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Marions-les !

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Longtemps, les philosophes politiques se sont accordés sur une maxime simple : ubi societas, ubi jus (là où il y a une société, il y a du droit). Pour vivre correctement ensemble, les hommes ont besoin de règles communes; le droit a longtemps satisfait ce besoin de régulation sociale. Mais toujours partiellement, car l’ordre juridique ne réglait pas la totalité de la vie sociale. D’autres régulateurs existaient comme la courtoisie, la politesse, la galanterie, la bienséance, le fair-play, le savoir-vivre, l’honneur, l’éthique, etc. Bref, le droit réglait une partie des relations humaines en imposant à chacun des contraintes normatives ; pour le reste, les hommes s’assujettissaient eux-mêmes à leurs propres obligations. C’est ce qui, au fond, fait de l’homme un être moral : la moralité n’existe que si le droit n’organise pas, à lui seul, l’entièreté de la vie collective, mais laisse du jeu pour que le sujet puisse organiser, librement, sa relation à l’autre.[access capability= »lire_inedits »]

Or, nous avons affaire aujourd’hui à un sérieux problème : ces dernières décennies, le droit a étendu une emprise presque totale sur la vie collective. Il n’est plus un domaine qui lui échappe : il règle tout. Or, plus il impose ses contraintes, plus les régulateurs sociaux traditionnels (politesse, fair-play, etc.) reculent. En un mot, si les gens sont de moins en moins polis, c’est la faute au Syndicat de la magistrature. Voulez-vous rétablir les régulateurs sociaux traditionnels, tels que la politesse et la galanterie ? Alors supprimez immédiatement, par centaines, des lois et des règlements, fermez des tribunaux, renvoyez chez eux des députés, licenciez magistrats, policiers, matons et avocats. Tout cela est, évidemment, une chimère.

Car l’enflure du droit (dont parlait déjà en 1992 le doyen Vedel) est bien trop avancée pour que nous puissions y remédier. Nous vivons, en réalité, un moment particulier de l’histoire humaine où rien n’existe qui ne soit juridiquement encadré : il n’est plus d’existence que de papier. Prenons l’exemple de l’extension du mariage aux personnes de même sexe. Lorsque l’on lit attentivement le Code civil, on est frappé par une chose : la plupart des articles concerne l’élevage de la marmaille. On peut en conclure, en bonne logique, que ce qui sous-tend l’institution civile du mariage, c’est la nécessité d’assurer aux enfants une sécurité juridique, non pas de reconnaître socialement la vie de couple, encore moins l’amour entre deux personnes : Brassens avait dédié La Non-Demande en mariage, à Joha Heiman, une Estonienne qu’il aima jusqu’à sa mort.

Voyez où nous en sommes aujourd’hui : c’est au nom du « droit à s’aimer aussi » que les associations homosexuelles revendiquent le mariage. Même l’amour n’échappe plus au totalitarisme juridique.[/access]

*Photo : John Heil

Samedi soir, dimanche matin

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Dans la nuit du samedi 30 juin, un homme à qui on avait refusé l’entrée du night club Le Théatro à Lille, dans la célèbre « rue de la soif » est revenu avec une kalachnikov, a tiré dans le tas, a tué deux personnes et en a blessé une demi-douzaine d’autres avant de prendre la fuite.

Dans la nuit du samedi 7 juillet, c’est à Bertry près de Cambrai, vers 4h30, qu’un homme est revenu au Vamos Club après s’être fait refouler. Il avait un fusil de chasse (nous sommes en zone rurale) et a blessé dix personnes.

Dans les deux cas, les hommes étaient « défavorablement connus des service de police », ce qui nous fait une belle jambe et statistiquement aurait plutôt tendance à indiquer que l’on a affaire à une population déboussolée au bord de la crise de nerfs.

Le Nord avait sans doute d’autres moyens de faire mentir Bienvenue chez les Ch’tis. Le film au succès démesuré présentait la région comme une terre d’accueil, une aimable Arcadie de gens chaleureux et simples qui jouent de l’orgue dans les beffrois, font du char à voile sur des plages, n’hésitent pas à boire un peu trop d’excellentes bières et votent toujours pour un socialisme made in 36. Les clichés étaient particulièrement énervants et faisaient oublier les désastres industriels, les villes en friche, le taux de chômage le plus élevé de France, l’implantation durable du FN et les délocalisations qui fleurissent comme les brins de muguet dans les défilés du 1er mai. Mais de là, dans le domaine des spécialités, à remplacer les moules-frites par l’ouverture du feu sur les fêtards noctambules, il ne faudrait tout de même pas exagérer.

L’intenable position de Monsieur Montebourg

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Daoud Boughezala expliquait le 25 juin dernier dans ces colonnes combien Arnaud Montebourg, chantre de la démondialisation, pouvait se sentir humilié par la signature française au bas d’un communiqué du G20 condamnant tout protectionnisme. C’était juste avant le fameux sommet européen à l’issue duquel une grande partie de la presse a fait croire que Hollande avait gagné la partie contre Angela Merkel. Cette semaine, le ministre du redressement productif est donc intervenu pour défendre la signature du pacte budgétaire, ce qui ne manque pas de sel lorsqu’on a suivi avec attention la campagne de la primaire socialiste et ses positions sur la question européenne. Mon ami Laurent Pinsolle a synthétisé la position montebourgeoise d’un twitt fort bien senti : « Arnaud Montebourg rame pour justifier la ratification du TSCG et joue au VRP bonimenteur pour valoriser les maigres contreparties obtenues ».

A quelques mois d’intervalle, Montebourg a donc dit tout et son contraire. Solidarité gouvernementale oblige, nous rétorquera-t-on pertinemment. Certes ! Mais justement, que diable est il allé faire dans cette galère ? Comment a t-il pu accepter ce portefeuille ministériel au titre ronflant ? N’a-t-il rien vu venir ? On a peine à croire que cette personnalité ait pu être naïve à ce point. Le voilà donc, moins de deux mois après son entrée au gouvernement, ravalé au rang d’Estrosi de la gauche. Le maire de Nice, lui aussi, courait de plans sociaux en plans sociaux, assistant à la désindustrialisation du pays, tout en expliquant que son gouvernement était le premier à mener une politique industrielle digne de ce nom depuis trente ans. Montebourg a davantage de talent rhétorique que son prédécesseur mais il porte le poids d’une primaire réussie où il citait Jacques Sapir à chaque fois qu’il en avait l’occasion, Sapir qui a dressé un réquisitoire implacable lundi dernier dans Marianne2 à propos de ce « sommet européen en trompe-l’oeil ».

Il n’y aura en effet pas de tournant de la rigueur puisqu’il est désormais établi que le tandem Hollande-Ayrault – nanti de Montebourg sur le porte-bagages- a décidé que la rigueur était déjà là. Là encore, on reste dans la continuité par rapport à Nicolas Sarkozy qui refusait le mot rigueur et imposait la RGPP. Signer le traité européen ne laisse aucune autre voie que cette politique-là. Or, le président de la République a fait campagne sur la renégociation de ce texte, d’où la charge -violente mais juste- de Sapir :« François Hollande ne se contente pas de se parjurer, il se ridiculise. » Pourtant, le président a peut-être deux fers au feu. Philippe Cohen nous apprend en effet dans Marianne que la dernière note de Sapir se trouve sur le bureau présidentiel[1. Cohen explique que Nicolas Dupont-Aignan, reçu comme les autres chefs de partis, lui a amené la note en question, le suppliant de la lire, Hollande répondant : « elle est déjà sur mon bureau ».] et que le même économiste est consulté par des membres du cabinet élyséen. Hollande a-t-il pour projet de faire l’inverse de Mitterrand, de tenter la rigueur au début avant de l’abandonner en constatant au bout de quelques mois son inefficacité, bref tenter un 1983 à l’envers ? C’est peut-être l’espoir auquel se raccroche Arnaud Montebourg.

Pour autant, serait-il l’homme de la situation dans le cas d’un tel retournement ? Sa position dans un ministère exposé aux conséquences de l’austérité l’aura rincé, et son manque de continuité, décrédibilisé. Mieux aurait valu ne pas accepter d’entrer au gouvernement. Neuf mois après la surprise qui l’avait mis en position d’arbitre de la primaire socialiste avec 17 % des suffrages, Arnaud Montebourg a sans doute déjà perdu tout son capital politique. C’est ballot !

*Photo: Webstern Socialiste

Cannes : déchantons sous la pluie

Le Festival de Cannes, c’est comme le vin : il y a les grandes années, et celles qu’on préfère oublier pour cause de piquette. Les six dernières éditions nous avaient offert des sommets de cinéphilie, du petit-déjeuner au souper, de la première projection de presse, à 8h30, dans la vaste salle Lumière, à la dernière, à 22h30, dans l’intimiste salle Bazin. Cannes plongeait alors les critiques venus du monde entier dans des abîmes de réflexion, de sensations fortes et subtiles. Nous sortions éblouis, et pas seulement par le soleil de la Croisette. Douze jours de festival s’apparentaient à un marathon, de crête en crête, d’émotion en indignation, et d’effarement en admiration. Ce concentré de vie, de talent, de découverte nourrissait le reste de notre année cinématographique. On avait fini par s’habituer à ce que chaque année, la barre soit placée un peu plus haut.
L’édition 2012 a détruit cette illusion.[access capability= »lire_inedits »]

Comme pour souligner ce retour à la normale, les éléments se déchaînèrent, douchant jour après jour nos espoirs démesurés. Telle une meute de chiens mouillés, la confrérie cannoise a couru sous la pluie sans desserrer les dents, arpentant la rue d’Antibes en quête de la dernière paire de chaussettes et du dernier imperméable disponibles sur la Côte d’Azur.

