L’actualité brûlante du week-end (les lourdes victoires respectives de l’équipe de France de rugby dans la course sénatoriale et de l’UMP au mondial néozélandais) a failli nous faire passer à côté d’une information capitale : notre Président goûte l’art botanique, et aime à nommer – tout en batifolant dans les jardins de la République – les plantes par leurs noms latins. C’est là une révélation que la première dame a faite à la télévision britannique.
On savait que Nicolas Sarkozy avait rencontré Carla Bruni chez le publicitaire Jacques Séguéla, lequel avait ensuite tout fait pour ébruiter ce coup de foudre faramineux. Ca suffisait presque comme information, sauf qu’il manquait assurément un petit supplément de romantisme et d’âme. Nous l’avons désormais.
La future parturiente a en effet raconté à Christine Ockrent sa première promenade avec son futur époux : « J’ai été vraiment impressionnée, vous savez. Il connaît toutes les appellations latines des fleurs… On marchait dans les jardins de l’Elysée, et il m’expliquait tout sur les tulipes et les roses et je me disais: ‘Mon Dieu, mais il faut que j’épouse cet homme. C’est le chef de l’Etat et il sait tout sur les fleurs également. C’est incroyable’ ».
Dès le début, ça promettait. Je vous raconte tout : à 18 heures tapantes, j’étais encore dans mon auto, j’ai donc suivi les cinq premières minutes du débat sur Europe1, et si je sais téléphoner en conduisant, ouvrir une bouteille d’eau avec les dents ou dégager mon paquet de Gitanes de sa gangue de cellophane, je ne sais hélas pas prendre de notes au volant. Résultat, alors que les candidats étaient interrogés sur la première mesure qu’ils prendraient en cas d’élection à la magistrature suprême, j’ai dû retenir leurs laïus de tête, tout en veillant à n’écraser personne de connu dans mon quartier.
Parlaient tout d’abord, par ordre d’apparition à l’écran Ségolène Royal, Martine Aubry, puis François Hollande. Eh bien, cinq minutes après, une fois arrivé chez moi, j’étais bien incapable de dire qui qu’avait dit quoi parmi ces trois-là. Excusez-moi les amis, je ne peux même pas vous dire ce que feraient Ségo, Martine et François, une fois installés dans le fauteuil de Nicolas – sauf à tricher en allant pomper sur les sites des voisins. Honnêtement, je ne crois pas que la honte soit pour moi. À preuve, je me souviens très distinctement du scénario spécial Jour J de Montebourg : mise sous tutelle des banques « pour garantir vos économies et leur interdire de spéculer avec votre argent » et loi contre l’évasion fiscale. Et n’allez pas croire que cette mémoire sélective soit liée au fait que je soutienne, et avec enthousiasme, la candidature Montebourg depuis ce printemps. Je me souviens tout aussi clairement du plan Valls, centré, lui sur les institutions : un « vrai Premier ministre », la revalorisation du parlement et interdire à l’exécutif d’intervenir dans les affaires de justice (suivez mon regard, Edgar).
Viennent ensuite les choses sérieuses, enfin disons un rien plus sérieuses que le droit au mourage dans la dignité[1. Il n’y aura pas trace dans ce papier de Jean-Michel Baylet, un peu comme dans le monde réel] puisque le programme des festivités couvrait essentiellement les questions économiques et sociales avec, au dessert, un brin d’insécurité, d’immigration et d’affaires politico-judiciaires.
Pour aller vite, sur les questions liées à la Crise, tout le monde, sauf Valls, a bougé vers des politiques plus régulatrices, pour ne pas dire plus dirigistes, pour ne pas dire carrément étatistes. L’aggravation de la situation monétaire mondiale, y compris depuis le premier débat, a remis quelques pendules à l’heure et quand Barroso lui-même prend position pour la Taxe Tobin, chacun doit se repositionner. Mais cet aggiornamento des trois « gros » candidats se fait à la marge. Hollande saupoudre son programme de mesures interventionnistes, Aubry en fait un peu plus, et Ségo encore un peu plus. Parfois, celle-ci marque quasiment Arnaud à la culotte, comme par exemple sur les coopératives. Depuis le débat de France2, Ségo a perdu cinq points dans les sondages, qui sont allés direct dans les poches d’Arnaud. De là à penser que ceci explique cela…
Mais si les trois poids lourds ont mis de l’interventionnisme dans leurs playlists, ils l’auront fait au coup par coup, de ci de là, cahin-caha. Pas facile de démondialiser en restant dans les clous de Maastricht. Du coup, Montebourg n’a pas eu trop de mal à souligner les contradictions de ses trois petits camarades, à mettre en relief leur libre-échangisme inavoué et un rien honteux, et à leur donner des convulsions à chaque fois qu’il les provoque en osant carrément le mot « protectionnisme » en lieu et place de l’habituel euphémisme de « démondialisation». Son solo, Arnaud l’entonnera avec brio dans chacun des domaines abordés, notamment les hausses de salaires.
A contrario, ou plutôt en parallèle Valls, lui, maintient mordicus un cap social-libéral chimiquement pur. Justice sociale, certes, mais sans démagogie budgétaire ou orgie salariale : relance par l’offre, formation professionnelle, économie exportatrice, intégration européenne renforcée, etc. Pas ma tasse de thé à 100%, ceux qui me connaissent l’auront deviné, mais une cohérence inattaquable, servie par une fougue, une sincérité et une langue limpide, qui, pour les années à venir, renverront DSK au vestiaire bien plus sûrement que les suites de l’affaire que vous savez. Au passage, Manuel, qui défend l’idée d’une TVA sociale, répondra avec beaucoup de dignité et de fermeté à une attaque assez mesquine de mon homeboy Montebourg (« Vous dites pareil que Copé! »). A cet instant, Valls, très énervé, aurait pu sombrer dans la baston de cour d’école (et par exemple rétorquer que le protectionnisme était aussi revendiqué par une candidate pas vraiment socialiste). Au lieu de quoi Manuel expliquera, de façon assez solennelle, qu’il est de gauche quand il parle de TVA sociale, tout comme il reste de gauche quand il parle d’insécurité ou de laïcité : « Personne ici n’a le monopole de la gauche ». Arnaud Montebourg ne lui répondra pas. Il a eu raison.
De laïcité, on ne reparlera d’ailleurs pas, en revanche, on causera vers la fin du débat d’insécurité, d’immigration et d’affaires, sans que s’expriment, à mon avis de différences de fond, sauf sur l’affaire Guérini, où l’on a bien cru que Martine allait nous faire un collapsus en direct quand Montebourg a expliqué qu’on risquait d’avoir du mal à donner des leçons de morale à Sarkozy quand le patron du PS marseillais était poursuivi pour association de malfaiteurs.
A l’arrivée, donc, mon impression du premier débat se trouve renforcée : parmi les cinq prétendants sérieux, les deux petits nouveaux sont non seulement les seuls à faire des propositions simples (allez donc demander à votre voisin de palier ce qu’est exactement « le contrat de génération »), mais aussi les seuls à afficher une ligne directrice claire. Bien sûr, en l’état actuel des choses, et compte tenu de la pression, hélas bien réelle, des sondages, il y peu de chances que ces idées tranchées l’emportent chez les participants à la primaire. Quelles que soient leur attirance pour les idées de Manuel ou Arnaud, beaucoup préféreront, et c’est bien humain, jouer la sécurité, et assurer le coup en choisissant un candidat sans aspérités, et donc plus à même de rassembler les socialistes, la gauche et enfin les Français.
Raisonnement imparable ? Pas tout à fait, chers camarades. En 2007, la présidentielle n’a pas vraiment été gagnée par le candidat le plus lisse qui soit. Et en 2002, on se souvient comment s’est terminée l’ascension irrésistible du plus rigoureux, du plus gestionnaire, du plus responsable des candidats de gauche…
Exercice : vous commenterez les grandes dates suivantes et vous direz en quoi elles ont changé la face du monde et le destin de la France.
