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Mémoires d’un faux con

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Roland Topor

On a tendance à oublier que le nom de Roland Topor, qui revient avec une réédition et un inédit, signifie « hache » en russe. De la hache, Topor avait la violence et le soyeux paradoxal, la précision et le caractère sanglant qui en font l’instrument idéal pour une décapitation réussie. Ce génial touche-à-tout à qui rien de ce qui est inhumain n’était étranger pratiqua le dessin, l’illustration, la mise en scène, le théâtre, la télévision et la chanson avec un égal bonheur, passant de Marquis, troublant film sur Sade, à Téléchat, émission de télé pour les enfants dont la poésie absurde et l’humour décalé séduisent encore aujourd’hui. Du coup, on en oublierait presque que Topor était écrivain et qu’un de ses romans, Le locataire imaginaire, donna l’un des meilleurs films de Polanski.

On peut donc retrouver Topor écrivain avec la réédition de Mémoires d’un vieux con. [access capability= »lire_inedits »]Faux souvenirs d’un artiste imaginaire du XXe siècle, ces Mémoires parodient l’arrogance sénile des avant-gardes qui sombrent dans le dadaïsme d’État. Bouffi d’une prétention délirante et d’une incroyable mythomanie, le narrateur « se la joue » : si on l’écoute, c’est à lui que l’on doit tous les mouvements artistiques majeurs du XXe siècle, du cubisme au surréalisme. Et il a rencontré la Terre entière, Picasso comme Trotski, Faulkner comme de Gaulle.

Une histoire du siècle foutraque et exhaustive

Ce qui est irrésistible dans ce texte, c’est qu’il intègre sa propre décomposition et qu’il sombre, par son écriture même, dans un gâtisme répétitif qui vient progressivement contaminer l’ensemble de la narration. D’une ligne à l’autre, notre grand homme dit tout et son contraire et révèle une méchante personnalité. Obséquieux avec les puissants, dur avec les faibles, l’artiste rebelle est en outre avide d’honneurs et de prébendes.

Au passage, et l’air de rien, Topor nous offre, avec ces Mémoires d’un vieux con, une histoire politique et artistique du siècle dernier totalement foutraque mais très exhaustive.

On prolongera ce petit bonheur par la lecture d’un recueil de contes réunis pour l’occasion, Vaches noires, qui pratique un humour de la même couleur. Souvent kafkaïennes, glacées et toujours drôles, ces histoires évoquent pour certaines celles d’un ami de Topor, Jacques Sternberg, un autre maître de la nouvelle assassine, du désespoir sarcastique et du sourire crispé. Vaches noires n’est pas à consommer d’une traite. On recommande la lecture d’un conte par soir, pour faire de beaux cauchemars où les tables s’excusent à haute voix quand on se cogne contre elles et où les hyènes sont tuées dans les zoos par des bébés piégés.

« Hier soir, je suis resté chez moi. Aujourd’hui, je suis sorti. Je n’ai pas trouvé de différence. Demain, j’essaierai autre chose », écrit Topor. Il a effectivement essayé autre chose : la mort. La sienne est intervenue, hélas, en 1997.[/access]

Mémoires d'un vieux con

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Vaches noires

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Rendez-nous Sacha Distel !

Pourquoi les vedettes actuelles sont-elles aussi laides ? Physiquement, elles se ressemblent toutes. Leur corps et leur visage figés dans une adolescence pathétique rendent leurs gestes robotiques. Ils sont minces, jeunes, interchangeables, faussement rebelles et cupides. Le marché du divertissement impose les mêmes canons de la beauté partout, à la télévision, au cinéma, au théâtre, partout où l’on fait commerce de l’image des Hommes, ce déballage de chair rance tire au cœur.

On le sait depuis longtemps, le système médiatique n’aime pas les têtes qui dépassent, les gueules hallucinées comme le chantait Ferrat à propos de Van Gogh. Il préfère les tailles et les discours réglementaires comme à l’Armée. Les jeunes acteurs ou chanteurs ont compris la leçon. Ils ne leur viendraient pas à l’idée d’exprimer un quelconque avis. En ont-ils d’ailleurs ? Ils auront été d’une incroyable discrétion, par exemple, durant le débat sur les retraites qui a agité la France pendant tout de même quatre bons mois en 2010… Personne ne les a entendus. Les timides. Ils étaient certainement en promotion. Par pudeur, ils ne voulaient pas intervenir dans le débat public, ils ne s’en sentaient pas capables. Et puis, c’est démodé les artistes militants, Montand et Signoret ont fait leur temps.

Pourtant, quand il s’agit de la défense des animaux, de la santé des enfants ou de la déforestation, ils ont davantage de voix, de souffle, de vigueur. L’avenir de notre pays, visiblement, ne les intéresse pas. Il n’en vaut pas la peine, peut-être ? Ce qui agace chez eux, c’est leur perpétuel double discours. Ils se veulent indépendants alors qu’ils ne sont que des marionnettes du show-business. Leurs fils ne sont pas prêts de céder. Leur parole est contractuellement limitée, banalisée, canalisée. On les choisit justement pour leur capacité à obéir.
Ca tombe bien, ils n’ont rien à dire. Ils sont de nature larbine et moutonnière. En fait, on pardonne leurs simulacres. Ils ont juste soif de conquêtes et d’argent faciles. Ce sont des amusements de leur âge bien naturels. Mais jamais, ils ne l’avoueront. Les vilains cachottiers. Ils se feront toujours passer pour des écorchés vifs, des tourmentés, lâchons le gros mot pour des artistes…

Qu’ils soient des pantins asservis ne dérangent en réalité personne, toute peine mérite salaire, et on leur souhaite de gagner grassement leur vie. Mais l’intoxication atteint ses limites quand ils jouent les révoltés. Rassurez-vous leur révolte de carton est emballée dans un politiquement correct déprimant de platitude. Comme leur discours est vide, il le comble par des manières vulgaires. Ils se croient intéressants quand ils déballent leurs petites idées très générales sur le monde. Pour se faire remarquer sur un plateau, ils abusent de notre patience. Ces pitres s’imaginent originaux ! Ils mériteraient de bonnes leçons de maintien.

