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Quand la bulle chinoise éclatera…

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Jeudi dernier, la Banque centrale européenne (BCE) et la banque centrale chinoise annonçaient une baisse de leurs taux directeurs. Dans le même temps, la Banque d’Angleterre diminuait également ses taux d’intérêt, engageant un troisième cycle d’assouplissement de sa politique monétaire. Pure coïncidence, ont assuré les établissements concernés sans convaincre les marchés, si l’on en juge par leurs réactions.

En fait, loin de rassurer les marchés qui attendaient pourtant une réponse au ralentissement de l’économie mondiale depuis des semaines, ces mesures ont jeté le trouble chez les investisseurs. Une injection de liquidités aussi large et massive sans aucun événement particulier pour la justifier fait craindre une anticipation des mauvaises nouvelles à venir par les banques centrales. De quelles mauvaises nouvelles s’agit-il ? D’où viendra la prochaine torpille ? Habitués aux déceptions sur les deux rives de l’Atlantique, les investisseurs tournent leurs regards inquiets vers la Chine. Or, si la machine chinoise faiblit à son tour, l’économie mondiale perdra sa locomotive alors qu’elle tente péniblement de remonter la pente.

Bien qu’on ne puisse pas accorder une confiance absolue aux statistiques fournies par Pékin, il suffit de comparer les données publiées par les Chinois pour se rendre compte que le dragon s’essouffle. D’une croissance annuelle proche de 10 % au début de 2011, la Chine a glissé douze mois plus tard vers un taux annualisé de 8,1 % au premier trimestre et serait tombée à 7,6 % au deuxième trimestre.
Les facteurs responsables de ce ralentissement sont bien entendu la crise interminable en Europe et le trop lent et incertain décollage de l’économie des États-Unis. La faiblesse de ces deux débouchés de l’industrie chinoise a fait chuter ses exportations, lesquelles représentent près d’un tiers de son économie. Les mesures d’assouplissement monétaire prises par la banque centrale chinoise visent à stimuler l’autre moteur de sa croissance, les investissements, qui comptent pour 40% de l’activité économique de l’empire du milieu. Cette politique monétaire de relance par l’investissement avait d’ailleurs déjà été essayée avec succès pendant la première vague de la crise mondiale, en 2008-2009.

Mais paradoxalement, le succès d’il y a quatre ans compromet les chances de rebondissement de l’économie chinoise car les projets porteurs se font rares tandis que les gaspillages se multiplient. Dans l’immobilier par exemple, un secteur qui représente 10% du PIB et aspire un quart des investissements, les prix baissent, faisant planer la menace d’une spirale dévastatrice sur le secteur bancaire, très exposé à travers les crédits accordés aux entrepreneurs et aux acheteurs privés. Si on y ajoute les lacunes des systèmes cadastral et judiciaire chinois , on peut comprendre l’ampleur des dégâts si jamais les bulles chinoises éclataient.

L’acte trois de la crise – après la crise des subprimes et les dettes souveraines – pourrait donc bel et bien être chinois. A Pékin, on en est conscient et les autorités surveillent le secteur immobilier comme le lait sur le feu. Ainsi, les dernières mesures d’assouplissement monétaire se sont accompagnées d’un avertissement : l’argent bon marché doit servir à investir et pas à spéculer, deux activités pas toujours faciles à distinguer…

Plus grave, ce dernier avertissement laisse penser que Pékin n’a pas encore compris qu’elle était parvenue au bout d’une étape de son évolution et qu’il lui faut maintenant passer à la prochaine : une économie principalement basée sur la demande intérieure donc sur la consommation des ménages et non plus sur l’exportation et les investissements dans l’infrastructure et l’appareil de production. Or, pour permettre une telle transition, il faudrait augmenter le pouvoir d’achat des ménages, c’est-à-dire augmenter les salaires mais aussi rendre abordable le crédit à la consommation. La nécessité d’avancer vite plaide d’ailleurs pour cette seconde option car agir sur les salaires est plus long et compliqué que de développer l’endettement privé.

L’une des solutions à la crise consiste donc à inciter rapidement les Chinois à consommer beaucoup plus de biens et de services- aussi bien locaux qu’importés. Logiquement, la politique monétaire de Pékin devrait les y encourager plutôt que de construire inutilement des routes et des ponts dans des villes fantômes.

*Photo : immu

La Sainte Famille au secours du mariage gay

Le Monde publie une tribune[1. « Le mariage homosexuel libère l’Eglise », Thierry Jaillet, 5 juin 2012.] en faveur du mariage des personnes homosexuelles, comme il est de coutume dans ses pages : la nouveauté tient à ce que le texte serait issu de la plume d’un essayiste catholique, Thierry Jaillet. Je ne sais qui est Thierry Jaillet, je ne sais même pas s’il existe. Internet, en l’occurrence, me renseigne sur un seul point : un Évangile de Michel Onfray a été publié sous ce patronyme il y a un an, aux éditions Golias, ce qui ne surprendra aucun catholique. Ce qui surprend le catholique, en revanche, c’est qu’un média comme Le Monde puisse continuer de considérer la production générale de Golias comme catholique − alors que Golias, comme revue et comme éditeur, est constamment vent debout face à la doctrine catholique[2. Après avoir longtemps publié Thierry Meyssan, conspirationniste notoire du 11-Septembre, Golias a fait paraître, en janvier, un livre conjointement dirigé par Paul Ariès et René Balme, le maire PCF de Grigny, proche de Dieudonné et de certains autres négationnistes.].[access capability= »lire_inedits »]

Thierry Jaillet, s’il existe, est peut-être catholique parce qu’il fut baptisé, comme la majorité des Français : il faudrait cependant qu’il nous dise en quoi il adhère volontairement à cette foi, car cela ne saute pas aux yeux. Cependant, je n’ai pas pour ma part vocation à séparer le bon grain de l’ivraie, aussi partirai-je du principe qu’il est bien catholique comme il le prétend. Et alors, je le plains de s’agréger à quelque chose que son esprit nie du début à la fin.

Au début de son argumentation, M. Jaillet semble se réjouir du fait que 2,8 millions d’enfants, en France, vivent dans une famille monoparentale, et il l’avance comme une preuve capitale en faveur de l’absence de père. Il nous semble au contraire que les dégâts intimes et sociaux causés par ce manque ont été assez démontrés, ces trente dernières années, par tous les psychologues, psychiatres et psychanalystes du monde, pour que nul ne puisse tirer aucune gloire de cet état de fait. En ce sens-là, l’Église catholique, comme la majorité des sociétés du monde jusqu’à la nôtre, avait déjà parfaitement raison de refuser l’institutionnalisation du divorce − qui n’est jamais que le droit donné au père de s’en aller. La liberté individualiste du moderne aura coûté assez cher à son entourage et à la société pour que l’on ne réclame pas davantage son expression, qui est celle de la lâcheté.
M. Jaillet annonce aussi, sans rien démontrer, que le mariage de deux personnes du même sexe serait une question de justice. Que l’on sache, la législation actuelle n’interdit à aucun adulte, quelles que soient ses pratiques sexuelles, de convoler avec une personne de l’autre sexe. Où est l’injustice, alors ? Dans le droit ?

L’auteur ne craint pas, par ailleurs, de se contredire en réclamant que l’Église catholique cesse de s’occuper de nos histoires de cul − ce qui est une haute idée du mariage, notons-le − tout en se réjouissant qu’au Moyen Âge, elle en ait fait un instrument de libération de la femme et des enfants. Il donne précisément ici, contre son propre raisonnement, une définition de la mission sociale de l’Église à travers les siècles, mission qu’il voudrait aujourd’hui ramener à une seule technique spirituelle. On a sans doute ici une illustration de sa vision solipsiste du catholicisme − qui est bien plutôt un catharisme.

Il donne ensuite dans le ridicule le plus certain quand il tente de s’appuyer sur le cas de la Sainte Famille pour démontrer que la filiation biologique aurait dû perdre toute importance aux yeux du chrétien. Il ignore qu’aux yeux du chrétien, Jésus, en tant que totalement homme et totalement Dieu, n’est pas réputé disposer d’une filiation normale, que Joseph n’a jamais été appelé simplement son père, mais son père putatif − c’est-à-dire remplaçant ici-bas − et qu’enfin donner maintenant cet exemple, c’est précisément conférer à tout être humain le sentiment qu’il pourrait se comporter comme Dieu, c’est-à-dire rompre à son gré la voie naturelle et culturelle de la filiation et de la famille en général.

L’homme est un être de culture, et ce n’est certes pas le christianisme qui le niera, mais la grandeur d’une culture se juge précisément à ce qu’elle mène l’homme au plus près de ses fins. Il n’a jamais été prouvé que l’indifférenciation concourrait au bonheur humain. Les faibles et les petits ne gagnent jamais à la confusion qui fait la seule joie du dominant.

M. Jaillet est sans nul doute de ces contemporains persuadés que l’humain n’est doué d’aucune finalité, ce qui les plonge dans une aporie fondamentale. Liberté, que de crimes on va continuer de commettre en ton nom, si l’on écoute les Jaillet ! Car, aussitôt après avoir insinué que le choix du mariage et de la « parentalité » ne ressortissait que du désir de chacun, l’auteur plonge dans une vision proto-totalitaire qui fait de la société en général − sans qu’elle soit d’ailleurs jamais définie en tant que telle − la mère, le père, l’institutrice, la gouvernante et l’adjudant-chef de tous les enfants. Amère utopie de la communauté en tant que Léviathan dont deux siècles seulement nous ont prouvé l’horreur.

C’est-à-dire que la réflexion de M. Jaillet parvient à ce tour de force, qui n’étonnera que l’habitant de Sirius, de répudier du même mouvement le caractère social du mariage et la possibilité de l’éducation familiale du petit d’homme que gouverne le plus souvent l’affection la plus intense qui soit. Ainsi, l’enfant ne sera plus, dans le monde à la Jaillet, qu’un bien, une marchandise, un matériau aux mains de couples revendicatifs et de la société. Bienvenue en enfer.[/access]

*Photo : bilericoproject

La bataille du gaz

La hausse ridicule, voire insultante du SMIC, qui se limite à un carambar par jour pour les smicards à temps plein, méritait bien que le gouvernement fasse un peu rouler ses petits muscles sociaux sous sa couche adipeuse européisto-orthodoxe.

Ainsi vient-il d’entamer une héroïque bataille du gaz comme il y eut dans la résistance une glorieuse bataille du rail menée par les cheminots FTP. On n’en est pas, du côté de Jean-Marc Ayrault, à vouloir faire sauter les oléoducs, renationaliser GDF, fusiller pour sabotage économique les actuels dirigeants ou même, comme Chavez, à livrer gratuitement en pétrole les pauvres étasuniens qui ne peuvent plus se chauffer pour l’hiver. Non, il ne faut pas rêver. La deuxième gauche, qui domine si visiblement l’actuelle équipe au pouvoir et s’apprête, sous couvert de renouveler la concertation sociale, à privilégier le contrat sur la loi, ce qui donne des extases de bonheur à madame Parisot, cette deuxième gauche, quand elle veut taper sur la table, elle le fait poliment car elle a trop peur de se faire mal au poing. Ou de casser la table, ce qui serait mal vu par les marchés.

