Accueil Site Page 2875

Christophe Guilluy : « Le prolo n’existe plus »

photo : Hannah

Gil Mihaely. Crise sociale ou question raciale ? En simplifiant, on pourrait se dire que la gauche privilégie la première dimension de la maladie française et la droite la seconde. Et voilà que le Front national, soupçonné – non sans raisons – de racisme ou, au moins, de xénophobie, serait, selon un sondage, le premier chez les ouvriers. Du coup, la question sociale revient au cœur du débat public. Comment s’articulent ces deux questionnements, identitaire/culturel d’une part et socio-économique de l’autre, dans la société française aujourd’hui ?

Christophe Guilluy : Il faut commencer par admettre que les deux dimensions sont imbriquées. Les thèmes les plus sensibles politiquement sont aussi ceux qui clivent le plus socialement. Le rapport à la mondialisation, à l’immigration et à l’émergence d’une société multiculturelle varie selon que l’on appartient aux catégories populaires ou aux couches supérieures. C’est que la question de « l’ouverture » au monde et aux autres n’est pas seulement philosophique, mais aussi et peut-être d’abord sociale.

Le problème est que les classes dirigeantes ont une vision caricaturale des rapports sociaux opposant les banlieues, territoires de l’exclusion, au reste du pays qui serait habité par une classe moyenne à la « Trente Glorieuses ». Il est très difficile de déconstruire ces représentations biaisées qui évacuent la dimension sociale, cruciale pour les couches populaires, tellement elles structurent les mentalités et la nature des différentes politiques de l’État. L’exemple de Rama Yade est emblématique. Le coup de projecteur sur l’ex-jeune rebelle du clan Sarkozy, comme d’ailleurs le débat sur la faible représentation des minorités ethniques (donc visibles) à l’Assemblée nationale, masquent l’absence totale de députés issus des milieux populaires – contrairement à ce qui se passait dans les années 1960. Cette lecture idéologique aboutit à planquer le réel sous le tapis en occultant le double blocage de la société française : la reproduction sociale des élites se conjugue avec la panne de l’ascenseur social qui pénalise l’ensemble des classes populaires − blanches, noires ou arabes.[access capability= »lire_inedits »]

GM : Mais qui est le peuple ? Où est-il ? On a l’impression qu’il est partout et nulle part. Les médias et les politiques usent et abusent des mots « pauvre », « travailleur pauvre », « ouvrier », « prolo »… Quel est le vocable le plus adapté pour parler des classes populaires ?

CG : Le terme « prolo » est impropre, parce qu’il renvoie à une classe ouvrière et à un « peuple de gauche » aujourd’hui disparus. Pour la gauche, invoquer le prolétariat, c’est s’enfermer dans le confort de l’imagerie ouvrière des années 1930, des luttes collectives, des grèves dans les grandes usines, des défilés poing levé. Or, cette mythologie ne dit rien de l’émergence d’une nouvelle identité populaire qui englobe l’employé d’hypermarché ou le soutier de call-center autant que l’ouvrier. On est loin de la Régie Renault des années 1970.

GM : Et que pèsent ces catégories populaires dans la population française aujourd’hui ?

Il faut d’abord noter que les ouvriers et employés constituent à peu près la même proportion de la population que dans les années 1960, mais leur poids respectif s’est inversé : les employés sont aujourd’hui plus nombreux que les ouvriers. Ensemble, ils représentent environ 55% de la population active, mais aussi l’immense majorité des chômeurs. De plus, la très grande majorité des retraités sont d’anciens ouvriers ou employés. Cette France populaire structure donc encore fortement la sociologie du pays.

Elle est composée de petits salariés travaillant essentiellement dans le secteur privé, industriel ou tertiaire. Leur revenu se situe autour de 1300 euros mensuels si on prend en compte les travailleurs à temps partiel et, pour les retraités, la pension médiane se situe aux alentours de 1000 euros. Mais ces moyennes ne doivent pas faire oublier que beaucoup sont tombés en-dessous du seuil de pauvreté. Le médiateur de la République rappelait récemment que 20 millions de personnes sont à 50 euros près pour boucler leurs fins de mois. Cette France des bas revenus, de la précarité et parfois de la pauvreté est aussi, de plus en plus, celle des territoires périurbains et ruraux. Elle n’est plus « de l’autre côté du périph » mais « de l’autre côté de la banlieue ».

GM : Quand on dit « couches populaires », on a pourtant tendance à penser « banlieues ».

Eh bien, on se trompe ! Deux siècles après l’exode rural du XIXe siècle, puis celui du XXe, une nouvelle recomposition sociale des territoires est en cours.

GM : Peut-on parler d’exode urbain ?

D’une certaine façon. En quelques décennies, les classes populaires ont été éjectées des grandes villes, s’éloignant de plus en plus des centres de décision pour s’établir dans la grande périphérie. Dans la France des années 1950 et 1960, ces ouvriers et employés vivaient au cœur des grandes villes, qui conservaient des quartiers populaires comme Belleville ou Ménilmontant à Paris. Au fur et à mesure que les activités productives étaient expulsées des grandes villes, ils ont suivi, s’installant d’abord dans les localités limitrophes où certains sont devenus propriétaires de petits logements. Sous les effets conjugués de l’immigration et de l’ascension sociale pour certains, du déclassement pour les autres, beaucoup ont quitté la proche banlieue dans les années 1970-1980, soit pour retourner dans les grandes villes soit pour les zones rurales. Car au cours de la même période, les zones urbanisées deviennent trop chères pour les entreprises. Bien avant de délocaliser vers les pays à bas coûts salariaux, celles-ci s’installent en zone rurale, où le foncier est accessible, entraînant leurs sous-traitants. Et leurs salariés. Aujourd’hui, l’ouvrier n’habite plus à Belleville, Clichy-sous-Bois ou Villeurbanne, mais dans des lotissements pavillonnaires implantés dans des espaces périurbains et ruraux, à l’écart des grandes métropoles.

En quelques décennies, les ouvriers sont donc passés d’un habitat collectif dans le « centre » à une maison individuelle dans la « périphérie ». D’où leur effacement de la scène publique. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont moins visibles qu’ils sont moins nombreux : ce mouvement d’éviction des couches populaires des territoires les plus attractifs s’est réalisé « à catégories sociales constantes ». Alors qu’elles étaient présentes dans les quartiers populaires de Paris tout comme dans les communes – anciennes et nouvelles – qui entourent la capitale, aujourd’hui, elles n’ont plus leur place : ni à Belleville ni à Clichy-sous-Bois.

GM : En clair, les pauvres ont été chassés des métropoles ? Concrètement, comment cela s’est-il passé ?

CG : D’abord, comme je viens de l’expliquer, les emplois ont suivi les entreprises. Mais le tri social a surtout été réalisé par l’augmentation du coût du logement. Au moment où la production s’exile, les grandes villes s’embourgeoisent et se spécialisent dans des activités de plus en plus qualifiées. Par exemple, Toulouse et Grenoble se distinguent par une forte concentration d’emplois « high tech ». À Lyon, Lille, Bordeaux et Nantes, le marché du travail est fortement orienté vers la logistique inter-entreprises. Paris accueille une majorité de sièges sociaux, ainsi que les principaux acteurs internationaux, mais on n’y trouve presque plus d’ateliers, d’artisans et d’activités de production. En d’autres termes, les villes accueillent les emplois les plus qualifiés, directement ou indirectement connectés à l’économie mondialisée, attirant les cadres et les professions intellectuelles qui investissent tout l’espace, y compris les anciens quartiers populaires. On voit bien comment la ville industrielle, qui intégrait les catégories populaires, a laissé la place à un modèle métropolitain qui les rejette violemment. À l’arrivée, les gagnants de la mondialisation vivent dans les centres urbains tandis que les perdants, ceux qui travaillent dans les secteurs les plus fragilisés par la concurrence des pays émergents, sont repoussés de plus en plus loin. La France périurbaine et rurale est aujourd’hui celle des plans sociaux.

Isabelle Marchandier : Ce partage du territoire n’est pas franchement nouveau. Dans Pot Bouille, par exemple, la même stratification sociale de l’espace est à l’œuvre. Il est vrai qu’elle était alors verticale, le niveau social variant avec l’étage, et qu’elle est devenue horizontale. Au moins, à l’époque de Zola, l’ouvrier, le petit employé et le bourgeois vivaient-ils au même endroit.

CG : Pardonnez-moi, mais c’est un mythe ! Les quartiers et communes ouvrières n’étaient pas mixtes. Du reste, cela n’était pas non plus un objectif politique. On ne se demandait pas si le fils d’ouvrier devait fréquenter la même école que le fils d’avocat car l’intégration économique et politique des ouvriers était une réalité. La question de la « mixité sociale » surgit au moment où l’intégration des couches populaires au circuit économique n’est plus assurée. Mais c’est le développement d’une immigration familiale extra-européenne qui en fait un enjeu politique majeur. La question sociale disparaît alors pour laisser la place à des thématiques sociétales qui, portées par les meilleures intentions, permettent de camoufler l’accentuation des inégalités sociales et la disparition progressive des couches populaires du champ politique.

GM : Le parc de logements sociaux n’aurait-il pas dû, justement, empêcher ou au moins freiner cette fragmentation du territoire sur une base sociale ?

CG : L’appropriation par les « bobos » des logements privés qui accueillaient autrefois les ménages modestes n’a été que très partiellement compensé par la construction de logements sociaux dans ces mêmes quartiers ou dans la proche banlieue. Face à cette évidence, le discours ambiant est surréaliste. Tout le monde, bobos en tête, s’accorde sur la nécessité de développer le logement social, et on dénonce avec des trémolos dans la voix l’égoïsme des villes qui ne remplissent pas leurs quotas, préférant payer les amendes. Mais les mêmes qui s’indignent ne voient pas que ce sont eux qui occupent les logements privés, les rendant inaccessibles à une famille d’ouvriers. Il faut tout de même dire clairement les choses : l’acteur principal de ce darwinisme social qui a abouti à l’éviction du « prolo », donc le grand vainqueur de cette lutte des places, c’est le « bobo » ! Ce n’est pas un hasard si, dans les quartiers anciennement populaires des grandes villes, le nombre de ménages payant l’ISF explose !

GM : Paradoxalement, cet embourgeoisement des centres-villes expliquerait-il l’hégémonie municipale de la gauche ?

CG : Absolument. L’écart béant entre la sociologie métropolitaine et la sociologie nationale explique que la gauche soit majoritaire dans les métropoles et minoritaire dans le reste du pays puisque ce sont les classes supérieures et moyennes/supérieures qui votent à gauche. L’évolution de la sociologie parisienne ne pouvait qu’amener Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris. L’adhésion des cadres à l’évolution économique du monde, leur acceptation d’une ouverture toujours plus grande, colle tout à fait au discours de la gauche sociale-démocrate. Regardez les résultats du référendum européen. Si le « non » l’a remporté, le « oui » était majoritaire dans toutes les grandes villes de France. C’est bien la preuve, si besoin était, que la question de la mondialisation et de son corollaire, l’immigration, ne se pose pas de la même façon selon qu’on vit ou non dans une métropole.

GM : Ce sont pourtant les banlieues, zones intermédiaires entre les métropoles et les zones rurales et périurbaines, qui captent toute l’attention des politiques et des médias.

CG : C’est bien le problème ! Le traitement des ZUS (Zones urbaines sensibles) occulte complètement les nouvelles dynamiques urbaines et sociales et, plus encore, une de leurs conséquences majeures : la séparation territoriale des couches populaires « d’origine française » et d’immigration ancienne, d’une part, de celles qui sont issues de l’immigration récente et extra-européenne d’autre part. Les logiques foncières et économiques que je viens d’évoquer ont en réalité engendré un immense chassé-croisé entre catégories populaires.

Pendant les années 1970, au moment où une majorité d’ouvriers et d’employés « d’origine française » ou issus de l’immigration ancienne et européenne quittaient les logements sociaux des grandes villes pour la proche banlieue, une nouvelle immigration extra-européenne, liée en grande partie au regroupement familial, arrivait, entraînant un changement rapide et radical de l’environnement.

GM : Quel rôle les violences urbaines ont-elles joué dans ces processus et dans l’évolution des représentations ?

CG : Les violences urbaines sont à l’origine de la médiatisation des banlieues sensibles. Si les premières émeutes qui ont lieu en 1979 dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, sont très médiatisées, c’est aussi parce qu’elles concernent des quartiers où se concentrent des populations d’origine algérienne de plus en plus coupées du marché du travail même si elles en sont proches géographiquement. Il ne faut pas se laisser abuser par le mot « banlieue » : ces quartiers sensibles se situent dans les métropoles les plus riches, ce qui crée une situation explosive, les inégalités étant par contraste terriblement visibles. Rongée par la précarité et le chômage de ces nouveaux arrivants, la Seine Saint-Denis se trouve au centre d’une métropole très embourgeoisée qui enregistre depuis quinze ans une croissance économique très forte.

Dans ce contexte, alors que l’École de la République n’a pas encore entamé sa lente dégradation, beaucoup de jeunes Maghrébins qui quittent le système scolaire sans avoir de diplômes se retrouvent au chômage et finissent par se tourner vers le trafic de drogue et autre « business ». Il ne faut pas oublier qu’à Vaulx-en-Velin, ce sont des « rodéos » de voitures et de nombreuses frictions entre jeunes et policiers qui mettent le feu aux poudres. Il ne faut pas se voiler la face, l’insécurité n’est pas seulement une question de « sentiments » et de représentations : la violence, bien réelle, est l’une des principales raisons du départ des classes moyennes de ces quartiers.

IM : Comment la banlieue a-t-elle évolué depuis 1979 ?

CG : Les « quartiers sensibles » se sont spécialisés dans l’accueil des immigrés et sont devenus des sas où des ménages précaires et sans diplômes issus du Sud viennent prendre la place de ceux qui ont réussi à s’en sortir et qui quittent ces quartiers. Il n’est donc pas étonnant qu’en trente ans, le taux de chômage dans ces communes n’ait pas varié : ceux qui ont du boulot et trouvent le chemin de l’ascension sociale partent pour échapper à un environnement dégradé et assurer à leurs enfants une meilleure éducation. Ces ménages en phase d’ascension sociale, souvent immigrés, sont aussitôt remplacés par les nouveaux arrivants, souvent primo-arrivants. Pour ceux-là, vivre dans la banlieue d’une métropole française est déjà une réussite par rapport à l’existence qu’ils ont laissée derrière eux. Ces espaces, caractérisés par une très grande mobilité de la population, sont donc, eux aussi, complètement connectés à la mondialisation. Mais à la différence des métropoles qui le sont par leur intégration à l’économie-monde, les quartiers sensibles le sont par les flux migratoires et la proximité culturelle des immigrés avec leur terre natale.