On en vient à regretter nos stars paisibles et polies des années 60/70. Que n’a-t-on pas dit ou écrit sur les manières exagérées de Salvatore Adamo, le sourire béat d’Hervé Vilard ou les gentilles attentions de C.Jérôme. Jadis, ces premiers de la classe passaient pour des fayots, d’affreux réactionnaires qui n’avaient rien compris à la bonne marche du monde. Ils étaient pourtant parfaitement conscients de leur rôle, de leur limite, tout simplement de leur place dans la société et au final, ils semblaient plus vrais, ils trichaient moins. Bien sûr, la presse à scandale existait déjà, on nous abusait parfois. Mais toutes ces vedettes avaient une qualité : la tête sur les épaules ! Indiscutablement, elles se moquaient moins de leur public. Elles faisaient leurs tours de chant sans nous ennuyer avec des airs d’artistes maudits. Elles mouillaient le costard sur scène. Transparaissait même une certaine authenticité dans leurs chansons simples, émouvantes et écrites en français, une mode aujourd’hui abandonnée. Sacha Distel fut le plus décrié de cette génération, chanteur à minettes, dents éclatantes, voix de velours, le tombeur de ces dames agaçait, on le trouvait désespérément plat. Les mauvaises langues oubliaient qu’il était un jazzman reconnu et honoré par la profession, un crooner que Dean Martin ou Sinatra respectaient à sa juste valeur, un présentateur délicieux avec son compère Jean-Pierre Cassel, un artiste vrai et complet. Ses failles, il ne nous les jetait pas en pleine face, il les gardait pour lui, elles n’étaient que plus béantes. Le public ne s’y trompait pas.

Alors quand déferle sur notre petit écran cette bande d’attardés mentaux qui s’échine à chanter juste, on regrette amèrement le temps où Sacha faisait swinguer la France avec délicatesse et retenue. L’époque est au déclassement social, politique et culturel. Nous avons décidément les artistes que nous méritons. Pas de bol !

Bonne année au peuple perfide

A l’église on nous a dit dimanche dernier à nous autres catholiques qu’il fallait manifester notre amitié à « nos amis juifs » à l’occasion de Roch Hashana. Bonne année juive donc (et française aussi j’espère) à tous mes amis juifs du lectorat et de la rédaction de Causeur.

Je ne vous cache pas quand même que cette ambiance béni oui-oui dans la liturgie postconciliaire me semble un peu soûlante, surtout quand pour faire bonne mesure, les animateurs de la paroisse éprouvent le besoin d’ajouter qu’il ne faut pas oublier « nos amis musulmans » , qui ont bien aussi sûrement quelque chose à fêter. Et bientôt les bouddhistes de Nichiren Shôshû et les adeptes orphelins de l’aumisme de Gilbert Bourdin?

Tant de bons sentiments m’agacent un brin et j’en viens presque à regretter que l’on ne nous incite plus à prier pour la conversion du « peuple perfide » chaque Vendredi Saint, comme les catholiques devaient le faire dans l’Eglise d’avant Vatican II. Prier pour le salut de l’âme du peuple juif sans rien attendre en retour, plutôt que de lui faire des risettes postmodernes pour faire copain-copain ici-bas, ça avait quand même plus de gueule non ?

Des innocents et des hommes

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Tous médias confondus, les commentaires entendus après l’abandon des charges contre DSK m’ont furieusement rappelé la belle réplique de Marcel Pagnol : « C’est très joli d’être innocent, mais il ne faut pas en abuser ».

Si je comprends bien, ce n’est pas parce que DSK ne sera finalement pas poursuivi qu’il serait innocent. Ah bon.
Autrement dit, toute personne obtenant dorénavant un non-lieu (décision par laquelle un juge d’instruction décide qu’il n’y a pas assez de charges pour poursuivre), une relaxe devant un tribunal correctionnel ou un acquittement devant une cour d’assises, le plus souvent « au bénéfice du doute », ne pourrait plus être considérée comme innocente des crimes et délits pour lesquels elle était poursuivie et devrait, jusqu’à la fin des temps, porter la croix de la suspicion sur le chemin du Golgotha médiatique.[access capability= »lire_inedits »]

La vérité n’a que peu de place dans les salles d’audience. Heureusement

Ces commentateurs éclairés qui n’ont, faut-il le préciser, qu’une connaissance très parcellaire des pièces pénales du dossier dont ils parlent, estiment donc qu’à partir de l’instant où une accusation est formulée, l’innocence est perdue à tout jamais, quoi qu’en dise la Justice.
Cette opinion pourrait apparaître intéressante dans le cadre d’une conception christique de l’innocence perdue dans le jardin d’Éden par l’ancêtre de DSK, elle est obscène sous le régime de la justice des hommes. Qu’au Café du commerce, on disserte à l’infini sur le mystère de la chambre 2806 est inévitable − nous le faisons tous. Mais quand les maillons essentiels de la démocratie que sont (ou devraient être) les journalistes parviennent à une telle négation du concept de justice, on a de quoi s’inquiéter.

Par bonheur, la vérité n’a que peu de place dans les salles d’audience, car le plus souvent elle n’existe pas et, lorsqu’on juge au nom de la vérité, la tyrannie n’est jamais loin. La culture du doute est la seule religion judiciaire vénérable et c’est déjà beaucoup. Si le procureur Cyrus Vance qui, lui, disposait de tous les éléments du dossier et qui avait par ailleurs le plus grand intérêt à poursuivre DSK, dont il avait auparavant réclamé avec sévérité le placement en détention, a pris la décision dont a finalement bénéficié l’ancien directeur du FMI, c’est bien parce qu’il est imprégné de cette culture. C’est cette culture qui devrait aujourd’hui permettre à l’intéressé, comme à n’importe quel accusé, d’abuser de son innocence sans avoir à supporter la suspicion d’un jugement transcendant fondé sur je ne sais quelle croyance, déduction savante ou postulat issus d’appréciations esthétiques, d’analyses de CV ou d’études approfondies sur le machisme ontologique des politiques.

Et si on n’est plus innocent lorsque l’on est innocenté, vous avez tous beaucoup de soucis à vous faire et moi, il ne me reste plus qu’à manger ma robe …[/access]

Martine Aubry veut licencier globalement les fonctionnaires d’Hadopi

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La campagne électorale va parfois se planquer là où on ne l’attend pas. Ainsi on a pris connaissance hier soir du premier rapport d’activité d’Hadopi (la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet), en clair la structure étatique chargée de surveiller et punir les adeptes du téléchargement illégal.