1. 28 septembre : C’est l’histoire d’une juge d’instruction qui veut mettre en examen un procureur soupçonné d’avoir enquêté illégalement avec l’aide du contre-espionnage et de l’Inspection générale des Services sur une source journalistique.
2. 27 septembre : C’est l’histoire d’une perquisition chez la mère d’un député-maire de Sarcelles, lequel est soupçonné d’être lié au grand banditisme corse.
3. 27 septembre : C’est l’histoire d’un ancien ministre de l’Intérieur, accusé de «subornation de témoin» et «d’entrave à la manifestation de la vérité» dans une affaire de rétrocommissions, qui porte plainte en retour pour diffamation.
4. 21 septembre : C’est l’histoire d’un proche du Président de la République mis en examen pour recel d’abus de biens sociaux dans la même histoire de rétrocommissions et de financement occulte d’une campagne présidentielle.
5. 19 septembre : C’est l’histoire d’un ancien premier ministre relaxé après avoir été accusé de « complicité de dénonciation calomnieuse », notamment à l’encontre de l’actuel Président de la République.
6. 14 septembre : C’est l’histoire d’un homme d’affaire franco-libanais, intermédiaire présumé dans le contrat des sous-marins vendus par la France au Pakistan, soupçonné de malversations financières, mis en examen.
7. 11 septembre : C’est l’histoire d’un avocat libanais qui s’accuse d’avoir porté des mallettes de billets de la Françafrique à un ancien Président et un ancien Premier Ministre.
8. 8 septembre : C’est l’histoire d’un Président de Conseil général mis en examen pour prise illégale d’intérêt, trafic d’influence et association de malfaiteurs.
9. 5 septembre : C’est l’histoire d’un ancien Président de la République mis en examen pour une affaire d’emplois fictifs qui n’assiste pas à son procès en invoquant des troubles sévères de la mémoire.
10. 23 août : c’est l’histoire d’un ancien directeur français du FMI suspecté de viol sur une femme de chambre qui obtient un non-lieu au pénal aux Etats-Unis.
Chaque jour qui passe annonce aux citoyens de l’Union Européenne une mauvaise nouvelle de plus. Aussi, ce n’est pas sans une ironie amère que l’on se souvient de la belle phrase de Saint-Just, prononcée dans un rapport à la Convention, en mars 1794 : « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre; qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur! Le bonheur est une idée neuve en Europe ».
L’archange de la Révolution doit se retourner dans sa tombe au spectacle de peuples victimes d’une crise aussi inédite que profondément anxiogène. Je ne parlerai même pas de la dégradation de la note italienne par l’agence Standard and Poor’s, alors qu’un plan d’austérité venait d’être voté. Jusqu’à preuve du contraire, l’Italie, comme les autres nations européennes, est une démocratie. Des élections ont régulièrement lieu et rien n’empêche les citoyens de rebrancher leur cerveau pour choisir des gouvernants qui feraient de nouveau cette chose oubliée qui s’appelle la politique. Des gouvernants qui cesseraient d’accepter des unités de mesure confondant obstinément, dans une logique économique dont la principale force est de se présenter comme la seule possible, investissements et dépenses : éducation, santé, défense, recherche…
Non, ce qui semble nous éloigner un peu plus du bonheur et de la vision de Saint-Just, c’est le Conseil des ministres de l’agriculture de l’Union Européenne. Lors de sa dernière réunion, il a décidé de reporter au mois d’octobre une décision lourde de sens : la diminution de 75% des fonds du PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis en matière alimentaire. Il s’agit, mais peut-être faudra-t-il bientôt en parler à l’imparfait, d’un dispositif permettant d’utiliser les excédents et les surplus de produits alimentaires générés par la PAC en les redistribuant aux associations d’aide dans chaque pays, comme par exemple en France, La Banque alimentaire ou Les Restos du cœur.
Tout a commencé le 20 juin lorsque six pays menés par l’Allemagne ont saisi la Cour européenne de justice et fait acter par la Commission européenne la réduction de la dotation du PEAD de 480 millions d’euros à 113 d’ici 2012 et, en ce qui concerne la France, de 78 millions à 15,9. Plus concrètement, cela signifierait chez nous 49 millions de repas non distribués par la Banque Alimentaire, 21 millions par Les Restos du cœur et 11 millions par la Croix Rouge. Quand on sait que le PEAD couvre plus de 50% des produits distribués par ce biais aux 80 millions d’européens vivant sous le seuil de pauvreté, on mesure la panique qui s’est emparée des associations, au point que le président du Secours Populaire évoque un tsunami alimentaire tandis que celui des Restos du coeur n’hésite pas à déclarer : « Si aucune décision n’est prise, nous connaîtrons une crise humanitaire et alimentaire à travers toute l’Europe. Si le politique ne prend pas ses responsabilités, il ne faudra pas dire que l’on ne savait pas ».
Il les a pourtant prises, d’une certaine manière, ses responsabilités, le politique. Il y a d’abord eu l’Allemagne et ses six suiveurs (Royaume-Uni, Danemark, Pays-Bas, Suède, Autriche et République Tchèque) qui estiment que la baisse des excédents alimentaires- qui oblige à ponctionner de 1% le budget de la PAC pour maintenir l’aide au même niveau- n’est plus supportable. Il est dommage qu’ils n’aient pas le même réflexe quand il s’agit de renflouer les banques avec l’argent des contribuables et sur une échelle bien supérieure à quelques millions d’euros.
L’autre décision politique, c’est celle du Parlement Européen. 85% des députés ont voté le 7 juillet pour le maintien de ce programme. Mais ce n’était que le Parlement Européen, c’est-à-dire des élus qui ne pèsent pas grand chose face à la Commission.
L’Europe avait ses indignés dont on aimait à l’occasion moquer l’indignation. Elle va maintenant avoir ses affamés. Il sera sans doute plus difficile d’en rire.
Jean-Luc Godard, dans ses années maoïstes, définissait ainsi le drapeau suisse : le sang des autres, on met une croix dessus. Plus nuancé, l’écrivain soleurois de gauche, Peter Bichsel, disait qu’il ne pouvait pas s’empêcher de ressentir une émotion quasi primitive en le regardant. Il n’a jamais signifié grand-chose pour moi, mais je lui trouvais fière allure. Il n’y a guère que le drapeau japonais à pouvoir rivaliser esthétiquement avec lui.
Aussi, quand on m’a appris qu’un parti politique helvétique voulait en changer sous prétexte que la croix renvoie au christianisme, religion intolérante contrairement à l’Islam comme chacun devrait le savoir, je suis demeuré pantois. Je sais bien que toute guerre est d’abord une guerre de symboles. Mais remplacer celui de la Suisse, même primitive, par un drapeau évoquant tout à la fois le Ghana et la Bolivie, c’était pousser le bouchon un peu loin.
Le même jour, j’assistai à Paris, rue Myrrha à un déferlement de haine de pieux musulmans scandant : « Mort aux Juifs ». Il y a des choses qu’on ne pensait jamais revoir. Stupéfaction : elles s’étalent sous nos yeux dans l’indifférence, quand ce n’est pas avec la complicité de ceux qui sont toujours prêts à s’indigner. Ce que nous nous garderons bien de faire, l’indignation morale étant la forme de vengeance la plus perfide.
Inutile d’avoir lu Nietzsche pour en être convaincu.
Comment hériter d’un pareil fils ? Quel péché avoir bien pu commettre contre le Ciel et contre les hommes pour avoir engendré un abruti de cet acabit ? Francesco n’est plus simplement l’idiot de la famille, il en est devenu la honte ; et les Bernardone, la risée du tout-Assise. Le gamin est revenu de la guerre, il y a été fait prisonnier et, au lieu de choper un bon gros syndrome de Stockholm comme tout otage qui se respecte, il a viré frappadingue. On l’a vu vendre les riches étoffes du négoce familial et en distribuer le prix aux pauvres. Et pas qu’une fois ! Le paternel, Pietro Bernardone, n’a plus d’autre choix que d’en appeler à la justice – il ne va pas laisser bousiller une affaire qu’il a mis trente ans à monter par un tel rejeton.