Mais sur la question du gaz, il semblerait que le soupçon d’une ébauche d’un commencement de résistance ait lieu.
Rappelons les faits. François Fillon, à l’époque lointaine où il était premier ministre, avait en octobre 2011, gelé le prix du gaz. Evidemment, on privatise par idéologie parce qu’on croit que toute privatisation profite au consommateur, argument qui fait rire aux larmes les usagers du chemin de fer anglais. Mais après, on est bien embêté parce qu’on a remplacé un monopole d’état par un monopole privé et que le monopole privé préfère le profit pour ses actionnaires au service aux usagers.

Or, quand on est pauvre, le gaz ne sert pas seulement à se suicider mais aussi à se chauffer, voire à faire cuire la junk food achetée au supermarché hard-discount du coin. François Fillon avait donc bloqué les prix du gaz en souvenir du gentil gaulliste social qu’il était du temps de Philippe Seguin. Seulement, l’arrêté Fillon sur le blocage des prix ne portait que sur le dernier trimestre 2011. A peine élu, le gouvernement Ayrault avait annoncé une augmentation limitée à 2%, histoire de rester dans les clous de l’inflation générale.

Oui, mais voilà que le conseil d’Etat vient d’expliquer à Delphine Batho qu’il faut respecter les intérêts de GDF Suez et qu’elle a un mois pour prendre un arrêté fixant la hausse à 8, 8% voire 10% selon les abonnements. Ca fait tout de même 40 euros d’augmentation par facture pour un ménage qui se chauffe au gaz, sachant que le SMIC a été augmenté d’une vingtaine d’euros qui se réduisent à 6 euros hors inflation.

Apparemment, Delphine Batho a moyennement envie de céder à l’injonction du Conseil d’Etat. Elle a contre-attaqué en déposant un projet d’arrêté limitant la hausse du gaz à celle de l’inflation. Et en plus, elle a demandé « une révision des modes de fixation des tarifs réglementés, ainsi que des mesures rapides concernant la lutte contre la précarité énergétique ».

Grâce à Delphine Batho, cet hiver, les smicards pourront faire des tartes au carambar sur leurs brûleurs au gaz. Merci qui ? Merci Delphine.

*Photo : Sylvain Naudin

En vélo à Paris, on ne dépasse pas les taxis

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Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil resplendisse, rien ne vaut une petite virée en vélo-taxi parisien : « verte » ou pas, Paris est encore plus belle vue de ces engins qui turbinent au jarret d’homme et vous accordent toutes les haltes.

On les croise de la Tour Eiffel à la place Saint-Sulpice, ces pousse-pousse customisés propulsés par de vigoureux cyclistes principalement masculins. La grande majorité roulent pour des entreprises en opérations marketing, et pour les vélo-taxis, 95% des courses se partagent entre circuits touristiques et lunes de miel.

Lors d’un trajet entre deux rendez-vous, on se retrouve donc délicieusement minoritaire, installé confortablement sur le divan de ces triporteurs malicieux, posant en dandy rebelle à quinze euros la course contre le facteur vitesse, en souvenir de Julio Cortazar[1. Les Autonautes de la Cosmoroute] : en dehors des bouchons et des petites distances, les valeureux sportifs sont plus lents que les taxis traditionnels (avec lesquels ils semblent en très bons termes). L’air de Paris plein les mirettes et sa fraîcheur insoupçonnée déploient dès lors un enchantement contagieux : les passants vous sourient, vous saluent, applaudissent, s’extasient, les ouvriers stoppent les marteaux-piqueurs pour un cliché « souvenir de France ! ».

Il faut dire que cette minorité est carrément visible : les engins de Todor le Bulgare traînent leurs couleurs acidulées et, que Philippe Muray les pardonne, une ambiance musicale au choix du client. Personnellement, je m’en passe.

Les équipes tournent jour et nuit, endurantes et soutenues dans leur effort par une assistance électrique au pédalage qu’encadrent drastiquement des directives européennes : la limitation de vitesse étant fixée à 25 kilomètres/heure, l’entraînement quotidien relève plus de l’endurance que du record de vitesse. Vérification journalistique opérée l’œil glissant sur les mollets virils de Micha.

Et pour mugir de plaisir, une tablette où poser son Coca, son café ou sa bière, tout en grillant un clop. Roulez, jeunesse !

PS : Si l’expérience vous tente : Todor : (Blue Madness) 07 60 512 121 ou bien Stéphane (Tripup) 06 98 80 69 33

NKM-Baroin-Le Maire : les nouveaux chouchous de la gauche

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Ils sont trois. Ils sont (relativement) jeunes. Ils sont beaux et sympas. Ils font la une des Inrockuptibles qui les célèbrent comme « les rénovateurs de la droite contre le FN ». Les trois mousquetaires de l’UMP débuissonnisée s’appellent Nathalie Kosciuszko-Morizet (39 ans, disons-le sans détours, féminisme oblige), François Baroin (47 ans) et Bruno Le Maire (43 ans). Jusqu’à la première semaine de mai, ces chevau-légers de la chiraquie étaient respectivement ministre de l’Ecologie, ministre de l’Agriculture et ministre des Finances. Rien que ça ! Aujourd’hui, après la courte défaite de leur poulain Sarkozy à la présidentielle confirmée par le revers de l’UMP aux législatives, la bride étant lâchée, ils tirent à vue sur leur cible favorite : la « droitisation ».

NKM a dégainé la première en s’en prenant à Patrick Buisson, l’ombre noire de l’ancien président, accusé de « vouloir faire gagner Maurras et pas Sarkozy ». Depuis, Buisson s’est vengé de cette petite bassesse en ébruitant l’offre de services toute personnelle que lui aurait lancée Kosciuszko -Morizet en début d’année au détour d’un déjeuner. On imagine son abnégation durant les semaines où elle fit office de porte-parole officielle du candidat de l’Action Française. Comme le nota malicieusement Joseph Macé-Scaron sur itélé au lendemain de sa tonitruante déclaration, on plaint l’affreux destin de NKM en cas de réélection de Sarkozy. Vous imaginez ? De numéro 4 du gouvernement, elle serait sans doute passée à d’éminentes responsabilités sacrificielles : ministre d’Etat, sinon chef du gouvernement, avec la réincarnation de Léon Daudet dans l’ombre du président. Inhumain.

Heureusement, Bruno Le Maire – ancien villepiniste passé du brushing argenté à la Rolex en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire- n’est pas davantage en reste. Se plaignant d’avoir été écarté pendant la campagne, alors qu’il avait rédigé le projet présidentiel du candidat Sarkozy, il n’a pas de mots assez durs pour ses camarades qui lorgnent vers le Front National. Encouragé par Les Inrocks, il nous gratifie d’un petit chef d’œuvre de langue énarchiste : « On doit travailler à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays et apporte des réponses à la crise économique et morale que traverse la France ». Vous pouvez vérifier, tous les éléments de langage réglementaires y sont. Nul doute que l’on retrouvera la même prose imaginative dans le manifeste de la « droite moderne et républicaine » qu’il publiera à la rentrée – mais quelle bonne âme se dévouera-t-elle pour écrire le vadémécum de la droite archaïque et monarchiste ? Or, non content de poursuivre sa lutte héroïque contre l’extrême droite, Le Maire, parfaitement rodé à la langue de Bismarck… pardon de Goethe, tient mordicus à faire avancer son principal cheval de bataille : l’Europe, l’Europe, l’Europe ! « L’UMP est la seule famille politique à défendre l’idée des Etats-Unis d’Europe » assène-t-il dans une salve de bonne guerre contre l’aile souverainiste de la Droite Populaire (Jacques Myard, lis ces lignes !) moyennant quoi « le renforcement du couple franco-allemand » et un approfondissement de la bureaucratie européenne devraient résoudre la double crise de l’euro et des dettes souveraines. Avec un petit hochet démocratique en guise de consolation, le peuple si réfractaire aux OUI européistes (victoire sur le fil de Maastricht en 1992, camouflet pour le TCE en 2005) ne devrait pas moufter. D’ailleurs, pourquoi son amie NKM ne lui suggère-t-elle pas l’organisation d’un referendum continental sur le mariage gay, l’adoption homosexuelle ou le tri des déchets ? Il y a assurément de quoi réconcilier les citoyens avec la technostructure européenne en multipliant ce genre d’initiatives utiles au vivrensemble et « à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays » (ne vous pâmez pas d’admiration, j’ai fait Bruno Le Maire deuxième langue au lycée).

Et le Front National dans tout ça ? Dans la lignée de son ouvrage fondateur Le Front antinational (un Mes idées politiques version droite humaniste et moderne) la députée de Longjumeau n’a pas daigné saluer la benjamine de l’Assemblée nationale lors de la séance inaugurale de la nouvelle session parlementaire. Délit de sale gueule ? De patronyme et de parti plutôt, puisque comme son grand-père, sa tante et jadis son père, Marion Le Pen-Maréchal émarge au FN, qui « n’est pas l’extrême de la droite, ou la droite en plus radical. Il est d’une autre nature » dixit NKM. Avec un brin de mauvais esprit, on lui susurrerait à l’oreille les critiques amères de sa comparse sénatrice Chantal Jouanno pourfendant ces foules de militants UMP avocats zélés d’une réunification des droites gonflés à bloc contre le « communautarisme » et l’islam[1. Foin d’ironie, avouons qu’un parti sans base est nettement plus facile à manœuvrer, chose que tous les hiérarques du Front National vous confirmeront].

Mais si NKM fait fausse route en désavouant les petites mains de son parti, François Baroin la conforte à coups de procès en illégitimité : “Je ne connais pas un dirigeant à droite digne de ce nom qui ait la légitimité nécessaire pour s’exprimer au nom de l’UMP et qui soit favorable à une alliance avec le FN.” Un cordon sanitaire entre UMP et FN soit, mais dans ce cas, quelle digue idéologique établir entre Lionnel Luca et Gilbert Collard ?

En tout cas, voilà le louvoyant Jean-François Copé prévenu ! Dans la bataille rangée pour la présidence de l’UMP à l’automne, nos trois hussards de la droite propre n’entendent donc pas faire de la figuration. Avec 2017 en ligne de mire, tous les trois se réservent la possibilité d’une candidature, si le duel Fillon-Copé ne leur donnait pas satisfaction. En attendant, l’attelage NKM-Baroin-Le Maire peut se consoler en lisant les si bienveillantes pages des Inrocks qui témoignent de leur cote de popularité… parmi la gauche branchouille. Si Libé décidait à son tour de les porter aux nues, espérons pour chacun de ces ambitieux que les primaires de la droite en 2016 soient ouvertes, très ouvertes…

*Photo : Les Inrockuptibles

Inquisitio : faut-il brûler tous les cathos ?

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Vous en aviez rêvé : France 2 l’a fait ! Inquisitio, la fiction (peu) historique qui dénonce les « heures-les-plus-sombres-de-l’-histoire » de l’Église vient de débarquer sur votre petit écran avec le souhait non dissimulé de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux[1. Le producteur de la série a déclaré : « Inquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de l’intolérance »]. Rien que ça ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les auteurs de cette série ont déjà atteint leur cœur de cible : les deux premiers épisodes, diffusés en prime time mercredi dernier, ont rassemblé chacun 4,3 et 3,9 millions de téléspectateurs, soit 17,2% et 16 % de part d’audience. Seul hic : Inquisitio tient plus de l’heroïc fantasy ou de la science-fiction (voire de l’uchronie) que d’une véritable reconstitution historique, ce que confirme Nicolas Cuche lui-même, qui en est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. Mais cela ne saurait constituer une excuse, vous en conviendrez !