Marie-Françoise Marais estime -quelle surprise !- que la Hototo qu’elle préside a fait la preuve de son utilité : depuis sa création en 2010, environ 650.000 mails d’avertissement ont été envoyés aux internautes supposés prédélinquants. On est content pour elle, et aussi pour Didier Barbelivien et pour Maxime Le Forestier et pour tous les autres rmistes putatifs des Arts et Lettres qui avaient rudement lobbysé auprès du Président pour qu’on sorte le bâton et qu’on légiférât.

Mais cette furia épistolaire d’Hadopi n’a pas échappé à Martine Aubry qui, du coup, ne cesse de répéter partout qu’en cas d’élection, elle remplacera le système actuel par la supermagique licence globale, censée garantir simultanément le droit au téléchargement et la juste rémunération des artistes. 650 000 voix potentielles, ça vaut le coup de se remuer les méninges, quitte à promettre n’importe quoi tant aux zartistes engagés qu’aux fans de Lady Gaga…

Mourir en jaune fluo

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Des associations de motards ont récemment manifesté contre la politique de sécurité routière qui les enjoint d’agrandir leur plaque d’immatriculation et de revêtir un infâme gilet jaune.

Sans imaginer un Bernanos derrière chaque visière, on constate que le motocycliste se rallie instinctivement à un certain esprit de résistance chevaleresque- sans doute en raison de sa monture. Parce qu’il conserve une certaine conscience de sa dignité, cet esprit implique qu’on ne le matricule pas davantage ni qu’on ne l’humilie en lui faisant porter un tel gilet. L’antique vertu préconisait de préférer la mort au déshonneur. Le Hagakure samouraï, avec cette délicieuse nuance d’excès qu’on trouve fréquemment chez les Nippons, intime même, dans le doute, de toujours choisir la mort.

A l’inverse, la tendance contemporaine incline à endurer tous les déshonneurs afin de préserver à n’importe quel prix sa carcasse. Cela s’appelle une dégradation morale. En témoigne, par exemple, cette atroce vision d’une femme à vélo munie d’un casque et d’un gilet pour échapper aux effroyables dangers d’une piste cyclable. Mais si cette dame est tellement terrorisée à l’idée de choir de sa bicyclette, qu’elle aille donc à pied, plutôt que de polluer les bords de Seine avec son jaune criard et son pathétique souci de préservation de soi !
Cette anecdote illustre le lien subtil mais réel qui existe entre les lois morales et les lois esthétiques, la hideur se révélant souvent un simple paravent de la lâcheté.

Tout cela participe en outre à un processus d’enlaidissement du monde et de régression généralisée. Parce qu’enfin, la meilleure manière de faire qu’un motard ne soit pas broyé par une voiture ivre zigzaguant en excès de vitesse, c’est de responsabiliser les conducteurs. On a tendance à omettre cette évidence. Le jaune fluo, les amendes et les radars, ne représentent que l’aveu d’un échec, échec d’une société où les individus n’étant plus suffisamment civilisés, règne désormais partout ou presque l’absence de civilité et l’égoïsme ; l’Etat s’acharne alors à limiter les dégâts que s’infligeraient mutuellement des débiles brutaux ne comprenant que le bâton et ne percevant que la phosphorescence.

Ces bonnes résolutions permettent par ailleurs à l’Etat de dissimuler son impuissance en donnant des gages de son efficacité à protéger ses citoyens alors que dans une société saine, il devrait leur foutre à peu près la paix. Mais voilà, l’Etat doit faire oublier qu’il n’est plus du tout en mesure d’assurer leur sécurité physique (cela donne les fameuses zones de « non-droit », c’est-à-dire des lieux de barbarie intra-nationale) et économique (les délocalisations, symptômes d’une barbarie supra-nationale).

Fruit de ces confusions hypocrites, le concept de « sécurité » est à démolir. Je doute fort qu’il y ait actuellement dans la société française un besoin impérieux de « sécuriser » les trajets motorisés ou l’air respiré dans les cafés. On évoque la question « sécuritaire » comme s’il s’agissait d’une nouvelle lubie de la classe moyenne. Ce que réclame cette classe, à mon avis, et la majorité du peuple, n’est pourtant ni neuf ni extraordinaire : seulement le maintien d’un vieux contrat aujourd’hui mis à mal, stipulant que l’Etat est censé protéger les biens, les personnes et les intérêts de ses administrés. Ni plus ni moins.

En attendant, on habitue l’individu anonyme des sociétés atomisées à intégrer qu’il n’a aucun respect ni aucune courtoisie à exiger de son prochain, mais que l’Etat limitera les dégâts nés de ces nouvelles coexistences sauvages.

Ce monde sombre, le constat est évident, mais eu égard à son fastueux passé, au moins pourrait-il sombrer avec un minimum de distinction et sans gilet jaune. Une nuit d’avril 1912, Benjamin Guggenheim, installé dans le fumoir du « Titanic », exprima cette sage satisfaction : « Nous sommes sur notre trente-et-un, prêts à couler comme de parfaits gentlemen ».

Restons donc, même au milieu des crashs et des flammes, sur notre trente-et-un, une insolente cigarette en bouche.

Pas d’adieu aux armes en Syrie

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Des officiers syriens annoncent leur défection à Rastan

On parle de moins en moins de la Syrie dans les médias. Pourtant, la répression entre dans son septième mois et si les cortèges traditionnels du vendredi sont de plus en plus clairsemés, le recours aux armes contre l’armée se banalise. Cette guérilla est probablement le fait de groupes de déserteurs dont le nombre ne cesse de se multiplier.

Un tel phénomène, qui inquiète le régime mais aussi l’opposition partisane d’une stratégie de contestation pacifique, touche aujourd’hui la ville de Rastan, traditionnellement pourvoyeuse de militaires. Signe de la fébrilité voire de la panique qui règne en haut lieu, l’aviation – jusqu’alors très rarement sollicitée – a été appelée à la rescousse pour bombarder ce bastion de la tradition militaire syrienne. Mais le régime peut prendre ce risque. Même si l’usage de la force aérienne apporte de l’eau au moulin de ceux qui réclament une zone d’interdiction aérienne, les arrières diplomatiques de Damas sont solidement couverts par Moscou et Pékin, ce qui neutralise pour le moment le Conseil de sécurité des Nations Unies.
Quant à l’opposition, elle reste incapable d’apporter à la Ligue arabe et aux grandes puissances la base nécessaire sur laquelle construire un projet d’intervention ou, a minima, d’accompagnement diplomatique et matériel. Fragmentée dans une myriade de groupuscules qui vont des nassériens aux libéraux laïcs en passant par les Frères Musulmans, les anti-Assad ont beau s’être fédérés dans une sorte de CNT installé en Turquie[2. Le SNC, Syrian National Council], contrairement aux rebelles de Benghazi, ils n’ont pu « libérer » la moindre place al-Tahrir du joug baasiste.

