières industrielles et commerciales par le grand capital, de souligner la subversion des rapports sociaux qu’induit la marchandisation du monde. Tout cela pour sombrer in fine dans le sans-frontiérisme béat, à trop vouloir se distinguer de la fameuse France « moisie ». Il en va néanmoins des hommes comme des marchandises et des capitaux. La suppression totale des frontières ne libère pas. Elle aliène en même temps qu’elle désinhibe la circulation des flux humains.

« La politique migratoire du néolibéralisme a davantage pour but de déstabiliser le marché mondial du travail que de freiner l’immigration » : l’auteur de cette phrase n’est pas un vieux politicard borgne mais bien un intellectuel entré en rébellion contre l’injustice. Fumant la pipe et portant beau la cagoule, nul doute que le sous-commandant Marcos aurait beaucoup à apprendre aux anticolonialistes morveux…

Ainsi, sans céder au fantasme d’une France autarcique, il y a sans doute un « juste échange » à trouver du côté des hommes (pour reprendre une expression chère au PS). Échanger des étudiants ou des coopérants dans des secteurs précis sans nourrir d’armée de réserve ni bousculer outre-mesure l’équilibre culturel des pays hôtes ni piller les élites du Sud, ne serait-ce pas un peu plus raisonnable ?

C’est là que le surmoi libéral des gauchistes joue à plein. Tel Toni Negri voulant faire la nique à ce salopard d’Etat-Nation, les alters meurent de leurs contradictions. Tuer le mal par le mal en encourageant le globalisme, rejouer le mythe des multitudes émancipatrices au mépris des cadres institutionnels existants, tout cela revient grosso modo à pisser dans le violon du capitalisme mondialisé.

Il y a mieux. Ou pire, c’est selon. Dans le registre lacrymal, la Semaine Tintin-au-Congo nous en réserve de belles. Ayant pour thème les révoltes arabes, le salon traque le néocolonialisme partout… sauf en son sein. Pleurez braves gens, vous serez toujours coupable de quelque chose. Hallucinés de la repentance, crie à la bête immonde ; tu crois t’en immuniser, au mieux tu exorcises ce vieux complexe qui te hante. Comme ton ennemi Sarko, tu essentialises l’homme africain « pas assez entré dans l’histoire ». Seule différence, tu attribues ce supposé retard à la responsabilité de l’homme blanc, ontologiquement colonialiste, violent et prédateur là où l’africain incarne la bonté virginale d’une âme pure de tout péché.

Point d’orgue de ce chemin de croix, la remise du prix « colonialiste de l’année » précédera d’une semaine la grande manifestation parisienne du 26 février appelant à rejeter « la guerre, le racisme et la xénophobie d’Etat ». Mais alors, que fait-on des catastrophes naturelles et de tous ces irréductibles maux à éradiquer d’urgence ? La liste des nommés fleure bon la moraline qui tient lieu d’esprit à 80% des chroniqueurs télévisés. Sur le banc des accusés siègent logiquement les figures honnies du prêt-à-penser guillonnesque :
– Brice Hortefeux : trop heureux d’être accusé de colonialisme, ce qui lui permet de faire oublier son bilan calamiteux à l’Intérieur.
– Jean-Paul Guerlain, accusé de préférer l’esprit français un peu lourdaud à la novlangue
– Eric Zemmour : qui mérite la chaise électrique pour crimepensée !
– Michèle Alliot-Marie, pour sa proximité avec le régime déchu de Ben Ali et son opposition au boycott des produits israéliens (frayer avec Ben Ali serait donc raciste, mais à l’encontre de qui ? Zine ne partageait-il pas les origines de ceux qu’il opprimait ? Décidément, ces « anticolonialistes » parlent beaucoup de gènes et d’ethnie…).
– Riposte Laïque, pour son islamophobie assumée : après tout, l’islam n’a-t-il pas droit aussi à la critique ? Ou doit-on lui assigner un régime d’exception, tel Lyautey au Maroc ? Colonialisme, on y revient toujours !
– Hubert Falco, à cause de sa présumée nostalgie de l’Algérie Française. Tous les pieds-noirs étaient des salauds d’après l’historiographie officielle du FLN. Preuve que le jury confond éloge (contestable !) de la colonisation et discours colonialiste, le premier n’ayant souvent qu’un rapport lointain au second.

A la fin du XIXème siècle, certains colonialistes dissertaient à l’envi sur l’inégalité des races et des cultures, voyant dans la colonisation une entreprise civilisatrice constituant le lourd fardeau de l’homme blanc. Une charge bien lourde à porter, que les successeurs de Jules Ferry remixent à la sauce victimaire.

Finalement, défunts colonialistes et anticolonialistes du temps présent ont en commun une même vision du monde faite de blocs ethnoculturels homogènes. Quelle que soit la répartition des rôles (supérieurs/inférieurs ou bourreaux/victimes), cette weltanschauung mortifère nous empêtre dans une relation hiérarchique éculée.

À tout prendre, l’infantilisme est aussi un colonialisme.

Ah, que la guerre est jolie !

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Le 20 janvier dernier, Alain Juppé et quelques généraux ont décidé d’une résurrection : celle de L’Ecole de Guerre. Non pas que cette prestigieuse institution chargée de former la crème des officiers à la géostratégie ait disparu mais depuis 1993, elle avait été baptisée « Collège interarmées de Défense ».

Il y a deux manières, finalement, d’envisager cette manip linguistique. On peut se réjouir d’un recul de l’euphémisation généralisée qui caractérise la langue française depuis que le politiquement correct s’est emparé d’elle. Ainsi, il est tout de même plus sain d’appeler un chat un chat et une guerre une guerre, surtout quand on évolue dans un monde de non-voyants procédant à des réajustements structurels de notre économie, ou si vous préférez, à des aveugles démantelant l’Etat-Providence.