GM : Pendant que les projecteurs sont braqués sur la banlieue, que deviennent les autres composantes des catégories populaires ?

CG : À partir du moment où la figure de l’ouvrier est remplacée par celle de l’immigré, les catégories populaires deviennent invisibles. Elles disparaissent des radars de la classe politique française, en particulier à gauche. Prenons l’exemple de l’initiative ZEP lancé par Sciences Po. Cette opportunité offerte aux jeunes des banlieues est discriminatoire pour ceux des zones rurales et périurbaines. Autrement dit, la jeunesse des banlieues éclipse la jeunesse ouvrière, périurbaine et rurale, alors mêmes que les jeunes constituent seulement 9 % de la population des quartiers sensibles contre 30 % dans ces zones périurbaines. Or ces jeunes – généralement « d’origine française » − sont de plus en plus démunis face aux effets de la mondialisation. Du coup, la sociologie de la pauvreté en zone rurale a évolué, l’agriculteur retraité ayant en grande partie cédé la place aux jeunes couples avec enfants, aujourd’hui sur-représentés en milieu rural. Personne ne le voit, mais les jeunes adultes sont plus nombreux dans la population pauvre rurale que dans la population pauvre urbaine.

IM : Comment ces « nouveaux pauvres » vivent-ils leur déclassement ?

CG : La pauvreté s’incruste, mais reste invisible. Les CAF observent une sous-utilisation du RSA en milieu rural qui ne s’explique pas tant par une méconnaissance des droits imputable à un déficit d’information que par la honte d’être considéré comme pauvre et plus encore comme « assisté ». La difficulté de repérer les ménages en situation précaire s’explique largement par leur refus d’adopter un discours de revendications. Et ce n’est pas seulement par souci de dignité mais aussi pour maintenir l’illusion, je dirais même le fantasme, d’appartenir encore à la classe moyenne.

IM : Voulez-vous dire que la classe moyenne n’existe plus, ni comme catégorie, ni comme réalité ?

CG : Le concept de classe moyenne a été valable jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, tant que l’ascension sociale lui donnait du sens. Aujourd’hui, il est d’autant moins opérant qu’il s’est ethnicisé. Si la République ne reconnaît ni les communautés ni l’origine ethnique, dans la réalité, la dimension ethno-culturelle pèse de plus en plus. Aujourd’hui, le terme « classe moyenne » est utilisé couramment pour désigner les Blancs, cette minorité qui déserte les quartiers sensibles. Or, selon les critères socio-économiques, ces « Whites » ou « Blancos », pour reprendre les mots de Manuel Valls, n’en font plus partie. Donc cette majorité invisible, ces Blancs précaires ou pauvres, considérés comme appartenant à la « classe moyenne » sans en avoir les attributs réels, subissent un véritable enfermement culturel. À l’inverse, cette ethnicisation empêche de reconnaître l’émergence d’une classe moyenne issue des minorités.

GM : Les classes populaires se penseraient ethniquement plutôt que socialement ?

CG : C’est un peu plus compliqué que ça. La complexité de la réalité ne peut être abordée exclusivement sous l’angle social ou sous l’angle identitaire. Les catégories populaires blanches quittent les banlieues parce que personne n’a envie de devenir minoritaire, même s’il s’agit de minorités et majorités relatives (les populations minoritaires nationalement sont souvent majoritaires dans un espace donné). Beaucoup de gens, qui n’étaient pas les plus puissants socialement et économiquement, ont été exposés à un changement rapide et brutal de leur environnement, qui a provoqué ce sentiment tant décrié de « ne pas se sentir chez soi ». Il est toujours plus difficile de devenir minoritaire que de naître minoritaire. Cette transformation démographique a créé une insécurité culturelle majeure en milieu populaire. « L’autochtone » était hier un référent culturel pour les immigrés. Ce statut de « modèle » facilitait son acceptation de « l’autre ». En perdant ce capital symbolique qui conférait un avantage social à celui qui vivait là où il était né par rapport à celui qui venait d’ailleurs, il est devenu un minoritaire parmi d’autres.

GM : Pour finir « raciste », comme on le proclame régulièrement ?

CG : La gauche se trompe avec son discours moral sur le « racisme de l’ouvrier ». Elle devrait comprendre que quelqu’un qui gagne 1000 euros par mois ne perçoit pas l’immigration, le rapport à l’autre et à son environnement de la même façon que quelqu’un qui gagne 10 000 euros ! Le séparatisme culturel fonctionne à tous les étages de la société, mais il est traité différemment. La vieille dame qui vit en banlieue et exprime sa crainte devant le changement de son environnement est taxée de « raciste », tandis que le « bobo » qui vit dans son loft à Belleville et tient des discours hypocrites sur le multiculturalisme tout en envoyant ses enfants dans une école « hors secteur », est porté au pinacle. Cette inégalité face au mélange culturel est essentielle : si on a les moyens du séparatisme, on vit dans un espace où on est culturellement majoritaire, protégé par une frontière invisible et protectrice – ce qui permet d’afficher sa tolérance. Pour les « bobos » et les couches supérieure, cette frontière est assurée par le revenu. Les milieux populaires demandent, notamment à travers le vote FN, que l’État mette en œuvre cette frontière protectrice. On voit bien le décalage qui existe entre l’amour de l’ouverture proclamé dans tous les sondages sur le « vivre-ensemble » et le développement de ce grégarisme. La réalité de notre société fragmentée est assez éloignée de l’idéal républicain.

GM : Assistons-nous sur ces bases à la naissance d’un communautarisme « blanc » ?

CG : Le communautarisme « blanc » n’existe pas. Les Français restent hermétiques au racialisme de type anglo-saxon. La véritable question, c’est l’émergence d’une société multiculturelle où se déploient les stratégies d’évitement résidentielles. L’importance du vote FN dans des communes ou départements où les immigrés sont peu nombreux traduit la volonté de rester culturellement majoritaire sur un territoire. Ce phénomène est accentué dans nombre de communes rurales, par exemple en Seine-et-Marne, par la présence de nombreux ménages venus des cités de Seine-Saint-Denis qui craignent de voir arriver les familles issues de l’immigration extra-européenne dont elles ont, justement, voulu se séparer.

GM : Dans ces conditions, les enfants de l’immigration maghrébine et africaine ont-ils une chance de suivre un jour la même voie que les enfants de Polonais, Italiens, Espagnols et Portugais ?

CG : L’ascension des enfants issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne est déjà une réalité, même si, comme pour l’ensemble des classes populaires, elle concerne seulement une minorité. Néanmoins, le taux de diplômés ou l’accession à la propriété révèlent l’émergence d’une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine.

GM : Mais le « séparatisme » culturel que vous avez évoqué disparaît-il avec l’ascension sociale ?

CG : Toute la question est là. Les problèmes ne tiennent pas tant à l’intégration économique ou sociale de ces populations qu’à l’évolution de la société vers un modèle multiculturel. Contrairement à ce qu’une pensée magique républicaine nous a longtemps fait croire, les indicateurs de « mixité » ne sont pas très favorables. Michèle Tribalat a montré le caractère trompeur du taux de « mariages mixtes », qui comptabilise les mariages entre un Français d’origine maghrébine ou africaine et un ressortissant de son pays d’origine. Or, de telles unions traduisent plutôt un repli communautaire qu’une volonté d’exogamie. Si on ajoute à cette tendance l’ethnicisation des territoires, les chances de rencontres avec l’autre sont de plus en plus réduites. On peut le regretter mais c’est ainsi : la République assimilationniste a vécu, « l’autre » ne deviendra plus « moi ». C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le débat sur l’islam et sa visibilité.

IM : Cette fragmentation culturelle et sociale peut-elle dégénérer en guerre civile à bas bruit ?

CG : Non. Les pratiques séparatistes, l’érection de frontières invisibles traduisent plus une volonté d’évitement qu’une logique d’affrontement. Et le retour des classes populaires dans le débat annonce peut-être un durcissement du conflit social. Et c’est tant mieux. Face à la nouvelle géographie sociale des territoires, qui inscrit dans l’espace la fragmentation du corps social, il faut faire exploser la bulle du consensus politique. Le silence ne résoudra rien. Si on veut désamorcer la bombe, il faut débattre des antagonismes culturels, de la pauvreté sociale des classes populaires.

GM : Au bout du compte, le phénomène Marine Le Pen a au moins la vertu de rendre visible cette France des ouvriers et des employés « autochtones », écrasée par la mondialisation et effacée par l’omniprésence des banlieues ?

CG : Ce n’est pas faux. La montée du vote FN et le fort taux d’abstention traduisent la défiance des électeurs, dont 70 % ne croient plus les politiques capables de régler leurs problèmes. Ce qui signifie, et c’est fondamental, que le peuple ne s’est pas droitisé. Il se situe désormais en dehors du clivage droite/gauche. Les élites dirigeantes et intellectuelles de ce pays ne comprennent pas qu’en diabolisant le parti frontiste, elles l’ont placé à l’extérieur du champ de la bipolarisation, autrement dit hors du « système ». Or, c’est exactement l’espace politique dans lequel se pense une grande partie de la population et singulièrement les catégories populaires. Quand Besancenot et Mélenchon recueillent respectivement 1 % et 2 % des intentions de vote des ouvriers, Marine Le Pen séduit 36 % d’entre eux. C’est qu’en évoquant la précarité sociale mais aussi l’insécurité culturelle, elle leur parle. Alors, oui, cette France d’en bas se sert du vote FN pour revendiquer son existence.[/access]

Christophe Guilluy est géographe-consultant indépendant. Son dernier livre, Fractures françaises, a été publié en 2010 chez François Bourin éditeur.

 

Cet article a été publié dans Causeur magazine n°35 – mai 2011

Pour acheter ce numéro, cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici

 

Fractures françaises

Price: ---

0 used & new available from

Concerto montebourgeois

C’est parti ! Dans un clip à la mise en scène léchée, Arnaud Montebourg lance sa campagne en direction du peuple de gauche. Centrée sur la promotion de son livre Des idées et des rêves, la vidéo enchaîne les saynètes autour du candidat aux primaires socialistes. Au Parlement réuni en congrès à Versailles, au milieu d’agriculteurs charolais ou haranguant ses troupes, le partisan de la démondialisation tranquille s’en sort plutôt bien.

Sa nouvelle France, il la rêve à haute voix autour de quatre grandes priorités :

– un capitalisme coopératif mutualiste. A la sonorité toute proudhonienne, ce projet rappelle le bon vieux compromis fordiste des Trente glorieuses. Bref, l’époque dirigiste et ringarde où l’on se souciait moins de l’inflation que de la hausse des salaires. Dit comme ça, on signe volontiers.

– la mutation écologique de nos modes de consommation et de production. L’air de rien, la couleur verte ripoline adroitement une relocalisation massive de l’économie française. Finie les hérésies écologique et économique qui consiste à acheter des fruits marocains- en payant le prix du transport et de la conservation- pendant que nos petits cultivateurs croulent sous les dettes. Articuler le souci écologique au protectionnisme, voilà sans nul doute une piste à explorer. Espérons seulement que le Parti Socialiste ait le courage intellectuel de s’y atteler.

– l’instauration plébiscitaire d’une VIe République. Ici, j’avoue que l’enthousiasme laisse place au doute. Est-ce bien la resucée du projet esquissé avec Bastien François en 2005 ? Soit une parlementarisation de la Ve République qui rejouerait le vieux refrain du coup d’Etat permanent. A voir : avant de changer les institutions en place, encore faut-il les épouser pour pouvoir gagner. Montebourg, loin d’être un sot, a implicitement entériné cette doctrine en installant les primaires, une machine à présidentialiser en série !

– la coopération fraternelle entre les citoyens de la nation France. Ouf, on respire. A la différence de ses rivaux, Montebourg ne parle pas de « communautés ». Ni ne fait l’éloge du différentialisme. Il aime la France et le proclame haut et fort sans craindre les procès en sorcellerie.

Pas mal, n’est-ce pas ?


Allons nous louper la révolution génétique ?

photo : widdowquinn

L’informatique évolue tellement vite que nous nous ruinons à acheter des machines déjà obsolètes à la sortie de leurs emballages. La faute à la fameuse Loi de Moore (en gros le doublement de la puissance des microprocesseurs tous les dix-huit mois[1. Certains disent tous les deux ans, d’autres tous les 1,96 ans, mais bon, vous voyez l’idée, et surtout ses résultats] depuis les années 60), véritable moteur des redoutables technologies de l’information – grâce auxquelles les cinquante dernières années ont eu peu de choses à voir avec les cinquante précédentes.

Chacun peut l’observer, la croissance exponentielle de la puissance de nos machines électroniques (ordinateur, téléphone, console de jeu ou micro-ondes…) connaît depuis dix ans une accélération elle-même exponentielle. Nous sommes désormais rendus, comme disent les scientifiques, au « point d’inflexion » de la courbe exponentielle, ce moment crucial où la courbe grimpe quasiment à la verticale et où les compteurs s’affolent. En dix ans, notre connexion internet est passée du 56K (quand une page de texte sans images ni couleurs mettait une plombe à s’afficher) à la fibre optique ultrarapide, où toute la famille connectée simultanément n’arrive pas à épuiser la bande passante. En dix ans, Google est passé du statut de start-up entre potes nichée dans un garage à celui de maître du monde. En dix ans … mais on sait tout cela.

Ce qu’ignore à peu près totalement le grand-public, c’est que l’homme lui-même, jusqu’au cœur de ses cellules, va être impacté en profondeur par la Loi de Moore. Rappelez-vous : en 2003, Bill Clinton annonçait au monde un événement considérable. Le premier génome humain venait d’être décrypté. Un exploit technologique que d’aucuns pensaient impossible et qui aura tout de même nécessité treize ans de recherche et une poignée de milliards de dollars.

Aujourd’hui, le séquençage intégral de l’ADN d’un individu est une procédure assez simple, auquel vous et moi pouvons avoir accès pour quelques milliers d’euros en Belgique ou en Suisse (c’est interdit chez nous). Dans dix ans, un profilage ADN complet vous coûtera autant que la dernière paire de Nike… Ce sera l’avènement de la médecine personnalisée, du « sur-mesure thérapeutique ». Chacun pourra connaître son fardeau génétique, et les progrès de la science — eux aussi boostés par la Loi de Moore — permettront peu à peu d’éradiquer les maladies génétiques.