Le résultat est une impasse qui dure. D’un côté, des opposants historiques comme Radwan Ziadeh exhortent les Nations-Unies de mettre en place une zone d’exclusion aérienne afin d’entraver la répression -au moins aérienne- de la contestation. De l’autre, Bachar et ses séides se murent dans le déni et l’aveuglement propres aux fins de règne, prétendant que l’opposition s’essouffle et que tout rentrera bientôt dans l’ordre – comme le président syrien l’a récemment déclaré à l’ancien premier ministre libanais Salim al-Hoss. Les difficultés économiques qui s’aggravent n’arrangent pas les choses, la tension monte et la situation s’envenime.

Ces derniers jours, une dizaine d’assassinats ciblés ont ainsi aggravé la paranoïa générale, sur fond de méfiance politico-confessionnelle. Mercredi matin à Homs, le meurtre d’un ingénieur nucléaire alaouite a suivi ceux de plusieurs directeurs d’université et d’hôpital, tous issus des minorités religieuses qui constituent la base confessionnelle du Baas syrien (chrétiens, ismaéliens…). Immédiatement, l’agence de presse officielle a imputé ces morts mystérieuses à un groupe terroriste inconnu, signataire d’un appel à propager la violence en Syrie diffusé le 18 septembre. Comme souvent, on ne sait quel crédit accorder à une information largement sujette à caution. Ces actes rappellent la stratégie de l’armée algérienne dans les années 1990. Le modèle d’une guerre sale qui fut, rappelons-le, victorieuse pour le régime d’Alger, pourrait tenter Damas. Depuis le feuilleton libano-palestino-syrien du Fatah al-islam [1. Groupe salafiste armé qui se fit connaître à l’été 2007 lorsqu’il tint tête à l’armée libanaise avant de capituler au terme du siège du camp de réfugiés palestiniens de Nahr-al-Bared, près de Tripoli. Plusieurs éléments troublants, à commencer par les circonstances inexpliquées de la mort de son leader Chaker Al Absi, suggèrent un double jeu des services secrets syriens afin de semer le chaos au pays du Cèdre.], la créativité des services syriens et leur capacité à souffler sur les braises chaudes du salafisme ne sont plus à prouver… Après tout, peu importe.

Qu’ils soient ou non le fait de barbouzes des moukhabarat[3. Littéralement « renseignements » : services de sécurité militaires qui forment une garde prétorienne au service du clan Assad], ces attentats jouent objectivement en faveur des Assad, qui manient le sempiternel argument : « Moi ou le chaos ».
Côté kurde, les effets d’une des seules concessions lâchées par Assad depuis mars – la régularisation de 500 000 Kurdes apatrides – s’estompent. Six mois plus tard, à peine 10% ont reçu leurs papiers et bien que tout le monde comprenne l’inertie de Damas – qui n’entend pas abandonner ce gros bâton- de plus en plus de Kurdes envisagent déjà l’après Assad et la perspective enivrante d’une autonomie – voire plus – à l’irakienne. S’ils craignent toujours de se trouver en première ligne, les militants kurdes sont de plus en plus décidés à ne pas fermer les cortèges de manifestants.

A mesure que la chute des Assad devient inéluctable, la perspective d’une foire d’empoigne nationale gagne en probabilité. L’après-Assad pourrait en effet menacer la vie de millions de citoyens, assignés à l’assassinat à cause de leur confession ou de leur degré d’allégeance présumée à l’ancien régime. La violence déchaînée, d’ailleurs en grande partie imputable aux scories des Assad, risque donc de finir grande gagnante du bras de fer entre les manifestations populaires et le feu grégeois de l’appareil affairo-militaire qui tient encore Damas.

De quoi calmer adeptes de solutions humanisto-militaires à la libyenne, mais de quoi inquiéter les tenants la froide realpolitik et de la non-intervention.

Primaire socialiste : d’un QG l’autre

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Mardi soir, les militants socialistes suivaient le second débat entre les candidats aux primaires, dont l’ami Marc Cohen a excellemment rendu compte, en faisant café parisien à part. A chaque coterie son lieu-dit : les soutiens de Ségolène Royal se réunissaient au café Dupont, boulevard Sébastopol ; je dirais même plus qu’ils communiaient dans un établissement du premier arrondissement en admirant leur championne.

Quant aux partisans de Martine Aubry, ils appréciaient les joutes oratoires de la maîtresse d’école du PS en sirotant des menthe-à-l’eau au Cardinal, non loin des sièges du Figaro et de la BNP. Doit-on y voir un message subliminal ?

Tandis que le réduit social-démocrate de l’équipe de Manuel Valls se rassemblait dans le Marais au Trésor, qui du coup n’était plus très public, une centaine de militants proches d’Arnaud Montebourg investissait L’Osmose, un bar de Montparnasse, pour écouter le héros démondialisateur expérimenter en direct live l’arrivée du protectionnisme dans ses éléments de langage.

Enfin, les autoproclamés vainqueurs de la primaire squattaient le Bataclan, répétant partout que François Hollande était le plus rassembleur et le mieux placé pour gagner (en clair, le mieux placé dans les sondages qui, hélas, font l’élection…).

Pendant ce temps, en compagnie du dernier carré de fidèles de DSK , je me prélassais dans l’atmosphère tamisée de l’un des derniers havres de paix nocturnes de la capitale.

Y’a pas à dire, ils savent recevoir, aux Chandelles ….

Désir d’Hollande

Crédits photo : François Hollande.