Mais on peut aussi se demander si cette réintroduction du mot guerre ne marque pas aussi la prise de conscience d’un monde devenu si inégalitaire qu’il est difficile d’imaginer qu’il puisse résoudre ses contradiction autrement que par de bons gros conflits bien sanglants, genre Irak ou Afghanistan. Comment il disait, Jaurès, déjà? Ah oui : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage

Montfermeil sur Nil ?

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C’est un appel à la violence planqué sous l’étendard de la révolte contre l’injustice. Invité à commenter le printemps arabe sur le site des Inrocks, le cinéaste Abdellatif Kechiche appelle le peuple de France à se soulever à son tour contre ses tyrans. Enfin, pas tout le peuple, mais le vrai, celui des banlieues. Il rêve de voir cette révolte populaire se propager « à toutes les démocraties corrompues, partout où sévissent l’injustice sociale, le mépris et l’humiliation des hommes ». Puis il lâche le morceau : « Je rêve d’un soulèvement de nos banlieues. » Rappelons que dans la réalité qui n’a pas grand-chose à voir avec les rêves de Kechiche, le résultat des émeutes en banlieue se résume généralement à des équipements publics détruits, des policiers blessés et des jeunes arrêtés. Et qu’elles ne font pas plus advenir un avenir radieux que les centaines de millions d’euros dépensés depuis des années. Apparemment, cette subtile comparaison entre la France et des pays où règnent l’arbitraire et l’injustice n’a pas fait bondir, ni même étonné, les deux journalistes des Inrocks qui n’ont pas jugé nécessaire de demander au cinéaste quelle forme devrait prendre cette nouvelle révolution française et le sort qui serait réservé à ses ennemis.

Il faut dire que Kechiche est en phase avec l’air du temps: de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par toute la planète radicale-chic, on répète avec gourmandise que la France est confisquée par une clique d’exploiteurs avides. Mais lui ne se contente pas d’opposer la France d’en haut à celle d’en bas, il dresse l’une contre l’autre celle des banlieues et celle des villes, en clair, la France d’origine étrangère et la France blanche. Pour lui, notre pays ressemble à la Tunisie de Benali et à l’Egypte de Moubarak. Il est bien connu qu’on torture dans les commissariats de banlieue, que notre justice est implacable et que nos prisons sont pleines d’opposants politiques.

Il serait mesquin de faire observer à Kechiche que cette dictature corrompue l’aide à financer d’excellents films, comme celui qu’il a consacré à la vénus noire, cette femme montrée comme un animal de foire à une époque où le racisme était une opinion et non pas un délit puni par la loi. On a plutôt envie de rappeler qu’il est aussi l’auteur de L’Esquive, où de jeunes Français des cités se grandissent en aimant la langue de Marivaux et la grandissent en l’aimant. Sans gommer la complexité d’un monde où le dominé est souvent le dominant d’un autre, il y défendait le droit pour tous de prendre cet héritage en partage et invitait la jeunesse des banlieues à se battre avec les armes de l’esprit et de la culture. Aujourd’hui, il l’appelle à la guerre civile.

L’échelle de Jacob

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Non, non et non ! Non, Christian Jacob, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, n’est pas antisémite ! Sa sortie sur l’international DSK et le terroir n’a aucun relent des heures-les-plus-sombres. Pour preuve : il s’apprête à faire une sortie afin de crier à la face du monde que le président du FMI est un socialiste comme un autre. DSK-Royal, c’est kif-kif bourricot.

Le président du groupe UMP à l’Assemblée a déjà peaufiné sa réponse. D’après nos informations (enfin, d’après mon imagination, qui vaut bien toutes les infos), il a trouvé LA petite phrase qui fera taire ses détracteurs ; là voilà : « En 2007, avec Ségolène, c’était La France présidente. En 2012, avec DSK, ce sera « Le Peuple élu. »

Après ça, on ne pourra plus dire qu’il est antisémite, rabbi Jacob

Eric Zemmour, victime de la symptomophobie

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Pour avoir déclaré, le 6 mars 2010 chez Thierry Ardisson : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait. » Eric Zemmour vient d’être condamné à 2 000 euros d’amende avec sursis.

Je peux comprendre que le propos de Zemmour ait pu choquer un certain nombre de nos concitoyens noirs et arabes. Avec un minimum d’empathie, n’importe qui est capable d’imaginer ce qu’ils ont pu ressentir en entendant cette citation relayée urbi et orbi par les indignés professionnels. Mais là n’est pas, je crois, le vrai point clé de cette condamnation.
Le vrai problème avec cette déclaration d’Eric Zemmour, c’est que – selon toute vraisemblance – il dit vrai. Le tribunal correctionnel de Paris, lui-même, note que si ses propos sont potentiellement « choquants », ils ne sont pas pour autant « diffamatoires » : c’est-à-dire qu’il valide la véracité de l’affirmation de Zemmour mais lui signifie, par sa condamnation, que la loi de ce pays interdit de dire cette vérité en public.

La triste réalité est donc là, presque officielle, nos jeunes compatriotes noirs ou arabes ont plus de chance de finir trafiquants que leurs camarades blancs ou asiatiques mais il nous est interdit de le dire. Là où, dans une démocratie sereine, la remarque de Zemmour aurait du nous alerter sur un phénomène de société inquiétant qui nécessite – au moins – qu’on en parle nous avons explicitement choisi de pratiquer le politique de l’autruche.