Décevante et déséquilibrée, la sélection a d’abord enchaîné les films où la violence nourrit toujours plus de violence, fuite en avant stérile et finalement ennuyeuse, comme dans Lawless, de John Hillcoat, et Killing them softly, d’Andrew Dominik. Dans le même genre, le polar du Sud-Américain Lee Daniels, The Paperboy, se démarque au moins par son climat baroque. Côté road movies, Walter Salles et son adaptation inutile du roman de Kerouac peinent à nous conduire quelque part, tandis que Mud, de Jeff Nichols, choisit une narration pesante comme un semi-remorque, puis nous laisse en rade. Michael Haneke a cependant relevé le niveau avec Amour, Palme d’or incontestée des critiques dès sa projection.

Pour oublier nos peines de cinéphiles contrariés, nous comptions sur les comédies de Kiarostami et de Hong Sang-soo. Peine perdue : l’Iranien est allé se perdre au Japon, et le Coréen a sombré avec un hommage frisant le ridicule à la grande Isabelle Huppert. À la mi-temps du Festival, Ken Loach, avec sa Part des anges, nous mit du baume au cœur, mais nous étions cependant bien loin du souffle de Looking for Eric. Certes, Cosmopolis, de David Cronenberg, Toi et moi, de Bernardo Bertolucci (hors compétition), De rouille et d’os, de Jacques Audiard, Vous n’avez encore rien vu, d’Alain Resnais, Au-delà des collines, de Cristian Mungiu et Reality, de Matteo Garone, sont autant d’œuvres honorables, mais comment ne pas les comparer aux précédents opus de leurs auteurs, incomparablement meilleurs ? Bien sûr, Holy motors, de Leos Carax, et Post tenebras lux, de Carlos Reygadas, réservent quelques fulgurances, mais trois belles scènes n’ont jamais fait un bon film.

Il faut donc rendre grâce au Biélorusse Sergei Loznitsa, qui a sauvé la fin de ce Festival morose. Son superbe Dans la brume, plébiscité par les critiques, est dominé par le hors-champ des sentiments. Un partisan est accusé à tort de trahison par son pays occupé par les forces nazies. Comment se laver de la suspicion de ses camarades, de celle de sa propre famille ? Il est ici question de courage, au sens absolu du terme. Et de cinéma.[/access]

Cecil Saint-Laurent et la révolution sexuelle

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Le snobisme et la jeunesse, qui vont souvent ensemble, font perdre un temps fou. Lire Jacques Laurent, les subtiles constructions hallucinées que forment Les bêtises ou Les corps tranquilles, tant que vous voulez. Mais lire Cecil Saint-Laurent, vous n’y pensez pas. L’auteur à succès de Caroline Chérie contre le plus cérébral des hussards ne fait pas le poids, quand on a vingt ans. Et qu’importe s’il s’agit du même écrivain avec la même manie du pseudonyme que Stendhal. Stendhal fut d’ailleurs la grande admiration de Jacques Laurent qui écrivit une Fin de Lamiel et un Stendhal comme Stendhal qui n’ont pas pris une ride. Cecil Saint-Laurent, lui, a vieilli mais il a très bien vieilli. Quand on lit La bourgeoise, paru à l’origine en 1974 chez Flammarion, on a l’impression de voir un film avec Alexandra Steward ou Catherine Spaak. On a beau savoir que l’on ne retrouvera plus jamais ces actrices aussi jeunes dans le monde réel, nous ne renoncerons pas à notre vain désir car ce désir est celui de l’éternel retour en même temps que de nos premiers émois.

Nous avions dix ans quand parut La bourgeoise qui raconte avec une précision ironique l’histoire de Catherine, une jeune journaliste parisienne mariée avec Marc, un banquier plus âgé qui a raté l’ENA. Marc voudrait que Catherine « se libère », couche avec d’autres hommes ou avec sa meilleure amie mais surtout qu’elle lui raconte tout ça. Ils habitent sur l’Île de La Cité, dans le même immeuble que les parents de Catherine. Quand on pense que petit garçon, nous avons croisé des femmes comme ça qui nous passaient la main dans les cheveux en disant que nous étions mignons comme tout. Des femmes avec des mini-jupes ou des robes maxi, des chevelures bouclées, des jeans pattes d’eph, des femmes qui avaient aussi des maris comme Marc. Eux, c’étaient des hommes qui sentaient Habit Rouge, fumaient des Benson and Hedges, conduisaient trop vite des 404 et comme Marc lisaient L’Observateur, avaient probablement voté Krivine ou Mitterrand mais au fond étaient bien contents que Giscard ait gagné.`

Comme ni Marc ni Catherine ne semblent savoir ce qu’ils veulent au juste, ils entament une procédure de divorce. Le divorce, l’échangisme, l’avortement, la messe en latin et la mort de Pompidou sont les principaux sujets de conversation des personnages de La bourgeoise. Il y a bien un collègue de Marc qui fatigue tout le monde avec ses souvenirs de la guerre d’Algérie et le père de Catherine qui reste farouchement antigaulliste et écrit dans son journal intime « Mais je me garde de leur raconter les souvenirs qui me tiennent à cœur, par exemple la mort à côté de moi de Romier à une date, le 18 juin, qui a fait de moi un ennemi personnel de celui qui se prélassait devant un micro. » Mais Cecil Saint Laurent nous présente finalement un petit monde qui a oublié le tragique de l’Histoire et ne pressent même pas la crise économique qui va s’abattre sur lui.

La bourgeoise, c’est rétrospectivement une manière de reportage sensible sur cette parenthèse enchantée des années 70 où les Français s’offrent le plaisir d’être délicieusement inconsistants. Bien sûr, il y a des intrigues pour savoir qui va prendre la direction d’un groupe de presse mais ce sont les mêmes que du temps de Balzac. Tout le monde fume beaucoup et les femmes, même sophistiquées, mangent des steaks saignants au bar du Pont-Royal. Des rédacteurs en chef fantasques ont des dessins de Cocteau dédicacés sur les murs de leur bureau et se suicident en regardant les arbres du square des Missions Etrangères car ils devinent que tout va bientôt sombrer et que le monde d’avant va disparaître en même temps que leurs vieux amis qui ont connu Proust.

Cecil Saint-Laurent, dans La bourgeoise, sacrifie évidemment à l’érotisme, un mot à la mode en 1974. C’est sans doute ce qui a fait le succès de scandale du livre à l’époque. Ses descriptions sont crues et anatomiques. Elles surprennent au milieu d’un développement sur la douceur des terrasses de bistrots au crépuscule dans un Paris où tout le monde se gare sans problème. Mais ces descriptions sont aussi charmantes et sensuelles. Comme quoi, certains écrivains ont beau faire, quelque chose les protège définitivement de la vulgarité pornographique. A ce sujet, on conclura en relevant la réplique la plus discrètement surréaliste de La bourgeoise. Elle est de Catherine, qui évoque sa liaison ratée en mai 68 avec un universitaire de la Sorbonne et qui constate : « Il avait un sexe énorme, je n’aurais jamais cru ça d’un professeur. »

La bourgeoise, J’ai Lu 1976, La Vieille Bourse, Lille, cinquante centimes d’euro.

Plaidoyer pour Philippe Sollers

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On peut ne pas avoir réussi à lire son roman : Femmes. On peut avoir jugé sa guerre du goût un peu convenue. On peut avoir trouvé pathétique son autopromotion systématique. On peut avoir été consterné par son lacano-maoïsme. Mais on ne peut nier que Philippe Sollers est un vrai écrivain et, de surcroît, un éditeur avisé. Il excellait dans les chroniques pétillantes d’intelligence qu’il donnait une fois par mois au Journal du Dimanche. Désormais, nous serons privés de ce plaisir rare : lire les commentaires d’un esprit impertinent sur l’actualité, comme François Mauriac l’avait fait dans L’Express ou Gabriel Matzneff dans Les Nouvelles Littéraires.

Ce qui est surprenant, ce n’est pas qu’il ait été congédié par les nouveaux occupants de l’Élysée, mais le silence assourdissant de la presse sur ce qui, sous Sarkozy, aurait été dénoncé comme de la pure crapulerie et aurait fait de Sollers plus qu’un écrivain pour bobos : un Hugo du XXIème siècle prêt à s’exiler pour Venise. Bref, on ne peut qu’adresser une requête à ceux qui nous dirigent : rendez-nous Philippe Sollers. Son style incisif nous manque. Certes, les vrais écrivains sont toujours imprévisibles et leurs coups de griffe peuvent blesser, y compris la Première Dame de France. Est-ce une raison pour les congédier de manière aussi cavalière ? Ou considère-t-on qu’ils n’ont qu’une fonction : être les larbins du pouvoir ? Un pouvoir aujourd’hui d’autant plus étrange qu’il semble avoir pour principale ambition de plonger la France dans une douce léthargie, voire une récession mentale. Au moins Sollers nous préservait-il de cet état semi-comateux.

Voyage au bout de la vie

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« Ma femme, la meilleure âme du monde, Ophélie dans la vie, Jeanne d’Arc dans l’épreuve, tout en gentillesse, dons, bienveillance, amour… » On voit qu’il pouvait arriver à Céline de tremper sa plume dans du miel, surtout lorsqu’il oubliait le « pépiage » de ses ennemis et autres obsessions pour se consacrer à l’ultime femme aimée, celle qui lui a fermé les yeux le premier jour de juillet 1961. « Lili », la danseuse virtuose qui mettait l’Amérique à ses pieds, rencontra Louis-Ferdinand Destouches en 1936, peu après la sortie de Mort à crédit. Le génie du Voyage avait 41 ans, elle seulement 23.
Épouse et héroïne littéraire de ses derniers romans, Lucette Almanzor a accompagné Céline dans tous ses périples, du flirt poussé avec Brinon à l’exode vers Sigmaringen puis le Danemark, lorsqu’elle se fit la Pénélope de son Ulysse emprisonné.