Dans le cadre des primaires socialistes, il existe diverses façons, pour les médias, de soutenir le candidat François Hollande. La plus connue consiste à s’appuyer sur les sondages, ces supposés faiseurs de rois. C’est ainsi que, le jour même du second débat télévisé des primaires, comme pour prédéterminer la manière dont les téléspectateurs aborderaient cette confrontation, on pouvait lire ça et là : « sondages : Hollande consolide son avance sur Aubry ». Que les contours du corps électoral susceptible de participer au scrutin soient totalement incertains semble n’avoir finalement que peu d’importance.

Une autre manière, assez prisée, d’adouber l’ancien premier secrétaire, tend à superposer un portrait valorisant d’icelui à une description peu amène de sa rivale Martine Aubry. On montrera combien il est avenant lorsqu’elle est austère, combien il est simple et naturel quand elle est roide et guindée, bref, comment « monsieur petites phrases » et bien plus sympathique et plus drôle que la « Mère Emptoire ». Et l’on ajoutera volontiers, comme pour enfoncer le clou, qu’Hollande sait s’adresser à « l’ensemble des Français », quand Aubry ne parle qu’à des « catégories ». Le pendant naturel au « désir d’Hollande » demeure donc sans conteste le « dégoût d’Aubry ».

C’est toutefois la lecture de nos hebdomadaires favoris qui nous révèle la manière la plus innovante de sacrer par avance l’impétrant corrézien : la « promotion par omission ». Pour ce faire, une multitude d’options s’offrent à l’éditorialiste.

La première, mêlant mystère et authenticité, fut expérimentée par Le Nouvel Observateur. L’Obs dévoilait ainsi, dans son numéro 2443 (1er septembre) un « Hollande secret ». Il entendait révéler la vérité de l’enfance de François Hollande, mettre à nu ses ambitions, démêler l’écheveau de sa relation avec « Ségolène» . Sans omettre de rappeler que le député avait « un père d’extrême droite » : un passé trouble, ça mitterrandise immédiatement. Sur le mode « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… », et en s’attachant à l’homme plus qu’au candidat, l’hebdomadaire inaugurait le « désir d’Hollande par omission de son projet politique ».

Une autre tactique, un tantinet classique, fut logiquement choisie par un journal « dedroite ». Ainsi Le Point consacrait-il la Une de son numéro 2036 (22 septembre) à cet homme normal, ajustant sur son nez normal ses lunettes normales, avec ce titre « Crise : peut-il faire mieux que Sarkozy ? ». Le visage concentré, le regard déterminé du candidat induisaient immédiatement la réponse : « oui, il le peut ». De ses challengers, il ne fut même pas question, non plus que du premier tour de la présidentielle. En réduisant d’ores et déjà le scrutin à un duel Sarkozy-Hollande, Le Point parvenait à générer un « désir d’Hollande par omission de ses concurrents ».

La dernière option, plus novatrice, fut logiquement expérimentée par un hebdomadaire « degauche ». Marianne proposait donc, dans son numéro 753 (24 septembre) un dossier sur les primaires, brossant trois portraits. Ceux de Montebourg et de Valls, d’ailleurs enthousiastes et enthousiasmants, ne mangent pas de pain : ces deux-là sont réputés n’avoir aucune chance. Celui d’Aubry est juste mais dur, qui nous explique « pourquoi elle patine ». De l’ancien premier secrétaire, on parle peu. Il est rarement nommé, même si on le devine dans ce mot de Nicolas Domenach « les enfants de Delors, par le sang et par l’esprit, ne sont pas à la hauteur de l’histoire ». Quant à la une, elle nous annonce, sibylline, un François Hollande « déjà strauss-kahnisé ». L’ambiguïté de cette assertion suscite immédiatement une bouffée de curiosité. Hélas, celle-ci demeure frustrée. Ici, Marianne, qui lui réserve un « non-traitement » à part, attise le « désir d’Hollande par omission d’Hollande ».

Malheureusement, la « promotion par omission » et tous ses avatars finissent par créer une légitime « lassitude d’Hollande » ou, selon l’expression consacrée, une usure médiatique. On a, comme souvent, le sentiment que l’élection est déjà faite, et qu’on pourrait se rendre immédiatement à la case « second tour » en s’épargnant les étapes préalables.

Ce sentiment, au lieu d’être conjuré par des primaires annoncées comme « citoyennes », semble au contraire accru par elles, l’injonction au vote utile intervenant simplement un peu plus tôt dans la campagne. Finalement, ces présélections n’ont plus vocation à choisir, sur la base d’un programme, le meilleur candidat pour la gauche. Elles visent à promouvoir le plus apte à battre Nicolas Sarkozy. Dès lors, comme l’explique Rémi Lefebvre[1. Auteur de Les primaires socialistes, Raisons d’agir, 2011], « les primaires confortent une conception de la politique entendue comme « courses de chevaux » (…) journalistes et acteurs prophétiques revendiquent un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale, et celui que les enquêtes d’opinion créditent des meilleures chances de l’emporter jouit d’une forte légitimité ». Ainsi doit-on sans doute comprendre la « strauss-kahnisation » d’Hollande. Parce qu’il semble le plus capable d’affronter le président sortant, il est déclaré vainqueur par avance, n’aurait-il rien de mieux à proposer qu’un assez bon esprit de synthèse[2. Ainsi qu’il la montré lors du débat de mercredi soir, synthétisant à merveille les propos de ses concurrents, mais se gardant de formuler toute proposition propre.].

Cela annonce-t-il, comme le craint Lefebvre, d’une dérive sondagière de la démocratie, la presse ne se mettant qu’au diapason de l’institut IPSOS ? S’agit-il au contraire du parti pris de ceux qui, ayant bien compris qu’une véritable alternance résiderait dans la victoire d’un antilibéral, s’emploient à fabriquer une fausse alternative, en exaltant un candidat social-libéral ?

Dans un cas comme dans l’autre, il est dommage qu’on oublie si vite les leçons de l’histoire. Car présages et sondages ne font pas une victoire. Les partisans d’Edouard Balladur en firent les frais lors de la présidentielle de 1995, et ceux du « oui » plus encore, après le référendum de européen de 2005.

Les primaires socialistes: La fin du parti militant

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Savoir conter fleurette en latin

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L’actualité brûlante du week-end (les lourdes victoires respectives de l’équipe de France de rugby dans la course sénatoriale et de l’UMP au mondial néozélandais) a failli nous faire passer à côté d’une information capitale : notre Président goûte l’art botanique, et aime à nommer – tout en batifolant dans les jardins de la République – les plantes par leurs noms latins. C’est là une révélation que la première dame a faite à la télévision britannique.