Il y traîne son fils – on a une fâcheuse tendance à tout judiciariser à l’époque. Dans les premiers mois de 1206, Francesco Bernardone se retrouve ainsi devant l’évêque, sur la grand-place d’Assise. Il se tait et se désape comme la première effeuilleuse venue. Il fait une boule de ses vêtements et la remet à son père. Désormais, on ne l’appellera plus Francesco, mais le « Poverello », puisque c’est « Dame Pauvreté » qu’il a choisie en épousailles. C’est avec elle qu’il prend le large. Casse-toi, pauvre pauvre !
Au début de ce XIIIe siècle qui voit François d’Assise prendre le froc, l’Italie est prospère. Une véritable renaissance s’est accomplie tout au long du siècle précédent. Les villes ont pris leur essor, les échanges commerciaux se sont intensifiés, l’économie monétaire a affirmé sa prééminence. On défriche les forêts, on assèche les marais. On se met à pratiquer l’assolement triennal. On augmente les rendements. On réduit les disettes et la misère. La pauvreté recule, tout en se rendant, par un mouvement d’exode rural, socialement plus présente et plus visible dans les villes. Mais, globalement, on s’enrichit. [access capability= »lire_inedits »]
Or, François d’Assise entonne un air tout différent. Alors que l’orchestre joue la partition de l’enrichissement, le fifre franciscain fait résonner la petite musique de l’appauvrissement. Au centre de son enseignement, il place l’évangile de Matthieu : « Je vous le dis : il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
« Appauvrissez-vous » : c’est le cœur de doctrine originel du Poverello. Pour lui, la recherche de la pauvreté n’est pas une remise au goût du jour du vieil idéal stoïcien. Il ne s’agit pas de se détacher de « ce qui ne dépend pas de nous » pour mieux se retrouver soi-même et jouir de l’autonomie de son propre ego. Elle ne correspond pas non plus tout à fait – et c’est paradoxal – à l’idéal évangélique qui réclame aux disciples de rompre toutes les amarres pour accomplir leur ministère. Dans la première Règle de l’Ordre comme dans les Fioretti, la pauvreté est, par-dessus tout, une imitation mystique de Jésus. Le Christ était pauvre, François se fait pauvre. La Passion avait percé de cinq plaies le corps du Crucifié ; François sera le premier de l’histoire à en recevoir les stigmates.
Il serait hasardeux de tenir François d’Assise pour un décroissant, un indigné, un « résistant » aux bouleversements profonds de son temps. Les historiens les plus sérieux nous apprennent qu’il n’a jamais travaillé comme permanent dans un mouvement altermondialiste, mais qu’il a fait toute sa carrière comme saint dans l’église catholique, apostolique et romaine. Ce qu’il propose n’est pas un modèle social : il n’invite pas la société à s’appauvrir, pas plus qu’il n’incite les pauvres à la révolte, comme le fera, deux siècles plus tard, le réformateur radical Thomas Münzer. François exige de lui-même et de ses frères le dénuement – cet idéal lui survivra, sa mise en pratique beaucoup moins. Il montre simplement à ses semblables, par la vertu de l’exemplum, que l’enrichissement véritable n’est pas de ce monde et que nos activités temporelles nous divertissent – au sens pascalien du terme – de notre joie la plus profonde, c’est-à-dire de notre salut. François d’Assise est un partisan de la « pauvreté choisie ».
On ne demandera pas aux 8,2 millions de pauvres français que l’Insee recense dans sa dernière livraison de la revue Revenus fiscaux et sociaux de se réjouir de leur sort ni de s’en contenter. On se contentera de noter que la pauvreté n’est pas qu’une statistique, dont le calcul fluctue au gré des décennies – sur la longue durée, la pauvreté recule en France. Aujourd’hui, un couple avec deux enfants est considéré comme pauvre si ses ressources, après impôts et prestations sociales, n’excèdent pas 1 670 euros mensuels, c’est-à-dire 50 % du revenu médian. Il n’y a peut-être pas de quoi se louer un cagibi à Tribeca, mais là n’est pas l’essentiel. C’est La Bruyère qui écrivait : « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, qui ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. » Les pauvres ont la chance, eux, de ne pas en avoir. [/access]
Un malaise, puis très vite, de la colère. Voilà ce que j’ai ressenti le 14 août en lisant un article du JDD nous annonçant la mise au point imminente de tests sanguins permettant de connaître, au bout de sept semaines de grossesse seulement, le sexe de son futur enfant. Alors que jusque-là, c’était lors de l’échographie du premier trimestre[1. Et encore faut-il que le bébé ne soit pas trop cachottier et ne se tourne pas de manière à ce que le suspense se prolonge jusqu’à la prochaine visite chez le gynéco.] que l’on pouvait savoir si la chambre serait peinte en rose ou en bleu, ce test, qui coûterait 200 euros en moyenne aux futurs parents, serait ainsi réalisable bien avant l’échéance des douze semaines, délai légal pour avorter.
J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends pas nos indignées féministes − chiennes de gardes ou « oseuses » de clitoris. L’idée que l’on puisse pratiquer une IVG parce qu’il y a déjà trop de filles (ou même trop de garçons) à la maison ne scandalise pas ces adeptes du genre.[access capability= »lire_inedits »] Mais entre le partage des tâches ménagères et la rééducation des hommes − et des femmes − qui ne connaissent pas toutes les potentialités du clitoris, elles ont sans doute trop de chats à fouetter. Il est même possible que cet article les indigne parce qu’elles y détecteront une tentative subreptice de remettre en cause le droit des femmes à disposer de leur corps. Or, c’est tout le contraire. Tirer la sonnette d’alarme, c’est être un défenseur conséquent du droit à l’interruption volontaire de grossesse tel qu’il a été énoncé par la loi Veil.
N’en doutons pas, ce test en annonce d’autres. Interrogé par le JDD, François Olivennes, gynécologue spécialiste de la fertilité, le reconnaît sans peine : « La perspective de pouvoir faire un diagnostic génétique du fœtus précocement, sans acte invasif chez la mère comme une amniocentèse, est révolutionnaire». L’étape d’après, se sera la photographie extérieure et intérieure du futur bébé. Et la possibilité de mettre fin à la grossesse si, d’aventure, il ne correspond pas au cahier des charges imaginé par les géniteurs. « Attention, c’est aussi la porte ouverte au danger de l’eugénisme », ajoute le professeur Olivennes. Mais on est en plein dedans, cher Monsieur ! L’exemple du dépistage de la trisomie 21 est éclairant. Depuis 1999, 75 % des femmes demandent le dépistage, ce qui a conduit à l’avortement de 95 % des fœtus trisomiques diagnostiqués. Certes, on ne se permettra pas de juger le choix de futurs parents confrontés à une réalité aussi terrible. Dans ce cas, la possibilité de dépistage peut-être considérée comme un progrès – même si elle laisse de côté d’insondables questions métaphysiques. Mais on imagine sans peine les conséquences qu’aura le développement de tests permettant de dépister, avec une seule goutte de sang de la mère, des affections plus bénignes, voire de connaître à l’avance, non seulement le sexe de l’enfant à naître mais aussi ses caractéristiques physiques – et pourquoi pas, psychiques. Aura-t-il les oreilles décollées ? Sera-t-il porteur d’une maladie génétique ? Alcoolique ? Potentiellement violent ? Aura-t-il un micro-pénis ? Quelles seront ses chances de faire l’ENA ou l’X ?
Le mot « eugénisme » fait horreur, et à raison, depuis la Seconde Guerre mondiale, mais on dirait que la chose suscite moins de craintes. Or, la société eugénique se met en place, petit à petit, et pas sous des régimes rappelant les heures les plus sombres de notre histoire, mais dans nos démocraties qui portent leurs bons sentiments en bandoulière. On me dira qu’il n’y a aucun rapport entre la sélection des êtres humains et la possibilité offerte à des parents de choisir le sexe de leurs enfants dans le but assez innocent de « varier les genres » − que l’on souhaite avoir des garçons et des filles n’est évidemment pas scandaleux. Sauf qu’on ne s’arrêtera pas là. Voilà pourquoi je souhaite l’interdiction de ce test.