Lucette Destouches soufflera ses 100 bougies le 20 juillet, dans le pavillon de Meudon qui fit les très riches heures de ses dernières années passées avec Louis-Ferdinand.[access capability= »lire_inedits »] À cette occasion, les éditions Pierre-Guillaume de Roux publient, sous la direction de David Alliot, un ouvrage collégial célébrant la femme d’exception qui s’est longtemps cachée derrière l’illustre écrivain. Madame Céline. Route des gardes, reprend l’adresse de la dernière demeure de Céline. À l’aube de son centenaire, Lucette vit en effet toujours à Meudon, dans cette « maison bourgeoise, dans un quartier bourgeois, mais où la révolution est permanente parce que rien ne s’y passe comme ailleurs », comme la dépeint François Gibault, l’éternel ami et avocat de Lucette, devenu biographe de référence de Céline.

« Je ne pensais pas que c’était si long de mourir »

Depuis une quinzaine d’années, l’ancienne danseuse ne sort pratiquement plus de chez elle, sinon pour assister à des ballets, ses os érodés ne lui laissant plus que le loisir d’ « assiste(r) au spectacle de sa vie », selon la formule de son ancienne élève, Véronique Robert-Chovin. Dans Céline secret, paru en 2001, cette dernière a consigné les dits et pensées de la femme de l’ombre qui avouait n’avoir jamais aimé que sa mère volage, Céline et les animaux.

Absent, Céline hante le pavillon de Meudon, empli des souvenirs impérissables des deux époux et peuplé par la cohorte de ceux qui s’y pressaient : Sartre venant piteusement quémander sa médiation pour faire jouer Les Mouches, en 1940, Gen Paul et Le Vigan faisant de vaines avances à l’épouse modèle qu’était Lucette, celle-ci acceptant par ailleurs les incartades conjugales de son mari pour le garder auprès d’elle, sachant que nulle maîtresse ne pouvait menacer leur osmose sentimentale. Jusque dans les plus petits détails (l’entretien d’une ménagerie domestique, l’achat du perroquet « Toto II », exact sosie du Toto de Céline), Lucette aura aménagé la peine de perpétuité sans son écrivain que le destin lui infligea, il y a déjà plus d’un demi-siècle, et dont seuls quelques voyages rompirent la monotonie. « Je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur, confiait-elle, il y a plus de dix ans, à Véronique Robert-Chovin. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir. » Elle qui dit aujourd’hui ne plus être « qu’une pauvre chose dont la vie s’égoutte peu à peu », est à la fois la flamme fragile qu’un petit cercle de fidèles du soir entretient en la protégeant des vents contraires et une apparition sortie des décombres fumants du ténébreux XXe siècle.

Comme la Jeanne Moreau de Jules et Jim, Lucette Almanzor était une jeune fille sombre et mélancolique avant de croiser son homme et son destin : « Quand j’ai rencontré Louis, je voulais mourir, je trouvais la vie si triste. Je n’avais pas d’amis, je ne parlais pas, j’étais entièrement tournée sur moi-même et la danse. » Malgré leur vingt ans d’écart, Lucette et Louis-Ferdinand, enfants terribles du XXe siècle, ont arpenté les mêmes lieux de jeunesse, avant de fuir les hommes et leur médiocrité pour se perdre dans l’abîme.

Chez Céline, le dépit né de cette vaine quête d’absolu engendra l’ignominie des pamphlets. En refusant de laisser publier les pages teintées du plus âcre antisémitisme de L’École des cadavres, des Beaux draps et de Bagatelles pour un massacre, Lucette entend éviter que leur « pouvoir maléfique » ne tombe « entre de mauvaises mains »[1. Céline secret, Véronique Robert, Grasset, 2001.]. La postérité célinienne lui saura gré d’avoir enterré ce cortège de dépouilles putrides et, à l’inverse, d’avoir exhumé Rigodon, ultime et posthume volet de la trilogie de l’Exode.

Plutôt que de censure, il s’agit du sauvetage d’une œuvre de Céline, irréductible à ces brûlots pacifistes des années 1930, lorsque l’admirateur de Zola voulait à tout prix éviter la guerre dont il accusait les Juifs d’être responsables. Ce n’est pas tant la charge vénéneuse des pamphlets que l’on pouvait craindre que la menace qu’ils font peser sur une œuvre qui ne se résume pas plus aux points de suspension qu’à la haine rabique du peuple d’Israël. Si Lucette a choisi de condamner le pamphlétaire Céline au silence, c’est sans doute pour faire reluire l’éclat du romancier, à l’abri de toute récupération politique. L’Histoire y perd ce que l’Art y gagne.[/access]

Madame Céline. Route des gardes, collectif sous la direction de David Alliot, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

Que sont les Boulevards devenus ?

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Après les Champs-Elysées, Montmartre, Montparnasse ou encore St-Germain-des-Prés, Jean-Paul Caracalla arpente, cette fois-ci, les boulevards de Paname pour les éditions de la Table Ronde dans la mythique collection « La petite vermillon ». Historien du Paris disparu, Caracalla nous embarque, avec En remontant le boulevard, dans l’omnibus qui relie l’Opéra à la Porte St Martin pour un voyage au temps de la « Belle Epoque ».

Sa verve de titi des fortifs, ses dizaines d’anecdotes sur des artistes passés de mode et sa science du macadam font de Caracalla un merveilleux guide. Les historiens qui vous font lever les yeux sur les tristes façades haussmanniennes, apprécier un passage mal éclairé ou vous émouvoir devant une austère station de métro font beaucoup plus pour la préservation du patrimoine qu’un fumeux colloque à la Sorbonne.

En remontant le boulevard est de toute évidence le guide à mettre dans votre valise si vous comptez visiter la Capitale cet été. Ce livre aux multiples entrées est à déguster à la terrasse d’un café de la Madeleine ou de Bastille. Un œil sur le boulevard à l’affût des gambettes de jolies touristes, l’autre sur la riche histoire de ces tronçons de bitume qui traversent Paris. Le secrétaire général du Prix des Deux Magots ne se contente pas d’exhumer des faits oubliés, il fait revivre l’esprit boulevardier, sa truculence, sa ferveur populaire et son génie créateur.

Splendeurs et misères du boulevard où les carrières se font et se défont dans les cercles littéraires, les comités de rédaction et surtout les alcôves, antichambres du pouvoir. Caracalla plante le décor, l’ambiance de l’époque, l’Exposition Universelle de 1900, la première ligne de métro, l’apparition du cinématographe des frères Lumière, la traction mécanique qui remplace peu à peu les hippomobiles. Il repeuple la rue avec sa foule, anonymes badauds, puissants banquiers, journalistes arrivistes, danseuses peu farouches, demi-mondaines et autres courtisanes. Il dévoile les polémiques sur la construction de l’Opéra et le comportement de l’inflexible Garnier. Il ressuscite les gloires du passé, Sarah Bernhardt, Lucien et Sacha Guitry, Courteline, Feydeau, Réjane, Raimu, etc…

Il rappelle que le Tsar Alexandre II, le Prince de Galles et le vice-roi d’Egypte sont venus applaudir La Belle Hélène d’Offenbach. Sur les boulevards, on danse, on chante, on musarde, on persifle. Attention aux apaches qui, d’un coup de surin, pourraient vous emprunter vos bottines sur le Boulevard du crime. Prenez garde aux arpenteuses du trottoir, elles seront aussi fatales à votre bourse que ces malandrins. Avec un peu de chance, Nadar vous tirera le portrait et Tristan Bernard vous régalera d’un bon mot. Comme le chantait Mistinguett : « Ca, c’est Paris ! ».

En remontant le boulevard, Jean-Paul Caracalla – La Table Ronde (La petite vermillon )

Franz-Olivier Giesbert joue les tontons flingueurs

Imaginez un drôle de livre de plage, aussi agréable à lire qu’indispensable pour comprendre la vie politique des trente dernières années, donc aussi des trente prochaines. C’est signé Giesbert, ça s’appelle Derniers carnets et c’est vraiment les derniers, foi de FOG ! Après, l’auteur consacrera le reste de son âge à sculpter ses oliviers le jour et ses romans la nuit ; plus jamais, c’est promis, il ne donnera dans la chronique politique.
La preuve : notre corsaire brûle ses vaisseaux ! Pour cet ultime opus, il a « vidé les carnets à spirale » dans lesquels il notait tout depuis toujours, comme en témoigne le sous-titre du livre, Scènes de la vie politique en 2012 (et avant).

Giesbert nous entraîne jovialement, à travers le temps, dans les coulisses et les bas-fonds d’un milieu qu’il connaît mieux que quiconque. Pour pimenter ses révélations, ce hooligan n’hésite même pas à trahir les secrets du vrai-faux « off » en vigueur de nos jours. Une pratique sévèrement condamnée par les deux vigies déontologiques de « On n’est pas couché ». Pour Mesdemoiselles Pulvar et Polony, c’est du « journalisme de spectacle », par opposition à un « journalisme d’idées » qu’elles sont, croit-on comprendre, censées incarner.