On savait que Nicolas Sarkozy avait rencontré Carla Bruni chez le publicitaire Jacques Séguéla, lequel avait ensuite tout fait pour ébruiter ce coup de foudre faramineux. Ca suffisait presque comme information, sauf qu’il manquait assurément un petit supplément de romantisme et d’âme. Nous l’avons désormais.

La future parturiente a en effet raconté à Christine Ockrent sa première promenade avec son futur époux : « J’ai été vraiment impressionnée, vous savez. Il connaît toutes les appellations latines des fleurs… On marchait dans les jardins de l’Elysée, et il m’expliquait tout sur les tulipes et les roses et je me disais: ‘Mon Dieu, mais il faut que j’épouse cet homme. C’est le chef de l’Etat et il sait tout sur les fleurs également. C’est incroyable’ ».

Oui, incroyable, c’est le mot.

Mémoires d’un faux con

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Roland Topor

On a tendance à oublier que le nom de Roland Topor, qui revient avec une réédition et un inédit, signifie « hache » en russe. De la hache, Topor avait la violence et le soyeux paradoxal, la précision et le caractère sanglant qui en font l’instrument idéal pour une décapitation réussie. Ce génial touche-à-tout à qui rien de ce qui est inhumain n’était étranger pratiqua le dessin, l’illustration, la mise en scène, le théâtre, la télévision et la chanson avec un égal bonheur, passant de Marquis, troublant film sur Sade, à Téléchat, émission de télé pour les enfants dont la poésie absurde et l’humour décalé séduisent encore aujourd’hui. Du coup, on en oublierait presque que Topor était écrivain et qu’un de ses romans, Le locataire imaginaire, donna l’un des meilleurs films de Polanski.

On peut donc retrouver Topor écrivain avec la réédition de Mémoires d’un vieux con. [access capability= »lire_inedits »]Faux souvenirs d’un artiste imaginaire du XXe siècle, ces Mémoires parodient l’arrogance sénile des avant-gardes qui sombrent dans le dadaïsme d’État. Bouffi d’une prétention délirante et d’une incroyable mythomanie, le narrateur « se la joue » : si on l’écoute, c’est à lui que l’on doit tous les mouvements artistiques majeurs du XXe siècle, du cubisme au surréalisme. Et il a rencontré la Terre entière, Picasso comme Trotski, Faulkner comme de Gaulle.

Une histoire du siècle foutraque et exhaustive

Ce qui est irrésistible dans ce texte, c’est qu’il intègre sa propre décomposition et qu’il sombre, par son écriture même, dans un gâtisme répétitif qui vient progressivement contaminer l’ensemble de la narration. D’une ligne à l’autre, notre grand homme dit tout et son contraire et révèle une méchante personnalité. Obséquieux avec les puissants, dur avec les faibles, l’artiste rebelle est en outre avide d’honneurs et de prébendes.

Au passage, et l’air de rien, Topor nous offre, avec ces Mémoires d’un vieux con, une histoire politique et artistique du siècle dernier totalement foutraque mais très exhaustive.

On prolongera ce petit bonheur par la lecture d’un recueil de contes réunis pour l’occasion, Vaches noires, qui pratique un humour de la même couleur. Souvent kafkaïennes, glacées et toujours drôles, ces histoires évoquent pour certaines celles d’un ami de Topor, Jacques Sternberg, un autre maître de la nouvelle assassine, du désespoir sarcastique et du sourire crispé. Vaches noires n’est pas à consommer d’une traite. On recommande la lecture d’un conte par soir, pour faire de beaux cauchemars où les tables s’excusent à haute voix quand on se cogne contre elles et où les hyènes sont tuées dans les zoos par des bébés piégés.

« Hier soir, je suis resté chez moi. Aujourd’hui, je suis sorti. Je n’ai pas trouvé de différence. Demain, j’essaierai autre chose », écrit Topor. Il a effectivement essayé autre chose : la mort. La sienne est intervenue, hélas, en 1997.[/access]

Mémoires d'un vieux con

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Vaches noires

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Rendez-nous Sacha Distel !

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Pourquoi les vedettes actuelles sont-elles aussi laides ? Physiquement, elles se ressemblent toutes. Leur corps et leur visage figés dans une adolescence pathétique rendent leurs gestes robotiques. Ils sont minces, jeunes, interchangeables, faussement rebelles et cupides. Le marché du divertissement impose les mêmes canons de la beauté partout, à la télévision, au cinéma, au théâtre, partout où l’on fait commerce de l’image des Hommes, ce déballage de chair rance tire au cœur.

On le sait depuis longtemps, le système médiatique n’aime pas les têtes qui dépassent, les gueules hallucinées comme le chantait Ferrat à propos de Van Gogh. Il préfère les tailles et les discours réglementaires comme à l’Armée. Les jeunes acteurs ou chanteurs ont compris la leçon. Ils ne leur viendraient pas à l’idée d’exprimer un quelconque avis. En ont-ils d’ailleurs ? Ils auront été d’une incroyable discrétion, par exemple, durant le débat sur les retraites qui a agité la France pendant tout de même quatre bons mois en 2010… Personne ne les a entendus. Les timides. Ils étaient certainement en promotion. Par pudeur, ils ne voulaient pas intervenir dans le débat public, ils ne s’en sentaient pas capables. Et puis, c’est démodé les artistes militants, Montand et Signoret ont fait leur temps.

Pourtant, quand il s’agit de la défense des animaux, de la santé des enfants ou de la déforestation, ils ont davantage de voix, de souffle, de vigueur. L’avenir de notre pays, visiblement, ne les intéresse pas. Il n’en vaut pas la peine, peut-être ? Ce qui agace chez eux, c’est leur perpétuel double discours. Ils se veulent indépendants alors qu’ils ne sont que des marionnettes du show-business. Leurs fils ne sont pas prêts de céder. Leur parole est contractuellement limitée, banalisée, canalisée. On les choisit justement pour leur capacité à obéir.
Ca tombe bien, ils n’ont rien à dire. Ils sont de nature larbine et moutonnière. En fait, on pardonne leurs simulacres. Ils ont juste soif de conquêtes et d’argent faciles. Ce sont des amusements de leur âge bien naturels. Mais jamais, ils ne l’avoueront. Les vilains cachottiers. Ils se feront toujours passer pour des écorchés vifs, des tourmentés, lâchons le gros mot pour des artistes…

Qu’ils soient des pantins asservis ne dérangent en réalité personne, toute peine mérite salaire, et on leur souhaite de gagner grassement leur vie. Mais l’intoxication atteint ses limites quand ils jouent les révoltés. Rassurez-vous leur révolte de carton est emballée dans un politiquement correct déprimant de platitude. Comme leur discours est vide, il le comble par des manières vulgaires. Ils se croient intéressants quand ils déballent leurs petites idées très générales sur le monde. Pour se faire remarquer sur un plateau, ils abusent de notre patience. Ces pitres s’imaginent originaux ! Ils mériteraient de bonnes leçons de maintien.