Et les réactions hostiles de la communauté catholique ne se sont pas fait attendre. Récemment, c’est Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la conférence des évêques de France, qui a déclaré, dans un billet publié sur le site eglise.catholique.fr, se sentir attristé par un traitement aussi fantaisiste d’une période historique difficile. De manière plus légère, un site internet malicieusement intitulé « L’inquisition pour les nuls » a été créé afin de rétablir la vérité historique[2. Site qui propose même un vidéoclip satirique aux internautes.].

Puis, ce fut au tour de la militante catholique bien connue Frigide Barjot de se fendre d’un communiqué entre dérision et indignation. Certes, Inquisitio ne se présente pas comme une reconstitution historique mais plutôt comme un thriller médiéval. Nicolas Cuche s’est d’ailleurs défendu dans le journal La Croix d’avoir voulu tourner un brûlot anticlérical. La critique pourrait donc s’arrêter là. Mais est-ce si simple ?

Rappelons que l’action de la série se situe dans le sud de la France lors du Grand Schisme d’Occident déclenché par la scission du Sacré Collège en 1378. La chrétienté est divisée en deux obédiences, l’une installée à Rome et représentée par Urbain VI et une autre basée à Avignon, représentée par le pape Clément VII. Lorsque la peste frappe les habitants de Carpentras, ce dernier pontife, croyant à un punition divine, fait appel au grand inquisiteur Barnal pour trouver un coupable et rassurer la population. Lors de son enquête, il croise le chemin d’un médecin juif qui est persuadé que la peste peut être combattue par des moyens rationnels. Les deux hommes vont alors s’affronter, sans se douter que cette épidémie se trouve au centre d’un complot ourdi par le pape de Rome afin de se débarrasser de son rival. Outre un parti-pris évident, le scénario d’Inquisitio prend d’incroyables libertés avec la vérité historique et se rend coupable de nombreux anachronismes, recyclant de vieux poncifs éculés construits de toutes pièces au XVIIIe siècle par de (faux) historiens des Lumières en conflit personnel avec la foi catholique.

Prenons l’exemple de la sainte Catherine de Sienne, que la série dépeint comme une fanatique perverse qui répand la peste à Avignon pour favoriser le départ du pape Clément VII et accélérer le retour du pape de Rome qu’elle considère comme seul légitime. En réalité, Catherine fut plutôt une victime de la peste puisqu’elle a perdu deux de ses frères, sa sœur ainsi que huit de ses neveux lors de l’épidémie qui a touché Sienne en 1374. Par ailleurs, ce fut une femme d’influence et une grande mystique qui œuvra en faveur du retour des papes à Rome. Rien à voir avec le portrait peu flatteur qui est fait d’elle dans la série ! On s’étonne que des auteurs si enclins à défendre la tolérance et l’égalité réduisent une femme d’influence au statut de névrosée hystérique. De plus, Catherine de Sienne est arrivée à Rome en 1378, lors du déclenchement de la crise au sein de la papauté, et est y morte en 1380. Elle n’a donc pas pu séjourner à Avignon lors du Grand Schisme, comme le suggère la série !

Par ailleurs, l’intrigue de la série laisse planer de lourds soupçons autour de l’antisémitisme (fantasmé) de l’Église à cette époque. Or, rien n’est plus faux. Il apparaît en effet clairement que la communauté juive du sud de la France bénéficia pendant tout le Moyen Âge d’une protection spéciale des clercs, comme l’a montré Léon Poliakov dans son Histoire de l’antisémitisme en cinq volumes. De surcroît, l’Inquisition a toujours respecté la liberté de culte des juifs, même à l’époque mouvementée du Grand Schisme d’Occident. Les seuls juifs à avoir subi les foudres des inquisiteurs sont ceux qui s’étaient convertis au christianisme avant de revenir vers le judaïsme. Ces derniers étaient donc pourchassés pour apostasie et sûrement pas en raison de leurs origines juives ! On peut citer également l’exemple de la bulle Etsi Judaeorum, décrétée en 1233 par le pape Grégoire IX – qui institua pourtant l’Inquisition-, demandant aux prélats de tous niveaux de protéger les juifs des persécutions par des chrétiens, notamment lors de la cinquième croisade.

Une autre contre-vérité historique concerne l’usage de la torture par les inquisiteurs. Dans la série de Nicolas Cuche, Barnal, le grand inquisiteur dépêché par Clément VII pour trouver un responsable à la Peste, fait un usage immodéré de la torture pour obtenir des réponses lors de ses interrogatoires. Mais la torture était-elle si répandue que cela ? En réalité, les tribunaux de l’Inquisition prononçaient plus souvent des sentences religieuses, imposant aux condamnés de réciter des prières ou de faire des pèlerinages, et ne recouraient à la torture qu’en dernier recours et de façon codifiée, les condamnations à mort étant extrêmement rares. A la différence des tribunaux séculiers qui y avaient largement recours, la justice inquisitoriale ne prononçait des peines de torture que dans les cas les plus extrêmes. Même l’inquisition espagnole y eut assez peu recours. A toutes fins utiles, rappelons que le mot Inquisition vient du latin Inquisitio qui signifie « enquête ». En dépit de l’image de justice expéditive et arbitraire qu’elle traîne, l’Inquisition était en fait beaucoup plus formaliste et paperassière que ne le croit le commun des mortels[3. Il ne s’agit pas, bien sûr, de dresser un portrait idyllique de l’Inquisition, qui est désormais incompréhensible pour un esprit de notre temps, ni de minimiser les crimes commis en son nom mais juste de rétablir la vérité historique.] ! Mais ça, ce n’est pas vendeur quand on veut faire de l’audience !

Si l’on ajoute à cela une image peu flatteuse réservée au clergé (notamment une scène montrant le pape Clément VII prenant un bain de compagnie de créatures dévêtues) mais conforme aux idées reçues sur le Moyen Âge, la série Inquisitio est à ajouter à la liste des fictions qui manipulent sans vergogne l’histoire à des fins idéologiques. On se souvient en effet que les 14 et 15 février 2012, France 2 avait déjà programmé un film de fiction sur le révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture en le présentant comme un documentaire historique. Ce dernier avait même été qualifié par un éditorial du supplément télévision du Monde des 19 et 20 févriers de « fiction d’utilité publique » ! Ce film était lui aussi truffé de contre-vérités historiques, à l’image d’une scène montrant le père de Toussaint Louverture noyé par son maître alors qu’il est mort centenaire… Le réalisateur Philippe Niang avait alors justifié ces petits arrangements avec l’Histoire par la nécessité de faire du héros de la révolution haïtienne une icône « quitte à tordre le cou à la vérité historique, au nom de la vraisemblance idéologique ».

On attend donc avec impatience la prochaine « fiction citoyenne » sur le pape Pie XII ou la guerre d’Algérie !

The Magical François Hollande Tour

Les Beatles, qui ont tout inventé – la pop music, la râpe à fromage et l’imparfait du subjonctif –, eurent l’idée, à la fin de l’année 1967, d’emmener leurs fans à travers un périple touristico-psychédélique qui prit la forme
d’un téléfilm composé de sketches et de six chansons originales, qui furent reprises en album : le « Magical Mystery Tour ». À bord d’un autobus aux couleurs bariolées, dans le plus pur style hippie, les quatre acolytes de Liverpool traversaient joyeusement la campagne britannique et se livraient à des pitreries costumées en chantant ça et là des ritournelles aux titres sibyllins tels que : « Je suis le morse » ou encore « Le Fou sur la colline ».

La ville de Tulle semble s’être librement inspirée de cette expérience touristique pour proposer un « François Hollande Tour »…[access capability= »lire_inedits »] Nos confrères de La Montagne révèlent en effet que « l’Office du tourisme intercommunal de Tulle agglo va proposer, cet été, un itinéraire touristique “Sur les traces de François Hollande”. Devant la demande des touristes de se rendre sur les lieux du rituel hollandien à Tulle, et de marcher sur ses pas du soir de la victoire, des visites guidées seront proposées au départ du Conseil général jusqu’à la place de la Cathédrale (lieu de son allocution du 6 mai), avec repas dans un de ses habituels restaurants. » Ah, on l’imagine, la « demande » des touristes ! Ah, on les voit d’ici, les cars de Japonais affluer à Tulle !

Ah, on les pressent, les Américains, les Saoudiens, les Esquimaux de la Terre Adélie et de Papouasie Nouvelle-Guinée débouler dans les artères de la préfecture de Corrèze… pour prendre en photo les plaques de
marbre boulonnées aux quatre coins de la ville : « François Hollande est passé ici », « François Hollande a dormi là », ou encore pour dévaliser les échoppes regorgeant de gadgets à l’image de notre Président, dont le célèbre mug « François & Valérie » ou la petite figurine du locataire de l’Élysée dans sa légendaire Citroën DS5 hybride. Est-ce sous l’influence de la consommation de LSD que cette amusante initiative corrézienne est née ? Quel voyage
magique et mystérieux nous emmènera le plus loin : celui des Beatles ou celui de l’Office du tourisme de Tulle ? On se gardera de parler de culte de la personnalité.

Mais un pèlerinage rituel précédant la naissance d’une religion, ce n’est pas commun. « Normal », peut-être.[/access]

*Photo : Parti socialiste

RFA contre RAF : la version allemande du devoir de mémoire

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Les vertueux de tous pays s’en réjouiront, la plus importante nation européenne découvre les bienfaits du devoir de mémoire ainsi que l’imprescriptibilité de certains crimes- y compris quand ils sont commis par des Allemands.

Verena Becker, 59 ans, une ancienne militante de la Fraction armée rouge (RAF), mouvement de l’extrême gauche radicale allemande, aussi connue sous l’appellation non contrôlée de Bande à Baader, a été condamnée vendredi dernier à quatre ans de prison pour complicité dans le meurtre d’un des plus hauts magistrats allemands en 1977, il y a donc 35 ans tout rond.

Verena Becker était poursuivie pour l’assassinat de Siegfried Buback, alors procureur de l’Etat, à Karslruhe. La Haute cour de Stuttgart a jugé qu’elle avait « coopéré de manière décisive » à l’attentat.

Trois membres de la RAF ont été condamnés pour le meurtre. Leur silence a empêché la police allemande d’identifier le pilote de la moto derrière lequel siégeait le tireur. En revanche, l’arme du crime a été retrouvée en possession de Verena Becker. Mais chacun sait que dans tous les mouvements de guérilla urbaine, les armes sont rares et ne cessent de circuler d’un groupe clandestin à l’autre.

Après avoir gardé le silence pendant les trois premiers mois du procès qui s’était ouvert en septembre 2010, Verena Becker a finalement nié toute implication dans l’assassinat, affirmant qu’elle se trouvait au Yémen au moment de l’attentat, ce qui semble vraisemblable à nombre de spécialistes des années de plomb allemandes. Condamnée en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité dans une autre affaire, elle a déjà passé douze ans en prison avant de bénéficier d’une grâce en 1989 et d’entamer une nouvelle vie sous un nom d’emprunt.

Il était donc urgent de la remettre en prison, même en l’absence de la moindre preuve tangible de sa participation aux faits. On n’ose imaginer, qu’à l’instar des bouilleurs de crus ou des énarques, les magistrats, qui n’aiment guère qu’on abrège ainsi la carrière d’un des leurs aient fait passer l’esprit de corps avant toute autre considération.