Je vois venir les objections. Si la France l’interdit, les Françaises iront se faire dépister à l’étranger ou achèteront sur Internet des tests à effectuer soi-même. En somme, on pourrait punir le tourisme sexuel, fermer des sites internet qui font la promotion de la pédophilie ou du nazisme, sanctionner un internaute qui télécharge une chansonnette et on serait impuissants face à des pratiques eugéniques ? Peut-être faut-il en conclure que nous sommes prêts à les tolérer au nom du droit de chacun à se faire plaisir en toutes circonstances.[/access]
L’association Osez le féminisme (OLF) connaît les valeurs sûres, et notamment l’esprit de famille. Magali de Haas, sœur de Caroline de Haas, semble en effet avoir hérité du porte-parolat de la boutique, après que sa prédécesseur-e eût rejoint l’équipe de campagne de Martine Aubry pour y promouvoir « l’égalité femmes-hommes ».
Au gré des tweets et retweets de la cadette de Haas, et parce que toutes les radios de France étaient saturées, mardi matin, de cette nouvelle colossale, on apprenait avec bonheur le lancement, par OLF et le Chiennes de garde, d’une campagne qui fera date : « Mademoiselle, la case en trop ».
L’objectif ? Faire ôter de tous les formulaires administratifs la case « mademoiselle », pour ne laisser aux femmes qu’une seule option : « madame ». En effet, pour les féministes, l’existence des deux possibilités relève d’une indiscrétion, et contraint les femmes à dévoiler leur situation de famille. Par ailleurs, cela constitue une entorse grave à l’idée d’égalité : « vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi on n’appelait pas un homme célibataire « Mondamoiseau », voire « jeune puceau » ? » tancent élégamment les militantes.
Nous souhaitons ici apporter notre soutien plein et entier à l’association de la famille de Haas, et leur proposer quelques idées afin d’aller plus loin. Nous suggérons notamment que l’ouvrage de Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, fasse l’objet d’un immédiat autodafé, que les albums de la chanteuse Mademoiselle K soient retirés de la vente sans délai, et que le frontispice de nos édifices publics soit désormais orné de la devise « liberté, égalité, fraternité, sororité ».
Par ailleurs, nous demeurons dans l’attente du communiqué de Caroline de Haas qui ne manquera pas de nous expliquer pourquoi Martine Aubry n’a pas soutenu un instant la candidature de son amie Catherine Tasca à la présidence du Sénat.
Ayant passé une notable partie de ma vie professionnelle en exil dans des pays voisins, mais néanmoins étrangers, je m’étais réjoui de la création récente d’un secrétariat d’Etat voué aux expats’. Le choix de son titulaire, en revanche, m’avait laissé perplexe, et je suis poli.
En effet, la personnalité de David Douillet prêtait le flanc aux malveillants qui ne voyaient en lui que le directeur de campagne des candidats officiels de l’UMP dans les onze nouvelles circonscriptions législatives créées pour assurer une représentation aux Français de la diaspora. En fait, force est de constater que ce poste n’était pour lui que l’antichambre, pour ne pas dire la salle d’échauffement du ministère des Sports, où le judoka Douillet vient remplacer la karatéka Jouanno élue dimanche dernier au Sénat.
Dommage, car les Français de l’étranger s’étaient bien habitués à la calinothérapie dont ils bénéficiaient depuis qu’on les a élevés à la dignité de faiseurs de députés. Comme les autres, ils ont droit aux promesses qui n’engagent que ceux qui les entendent. Comme on avait mis la barre assez haut dans la catégorie people pour faire ce job, le successeur de Douillet ne saurait être un obscur politicien avide de sous-maroquin. Zidane ?
Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la “Battle” sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig contre Pierre Haski sur l’adhésion d’un Etat palestinien à l’ONU.
Que n’avions nous pas entendu dans les semaines précédant la demande officielle, par Mahmoud Abbas, de la reconnaissance de l’Etat palestinien par l’ONU ! Cette session de l’Assemblée générale des Nations Unies allait montrer combien Israël et son horrible premier ministre Benyamin Netanyahou étaient isolés, mis au ban des nations pour le traitement indigne qu’ils feraient subir au peuple palestinien.
Les commentateurs les plus réputés, y compris ceux de la gauche israélienne, parlaient d’un « tsunami diplomatique » qui allait ébranler durablement le statut international de l’Etat juif. Et causer quelques dommages collatéraux, comme la baisse vertigineuse du crédit de Barack Obama dans le monde arabo-musulman, en raison du veto annoncé des Etats-Unis à l’admission de la Palestine comme 194ème Etat membre de l’ONU.
C’était oublier la capacité des dirigeants palestiniens de ne « jamais manquer l’occasion de manquer une occasion », selon la fameuse formule d’Abba Eban, le premier chef de la diplomatie israélienne, pourtant réputé pour son opposition de « colombe » au « faucon » David Ben Gourion. De tsunami, l’offensive new-yorkaise de Mahmoud Abbas s’est transformée en vaguelette.
En choisissant une position maximaliste, consistant à solliciter auprès du Conseil de Sécurité l’admission de la Palestine comme Etat de plein droit au sein de l’organisation mondiale, le chef de l’Autorité palestinienne a mis dans l’embarras ceux-là mêmes qui auraient pu l’aider à atteindre cet objectif. Barack Obama, d’abord : la proximité de l’élection présidentielle américaine et sa situation délicate vis-à-vis d’un Congrès massivement pro-israélien, lui interdisaient de « renverser la table » en ne mettant pas son veto à cette démarche unilatérale. Les Européens, ensuite, que l’initiative palestinienne forçait à dévoiler, au moment du vote, leur profonde division sur la question, ce qui n’est jamais agréable.
Mahmoud Abbas a refusé toutes les perches tendues pour lui permettre de sortir la tête haute et renforcé d’une épreuve de force dont, une fois de plus, la population palestinienne fera les frais.
La suggestion française de renoncer à la demande d’adhésion plénière au Conseil de sécurité pour solliciter de l’Assemblée générale de l’ONU le statut « d’Etat non membre » était astucieuse : Mahmoud Abbas rentrait à Ramallah avec un vote massif en sa faveur, et une position renforcée dans de futures négociations bilatérales avec Israël.
En n’écoutant personne, même pas quelques « frères » arabes qui lui conseillaient d’accepter la suggestion française, Mahmoud Abbas a foncé droit dans le mur. Les Etats, contrairement aux opinions publiques, ne se laissent pas entraîner par les émotions. Le discours doloriste tenu à la tribune de l’Assemblée générale – assorti de quelques perles révisionnistes déniant aux Juifs toute relation avec la Terre Sainte[1. « Je viens d’une terre qui a vu la naissance de Jésus et l’ascension de Mahomet » Mahmoud Abbas, discours à l’ONU 23/09/2011]- a peut-être fait pleurer dans les chaumières pro-palestiniennes de nos contrées. Mais il n’a pas pu masquer le fait qu’il est pour le moins prématuré de donner un statut étatique à des territoires où ne règne pas, c’est le moins qu’on puisse dire, une unité de vue sur la stratégie vis-à-vis d’Israël : les maîtres de Gaza ne se sentent nullement liés par ce qui est décidé à Ramallah.
Même l’Espagne, pourtant réputée tête de file des soutiens des Palestiniens au sein de l’UE, a jugé utile de souligner, par la voix de sa ministre des Affaires étrangères, qu’il était temps, désormais, pour les chefs palestiniens de reconnaître Israël comme Etat juif, comme le stipule la toute première résolution de 1947 procédant au partage de la Palestine mandataire. Le retour triomphal de Mahmoud Abbas à Ramallah ne doit pas faire illusion : c’est son intransigeance sur la question des frontières, celle du droit au retour des réfugiés et son refus implicite de la légitimité de l’Etat juif qui étaient acclamés. Cela ne nous rapproche pas de la paix, mais nous en éloigne.