Le moins que l’on puisse dire c’est que je suis rarement d’accord avec Eric Zemmour mais s’il y a une chose que je trouve profondément utile et nécessaire dans une démocratie digne de ce nom, c’est la pluralité des opinions. Et Eric Zemmour, de ce point de vue et par les temps qui courent, n’est pas seulement utile et nécessaire : il est indispensable.
Sa condamnation relève au fonds de la même logique qui celle qui proscrit les statistiques ethniques : nous réagissons comme si, quand il y a un problème, il suffit d’interdire d’en évoquer les symptômes pour qu’il disparaisse. Mais bien sûr il ne disparaît pas et bien au contraire, il est tout à fait probable que la victoire judiciaire des accusateurs de Zemmour soit une nouvelle défaite pour nos compatriotes d’origine africaine. Sauf qu’eux, ils paieront toute leur vie.

Absent pour cause d’absence

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Et il arrivait parfois ce qui m’arrive ce soir : un désir de goûter la présence d’êtres humains, de les voir, de les entendre simplement, conjoint à une absence de tout désir de parler. Je viens d’arriver dans cette soirée où je ne connais presque personne. Je me sens bien, très bien, débordant de sympathie pour le phénomène humain. Mais, en raison d’un mélange de somnolence et d’une fatigue très douce, je suis pour ma part incapable de soutenir quoi que ce soit de vaguement apparenté à une figure humaine. Je n’ai plus la force de surgir sur le seuil de mon visage et d’habiter une parole. Je souhaite demeurer tapi à la lisière de l’apparaître. Ce qui arrivait ce soir m’arrivait quelquefois.[access capability= »lire_inedits »]

Mais voici qu’un ami m’arrache à ma léthargie en venant traîtreusement me saluer. Il fait quelques plaisanteries, me demande de mes nouvelles. Comment lui faire comprendre que je suis heureux de sa présence et de l’entendre parler, mais que je n’aspire pour ma part qu’à me taire ? Je bafouille quelques mots en réponse aux siens. Avec surprise, je m’aperçois que mon ami est un peu éteint, lui aussi. Peu à peu, mon attention se détourne toujours davantage du contenu de nos paroles pour se fixer avec fascination sur l’exténuation qui les guette. J’ai l’impression que nous sautons côte-à-côte sur un grand trampoline, mais que nos bonds sont à chaque réplique plus piteux, plus dénués de vitalité et d’élan. Je m’aperçois aussi que je suis en train de contaminer mon camarade par un ennui proprement irrésistible. Par amitié, il résiste le plus longtemps possible, tentant peut-être de se convaincre, comme le veut Walter Benjamin, que « l’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience ».

Voyage au bout de l’ennui

Soudain, une idée très curieuse me traverse l’esprit : et si je ne faisais plus rien pour conjurer l’exténuation de notre dialogue ? Si je n’esquissais plus le moindre effort pour lutter contre l’ennui prodigieux qui se dégageait, ce soir, de chacun de mes mots ? Je venais d’inventer une sorte de trampoline inversé, de saut en bassesse. Mon ami m’annonça qu’il allait chercher un verre et s’éloigna avec un mélange de gêne et de terreur. Il n’était que la première des innombrables personnes que j’allais ce soir-là terrasser d’ennui.

Après trois autres KO, je fus pris d’une sorte d’ivresse assez déplaisante en constatant la puissance irrésistible de cette arme nouvelle. J’en usais en outre contre des gens extrêmement gentils et aimables. Mais j’en fus bientôt puni, car j’en perdis peu à peu entièrement le contrôle. Tous les pores de ma peau exsudaient désormais l’ennui, que je le veuille ou non. J’étais devenu une fontaine d’ennui bouillonnante. Même les convives qui m’apercevaient de loin et se trouvaient à l’abri de la contamination de mes paroles ne pouvaient bientôt plus supporter ma vue, se sentaient menacés par mon accablante inertie et finissaient par détourner la tête en bâillant.

J’échangeai ma dernière conversation avec un comptable. Lorsqu’il me révéla sa profession, j’eus un mouvement de recul. Je me trouvais, cette fois, en présence d’un adversaire de taille. Avec surprise, je constatai qu’il semblait avec moi dans son élément. Ce fut ma plus longue discussion de la soirée. Les longs silences entre chacune de nos répliques ne lui pesaient nullement. À chaque remarque morne et attendue que je formulais, il répondait par une observation terne et convenue. Nous étions tous les deux très bien et savourions chacun les paroles de l’autre. Durant tout cet échange, je triturais entre mes doigts un cure-dent avec une sorte de passion irrésistible, en le contemplant parfois fixement. À un moment donné, je me suis entendu poser cette question : « Et, en tant que comptable, quelle est exactement ta spécialisation ? » J’en ai conçu un léger effroi rétrospectif, qui s’est rapidement estompé.

A vrai dire, nous ne nous ennuyions pas du tout. Nous habitions l’ennui.[/access]

Thilo Sarrazin énerve

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Thilo Sarrazin est un trou du cul ! Ce que de nombreux irréductibles défenseurs de la diversité et de la mixité pensaient tout bas, le député de Die Linke, le parti de l’extrême gauche allemande, l’a dit tout haut. Il l’a même crié sur la place publique, et plus précisément devant la mairie de Dortmund, alors que Thilo Sarrazin y faisait un discours. « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… », a ensuite précisé le député dans les colonnes du tabloïd Bild, en ajoutant « Ce n’était pas dans mes notes mais je ne suis pas désolé de l’avoir dit. Tous les racistes, parmi lesquels il faut compter désormais M. Sarrazin, sont des trous du cul ! ». Le député n’a pas froid aux yeux. Condamné pour injure à payer une amende de 1500 euros, convertible en 50 jours d’emprisonnement, il s’est dit plutôt prêt à croupir dans les geôles de l’Etat qui censure la parole, que de payer ne serait-ce qu’un cent. Son parti le soutient.