De fait, FOG vide ses carnets comme on viderait un sac, d’où tombe pêle-mêle tout le personnel politique des trente dernières années, et souvent avec un bruit sec.[access capability= »lire_inedits »] C’est le côté trash du bouquin, qui n’est pas le moins plaisant. À grand renfort d’anecdotes qui tuent et de tableaux assassins, l’auteur (du massacre) assaisonne ses victimes comme des tartares au couteau.
Mais l’exercice n’est pas gratuit. Derrière ricanements et emportements, l’ami FOG manifeste un authentique souci de la France. S’il s’en prend à une classe politique désespérément médiocre, c’est au nom de la haute idée qu’il se fait de la chose publique : « La France a des hommes d’État […] mais elle leur préfère les ramenards, les pompeux, les bateleurs de foire. »

« Des noms ! » a-t-on envie de scander − mais on n’en a pas le temps, tant Giesbert lui-même est pressé de balancer. Sarkozy, bien sûr, en prend pour son grade (de l’époque). Tour à tour « pitbull » et « serpent à sonnette », il reste en tout cas l’arriviste par excellence, fort avec les faibles et duplice avec tous.

Mais ce n’est rien encore comparé à Balladur, pour qui FOG sort carrément la tronçonneuse. Son idéologie ? Un « mélange d’affairisme et de goinfrerie ». Les années Balladur ? « Le Fouquet’s tous les jours ! » Quant à Édouard, qualifié de « pire premier ministre de toute l’histoire de la Ve République », soit j’ai mal lu, soit Franz-Olivier le traite carrément de trou du cul. « Cet homme, écrit-il, semblait toujours vous présenter son postérieur avec sa bouche en forme de fondement, ce qui expliquait son air si pénétré. »
« Violence hallucinante ! » se récrient nos deux commères-pas-couchées. Apparemment, elles n’ont jamais lu ni Bloy ni Daudet ni Trotski, ni aucun autre Léon.

La cible favorite de Giesbert, ce sont les « dettophiles » : un assemblage hétéroclite de « trotskistes et souverainistes, syndicalistes et patrons », persuadés contre toute évidence qu’il y aurait une « bonne dette », comme il y a un bon cholestérol.
Mais le pire, c’est qu’au-delà des « insouciants » à la Guaino ou Chevènement, cette « idéologie stupide » gangrène l’État à son plus haut niveau, et ce n’est pas nouveau : « Mitterrand-Chirac-Sarkozy, même combat ! » scande FOG, qui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer cette « impéritie » fatale à la France. « Nos dirigeants depuis trente ans ont sacrifié l’avenir du pays […] Capables de rien mais prêts à tout, ils se seraient fait damner pour une cantonale ! »

Cette philippique, soit dit en passant, réduit à néant les accusations de « superficialité spectaculaire » lancées par les vamps de chez Ruquier. En vérité, la politique a toujours passionné Giesbert, même si elle l’a, aussi, toujours déçu.
D’un côté, le diariste adore les personnages romanesques qui peuplent cette comédie humaine. De l’autre, hélas, il y a l’épreuve du pouvoir, dont ils sortent rarement grandis : « Leur comportement, dès qu’ils arrivaient au pouvoir, relevait de la faiblesse, de la lâcheté ou de l’absence totale de convictions. »

On est moins frappé, à vrai dire, par la violence de cette charge que par sa formulation au passé. Une aube nouvelle se lèverait-elle donc sur la France avec l’accession au pouvoir de Supernormal ?
Faute d’y croire vraiment, FOG aimerait s’en persuader. En tout cas, dans son chamboule-tout, force est de constater qu’il ménage également François Ier le Mitterrand et François II, son « successeur normal ». L’un le fascine encore malgré tout ce qu’il a fait, ou pas. L’autre lui plaît déjà, peut-être parce qu’il n’a encore rien fait.

Mais comme disait Rivarol, « c’est un grand avantage que de n’avoir rien fait ; encore faut-il ne pas en abuser ». Alors ce hollandien de la première heure s’inquiète à juste titre pour son poulain, dont c’est la première grande course ; et pourtant, avec lui, notre vieux sceptique se surprend à espérer encore en un redressement de nos mœurs politiques affaissées. Tout est possible, avec ce président frais émoulu qu’on n’a même pas connu ministre − y compris qu’il se montre à la hauteur de sa charge. L’épreuve, c’est maintenant !
« Maintenant que les ennuis commencent pour le nouveau président, conclut Franz-Olivier, il lui reste à dominer son programme, son parti et, surtout, le pays. » Autrement dit, bonne chance François !
Comment cet ardent néophyte se glissera-t-il dans les habits du chef de l’État ? Pétera-t-il les plombs comme un Sarkozy normal ? Ou deviendra-t-il, mutatis mutandis, un Pompidou-bis, comme il l’espère lui-même, et Franz-Olivier et moi avec ?
Nul n’en sait rien encore, et c’est peut être là l’ultime secret de ces Derniers carnets : l’auteur préfère sans doute arrêter avant d’être déçu par Hollande aussi. C’est prudent.

En attendant, j’aime son mépris aristocratique de simple citoyen envers une élite qui a perdu sa légitimité. J’admire cette plume pleine et déliée qui, sans avoir l’air d’y toucher, « efface par le travail les traces même du travail ». Bref, je ne saurais trop vous recommander ce Giesbert, pour ses rires et ses coups de colère, ses scoops et ses détours culturels. L’ensemble donne un réjouissant mélange entre Saint-Simon et Voici, parfaitement adapté aux tempora et autres mores dont il nous rend compte.[/access]

Derniers carnets. Scènes de la vie politique en 2012 (et avant), par Franz-Olivier Giesbert (Flammarion).

*Photo : rsepulveda

Mélancolie du pastiche

« Vous vous souvenez tous de cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des jours heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux ». Curieusement, c’est à ces premiers mots du chef-d’œuvre de Jünger, Sur les falaises de marbre, que fait songer le nouveau livre de Patrick Besson, La présidentielle. Curieusement, puisque le romancier a réuni sous ce titre passe-partout une soixantaine de petits pastiches consacrés à la campagne électorale qui vient de s’achever, initialement publiés sur le site Internet de l’hebdomadaire Le Point.

Et la première gorgée de bière, comme dirait l’autre, est à la hauteur de la réputation de ce brillantissime touche-à-tout. Allons plus loin : quelques-uns de ces textes, pas tous certes, mais quelques-uns sans doute, méritent de figurer jusqu’à la fin des temps dans une anthologie universelle du pastiche, à côté des pages inoubliables du grand Marcel, du célèbre A la manière de…, de Reboux et Müller, qui fit s’esclaffer des générations de Français, ou de certaines miniatures inspirées d’Umberto Éco. Parmi ces réussites, citons, au hasard des pages, « La chute de Dominique Strauss-Kahn », par Albert Camus – « J’ai demandé à Anne pourquoi nous n’avions plus de bonne. Elle a levé les yeux de son café au lait sans sucre et m’a dit : devine »-, « L’éducation d’Eva » par le marquis de Sade, hilarante, l’extraordinaire « Marine la peine » de Patrick Modiano, le facile mais grandiose « Rachida » par Vladimir Nabokov (« le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais : Ra-chi-da »), l’inénarrable « Tiens bon la rampe, Poutou » par San-Antonio, où le pseudo Dard évoque une dame « aussi surprise qu’un roti de porc se retrouvant dans un restaurant de couscous », le jouissif « Villepin et la grande romancière » par Christine Orban, ou l’incroyable « Le vote des routiers » par Catherine Millet en partouzarde hollandiste sur l’aire d’autoroute de Nemours (pas besoin de faire un dessin). Sans oublier le désopilant « Sa Toison d’or », par Stéphane Bern : « Je regarde le roi décorer le président et je pense : quel dommage que le président ne soit par roi, quel dommage que le roi ne soit pas notre président. Dans l’avion du retour, Nicolas Sarkozy m’a demandé : « ça va Stéphane ? » C’est à ce moment-là que j’ai pleuré ».

Au total, Besson réussit un époustouflant exercice de style, que l’on déconseille vivement à ceux qui lisent dans le métro et qui tiennent à ne pas rater leur station (on sent l’expérience vécue). Pourtant, au fil des pages, on devine que quelque chose se cache derrière les éclats de rire. On ne se place pas impunément sous le patronage de Jean-Louis Curtis –« de mars 1974, date de notre rencontre, à sa mort en novembre 1995, j’ai bu tout son whisky dans cet appartement de la rue Vaneau où il m’a appris à lire de près et à écrire en toute liberté »-, ou de John Le Carré : « L’époque avait changé. Tout changeait, sauf la couleur du whisky dans le verre (…) Peut-être pour ça qu’on l’aimait tant, le whisky : sa couleur qui ne changeait pas. Contrairement à nos cheveux. Ou à nos dents. Ou à notre conscience ». Besson fait pleurer de rire, mais aux dépens de ses deux amours de jeunesse, la littérature et la politique. La première se trouve ravalée au rang de truc, de tic, de recette ou de procédé. Attention les yeux, en une heure je vous fabrique du Aragon, du Becket, du Céline, du Henry James et du Drieu, ou alors, au choix, du Katerine Pancol, du Gavalda, et même du Patrick Bruel, tant qu’on y est.

Quant à la politique, l’autre (ex-) passion de Besson, elle est finalement réduite à une galerie de portraits acides, une théorie de bouffons interchangeables incapables de susciter autre chose qu’une pitié morne ou une vague indifférence. Vanité des vanités. Besson fait rire, jusqu’au chapitre conclusif, « Le résultat », où il se pastiche lui-même et révèle le pot aux roses : « Il aurait bientôt 60 ans et n’était même pas certain d’avoir été mis au monde. Il avait en tout fait cinq petites choses : écrit, lu, déjeuné au restaurant, vu des films et baisé. (…) Dans l’appartement, il oublia d’allumer la télévision. Du coup, à minuit, il se rendit compte qu’il ignorait quels étaient les scores du premier tour de l’élection présidentielle ». Et au fond, il s’en fichait complètement. Comme du reste, d’ailleurs.

Patrick Besson, La présidentielle, Grasset, 2012

Marions-les !