L’actualité brûlante du week-end (les lourdes victoires respectives de l’équipe de France de rugby dans la course sénatoriale et de l’UMP au mondial néozélandais) a failli nous faire passer à côté d’une information capitale : notre Président goûte l’art botanique, et aime à nommer – tout en batifolant dans les jardins de la République – les plantes par leurs noms latins. C’est là une révélation que la première dame a faite à la télévision britannique.
On savait que Nicolas Sarkozy avait rencontré Carla Bruni chez le publicitaire Jacques Séguéla, lequel avait ensuite tout fait pour ébruiter ce coup de foudre faramineux. Ca suffisait presque comme information, sauf qu’il manquait assurément un petit supplément de romantisme et d’âme. Nous l’avons désormais.
La future parturiente a en effet raconté à Christine Ockrent sa première promenade avec son futur époux : « J’ai été vraiment impressionnée, vous savez. Il connaît toutes les appellations latines des fleurs… On marchait dans les jardins de l’Elysée, et il m’expliquait tout sur les tulipes et les roses et je me disais: ‘Mon Dieu, mais il faut que j’épouse cet homme. C’est le chef de l’Etat et il sait tout sur les fleurs également. C’est incroyable’ ».
Dès le début, ça promettait. Je vous raconte tout : à 18 heures tapantes, j’étais encore dans mon auto, j’ai donc suivi les cinq premières minutes du débat sur Europe1, et si je sais téléphoner en conduisant, ouvrir une bouteille d’eau avec les dents ou dégager mon paquet de Gitanes de sa gangue de cellophane, je ne sais hélas pas prendre de notes au volant. Résultat, alors que les candidats étaient interrogés sur la première mesure qu’ils prendraient en cas d’élection à la magistrature suprême, j’ai dû retenir leurs laïus de tête, tout en veillant à n’écraser personne de connu dans mon quartier.
Parlaient tout d’abord, par ordre d’apparition à l’écran Ségolène Royal, Martine Aubry, puis François Hollande. Eh bien, cinq minutes après, une fois arrivé chez moi, j’étais bien incapable de dire qui qu’avait dit quoi parmi ces trois-là. Excusez-moi les amis, je ne peux même pas vous dire ce que feraient Ségo, Martine et François, une fois installés dans le fauteuil de Nicolas – sauf à tricher en allant pomper sur les sites des voisins. Honnêtement, je ne crois pas que la honte soit pour moi. À preuve, je me souviens très distinctement du scénario spécial Jour J de Montebourg : mise sous tutelle des banques « pour garantir vos économies et leur interdire de spéculer avec votre argent » et loi contre l’évasion fiscale. Et n’allez pas croire que cette mémoire sélective soit liée au fait que je soutienne, et avec enthousiasme, la candidature Montebourg depuis ce printemps. Je me souviens tout aussi clairement du plan Valls, centré, lui sur les institutions : un « vrai Premier ministre », la revalorisation du parlement et interdire à l’exécutif d’intervenir dans les affaires de justice (suivez mon regard, Edgar).
Viennent ensuite les choses sérieuses, enfin disons un rien plus sérieuses que le droit au mourage dans la dignité[1. Il n’y aura pas trace dans ce papier de Jean-Michel Baylet, un peu comme dans le monde réel] puisque le programme des festivités couvrait essentiellement les questions économiques et sociales avec, au dessert, un brin d’insécurité, d’immigration et d’affaires politico-judiciaires.
Pour aller vite, sur les questions liées à la Crise, tout le monde, sauf Valls, a bougé vers des politiques plus régulatrices, pour ne pas dire plus dirigistes, pour ne pas dire carrément étatistes. L’aggravation de la situation monétaire mondiale, y compris depuis le premier débat, a remis quelques pendules à l’heure et quand Barroso lui-même prend position pour la Taxe Tobin, chacun doit se repositionner. Mais cet aggiornamento des trois « gros » candidats se fait à la marge. Hollande saupoudre son programme de mesures interventionnistes, Aubry en fait un peu plus, et Ségo encore un peu plus. Parfois, celle-ci marque quasiment Arnaud à la culotte, comme par exemple sur les coopératives. Depuis le débat de France2, Ségo a perdu cinq points dans les sondages, qui sont allés direct dans les poches d’Arnaud. De là à penser que ceci explique cela…
Mais si les trois poids lourds ont mis de l’interventionnisme dans leurs playlists, ils l’auront fait au coup par coup, de ci de là, cahin-caha. Pas facile de démondialiser en restant dans les clous de Maastricht. Du coup, Montebourg n’a pas eu trop de mal à souligner les contradictions de ses trois petits camarades, à mettre en relief leur libre-échangisme inavoué et un rien honteux, et à leur donner des convulsions à chaque fois qu’il les provoque en osant carrément le mot « protectionnisme » en lieu et place de l’habituel euphémisme de « démondialisation». Son solo, Arnaud l’entonnera avec brio dans chacun des domaines abordés, notamment les hausses de salaires.
A contrario, ou plutôt en parallèle Valls, lui, maintient mordicus un cap social-libéral chimiquement pur. Justice sociale, certes, mais sans démagogie budgétaire ou orgie salariale : relance par l’offre, formation professionnelle, économie exportatrice, intégration européenne renforcée, etc. Pas ma tasse de thé à 100%, ceux qui me connaissent l’auront deviné, mais une cohérence inattaquable, servie par une fougue, une sincérité et une langue limpide, qui, pour les années à venir, renverront DSK au vestiaire bien plus sûrement que les suites de l’affaire que vous savez. Au passage, Manuel, qui défend l’idée d’une TVA sociale, répondra avec beaucoup de dignité et de fermeté à une attaque assez mesquine de mon homeboy Montebourg (« Vous dites pareil que Copé! »). A cet instant, Valls, très énervé, aurait pu sombrer dans la baston de cour d’école (et par exemple rétorquer que le protectionnisme était aussi revendiqué par une candidate pas vraiment socialiste). Au lieu de quoi Manuel expliquera, de façon assez solennelle, qu’il est de gauche quand il parle de TVA sociale, tout comme il reste de gauche quand il parle d’insécurité ou de laïcité : « Personne ici n’a le monopole de la gauche ». Arnaud Montebourg ne lui répondra pas. Il a eu raison.
De laïcité, on ne reparlera d’ailleurs pas, en revanche, on causera vers la fin du débat d’insécurité, d’immigration et d’affaires, sans que s’expriment, à mon avis de différences de fond, sauf sur l’affaire Guérini, où l’on a bien cru que Martine allait nous faire un collapsus en direct quand Montebourg a expliqué qu’on risquait d’avoir du mal à donner des leçons de morale à Sarkozy quand le patron du PS marseillais était poursuivi pour association de malfaiteurs.
A l’arrivée, donc, mon impression du premier débat se trouve renforcée : parmi les cinq prétendants sérieux, les deux petits nouveaux sont non seulement les seuls à faire des propositions simples (allez donc demander à votre voisin de palier ce qu’est exactement « le contrat de génération »), mais aussi les seuls à afficher une ligne directrice claire. Bien sûr, en l’état actuel des choses, et compte tenu de la pression, hélas bien réelle, des sondages, il y peu de chances que ces idées tranchées l’emportent chez les participants à la primaire. Quelles que soient leur attirance pour les idées de Manuel ou Arnaud, beaucoup préféreront, et c’est bien humain, jouer la sécurité, et assurer le coup en choisissant un candidat sans aspérités, et donc plus à même de rassembler les socialistes, la gauche et enfin les Français.
Raisonnement imparable ? Pas tout à fait, chers camarades. En 2007, la présidentielle n’a pas vraiment été gagnée par le candidat le plus lisse qui soit. Et en 2002, on se souvient comment s’est terminée l’ascension irrésistible du plus rigoureux, du plus gestionnaire, du plus responsable des candidats de gauche…
Exercice : vous commenterez les grandes dates suivantes et vous direz en quoi elles ont changé la face du monde et le destin de la France.