Pour ceux qui auraient choisi de ne pas le retenir, il convient de rappeler qu’en outre d’être un « trou du cul », au moins dans l’opinion d’un représentant de la gauche de la gauche, Thilo Sarrazin est avant tout l’auteur d’une thèse selon laquelle, loin de contribuer à la prospérité de l’Allemagne les immigrés musulmans auraient, au contraire, précipité son « abêtissement général ». Délayée sur quatre cent pages et vendue à plus d’un million d’exemplaires sous forme d’un livre intitulé L’Allemagne court à sa perte, la thèse de Thilo Sarrazin a également fait de lui un multimillionnaire et un des personnages des plus controversés de la vie publique d’outre-Rhin. Toutefois, la plus controversable de toutes les évidences, pour reprendre la formule d’un célèbre philosophe français d’origine étrangère, semble être l’incapacité des Allemands à saisir une occasion rare pour mener un débat constructif sur l’immigration.

Or, si d’un côté de la scène politique allemande le livre de Thilo Sarrazin ou la personne de son auteur ne suscitent que des propos injurieux, de l’autre ils n’inspirent qu’une rhétorique contradictoire et sournoise. Les interventions d’Angela Merkel en seraient la preuve. Jugeant dans un premier temps les arguments avancés dans le livre « absurdes » et affirmant que « l’intégration ne peut pas signifier une assimilation forcée ou la dénégation des origines culturelles », pour annoncer dans un deuxième temps « l’échec du modèle multiculturel », la chancelière a évité jusqu’à présent de répondre à la question essentielle, à savoir comment réguler l’immigration. Le Président Christian Wulff s’en est tout aussi bien sorti, en déclarant simplement que « l’islam fait partie de l’Allemagne ». Difficile dans ce contexte de ne pas donner raison à l’éditorialiste du Financial Times Deutschland lorsqu’il constate qu’une telle rhétorique « peut s’expliquer, mais ne peut pas s’excuser ». Et ce d’autant plus que Thilo Sarrazin continue à s’adonner à ce que certains journalistes qualifient, faute d’une analyse plus profonde, de « provocation ».

Thilo on air

Thilo Sarrazin n’est pas un orateur particulièrement talentueux. « Hello, this is Thilo Sarrazin », a-t-il dit en guise de présentation lors de son passage sur les ondes de la BBC, fin janvier. En quelques phrases, cet ex-membre du directoire de la Bundesbank a réussi à chauffer son auditoire à blanc. Pour commencer, il a décrété « basée sur les faits », son assertion disant que, contrairement aux musulmans « les Juifs sont très performants ». Et voilà qu’une seconde plus tard, un prénommé Jorg appelait depuis la Basse-Saxe pour dire que si seulement Sarrazin se décidait à fonder un parti, lui le soutiendrait sans hésiter.

Face aux réactions indignées, là, l’impassibilité de Thilo Sarrazin s’est avérée d’une efficacité redoutable. « Chacun est responsable de son propre vocabulaire », a-t-il rétorqué calmement à l’accusation de fascisme. A la question, « comment agir, lorsqu’on se fait insulter dans la rue du fait de porter le voile », posée par une journaliste allemande d’origine turque, sa réponse a été sans équivoque : « Choisir de porter un foulard, c’est choisir de vivre à la marge de la société allemande. Mais vous pouvez toujours aller vivre ailleurs, aux Etats-Unis ou en Turquie. » C’en était assez pour les oreilles chastes et les cœurs vertueux. « Enfin, Monsieur Sarrazin, vous n’êtes pas un expert en immigration ! », lui a lancé un auditeur britannique. Et Thilo de rebondir, « c’est vrai, mais je suis un expert en statistiques ! ».

Les statistiques et le chant du ghetto

En effet, Thilo Sarrazin ne fait bien que des statistiques et que des statistiques financières. Il les a maniées durant toute sa carrière à la Bundesbak. Mais selon une étude publiée par l’Université Humboldt de Berlin il y a trois semaines, une partie au moins des données citées dans L’Allemagne court à sa perte est inadéquate. En d’autres termes, Thilo Sarrazin a sacrifié la vérité scientifiques à une fable politico-sociale.

Une autre étude, celle-la réalisée par l’Université de Duisburg en octobre dernier, a révélé que la proportion de chômeurs est plus élevée parmi les migrants venus d’Europe centrale et orientale, Allemands d’ex-Union soviétique copmpris, que parmi les Turcs. Mais les auteurs de l’étude ne contestent pas le fait que les Allemands d’origine turque sont deux fois plus nombreux que les Allemands « de souche » à vivre des allocations sociales. Et même si la reconnaissance des qualifications universitaires ouvrait à certains diplômés l’accès au marché du travail, la connaissance de la langue allemande, « relativement faible », y compris dans la deuxième et la troisième génération, constitue un obstacle majeur à leur intégration.