A l’occasion du procès, l’ancien activiste de la RAF Stefan Wisniewski, emprisonné de 1978 à 1999, était venu témoigner à la barre vêtu d’un T-shirt où l’on pouvait lire cette inscription mystérieuse : « Suivez la piste 8179469 ». Il s’agit en fait du numéro de la carte de membre du parti nazi de Buback, auquel il avait adhéré dès l’âge de 20 ans.

Quand la Russie fait de la realpolitik…

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En juillet 2008, à David Pujadas l’interrogeant sur son alliance stratégique avec la République islamique d’Iran, le président syrien Bachar Al-Assad rétorqua que la géopolitique ne s’appuie pas sur la proximité idéologique mais sur la convergence des intérêts. Ce b.a.-ba de la géostratégie n’est pas inutile à rappeler à l’heure où les discours diplomatiques se fardent de sentiments moraux hémiplégiques, s’offusquant des crimes d’Etat syriens tout en fermant les yeux sur les exactions de l’opposition armée et la guerre civile qui gangrène déjà cette mosaïque ethnoconfessionnelle levantine.

Alors que les dirigeants occidentaux se prennent les pieds dans le tapis damascène, à en croire les journalistes « autorisés »[1. On se souviendra du fameux sketch de Coluche sur l’absurdité de cette expression…], il semblerait que seules la Russie et la Chine disposent d’intérêts économiques, politiques et stratégiques en Syrie, comme si l’Europe, les Etats-Unis et le monde arabe postrévolutionnaire évoluaient dans un monde sans calculs, avec l’indignation et la révolte comme uniques moteurs. En vérité, s’en prendre (verbalement) à un régime démonétisé permet de s’attribuer des lettres de noblesse humanitaires sans frais, a fortiori lorsque le veto des puissances (ré)émergentes que sont Pékin et Moscou – échaudées par le précédent libyen du dévoiement de la résolution onusienne 1973 – vous prémunit contre tout risque d’expédition armée.

Sur le front syrien – expression qui, de jour en jour, révèle sa froide réalité – la Russie ne manque pas non plus d’intérêts et ne s’en cache pas. Quatre milliards de dollars de contrats d’armement, la mise à disposition de la base navale de Tartous sur la côte méditerranéenne[2. Une resucée de l’obsession tsariste de l’accès aux mers chaudes : ne dit-on pas que la Russie a connu plusieurs régimes mais une seule politique étrangère ?] ainsi que l’installation d’une centrale d’écoutes militaires à Kessab pour surveiller la frontière turque et les activités de la deuxième armée de l’OTAN pèsent lourd dans la balance.

Ainsi, en Syrie, Vladimir Poutine et son chef de la diplomatie Sergueï Lavrov combattent avant tout l’OTAN et ceux qu’ils perçoivent comme ses alliés de circonstance. Comme l’écrivait Alexandre Adler dans Le Figaro d’hier, « pour Poutine et les siens, la victoire régionale programmée des Frères musulmans est perçue comme un danger immédiat. La conjonction du nouveau régime égyptien, de la puissance financière presque illimitée de Qatar et le début de réconciliation islamiste généralisée avec l’Arabie saoudite depuis qu’une relève de la garde y a été enregistrée, signent l’état d’alerte rouge » car il « pense aussi clairement que l’Amérique a maintenant choisi sans recul l’entente avec les Frères musulmans : elle a abandonné en rase campagne Moubarak et à présent l’armée ».

Vu de Moscou, le raz-de-marée islamo-conservateur sunnite qui a déferlé sur l’automne arabe après les naïves incantations laïques et progressistes du printemps constitue en effet un grave camouflet stratégique. Du PJD marocain arrivé aux affaires sous l’œil bienveillant du roi aux Frères Musulmans égyptiens et tunisiens (Ennahda), le modèle AKPiste turc prévaut. Pour reprendre l’expression de Patrick Haenni, « l’islam de marché », qui combine l’alignement sur le modèle occidental de l’économie libérale et l’appel aux valeurs morales du Coran, sans franche hostilité à la politique de Washington, exception faite de l’épineux dossier israélo-palestinien, est devenu la recette miracle de tout islamiste appelé à exercer des responsabilités nationales. Après une guerre de dix ans en Tchétchénie, la Russie post-soviétique redoute de surcroît la contagion salafiste sur les marches de son ancien empire, dans ces républiques caucasiennes pétrolifères et gazifières (Ouzbékistan, Tadjikistan…) où des autocrates très liés à Moscou ont maille à partir avec le mouvement Hizb-ut-Tahrir qui milite pour l’instauration d’une république islamiste sunnite.

De quoi largement nourrir la paranoïa russe et l’attitude éminemment politique – donc amorale- qui est celle de Lavrov devant les images de massacres perpétrés sur les bords de l’Oronte et de l’Euphrate. Les communiqués et déclarations officiels du Kremlin, mettant sur un même plan opérations militaires, crimes de guerre et activités de la guérilla syrienne, déclinent la bonne vieille technique américaine du containment (endiguement) dans une des dernières zones d’influence stratégique russe. Ironie de l’histoire, les anciens tchékistes retournent les armes de leur adversaire atlantiste.

Dans l’hypothèse d’un après Assad, Moscou voit donc d’un très mauvais œil le probable retour en grâce de la confrérie des Frères Musulmans interdite à Damas. Pour conjurer le scénario catastrophe d’une Syrie post-baathiste déliée de sa relation stratégique avec son ancien parrain soviétique, la diplomatie russe multiplie actuellement les signaux contradictoires. Invoquer le respect du régime et de la souveraineté populaire syrienne jusqu’au point de rupture entre ces deux logiques, refuser l’exil d’Assad mais se défendre de tout soutien officiel à son pouvoir, discréditer l’opposition armée mais recevoir des délégations d’opposants historiques (Michel Kilo, Kamel Labouani) au joug baathiste, voilà qui frise l’équilibrisme.

Pour Moscou, toute la question est de savoir de quoi demain sera fait à Damas. Indépendamment de ses intérêts économiques à court et moyen terme, la grande politique russe ne saurait se satisfaire d’une défaite symbolique supplémentaire au Moyen-Orient, après le revirement pro américain de Sadate dans les années 1970 et l’hégémonie que les Etats-Unis ont conquis à la chute du mur de Berlin. Si d’aventure un nouveau système politique en rupture totale avec le précédent venait à s’installer à Damas, Poutine perdrait sa dernière carte au Moyen-Orient sans retournement ni alternative possible.

Aussi, quel que soit le scénario retenu, la balkanisation de la Syrie en plusieurs Etats ethnoconfessionnels (sunnite, druze, alaouite, kurde, etc.), le maintien d’un pouvoir central usé face à la fronde de ses provinces, ou le retrait de la dynastie Assad dans sa thébaïde alaouite entre Tartous et Lattaquié, la diplomatie russe n’entend certainement pas jouer le dindon de la farce. Gageons que si soudain l’histoire s’accélère, Moscou soutiendra Assad comme la corde soutient le pendu.

L’essentiel est de ne pas sortir KO de l’un des derniers points d’achoppement direct entre l’OTAN et l’axe russe. Car si Poutine et Lavrov savent leur combat désespéré, ils ne renoncent pas pour autant à vouloir mettre en scène le dernier acte de la tragédie syrienne.

*Photo : manifestation pro-Assad devant l’ambassade de Russie à Damas, FreedomHouse

Fallait-il diffuser Merah ?

Dimanche 8 juillet, dans l’émission Sept à Huit, TF1 a diffusé pour la première fois des extraits audio des conversations entre Mohamed Merah et les policiers enregistrés pendant le siège de l’appartement du terroriste les 21 et 22 mars dernier. Depuis, les critiques pleuvent et l’initiative de la chaine est presque unanimement condamnée.

Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a dit « regretter » la décision de la chaîne, exprimant son indignation devant l’absence de précaution prise « pour respecter les familles des victimes » du jihadiste. Le respect dû aux familles des victimes est en effet le premier argument invoqué pour critiquer TF1. Quoique émotionnellement efficace – qui ne comprend l’émoi des proches des sept victimes en entendant la voix de l’assassin ? – ce raisonnement est insuffisant. D’abord, comme l’indique le communiqué de Manuel Valls, certaines précautions auraient pu être prises : prévenir les familles ou les inviter à regarder le reportage avant sa diffusion à l’antenne. Qui plus est, si le droit de savoir du public se heurte aux droits des victimes, le premier – qui relève de l’intérêt général – doit l’emporter sur le second – lié à des intérêts particuliers.

Le deuxième argument que font entendre les critiques de TF1 est le préjudice à l’encontre de notre appareil de sécurité qu’entraîne la divulgation d’informations sur les méthodes de travail des différents services de renseignement et d’intervention. C’est un argument valable et sans doute, tout au long de cette affaire, trop de détails ont été rendus publics. Qu’il s’agisse des techniques qui ont permis d’identifier et de localiser Merah ou des différentes tactiques des unités spéciales, les apprentis terroristes sont mieux informés aujourd’hui qu’il y a quatre mois.

Il faut espérer que tout a été fait pour identifier les lacunes qui ont permis cette tuerie et y remédier. Mais en tant que citoyens et journalistes, admettons que les institutions- y compris les médias – ont parfois besoin d’être un peu fouettées par la presse pour tirer toutes les conséquences de leurs actions passées.

Si, sur ce point, le bilan avantages/ inconvénients de la diffusion de ces données secrètes n’est pas évident, n’oublions cependant pas que l’essentiel des informations problématiques a déjà été publiée. Sur ce plan, l’émission de dimanche n’a fait que répéter des éléments connus.

Finalement, pour évaluer le bien-fondé de la décision de TF1, reste une question très gênante : l’impact de ces enregistrements sur un éventuel culte postmortem voué à Merah dans certains pans de la société française ou à l’étranger. Là-dessus, chacun peut évaluer si ce document pourrait encourager des vocations voire inspirer des passages à l’acte.

Les inconvénients de cette publication sont donc multiples, de la peine faite aux familles jusqu’à la mise en danger de la vie d’autrui par l’affaiblissement des services de sécurité et l’encouragement d’actes similaires aux exactions de Merah. Les avantages sont en revanche moins clairs. Ce que nous avons entendu dimanche soir sur TF1 a déjà été publié et l’unique supplément d’information – certes non négligeable – a été de l’entendre de la bouche même de Mohamed Merah avec sa manière de s’exprimer, ses tics de parole (« tu vois »), son intonation, son sang-froid et son assurance.

A l’aune de tous ces éléments, TF1 a probablement eu tort de diffuser le reportage et les enregistrements. La chaîne a d’ailleurs partiellement reconnu son erreur et a retiré de son site internet les extraits des enregistrements diffusés hier soir. Elle a d’ailleurs fait la même chose pour le reportage diffusé dans le JT de 20h de dimanche.

Ceci dit, si la balance semble cette fois-ci plaider pour une non-publication, cela ne signifie pas qu’on puisse en déduire une règle générale valable en tous lieux et en tout temps. Sans céder au culte de la transparence, le droit de savoir ne doit pas être pris à la légère. Ainsi, l’ancien juge de la Cour Suprême américaine Louis Brandeis n’avait pas complètement tort en avançant que « la lumière est le meilleur des désinfectants ».

*Photo : TF1.