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Longtemps, les philosophes politiques se sont accordés sur une maxime simple : ubi societas, ubi jus (là où il y a une société, il y a du droit). Pour vivre correctement ensemble, les hommes ont besoin de règles communes; le droit a longtemps satisfait ce besoin de régulation sociale. Mais toujours partiellement, car l’ordre juridique ne réglait pas la totalité de la vie sociale. D’autres régulateurs existaient comme la courtoisie, la politesse, la galanterie, la bienséance, le fair-play, le savoir-vivre, l’honneur, l’éthique, etc. Bref, le droit réglait une partie des relations humaines en imposant à chacun des contraintes normatives ; pour le reste, les hommes s’assujettissaient eux-mêmes à leurs propres obligations. C’est ce qui, au fond, fait de l’homme un être moral : la moralité n’existe que si le droit n’organise pas, à lui seul, l’entièreté de la vie collective, mais laisse du jeu pour que le sujet puisse organiser, librement, sa relation à l’autre.[access capability= »lire_inedits »]

Or, nous avons affaire aujourd’hui à un sérieux problème : ces dernières décennies, le droit a étendu une emprise presque totale sur la vie collective. Il n’est plus un domaine qui lui échappe : il règle tout. Or, plus il impose ses contraintes, plus les régulateurs sociaux traditionnels (politesse, fair-play, etc.) reculent. En un mot, si les gens sont de moins en moins polis, c’est la faute au Syndicat de la magistrature. Voulez-vous rétablir les régulateurs sociaux traditionnels, tels que la politesse et la galanterie ? Alors supprimez immédiatement, par centaines, des lois et des règlements, fermez des tribunaux, renvoyez chez eux des députés, licenciez magistrats, policiers, matons et avocats. Tout cela est, évidemment, une chimère.

Car l’enflure du droit (dont parlait déjà en 1992 le doyen Vedel) est bien trop avancée pour que nous puissions y remédier. Nous vivons, en réalité, un moment particulier de l’histoire humaine où rien n’existe qui ne soit juridiquement encadré : il n’est plus d’existence que de papier. Prenons l’exemple de l’extension du mariage aux personnes de même sexe. Lorsque l’on lit attentivement le Code civil, on est frappé par une chose : la plupart des articles concerne l’élevage de la marmaille. On peut en conclure, en bonne logique, que ce qui sous-tend l’institution civile du mariage, c’est la nécessité d’assurer aux enfants une sécurité juridique, non pas de reconnaître socialement la vie de couple, encore moins l’amour entre deux personnes : Brassens avait dédié La Non-Demande en mariage, à Joha Heiman, une Estonienne qu’il aima jusqu’à sa mort.

Voyez où nous en sommes aujourd’hui : c’est au nom du « droit à s’aimer aussi » que les associations homosexuelles revendiquent le mariage. Même l’amour n’échappe plus au totalitarisme juridique.[/access]

*Photo : John Heil

Samedi soir, dimanche matin

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Dans la nuit du samedi 30 juin, un homme à qui on avait refusé l’entrée du night club Le Théatro à Lille, dans la célèbre « rue de la soif » est revenu avec une kalachnikov, a tiré dans le tas, a tué deux personnes et en a blessé une demi-douzaine d’autres avant de prendre la fuite.

Dans la nuit du samedi 7 juillet, c’est à Bertry près de Cambrai, vers 4h30, qu’un homme est revenu au Vamos Club après s’être fait refouler. Il avait un fusil de chasse (nous sommes en zone rurale) et a blessé dix personnes.

Dans les deux cas, les hommes étaient « défavorablement connus des service de police », ce qui nous fait une belle jambe et statistiquement aurait plutôt tendance à indiquer que l’on a affaire à une population déboussolée au bord de la crise de nerfs.

Le Nord avait sans doute d’autres moyens de faire mentir Bienvenue chez les Ch’tis. Le film au succès démesuré présentait la région comme une terre d’accueil, une aimable Arcadie de gens chaleureux et simples qui jouent de l’orgue dans les beffrois, font du char à voile sur des plages, n’hésitent pas à boire un peu trop d’excellentes bières et votent toujours pour un socialisme made in 36. Les clichés étaient particulièrement énervants et faisaient oublier les désastres industriels, les villes en friche, le taux de chômage le plus élevé de France, l’implantation durable du FN et les délocalisations qui fleurissent comme les brins de muguet dans les défilés du 1er mai. Mais de là, dans le domaine des spécialités, à remplacer les moules-frites par l’ouverture du feu sur les fêtards noctambules, il ne faudrait tout de même pas exagérer.

L’intenable position de Monsieur Montebourg

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Daoud Boughezala expliquait le 25 juin dernier dans ces colonnes combien Arnaud Montebourg, chantre de la démondialisation, pouvait se sentir humilié par la signature française au bas d’un communiqué du G20 condamnant tout protectionnisme. C’était juste avant le fameux sommet européen à l’issue duquel une grande partie de la presse a fait croire que Hollande avait gagné la partie contre Angela Merkel. Cette semaine, le ministre du redressement productif est donc intervenu pour défendre la signature du pacte budgétaire, ce qui ne manque pas de sel lorsqu’on a suivi avec attention la campagne de la primaire socialiste et ses positions sur la question européenne. Mon ami Laurent Pinsolle a synthétisé la position montebourgeoise d’un twitt fort bien senti : « Arnaud Montebourg rame pour justifier la ratification du TSCG et joue au VRP bonimenteur pour valoriser les maigres contreparties obtenues ».

A quelques mois d’intervalle, Montebourg a donc dit tout et son contraire. Solidarité gouvernementale oblige, nous rétorquera-t-on pertinemment. Certes ! Mais justement, que diable est il allé faire dans cette galère ? Comment a t-il pu accepter ce portefeuille ministériel au titre ronflant ? N’a-t-il rien vu venir ? On a peine à croire que cette personnalité ait pu être naïve à ce point. Le voilà donc, moins de deux mois après son entrée au gouvernement, ravalé au rang d’Estrosi de la gauche. Le maire de Nice, lui aussi, courait de plans sociaux en plans sociaux, assistant à la désindustrialisation du pays, tout en expliquant que son gouvernement était le premier à mener une politique industrielle digne de ce nom depuis trente ans. Montebourg a davantage de talent rhétorique que son prédécesseur mais il porte le poids d’une primaire réussie où il citait Jacques Sapir à chaque fois qu’il en avait l’occasion, Sapir qui a dressé un réquisitoire implacable lundi dernier dans Marianne2 à propos de ce « sommet européen en trompe-l’oeil ».

Il n’y aura en effet pas de tournant de la rigueur puisqu’il est désormais établi que le tandem Hollande-Ayrault – nanti de Montebourg sur le porte-bagages- a décidé que la rigueur était déjà là. Là encore, on reste dans la continuité par rapport à Nicolas Sarkozy qui refusait le mot rigueur et imposait la RGPP. Signer le traité européen ne laisse aucune autre voie que cette politique-là. Or, le président de la République a fait campagne sur la renégociation de ce texte, d’où la charge -violente mais juste- de Sapir :« François Hollande ne se contente pas de se parjurer, il se ridiculise. » Pourtant, le président a peut-être deux fers au feu. Philippe Cohen nous apprend en effet dans Marianne que la dernière note de Sapir se trouve sur le bureau présidentiel[1. Cohen explique que Nicolas Dupont-Aignan, reçu comme les autres chefs de partis, lui a amené la note en question, le suppliant de la lire, Hollande répondant : « elle est déjà sur mon bureau ».] et que le même économiste est consulté par des membres du cabinet élyséen. Hollande a-t-il pour projet de faire l’inverse de Mitterrand, de tenter la rigueur au début avant de l’abandonner en constatant au bout de quelques mois son inefficacité, bref tenter un 1983 à l’envers ? C’est peut-être l’espoir auquel se raccroche Arnaud Montebourg.

Pour autant, serait-il l’homme de la situation dans le cas d’un tel retournement ? Sa position dans un ministère exposé aux conséquences de l’austérité l’aura rincé, et son manque de continuité, décrédibilisé. Mieux aurait valu ne pas accepter d’entrer au gouvernement. Neuf mois après la surprise qui l’avait mis en position d’arbitre de la primaire socialiste avec 17 % des suffrages, Arnaud Montebourg a sans doute déjà perdu tout son capital politique. C’est ballot !

*Photo: Webstern Socialiste

Cannes : déchantons sous la pluie

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Le Festival de Cannes, c’est comme le vin : il y a les grandes années, et celles qu’on préfère oublier pour cause de piquette. Les six dernières éditions nous avaient offert des sommets de cinéphilie, du petit-déjeuner au souper, de la première projection de presse, à 8h30, dans la vaste salle Lumière, à la dernière, à 22h30, dans l’intimiste salle Bazin. Cannes plongeait alors les critiques venus du monde entier dans des abîmes de réflexion, de sensations fortes et subtiles. Nous sortions éblouis, et pas seulement par le soleil de la Croisette. Douze jours de festival s’apparentaient à un marathon, de crête en crête, d’émotion en indignation, et d’effarement en admiration. Ce concentré de vie, de talent, de découverte nourrissait le reste de notre année cinématographique. On avait fini par s’habituer à ce que chaque année, la barre soit placée un peu plus haut.
L’édition 2012 a détruit cette illusion.[access capability= »lire_inedits »]

Comme pour souligner ce retour à la normale, les éléments se déchaînèrent, douchant jour après jour nos espoirs démesurés. Telle une meute de chiens mouillés, la confrérie cannoise a couru sous la pluie sans desserrer les dents, arpentant la rue d’Antibes en quête de la dernière paire de chaussettes et du dernier imperméable disponibles sur la Côte d’Azur.