Il y a pourtant des exceptions remarquables, du genre à donner de l’espoir et à faire taire tous les manipulateurs de statistiques. Prenons l’exemple du rappeur berlinois Wassiem Taha, connu sous son nom de scène « Pitbull »… Issu d’une famille d’immigrés palestiniens et appartenant à la première génération née sur le sol allemand, Pitbull se fait remarquer dès le lancement de son premier album en 2006. Ayant passé quelques années à composer des chansons sur les meufs, la coke, les bagnoles volées et autres délits, il s’est désormais orienté vers des sujets d’actualité. Dans son « Chant du ghetto », figurant sur le dernier album à paraître dans les jours qui viennent, on l’entend s’adresser à Thilo Sarrazin et en un allemand parfaitement compréhensible : « Ecoute, Thilo ! Nous ne sommes pas complètement différents ! Porter le voile ne revient pas à se museler ! ». Interrogé par Der Spiegel, Pitbull précise : « Sarrazin ne connaît pas le terrain, il ne connaît pas les gens. Il a basé sa théorie sur des statistiques faussées. D’accord, 90% des crimes commis dans le quartier de Neukolln sont le fait des immigrés, mais c’est parce que 90% des gens de ce quartier sont des étrangers ! Et c’est insultant que Sarrazin traite les musulmans de fainéants. » Pitbull a travaillé dès son âge le plus tendre. Avant que ses talents scéniques ne soient reconnus, il dealait dans Berlin. Une intégration réussie emprunte parfois des chemins tordus. L’ennui, c’est que l’histoire de Pitbull est statistiquement non-significative, en tout cas pour pas mal d’Allemands ayant « une bonne connaissance du terrain », pour ne pas dire du terreau.

Après Eric Zemmour, va-t-on aussi condamner Anne Lauvergeon ?

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Suite à la condamnation en première instance d’Eric Zemmour par la XVIIe chambre du Tribunal correctionnel de Paris pour incitation à la discrimination raciale, il est évident que notre rapport à la liberté d’expression doit évoluer.
C’est pourquoi, j’ai décidé d’étudier la possibilité d’une plainte contre Madame Anne Lauvergeon, présidente du directoire de la compagnie AREVA en raison de la déclaration suivante :


AREVA et la discrimination: "Tout sauf un male blanc"
envoyé par porc-cheri. – L'info internationale vidéo.

Certes, je n’ai aucune compétence dans le domaine nucléaire, mais ma condition de «mâle blanc» a été gravement insultée et potentiellement discriminée. Pis, elle l’a été doublement : en tant que mâle et en tant que blanc.
Il va de soi que j’attends de SOS Racisme, du MRAP, et de la LICRA, parties civiles au procès d’Eric Zemmour, qu’elles manifestent autant d’entrain et de zèle à mes côtés.

La nuit des indignations

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Lorsque Jérôme fit son apparition au Marquis, il éprouva d’abord un sentiment de soulagement avant de se laisser gagner par l’exaltation. Sur un écran géant, le clip de Mondino tournait en boucle, charriant en rafale des images d’actualité bouleversantes, souvent à la limite du supportable. Les enceintes crachaient sur fond de musique « sérielle techno» une phrase martelée par des voix tantôt caressantes, tantôt stridentes : « Nuit blanche pour l’indignation ; Pour s’indigner, il faut se motiver ! » Le personnel filtrait avec délicatesse les cartons à l’entrée de la boîte. Tout la planète était là, les gloires fanées, les starlettes en devenir, les chroniqueurs goguenards, les parlementaires en goguette, les faiseurs d’opinion en immersion, le gotha du CAC 40, les sportifs en smoking, les humanitaires taciturnes, les goncourables et les acteurs bankables, les conseillers d’Etat et les représentants des grandes religions du Livre. Sans oublier le gratin germanopratin, les poids lourds de la République des lettres à tempes grisonnantes, spécialement habillés pour la soirée par Jean-Paul Gaultier.[access capability= »lire_inedits »]

Dans la salle était réuni le panel de ceux dont la souffrance donne des raisons de s’indigner. Les homosexuels muets tendance cuir, les couples de cartomanciennes roumaines lesbiennes militant pour l’homoparentalité, les transsexuelles tibétaines de sensibilité guattariste, les cracheuses de feu Kurdes résolument antinucléaires, les pyromanes victimes de discriminations spécifiques, les drag-queens berrichonnes et adeptes de la sorcellerie, les magistrats tantriques pénalisés dans leur avancement, les boulangers soufis, victimes d’un handicap, sans oublier les clavecinistes maniaco-dépressifs exigeant l’ouverture d’une négociation de branche sur la pénibilité les affectant spécifiquement. Toutes les causes de l’indignation trouvaient ici une incarnation dans ces personnages emblématiques d’une oppression multiséculaire qui continuait de gangréner notre société corsetée.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités

La force de l’approche marketing, pensait Jérôme, consistait à segmenter les catégories pouvant servir de support à cet embrasement salvateur. Toutes ces éminentes victimes des phobies ignobles, imputables à la chape de plomb de l’ordre moral, avaient été soigneusement castées par le planner stratégique de l’agence, puis story-boardées par un illustrateur en vogue, tels des tableaux vivants. Le directeur du planning stratégique, un ancien disciple de Pierre Bourdieu – émargeant à 12 000 euros par mois − n’en continuait pas moins à résister à l’odieux rouleau compresseur du néolibéralisme.

L’abstraction républicaine n’avait que trop refoulé les singularités. Il fallait bien que quelqu’un entreprenne de susciter une émotion salutaire pour fonder une ontologie de l’indignation. L’agence Rebelle, spécialisée dans la communication éthique, avait mis rudement son département Événementiel à contribution. Les commerciaux avaient dû littéralement guerroyer pour convaincre les « grands comptes » des gains d’image qu’ils pouvaient attendre d’un tel événement.