1. 28 septembre : C’est l’histoire d’une juge d’instruction qui veut mettre en examen un procureur soupçonné d’avoir enquêté illégalement avec l’aide du contre-espionnage et de l’Inspection générale des Services sur une source journalistique.
2. 27 septembre : C’est l’histoire d’une perquisition chez la mère d’un député-maire de Sarcelles, lequel est soupçonné d’être lié au grand banditisme corse.
3. 27 septembre : C’est l’histoire d’un ancien ministre de l’Intérieur, accusé de «subornation de témoin» et «d’entrave à la manifestation de la vérité» dans une affaire de rétrocommissions, qui porte plainte en retour pour diffamation.
4. 21 septembre : C’est l’histoire d’un proche du Président de la République mis en examen pour recel d’abus de biens sociaux dans la même histoire de rétrocommissions et de financement occulte d’une campagne présidentielle.
5. 19 septembre : C’est l’histoire d’un ancien premier ministre relaxé après avoir été accusé de « complicité de dénonciation calomnieuse », notamment à l’encontre de l’actuel Président de la République.
6. 14 septembre : C’est l’histoire d’un homme d’affaire franco-libanais, intermédiaire présumé dans le contrat des sous-marins vendus par la France au Pakistan, soupçonné de malversations financières, mis en examen.
7. 11 septembre : C’est l’histoire d’un avocat libanais qui s’accuse d’avoir porté des mallettes de billets de la Françafrique à un ancien Président et un ancien Premier Ministre.
8. 8 septembre : C’est l’histoire d’un Président de Conseil général mis en examen pour prise illégale d’intérêt, trafic d’influence et association de malfaiteurs.
9. 5 septembre : C’est l’histoire d’un ancien Président de la République mis en examen pour une affaire d’emplois fictifs qui n’assiste pas à son procès en invoquant des troubles sévères de la mémoire.
10. 23 août : c’est l’histoire d’un ancien directeur français du FMI suspecté de viol sur une femme de chambre qui obtient un non-lieu au pénal aux Etats-Unis.
Chaque jour qui passe annonce aux citoyens de l’Union Européenne une mauvaise nouvelle de plus. Aussi, ce n’est pas sans une ironie amère que l’on se souvient de la belle phrase de Saint-Just, prononcée dans un rapport à la Convention, en mars 1794 : « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre; qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur! Le bonheur est une idée neuve en Europe ».
L’archange de la Révolution doit se retourner dans sa tombe au spectacle de peuples victimes d’une crise aussi inédite que profondément anxiogène. Je ne parlerai même pas de la dégradation de la note italienne par l’agence Standard and Poor’s, alors qu’un plan d’austérité venait d’être voté. Jusqu’à preuve du contraire, l’Italie, comme les autres nations européennes, est une démocratie. Des élections ont régulièrement lieu et rien n’empêche les citoyens de rebrancher leur cerveau pour choisir des gouvernants qui feraient de nouveau cette chose oubliée qui s’appelle la politique. Des gouvernants qui cesseraient d’accepter des unités de mesure confondant obstinément, dans une logique économique dont la principale force est de se présenter comme la seule possible, investissements et dépenses : éducation, santé, défense, recherche…
Non, ce qui semble nous éloigner un peu plus du bonheur et de la vision de Saint-Just, c’est le Conseil des ministres de l’agriculture de l’Union Européenne. Lors de sa dernière réunion, il a décidé de reporter au mois d’octobre une décision lourde de sens : la diminution de 75% des fonds du PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis en matière alimentaire. Il s’agit, mais peut-être faudra-t-il bientôt en parler à l’imparfait, d’un dispositif permettant d’utiliser les excédents et les surplus de produits alimentaires générés par la PAC en les redistribuant aux associations d’aide dans chaque pays, comme par exemple en France, La Banque alimentaire ou Les Restos du cœur.
Tout a commencé le 20 juin lorsque six pays menés par l’Allemagne ont saisi la Cour européenne de justice et fait acter par la Commission européenne la réduction de la dotation du PEAD de 480 millions d’euros à 113 d’ici 2012 et, en ce qui concerne la France, de 78 millions à 15,9. Plus concrètement, cela signifierait chez nous 49 millions de repas non distribués par la Banque Alimentaire, 21 millions par Les Restos du cœur et 11 millions par la Croix Rouge. Quand on sait que le PEAD couvre plus de 50% des produits distribués par ce biais aux 80 millions d’européens vivant sous le seuil de pauvreté, on mesure la panique qui s’est emparée des associations, au point que le président du Secours Populaire évoque un tsunami alimentaire tandis que celui des Restos du coeur n’hésite pas à déclarer : « Si aucune décision n’est prise, nous connaîtrons une crise humanitaire et alimentaire à travers toute l’Europe. Si le politique ne prend pas ses responsabilités, il ne faudra pas dire que l’on ne savait pas ».
Il les a pourtant prises, d’une certaine manière, ses responsabilités, le politique. Il y a d’abord eu l’Allemagne et ses six suiveurs (Royaume-Uni, Danemark, Pays-Bas, Suède, Autriche et République Tchèque) qui estiment que la baisse des excédents alimentaires- qui oblige à ponctionner de 1% le budget de la PAC pour maintenir l’aide au même niveau- n’est plus supportable. Il est dommage qu’ils n’aient pas le même réflexe quand il s’agit de renflouer les banques avec l’argent des contribuables et sur une échelle bien supérieure à quelques millions d’euros.
L’autre décision politique, c’est celle du Parlement Européen. 85% des députés ont voté le 7 juillet pour le maintien de ce programme. Mais ce n’était que le Parlement Européen, c’est-à-dire des élus qui ne pèsent pas grand chose face à la Commission.
L’Europe avait ses indignés dont on aimait à l’occasion moquer l’indignation. Elle va maintenant avoir ses affamés. Il sera sans doute plus difficile d’en rire.
Jean-Luc Godard, dans ses années maoïstes, définissait ainsi le drapeau suisse : le sang des autres, on met une croix dessus. Plus nuancé, l’écrivain soleurois de gauche, Peter Bichsel, disait qu’il ne pouvait pas s’empêcher de ressentir une émotion quasi primitive en le regardant. Il n’a jamais signifié grand-chose pour moi, mais je lui trouvais fière allure. Il n’y a guère que le drapeau japonais à pouvoir rivaliser esthétiquement avec lui.
Aussi, quand on m’a appris qu’un parti politique helvétique voulait en changer sous prétexte que la croix renvoie au christianisme, religion intolérante contrairement à l’Islam comme chacun devrait le savoir, je suis demeuré pantois. Je sais bien que toute guerre est d’abord une guerre de symboles. Mais remplacer celui de la Suisse, même primitive, par un drapeau évoquant tout à la fois le Ghana et la Bolivie, c’était pousser le bouchon un peu loin.
Le même jour, j’assistai à Paris, rue Myrrha à un déferlement de haine de pieux musulmans scandant : « Mort aux Juifs ». Il y a des choses qu’on ne pensait jamais revoir. Stupéfaction : elles s’étalent sous nos yeux dans l’indifférence, quand ce n’est pas avec la complicité de ceux qui sont toujours prêts à s’indigner. Ce que nous nous garderons bien de faire, l’indignation morale étant la forme de vengeance la plus perfide.
Inutile d’avoir lu Nietzsche pour en être convaincu.
Comment hériter d’un pareil fils ? Quel péché avoir bien pu commettre contre le Ciel et contre les hommes pour avoir engendré un abruti de cet acabit ? Francesco n’est plus simplement l’idiot de la famille, il en est devenu la honte ; et les Bernardone, la risée du tout-Assise. Le gamin est revenu de la guerre, il y a été fait prisonnier et, au lieu de choper un bon gros syndrome de Stockholm comme tout otage qui se respecte, il a viré frappadingue. On l’a vu vendre les riches étoffes du négoce familial et en distribuer le prix aux pauvres. Et pas qu’une fois ! Le paternel, Pietro Bernardone, n’a plus d’autre choix que d’en appeler à la justice – il ne va pas laisser bousiller une affaire qu’il a mis trente ans à monter par un tel rejeton.