Quand la bulle chinoise éclatera…

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Jeudi dernier, la Banque centrale européenne (BCE) et la banque centrale chinoise annonçaient une baisse de leurs taux directeurs. Dans le même temps, la Banque d’Angleterre diminuait également ses taux d’intérêt, engageant un troisième cycle d’assouplissement de sa politique monétaire. Pure coïncidence, ont assuré les établissements concernés sans convaincre les marchés, si l’on en juge par leurs réactions.

En fait, loin de rassurer les marchés qui attendaient pourtant une réponse au ralentissement de l’économie mondiale depuis des semaines, ces mesures ont jeté le trouble chez les investisseurs. Une injection de liquidités aussi large et massive sans aucun événement particulier pour la justifier fait craindre une anticipation des mauvaises nouvelles à venir par les banques centrales. De quelles mauvaises nouvelles s’agit-il ? D’où viendra la prochaine torpille ? Habitués aux déceptions sur les deux rives de l’Atlantique, les investisseurs tournent leurs regards inquiets vers la Chine. Or, si la machine chinoise faiblit à son tour, l’économie mondiale perdra sa locomotive alors qu’elle tente péniblement de remonter la pente.

Bien qu’on ne puisse pas accorder une confiance absolue aux statistiques fournies par Pékin, il suffit de comparer les données publiées par les Chinois pour se rendre compte que le dragon s’essouffle. D’une croissance annuelle proche de 10 % au début de 2011, la Chine a glissé douze mois plus tard vers un taux annualisé de 8,1 % au premier trimestre et serait tombée à 7,6 % au deuxième trimestre.
Les facteurs responsables de ce ralentissement sont bien entendu la crise interminable en Europe et le trop lent et incertain décollage de l’économie des États-Unis. La faiblesse de ces deux débouchés de l’industrie chinoise a fait chuter ses exportations, lesquelles représentent près d’un tiers de son économie. Les mesures d’assouplissement monétaire prises par la banque centrale chinoise visent à stimuler l’autre moteur de sa croissance, les investissements, qui comptent pour 40% de l’activité économique de l’empire du milieu. Cette politique monétaire de relance par l’investissement avait d’ailleurs déjà été essayée avec succès pendant la première vague de la crise mondiale, en 2008-2009.

Mais paradoxalement, le succès d’il y a quatre ans compromet les chances de rebondissement de l’économie chinoise car les projets porteurs se font rares tandis que les gaspillages se multiplient. Dans l’immobilier par exemple, un secteur qui représente 10% du PIB et aspire un quart des investissements, les prix baissent, faisant planer la menace d’une spirale dévastatrice sur le secteur bancaire, très exposé à travers les crédits accordés aux entrepreneurs et aux acheteurs privés. Si on y ajoute les lacunes des systèmes cadastral et judiciaire chinois , on peut comprendre l’ampleur des dégâts si jamais les bulles chinoises éclataient.

L’acte trois de la crise – après la crise des subprimes et les dettes souveraines – pourrait donc bel et bien être chinois. A Pékin, on en est conscient et les autorités surveillent le secteur immobilier comme le lait sur le feu. Ainsi, les dernières mesures d’assouplissement monétaire se sont accompagnées d’un avertissement : l’argent bon marché doit servir à investir et pas à spéculer, deux activités pas toujours faciles à distinguer…

Plus grave, ce dernier avertissement laisse penser que Pékin n’a pas encore compris qu’elle était parvenue au bout d’une étape de son évolution et qu’il lui faut maintenant passer à la prochaine : une économie principalement basée sur la demande intérieure donc sur la consommation des ménages et non plus sur l’exportation et les investissements dans l’infrastructure et l’appareil de production. Or, pour permettre une telle transition, il faudrait augmenter le pouvoir d’achat des ménages, c’est-à-dire augmenter les salaires mais aussi rendre abordable le crédit à la consommation. La nécessité d’avancer vite plaide d’ailleurs pour cette seconde option car agir sur les salaires est plus long et compliqué que de développer l’endettement privé.

L’une des solutions à la crise consiste donc à inciter rapidement les Chinois à consommer beaucoup plus de biens et de services- aussi bien locaux qu’importés. Logiquement, la politique monétaire de Pékin devrait les y encourager plutôt que de construire inutilement des routes et des ponts dans des villes fantômes.

*Photo : immu

La Sainte Famille au secours du mariage gay

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Le Monde publie une tribune[1. « Le mariage homosexuel libère l’Eglise », Thierry Jaillet, 5 juin 2012.] en faveur du mariage des personnes homosexuelles, comme il est de coutume dans ses pages : la nouveauté tient à ce que le texte serait issu de la plume d’un essayiste catholique, Thierry Jaillet. Je ne sais qui est Thierry Jaillet, je ne sais même pas s’il existe. Internet, en l’occurrence, me renseigne sur un seul point : un Évangile de Michel Onfray a été publié sous ce patronyme il y a un an, aux éditions Golias, ce qui ne surprendra aucun catholique. Ce qui surprend le catholique, en revanche, c’est qu’un média comme Le Monde puisse continuer de considérer la production générale de Golias comme catholique − alors que Golias, comme revue et comme éditeur, est constamment vent debout face à la doctrine catholique[2. Après avoir longtemps publié Thierry Meyssan, conspirationniste notoire du 11-Septembre, Golias a fait paraître, en janvier, un livre conjointement dirigé par Paul Ariès et René Balme, le maire PCF de Grigny, proche de Dieudonné et de certains autres négationnistes.].[access capability= »lire_inedits »]

Thierry Jaillet, s’il existe, est peut-être catholique parce qu’il fut baptisé, comme la majorité des Français : il faudrait cependant qu’il nous dise en quoi il adhère volontairement à cette foi, car cela ne saute pas aux yeux. Cependant, je n’ai pas pour ma part vocation à séparer le bon grain de l’ivraie, aussi partirai-je du principe qu’il est bien catholique comme il le prétend. Et alors, je le plains de s’agréger à quelque chose que son esprit nie du début à la fin.

Au début de son argumentation, M. Jaillet semble se réjouir du fait que 2,8 millions d’enfants, en France, vivent dans une famille monoparentale, et il l’avance comme une preuve capitale en faveur de l’absence de père. Il nous semble au contraire que les dégâts intimes et sociaux causés par ce manque ont été assez démontrés, ces trente dernières années, par tous les psychologues, psychiatres et psychanalystes du monde, pour que nul ne puisse tirer aucune gloire de cet état de fait. En ce sens-là, l’Église catholique, comme la majorité des sociétés du monde jusqu’à la nôtre, avait déjà parfaitement raison de refuser l’institutionnalisation du divorce − qui n’est jamais que le droit donné au père de s’en aller. La liberté individualiste du moderne aura coûté assez cher à son entourage et à la société pour que l’on ne réclame pas davantage son expression, qui est celle de la lâcheté.
M. Jaillet annonce aussi, sans rien démontrer, que le mariage de deux personnes du même sexe serait une question de justice. Que l’on sache, la législation actuelle n’interdit à aucun adulte, quelles que soient ses pratiques sexuelles, de convoler avec une personne de l’autre sexe. Où est l’injustice, alors ? Dans le droit ?

L’auteur ne craint pas, par ailleurs, de se contredire en réclamant que l’Église catholique cesse de s’occuper de nos histoires de cul − ce qui est une haute idée du mariage, notons-le − tout en se réjouissant qu’au Moyen Âge, elle en ait fait un instrument de libération de la femme et des enfants. Il donne précisément ici, contre son propre raisonnement, une définition de la mission sociale de l’Église à travers les siècles, mission qu’il voudrait aujourd’hui ramener à une seule technique spirituelle. On a sans doute ici une illustration de sa vision solipsiste du catholicisme − qui est bien plutôt un catharisme.

Il donne ensuite dans le ridicule le plus certain quand il tente de s’appuyer sur le cas de la Sainte Famille pour démontrer que la filiation biologique aurait dû perdre toute importance aux yeux du chrétien. Il ignore qu’aux yeux du chrétien, Jésus, en tant que totalement homme et totalement Dieu, n’est pas réputé disposer d’une filiation normale, que Joseph n’a jamais été appelé simplement son père, mais son père putatif − c’est-à-dire remplaçant ici-bas − et qu’enfin donner maintenant cet exemple, c’est précisément conférer à tout être humain le sentiment qu’il pourrait se comporter comme Dieu, c’est-à-dire rompre à son gré la voie naturelle et culturelle de la filiation et de la famille en général.

L’homme est un être de culture, et ce n’est certes pas le christianisme qui le niera, mais la grandeur d’une culture se juge précisément à ce qu’elle mène l’homme au plus près de ses fins. Il n’a jamais été prouvé que l’indifférenciation concourrait au bonheur humain. Les faibles et les petits ne gagnent jamais à la confusion qui fait la seule joie du dominant.

M. Jaillet est sans nul doute de ces contemporains persuadés que l’humain n’est doué d’aucune finalité, ce qui les plonge dans une aporie fondamentale. Liberté, que de crimes on va continuer de commettre en ton nom, si l’on écoute les Jaillet ! Car, aussitôt après avoir insinué que le choix du mariage et de la « parentalité » ne ressortissait que du désir de chacun, l’auteur plonge dans une vision proto-totalitaire qui fait de la société en général − sans qu’elle soit d’ailleurs jamais définie en tant que telle − la mère, le père, l’institutrice, la gouvernante et l’adjudant-chef de tous les enfants. Amère utopie de la communauté en tant que Léviathan dont deux siècles seulement nous ont prouvé l’horreur.

C’est-à-dire que la réflexion de M. Jaillet parvient à ce tour de force, qui n’étonnera que l’habitant de Sirius, de répudier du même mouvement le caractère social du mariage et la possibilité de l’éducation familiale du petit d’homme que gouverne le plus souvent l’affection la plus intense qui soit. Ainsi, l’enfant ne sera plus, dans le monde à la Jaillet, qu’un bien, une marchandise, un matériau aux mains de couples revendicatifs et de la société. Bienvenue en enfer.[/access]

*Photo : bilericoproject

La bataille du gaz

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La hausse ridicule, voire insultante du SMIC, qui se limite à un carambar par jour pour les smicards à temps plein, méritait bien que le gouvernement fasse un peu rouler ses petits muscles sociaux sous sa couche adipeuse européisto-orthodoxe.

Ainsi vient-il d’entamer une héroïque bataille du gaz comme il y eut dans la résistance une glorieuse bataille du rail menée par les cheminots FTP. On n’en est pas, du côté de Jean-Marc Ayrault, à vouloir faire sauter les oléoducs, renationaliser GDF, fusiller pour sabotage économique les actuels dirigeants ou même, comme Chavez, à livrer gratuitement en pétrole les pauvres étasuniens qui ne peuvent plus se chauffer pour l’hiver. Non, il ne faut pas rêver. La deuxième gauche, qui domine si visiblement l’actuelle équipe au pouvoir et s’apprête, sous couvert de renouveler la concertation sociale, à privilégier le contrat sur la loi, ce qui donne des extases de bonheur à madame Parisot, cette deuxième gauche, quand elle veut taper sur la table, elle le fait poliment car elle a trop peur de se faire mal au poing. Ou de casser la table, ce qui serait mal vu par les marchés.

