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J’avoue, et à mon grand dam, que je suis scandalisé par ce que je comprends de certains propos de mes estimés camarades. Il me souvient d’un magnifique roman de Jérôme Leroy, très sombre et très mélancolique, qui s’appelait Monnaie bleue : il y était question, si je l’ai bien lu, de puissants achevant parfois leurs abjectes parties fines par des sacrifices humains. Je n’ai pas vu alors que l’auteur y excusât au nom de quelque morale latine immorale les actes sordides de ces bonshommes coalisés dans leurs bunkers de dominants jouisseurs. Bien au contraire, tout cet immonde édifice finissait par périr sous les grenades et les pistolets-mitrailleurs des héros chevaleresques qui, amateurs de jolies femmes, leur rendaient le bel hommage, tout pleins de désirs qu’ils étaient, de respecter leur dignité et leur liberté. Et aujourd’hui, je vois le même Leroy invoquer Zamiatine pour pourfendre une justice aveugle qui aurait le suprême mauvais goût de s’attaquer aux vices intimes des puissants. Je me gratte au moins la tête.

J’entends damoiselle Lévy aussi, pour une fois du même côté que Joffrin, contester la légitimité de la traque qui s’organise, au nom du respect de la vie privée.
On a bien compris le petit jeu qui s’est mis en place, certes : un coup à droite, un coup à gauche, et que je te dénonce pour protéger mon petit camarade, et que je te balance, et que je bave, et que je délationne, et que je dis du mal, il en restera toujours quelque chose.

La méthode, celle de la fausse libération des langues, est répugnante et abjecte, en effet. Mais gardons-nous pourtant d’invoquer Vichy et la collaboration, au risque de masquer l’un des véritables enjeux du moment. Les maîtres-censeurs actuels, qui ne sont pas forcément qui l’on croit, et qui ne sont évidemment pas les êtres les plus misérables du royaume de France, ont entrepris depuis la chute de l’un des leurs sous les coups d’une puissance qui leur était extérieure, et supérieure, de crier haro sur le baudet, celui-ci étant de nos jours déguisé sous les traits du petit journaliste. La presse se comporterait unanimement ces derniers temps comme les tabloïds anglais – injure suprême. Ces petits salauds qui savaient tout et n’ont rien dit feraient l’injure aux puissants de répandre des rumeurs sur leur compte – sur leur sacro-sainte vie privée.

Allons donc, la ficelle est par trop grosse pour qu’on croie un instant que le dérèglement démocratique trouve sa source, ou au moins son expression parfaite, ici. D’abord parce que la presse française a bien montré en l’occurrence son absence d’indépendance. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre pourquoi « personne » n’a rien dit sur l’étrange rapport de DSK avec le sexe faible avant son interpellation new-yorkaise : une rapide recherche fera voir au bon citoyen qui les ignorait les liens étroits noués entre la Fondation Jean Jaurès par exemple, qui n’a jamais fait mystère de son soutien à Strauss-Kahn, et certains organes de presse de gauche parmi les plus prestigieux. Cherchez les actionnaires et les propriétaires, voyez où ils pointent intellectuellement, et demandez-vous ensuite si ces journalistes auraient vraiment pu être incités par leurs supérieurs à enquêter sur toutes les rumeurs qui leur parvenaient.

De même, l’entrefilet du Figaro Magazine, journal dont l’indépendance vis-à-vis du pouvoir actuel est notoire et le courage proverbial, cet entrefilet repris par Luc Ferry, ne doit pas faire illusion : la guerre sale est ouverte, et ces organes servent des intérêts plus hauts qu’eux. Il est d’ailleurs plaisant dans cette situation de voir tous ces nobles esprits se lamenter sur le sort de Madame Politkovskaïa.

Il y a d’un autre côté une presse qui, bien entendu, fait ses choux gras selon l’expression consacrée, de ces rumeurs, bruits de couloir, révélations sordides, suspicions et autres fruits de coups tordus. Mais peut-on décemment reprocher à des journalistes d’enquêter sur les frasques de personnages publics quand la justice ne fait pas son travail – qu’elle s’y refuse par l’effet d’une servitude volontaire, ou qu’elle en soit empêchée ? Répugnante pour un journaliste est l’idée de devoir chercher des informations sur d’éventuelles orgies proto-pédophiles, sur d’étranges grattements de pieds, ou encore sur des viols supposés dans le boudoir ; mais combien plus répugnante l’idée que ces agissements seraient étouffés par une oligarchie dont les membres se tiennent par la barbichette.

Qu’on ne nous raconte pas d’histoires : si nous tous, journalistes, avions eu vent de ces rumeurs, comment la justice et la police eussent-elles pu les ignorer ? Je continue à croire que, malgré le non-remplacement de ses fonctionnaires partis à la retraite, la police demeure l’un des services publics français les plus performants. S’il y a eu rumeurs, toutes les autorités compétentes les connaissaient et il ne peut y avoir que deux termes à l’alternative subséquente : soit, après rapide enquête, on a conclu qu’il n’y avait là que calomnies, et tout le monde est content ; soit, ces affaires ont été délibérément étouffées. Si c’est le cas, le citoyen que je suis en conçoit une double douleur : d’abord pour ce qu’il est gouverné par quelques salopards, au milieu sans doute, veux-je croire, de personnages respectables : ensuite pour ce que la justice prétendument séparée des pouvoirs exécutifs et législatifs leur est en vérité inféodée.

Pour ma part, je ne suis pas persuadé de la pertinence de la séparation complète des vies privées et publiques, parce que je ne crois pas que l’on puisse vivre de telle façon dans son intimité sans que cela ait la moindre incidence sur la valeur des liens sociaux que l’on noue. Mais il semble que je sois assez seul à partager cette critique, aussi veux-je bien de manière pragmatique me plier provisoirement au raisonnement de ce système. Mais alors, dans ce système même, quand il s’agit de personnalités publiques, qui ont en charge l’intérêt général – outre le fait qu’ici on leur reproche des actes qui de toutes les façons, qu’elles soient privées ou publiques, tombent sous le coup de la loi ¬– des personnalités qui vivent par et pour le spectacle, dont la gloire est principalement née de la reconnaissance publique, je ne vois pas ce qu’il y aurait d’injurieux à vouloir connaître leur vertu, dans ses grandes lignes.

Peu me chalent les repoussants détails de leurs médiocres concupiscences – au contraire, j’en conçois une forte envie de vomir. Mais, conscient de la justesse de l’adage qui veut que « la République soit le régime qui réclame le plus de vertu et celui qui y pousse le moins », puisqu’au nom de la liberté il faut s’en accommoder, je continue de préférer Savonarole à Machiavel et si je me réjouirais davantage que les écuries d’Augias soient nettes et reluisantes, je me réjouirais aussi qu’en cas de crasse avérée et généralisée elles soient, par les bons soins d’un Hercule qui n’a pas encore été trouvé, nettoyées à grande eau. Je ne pleurerai pas sur la chute de Salo.

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