Pas besoin d’être docteur en informatique pour comprendre qu’en décryptant son ADN, l’homme s’est numérisé, de la même manière qu’on a numérisé la musique au format MP3 et les photos au format JPEG. En réduisant le contenu de son ADN à une suite de « 0 » et de « 1 », Homo sapiens a posé les pieds sur le tapis roulant de la post-humanité. Bientôt, les thérapies géniques permettront de réparer nos gènes. De l’homme « réparé » à l’homme « augmenté », il n’y a qu’un pas qui bien entendu sera franchi assez vite. Car, l’histoire l’a montré, l’homme ne renonce jamais à une technologie prometteuse. Avenir radieux ou cauchemar absolu, chacun percevra à sa manière la nouvelle humanité qui s’annonce …

Contrairement aux pays anglo-saxons, la France, où ces questions ne sont pas médiatisées, ne s’intéresse pas à ces problématiques. Il est pourtant crucial qu’un grand débat s’installe dans notre pays. Voulons-nous demeurer des bio-réacs ou céder aux sirènes mouvement « transhumaniste » qui prône l’amélioration de l’homme par tous les moyens ? Voulons-nous suivre José Bové et les anti-OGM, ou au contraire soutenir une technologie qui pourrait éradiquer la faim dans le monde ? Sommes-nous propriétaire de notre ADN, et si oui pourquoi n’a t-on pas le droit de se faire séquencer en France ?

Pour le moment, point de débat. Et quand débat il y a, les grands démocrates écologistes se chargent illico de le caricaturer ou de le censurer. L’année dernière plusieurs tentatives de réunions sur les nanotechnologies ont été perturbées par les Verts ou purement annulées. Nos lois bioéthiques (très restrictives) soutenues par les décroissants et autres tenants du sacro-saint principe de précaution sont des digues efficaces contre le raz-de-marée génétique qui s’annonce. Pas de danger, la France est à l’abri du progrès. Pendant que nous nous concentrons sur les primaires du PS et les tergiversations de Nicolas Hulot, les Américains et les Chinois investissent des milliards dans les technologies du vivant. Ils en récolteront les dividendes dans dix ou vingt ans, quand le secteur des « biotechs » sera le premier moteur de croissance mondial.

Tandis que nous déblatérons à n’en plus finir sur les bienfaits des légumes bio à la cantine, les Chinois déposent brevet sur brevet. L’avenir de l’humanité se jouera donc ailleurs, dans la zone Asie-Pacifique et la Silicon Valley. Houellebecq avait probablement raison : faute de réaction, la France est sans doute condamnée dans un avenir proche à subsister du tourisme et du commerce des espadrilles… L’Homo sapiens français du futur risque d’avoir du mal à financer ses thérapies géniques, et même, pour la grande masse d’en être privé. Parce qu’au début du XXIème siècle au nom des grands principes, et en particulier de celui dit « de précaution », on n’avait pas pris nos précautions…

Google Démocratie

Price: ---

0 used & new available from

Enfin Kundera vint

photo : Grossetti

L’œuvre de Kundera est l’une des rencontres décisives de mon existence. Un amour né dans l’adolescence, un éblouissement qui ne se sont jamais démentis depuis lors. Emporté par son élan irrésistible, je suis devenu dès ma quatorzième année un jeunophobe fanatique, un touristophobe intraitable, un blanc-bec viscéralement allergique à la modernolâtrie, au puritanisme, au dogmatisme idéologique et à l’esprit de sérieux. Lycéen puis étudiant, je traquais sans relâche – et sans la moindre espèce de succès – mes embardées romantiques et mes coupables illusions lyriques.[access capability= »lire_inedits »]

D’une seconde à l’autre, les romans de Kundera m’arrachèrent à l’ennui de l’enfance. Jeune provincial, c’est en les lisant et en les relisant infiniment que je découvris soudain, du même mouvement, deux continents stupéfiants et fascinants dont j’ignorais jusque-là l’existence : la littérature et la sexualité. L’œuvre de Kundera a été mon paradis idéalement anti-idéal, le lieu où confluaient paradisiaquement toutes les beautés des différents arts européens, l’émoi libertin et une pensée d’une vitalité magistrale. C’est ainsi qu’est né mon attachement sexuel, c’est-à-dire spirituel, à la littérature et à l’art du roman.

J’éprouve envers cette œuvre – désormais réunie dans les deux volumes de La Pléiade grâce au travail remarquable de François Ricard – une immense gratitude. Une gratitude pour sa profonde et foisonnante beauté. Pour sa grande sagesse rythmique libératrice. Pour tous les personnages dont elle est venue peupler et enrichir le ciel de l’art du roman, auxquels je suis lié par une amitié indéfectible. Ils s’appellent Jaromil, Tomas, Jakub, Pontevin, Ludvik, Immaculata et Bertlef. Ils s’appellent Fleischman, Avenarius, Paul, Havel, Jan et Edwige, Franz et Sabina. Ils s’appellent Mirek et Maman, Vincent, Ruzena, Kostka, Helena et Cechoripsky. Inoubliables entre tous, enfin, elles se nomment Lucie, Tereza, Tamina et Agnès.

Mais ma reconnaissance envers Milan Kundera tient aussi à sa qualité de grand passeur. Par son regard inimitable et la vitalité de son désir, il sait faire scintiller de manière miraculeuse toutes les œuvres d’art qu’il aime avec fidélité. C’est à lui que je dois encore, dans mes vertes années, mille découvertes prodigieuses, dont les plus cruciales furent celles de Gombrowicz, de Kafka, de Fellini, de Nietzsche et de Heidegger. Kundera est une bruissante forêt de rencontres.
L’œuvre de Kundera ? Belle comme la rencontre apeurée de François Rabelais, d’André Breton et de Franz Kafka, tous trois âgés de dix-sept ans, livrés à la risée implacable de vieilles putains farceuses, dans un bordel pouilleux et féérique.[/access]

Œuvre I, II

Price: ---

0 used & new available from

Ben Laden est vivant !

photo : defense.pk

Il existe sur terre des hommes plus malins que les autres. Ils appartiennent à cette élite qui sait bien que l’homme n’a jamais marché sur la lune, ni la lune sur l’homme, mais que les images ont été tournées par la Nasa dans un studio de télévision à Los Angeles. Ils savent bien que les autorités nous cachent la terrible vérité sur les Ovnis, et que les petits hommes gris à oreilles pointus venus de Pluton sont déjà parmi nous pour aspirer le contenu de nos cerveaux, avec la complicité croisée de la CIA et des francs-maçons. Absolument imperméables à toute tentative d’intoxication gouvernementale, ces hommes sont heureux d’avoir la conviction qu’Elvis Presley n’est pas mort, mais vit discrètement dans la suite d’un palace de Las Vegas. Quant à la mort de John-Fitzgerald Kennedy, les complolâtres savent bien que c’est un coup de J-R Ewing quand il était jeune et facétieux. Bref, eux sont au courant : on nous cache tout on nous dit rien !

Marion Cotillard, comédienne fatigante pour films sentimentaux industriels, n’a pas hésité à exprimer à la télévision, en 2007, ses doutes sur l’effondrement du World Trade Center, les premiers pas de l’homme sur la lune, et l’accident qui a coûté la vie à Coluche : « Je pense qu’on nous ment sur énormément de choses : Coluche, le 11-Septembre. On peut voir sur internet tous les films sur la théorie du complot c’est passionnant. C’est même addictif, à un moment. » Oui, étant entendu que les tours jumelles ont été évidemment détruites par les Chinois qui ont infiltré le Mossad et que Pierre Desproges n’est certainement pas étranger à l’assassinat de Coluche…

La mort d’Oussama Ben Laden, abattu par un commando des Navy-Seal à l’issue d’une longue traque pakistanaise, n’a pas fini d’alimenter la fantasmatique délirante des conspirationnistes. Pour eux, tout se tient sous le signe de l’occulte, et ils ne vibrent que pour cette sombre promesse pompée dans une série télé : la vérité est ailleurs. Les circonstances troubles de l’assaut final, la décision d’immerger rapidement la dépouille du terroriste dans l’océan, et la volonté du président Obama de ne pas divulguer d’images du cadavre de Ben Laden ne font rien pour éteindre un incendie complotiste dont nous n’avons pas fini d’éteindre les flammes. L’une des premières personnes publiques à avoir franchi le pas du « doute », sur un plateau de télévision français, est la chanteuse des années 70 Véronique Sanson : « C’est quand même un soi-disant assassinat de Ben Laden… « Soi disant » car on ne l’a pas tué et ce n’est pas lui….Ecoutez, jeter son cadavre dans la mer… Je ne sais pas… » Oui, car quand le complolâtre ne sait pas, il ne s’abandonne pas au doute, à la prudente suspension de son jugement, mais enclenche sa mécanique mentale romanesque.

Cependant, comme les complolâtres ne sont bien souvent qu’une attristante compagnie de paranos à l’entendement déficient, et qu’ils manquent généralement d’imagination (on note que le « complot », selon eux, est souvent impulsé par les États-Unis ou Israël…), proposons-leurs quelques pistes de travail, dont ils pourront librement s’inspirer.

Ben Laden est vivant, va bien, et sirote une piña colada à Miami Beach. Peu après la fin de la Seconde guerre mondiale une rumeur persistante sur Hitler fit le tour du monde, et prit la forme, aux USA, du slogan : « Hitler is alive, and well, and lives in Buenos Ayres ! » Oussama Ben Laden, créature de la CIA (comme ont aimé le rappeler bruyamment les éditorialistes américanophobes de service) a été mis discrètement hors de la circulation à la manière d’un témoin sensible dans un procès contre la mafia. On lui a proposé poliment de changer d’identité, de raser sa barbe coupable, et de se faire oublier dans la banlieue de Miami.

Salade, tomate, oignon ? Oussama Ben Laden a ouvert, dès 2002, plusieurs établissements Kebab Hallal dans le quartier de Barbès à Paris. Ben Laden a abandonné très tôt le secteur du terrorisme international pour se reconvertir dans celui, bien plus lucratif, de la restauration de quartier. Il propose aujourd’hui toute une gamme de sandwichs orientaux « décalés » (selon la critique gastronomique des Inrocks) dont le « Tora Bora » et le « Ground Zero ». Les Navy Seal américains, qui n’oseraient pas attaquer un patron de Kebab, ont préféré tuer un Pakistanais au hasard.

Ben Laden aurait été vu également à Memphis, Tennessee, lors d’une convention de sosies arabes sponsorisée par la CIA, ainsi qu’à l’arbre de Noël du FBI déguisé en Santa Claus. Ben Laden, retiré en Russie avec le soutien évident de Poutine, aurait pour projet de construire une statue géante de Raël en fondant l’or secret des nazis et celui qui était dans les sous-sols des tours jumelles. Ben Laden chanterait dans les chœurs du prochain album de Carla Bruni, avec l’appui du roi des Belges. Ben Laden serait chinois. Ben Laden – financé par le lobby hollywoodien – interpréterait un gardien de musée dans le prochain film de Woody Allen, dont l’action se passera au Pakistan.

Nous espérons avoir, par ces modestes suggestions, aidé les complolâtres à amorcer leur pompe à fantasmes. En attendant de lire ça et là dans les médias ces milles élucubrations paranoïaques de zinc dignes du Café des Sports, réjouissons-nous que l’ennemi public mondial n°1 ait été neutralisé durant la présidence d’Obama… Qu’en aurait-il été si G.W. Bush avait lui-même donné la mesure de cette dernière danse ? Il est dommage que les dirigeants américains n’aient pas compris – pour éviter ces dérives – que, dans cette affaire, ils avaient une seule chose à cacher : leur joie.

Chantal Jouanno va finir par nous faire regretter Rama Yade

Amateurs de grands moments de télé et de radio, avez-vous manqué Chantal Jouanno vendredi matin au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM-TV et RMC ? Si oui, sachez-le : notre ministre des sports, invitée à s’exprimer sur la crise que traverse le football français, nous a offert une jolie perle.

Au début de l’émission, elle explique que les quotas, c’est illégal, que cela relève du « pénal »[1. Vendredi soir, au JT de France 2, je l’ai même entendue évoquer la prison au sujet de François Blaquart. Cela me paraît très insuffisant. Pourquoi ne pas rouvrir le bagne de Cayenne ?]. Une dizaine de minutes plus tard, Bourdin lui demande si elle est favorable à l’institution de quotas de femmes dans les conseils d’administration des entreprises. Et Chantal Jouanno de répondre positivement. En bon journaliste, Bourdin lui rappelle ses déclarations de début d’émission. Mais ce n’est pas la même chose, rétorque t-elle, dans le premier cas, on exclut, dans le second, il s’agit d’inclure.

Peu lui importe que l’exclusion des uns provoque simultanément l’inclusion des autres, et vice-versa. Dans la foulée, la ministre ajoute, dans un sourire ravageur : « Excusez moi d’être un petit peu féministe ! ». Moi aussi, je fais des progrès dans la lutte contre le sexisme. Il est en effet rarissime que l’on qualifie une dame de clown.
Chantal Jouanno, ministre du gouvernement de la France, est un clown.

God Save the Pape

photo : SabineThole

Deux milliards de téléspectateurs pour le mariage du Prince William et de Kate Middleton, plus d’un million de fidèles pour la béatification du pape Jean-Paul II. Pourquoi ces deux événements ont-ils suscité un tel engouement planétaire ?
Nombreux sont les commentateurs qui se sont empressés d’analyser ces deux cérémonies à travers le prisme du divertissement festif et du calcul stratégique. Buckingham, usine à rêves et le Vatican, usine à croire, auraient instrumentalisé la magie du conte de fée et l’authenticité du miracle pour restaurer popularité et pouvoir.

On aurait donc assisté, d’un côté à un méga raout « pipole » orchestré par la cellule RP d’une monarchie anglaise partie à la reconquête de son opinion, et de l’autre, à une vile manœuvre de l’Église destinée à mobiliser ses ouailles à quelques mois des JMJ.