Belinda avait travaillé des nuits entières pour élaborer le concept, établir la copy-stratégie et déployer, de manière quasi-militaire, la logistique. Il l’aperçut dans la foule : elle savourait son triomphe, une coupe de champagne à la main, sanglée dans un tailleur du meilleur goût. Elle avait su convaincre Act Up de scénariser la soirée et de répartir ses militants dans la salle pour créer des moments d’authentique indignation. En un instant, ils parvenaient à se mettre en condition psychique – appuyés par une basse techno obsédante − pour entrer dans une sorte de transe protestataire incroyablement contagieuse.
Les équipes d’Act-up psalmodiaient extatiquement :
« Pourquoi s’indigner ? Parce que, si nous ne nous indignons pas, c’est la résignation qui balaiera tout. S’indigner, c’est faire parler l’émotion qui nous submerge et qui permet de résister. S’indigner, c’est prendre le parti du refus, c’est poser un acte de résistance. »
Jérôme était soudain tenaillé par le doute. Tout cela n’était-il finalement pas un peu court ?
Cette indignation fébrile semblait se suffire à elle-même. Pire, certaines existences mesquines y trouvaient à bon compte un supplément d’âme. Mais c’était, pour toute l’équipe de Rebelle, une telle récompense de voir toutes ces filles sublimes – issues de la diversité − s’élancer sur la piste avec des académiciens distingués et des décideurs économiques épris de dialogue social, pour danser leur indignation jusqu’au bout de la nuit…
Tout de même : voilà un concept qui va vraiment cartonner, se dit Jérôme. C’est une nouvelle attitude proposée au consommateur, reposant essentiellement sur l’éthique en cohérence avec l’éco-responsabilité. Il faut que l’acte d’achat soit considéré comme un acte militant, d’adhésion à une cause. L’indignation est un vecteur de la consommation, surtout en période de crise !

Dans le brouhaha du Marquis, Jérôme s’efforçait d’expliquer doctement cette démarche à une avenante énarque hyper-fashion et pourtant proche d’Europe Écologie…

L’humanité enfin réveillée de sa coupable soumission

Puis, soudain, les lumières s’éteignirent. Par vagues successives montèrent les cris de l’indignation unanime.
Une communauté venait de naître. Le moment était presque mystique, liant des destins pourtant si discordants. Et Belinda avait assuré grave, question timing !
Elle avait imaginé la césure de la soirée. Le moment de grâce ! Descendant par une sorte de treuil, vers une petite scène circulaire où l’attendaient les cracheuses de feu, un homme, habillé d’un smoking pourpre, apparut enfin. C’était lui le roi de cette nuit grandiose, sponsorisée par une grande marque de champagne, un constructeur automobile haut de gamme et un parfumeur de renom. Les applaudissements fusaient, l’assemblée hurlait frénétiquement. Telle une rock-star, Stéphane Hessel était maintenant parmi eux. Pour l’accueillir, le chœur des drag-queens berrichonnes entonna l’hymne à l’indignation, conçu spécialement pour cet homme qui avait réveillé l’humanité de sa coupable soumission. L’émotion était à son comble !

Les appareils de photos crépitaient. Belinda imaginait déjà les retombées.
Soudain, la rédactrice en chef de Glamour − une blonde quinquagénaire très accorte et proche du dalaï-lama, chuchota à l’oreille de Jérôme :
« Chacun doit avoir droit à son quart d’heure d’indignation. »[/access]

Avec Prada, l’affaire est dans le sac !

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Comme moi, vous vous demandez depuis longtemps à quoi sert exactement le Conseil Économique et Social, rebaptisé depuis quelques années Le Conseil Économique, Social et Environnemental (ben oui, quoi…).

Comme moi, vous saviez déjà sans doute qu’a part rédiger des rapports que personne ne lit et émettre des avis que personne n’écoute, ledit Conseil a surtout pour vocation à recaser les battus aux cantonales, les syndicalistes à la retraite et même, à l’occasion, les chanteuses dans la débine

Mauvaises langues que nous sommes tous : un vent de modernité voire de fashionitude souffle sur l’institution. Le CESE vient en effet de passer un accord de collaboration avec le Groupe Prada. N’allez surtout pas croire que le mastodonte mondial du luxe veut recourir aux avis éclairés des conseillers sur ses propres orientations économiques, sociales ou environnementales.

Plus prosaïquement Prada lorgne surtout le siège du Conseil, un splendide immeuble d’Auguste Perret, avenue d’Iéna. A défaut de l’acheter, comme un quelconque Hôtel de la Marine, la multinationale le squattera pour ses initiatives commerciales, à commencer par le défilé Miu-Miu, le 9 mars prochain.

D’après le communiqué de presse, à l’occasion de la signature de l’accord avec Miuccia Prada, le président du CESE, l’inénarrable Jean-Paul Delevoye a émis le vœu solennel que le siège du Conseil devienne «la Maison des Citoyens».

Ni Tintin, ni Zemmour !

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La prochaine « semaine anticoloniale » étalera ses réjouissances du 18 au 27 février. Avec un mot d’ordre unique, en écho au nom de l’association organisatrice : « Sortir du colonialisme » ! Au rayon des curiosités, la liste des partenaires de la manifestation donne le tournis : Europe Ecologie-Les Verts, NPA, PCF (qui, il est vrai, a beaucoup à se faire pardonner dans ce domaine !), MRAP, Beur FM, Mediapart, jusqu’à Attac – que l’on a connu mieux inspirée !

Petit test : vous vous dites que la France a abandonné ses colonies dans les années 1960, que la Françafrique remonte à Foccart, que Pékin nous taille aujourd’hui des croupières dans le golfe de Guinée, vous ne comprenez rien aux critiques tiers-mondistes de la diplomatie française, « empreinte de néocolonialisme » et « toujours du côté des dictateurs »… Pas de doute, vous présentez tous les symptômes du colonialiste qui s’ignore !