Il y traîne son fils – on a une fâcheuse tendance à tout judiciariser à l’époque. Dans les premiers mois de 1206, Francesco Bernardone se retrouve ainsi devant l’évêque, sur la grand-place d’Assise. Il se tait et se désape comme la première effeuilleuse venue. Il fait une boule de ses vêtements et la remet à son père. Désormais, on ne l’appellera plus Francesco, mais le « Poverello », puisque c’est « Dame Pauvreté » qu’il a choisie en épousailles. C’est avec elle qu’il prend le large. Casse-toi, pauvre pauvre !
Au début de ce XIIIe siècle qui voit François d’Assise prendre le froc, l’Italie est prospère. Une véritable renaissance s’est accomplie tout au long du siècle précédent. Les villes ont pris leur essor, les échanges commerciaux se sont intensifiés, l’économie monétaire a affirmé sa prééminence. On défriche les forêts, on assèche les marais. On se met à pratiquer l’assolement triennal. On augmente les rendements. On réduit les disettes et la misère. La pauvreté recule, tout en se rendant, par un mouvement d’exode rural, socialement plus présente et plus visible dans les villes. Mais, globalement, on s’enrichit. [access capability= »lire_inedits »]
Or, François d’Assise entonne un air tout différent. Alors que l’orchestre joue la partition de l’enrichissement, le fifre franciscain fait résonner la petite musique de l’appauvrissement. Au centre de son enseignement, il place l’évangile de Matthieu : « Je vous le dis : il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
« Appauvrissez-vous » : c’est le cœur de doctrine originel du Poverello. Pour lui, la recherche de la pauvreté n’est pas une remise au goût du jour du vieil idéal stoïcien. Il ne s’agit pas de se détacher de « ce qui ne dépend pas de nous » pour mieux se retrouver soi-même et jouir de l’autonomie de son propre ego. Elle ne correspond pas non plus tout à fait – et c’est paradoxal – à l’idéal évangélique qui réclame aux disciples de rompre toutes les amarres pour accomplir leur ministère. Dans la première Règle de l’Ordre comme dans les Fioretti, la pauvreté est, par-dessus tout, une imitation mystique de Jésus. Le Christ était pauvre, François se fait pauvre. La Passion avait percé de cinq plaies le corps du Crucifié ; François sera le premier de l’histoire à en recevoir les stigmates.
Il serait hasardeux de tenir François d’Assise pour un décroissant, un indigné, un « résistant » aux bouleversements profonds de son temps. Les historiens les plus sérieux nous apprennent qu’il n’a jamais travaillé comme permanent dans un mouvement altermondialiste, mais qu’il a fait toute sa carrière comme saint dans l’église catholique, apostolique et romaine. Ce qu’il propose n’est pas un modèle social : il n’invite pas la société à s’appauvrir, pas plus qu’il n’incite les pauvres à la révolte, comme le fera, deux siècles plus tard, le réformateur radical Thomas Münzer. François exige de lui-même et de ses frères le dénuement – cet idéal lui survivra, sa mise en pratique beaucoup moins. Il montre simplement à ses semblables, par la vertu de l’exemplum, que l’enrichissement véritable n’est pas de ce monde et que nos activités temporelles nous divertissent – au sens pascalien du terme – de notre joie la plus profonde, c’est-à-dire de notre salut. François d’Assise est un partisan de la « pauvreté choisie ».
On ne demandera pas aux 8,2 millions de pauvres français que l’Insee recense dans sa dernière livraison de la revue Revenus fiscaux et sociaux de se réjouir de leur sort ni de s’en contenter. On se contentera de noter que la pauvreté n’est pas qu’une statistique, dont le calcul fluctue au gré des décennies – sur la longue durée, la pauvreté recule en France. Aujourd’hui, un couple avec deux enfants est considéré comme pauvre si ses ressources, après impôts et prestations sociales, n’excèdent pas 1 670 euros mensuels, c’est-à-dire 50 % du revenu médian. Il n’y a peut-être pas de quoi se louer un cagibi à Tribeca, mais là n’est pas l’essentiel. C’est La Bruyère qui écrivait : « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, qui ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. » Les pauvres ont la chance, eux, de ne pas en avoir. [/access]
Un malaise, puis très vite, de la colère. Voilà ce que j’ai ressenti le 14 août en lisant un article du JDD nous annonçant la mise au point imminente de tests sanguins permettant de connaître, au bout de sept semaines de grossesse seulement, le sexe de son futur enfant. Alors que jusque-là, c’était lors de l’échographie du premier trimestre[1. Et encore faut-il que le bébé ne soit pas trop cachottier et ne se tourne pas de manière à ce que le suspense se prolonge jusqu’à la prochaine visite chez le gynéco.] que l’on pouvait savoir si la chambre serait peinte en rose ou en bleu, ce test, qui coûterait 200 euros en moyenne aux futurs parents, serait ainsi réalisable bien avant l’échéance des douze semaines, délai légal pour avorter.
J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends pas nos indignées féministes − chiennes de gardes ou « oseuses » de clitoris. L’idée que l’on puisse pratiquer une IVG parce qu’il y a déjà trop de filles (ou même trop de garçons) à la maison ne scandalise pas ces adeptes du genre.[access capability= »lire_inedits »] Mais entre le partage des tâches ménagères et la rééducation des hommes − et des femmes − qui ne connaissent pas toutes les potentialités du clitoris, elles ont sans doute trop de chats à fouetter. Il est même possible que cet article les indigne parce qu’elles y détecteront une tentative subreptice de remettre en cause le droit des femmes à disposer de leur corps. Or, c’est tout le contraire. Tirer la sonnette d’alarme, c’est être un défenseur conséquent du droit à l’interruption volontaire de grossesse tel qu’il a été énoncé par la loi Veil.
N’en doutons pas, ce test en annonce d’autres. Interrogé par le JDD, François Olivennes, gynécologue spécialiste de la fertilité, le reconnaît sans peine : « La perspective de pouvoir faire un diagnostic génétique du fœtus précocement, sans acte invasif chez la mère comme une amniocentèse, est révolutionnaire». L’étape d’après, se sera la photographie extérieure et intérieure du futur bébé. Et la possibilité de mettre fin à la grossesse si, d’aventure, il ne correspond pas au cahier des charges imaginé par les géniteurs. « Attention, c’est aussi la porte ouverte au danger de l’eugénisme », ajoute le professeur Olivennes. Mais on est en plein dedans, cher Monsieur ! L’exemple du dépistage de la trisomie 21 est éclairant. Depuis 1999, 75 % des femmes demandent le dépistage, ce qui a conduit à l’avortement de 95 % des fœtus trisomiques diagnostiqués. Certes, on ne se permettra pas de juger le choix de futurs parents confrontés à une réalité aussi terrible. Dans ce cas, la possibilité de dépistage peut-être considérée comme un progrès – même si elle laisse de côté d’insondables questions métaphysiques. Mais on imagine sans peine les conséquences qu’aura le développement de tests permettant de dépister, avec une seule goutte de sang de la mère, des affections plus bénignes, voire de connaître à l’avance, non seulement le sexe de l’enfant à naître mais aussi ses caractéristiques physiques – et pourquoi pas, psychiques. Aura-t-il les oreilles décollées ? Sera-t-il porteur d’une maladie génétique ? Alcoolique ? Potentiellement violent ? Aura-t-il un micro-pénis ? Quelles seront ses chances de faire l’ENA ou l’X ?
Le mot « eugénisme » fait horreur, et à raison, depuis la Seconde Guerre mondiale, mais on dirait que la chose suscite moins de craintes. Or, la société eugénique se met en place, petit à petit, et pas sous des régimes rappelant les heures les plus sombres de notre histoire, mais dans nos démocraties qui portent leurs bons sentiments en bandoulière. On me dira qu’il n’y a aucun rapport entre la sélection des êtres humains et la possibilité offerte à des parents de choisir le sexe de leurs enfants dans le but assez innocent de « varier les genres » − que l’on souhaite avoir des garçons et des filles n’est évidemment pas scandaleux. Sauf qu’on ne s’arrêtera pas là. Voilà pourquoi je souhaite l’interdiction de ce test.