Mais sur la question du gaz, il semblerait que le soupçon d’une ébauche d’un commencement de résistance ait lieu.
Rappelons les faits. François Fillon, à l’époque lointaine où il était premier ministre, avait en octobre 2011, gelé le prix du gaz. Evidemment, on privatise par idéologie parce qu’on croit que toute privatisation profite au consommateur, argument qui fait rire aux larmes les usagers du chemin de fer anglais. Mais après, on est bien embêté parce qu’on a remplacé un monopole d’état par un monopole privé et que le monopole privé préfère le profit pour ses actionnaires au service aux usagers.

Or, quand on est pauvre, le gaz ne sert pas seulement à se suicider mais aussi à se chauffer, voire à faire cuire la junk food achetée au supermarché hard-discount du coin. François Fillon avait donc bloqué les prix du gaz en souvenir du gentil gaulliste social qu’il était du temps de Philippe Seguin. Seulement, l’arrêté Fillon sur le blocage des prix ne portait que sur le dernier trimestre 2011. A peine élu, le gouvernement Ayrault avait annoncé une augmentation limitée à 2%, histoire de rester dans les clous de l’inflation générale.

Oui, mais voilà que le conseil d’Etat vient d’expliquer à Delphine Batho qu’il faut respecter les intérêts de GDF Suez et qu’elle a un mois pour prendre un arrêté fixant la hausse à 8, 8% voire 10% selon les abonnements. Ca fait tout de même 40 euros d’augmentation par facture pour un ménage qui se chauffe au gaz, sachant que le SMIC a été augmenté d’une vingtaine d’euros qui se réduisent à 6 euros hors inflation.

Apparemment, Delphine Batho a moyennement envie de céder à l’injonction du Conseil d’Etat. Elle a contre-attaqué en déposant un projet d’arrêté limitant la hausse du gaz à celle de l’inflation. Et en plus, elle a demandé « une révision des modes de fixation des tarifs réglementés, ainsi que des mesures rapides concernant la lutte contre la précarité énergétique ».

Grâce à Delphine Batho, cet hiver, les smicards pourront faire des tartes au carambar sur leurs brûleurs au gaz. Merci qui ? Merci Delphine.

*Photo : Sylvain Naudin

En vélo à Paris, on ne dépasse pas les taxis

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Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil resplendisse, rien ne vaut une petite virée en vélo-taxi parisien : « verte » ou pas, Paris est encore plus belle vue de ces engins qui turbinent au jarret d’homme et vous accordent toutes les haltes.

On les croise de la Tour Eiffel à la place Saint-Sulpice, ces pousse-pousse customisés propulsés par de vigoureux cyclistes principalement masculins. La grande majorité roulent pour des entreprises en opérations marketing, et pour les vélo-taxis, 95% des courses se partagent entre circuits touristiques et lunes de miel.

Lors d’un trajet entre deux rendez-vous, on se retrouve donc délicieusement minoritaire, installé confortablement sur le divan de ces triporteurs malicieux, posant en dandy rebelle à quinze euros la course contre le facteur vitesse, en souvenir de Julio Cortazar[1. Les Autonautes de la Cosmoroute] : en dehors des bouchons et des petites distances, les valeureux sportifs sont plus lents que les taxis traditionnels (avec lesquels ils semblent en très bons termes). L’air de Paris plein les mirettes et sa fraîcheur insoupçonnée déploient dès lors un enchantement contagieux : les passants vous sourient, vous saluent, applaudissent, s’extasient, les ouvriers stoppent les marteaux-piqueurs pour un cliché « souvenir de France ! ».

Il faut dire que cette minorité est carrément visible : les engins de Todor le Bulgare traînent leurs couleurs acidulées et, que Philippe Muray les pardonne, une ambiance musicale au choix du client. Personnellement, je m’en passe.

Les équipes tournent jour et nuit, endurantes et soutenues dans leur effort par une assistance électrique au pédalage qu’encadrent drastiquement des directives européennes : la limitation de vitesse étant fixée à 25 kilomètres/heure, l’entraînement quotidien relève plus de l’endurance que du record de vitesse. Vérification journalistique opérée l’œil glissant sur les mollets virils de Micha.

Et pour mugir de plaisir, une tablette où poser son Coca, son café ou sa bière, tout en grillant un clop. Roulez, jeunesse !

PS : Si l’expérience vous tente : Todor : (Blue Madness) 07 60 512 121 ou bien Stéphane (Tripup) 06 98 80 69 33

NKM-Baroin-Le Maire : les nouveaux chouchous de la gauche

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Ils sont trois. Ils sont (relativement) jeunes. Ils sont beaux et sympas. Ils font la une des Inrockuptibles qui les célèbrent comme « les rénovateurs de la droite contre le FN ». Les trois mousquetaires de l’UMP débuissonnisée s’appellent Nathalie Kosciuszko-Morizet (39 ans, disons-le sans détours, féminisme oblige), François Baroin (47 ans) et Bruno Le Maire (43 ans). Jusqu’à la première semaine de mai, ces chevau-légers de la chiraquie étaient respectivement ministre de l’Ecologie, ministre de l’Agriculture et ministre des Finances. Rien que ça ! Aujourd’hui, après la courte défaite de leur poulain Sarkozy à la présidentielle confirmée par le revers de l’UMP aux législatives, la bride étant lâchée, ils tirent à vue sur leur cible favorite : la « droitisation ».

NKM a dégainé la première en s’en prenant à Patrick Buisson, l’ombre noire de l’ancien président, accusé de « vouloir faire gagner Maurras et pas Sarkozy ». Depuis, Buisson s’est vengé de cette petite bassesse en ébruitant l’offre de services toute personnelle que lui aurait lancée Kosciuszko -Morizet en début d’année au détour d’un déjeuner. On imagine son abnégation durant les semaines où elle fit office de porte-parole officielle du candidat de l’Action Française. Comme le nota malicieusement Joseph Macé-Scaron sur itélé au lendemain de sa tonitruante déclaration, on plaint l’affreux destin de NKM en cas de réélection de Sarkozy. Vous imaginez ? De numéro 4 du gouvernement, elle serait sans doute passée à d’éminentes responsabilités sacrificielles : ministre d’Etat, sinon chef du gouvernement, avec la réincarnation de Léon Daudet dans l’ombre du président. Inhumain.

Heureusement, Bruno Le Maire – ancien villepiniste passé du brushing argenté à la Rolex en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire- n’est pas davantage en reste. Se plaignant d’avoir été écarté pendant la campagne, alors qu’il avait rédigé le projet présidentiel du candidat Sarkozy, il n’a pas de mots assez durs pour ses camarades qui lorgnent vers le Front National. Encouragé par Les Inrocks, il nous gratifie d’un petit chef d’œuvre de langue énarchiste : « On doit travailler à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays et apporte des réponses à la crise économique et morale que traverse la France ». Vous pouvez vérifier, tous les éléments de langage réglementaires y sont. Nul doute que l’on retrouvera la même prose imaginative dans le manifeste de la « droite moderne et républicaine » qu’il publiera à la rentrée – mais quelle bonne âme se dévouera-t-elle pour écrire le vadémécum de la droite archaïque et monarchiste ? Or, non content de poursuivre sa lutte héroïque contre l’extrême droite, Le Maire, parfaitement rodé à la langue de Bismarck… pardon de Goethe, tient mordicus à faire avancer son principal cheval de bataille : l’Europe, l’Europe, l’Europe ! « L’UMP est la seule famille politique à défendre l’idée des Etats-Unis d’Europe » assène-t-il dans une salve de bonne guerre contre l’aile souverainiste de la Droite Populaire (Jacques Myard, lis ces lignes !) moyennant quoi « le renforcement du couple franco-allemand » et un approfondissement de la bureaucratie européenne devraient résoudre la double crise de l’euro et des dettes souveraines. Avec un petit hochet démocratique en guise de consolation, le peuple si réfractaire aux OUI européistes (victoire sur le fil de Maastricht en 1992, camouflet pour le TCE en 2005) ne devrait pas moufter. D’ailleurs, pourquoi son amie NKM ne lui suggère-t-elle pas l’organisation d’un referendum continental sur le mariage gay, l’adoption homosexuelle ou le tri des déchets ? Il y a assurément de quoi réconcilier les citoyens avec la technostructure européenne en multipliant ce genre d’initiatives utiles au vivrensemble et « à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays » (ne vous pâmez pas d’admiration, j’ai fait Bruno Le Maire deuxième langue au lycée).

Et le Front National dans tout ça ? Dans la lignée de son ouvrage fondateur Le Front antinational (un Mes idées politiques version droite humaniste et moderne) la députée de Longjumeau n’a pas daigné saluer la benjamine de l’Assemblée nationale lors de la séance inaugurale de la nouvelle session parlementaire. Délit de sale gueule ? De patronyme et de parti plutôt, puisque comme son grand-père, sa tante et jadis son père, Marion Le Pen-Maréchal émarge au FN, qui « n’est pas l’extrême de la droite, ou la droite en plus radical. Il est d’une autre nature » dixit NKM. Avec un brin de mauvais esprit, on lui susurrerait à l’oreille les critiques amères de sa comparse sénatrice Chantal Jouanno pourfendant ces foules de militants UMP avocats zélés d’une réunification des droites gonflés à bloc contre le « communautarisme » et l’islam[1. Foin d’ironie, avouons qu’un parti sans base est nettement plus facile à manœuvrer, chose que tous les hiérarques du Front National vous confirmeront].

Mais si NKM fait fausse route en désavouant les petites mains de son parti, François Baroin la conforte à coups de procès en illégitimité : “Je ne connais pas un dirigeant à droite digne de ce nom qui ait la légitimité nécessaire pour s’exprimer au nom de l’UMP et qui soit favorable à une alliance avec le FN.” Un cordon sanitaire entre UMP et FN soit, mais dans ce cas, quelle digue idéologique établir entre Lionnel Luca et Gilbert Collard ?

En tout cas, voilà le louvoyant Jean-François Copé prévenu ! Dans la bataille rangée pour la présidence de l’UMP à l’automne, nos trois hussards de la droite propre n’entendent donc pas faire de la figuration. Avec 2017 en ligne de mire, tous les trois se réservent la possibilité d’une candidature, si le duel Fillon-Copé ne leur donnait pas satisfaction. En attendant, l’attelage NKM-Baroin-Le Maire peut se consoler en lisant les si bienveillantes pages des Inrocks qui témoignent de leur cote de popularité… parmi la gauche branchouille. Si Libé décidait à son tour de les porter aux nues, espérons pour chacun de ces ambitieux que les primaires de la droite en 2016 soient ouvertes, très ouvertes…

*Photo : Les Inrockuptibles

Inquisitio : faut-il brûler tous les cathos ?

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Vous en aviez rêvé : France 2 l’a fait ! Inquisitio, la fiction (peu) historique qui dénonce les « heures-les-plus-sombres-de-l’-histoire » de l’Église vient de débarquer sur votre petit écran avec le souhait non dissimulé de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux[1. Le producteur de la série a déclaré : « Inquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de l’intolérance »]. Rien que ça ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les auteurs de cette série ont déjà atteint leur cœur de cible : les deux premiers épisodes, diffusés en prime time mercredi dernier, ont rassemblé chacun 4,3 et 3,9 millions de téléspectateurs, soit 17,2% et 16 % de part d’audience. Seul hic : Inquisitio tient plus de l’heroïc fantasy ou de la science-fiction (voire de l’uchronie) que d’une véritable reconstitution historique, ce que confirme Nicolas Cuche lui-même, qui en est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. Mais cela ne saurait constituer une excuse, vous en conviendrez !