Quant à la foule, qu’elle ait été agglutinée sur la place Saint Pierre ou devant Westminster, elle ne pouvait être composée que de midinettes écervelées et d’idolâtres superstitieux qui, pour mieux immortaliser le jour J, ont consommé avec frénésie mugs, posters, porte-clefs ou T-shirts à l’effigie de Jean-Paul II superstar ou du couple princier le plus glamour du moment.
Cette foule, amassée pendant des heures, campant deux nuits durant sur place, n’aurait aucune autre aspiration que d’entr’apercevoir un bout de dentelle de la robe de l’heureuse Kate lors de son fugitif passage en carrosse, de cancaner sur les talons vertigineux des Louboutin de Victoria Beckham, ou bien encore de hurler de plaisir à la vue des deux baisers furtivement échangés.

En somme, le monde entier aurait suivi le mariage princier uniquement pour vivre par procuration le conte de fées de Kate la roturière épousant William le prince charmant et assisté à la béatification juste pour éprouver, à l’approche du cercueil du Bienheureux Jean-Paul II, l’extase mystique, telle Sainte Thérèse d’Avila rentrant en transe à la vision du Christ ressuscité.

On dirait qu’il faut absolument accentuer le côté « pipole », commercial et stratégique de ces célébrations pour mieux évacuer leur caractère populaire et spirituel. Biaisée par des a priori insidieux, cette grille de lecture témoigne en effet d’une conception bien méprisante du peuple et, dans la foulée, prend soin d’effacer toute trace de transcendance de la fascination, voire de la communion universelle provoquée par les deux événements.

Il est indéniable que le sacré, monarchique dans un cas, religieux dans l’autre, ont été non seulement mis en scène mais commercialisés. Mais après tout, quoi de plus normal ? Le pouvoir n’est-il pas, par nature, voué à se symboliser pour exprimer sa légitimité ? On peut s’en étonner, voire s’en indigner, mais alors il faut être cohérent et non seulement accepter mais tout faire pour instaurer un système politique fondé exclusivement sur la raison, et dénué de tout rite susceptible de contenir l’émotion spontanée dans un cadre symbolique. Or, un pouvoir sans symbole n’est-il pas comme un roi sans royaume ?

Certes le mariage princier a été fastueux mais est-il juste de le décrire dans la grammaire des paillettes pour VIP, ce qui revient à confondre l’imagerie de la monarchie la vulgarité clinquante et arrogante des nouveaux riches de la planète jet-set ? Faut-il être anti-monarchiste avec la même frénésie que celle que l’on met à être anti-sarkozyste au point de se (et de nous) raconter que le mariage princier a été simplement la VO de l’escapade de notre Président et de sa belle à Eurodisney ?

Oui, le public a frissonné de plaisir devant l’échange des vœux et des deux baisers mais est-ce là suffisant pour expliquer l’enthousiasme mondial ? Ne faut-il pas en chercher la cause ailleurs que dans la fascination ou l’envie pour la richesse matérielle ? Elisabeth II et Philippe d’Edimbourg en 1953, Charles et Diana en 1981, et William et Kate en 2011 : la résonance internationale de ces trois mariages britanniques ne traduit-elle pas autre chose qu’un engouement superficiel et un peu ridicule pour les love stories royales ?

De même que Benoît XVI, à la tête de l’Eglise catholique, est le médiateur entre le ciel et la terre, Elisabeth II, chef de l’Eglise anglicane et du Commonwealth, assure la jonction entre le passé et l’avenir. Ces deux monarchies, l’une spirituelle, l’autre temporelle, savent bien l’importance de la Pourpre et du rite pour rendre visible cette part de sacré, fondement immatériel d’une communauté qui précède et survit à l’individu et qui fait que la vie de chacun de nous ne se résume pas, que l’on soit ou non croyant, à son passage sur terre ? Dans un monde où tout est consommable, périssable et instantané, cette part de sacré agit comme une bouffée d’oxygène, libérant la condition humaine de sa finitude.

Ce n’est pas pour en rajouter dans le folklore qu’un Lancaster, un Spitfire et un Hurricane survolèrent le Palais ou que le Prince William salua la stèle des anciens combattants.
Ces trois avions mythiques de la Royal Air Force, qui ont remporté la bataille d’Angleterre et contribué à libérer l’Europe du joug nazi, n’ont-ils pas fait battre le cœur de ce Canadien, de ce Néo-zélandais ou de cet Australien venus de l’autre bout du monde pour assister au (premier) « Mariage du siècle » ?

Leur grand-père était peut-être l’un de ces jeunes qui, à 19 ans à peine, est allé se battre au coté des Anglais, des Américains, de tous ces soldats venant des colonies anglaises, et dont les descendants étaient peut-être juste là, à ses côtés, pour rendre hommage à cette couronne britannique qui a fait preuve d’une ténacité héroïque remarquable dans les moments les plus sombres de l’histoire mondiale. Alors si ces « Anglo-saxons » – terme qui est curieusement devenu injurieux – étaient présents dans la foule, ce n’était pas seulement pour tweeter au moment de cet « amazing and royal kiss », mais pour ressentir le lien qui les rattache à cette communauté de valeurs incarnée par la couronne britannique et par la famille royale.

Oui, j’ai aimé la Parade, comme des millions de mes semblables, parce qu’elle incarnait des valeurs aussi immuables que la fidélité, l’espérance, le courage ou encore la beauté. Pourquoi, pour une fois, ne pas reconnaître que l’homme est à la fois bête et ange et que sa propension à la médiocrité, la facilité ou la bassesse ne fait pas disparaître sa soif d’absolu et de grandeur ?
En France, la dernière manifestation de ferveur collective a été l’adoration du ballon rond. La Grande-Bretagne et le Commonwealth eurent le mariage de William et Kate. Illusions ? Peut-être. Mais on ne m’empêchera pas de penser que ces illusions contiennent bien plus de vérité que toutes les certitudes assenées avec supériorité par ceux à qui on ne la fait pas.

Quand l’orfraie effraie

photo : Vincent Mesure

Je suis de plus en plus préoccupé par la haine des orfraies qui sévit dans Causeur dans l’indifférence générale – y compris celle de l’Observatoire des ornithophobies. Si mon inquiétude à l’endroit de ce noble oiseau vous semble manquer de mesure, vérifiez par vous-même : tapez le mot « orfraie » dans le moteur de recherche interne de Causeur. Le résultat est stupéfiant : neuf pages de réponses ! Quatre-vingt-un articles reprochant à la gauche de pousser ses « éternels » ou « rituels » « cris d’orfraie » ! Pourquoi l’indignation perpétuelle contre l’indignation perpétuelle doit-elle toujours voler dans ces plumes-là ? La gauche ne mérite-t-elle aucun autre nom d’oiseau ?[access capability= »lire_inedits »]

La haine ignore ce qu’elle hait

La haine, comme de coutume, ignore qui elle hait et se repaît de l’ignorance. Amis causeurs qui rouez l’orfraie à toute heure, je vous en prie, consentez à la rencontrer enfin véritablement. Faites une trêve. Croisez pour la première fois son regard, avec confiance. L’orfraie est un grand aigle noir à tête blanche, un généreux rapace qui ne ferait pas de mal à une mouche, ni même à un homme. Vivant humblement de sa pêche, elle pratique l’ichtyophagie la plus stricte, la plus scrupuleuse. C’est un oiseau diurne qui n’a rien à dissimuler ni à se reprocher. « Orfraie » est le nom que portent deux cousins aussi honnêtes qu’inoffensifs : le pygargue (Haliaeetus leucocephalus) et le balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus). Mais voici, surtout, entendez : aucun cri strident n’a jamais franchi le bec de l’orfraie. Aucune indignation outrancière n’a jamais gonflé son poitrail. Chastement, elle se refuse à donner dans les simagrées narcissiques. D’entre tous les oiseaux, l’orfraie a toujours été le moins chicanier.

Complice de la haine ignorante contre l’orfraie, Alexandre Dumas ne craint pas, dans Othon l’archer, de se ridiculiser aux yeux de tous en évoquant le « vol nocturne » des orfraies. Il faut croire que, comme tous les décrieurs d’orfraies, Dumas n’a jamais lu Pierre Belon, le célèbre ornithologue de la Renaissance. Celui-ci savait bien pourtant, dès 1555, que « l’oiseau qui vole la nuict par les villes et faict un cri moult effrayant, nous l’avons nommé une fresaye, ou bien effraye ». Bien que notre langue se plaise à l’oublier, c’est elle la stridente, la hurleuse de cauchemar : l’effraie des clochers (Tyto alba), dite communément chouette effraie ou dame blanche.

C’est l’effraie que vous vilipendez

Vous croyiez haïr l’orfraie : c’est l’effraie que vous vilipendiez. En outre, cette dernière ne pousse pas un seul cri, mais deux fort distincts. Le premier, qu’il est peut-être davantage permis de prêter à la gauche que le second, consiste en un « khrû » ou « khraikh » rauque et répétitif. Il imite aussi admirablement qu’un socialiste français le ronflement du gros dormeur en phase terminale. L’autre, celui dont parle de travers votre expression favorite, est un chuintement terrifique, un puissant, interminable et épouvantable « chhhhhh ». Lorsqu’un homme de gauche exprime devant des caméras une indignation disproportionnée ou factice, il ne s’est encore jamais vu que les journalistes, autour de lui, se soient endormis ou aient déguerpi sous le coup de la terreur. Le gauchiste, convenez-en, n’a donc pas poussé de cris d’orfraie – euh, pardon, d’effraie.

Une ornithophobie peut en cacher une autre. En vous acharnant contre l’orfraie, c’est la longue haine contre l’effraie que vous perpétuez. C’est elle que vous clouez sans vergogne aux portes des granges gauchistes. La chouette effraie est pourtant déjà suffisamment menacée par la méchanceté des hommes et la raréfaction des campagnols (ou l’inverse ?).

Amis causeurs, peut-être avez-vous lu un peu rapidement l’annexe I de la directive européenne « Oiseaux » qui lui assure, depuis 1976, « une protection totale sur le territoire français » sur lequel, je cite de mémoire, il est formellement proscrit « de la détruire, la mutiler, la capturer ou l’enlever, de la perturber intentionnellement ou de la naturaliser, ainsi que de détruire ou enlever les œufs et les nids. »

Faites maintenant la paix avec l’orfraie et l’effraie.

Et que saint François vous pardonne.[/access]

Vive les just married !

photo : Flickr

Tout intellectuel français se doit de vomir sur le « Royal Wedding » et notre camarade Marc Cohen ne manque pas à l’appel. Guimauve, ras-le-bol, dégoulinant, insupportable,… les adjectifs et superlatifs pour se gausser ont eux même atteint des records, ainsi que les sarcasmes pour le petit peuple britannique et mondial, (2 milliards de crétins et moi et moi et moi) qui ont suivi avec délectation ce mariage.

Une question nous turlupine :

Quel événement, à part le défilé du Front national le 1er mai ou la Coupe du monde de foot de 1998, peut amener un Français à sortir dans la rue avec le drapeau français ? (Ceux qui juste après l’avoir sorti l’aspergent d’essence et le font brûler ne font bien entendu pas partie du décompte.)

On pourrait légèrement enfoncer le clou et demander quel événement amène 1 millions de Français à sortir dans la rue et à agiter le drapeau français ? Aucun, nada, rien, nichta.

Et si toute cette aigreur déversée sur ce mariage n’était pas simplement un peu de dépit à l’endroit de ces perfides Britanniques capables de générer un sentiment d’appartenance et d’identité nationale sans agiter le spectre de l’envahisseur sarrazin ou l’envie d’une ratonade ?

Car outre les dentelles de Kate et la chute de reins vertigineuse de sa sœur, (Désolés pour les abstentionnistes mâles, ils n’ont pas pu participer à l’érection planétaire provoquée par le déhanché de Pippa Middleton), à quoi pouvait bien servir cet événement, si ce n’est à rassembler un peuple autour d’une symbolique commune, nationale et festive?

Rien de tel qu’une nuit de camping sur la pelouse de Hyde Park, suivie d’une séance d’agitation de drapeaux au son de « God Save the Queen » et d’une cervoise tiède à la santé de Harry en compagnie de ses fellow-citizens (concitoyens), pour remonter le moral individuel et national après deux ans de crise. Chez les Gaulois on trouve ça ridicule, mais ça ne fait pas diminuer la facture nationale d’antidépresseurs.

La Légion ridiculise les Navy Seal

Pendant ce temps là, à Castelnaudary… Au moment même où un commando de soldats américains est parvenu à neutraliser le ridicule prédicateur barbu Oussama Ben Laden, la Dépêche du Midi nous apprenait – dans son édition de l’Aude – qu’avait lieu le week-end dernier, à Castelnaudary, l’élection de « Miss Képi Blanc 2011 », égérie de la Légion étrangère, corps d’élite de notre armée française bien aimée. La Dépêche consigne : « Le lieutenant Pritschkad, grand ordonnateur de l’élection de Miss Képi blanc 2011, avait bien fait les choses. Le deuxième passage des candidates, en uniforme, sous forme de tableaux représentant les divers régiments ou les diverses spécialités de la légion étrangère, fut une grande réussite. Une future miss en parachutiste, une autre en plongeur, une autre en médecin, etc. Une belle mise en scène, des accessoires, des figurants, il ne manquait rien. » Bravo les amis! Mais quand la fête sera terminée pensez à faire un petit crochet par la Libye. Les américains nous ont doublé sur Ben Laden, essayons quand même d’avoir Kadhafi !

Comment épouser un moudjahidin ? Nous avions appris l’été dernier que la femme musulmane très pratiquante pouvait affronter la plage dans un « burkini » islamique, saillant maillot de bain intégral dernier cri, avec des morceaux de burqa et de bikini dedans. Afin de ne rien rater de ce genre de soubresauts de la mode musulmane, on pourra désormais faire confiance au magazine féminin Al Shamikha, que le quotidien britannique The Independent (qui rapporte l’information) propose de traduire par « La femme majestueuse ». Le magazine en papier glaçant balaie à sa façon tous les sujets abordés par la presse féminine impie. L’amour : « Comment épouser un moudjahidin ? ». L’éducation des enfants : « Comment élever ses enfants dans la tradition du djihad ? » Et les traditionnelles rubriques beauté et mode. « L’islam a besoin de femmes qui connaissent la vérité sur leur religion et la lutte et qui savent ce qu’on attend d’elles », a expliqué le porte-parole d’Al Shamikha à The Independent. Elle savent aussi désormais qu’épouser un moudjahidin, fut-il riche célèbre et même pas abonné au téléphone, n’est pas forcément une partie de plaisir…

Christophe Guilluy : « Le prolo n’existe plus »

photo : Hannah

Gil Mihaely. Crise sociale ou question raciale ? En simplifiant, on pourrait se dire que la gauche privilégie la première dimension de la maladie française et la droite la seconde. Et voilà que le Front national, soupçonné – non sans raisons – de racisme ou, au moins, de xénophobie, serait, selon un sondage, le premier chez les ouvriers. Du coup, la question sociale revient au cœur du débat public. Comment s’articulent ces deux questionnements, identitaire/culturel d’une part et socio-économique de l’autre, dans la société française aujourd’hui ?