Je vois venir les objections. Si la France l’interdit, les Françaises iront se faire dépister à l’étranger ou achèteront sur Internet des tests à effectuer soi-même. En somme, on pourrait punir le tourisme sexuel, fermer des sites internet qui font la promotion de la pédophilie ou du nazisme, sanctionner un internaute qui télécharge une chansonnette et on serait impuissants face à des pratiques eugéniques ? Peut-être faut-il en conclure que nous sommes prêts à les tolérer au nom du droit de chacun à se faire plaisir en toutes circonstances.[/access]
L’association Osez le féminisme (OLF) connaît les valeurs sûres, et notamment l’esprit de famille. Magali de Haas, sœur de Caroline de Haas, semble en effet avoir hérité du porte-parolat de la boutique, après que sa prédécesseur-e eût rejoint l’équipe de campagne de Martine Aubry pour y promouvoir « l’égalité femmes-hommes ».
Au gré des tweets et retweets de la cadette de Haas, et parce que toutes les radios de France étaient saturées, mardi matin, de cette nouvelle colossale, on apprenait avec bonheur le lancement, par OLF et le Chiennes de garde, d’une campagne qui fera date : « Mademoiselle, la case en trop ».
L’objectif ? Faire ôter de tous les formulaires administratifs la case « mademoiselle », pour ne laisser aux femmes qu’une seule option : « madame ». En effet, pour les féministes, l’existence des deux possibilités relève d’une indiscrétion, et contraint les femmes à dévoiler leur situation de famille. Par ailleurs, cela constitue une entorse grave à l’idée d’égalité : « vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi on n’appelait pas un homme célibataire « Mondamoiseau », voire « jeune puceau » ? » tancent élégamment les militantes.
Nous souhaitons ici apporter notre soutien plein et entier à l’association de la famille de Haas, et leur proposer quelques idées afin d’aller plus loin. Nous suggérons notamment que l’ouvrage de Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, fasse l’objet d’un immédiat autodafé, que les albums de la chanteuse Mademoiselle K soient retirés de la vente sans délai, et que le frontispice de nos édifices publics soit désormais orné de la devise « liberté, égalité, fraternité, sororité ».
Par ailleurs, nous demeurons dans l’attente du communiqué de Caroline de Haas qui ne manquera pas de nous expliquer pourquoi Martine Aubry n’a pas soutenu un instant la candidature de son amie Catherine Tasca à la présidence du Sénat.
Ayant passé une notable partie de ma vie professionnelle en exil dans des pays voisins, mais néanmoins étrangers, je m’étais réjoui de la création récente d’un secrétariat d’Etat voué aux expats’. Le choix de son titulaire, en revanche, m’avait laissé perplexe, et je suis poli.
En effet, la personnalité de David Douillet prêtait le flanc aux malveillants qui ne voyaient en lui que le directeur de campagne des candidats officiels de l’UMP dans les onze nouvelles circonscriptions législatives créées pour assurer une représentation aux Français de la diaspora. En fait, force est de constater que ce poste n’était pour lui que l’antichambre, pour ne pas dire la salle d’échauffement du ministère des Sports, où le judoka Douillet vient remplacer la karatéka Jouanno élue dimanche dernier au Sénat.
Dommage, car les Français de l’étranger s’étaient bien habitués à la calinothérapie dont ils bénéficiaient depuis qu’on les a élevés à la dignité de faiseurs de députés. Comme les autres, ils ont droit aux promesses qui n’engagent que ceux qui les entendent. Comme on avait mis la barre assez haut dans la catégorie people pour faire ce job, le successeur de Douillet ne saurait être un obscur politicien avide de sous-maroquin. Zidane ?
Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la “Battle” sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig contre Pierre Haski sur l’adhésion d’un Etat palestinien à l’ONU.
Que n’avions nous pas entendu dans les semaines précédant la demande officielle, par Mahmoud Abbas, de la reconnaissance de l’Etat palestinien par l’ONU ! Cette session de l’Assemblée générale des Nations Unies allait montrer combien Israël et son horrible premier ministre Benyamin Netanyahou étaient isolés, mis au ban des nations pour le traitement indigne qu’ils feraient subir au peuple palestinien.
Les commentateurs les plus réputés, y compris ceux de la gauche israélienne, parlaient d’un « tsunami diplomatique » qui allait ébranler durablement le statut international de l’Etat juif. Et causer quelques dommages collatéraux, comme la baisse vertigineuse du crédit de Barack Obama dans le monde arabo-musulman, en raison du veto annoncé des Etats-Unis à l’admission de la Palestine comme 194ème Etat membre de l’ONU.
C’était oublier la capacité des dirigeants palestiniens de ne « jamais manquer l’occasion de manquer une occasion », selon la fameuse formule d’Abba Eban, le premier chef de la diplomatie israélienne, pourtant réputé pour son opposition de « colombe » au « faucon » David Ben Gourion. De tsunami, l’offensive new-yorkaise de Mahmoud Abbas s’est transformée en vaguelette.
En choisissant une position maximaliste, consistant à solliciter auprès du Conseil de Sécurité l’admission de la Palestine comme Etat de plein droit au sein de l’organisation mondiale, le chef de l’Autorité palestinienne a mis dans l’embarras ceux-là mêmes qui auraient pu l’aider à atteindre cet objectif. Barack Obama, d’abord : la proximité de l’élection présidentielle américaine et sa situation délicate vis-à-vis d’un Congrès massivement pro-israélien, lui interdisaient de « renverser la table » en ne mettant pas son veto à cette démarche unilatérale. Les Européens, ensuite, que l’initiative palestinienne forçait à dévoiler, au moment du vote, leur profonde division sur la question, ce qui n’est jamais agréable.
Mahmoud Abbas a refusé toutes les perches tendues pour lui permettre de sortir la tête haute et renforcé d’une épreuve de force dont, une fois de plus, la population palestinienne fera les frais.
La suggestion française de renoncer à la demande d’adhésion plénière au Conseil de sécurité pour solliciter de l’Assemblée générale de l’ONU le statut « d’Etat non membre » était astucieuse : Mahmoud Abbas rentrait à Ramallah avec un vote massif en sa faveur, et une position renforcée dans de futures négociations bilatérales avec Israël.
En n’écoutant personne, même pas quelques « frères » arabes qui lui conseillaient d’accepter la suggestion française, Mahmoud Abbas a foncé droit dans le mur. Les Etats, contrairement aux opinions publiques, ne se laissent pas entraîner par les émotions. Le discours doloriste tenu à la tribune de l’Assemblée générale – assorti de quelques perles révisionnistes déniant aux Juifs toute relation avec la Terre Sainte[1. « Je viens d’une terre qui a vu la naissance de Jésus et l’ascension de Mahomet » Mahmoud Abbas, discours à l’ONU 23/09/2011]- a peut-être fait pleurer dans les chaumières pro-palestiniennes de nos contrées. Mais il n’a pas pu masquer le fait qu’il est pour le moins prématuré de donner un statut étatique à des territoires où ne règne pas, c’est le moins qu’on puisse dire, une unité de vue sur la stratégie vis-à-vis d’Israël : les maîtres de Gaza ne se sentent nullement liés par ce qui est décidé à Ramallah.
Même l’Espagne, pourtant réputée tête de file des soutiens des Palestiniens au sein de l’UE, a jugé utile de souligner, par la voix de sa ministre des Affaires étrangères, qu’il était temps, désormais, pour les chefs palestiniens de reconnaître Israël comme Etat juif, comme le stipule la toute première résolution de 1947 procédant au partage de la Palestine mandataire. Le retour triomphal de Mahmoud Abbas à Ramallah ne doit pas faire illusion : c’est son intransigeance sur la question des frontières, celle du droit au retour des réfugiés et son refus implicite de la légitimité de l’Etat juif qui étaient acclamés. Cela ne nous rapproche pas de la paix, mais nous en éloigne.