Comme un VRP de Banania perdu en pleine brousse africaine vous errez dans la jungle occidentaliste qui nous sert de patrie. Ne craignez rien, des infirmiers en blouse blanche vous attendent, tapis dans l’ombre. L’un deux, Patrick Farbiaz, co-administrateur de l’événement, explique doctement le but de l’événement : « L’objectif est de débattre de ce qu’était la colonisation dans toute sa complexité, de répondre au discours de guerre des civilisations et de dénoncer la recolonisation économique et l’ingérence des multinationales dans la vie politique des pays où elles développent leurs activités ».

Côté intentions louables, on trouve tout et son contraire : la défense du « droit à l’autodétermination des peuples » et du « respect des droits nationaux » cohabite avec un soutien inconditionnel à la liberté de circulation au nom de la sacrosainte « lutte contre le racisme (…) pour l’égalité des droits de toutes et de tous ».
Ouvrir les frontières tout en défendant la souveraineté d’Etats libres et indépendants ? Choisis ton camp camarade ! Quel anticolonialiste – terme ô combien suranné – consentirait à laisser sa population filer du côté de l’Europe et des Etats-Unis ? À moins de croire que le salut de l’Afrique viendra de la construction d’une économie Western Union basée sur la fuite de main d’œuvre, n’importe quel responsable politique sérieux préférera le développement à l’émigration massive.

Lorsqu’elle s’articule à une légitime critique du libre-échange, la tarte à la crème sans-papiériste s’effondre. Je voue une admiration sans bornes à tous ceux qui cultivent le paradoxe dans leur jardin antilibéral. Ils ont beau jeu de fustiger l’abolition des frontières industrielles et commerciales par le grand capital, de souligner la subversion des rapports sociaux qu’induit la marchandisation du monde. Tout cela pour sombrer in fine dans le sans-frontiérisme béat, à trop vouloir se distinguer de la fameuse France « moisie ». Il en va néanmoins des hommes comme des marchandises et des capitaux. La suppression totale des frontières ne libère pas. Elle aliène en même temps qu’elle désinhibe la circulation des flux humains.

« La politique migratoire du néolibéralisme a davantage pour but de déstabiliser le marché mondial du travail que de freiner l’immigration » : l’auteur de cette phrase n’est pas un vieux politicard borgne mais bien un intellectuel entré en rébellion contre l’injustice. Fumant la pipe et portant beau la cagoule, nul doute que le sous-commandant Marcos aurait beaucoup à apprendre aux anticolonialistes morveux…

Ainsi, sans céder au fantasme d’une France autarcique, il y a sans doute un « juste échange » à trouver du côté des hommes (pour reprendre une expression chère au PS). Échanger des étudiants ou des coopérants dans des secteurs précis sans nourrir d’armée de réserve ni bousculer outre-mesure l’équilibre culturel des pays hôtes ni piller les élites du Sud, ne serait-ce pas un peu plus raisonnable ?

C’est là que le surmoi libéral des gauchistes joue à plein. Tel Toni Negri voulant faire la nique à ce salopard d’Etat-Nation, les alters meurent de leurs contradictions. Tuer le mal par le mal en encourageant le globalisme, rejouer le mythe des multitudes émancipatrices au mépris des cadres institutionnels existants, tout cela revient grosso modo à pisser dans le violon du capitalisme mondialisé.

Il y a mieux. Ou pire, c’est selon. Dans le registre lacrymal, la Semaine Tintin-au-Congo nous en réserve de belles. Ayant pour thème les révoltes arabes, le salon traque le néocolonialisme partout… sauf en son sein. Pleurez braves gens, vous serez toujours coupable de quelque chose. Hallucinés de la repentance, crie à la bête immonde ; tu crois t’en immuniser, au mieux tu exorcises ce vieux complexe qui te hante. Comme ton ennemi Sarko, tu essentialises l’homme africain « pas assez entré dans l’histoire ». Seule différence, tu attribues ce supposé retard à la responsabilité de l’homme blanc, ontologiquement colonialiste, violent et prédateur là où l’africain incarne la bonté virginale d’une âme pure de tout péché.

Point d’orgue de ce chemin de croix, la remise du prix « colonialiste de l’année » précédera d’une semaine la grande manifestation parisienne du 26 février appelant à rejeter « la guerre, le racisme et la xénophobie d’Etat ». Mais alors, que fait-on des catastrophes naturelles et de tous ces irréductibles maux à éradiquer d’urgence ? La liste des nommés fleure bon la moraline qui tient lieu d’esprit à 80% des chroniqueurs télévisés. Sur le banc des accusés siègent logiquement les figures honnies du prêt-à-penser guillonnesque :
– Brice Hortefeux : trop heureux d’être accusé de colonialisme, ce qui lui permet de faire oublier son bilan calamiteux à l’Intérieur.
– Jean-Paul Guerlain, accusé de préférer l’esprit français un peu lourdaud à la novlangue
– Eric Zemmour : qui mérite la chaise électrique pour crimepensée !
– Michèle Alliot-Marie, pour sa proximité avec le régime déchu de Ben Ali et son opposition au boycott des produits israéliens (frayer avec Ben Ali serait donc raciste, mais à l’encontre de qui ? Zine ne partageait-il pas les origines de ceux qu’il opprimait ? Décidément, ces « anticolonialistes » parlent beaucoup de gènes et d’ethnie…).
– Riposte Laïque, pour son islamophobie assumée : après tout, l’islam n’a-t-il pas droit aussi à la critique ? Ou doit-on lui assigner un régime d’exception, tel Lyautey au Maroc ? Colonialisme, on y revient toujours !
– Hubert Falco, à cause de sa présumée nostalgie de l’Algérie Française. Tous les pieds-noirs étaient des salauds d’après l’historiographie officielle du FLN. Preuve que le jury confond éloge (contestable !) de la colonisation et discours colonialiste, le premier n’ayant souvent qu’un rapport lointain au second.