Décevante et déséquilibrée, la sélection a d’abord enchaîné les films où la violence nourrit toujours plus de violence, fuite en avant stérile et finalement ennuyeuse, comme dans Lawless, de John Hillcoat, et Killing them softly, d’Andrew Dominik. Dans le même genre, le polar du Sud-Américain Lee Daniels, The Paperboy, se démarque au moins par son climat baroque. Côté road movies, Walter Salles et son adaptation inutile du roman de Kerouac peinent à nous conduire quelque part, tandis que Mud, de Jeff Nichols, choisit une narration pesante comme un semi-remorque, puis nous laisse en rade. Michael Haneke a cependant relevé le niveau avec Amour, Palme d’or incontestée des critiques dès sa projection.

Pour oublier nos peines de cinéphiles contrariés, nous comptions sur les comédies de Kiarostami et de Hong Sang-soo. Peine perdue : l’Iranien est allé se perdre au Japon, et le Coréen a sombré avec un hommage frisant le ridicule à la grande Isabelle Huppert. À la mi-temps du Festival, Ken Loach, avec sa Part des anges, nous mit du baume au cœur, mais nous étions cependant bien loin du souffle de Looking for Eric. Certes, Cosmopolis, de David Cronenberg, Toi et moi, de Bernardo Bertolucci (hors compétition), De rouille et d’os, de Jacques Audiard, Vous n’avez encore rien vu, d’Alain Resnais, Au-delà des collines, de Cristian Mungiu et Reality, de Matteo Garone, sont autant d’œuvres honorables, mais comment ne pas les comparer aux précédents opus de leurs auteurs, incomparablement meilleurs ? Bien sûr, Holy motors, de Leos Carax, et Post tenebras lux, de Carlos Reygadas, réservent quelques fulgurances, mais trois belles scènes n’ont jamais fait un bon film.

Il faut donc rendre grâce au Biélorusse Sergei Loznitsa, qui a sauvé la fin de ce Festival morose. Son superbe Dans la brume, plébiscité par les critiques, est dominé par le hors-champ des sentiments. Un partisan est accusé à tort de trahison par son pays occupé par les forces nazies. Comment se laver de la suspicion de ses camarades, de celle de sa propre famille ? Il est ici question de courage, au sens absolu du terme. Et de cinéma.[/access]

Cecil Saint-Laurent et la révolution sexuelle

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Le snobisme et la jeunesse, qui vont souvent ensemble, font perdre un temps fou. Lire Jacques Laurent, les subtiles constructions hallucinées que forment Les bêtises ou Les corps tranquilles, tant que vous voulez. Mais lire Cecil Saint-Laurent, vous n’y pensez pas. L’auteur à succès de Caroline Chérie contre le plus cérébral des hussards ne fait pas le poids, quand on a vingt ans. Et qu’importe s’il s’agit du même écrivain avec la même manie du pseudonyme que Stendhal. Stendhal fut d’ailleurs la grande admiration de Jacques Laurent qui écrivit une Fin de Lamiel et un Stendhal comme Stendhal qui n’ont pas pris une ride. Cecil Saint-Laurent, lui, a vieilli mais il a très bien vieilli. Quand on lit La bourgeoise, paru à l’origine en 1974 chez Flammarion, on a l’impression de voir un film avec Alexandra Steward ou Catherine Spaak. On a beau savoir que l’on ne retrouvera plus jamais ces actrices aussi jeunes dans le monde réel, nous ne renoncerons pas à notre vain désir car ce désir est celui de l’éternel retour en même temps que de nos premiers émois.

Nous avions dix ans quand parut La bourgeoise qui raconte avec une précision ironique l’histoire de Catherine, une jeune journaliste parisienne mariée avec Marc, un banquier plus âgé qui a raté l’ENA. Marc voudrait que Catherine « se libère », couche avec d’autres hommes ou avec sa meilleure amie mais surtout qu’elle lui raconte tout ça. Ils habitent sur l’Île de La Cité, dans le même immeuble que les parents de Catherine. Quand on pense que petit garçon, nous avons croisé des femmes comme ça qui nous passaient la main dans les cheveux en disant que nous étions mignons comme tout. Des femmes avec des mini-jupes ou des robes maxi, des chevelures bouclées, des jeans pattes d’eph, des femmes qui avaient aussi des maris comme Marc. Eux, c’étaient des hommes qui sentaient Habit Rouge, fumaient des Benson and Hedges, conduisaient trop vite des 404 et comme Marc lisaient L’Observateur, avaient probablement voté Krivine ou Mitterrand mais au fond étaient bien contents que Giscard ait gagné.`

Comme ni Marc ni Catherine ne semblent savoir ce qu’ils veulent au juste, ils entament une procédure de divorce. Le divorce, l’échangisme, l’avortement, la messe en latin et la mort de Pompidou sont les principaux sujets de conversation des personnages de La bourgeoise. Il y a bien un collègue de Marc qui fatigue tout le monde avec ses souvenirs de la guerre d’Algérie et le père de Catherine qui reste farouchement antigaulliste et écrit dans son journal intime « Mais je me garde de leur raconter les souvenirs qui me tiennent à cœur, par exemple la mort à côté de moi de Romier à une date, le 18 juin, qui a fait de moi un ennemi personnel de celui qui se prélassait devant un micro. » Mais Cecil Saint Laurent nous présente finalement un petit monde qui a oublié le tragique de l’Histoire et ne pressent même pas la crise économique qui va s’abattre sur lui.

La bourgeoise, c’est rétrospectivement une manière de reportage sensible sur cette parenthèse enchantée des années 70 où les Français s’offrent le plaisir d’être délicieusement inconsistants. Bien sûr, il y a des intrigues pour savoir qui va prendre la direction d’un groupe de presse mais ce sont les mêmes que du temps de Balzac. Tout le monde fume beaucoup et les femmes, même sophistiquées, mangent des steaks saignants au bar du Pont-Royal. Des rédacteurs en chef fantasques ont des dessins de Cocteau dédicacés sur les murs de leur bureau et se suicident en regardant les arbres du square des Missions Etrangères car ils devinent que tout va bientôt sombrer et que le monde d’avant va disparaître en même temps que leurs vieux amis qui ont connu Proust.

Cecil Saint-Laurent, dans La bourgeoise, sacrifie évidemment à l’érotisme, un mot à la mode en 1974. C’est sans doute ce qui a fait le succès de scandale du livre à l’époque. Ses descriptions sont crues et anatomiques. Elles surprennent au milieu d’un développement sur la douceur des terrasses de bistrots au crépuscule dans un Paris où tout le monde se gare sans problème. Mais ces descriptions sont aussi charmantes et sensuelles. Comme quoi, certains écrivains ont beau faire, quelque chose les protège définitivement de la vulgarité pornographique. A ce sujet, on conclura en relevant la réplique la plus discrètement surréaliste de La bourgeoise. Elle est de Catherine, qui évoque sa liaison ratée en mai 68 avec un universitaire de la Sorbonne et qui constate : « Il avait un sexe énorme, je n’aurais jamais cru ça d’un professeur. »

La bourgeoise, J’ai Lu 1976, La Vieille Bourse, Lille, cinquante centimes d’euro.

Plaidoyer pour Philippe Sollers

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On peut ne pas avoir réussi à lire son roman : Femmes. On peut avoir jugé sa guerre du goût un peu convenue. On peut avoir trouvé pathétique son autopromotion systématique. On peut avoir été consterné par son lacano-maoïsme. Mais on ne peut nier que Philippe Sollers est un vrai écrivain et, de surcroît, un éditeur avisé. Il excellait dans les chroniques pétillantes d’intelligence qu’il donnait une fois par mois au Journal du Dimanche. Désormais, nous serons privés de ce plaisir rare : lire les commentaires d’un esprit impertinent sur l’actualité, comme François Mauriac l’avait fait dans L’Express ou Gabriel Matzneff dans Les Nouvelles Littéraires.

Ce qui est surprenant, ce n’est pas qu’il ait été congédié par les nouveaux occupants de l’Élysée, mais le silence assourdissant de la presse sur ce qui, sous Sarkozy, aurait été dénoncé comme de la pure crapulerie et aurait fait de Sollers plus qu’un écrivain pour bobos : un Hugo du XXIème siècle prêt à s’exiler pour Venise. Bref, on ne peut qu’adresser une requête à ceux qui nous dirigent : rendez-nous Philippe Sollers. Son style incisif nous manque. Certes, les vrais écrivains sont toujours imprévisibles et leurs coups de griffe peuvent blesser, y compris la Première Dame de France. Est-ce une raison pour les congédier de manière aussi cavalière ? Ou considère-t-on qu’ils n’ont qu’une fonction : être les larbins du pouvoir ? Un pouvoir aujourd’hui d’autant plus étrange qu’il semble avoir pour principale ambition de plonger la France dans une douce léthargie, voire une récession mentale. Au moins Sollers nous préservait-il de cet état semi-comateux.

Voyage au bout de la vie

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« Ma femme, la meilleure âme du monde, Ophélie dans la vie, Jeanne d’Arc dans l’épreuve, tout en gentillesse, dons, bienveillance, amour… » On voit qu’il pouvait arriver à Céline de tremper sa plume dans du miel, surtout lorsqu’il oubliait le « pépiage » de ses ennemis et autres obsessions pour se consacrer à l’ultime femme aimée, celle qui lui a fermé les yeux le premier jour de juillet 1961. « Lili », la danseuse virtuose qui mettait l’Amérique à ses pieds, rencontra Louis-Ferdinand Destouches en 1936, peu après la sortie de Mort à crédit. Le génie du Voyage avait 41 ans, elle seulement 23.
Épouse et héroïne littéraire de ses derniers romans, Lucette Almanzor a accompagné Céline dans tous ses périples, du flirt poussé avec Brinon à l’exode vers Sigmaringen puis le Danemark, lorsqu’elle se fit la Pénélope de son Ulysse emprisonné.