Et les réactions hostiles de la communauté catholique ne se sont pas fait attendre. Récemment, c’est Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la conférence des évêques de France, qui a déclaré, dans un billet publié sur le site eglise.catholique.fr, se sentir attristé par un traitement aussi fantaisiste d’une période historique difficile. De manière plus légère, un site internet malicieusement intitulé « L’inquisition pour les nuls » a été créé afin de rétablir la vérité historique[2. Site qui propose même un vidéoclip satirique aux internautes.].

Puis, ce fut au tour de la militante catholique bien connue Frigide Barjot de se fendre d’un communiqué entre dérision et indignation. Certes, Inquisitio ne se présente pas comme une reconstitution historique mais plutôt comme un thriller médiéval. Nicolas Cuche s’est d’ailleurs défendu dans le journal La Croix d’avoir voulu tourner un brûlot anticlérical. La critique pourrait donc s’arrêter là. Mais est-ce si simple ?

Rappelons que l’action de la série se situe dans le sud de la France lors du Grand Schisme d’Occident déclenché par la scission du Sacré Collège en 1378. La chrétienté est divisée en deux obédiences, l’une installée à Rome et représentée par Urbain VI et une autre basée à Avignon, représentée par le pape Clément VII. Lorsque la peste frappe les habitants de Carpentras, ce dernier pontife, croyant à un punition divine, fait appel au grand inquisiteur Barnal pour trouver un coupable et rassurer la population. Lors de son enquête, il croise le chemin d’un médecin juif qui est persuadé que la peste peut être combattue par des moyens rationnels. Les deux hommes vont alors s’affronter, sans se douter que cette épidémie se trouve au centre d’un complot ourdi par le pape de Rome afin de se débarrasser de son rival. Outre un parti-pris évident, le scénario d’Inquisitio prend d’incroyables libertés avec la vérité historique et se rend coupable de nombreux anachronismes, recyclant de vieux poncifs éculés construits de toutes pièces au XVIIIe siècle par de (faux) historiens des Lumières en conflit personnel avec la foi catholique.

Prenons l’exemple de la sainte Catherine de Sienne, que la série dépeint comme une fanatique perverse qui répand la peste à Avignon pour favoriser le départ du pape Clément VII et accélérer le retour du pape de Rome qu’elle considère comme seul légitime. En réalité, Catherine fut plutôt une victime de la peste puisqu’elle a perdu deux de ses frères, sa sœur ainsi que huit de ses neveux lors de l’épidémie qui a touché Sienne en 1374. Par ailleurs, ce fut une femme d’influence et une grande mystique qui œuvra en faveur du retour des papes à Rome. Rien à voir avec le portrait peu flatteur qui est fait d’elle dans la série ! On s’étonne que des auteurs si enclins à défendre la tolérance et l’égalité réduisent une femme d’influence au statut de névrosée hystérique. De plus, Catherine de Sienne est arrivée à Rome en 1378, lors du déclenchement de la crise au sein de la papauté, et est y morte en 1380. Elle n’a donc pas pu séjourner à Avignon lors du Grand Schisme, comme le suggère la série !

Par ailleurs, l’intrigue de la série laisse planer de lourds soupçons autour de l’antisémitisme (fantasmé) de l’Église à cette époque. Or, rien n’est plus faux. Il apparaît en effet clairement que la communauté juive du sud de la France bénéficia pendant tout le Moyen Âge d’une protection spéciale des clercs, comme l’a montré Léon Poliakov dans son Histoire de l’antisémitisme en cinq volumes. De surcroît, l’Inquisition a toujours respecté la liberté de culte des juifs, même à l’époque mouvementée du Grand Schisme d’Occident. Les seuls juifs à avoir subi les foudres des inquisiteurs sont ceux qui s’étaient convertis au christianisme avant de revenir vers le judaïsme. Ces derniers étaient donc pourchassés pour apostasie et sûrement pas en raison de leurs origines juives ! On peut citer également l’exemple de la bulle Etsi Judaeorum, décrétée en 1233 par le pape Grégoire IX – qui institua pourtant l’Inquisition-, demandant aux prélats de tous niveaux de protéger les juifs des persécutions par des chrétiens, notamment lors de la cinquième croisade.

Une autre contre-vérité historique concerne l’usage de la torture par les inquisiteurs. Dans la série de Nicolas Cuche, Barnal, le grand inquisiteur dépêché par Clément VII pour trouver un responsable à la Peste, fait un usage immodéré de la torture pour obtenir des réponses lors de ses interrogatoires. Mais la torture était-elle si répandue que cela ? En réalité, les tribunaux de l’Inquisition prononçaient plus souvent des sentences religieuses, imposant aux condamnés de réciter des prières ou de faire des pèlerinages, et ne recouraient à la torture qu’en dernier recours et de façon codifiée, les condamnations à mort étant extrêmement rares. A la différence des tribunaux séculiers qui y avaient largement recours, la justice inquisitoriale ne prononçait des peines de torture que dans les cas les plus extrêmes. Même l’inquisition espagnole y eut assez peu recours. A toutes fins utiles, rappelons que le mot Inquisition vient du latin Inquisitio qui signifie « enquête ». En dépit de l’image de justice expéditive et arbitraire qu’elle traîne, l’Inquisition était en fait beaucoup plus formaliste et paperassière que ne le croit le commun des mortels[3. Il ne s’agit pas, bien sûr, de dresser un portrait idyllique de l’Inquisition, qui est désormais incompréhensible pour un esprit de notre temps, ni de minimiser les crimes commis en son nom mais juste de rétablir la vérité historique.] ! Mais ça, ce n’est pas vendeur quand on veut faire de l’audience !

Si l’on ajoute à cela une image peu flatteuse réservée au clergé (notamment une scène montrant le pape Clément VII prenant un bain de compagnie de créatures dévêtues) mais conforme aux idées reçues sur le Moyen Âge, la série Inquisitio est à ajouter à la liste des fictions qui manipulent sans vergogne l’histoire à des fins idéologiques. On se souvient en effet que les 14 et 15 février 2012, France 2 avait déjà programmé un film de fiction sur le révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture en le présentant comme un documentaire historique. Ce dernier avait même été qualifié par un éditorial du supplément télévision du Monde des 19 et 20 févriers de « fiction d’utilité publique » ! Ce film était lui aussi truffé de contre-vérités historiques, à l’image d’une scène montrant le père de Toussaint Louverture noyé par son maître alors qu’il est mort centenaire… Le réalisateur Philippe Niang avait alors justifié ces petits arrangements avec l’Histoire par la nécessité de faire du héros de la révolution haïtienne une icône « quitte à tordre le cou à la vérité historique, au nom de la vraisemblance idéologique ».

On attend donc avec impatience la prochaine « fiction citoyenne » sur le pape Pie XII ou la guerre d’Algérie !

The Magical François Hollande Tour

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Les Beatles, qui ont tout inventé – la pop music, la râpe à fromage et l’imparfait du subjonctif –, eurent l’idée, à la fin de l’année 1967, d’emmener leurs fans à travers un périple touristico-psychédélique qui prit la forme
d’un téléfilm composé de sketches et de six chansons originales, qui furent reprises en album : le « Magical Mystery Tour ». À bord d’un autobus aux couleurs bariolées, dans le plus pur style hippie, les quatre acolytes de Liverpool traversaient joyeusement la campagne britannique et se livraient à des pitreries costumées en chantant ça et là des ritournelles aux titres sibyllins tels que : « Je suis le morse » ou encore « Le Fou sur la colline ».

La ville de Tulle semble s’être librement inspirée de cette expérience touristique pour proposer un « François Hollande Tour »…[access capability= »lire_inedits »] Nos confrères de La Montagne révèlent en effet que « l’Office du tourisme intercommunal de Tulle agglo va proposer, cet été, un itinéraire touristique “Sur les traces de François Hollande”. Devant la demande des touristes de se rendre sur les lieux du rituel hollandien à Tulle, et de marcher sur ses pas du soir de la victoire, des visites guidées seront proposées au départ du Conseil général jusqu’à la place de la Cathédrale (lieu de son allocution du 6 mai), avec repas dans un de ses habituels restaurants. » Ah, on l’imagine, la « demande » des touristes ! Ah, on les voit d’ici, les cars de Japonais affluer à Tulle !

Ah, on les pressent, les Américains, les Saoudiens, les Esquimaux de la Terre Adélie et de Papouasie Nouvelle-Guinée débouler dans les artères de la préfecture de Corrèze… pour prendre en photo les plaques de
marbre boulonnées aux quatre coins de la ville : « François Hollande est passé ici », « François Hollande a dormi là », ou encore pour dévaliser les échoppes regorgeant de gadgets à l’image de notre Président, dont le célèbre mug « François & Valérie » ou la petite figurine du locataire de l’Élysée dans sa légendaire Citroën DS5 hybride. Est-ce sous l’influence de la consommation de LSD que cette amusante initiative corrézienne est née ? Quel voyage
magique et mystérieux nous emmènera le plus loin : celui des Beatles ou celui de l’Office du tourisme de Tulle ? On se gardera de parler de culte de la personnalité.

Mais un pèlerinage rituel précédant la naissance d’une religion, ce n’est pas commun. « Normal », peut-être.[/access]

*Photo : Parti socialiste

RFA contre RAF : la version allemande du devoir de mémoire

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Les vertueux de tous pays s’en réjouiront, la plus importante nation européenne découvre les bienfaits du devoir de mémoire ainsi que l’imprescriptibilité de certains crimes- y compris quand ils sont commis par des Allemands.

Verena Becker, 59 ans, une ancienne militante de la Fraction armée rouge (RAF), mouvement de l’extrême gauche radicale allemande, aussi connue sous l’appellation non contrôlée de Bande à Baader, a été condamnée vendredi dernier à quatre ans de prison pour complicité dans le meurtre d’un des plus hauts magistrats allemands en 1977, il y a donc 35 ans tout rond.

Verena Becker était poursuivie pour l’assassinat de Siegfried Buback, alors procureur de l’Etat, à Karslruhe. La Haute cour de Stuttgart a jugé qu’elle avait « coopéré de manière décisive » à l’attentat.

Trois membres de la RAF ont été condamnés pour le meurtre. Leur silence a empêché la police allemande d’identifier le pilote de la moto derrière lequel siégeait le tireur. En revanche, l’arme du crime a été retrouvée en possession de Verena Becker. Mais chacun sait que dans tous les mouvements de guérilla urbaine, les armes sont rares et ne cessent de circuler d’un groupe clandestin à l’autre.

Après avoir gardé le silence pendant les trois premiers mois du procès qui s’était ouvert en septembre 2010, Verena Becker a finalement nié toute implication dans l’assassinat, affirmant qu’elle se trouvait au Yémen au moment de l’attentat, ce qui semble vraisemblable à nombre de spécialistes des années de plomb allemandes. Condamnée en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité dans une autre affaire, elle a déjà passé douze ans en prison avant de bénéficier d’une grâce en 1989 et d’entamer une nouvelle vie sous un nom d’emprunt.

Il était donc urgent de la remettre en prison, même en l’absence de la moindre preuve tangible de sa participation aux faits. On n’ose imaginer, qu’à l’instar des bouilleurs de crus ou des énarques, les magistrats, qui n’aiment guère qu’on abrège ainsi la carrière d’un des leurs aient fait passer l’esprit de corps avant toute autre considération.