Christophe Guilluy : Il faut commencer par admettre que les deux dimensions sont imbriquées. Les thèmes les plus sensibles politiquement sont aussi ceux qui clivent le plus socialement. Le rapport à la mondialisation, à l’immigration et à l’émergence d’une société multiculturelle varie selon que l’on appartient aux catégories populaires ou aux couches supérieures. C’est que la question de « l’ouverture » au monde et aux autres n’est pas seulement philosophique, mais aussi et peut-être d’abord sociale.

Le problème est que les classes dirigeantes ont une vision caricaturale des rapports sociaux opposant les banlieues, territoires de l’exclusion, au reste du pays qui serait habité par une classe moyenne à la « Trente Glorieuses ». Il est très difficile de déconstruire ces représentations biaisées qui évacuent la dimension sociale, cruciale pour les couches populaires, tellement elles structurent les mentalités et la nature des différentes politiques de l’État. L’exemple de Rama Yade est emblématique. Le coup de projecteur sur l’ex-jeune rebelle du clan Sarkozy, comme d’ailleurs le débat sur la faible représentation des minorités ethniques (donc visibles) à l’Assemblée nationale, masquent l’absence totale de députés issus des milieux populaires – contrairement à ce qui se passait dans les années 1960. Cette lecture idéologique aboutit à planquer le réel sous le tapis en occultant le double blocage de la société française : la reproduction sociale des élites se conjugue avec la panne de l’ascenseur social qui pénalise l’ensemble des classes populaires − blanches, noires ou arabes.[access capability= »lire_inedits »]

GM : Mais qui est le peuple ? Où est-il ? On a l’impression qu’il est partout et nulle part. Les médias et les politiques usent et abusent des mots « pauvre », « travailleur pauvre », « ouvrier », « prolo »… Quel est le vocable le plus adapté pour parler des classes populaires ?

CG : Le terme « prolo » est impropre, parce qu’il renvoie à une classe ouvrière et à un « peuple de gauche » aujourd’hui disparus. Pour la gauche, invoquer le prolétariat, c’est s’enfermer dans le confort de l’imagerie ouvrière des années 1930, des luttes collectives, des grèves dans les grandes usines, des défilés poing levé. Or, cette mythologie ne dit rien de l’émergence d’une nouvelle identité populaire qui englobe l’employé d’hypermarché ou le soutier de call-center autant que l’ouvrier. On est loin de la Régie Renault des années 1970.

GM : Et que pèsent ces catégories populaires dans la population française aujourd’hui ?

Il faut d’abord noter que les ouvriers et employés constituent à peu près la même proportion de la population que dans les années 1960, mais leur poids respectif s’est inversé : les employés sont aujourd’hui plus nombreux que les ouvriers. Ensemble, ils représentent environ 55% de la population active, mais aussi l’immense majorité des chômeurs. De plus, la très grande majorité des retraités sont d’anciens ouvriers ou employés. Cette France populaire structure donc encore fortement la sociologie du pays.

Elle est composée de petits salariés travaillant essentiellement dans le secteur privé, industriel ou tertiaire. Leur revenu se situe autour de 1300 euros mensuels si on prend en compte les travailleurs à temps partiel et, pour les retraités, la pension médiane se situe aux alentours de 1000 euros. Mais ces moyennes ne doivent pas faire oublier que beaucoup sont tombés en-dessous du seuil de pauvreté. Le médiateur de la République rappelait récemment que 20 millions de personnes sont à 50 euros près pour boucler leurs fins de mois. Cette France des bas revenus, de la précarité et parfois de la pauvreté est aussi, de plus en plus, celle des territoires périurbains et ruraux. Elle n’est plus « de l’autre côté du périph » mais « de l’autre côté de la banlieue ».

GM : Quand on dit « couches populaires », on a pourtant tendance à penser « banlieues ».

Eh bien, on se trompe ! Deux siècles après l’exode rural du XIXe siècle, puis celui du XXe, une nouvelle recomposition sociale des territoires est en cours.

GM : Peut-on parler d’exode urbain ?

D’une certaine façon. En quelques décennies, les classes populaires ont été éjectées des grandes villes, s’éloignant de plus en plus des centres de décision pour s’établir dans la grande périphérie. Dans la France des années 1950 et 1960, ces ouvriers et employés vivaient au cœur des grandes villes, qui conservaient des quartiers populaires comme Belleville ou Ménilmontant à Paris. Au fur et à mesure que les activités productives étaient expulsées des grandes villes, ils ont suivi, s’installant d’abord dans les localités limitrophes où certains sont devenus propriétaires de petits logements. Sous les effets conjugués de l’immigration et de l’ascension sociale pour certains, du déclassement pour les autres, beaucoup ont quitté la proche banlieue dans les années 1970-1980, soit pour retourner dans les grandes villes soit pour les zones rurales. Car au cours de la même période, les zones urbanisées deviennent trop chères pour les entreprises. Bien avant de délocaliser vers les pays à bas coûts salariaux, celles-ci s’installent en zone rurale, où le foncier est accessible, entraînant leurs sous-traitants. Et leurs salariés. Aujourd’hui, l’ouvrier n’habite plus à Belleville, Clichy-sous-Bois ou Villeurbanne, mais dans des lotissements pavillonnaires implantés dans des espaces périurbains et ruraux, à l’écart des grandes métropoles.

En quelques décennies, les ouvriers sont donc passés d’un habitat collectif dans le « centre » à une maison individuelle dans la « périphérie ». D’où leur effacement de la scène publique. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont moins visibles qu’ils sont moins nombreux : ce mouvement d’éviction des couches populaires des territoires les plus attractifs s’est réalisé « à catégories sociales constantes ». Alors qu’elles étaient présentes dans les quartiers populaires de Paris tout comme dans les communes – anciennes et nouvelles – qui entourent la capitale, aujourd’hui, elles n’ont plus leur place : ni à Belleville ni à Clichy-sous-Bois.

GM : En clair, les pauvres ont été chassés des métropoles ? Concrètement, comment cela s’est-il passé ?

CG : D’abord, comme je viens de l’expliquer, les emplois ont suivi les entreprises. Mais le tri social a surtout été réalisé par l’augmentation du coût du logement. Au moment où la production s’exile, les grandes villes s’embourgeoisent et se spécialisent dans des activités de plus en plus qualifiées. Par exemple, Toulouse et Grenoble se distinguent par une forte concentration d’emplois « high tech ». À Lyon, Lille, Bordeaux et Nantes, le marché du travail est fortement orienté vers la logistique inter-entreprises. Paris accueille une majorité de sièges sociaux, ainsi que les principaux acteurs internationaux, mais on n’y trouve presque plus d’ateliers, d’artisans et d’activités de production. En d’autres termes, les villes accueillent les emplois les plus qualifiés, directement ou indirectement connectés à l’économie mondialisée, attirant les cadres et les professions intellectuelles qui investissent tout l’espace, y compris les anciens quartiers populaires. On voit bien comment la ville industrielle, qui intégrait les catégories populaires, a laissé la place à un modèle métropolitain qui les rejette violemment. À l’arrivée, les gagnants de la mondialisation vivent dans les centres urbains tandis que les perdants, ceux qui travaillent dans les secteurs les plus fragilisés par la concurrence des pays émergents, sont repoussés de plus en plus loin. La France périurbaine et rurale est aujourd’hui celle des plans sociaux.

Isabelle Marchandier : Ce partage du territoire n’est pas franchement nouveau. Dans Pot Bouille, par exemple, la même stratification sociale de l’espace est à l’œuvre. Il est vrai qu’elle était alors verticale, le niveau social variant avec l’étage, et qu’elle est devenue horizontale. Au moins, à l’époque de Zola, l’ouvrier, le petit employé et le bourgeois vivaient-ils au même endroit.

CG : Pardonnez-moi, mais c’est un mythe ! Les quartiers et communes ouvrières n’étaient pas mixtes. Du reste, cela n’était pas non plus un objectif politique. On ne se demandait pas si le fils d’ouvrier devait fréquenter la même école que le fils d’avocat car l’intégration économique et politique des ouvriers était une réalité. La question de la « mixité sociale » surgit au moment où l’intégration des couches populaires au circuit économique n’est plus assurée. Mais c’est le développement d’une immigration familiale extra-européenne qui en fait un enjeu politique majeur. La question sociale disparaît alors pour laisser la place à des thématiques sociétales qui, portées par les meilleures intentions, permettent de camoufler l’accentuation des inégalités sociales et la disparition progressive des couches populaires du champ politique.

GM : Le parc de logements sociaux n’aurait-il pas dû, justement, empêcher ou au moins freiner cette fragmentation du territoire sur une base sociale ?

CG : L’appropriation par les « bobos » des logements privés qui accueillaient autrefois les ménages modestes n’a été que très partiellement compensé par la construction de logements sociaux dans ces mêmes quartiers ou dans la proche banlieue. Face à cette évidence, le discours ambiant est surréaliste. Tout le monde, bobos en tête, s’accorde sur la nécessité de développer le logement social, et on dénonce avec des trémolos dans la voix l’égoïsme des villes qui ne remplissent pas leurs quotas, préférant payer les amendes. Mais les mêmes qui s’indignent ne voient pas que ce sont eux qui occupent les logements privés, les rendant inaccessibles à une famille d’ouvriers. Il faut tout de même dire clairement les choses : l’acteur principal de ce darwinisme social qui a abouti à l’éviction du « prolo », donc le grand vainqueur de cette lutte des places, c’est le « bobo » ! Ce n’est pas un hasard si, dans les quartiers anciennement populaires des grandes villes, le nombre de ménages payant l’ISF explose !

GM : Paradoxalement, cet embourgeoisement des centres-villes expliquerait-il l’hégémonie municipale de la gauche ?

CG : Absolument. L’écart béant entre la sociologie métropolitaine et la sociologie nationale explique que la gauche soit majoritaire dans les métropoles et minoritaire dans le reste du pays puisque ce sont les classes supérieures et moyennes/supérieures qui votent à gauche. L’évolution de la sociologie parisienne ne pouvait qu’amener Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris. L’adhésion des cadres à l’évolution économique du monde, leur acceptation d’une ouverture toujours plus grande, colle tout à fait au discours de la gauche sociale-démocrate. Regardez les résultats du référendum européen. Si le « non » l’a remporté, le « oui » était majoritaire dans toutes les grandes villes de France. C’est bien la preuve, si besoin était, que la question de la mondialisation et de son corollaire, l’immigration, ne se pose pas de la même façon selon qu’on vit ou non dans une métropole.

GM : Ce sont pourtant les banlieues, zones intermédiaires entre les métropoles et les zones rurales et périurbaines, qui captent toute l’attention des politiques et des médias.

CG : C’est bien le problème ! Le traitement des ZUS (Zones urbaines sensibles) occulte complètement les nouvelles dynamiques urbaines et sociales et, plus encore, une de leurs conséquences majeures : la séparation territoriale des couches populaires « d’origine française » et d’immigration ancienne, d’une part, de celles qui sont issues de l’immigration récente et extra-européenne d’autre part. Les logiques foncières et économiques que je viens d’évoquer ont en réalité engendré un immense chassé-croisé entre catégories populaires.

Pendant les années 1970, au moment où une majorité d’ouvriers et d’employés « d’origine française » ou issus de l’immigration ancienne et européenne quittaient les logements sociaux des grandes villes pour la proche banlieue, une nouvelle immigration extra-européenne, liée en grande partie au regroupement familial, arrivait, entraînant un changement rapide et radical de l’environnement.

GM : Quel rôle les violences urbaines ont-elles joué dans ces processus et dans l’évolution des représentations ?

CG : Les violences urbaines sont à l’origine de la médiatisation des banlieues sensibles. Si les premières émeutes qui ont lieu en 1979 dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, sont très médiatisées, c’est aussi parce qu’elles concernent des quartiers où se concentrent des populations d’origine algérienne de plus en plus coupées du marché du travail même si elles en sont proches géographiquement. Il ne faut pas se laisser abuser par le mot « banlieue » : ces quartiers sensibles se situent dans les métropoles les plus riches, ce qui crée une situation explosive, les inégalités étant par contraste terriblement visibles. Rongée par la précarité et le chômage de ces nouveaux arrivants, la Seine Saint-Denis se trouve au centre d’une métropole très embourgeoisée qui enregistre depuis quinze ans une croissance économique très forte.

Dans ce contexte, alors que l’École de la République n’a pas encore entamé sa lente dégradation, beaucoup de jeunes Maghrébins qui quittent le système scolaire sans avoir de diplômes se retrouvent au chômage et finissent par se tourner vers le trafic de drogue et autre « business ». Il ne faut pas oublier qu’à Vaulx-en-Velin, ce sont des « rodéos » de voitures et de nombreuses frictions entre jeunes et policiers qui mettent le feu aux poudres. Il ne faut pas se voiler la face, l’insécurité n’est pas seulement une question de « sentiments » et de représentations : la violence, bien réelle, est l’une des principales raisons du départ des classes moyennes de ces quartiers.

IM : Comment la banlieue a-t-elle évolué depuis 1979 ?

CG : Les « quartiers sensibles » se sont spécialisés dans l’accueil des immigrés et sont devenus des sas où des ménages précaires et sans diplômes issus du Sud viennent prendre la place de ceux qui ont réussi à s’en sortir et qui quittent ces quartiers. Il n’est donc pas étonnant qu’en trente ans, le taux de chômage dans ces communes n’ait pas varié : ceux qui ont du boulot et trouvent le chemin de l’ascension sociale partent pour échapper à un environnement dégradé et assurer à leurs enfants une meilleure éducation. Ces ménages en phase d’ascension sociale, souvent immigrés, sont aussitôt remplacés par les nouveaux arrivants, souvent primo-arrivants. Pour ceux-là, vivre dans la banlieue d’une métropole française est déjà une réussite par rapport à l’existence qu’ils ont laissée derrière eux. Ces espaces, caractérisés par une très grande mobilité de la population, sont donc, eux aussi, complètement connectés à la mondialisation. Mais à la différence des métropoles qui le sont par leur intégration à l’économie-monde, les quartiers sensibles le sont par les flux migratoires et la proximité culturelle des immigrés avec leur terre natale.