Lucette Destouches soufflera ses 100 bougies le 20 juillet, dans le pavillon de Meudon qui fit les très riches heures de ses dernières années passées avec Louis-Ferdinand.[access capability= »lire_inedits »] À cette occasion, les éditions Pierre-Guillaume de Roux publient, sous la direction de David Alliot, un ouvrage collégial célébrant la femme d’exception qui s’est longtemps cachée derrière l’illustre écrivain. Madame Céline. Route des gardes, reprend l’adresse de la dernière demeure de Céline. À l’aube de son centenaire, Lucette vit en effet toujours à Meudon, dans cette « maison bourgeoise, dans un quartier bourgeois, mais où la révolution est permanente parce que rien ne s’y passe comme ailleurs », comme la dépeint François Gibault, l’éternel ami et avocat de Lucette, devenu biographe de référence de Céline.

« Je ne pensais pas que c’était si long de mourir »

Depuis une quinzaine d’années, l’ancienne danseuse ne sort pratiquement plus de chez elle, sinon pour assister à des ballets, ses os érodés ne lui laissant plus que le loisir d’ « assiste(r) au spectacle de sa vie », selon la formule de son ancienne élève, Véronique Robert-Chovin. Dans Céline secret, paru en 2001, cette dernière a consigné les dits et pensées de la femme de l’ombre qui avouait n’avoir jamais aimé que sa mère volage, Céline et les animaux.

Absent, Céline hante le pavillon de Meudon, empli des souvenirs impérissables des deux époux et peuplé par la cohorte de ceux qui s’y pressaient : Sartre venant piteusement quémander sa médiation pour faire jouer Les Mouches, en 1940, Gen Paul et Le Vigan faisant de vaines avances à l’épouse modèle qu’était Lucette, celle-ci acceptant par ailleurs les incartades conjugales de son mari pour le garder auprès d’elle, sachant que nulle maîtresse ne pouvait menacer leur osmose sentimentale. Jusque dans les plus petits détails (l’entretien d’une ménagerie domestique, l’achat du perroquet « Toto II », exact sosie du Toto de Céline), Lucette aura aménagé la peine de perpétuité sans son écrivain que le destin lui infligea, il y a déjà plus d’un demi-siècle, et dont seuls quelques voyages rompirent la monotonie. « Je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur, confiait-elle, il y a plus de dix ans, à Véronique Robert-Chovin. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir. » Elle qui dit aujourd’hui ne plus être « qu’une pauvre chose dont la vie s’égoutte peu à peu », est à la fois la flamme fragile qu’un petit cercle de fidèles du soir entretient en la protégeant des vents contraires et une apparition sortie des décombres fumants du ténébreux XXe siècle.

Comme la Jeanne Moreau de Jules et Jim, Lucette Almanzor était une jeune fille sombre et mélancolique avant de croiser son homme et son destin : « Quand j’ai rencontré Louis, je voulais mourir, je trouvais la vie si triste. Je n’avais pas d’amis, je ne parlais pas, j’étais entièrement tournée sur moi-même et la danse. » Malgré leur vingt ans d’écart, Lucette et Louis-Ferdinand, enfants terribles du XXe siècle, ont arpenté les mêmes lieux de jeunesse, avant de fuir les hommes et leur médiocrité pour se perdre dans l’abîme.

Chez Céline, le dépit né de cette vaine quête d’absolu engendra l’ignominie des pamphlets. En refusant de laisser publier les pages teintées du plus âcre antisémitisme de L’École des cadavres, des Beaux draps et de Bagatelles pour un massacre, Lucette entend éviter que leur « pouvoir maléfique » ne tombe « entre de mauvaises mains »[1. Céline secret, Véronique Robert, Grasset, 2001.]. La postérité célinienne lui saura gré d’avoir enterré ce cortège de dépouilles putrides et, à l’inverse, d’avoir exhumé Rigodon, ultime et posthume volet de la trilogie de l’Exode.

Plutôt que de censure, il s’agit du sauvetage d’une œuvre de Céline, irréductible à ces brûlots pacifistes des années 1930, lorsque l’admirateur de Zola voulait à tout prix éviter la guerre dont il accusait les Juifs d’être responsables. Ce n’est pas tant la charge vénéneuse des pamphlets que l’on pouvait craindre que la menace qu’ils font peser sur une œuvre qui ne se résume pas plus aux points de suspension qu’à la haine rabique du peuple d’Israël. Si Lucette a choisi de condamner le pamphlétaire Céline au silence, c’est sans doute pour faire reluire l’éclat du romancier, à l’abri de toute récupération politique. L’Histoire y perd ce que l’Art y gagne.[/access]

Madame Céline. Route des gardes, collectif sous la direction de David Alliot, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

Que sont les Boulevards devenus ?

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Après les Champs-Elysées, Montmartre, Montparnasse ou encore St-Germain-des-Prés, Jean-Paul Caracalla arpente, cette fois-ci, les boulevards de Paname pour les éditions de la Table Ronde dans la mythique collection « La petite vermillon ». Historien du Paris disparu, Caracalla nous embarque, avec En remontant le boulevard, dans l’omnibus qui relie l’Opéra à la Porte St Martin pour un voyage au temps de la « Belle Epoque ».

Sa verve de titi des fortifs, ses dizaines d’anecdotes sur des artistes passés de mode et sa science du macadam font de Caracalla un merveilleux guide. Les historiens qui vous font lever les yeux sur les tristes façades haussmanniennes, apprécier un passage mal éclairé ou vous émouvoir devant une austère station de métro font beaucoup plus pour la préservation du patrimoine qu’un fumeux colloque à la Sorbonne.

En remontant le boulevard est de toute évidence le guide à mettre dans votre valise si vous comptez visiter la Capitale cet été. Ce livre aux multiples entrées est à déguster à la terrasse d’un café de la Madeleine ou de Bastille. Un œil sur le boulevard à l’affût des gambettes de jolies touristes, l’autre sur la riche histoire de ces tronçons de bitume qui traversent Paris. Le secrétaire général du Prix des Deux Magots ne se contente pas d’exhumer des faits oubliés, il fait revivre l’esprit boulevardier, sa truculence, sa ferveur populaire et son génie créateur.

Splendeurs et misères du boulevard où les carrières se font et se défont dans les cercles littéraires, les comités de rédaction et surtout les alcôves, antichambres du pouvoir. Caracalla plante le décor, l’ambiance de l’époque, l’Exposition Universelle de 1900, la première ligne de métro, l’apparition du cinématographe des frères Lumière, la traction mécanique qui remplace peu à peu les hippomobiles. Il repeuple la rue avec sa foule, anonymes badauds, puissants banquiers, journalistes arrivistes, danseuses peu farouches, demi-mondaines et autres courtisanes. Il dévoile les polémiques sur la construction de l’Opéra et le comportement de l’inflexible Garnier. Il ressuscite les gloires du passé, Sarah Bernhardt, Lucien et Sacha Guitry, Courteline, Feydeau, Réjane, Raimu, etc…

Il rappelle que le Tsar Alexandre II, le Prince de Galles et le vice-roi d’Egypte sont venus applaudir La Belle Hélène d’Offenbach. Sur les boulevards, on danse, on chante, on musarde, on persifle. Attention aux apaches qui, d’un coup de surin, pourraient vous emprunter vos bottines sur le Boulevard du crime. Prenez garde aux arpenteuses du trottoir, elles seront aussi fatales à votre bourse que ces malandrins. Avec un peu de chance, Nadar vous tirera le portrait et Tristan Bernard vous régalera d’un bon mot. Comme le chantait Mistinguett : « Ca, c’est Paris ! ».

En remontant le boulevard, Jean-Paul Caracalla – La Table Ronde (La petite vermillon )

Franz-Olivier Giesbert joue les tontons flingueurs

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Imaginez un drôle de livre de plage, aussi agréable à lire qu’indispensable pour comprendre la vie politique des trente dernières années, donc aussi des trente prochaines. C’est signé Giesbert, ça s’appelle Derniers carnets et c’est vraiment les derniers, foi de FOG ! Après, l’auteur consacrera le reste de son âge à sculpter ses oliviers le jour et ses romans la nuit ; plus jamais, c’est promis, il ne donnera dans la chronique politique.
La preuve : notre corsaire brûle ses vaisseaux ! Pour cet ultime opus, il a « vidé les carnets à spirale » dans lesquels il notait tout depuis toujours, comme en témoigne le sous-titre du livre, Scènes de la vie politique en 2012 (et avant).

Giesbert nous entraîne jovialement, à travers le temps, dans les coulisses et les bas-fonds d’un milieu qu’il connaît mieux que quiconque. Pour pimenter ses révélations, ce hooligan n’hésite même pas à trahir les secrets du vrai-faux « off » en vigueur de nos jours. Une pratique sévèrement condamnée par les deux vigies déontologiques de « On n’est pas couché ». Pour Mesdemoiselles Pulvar et Polony, c’est du « journalisme de spectacle », par opposition à un « journalisme d’idées » qu’elles sont, croit-on comprendre, censées incarner.