A l’occasion du procès, l’ancien activiste de la RAF Stefan Wisniewski, emprisonné de 1978 à 1999, était venu témoigner à la barre vêtu d’un T-shirt où l’on pouvait lire cette inscription mystérieuse : « Suivez la piste 8179469 ». Il s’agit en fait du numéro de la carte de membre du parti nazi de Buback, auquel il avait adhéré dès l’âge de 20 ans.

Quand la Russie fait de la realpolitik…

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En juillet 2008, à David Pujadas l’interrogeant sur son alliance stratégique avec la République islamique d’Iran, le président syrien Bachar Al-Assad rétorqua que la géopolitique ne s’appuie pas sur la proximité idéologique mais sur la convergence des intérêts. Ce b.a.-ba de la géostratégie n’est pas inutile à rappeler à l’heure où les discours diplomatiques se fardent de sentiments moraux hémiplégiques, s’offusquant des crimes d’Etat syriens tout en fermant les yeux sur les exactions de l’opposition armée et la guerre civile qui gangrène déjà cette mosaïque ethnoconfessionnelle levantine.

Alors que les dirigeants occidentaux se prennent les pieds dans le tapis damascène, à en croire les journalistes « autorisés »[1. On se souviendra du fameux sketch de Coluche sur l’absurdité de cette expression…], il semblerait que seules la Russie et la Chine disposent d’intérêts économiques, politiques et stratégiques en Syrie, comme si l’Europe, les Etats-Unis et le monde arabe postrévolutionnaire évoluaient dans un monde sans calculs, avec l’indignation et la révolte comme uniques moteurs. En vérité, s’en prendre (verbalement) à un régime démonétisé permet de s’attribuer des lettres de noblesse humanitaires sans frais, a fortiori lorsque le veto des puissances (ré)émergentes que sont Pékin et Moscou – échaudées par le précédent libyen du dévoiement de la résolution onusienne 1973 – vous prémunit contre tout risque d’expédition armée.

Sur le front syrien – expression qui, de jour en jour, révèle sa froide réalité – la Russie ne manque pas non plus d’intérêts et ne s’en cache pas. Quatre milliards de dollars de contrats d’armement, la mise à disposition de la base navale de Tartous sur la côte méditerranéenne[2. Une resucée de l’obsession tsariste de l’accès aux mers chaudes : ne dit-on pas que la Russie a connu plusieurs régimes mais une seule politique étrangère ?] ainsi que l’installation d’une centrale d’écoutes militaires à Kessab pour surveiller la frontière turque et les activités de la deuxième armée de l’OTAN pèsent lourd dans la balance.

Ainsi, en Syrie, Vladimir Poutine et son chef de la diplomatie Sergueï Lavrov combattent avant tout l’OTAN et ceux qu’ils perçoivent comme ses alliés de circonstance. Comme l’écrivait Alexandre Adler dans Le Figaro d’hier, « pour Poutine et les siens, la victoire régionale programmée des Frères musulmans est perçue comme un danger immédiat. La conjonction du nouveau régime égyptien, de la puissance financière presque illimitée de Qatar et le début de réconciliation islamiste généralisée avec l’Arabie saoudite depuis qu’une relève de la garde y a été enregistrée, signent l’état d’alerte rouge » car il « pense aussi clairement que l’Amérique a maintenant choisi sans recul l’entente avec les Frères musulmans : elle a abandonné en rase campagne Moubarak et à présent l’armée ».

Vu de Moscou, le raz-de-marée islamo-conservateur sunnite qui a déferlé sur l’automne arabe après les naïves incantations laïques et progressistes du printemps constitue en effet un grave camouflet stratégique. Du PJD marocain arrivé aux affaires sous l’œil bienveillant du roi aux Frères Musulmans égyptiens et tunisiens (Ennahda), le modèle AKPiste turc prévaut. Pour reprendre l’expression de Patrick Haenni, « l’islam de marché », qui combine l’alignement sur le modèle occidental de l’économie libérale et l’appel aux valeurs morales du Coran, sans franche hostilité à la politique de Washington, exception faite de l’épineux dossier israélo-palestinien, est devenu la recette miracle de tout islamiste appelé à exercer des responsabilités nationales. Après une guerre de dix ans en Tchétchénie, la Russie post-soviétique redoute de surcroît la contagion salafiste sur les marches de son ancien empire, dans ces républiques caucasiennes pétrolifères et gazifières (Ouzbékistan, Tadjikistan…) où des autocrates très liés à Moscou ont maille à partir avec le mouvement Hizb-ut-Tahrir qui milite pour l’instauration d’une république islamiste sunnite.

De quoi largement nourrir la paranoïa russe et l’attitude éminemment politique – donc amorale- qui est celle de Lavrov devant les images de massacres perpétrés sur les bords de l’Oronte et de l’Euphrate. Les communiqués et déclarations officiels du Kremlin, mettant sur un même plan opérations militaires, crimes de guerre et activités de la guérilla syrienne, déclinent la bonne vieille technique américaine du containment (endiguement) dans une des dernières zones d’influence stratégique russe. Ironie de l’histoire, les anciens tchékistes retournent les armes de leur adversaire atlantiste.

Dans l’hypothèse d’un après Assad, Moscou voit donc d’un très mauvais œil le probable retour en grâce de la confrérie des Frères Musulmans interdite à Damas. Pour conjurer le scénario catastrophe d’une Syrie post-baathiste déliée de sa relation stratégique avec son ancien parrain soviétique, la diplomatie russe multiplie actuellement les signaux contradictoires. Invoquer le respect du régime et de la souveraineté populaire syrienne jusqu’au point de rupture entre ces deux logiques, refuser l’exil d’Assad mais se défendre de tout soutien officiel à son pouvoir, discréditer l’opposition armée mais recevoir des délégations d’opposants historiques (Michel Kilo, Kamel Labouani) au joug baathiste, voilà qui frise l’équilibrisme.

Pour Moscou, toute la question est de savoir de quoi demain sera fait à Damas. Indépendamment de ses intérêts économiques à court et moyen terme, la grande politique russe ne saurait se satisfaire d’une défaite symbolique supplémentaire au Moyen-Orient, après le revirement pro américain de Sadate dans les années 1970 et l’hégémonie que les Etats-Unis ont conquis à la chute du mur de Berlin. Si d’aventure un nouveau système politique en rupture totale avec le précédent venait à s’installer à Damas, Poutine perdrait sa dernière carte au Moyen-Orient sans retournement ni alternative possible.

Aussi, quel que soit le scénario retenu, la balkanisation de la Syrie en plusieurs Etats ethnoconfessionnels (sunnite, druze, alaouite, kurde, etc.), le maintien d’un pouvoir central usé face à la fronde de ses provinces, ou le retrait de la dynastie Assad dans sa thébaïde alaouite entre Tartous et Lattaquié, la diplomatie russe n’entend certainement pas jouer le dindon de la farce. Gageons que si soudain l’histoire s’accélère, Moscou soutiendra Assad comme la corde soutient le pendu.

L’essentiel est de ne pas sortir KO de l’un des derniers points d’achoppement direct entre l’OTAN et l’axe russe. Car si Poutine et Lavrov savent leur combat désespéré, ils ne renoncent pas pour autant à vouloir mettre en scène le dernier acte de la tragédie syrienne.

*Photo : manifestation pro-Assad devant l’ambassade de Russie à Damas, FreedomHouse

Fallait-il diffuser Merah ?

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Dimanche 8 juillet, dans l’émission Sept à Huit, TF1 a diffusé pour la première fois des extraits audio des conversations entre Mohamed Merah et les policiers enregistrés pendant le siège de l’appartement du terroriste les 21 et 22 mars dernier. Depuis, les critiques pleuvent et l’initiative de la chaine est presque unanimement condamnée.

Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a dit « regretter » la décision de la chaîne, exprimant son indignation devant l’absence de précaution prise « pour respecter les familles des victimes » du jihadiste. Le respect dû aux familles des victimes est en effet le premier argument invoqué pour critiquer TF1. Quoique émotionnellement efficace – qui ne comprend l’émoi des proches des sept victimes en entendant la voix de l’assassin ? – ce raisonnement est insuffisant. D’abord, comme l’indique le communiqué de Manuel Valls, certaines précautions auraient pu être prises : prévenir les familles ou les inviter à regarder le reportage avant sa diffusion à l’antenne. Qui plus est, si le droit de savoir du public se heurte aux droits des victimes, le premier – qui relève de l’intérêt général – doit l’emporter sur le second – lié à des intérêts particuliers.

Le deuxième argument que font entendre les critiques de TF1 est le préjudice à l’encontre de notre appareil de sécurité qu’entraîne la divulgation d’informations sur les méthodes de travail des différents services de renseignement et d’intervention. C’est un argument valable et sans doute, tout au long de cette affaire, trop de détails ont été rendus publics. Qu’il s’agisse des techniques qui ont permis d’identifier et de localiser Merah ou des différentes tactiques des unités spéciales, les apprentis terroristes sont mieux informés aujourd’hui qu’il y a quatre mois.

Il faut espérer que tout a été fait pour identifier les lacunes qui ont permis cette tuerie et y remédier. Mais en tant que citoyens et journalistes, admettons que les institutions- y compris les médias – ont parfois besoin d’être un peu fouettées par la presse pour tirer toutes les conséquences de leurs actions passées.

Si, sur ce point, le bilan avantages/ inconvénients de la diffusion de ces données secrètes n’est pas évident, n’oublions cependant pas que l’essentiel des informations problématiques a déjà été publiée. Sur ce plan, l’émission de dimanche n’a fait que répéter des éléments connus.

Finalement, pour évaluer le bien-fondé de la décision de TF1, reste une question très gênante : l’impact de ces enregistrements sur un éventuel culte postmortem voué à Merah dans certains pans de la société française ou à l’étranger. Là-dessus, chacun peut évaluer si ce document pourrait encourager des vocations voire inspirer des passages à l’acte.

Les inconvénients de cette publication sont donc multiples, de la peine faite aux familles jusqu’à la mise en danger de la vie d’autrui par l’affaiblissement des services de sécurité et l’encouragement d’actes similaires aux exactions de Merah. Les avantages sont en revanche moins clairs. Ce que nous avons entendu dimanche soir sur TF1 a déjà été publié et l’unique supplément d’information – certes non négligeable – a été de l’entendre de la bouche même de Mohamed Merah avec sa manière de s’exprimer, ses tics de parole (« tu vois »), son intonation, son sang-froid et son assurance.

A l’aune de tous ces éléments, TF1 a probablement eu tort de diffuser le reportage et les enregistrements. La chaîne a d’ailleurs partiellement reconnu son erreur et a retiré de son site internet les extraits des enregistrements diffusés hier soir. Elle a d’ailleurs fait la même chose pour le reportage diffusé dans le JT de 20h de dimanche.

Ceci dit, si la balance semble cette fois-ci plaider pour une non-publication, cela ne signifie pas qu’on puisse en déduire une règle générale valable en tous lieux et en tout temps. Sans céder au culte de la transparence, le droit de savoir ne doit pas être pris à la légère. Ainsi, l’ancien juge de la Cour Suprême américaine Louis Brandeis n’avait pas complètement tort en avançant que « la lumière est le meilleur des désinfectants ».

*Photo : TF1.