On en vient à regretter nos stars paisibles et polies des années 60/70. Que n’a-t-on pas dit ou écrit sur les manières exagérées de Salvatore Adamo, le sourire béat d’Hervé Vilard ou les gentilles attentions de C.Jérôme. Jadis, ces premiers de la classe passaient pour des fayots, d’affreux réactionnaires qui n’avaient rien compris à la bonne marche du monde. Ils étaient pourtant parfaitement conscients de leur rôle, de leur limite, tout simplement de leur place dans la société et au final, ils semblaient plus vrais, ils trichaient moins. Bien sûr, la presse à scandale existait déjà, on nous abusait parfois. Mais toutes ces vedettes avaient une qualité : la tête sur les épaules ! Indiscutablement, elles se moquaient moins de leur public. Elles faisaient leurs tours de chant sans nous ennuyer avec des airs d’artistes maudits. Elles mouillaient le costard sur scène. Transparaissait même une certaine authenticité dans leurs chansons simples, émouvantes et écrites en français, une mode aujourd’hui abandonnée. Sacha Distel fut le plus décrié de cette génération, chanteur à minettes, dents éclatantes, voix de velours, le tombeur de ces dames agaçait, on le trouvait désespérément plat. Les mauvaises langues oubliaient qu’il était un jazzman reconnu et honoré par la profession, un crooner que Dean Martin ou Sinatra respectaient à sa juste valeur, un présentateur délicieux avec son compère Jean-Pierre Cassel, un artiste vrai et complet. Ses failles, il ne nous les jetait pas en pleine face, il les gardait pour lui, elles n’étaient que plus béantes. Le public ne s’y trompait pas.

Alors quand déferle sur notre petit écran cette bande d’attardés mentaux qui s’échine à chanter juste, on regrette amèrement le temps où Sacha faisait swinguer la France avec délicatesse et retenue. L’époque est au déclassement social, politique et culturel. Nous avons décidément les artistes que nous méritons. Pas de bol !

Bonne année au peuple perfide

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A l’église on nous a dit dimanche dernier à nous autres catholiques qu’il fallait manifester notre amitié à « nos amis juifs » à l’occasion de Roch Hashana. Bonne année juive donc (et française aussi j’espère) à tous mes amis juifs du lectorat et de la rédaction de Causeur.

Je ne vous cache pas quand même que cette ambiance béni oui-oui dans la liturgie postconciliaire me semble un peu soûlante, surtout quand pour faire bonne mesure, les animateurs de la paroisse éprouvent le besoin d’ajouter qu’il ne faut pas oublier « nos amis musulmans » , qui ont bien aussi sûrement quelque chose à fêter. Et bientôt les bouddhistes de Nichiren Shôshû et les adeptes orphelins de l’aumisme de Gilbert Bourdin?

Tant de bons sentiments m’agacent un brin et j’en viens presque à regretter que l’on ne nous incite plus à prier pour la conversion du « peuple perfide » chaque Vendredi Saint, comme les catholiques devaient le faire dans l’Eglise d’avant Vatican II. Prier pour le salut de l’âme du peuple juif sans rien attendre en retour, plutôt que de lui faire des risettes postmodernes pour faire copain-copain ici-bas, ça avait quand même plus de gueule non ?

Des innocents et des hommes

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Tous médias confondus, les commentaires entendus après l’abandon des charges contre DSK m’ont furieusement rappelé la belle réplique de Marcel Pagnol : « C’est très joli d’être innocent, mais il ne faut pas en abuser ».

Si je comprends bien, ce n’est pas parce que DSK ne sera finalement pas poursuivi qu’il serait innocent. Ah bon.
Autrement dit, toute personne obtenant dorénavant un non-lieu (décision par laquelle un juge d’instruction décide qu’il n’y a pas assez de charges pour poursuivre), une relaxe devant un tribunal correctionnel ou un acquittement devant une cour d’assises, le plus souvent « au bénéfice du doute », ne pourrait plus être considérée comme innocente des crimes et délits pour lesquels elle était poursuivie et devrait, jusqu’à la fin des temps, porter la croix de la suspicion sur le chemin du Golgotha médiatique.[access capability= »lire_inedits »]

La vérité n’a que peu de place dans les salles d’audience. Heureusement

Ces commentateurs éclairés qui n’ont, faut-il le préciser, qu’une connaissance très parcellaire des pièces pénales du dossier dont ils parlent, estiment donc qu’à partir de l’instant où une accusation est formulée, l’innocence est perdue à tout jamais, quoi qu’en dise la Justice.
Cette opinion pourrait apparaître intéressante dans le cadre d’une conception christique de l’innocence perdue dans le jardin d’Éden par l’ancêtre de DSK, elle est obscène sous le régime de la justice des hommes. Qu’au Café du commerce, on disserte à l’infini sur le mystère de la chambre 2806 est inévitable − nous le faisons tous. Mais quand les maillons essentiels de la démocratie que sont (ou devraient être) les journalistes parviennent à une telle négation du concept de justice, on a de quoi s’inquiéter.

Par bonheur, la vérité n’a que peu de place dans les salles d’audience, car le plus souvent elle n’existe pas et, lorsqu’on juge au nom de la vérité, la tyrannie n’est jamais loin. La culture du doute est la seule religion judiciaire vénérable et c’est déjà beaucoup. Si le procureur Cyrus Vance qui, lui, disposait de tous les éléments du dossier et qui avait par ailleurs le plus grand intérêt à poursuivre DSK, dont il avait auparavant réclamé avec sévérité le placement en détention, a pris la décision dont a finalement bénéficié l’ancien directeur du FMI, c’est bien parce qu’il est imprégné de cette culture. C’est cette culture qui devrait aujourd’hui permettre à l’intéressé, comme à n’importe quel accusé, d’abuser de son innocence sans avoir à supporter la suspicion d’un jugement transcendant fondé sur je ne sais quelle croyance, déduction savante ou postulat issus d’appréciations esthétiques, d’analyses de CV ou d’études approfondies sur le machisme ontologique des politiques.