GM : Pendant que les projecteurs sont braqués sur la banlieue, que deviennent les autres composantes des catégories populaires ?

CG : À partir du moment où la figure de l’ouvrier est remplacée par celle de l’immigré, les catégories populaires deviennent invisibles. Elles disparaissent des radars de la classe politique française, en particulier à gauche. Prenons l’exemple de l’initiative ZEP lancé par Sciences Po. Cette opportunité offerte aux jeunes des banlieues est discriminatoire pour ceux des zones rurales et périurbaines. Autrement dit, la jeunesse des banlieues éclipse la jeunesse ouvrière, périurbaine et rurale, alors mêmes que les jeunes constituent seulement 9 % de la population des quartiers sensibles contre 30 % dans ces zones périurbaines. Or ces jeunes – généralement « d’origine française » − sont de plus en plus démunis face aux effets de la mondialisation. Du coup, la sociologie de la pauvreté en zone rurale a évolué, l’agriculteur retraité ayant en grande partie cédé la place aux jeunes couples avec enfants, aujourd’hui sur-représentés en milieu rural. Personne ne le voit, mais les jeunes adultes sont plus nombreux dans la population pauvre rurale que dans la population pauvre urbaine.

IM : Comment ces « nouveaux pauvres » vivent-ils leur déclassement ?

CG : La pauvreté s’incruste, mais reste invisible. Les CAF observent une sous-utilisation du RSA en milieu rural qui ne s’explique pas tant par une méconnaissance des droits imputable à un déficit d’information que par la honte d’être considéré comme pauvre et plus encore comme « assisté ». La difficulté de repérer les ménages en situation précaire s’explique largement par leur refus d’adopter un discours de revendications. Et ce n’est pas seulement par souci de dignité mais aussi pour maintenir l’illusion, je dirais même le fantasme, d’appartenir encore à la classe moyenne.

IM : Voulez-vous dire que la classe moyenne n’existe plus, ni comme catégorie, ni comme réalité ?

CG : Le concept de classe moyenne a été valable jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, tant que l’ascension sociale lui donnait du sens. Aujourd’hui, il est d’autant moins opérant qu’il s’est ethnicisé. Si la République ne reconnaît ni les communautés ni l’origine ethnique, dans la réalité, la dimension ethno-culturelle pèse de plus en plus. Aujourd’hui, le terme « classe moyenne » est utilisé couramment pour désigner les Blancs, cette minorité qui déserte les quartiers sensibles. Or, selon les critères socio-économiques, ces « Whites » ou « Blancos », pour reprendre les mots de Manuel Valls, n’en font plus partie. Donc cette majorité invisible, ces Blancs précaires ou pauvres, considérés comme appartenant à la « classe moyenne » sans en avoir les attributs réels, subissent un véritable enfermement culturel. À l’inverse, cette ethnicisation empêche de reconnaître l’émergence d’une classe moyenne issue des minorités.

GM : Les classes populaires se penseraient ethniquement plutôt que socialement ?

CG : C’est un peu plus compliqué que ça. La complexité de la réalité ne peut être abordée exclusivement sous l’angle social ou sous l’angle identitaire. Les catégories populaires blanches quittent les banlieues parce que personne n’a envie de devenir minoritaire, même s’il s’agit de minorités et majorités relatives (les populations minoritaires nationalement sont souvent majoritaires dans un espace donné). Beaucoup de gens, qui n’étaient pas les plus puissants socialement et économiquement, ont été exposés à un changement rapide et brutal de leur environnement, qui a provoqué ce sentiment tant décrié de « ne pas se sentir chez soi ». Il est toujours plus difficile de devenir minoritaire que de naître minoritaire. Cette transformation démographique a créé une insécurité culturelle majeure en milieu populaire. « L’autochtone » était hier un référent culturel pour les immigrés. Ce statut de « modèle » facilitait son acceptation de « l’autre ». En perdant ce capital symbolique qui conférait un avantage social à celui qui vivait là où il était né par rapport à celui qui venait d’ailleurs, il est devenu un minoritaire parmi d’autres.

GM : Pour finir « raciste », comme on le proclame régulièrement ?

CG : La gauche se trompe avec son discours moral sur le « racisme de l’ouvrier ». Elle devrait comprendre que quelqu’un qui gagne 1000 euros par mois ne perçoit pas l’immigration, le rapport à l’autre et à son environnement de la même façon que quelqu’un qui gagne 10 000 euros ! Le séparatisme culturel fonctionne à tous les étages de la société, mais il est traité différemment. La vieille dame qui vit en banlieue et exprime sa crainte devant le changement de son environnement est taxée de « raciste », tandis que le « bobo » qui vit dans son loft à Belleville et tient des discours hypocrites sur le multiculturalisme tout en envoyant ses enfants dans une école « hors secteur », est porté au pinacle. Cette inégalité face au mélange culturel est essentielle : si on a les moyens du séparatisme, on vit dans un espace où on est culturellement majoritaire, protégé par une frontière invisible et protectrice – ce qui permet d’afficher sa tolérance. Pour les « bobos » et les couches supérieure, cette frontière est assurée par le revenu. Les milieux populaires demandent, notamment à travers le vote FN, que l’État mette en œuvre cette frontière protectrice. On voit bien le décalage qui existe entre l’amour de l’ouverture proclamé dans tous les sondages sur le « vivre-ensemble » et le développement de ce grégarisme. La réalité de notre société fragmentée est assez éloignée de l’idéal républicain.

GM : Assistons-nous sur ces bases à la naissance d’un communautarisme « blanc » ?

CG : Le communautarisme « blanc » n’existe pas. Les Français restent hermétiques au racialisme de type anglo-saxon. La véritable question, c’est l’émergence d’une société multiculturelle où se déploient les stratégies d’évitement résidentielles. L’importance du vote FN dans des communes ou départements où les immigrés sont peu nombreux traduit la volonté de rester culturellement majoritaire sur un territoire. Ce phénomène est accentué dans nombre de communes rurales, par exemple en Seine-et-Marne, par la présence de nombreux ménages venus des cités de Seine-Saint-Denis qui craignent de voir arriver les familles issues de l’immigration extra-européenne dont elles ont, justement, voulu se séparer.

GM : Dans ces conditions, les enfants de l’immigration maghrébine et africaine ont-ils une chance de suivre un jour la même voie que les enfants de Polonais, Italiens, Espagnols et Portugais ?

CG : L’ascension des enfants issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne est déjà une réalité, même si, comme pour l’ensemble des classes populaires, elle concerne seulement une minorité. Néanmoins, le taux de diplômés ou l’accession à la propriété révèlent l’émergence d’une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine.

GM : Mais le « séparatisme » culturel que vous avez évoqué disparaît-il avec l’ascension sociale ?

CG : Toute la question est là. Les problèmes ne tiennent pas tant à l’intégration économique ou sociale de ces populations qu’à l’évolution de la société vers un modèle multiculturel. Contrairement à ce qu’une pensée magique républicaine nous a longtemps fait croire, les indicateurs de « mixité » ne sont pas très favorables. Michèle Tribalat a montré le caractère trompeur du taux de « mariages mixtes », qui comptabilise les mariages entre un Français d’origine maghrébine ou africaine et un ressortissant de son pays d’origine. Or, de telles unions traduisent plutôt un repli communautaire qu’une volonté d’exogamie. Si on ajoute à cette tendance l’ethnicisation des territoires, les chances de rencontres avec l’autre sont de plus en plus réduites. On peut le regretter mais c’est ainsi : la République assimilationniste a vécu, « l’autre » ne deviendra plus « moi ». C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le débat sur l’islam et sa visibilité.

IM : Cette fragmentation culturelle et sociale peut-elle dégénérer en guerre civile à bas bruit ?

CG : Non. Les pratiques séparatistes, l’érection de frontières invisibles traduisent plus une volonté d’évitement qu’une logique d’affrontement. Et le retour des classes populaires dans le débat annonce peut-être un durcissement du conflit social. Et c’est tant mieux. Face à la nouvelle géographie sociale des territoires, qui inscrit dans l’espace la fragmentation du corps social, il faut faire exploser la bulle du consensus politique. Le silence ne résoudra rien. Si on veut désamorcer la bombe, il faut débattre des antagonismes culturels, de la pauvreté sociale des classes populaires.

GM : Au bout du compte, le phénomène Marine Le Pen a au moins la vertu de rendre visible cette France des ouvriers et des employés « autochtones », écrasée par la mondialisation et effacée par l’omniprésence des banlieues ?

CG : Ce n’est pas faux. La montée du vote FN et le fort taux d’abstention traduisent la défiance des électeurs, dont 70 % ne croient plus les politiques capables de régler leurs problèmes. Ce qui signifie, et c’est fondamental, que le peuple ne s’est pas droitisé. Il se situe désormais en dehors du clivage droite/gauche. Les élites dirigeantes et intellectuelles de ce pays ne comprennent pas qu’en diabolisant le parti frontiste, elles l’ont placé à l’extérieur du champ de la bipolarisation, autrement dit hors du « système ». Or, c’est exactement l’espace politique dans lequel se pense une grande partie de la population et singulièrement les catégories populaires. Quand Besancenot et Mélenchon recueillent respectivement 1 % et 2 % des intentions de vote des ouvriers, Marine Le Pen séduit 36 % d’entre eux. C’est qu’en évoquant la précarité sociale mais aussi l’insécurité culturelle, elle leur parle. Alors, oui, cette France d’en bas se sert du vote FN pour revendiquer son existence.[/access]

Christophe Guilluy est géographe-consultant indépendant. Son dernier livre, Fractures françaises, a été publié en 2010 chez François Bourin éditeur.

 

Cet article a été publié dans Causeur magazine n°35 – mai 2011

Pour acheter ce numéro, cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici

 

Fractures françaises

Price: ---

0 used & new available from

Concerto montebourgeois

6

C’est parti ! Dans un clip à la mise en scène léchée, Arnaud Montebourg lance sa campagne en direction du peuple de gauche. Centrée sur la promotion de son livre Des idées et des rêves, la vidéo enchaîne les saynètes autour du candidat aux primaires socialistes. Au Parlement réuni en congrès à Versailles, au milieu d’agriculteurs charolais ou haranguant ses troupes, le partisan de la démondialisation tranquille s’en sort plutôt bien.

Sa nouvelle France, il la rêve à haute voix autour de quatre grandes priorités :

– un capitalisme coopératif mutualiste. A la sonorité toute proudhonienne, ce projet rappelle le bon vieux compromis fordiste des Trente glorieuses. Bref, l’époque dirigiste et ringarde où l’on se souciait moins de l’inflation que de la hausse des salaires. Dit comme ça, on signe volontiers.

– la mutation écologique de nos modes de consommation et de production. L’air de rien, la couleur verte ripoline adroitement une relocalisation massive de l’économie française. Finie les hérésies écologique et économique qui consiste à acheter des fruits marocains- en payant le prix du transport et de la conservation- pendant que nos petits cultivateurs croulent sous les dettes. Articuler le souci écologique au protectionnisme, voilà sans nul doute une piste à explorer. Espérons seulement que le Parti Socialiste ait le courage intellectuel de s’y atteler.

– l’instauration plébiscitaire d’une VIe République. Ici, j’avoue que l’enthousiasme laisse place au doute. Est-ce bien la resucée du projet esquissé avec Bastien François en 2005 ? Soit une parlementarisation de la Ve République qui rejouerait le vieux refrain du coup d’Etat permanent. A voir : avant de changer les institutions en place, encore faut-il les épouser pour pouvoir gagner. Montebourg, loin d’être un sot, a implicitement entériné cette doctrine en installant les primaires, une machine à présidentialiser en série !

– la coopération fraternelle entre les citoyens de la nation France. Ouf, on respire. A la différence de ses rivaux, Montebourg ne parle pas de « communautés ». Ni ne fait l’éloge du différentialisme. Il aime la France et le proclame haut et fort sans craindre les procès en sorcellerie.

Pas mal, n’est-ce pas ?


Allons nous louper la révolution génétique ?

61
photo : widdowquinn

L’informatique évolue tellement vite que nous nous ruinons à acheter des machines déjà obsolètes à la sortie de leurs emballages. La faute à la fameuse Loi de Moore (en gros le doublement de la puissance des microprocesseurs tous les dix-huit mois[1. Certains disent tous les deux ans, d’autres tous les 1,96 ans, mais bon, vous voyez l’idée, et surtout ses résultats] depuis les années 60), véritable moteur des redoutables technologies de l’information – grâce auxquelles les cinquante dernières années ont eu peu de choses à voir avec les cinquante précédentes.

Chacun peut l’observer, la croissance exponentielle de la puissance de nos machines électroniques (ordinateur, téléphone, console de jeu ou micro-ondes…) connaît depuis dix ans une accélération elle-même exponentielle. Nous sommes désormais rendus, comme disent les scientifiques, au « point d’inflexion » de la courbe exponentielle, ce moment crucial où la courbe grimpe quasiment à la verticale et où les compteurs s’affolent. En dix ans, notre connexion internet est passée du 56K (quand une page de texte sans images ni couleurs mettait une plombe à s’afficher) à la fibre optique ultrarapide, où toute la famille connectée simultanément n’arrive pas à épuiser la bande passante. En dix ans, Google est passé du statut de start-up entre potes nichée dans un garage à celui de maître du monde. En dix ans … mais on sait tout cela.

Ce qu’ignore à peu près totalement le grand-public, c’est que l’homme lui-même, jusqu’au cœur de ses cellules, va être impacté en profondeur par la Loi de Moore. Rappelez-vous : en 2003, Bill Clinton annonçait au monde un événement considérable. Le premier génome humain venait d’être décrypté. Un exploit technologique que d’aucuns pensaient impossible et qui aura tout de même nécessité treize ans de recherche et une poignée de milliards de dollars.

Aujourd’hui, le séquençage intégral de l’ADN d’un individu est une procédure assez simple, auquel vous et moi pouvons avoir accès pour quelques milliers d’euros en Belgique ou en Suisse (c’est interdit chez nous). Dans dix ans, un profilage ADN complet vous coûtera autant que la dernière paire de Nike… Ce sera l’avènement de la médecine personnalisée, du « sur-mesure thérapeutique ». Chacun pourra connaître son fardeau génétique, et les progrès de la science — eux aussi boostés par la Loi de Moore — permettront peu à peu d’éradiquer les maladies génétiques.