De fait, FOG vide ses carnets comme on viderait un sac, d’où tombe pêle-mêle tout le personnel politique des trente dernières années, et souvent avec un bruit sec.[access capability= »lire_inedits »] C’est le côté trash du bouquin, qui n’est pas le moins plaisant. À grand renfort d’anecdotes qui tuent et de tableaux assassins, l’auteur (du massacre) assaisonne ses victimes comme des tartares au couteau.
Mais l’exercice n’est pas gratuit. Derrière ricanements et emportements, l’ami FOG manifeste un authentique souci de la France. S’il s’en prend à une classe politique désespérément médiocre, c’est au nom de la haute idée qu’il se fait de la chose publique : « La France a des hommes d’État […] mais elle leur préfère les ramenards, les pompeux, les bateleurs de foire. »

« Des noms ! » a-t-on envie de scander − mais on n’en a pas le temps, tant Giesbert lui-même est pressé de balancer. Sarkozy, bien sûr, en prend pour son grade (de l’époque). Tour à tour « pitbull » et « serpent à sonnette », il reste en tout cas l’arriviste par excellence, fort avec les faibles et duplice avec tous.

Mais ce n’est rien encore comparé à Balladur, pour qui FOG sort carrément la tronçonneuse. Son idéologie ? Un « mélange d’affairisme et de goinfrerie ». Les années Balladur ? « Le Fouquet’s tous les jours ! » Quant à Édouard, qualifié de « pire premier ministre de toute l’histoire de la Ve République », soit j’ai mal lu, soit Franz-Olivier le traite carrément de trou du cul. « Cet homme, écrit-il, semblait toujours vous présenter son postérieur avec sa bouche en forme de fondement, ce qui expliquait son air si pénétré. »
« Violence hallucinante ! » se récrient nos deux commères-pas-couchées. Apparemment, elles n’ont jamais lu ni Bloy ni Daudet ni Trotski, ni aucun autre Léon.

La cible favorite de Giesbert, ce sont les « dettophiles » : un assemblage hétéroclite de « trotskistes et souverainistes, syndicalistes et patrons », persuadés contre toute évidence qu’il y aurait une « bonne dette », comme il y a un bon cholestérol.
Mais le pire, c’est qu’au-delà des « insouciants » à la Guaino ou Chevènement, cette « idéologie stupide » gangrène l’État à son plus haut niveau, et ce n’est pas nouveau : « Mitterrand-Chirac-Sarkozy, même combat ! » scande FOG, qui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer cette « impéritie » fatale à la France. « Nos dirigeants depuis trente ans ont sacrifié l’avenir du pays […] Capables de rien mais prêts à tout, ils se seraient fait damner pour une cantonale ! »

Cette philippique, soit dit en passant, réduit à néant les accusations de « superficialité spectaculaire » lancées par les vamps de chez Ruquier. En vérité, la politique a toujours passionné Giesbert, même si elle l’a, aussi, toujours déçu.
D’un côté, le diariste adore les personnages romanesques qui peuplent cette comédie humaine. De l’autre, hélas, il y a l’épreuve du pouvoir, dont ils sortent rarement grandis : « Leur comportement, dès qu’ils arrivaient au pouvoir, relevait de la faiblesse, de la lâcheté ou de l’absence totale de convictions. »

On est moins frappé, à vrai dire, par la violence de cette charge que par sa formulation au passé. Une aube nouvelle se lèverait-elle donc sur la France avec l’accession au pouvoir de Supernormal ?
Faute d’y croire vraiment, FOG aimerait s’en persuader. En tout cas, dans son chamboule-tout, force est de constater qu’il ménage également François Ier le Mitterrand et François II, son « successeur normal ». L’un le fascine encore malgré tout ce qu’il a fait, ou pas. L’autre lui plaît déjà, peut-être parce qu’il n’a encore rien fait.

Mais comme disait Rivarol, « c’est un grand avantage que de n’avoir rien fait ; encore faut-il ne pas en abuser ». Alors ce hollandien de la première heure s’inquiète à juste titre pour son poulain, dont c’est la première grande course ; et pourtant, avec lui, notre vieux sceptique se surprend à espérer encore en un redressement de nos mœurs politiques affaissées. Tout est possible, avec ce président frais émoulu qu’on n’a même pas connu ministre − y compris qu’il se montre à la hauteur de sa charge. L’épreuve, c’est maintenant !
« Maintenant que les ennuis commencent pour le nouveau président, conclut Franz-Olivier, il lui reste à dominer son programme, son parti et, surtout, le pays. » Autrement dit, bonne chance François !
Comment cet ardent néophyte se glissera-t-il dans les habits du chef de l’État ? Pétera-t-il les plombs comme un Sarkozy normal ? Ou deviendra-t-il, mutatis mutandis, un Pompidou-bis, comme il l’espère lui-même, et Franz-Olivier et moi avec ?
Nul n’en sait rien encore, et c’est peut être là l’ultime secret de ces Derniers carnets : l’auteur préfère sans doute arrêter avant d’être déçu par Hollande aussi. C’est prudent.

En attendant, j’aime son mépris aristocratique de simple citoyen envers une élite qui a perdu sa légitimité. J’admire cette plume pleine et déliée qui, sans avoir l’air d’y toucher, « efface par le travail les traces même du travail ». Bref, je ne saurais trop vous recommander ce Giesbert, pour ses rires et ses coups de colère, ses scoops et ses détours culturels. L’ensemble donne un réjouissant mélange entre Saint-Simon et Voici, parfaitement adapté aux tempora et autres mores dont il nous rend compte.[/access]

Derniers carnets. Scènes de la vie politique en 2012 (et avant), par Franz-Olivier Giesbert (Flammarion).

*Photo : rsepulveda

Mélancolie du pastiche

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« Vous vous souvenez tous de cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des jours heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux ». Curieusement, c’est à ces premiers mots du chef-d’œuvre de Jünger, Sur les falaises de marbre, que fait songer le nouveau livre de Patrick Besson, La présidentielle. Curieusement, puisque le romancier a réuni sous ce titre passe-partout une soixantaine de petits pastiches consacrés à la campagne électorale qui vient de s’achever, initialement publiés sur le site Internet de l’hebdomadaire Le Point.

Et la première gorgée de bière, comme dirait l’autre, est à la hauteur de la réputation de ce brillantissime touche-à-tout. Allons plus loin : quelques-uns de ces textes, pas tous certes, mais quelques-uns sans doute, méritent de figurer jusqu’à la fin des temps dans une anthologie universelle du pastiche, à côté des pages inoubliables du grand Marcel, du célèbre A la manière de…, de Reboux et Müller, qui fit s’esclaffer des générations de Français, ou de certaines miniatures inspirées d’Umberto Éco. Parmi ces réussites, citons, au hasard des pages, « La chute de Dominique Strauss-Kahn », par Albert Camus – « J’ai demandé à Anne pourquoi nous n’avions plus de bonne. Elle a levé les yeux de son café au lait sans sucre et m’a dit : devine »-, « L’éducation d’Eva » par le marquis de Sade, hilarante, l’extraordinaire « Marine la peine » de Patrick Modiano, le facile mais grandiose « Rachida » par Vladimir Nabokov (« le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais : Ra-chi-da »), l’inénarrable « Tiens bon la rampe, Poutou » par San-Antonio, où le pseudo Dard évoque une dame « aussi surprise qu’un roti de porc se retrouvant dans un restaurant de couscous », le jouissif « Villepin et la grande romancière » par Christine Orban, ou l’incroyable « Le vote des routiers » par Catherine Millet en partouzarde hollandiste sur l’aire d’autoroute de Nemours (pas besoin de faire un dessin). Sans oublier le désopilant « Sa Toison d’or », par Stéphane Bern : « Je regarde le roi décorer le président et je pense : quel dommage que le président ne soit par roi, quel dommage que le roi ne soit pas notre président. Dans l’avion du retour, Nicolas Sarkozy m’a demandé : « ça va Stéphane ? » C’est à ce moment-là que j’ai pleuré ».

Au total, Besson réussit un époustouflant exercice de style, que l’on déconseille vivement à ceux qui lisent dans le métro et qui tiennent à ne pas rater leur station (on sent l’expérience vécue). Pourtant, au fil des pages, on devine que quelque chose se cache derrière les éclats de rire. On ne se place pas impunément sous le patronage de Jean-Louis Curtis –« de mars 1974, date de notre rencontre, à sa mort en novembre 1995, j’ai bu tout son whisky dans cet appartement de la rue Vaneau où il m’a appris à lire de près et à écrire en toute liberté »-, ou de John Le Carré : « L’époque avait changé. Tout changeait, sauf la couleur du whisky dans le verre (…) Peut-être pour ça qu’on l’aimait tant, le whisky : sa couleur qui ne changeait pas. Contrairement à nos cheveux. Ou à nos dents. Ou à notre conscience ». Besson fait pleurer de rire, mais aux dépens de ses deux amours de jeunesse, la littérature et la politique. La première se trouve ravalée au rang de truc, de tic, de recette ou de procédé. Attention les yeux, en une heure je vous fabrique du Aragon, du Becket, du Céline, du Henry James et du Drieu, ou alors, au choix, du Katerine Pancol, du Gavalda, et même du Patrick Bruel, tant qu’on y est.

Quant à la politique, l’autre (ex-) passion de Besson, elle est finalement réduite à une galerie de portraits acides, une théorie de bouffons interchangeables incapables de susciter autre chose qu’une pitié morne ou une vague indifférence. Vanité des vanités. Besson fait rire, jusqu’au chapitre conclusif, « Le résultat », où il se pastiche lui-même et révèle le pot aux roses : « Il aurait bientôt 60 ans et n’était même pas certain d’avoir été mis au monde. Il avait en tout fait cinq petites choses : écrit, lu, déjeuné au restaurant, vu des films et baisé. (…) Dans l’appartement, il oublia d’allumer la télévision. Du coup, à minuit, il se rendit compte qu’il ignorait quels étaient les scores du premier tour de l’élection présidentielle ». Et au fond, il s’en fichait complètement. Comme du reste, d’ailleurs.

Patrick Besson, La présidentielle, Grasset, 2012