A la fin du XIXème siècle, certains colonialistes dissertaient à l’envi sur l’inégalité des races et des cultures, voyant dans la colonisation une entreprise civilisatrice constituant le lourd fardeau de l’homme blanc. Une charge bien lourde à porter, que les successeurs de Jules Ferry remixent à la sauce victimaire.

Finalement, défunts colonialistes et anticolonialistes du temps présent ont en commun une même vision du monde faite de blocs ethnoculturels homogènes. Quelle que soit la répartition des rôles (supérieurs/inférieurs ou bourreaux/victimes), cette weltanschauung mortifère nous empêtre dans une relation hiérarchique éculée.

À tout prendre, l’infantilisme est aussi un colonialisme.

Ah, que la guerre est jolie !

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Le 20 janvier dernier, Alain Juppé et quelques généraux ont décidé d’une résurrection : celle de L’Ecole de Guerre. Non pas que cette prestigieuse institution chargée de former la crème des officiers à la géostratégie ait disparu mais depuis 1993, elle avait été baptisée « Collège interarmées de Défense ».

Il y a deux manières, finalement, d’envisager cette manip linguistique. On peut se réjouir d’un recul de l’euphémisation généralisée qui caractérise la langue française depuis que le politiquement correct s’est emparé d’elle. Ainsi, il est tout de même plus sain d’appeler un chat un chat et une guerre une guerre, surtout quand on évolue dans un monde de non-voyants procédant à des réajustements structurels de notre économie, ou si vous préférez, à des aveugles démantelant l’Etat-Providence.

Mais on peut aussi se demander si cette réintroduction du mot guerre ne marque pas aussi la prise de conscience d’un monde devenu si inégalitaire qu’il est difficile d’imaginer qu’il puisse résoudre ses contradiction autrement que par de bons gros conflits bien sanglants, genre Irak ou Afghanistan. Comment il disait, Jaurès, déjà? Ah oui : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage

Montfermeil sur Nil ?

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C’est un appel à la violence planqué sous l’étendard de la révolte contre l’injustice. Invité à commenter le printemps arabe sur le site des Inrocks, le cinéaste Abdellatif Kechiche appelle le peuple de France à se soulever à son tour contre ses tyrans. Enfin, pas tout le peuple, mais le vrai, celui des banlieues. Il rêve de voir cette révolte populaire se propager « à toutes les démocraties corrompues, partout où sévissent l’injustice sociale, le mépris et l’humiliation des hommes ». Puis il lâche le morceau : « Je rêve d’un soulèvement de nos banlieues. » Rappelons que dans la réalité qui n’a pas grand-chose à voir avec les rêves de Kechiche, le résultat des émeutes en banlieue se résume généralement à des équipements publics détruits, des policiers blessés et des jeunes arrêtés. Et qu’elles ne font pas plus advenir un avenir radieux que les centaines de millions d’euros dépensés depuis des années. Apparemment, cette subtile comparaison entre la France et des pays où règnent l’arbitraire et l’injustice n’a pas fait bondir, ni même étonné, les deux journalistes des Inrocks qui n’ont pas jugé nécessaire de demander au cinéaste quelle forme devrait prendre cette nouvelle révolution française et le sort qui serait réservé à ses ennemis.

Il faut dire que Kechiche est en phase avec l’air du temps: de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par toute la planète radicale-chic, on répète avec gourmandise que la France est confisquée par une clique d’exploiteurs avides. Mais lui ne se contente pas d’opposer la France d’en haut à celle d’en bas, il dresse l’une contre l’autre celle des banlieues et celle des villes, en clair, la France d’origine étrangère et la France blanche. Pour lui, notre pays ressemble à la Tunisie de Benali et à l’Egypte de Moubarak. Il est bien connu qu’on torture dans les commissariats de banlieue, que notre justice est implacable et que nos prisons sont pleines d’opposants politiques.

Il serait mesquin de faire observer à Kechiche que cette dictature corrompue l’aide à financer d’excellents films, comme celui qu’il a consacré à la vénus noire, cette femme montrée comme un animal de foire à une époque où le racisme était une opinion et non pas un délit puni par la loi. On a plutôt envie de rappeler qu’il est aussi l’auteur de L’Esquive, où de jeunes Français des cités se grandissent en aimant la langue de Marivaux et la grandissent en l’aimant. Sans gommer la complexité d’un monde où le dominé est souvent le dominant d’un autre, il y défendait le droit pour tous de prendre cet héritage en partage et invitait la jeunesse des banlieues à se battre avec les armes de l’esprit et de la culture. Aujourd’hui, il l’appelle à la guerre civile.

L’échelle de Jacob

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Non, non et non ! Non, Christian Jacob, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, n’est pas antisémite ! Sa sortie sur l’international DSK et le terroir n’a aucun relent des heures-les-plus-sombres. Pour preuve : il s’apprête à faire une sortie afin de crier à la face du monde que le président du FMI est un socialiste comme un autre. DSK-Royal, c’est kif-kif bourricot.

Le président du groupe UMP à l’Assemblée a déjà peaufiné sa réponse. D’après nos informations (enfin, d’après mon imagination, qui vaut bien toutes les infos), il a trouvé LA petite phrase qui fera taire ses détracteurs ; là voilà : « En 2007, avec Ségolène, c’était La France présidente. En 2012, avec DSK, ce sera « Le Peuple élu. »

Après ça, on ne pourra plus dire qu’il est antisémite, rabbi Jacob