Pas besoin d’être docteur en informatique pour comprendre qu’en décryptant son ADN, l’homme s’est numérisé, de la même manière qu’on a numérisé la musique au format MP3 et les photos au format JPEG. En réduisant le contenu de son ADN à une suite de « 0 » et de « 1 », Homo sapiens a posé les pieds sur le tapis roulant de la post-humanité. Bientôt, les thérapies géniques permettront de réparer nos gènes. De l’homme « réparé » à l’homme « augmenté », il n’y a qu’un pas qui bien entendu sera franchi assez vite. Car, l’histoire l’a montré, l’homme ne renonce jamais à une technologie prometteuse. Avenir radieux ou cauchemar absolu, chacun percevra à sa manière la nouvelle humanité qui s’annonce …

Contrairement aux pays anglo-saxons, la France, où ces questions ne sont pas médiatisées, ne s’intéresse pas à ces problématiques. Il est pourtant crucial qu’un grand débat s’installe dans notre pays. Voulons-nous demeurer des bio-réacs ou céder aux sirènes mouvement « transhumaniste » qui prône l’amélioration de l’homme par tous les moyens ? Voulons-nous suivre José Bové et les anti-OGM, ou au contraire soutenir une technologie qui pourrait éradiquer la faim dans le monde ? Sommes-nous propriétaire de notre ADN, et si oui pourquoi n’a t-on pas le droit de se faire séquencer en France ?

Pour le moment, point de débat. Et quand débat il y a, les grands démocrates écologistes se chargent illico de le caricaturer ou de le censurer. L’année dernière plusieurs tentatives de réunions sur les nanotechnologies ont été perturbées par les Verts ou purement annulées. Nos lois bioéthiques (très restrictives) soutenues par les décroissants et autres tenants du sacro-saint principe de précaution sont des digues efficaces contre le raz-de-marée génétique qui s’annonce. Pas de danger, la France est à l’abri du progrès. Pendant que nous nous concentrons sur les primaires du PS et les tergiversations de Nicolas Hulot, les Américains et les Chinois investissent des milliards dans les technologies du vivant. Ils en récolteront les dividendes dans dix ou vingt ans, quand le secteur des « biotechs » sera le premier moteur de croissance mondial.

Tandis que nous déblatérons à n’en plus finir sur les bienfaits des légumes bio à la cantine, les Chinois déposent brevet sur brevet. L’avenir de l’humanité se jouera donc ailleurs, dans la zone Asie-Pacifique et la Silicon Valley. Houellebecq avait probablement raison : faute de réaction, la France est sans doute condamnée dans un avenir proche à subsister du tourisme et du commerce des espadrilles… L’Homo sapiens français du futur risque d’avoir du mal à financer ses thérapies géniques, et même, pour la grande masse d’en être privé. Parce qu’au début du XXIème siècle au nom des grands principes, et en particulier de celui dit « de précaution », on n’avait pas pris nos précautions…

Google Démocratie

Price: ---

0 used & new available from

Enfin Kundera vint

8
photo : Grossetti

L’œuvre de Kundera est l’une des rencontres décisives de mon existence. Un amour né dans l’adolescence, un éblouissement qui ne se sont jamais démentis depuis lors. Emporté par son élan irrésistible, je suis devenu dès ma quatorzième année un jeunophobe fanatique, un touristophobe intraitable, un blanc-bec viscéralement allergique à la modernolâtrie, au puritanisme, au dogmatisme idéologique et à l’esprit de sérieux. Lycéen puis étudiant, je traquais sans relâche – et sans la moindre espèce de succès – mes embardées romantiques et mes coupables illusions lyriques.[access capability= »lire_inedits »]

D’une seconde à l’autre, les romans de Kundera m’arrachèrent à l’ennui de l’enfance. Jeune provincial, c’est en les lisant et en les relisant infiniment que je découvris soudain, du même mouvement, deux continents stupéfiants et fascinants dont j’ignorais jusque-là l’existence : la littérature et la sexualité. L’œuvre de Kundera a été mon paradis idéalement anti-idéal, le lieu où confluaient paradisiaquement toutes les beautés des différents arts européens, l’émoi libertin et une pensée d’une vitalité magistrale. C’est ainsi qu’est né mon attachement sexuel, c’est-à-dire spirituel, à la littérature et à l’art du roman.

J’éprouve envers cette œuvre – désormais réunie dans les deux volumes de La Pléiade grâce au travail remarquable de François Ricard – une immense gratitude. Une gratitude pour sa profonde et foisonnante beauté. Pour sa grande sagesse rythmique libératrice. Pour tous les personnages dont elle est venue peupler et enrichir le ciel de l’art du roman, auxquels je suis lié par une amitié indéfectible. Ils s’appellent Jaromil, Tomas, Jakub, Pontevin, Ludvik, Immaculata et Bertlef. Ils s’appellent Fleischman, Avenarius, Paul, Havel, Jan et Edwige, Franz et Sabina. Ils s’appellent Mirek et Maman, Vincent, Ruzena, Kostka, Helena et Cechoripsky. Inoubliables entre tous, enfin, elles se nomment Lucie, Tereza, Tamina et Agnès.

Mais ma reconnaissance envers Milan Kundera tient aussi à sa qualité de grand passeur. Par son regard inimitable et la vitalité de son désir, il sait faire scintiller de manière miraculeuse toutes les œuvres d’art qu’il aime avec fidélité. C’est à lui que je dois encore, dans mes vertes années, mille découvertes prodigieuses, dont les plus cruciales furent celles de Gombrowicz, de Kafka, de Fellini, de Nietzsche et de Heidegger. Kundera est une bruissante forêt de rencontres.
L’œuvre de Kundera ? Belle comme la rencontre apeurée de François Rabelais, d’André Breton et de Franz Kafka, tous trois âgés de dix-sept ans, livrés à la risée implacable de vieilles putains farceuses, dans un bordel pouilleux et féérique.[/access]

Œuvre I, II

Price: ---

0 used & new available from

Ben Laden est vivant !

20
photo : defense.pk

Il existe sur terre des hommes plus malins que les autres. Ils appartiennent à cette élite qui sait bien que l’homme n’a jamais marché sur la lune, ni la lune sur l’homme, mais que les images ont été tournées par la Nasa dans un studio de télévision à Los Angeles. Ils savent bien que les autorités nous cachent la terrible vérité sur les Ovnis, et que les petits hommes gris à oreilles pointus venus de Pluton sont déjà parmi nous pour aspirer le contenu de nos cerveaux, avec la complicité croisée de la CIA et des francs-maçons. Absolument imperméables à toute tentative d’intoxication gouvernementale, ces hommes sont heureux d’avoir la conviction qu’Elvis Presley n’est pas mort, mais vit discrètement dans la suite d’un palace de Las Vegas. Quant à la mort de John-Fitzgerald Kennedy, les complolâtres savent bien que c’est un coup de J-R Ewing quand il était jeune et facétieux. Bref, eux sont au courant : on nous cache tout on nous dit rien !

Marion Cotillard, comédienne fatigante pour films sentimentaux industriels, n’a pas hésité à exprimer à la télévision, en 2007, ses doutes sur l’effondrement du World Trade Center, les premiers pas de l’homme sur la lune, et l’accident qui a coûté la vie à Coluche : « Je pense qu’on nous ment sur énormément de choses : Coluche, le 11-Septembre. On peut voir sur internet tous les films sur la théorie du complot c’est passionnant. C’est même addictif, à un moment. » Oui, étant entendu que les tours jumelles ont été évidemment détruites par les Chinois qui ont infiltré le Mossad et que Pierre Desproges n’est certainement pas étranger à l’assassinat de Coluche…

La mort d’Oussama Ben Laden, abattu par un commando des Navy-Seal à l’issue d’une longue traque pakistanaise, n’a pas fini d’alimenter la fantasmatique délirante des conspirationnistes. Pour eux, tout se tient sous le signe de l’occulte, et ils ne vibrent que pour cette sombre promesse pompée dans une série télé : la vérité est ailleurs. Les circonstances troubles de l’assaut final, la décision d’immerger rapidement la dépouille du terroriste dans l’océan, et la volonté du président Obama de ne pas divulguer d’images du cadavre de Ben Laden ne font rien pour éteindre un incendie complotiste dont nous n’avons pas fini d’éteindre les flammes. L’une des premières personnes publiques à avoir franchi le pas du « doute », sur un plateau de télévision français, est la chanteuse des années 70 Véronique Sanson : « C’est quand même un soi-disant assassinat de Ben Laden… « Soi disant » car on ne l’a pas tué et ce n’est pas lui….Ecoutez, jeter son cadavre dans la mer… Je ne sais pas… » Oui, car quand le complolâtre ne sait pas, il ne s’abandonne pas au doute, à la prudente suspension de son jugement, mais enclenche sa mécanique mentale romanesque.

Cependant, comme les complolâtres ne sont bien souvent qu’une attristante compagnie de paranos à l’entendement déficient, et qu’ils manquent généralement d’imagination (on note que le « complot », selon eux, est souvent impulsé par les États-Unis ou Israël…), proposons-leurs quelques pistes de travail, dont ils pourront librement s’inspirer.

Ben Laden est vivant, va bien, et sirote une piña colada à Miami Beach. Peu après la fin de la Seconde guerre mondiale une rumeur persistante sur Hitler fit le tour du monde, et prit la forme, aux USA, du slogan : « Hitler is alive, and well, and lives in Buenos Ayres ! » Oussama Ben Laden, créature de la CIA (comme ont aimé le rappeler bruyamment les éditorialistes américanophobes de service) a été mis discrètement hors de la circulation à la manière d’un témoin sensible dans un procès contre la mafia. On lui a proposé poliment de changer d’identité, de raser sa barbe coupable, et de se faire oublier dans la banlieue de Miami.

Salade, tomate, oignon ? Oussama Ben Laden a ouvert, dès 2002, plusieurs établissements Kebab Hallal dans le quartier de Barbès à Paris. Ben Laden a abandonné très tôt le secteur du terrorisme international pour se reconvertir dans celui, bien plus lucratif, de la restauration de quartier. Il propose aujourd’hui toute une gamme de sandwichs orientaux « décalés » (selon la critique gastronomique des Inrocks) dont le « Tora Bora » et le « Ground Zero ». Les Navy Seal américains, qui n’oseraient pas attaquer un patron de Kebab, ont préféré tuer un Pakistanais au hasard.

Ben Laden aurait été vu également à Memphis, Tennessee, lors d’une convention de sosies arabes sponsorisée par la CIA, ainsi qu’à l’arbre de Noël du FBI déguisé en Santa Claus. Ben Laden, retiré en Russie avec le soutien évident de Poutine, aurait pour projet de construire une statue géante de Raël en fondant l’or secret des nazis et celui qui était dans les sous-sols des tours jumelles. Ben Laden chanterait dans les chœurs du prochain album de Carla Bruni, avec l’appui du roi des Belges. Ben Laden serait chinois. Ben Laden – financé par le lobby hollywoodien – interpréterait un gardien de musée dans le prochain film de Woody Allen, dont l’action se passera au Pakistan.

Nous espérons avoir, par ces modestes suggestions, aidé les complolâtres à amorcer leur pompe à fantasmes. En attendant de lire ça et là dans les médias ces milles élucubrations paranoïaques de zinc dignes du Café des Sports, réjouissons-nous que l’ennemi public mondial n°1 ait été neutralisé durant la présidence d’Obama… Qu’en aurait-il été si G.W. Bush avait lui-même donné la mesure de cette dernière danse ? Il est dommage que les dirigeants américains n’aient pas compris – pour éviter ces dérives – que, dans cette affaire, ils avaient une seule chose à cacher : leur joie.

Chantal Jouanno va finir par nous faire regretter Rama Yade

12

Amateurs de grands moments de télé et de radio, avez-vous manqué Chantal Jouanno vendredi matin au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM-TV et RMC ? Si oui, sachez-le : notre ministre des sports, invitée à s’exprimer sur la crise que traverse le football français, nous a offert une jolie perle.

Au début de l’émission, elle explique que les quotas, c’est illégal, que cela relève du « pénal »[1. Vendredi soir, au JT de France 2, je l’ai même entendue évoquer la prison au sujet de François Blaquart. Cela me paraît très insuffisant. Pourquoi ne pas rouvrir le bagne de Cayenne ?]. Une dizaine de minutes plus tard, Bourdin lui demande si elle est favorable à l’institution de quotas de femmes dans les conseils d’administration des entreprises. Et Chantal Jouanno de répondre positivement. En bon journaliste, Bourdin lui rappelle ses déclarations de début d’émission. Mais ce n’est pas la même chose, rétorque t-elle, dans le premier cas, on exclut, dans le second, il s’agit d’inclure.

Peu lui importe que l’exclusion des uns provoque simultanément l’inclusion des autres, et vice-versa. Dans la foulée, la ministre ajoute, dans un sourire ravageur : « Excusez moi d’être un petit peu féministe ! ». Moi aussi, je fais des progrès dans la lutte contre le sexisme. Il est en effet rarissime que l’on qualifie une dame de clown.
Chantal Jouanno, ministre du gouvernement de la France, est un clown.

God Save the Pape

13
photo : SabineThole

Deux milliards de téléspectateurs pour le mariage du Prince William et de Kate Middleton, plus d’un million de fidèles pour la béatification du pape Jean-Paul II. Pourquoi ces deux événements ont-ils suscité un tel engouement planétaire ?
Nombreux sont les commentateurs qui se sont empressés d’analyser ces deux cérémonies à travers le prisme du divertissement festif et du calcul stratégique. Buckingham, usine à rêves et le Vatican, usine à croire, auraient instrumentalisé la magie du conte de fée et l’authenticité du miracle pour restaurer popularité et pouvoir.

On aurait donc assisté, d’un côté à un méga raout « pipole » orchestré par la cellule RP d’une monarchie anglaise partie à la reconquête de son opinion, et de l’autre, à une vile manœuvre de l’Église destinée à mobiliser ses ouailles à quelques mois des JMJ.

Quant à la foule, qu’elle ait été agglutinée sur la place Saint Pierre ou devant Westminster, elle ne pouvait être composée que de midinettes écervelées et d’idolâtres superstitieux qui, pour mieux immortaliser le jour J, ont consommé avec frénésie mugs, posters, porte-clefs ou T-shirts à l’effigie de Jean-Paul II superstar ou du couple princier le plus glamour du moment.
Cette foule, amassée pendant des heures, campant deux nuits durant sur place, n’aurait aucune autre aspiration que d’entr’apercevoir un bout de dentelle de la robe de l’heureuse Kate lors de son fugitif passage en carrosse, de cancaner sur les talons vertigineux des Louboutin de Victoria Beckham, ou bien encore de hurler de plaisir à la vue des deux baisers furtivement échangés.

En somme, le monde entier aurait suivi le mariage princier uniquement pour vivre par procuration le conte de fées de Kate la roturière épousant William le prince charmant et assisté à la béatification juste pour éprouver, à l’approche du cercueil du Bienheureux Jean-Paul II, l’extase mystique, telle Sainte Thérèse d’Avila rentrant en transe à la vision du Christ ressuscité.

On dirait qu’il faut absolument accentuer le côté « pipole », commercial et stratégique de ces célébrations pour mieux évacuer leur caractère populaire et spirituel. Biaisée par des a priori insidieux, cette grille de lecture témoigne en effet d’une conception bien méprisante du peuple et, dans la foulée, prend soin d’effacer toute trace de transcendance de la fascination, voire de la communion universelle provoquée par les deux événements.

Il est indéniable que le sacré, monarchique dans un cas, religieux dans l’autre, ont été non seulement mis en scène mais commercialisés. Mais après tout, quoi de plus normal ? Le pouvoir n’est-il pas, par nature, voué à se symboliser pour exprimer sa légitimité ? On peut s’en étonner, voire s’en indigner, mais alors il faut être cohérent et non seulement accepter mais tout faire pour instaurer un système politique fondé exclusivement sur la raison, et dénué de tout rite susceptible de contenir l’émotion spontanée dans un cadre symbolique. Or, un pouvoir sans symbole n’est-il pas comme un roi sans royaume ?

Certes le mariage princier a été fastueux mais est-il juste de le décrire dans la grammaire des paillettes pour VIP, ce qui revient à confondre l’imagerie de la monarchie la vulgarité clinquante et arrogante des nouveaux riches de la planète jet-set ? Faut-il être anti-monarchiste avec la même frénésie que celle que l’on met à être anti-sarkozyste au point de se (et de nous) raconter que le mariage princier a été simplement la VO de l’escapade de notre Président et de sa belle à Eurodisney ?

Oui, le public a frissonné de plaisir devant l’échange des vœux et des deux baisers mais est-ce là suffisant pour expliquer l’enthousiasme mondial ? Ne faut-il pas en chercher la cause ailleurs que dans la fascination ou l’envie pour la richesse matérielle ? Elisabeth II et Philippe d’Edimbourg en 1953, Charles et Diana en 1981, et William et Kate en 2011 : la résonance internationale de ces trois mariages britanniques ne traduit-elle pas autre chose qu’un engouement superficiel et un peu ridicule pour les love stories royales ?

De même que Benoît XVI, à la tête de l’Eglise catholique, est le médiateur entre le ciel et la terre, Elisabeth II, chef de l’Eglise anglicane et du Commonwealth, assure la jonction entre le passé et l’avenir. Ces deux monarchies, l’une spirituelle, l’autre temporelle, savent bien l’importance de la Pourpre et du rite pour rendre visible cette part de sacré, fondement immatériel d’une communauté qui précède et survit à l’individu et qui fait que la vie de chacun de nous ne se résume pas, que l’on soit ou non croyant, à son passage sur terre ? Dans un monde où tout est consommable, périssable et instantané, cette part de sacré agit comme une bouffée d’oxygène, libérant la condition humaine de sa finitude.

Ce n’est pas pour en rajouter dans le folklore qu’un Lancaster, un Spitfire et un Hurricane survolèrent le Palais ou que le Prince William salua la stèle des anciens combattants.
Ces trois avions mythiques de la Royal Air Force, qui ont remporté la bataille d’Angleterre et contribué à libérer l’Europe du joug nazi, n’ont-ils pas fait battre le cœur de ce Canadien, de ce Néo-zélandais ou de cet Australien venus de l’autre bout du monde pour assister au (premier) « Mariage du siècle » ?

Leur grand-père était peut-être l’un de ces jeunes qui, à 19 ans à peine, est allé se battre au coté des Anglais, des Américains, de tous ces soldats venant des colonies anglaises, et dont les descendants étaient peut-être juste là, à ses côtés, pour rendre hommage à cette couronne britannique qui a fait preuve d’une ténacité héroïque remarquable dans les moments les plus sombres de l’histoire mondiale. Alors si ces « Anglo-saxons » – terme qui est curieusement devenu injurieux – étaient présents dans la foule, ce n’était pas seulement pour tweeter au moment de cet « amazing and royal kiss », mais pour ressentir le lien qui les rattache à cette communauté de valeurs incarnée par la couronne britannique et par la famille royale.

Oui, j’ai aimé la Parade, comme des millions de mes semblables, parce qu’elle incarnait des valeurs aussi immuables que la fidélité, l’espérance, le courage ou encore la beauté. Pourquoi, pour une fois, ne pas reconnaître que l’homme est à la fois bête et ange et que sa propension à la médiocrité, la facilité ou la bassesse ne fait pas disparaître sa soif d’absolu et de grandeur ?
En France, la dernière manifestation de ferveur collective a été l’adoration du ballon rond. La Grande-Bretagne et le Commonwealth eurent le mariage de William et Kate. Illusions ? Peut-être. Mais on ne m’empêchera pas de penser que ces illusions contiennent bien plus de vérité que toutes les certitudes assenées avec supériorité par ceux à qui on ne la fait pas.

Quand l’orfraie effraie

12
photo : Vincent Mesure

Je suis de plus en plus préoccupé par la haine des orfraies qui sévit dans Causeur dans l’indifférence générale – y compris celle de l’Observatoire des ornithophobies. Si mon inquiétude à l’endroit de ce noble oiseau vous semble manquer de mesure, vérifiez par vous-même : tapez le mot « orfraie » dans le moteur de recherche interne de Causeur. Le résultat est stupéfiant : neuf pages de réponses ! Quatre-vingt-un articles reprochant à la gauche de pousser ses « éternels » ou « rituels » « cris d’orfraie » ! Pourquoi l’indignation perpétuelle contre l’indignation perpétuelle doit-elle toujours voler dans ces plumes-là ? La gauche ne mérite-t-elle aucun autre nom d’oiseau ?[access capability= »lire_inedits »]

La haine ignore ce qu’elle hait

La haine, comme de coutume, ignore qui elle hait et se repaît de l’ignorance. Amis causeurs qui rouez l’orfraie à toute heure, je vous en prie, consentez à la rencontrer enfin véritablement. Faites une trêve. Croisez pour la première fois son regard, avec confiance. L’orfraie est un grand aigle noir à tête blanche, un généreux rapace qui ne ferait pas de mal à une mouche, ni même à un homme. Vivant humblement de sa pêche, elle pratique l’ichtyophagie la plus stricte, la plus scrupuleuse. C’est un oiseau diurne qui n’a rien à dissimuler ni à se reprocher. « Orfraie » est le nom que portent deux cousins aussi honnêtes qu’inoffensifs : le pygargue (Haliaeetus leucocephalus) et le balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus). Mais voici, surtout, entendez : aucun cri strident n’a jamais franchi le bec de l’orfraie. Aucune indignation outrancière n’a jamais gonflé son poitrail. Chastement, elle se refuse à donner dans les simagrées narcissiques. D’entre tous les oiseaux, l’orfraie a toujours été le moins chicanier.

Complice de la haine ignorante contre l’orfraie, Alexandre Dumas ne craint pas, dans Othon l’archer, de se ridiculiser aux yeux de tous en évoquant le « vol nocturne » des orfraies. Il faut croire que, comme tous les décrieurs d’orfraies, Dumas n’a jamais lu Pierre Belon, le célèbre ornithologue de la Renaissance. Celui-ci savait bien pourtant, dès 1555, que « l’oiseau qui vole la nuict par les villes et faict un cri moult effrayant, nous l’avons nommé une fresaye, ou bien effraye ». Bien que notre langue se plaise à l’oublier, c’est elle la stridente, la hurleuse de cauchemar : l’effraie des clochers (Tyto alba), dite communément chouette effraie ou dame blanche.

C’est l’effraie que vous vilipendez

Vous croyiez haïr l’orfraie : c’est l’effraie que vous vilipendiez. En outre, cette dernière ne pousse pas un seul cri, mais deux fort distincts. Le premier, qu’il est peut-être davantage permis de prêter à la gauche que le second, consiste en un « khrû » ou « khraikh » rauque et répétitif. Il imite aussi admirablement qu’un socialiste français le ronflement du gros dormeur en phase terminale. L’autre, celui dont parle de travers votre expression favorite, est un chuintement terrifique, un puissant, interminable et épouvantable « chhhhhh ». Lorsqu’un homme de gauche exprime devant des caméras une indignation disproportionnée ou factice, il ne s’est encore jamais vu que les journalistes, autour de lui, se soient endormis ou aient déguerpi sous le coup de la terreur. Le gauchiste, convenez-en, n’a donc pas poussé de cris d’orfraie – euh, pardon, d’effraie.

Une ornithophobie peut en cacher une autre. En vous acharnant contre l’orfraie, c’est la longue haine contre l’effraie que vous perpétuez. C’est elle que vous clouez sans vergogne aux portes des granges gauchistes. La chouette effraie est pourtant déjà suffisamment menacée par la méchanceté des hommes et la raréfaction des campagnols (ou l’inverse ?).

Amis causeurs, peut-être avez-vous lu un peu rapidement l’annexe I de la directive européenne « Oiseaux » qui lui assure, depuis 1976, « une protection totale sur le territoire français » sur lequel, je cite de mémoire, il est formellement proscrit « de la détruire, la mutiler, la capturer ou l’enlever, de la perturber intentionnellement ou de la naturaliser, ainsi que de détruire ou enlever les œufs et les nids. »

Faites maintenant la paix avec l’orfraie et l’effraie.

Et que saint François vous pardonne.[/access]

Vive les just married !

26
photo : Flickr

Tout intellectuel français se doit de vomir sur le « Royal Wedding » et notre camarade Marc Cohen ne manque pas à l’appel. Guimauve, ras-le-bol, dégoulinant, insupportable,… les adjectifs et superlatifs pour se gausser ont eux même atteint des records, ainsi que les sarcasmes pour le petit peuple britannique et mondial, (2 milliards de crétins et moi et moi et moi) qui ont suivi avec délectation ce mariage.

Une question nous turlupine :

Quel événement, à part le défilé du Front national le 1er mai ou la Coupe du monde de foot de 1998, peut amener un Français à sortir dans la rue avec le drapeau français ? (Ceux qui juste après l’avoir sorti l’aspergent d’essence et le font brûler ne font bien entendu pas partie du décompte.)

On pourrait légèrement enfoncer le clou et demander quel événement amène 1 millions de Français à sortir dans la rue et à agiter le drapeau français ? Aucun, nada, rien, nichta.

Et si toute cette aigreur déversée sur ce mariage n’était pas simplement un peu de dépit à l’endroit de ces perfides Britanniques capables de générer un sentiment d’appartenance et d’identité nationale sans agiter le spectre de l’envahisseur sarrazin ou l’envie d’une ratonade ?

Car outre les dentelles de Kate et la chute de reins vertigineuse de sa sœur, (Désolés pour les abstentionnistes mâles, ils n’ont pas pu participer à l’érection planétaire provoquée par le déhanché de Pippa Middleton), à quoi pouvait bien servir cet événement, si ce n’est à rassembler un peuple autour d’une symbolique commune, nationale et festive?

Rien de tel qu’une nuit de camping sur la pelouse de Hyde Park, suivie d’une séance d’agitation de drapeaux au son de « God Save the Queen » et d’une cervoise tiède à la santé de Harry en compagnie de ses fellow-citizens (concitoyens), pour remonter le moral individuel et national après deux ans de crise. Chez les Gaulois on trouve ça ridicule, mais ça ne fait pas diminuer la facture nationale d’antidépresseurs.

La Légion ridiculise les Navy Seal

11

Pendant ce temps là, à Castelnaudary… Au moment même où un commando de soldats américains est parvenu à neutraliser le ridicule prédicateur barbu Oussama Ben Laden, la Dépêche du Midi nous apprenait – dans son édition de l’Aude – qu’avait lieu le week-end dernier, à Castelnaudary, l’élection de « Miss Képi Blanc 2011 », égérie de la Légion étrangère, corps d’élite de notre armée française bien aimée. La Dépêche consigne : « Le lieutenant Pritschkad, grand ordonnateur de l’élection de Miss Képi blanc 2011, avait bien fait les choses. Le deuxième passage des candidates, en uniforme, sous forme de tableaux représentant les divers régiments ou les diverses spécialités de la légion étrangère, fut une grande réussite. Une future miss en parachutiste, une autre en plongeur, une autre en médecin, etc. Une belle mise en scène, des accessoires, des figurants, il ne manquait rien. » Bravo les amis! Mais quand la fête sera terminée pensez à faire un petit crochet par la Libye. Les américains nous ont doublé sur Ben Laden, essayons quand même d’avoir Kadhafi !

Comment épouser un moudjahidin ? Nous avions appris l’été dernier que la femme musulmane très pratiquante pouvait affronter la plage dans un « burkini » islamique, saillant maillot de bain intégral dernier cri, avec des morceaux de burqa et de bikini dedans. Afin de ne rien rater de ce genre de soubresauts de la mode musulmane, on pourra désormais faire confiance au magazine féminin Al Shamikha, que le quotidien britannique The Independent (qui rapporte l’information) propose de traduire par « La femme majestueuse ». Le magazine en papier glaçant balaie à sa façon tous les sujets abordés par la presse féminine impie. L’amour : « Comment épouser un moudjahidin ? ». L’éducation des enfants : « Comment élever ses enfants dans la tradition du djihad ? » Et les traditionnelles rubriques beauté et mode. « L’islam a besoin de femmes qui connaissent la vérité sur leur religion et la lutte et qui savent ce qu’on attend d’elles », a expliqué le porte-parole d’Al Shamikha à The Independent. Elle savent aussi désormais qu’épouser un moudjahidin, fut-il riche célèbre et même pas abonné au téléphone, n’est pas forcément une partie de plaisir…