Et si on n’est plus innocent lorsque l’on est innocenté, vous avez tous beaucoup de soucis à vous faire et moi, il ne me reste plus qu’à manger ma robe …[/access]

Martine Aubry veut licencier globalement les fonctionnaires d’Hadopi

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La campagne électorale va parfois se planquer là où on ne l’attend pas. Ainsi on a pris connaissance hier soir du premier rapport d’activité d’Hadopi (la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet), en clair la structure étatique chargée de surveiller et punir les adeptes du téléchargement illégal.

Marie-Françoise Marais estime -quelle surprise !- que la Hototo qu’elle préside a fait la preuve de son utilité : depuis sa création en 2010, environ 650.000 mails d’avertissement ont été envoyés aux internautes supposés prédélinquants. On est content pour elle, et aussi pour Didier Barbelivien et pour Maxime Le Forestier et pour tous les autres rmistes putatifs des Arts et Lettres qui avaient rudement lobbysé auprès du Président pour qu’on sorte le bâton et qu’on légiférât.

Mais cette furia épistolaire d’Hadopi n’a pas échappé à Martine Aubry qui, du coup, ne cesse de répéter partout qu’en cas d’élection, elle remplacera le système actuel par la supermagique licence globale, censée garantir simultanément le droit au téléchargement et la juste rémunération des artistes. 650 000 voix potentielles, ça vaut le coup de se remuer les méninges, quitte à promettre n’importe quoi tant aux zartistes engagés qu’aux fans de Lady Gaga…

Mourir en jaune fluo

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Des associations de motards ont récemment manifesté contre la politique de sécurité routière qui les enjoint d’agrandir leur plaque d’immatriculation et de revêtir un infâme gilet jaune.

Sans imaginer un Bernanos derrière chaque visière, on constate que le motocycliste se rallie instinctivement à un certain esprit de résistance chevaleresque- sans doute en raison de sa monture. Parce qu’il conserve une certaine conscience de sa dignité, cet esprit implique qu’on ne le matricule pas davantage ni qu’on ne l’humilie en lui faisant porter un tel gilet. L’antique vertu préconisait de préférer la mort au déshonneur. Le Hagakure samouraï, avec cette délicieuse nuance d’excès qu’on trouve fréquemment chez les Nippons, intime même, dans le doute, de toujours choisir la mort.

A l’inverse, la tendance contemporaine incline à endurer tous les déshonneurs afin de préserver à n’importe quel prix sa carcasse. Cela s’appelle une dégradation morale. En témoigne, par exemple, cette atroce vision d’une femme à vélo munie d’un casque et d’un gilet pour échapper aux effroyables dangers d’une piste cyclable. Mais si cette dame est tellement terrorisée à l’idée de choir de sa bicyclette, qu’elle aille donc à pied, plutôt que de polluer les bords de Seine avec son jaune criard et son pathétique souci de préservation de soi !
Cette anecdote illustre le lien subtil mais réel qui existe entre les lois morales et les lois esthétiques, la hideur se révélant souvent un simple paravent de la lâcheté.

Tout cela participe en outre à un processus d’enlaidissement du monde et de régression généralisée. Parce qu’enfin, la meilleure manière de faire qu’un motard ne soit pas broyé par une voiture ivre zigzaguant en excès de vitesse, c’est de responsabiliser les conducteurs. On a tendance à omettre cette évidence. Le jaune fluo, les amendes et les radars, ne représentent que l’aveu d’un échec, échec d’une société où les individus n’étant plus suffisamment civilisés, règne désormais partout ou presque l’absence de civilité et l’égoïsme ; l’Etat s’acharne alors à limiter les dégâts que s’infligeraient mutuellement des débiles brutaux ne comprenant que le bâton et ne percevant que la phosphorescence.

Ces bonnes résolutions permettent par ailleurs à l’Etat de dissimuler son impuissance en donnant des gages de son efficacité à protéger ses citoyens alors que dans une société saine, il devrait leur foutre à peu près la paix. Mais voilà, l’Etat doit faire oublier qu’il n’est plus du tout en mesure d’assurer leur sécurité physique (cela donne les fameuses zones de « non-droit », c’est-à-dire des lieux de barbarie intra-nationale) et économique (les délocalisations, symptômes d’une barbarie supra-nationale).

Fruit de ces confusions hypocrites, le concept de « sécurité » est à démolir. Je doute fort qu’il y ait actuellement dans la société française un besoin impérieux de « sécuriser » les trajets motorisés ou l’air respiré dans les cafés. On évoque la question « sécuritaire » comme s’il s’agissait d’une nouvelle lubie de la classe moyenne. Ce que réclame cette classe, à mon avis, et la majorité du peuple, n’est pourtant ni neuf ni extraordinaire : seulement le maintien d’un vieux contrat aujourd’hui mis à mal, stipulant que l’Etat est censé protéger les biens, les personnes et les intérêts de ses administrés. Ni plus ni moins.

En attendant, on habitue l’individu anonyme des sociétés atomisées à intégrer qu’il n’a aucun respect ni aucune courtoisie à exiger de son prochain, mais que l’Etat limitera les dégâts nés de ces nouvelles coexistences sauvages.

Ce monde sombre, le constat est évident, mais eu égard à son fastueux passé, au moins pourrait-il sombrer avec un minimum de distinction et sans gilet jaune. Une nuit d’avril 1912, Benjamin Guggenheim, installé dans le fumoir du « Titanic », exprima cette sage satisfaction : « Nous sommes sur notre trente-et-un, prêts à couler comme de parfaits gentlemen ».

Restons donc, même au milieu des crashs et des flammes, sur notre trente-et-un, une insolente cigarette en bouche.

Pas d’adieu aux armes en Syrie

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Des officiers syriens annoncent leur défection à Rastan

On parle de moins en moins de la Syrie dans les médias. Pourtant, la répression entre dans son septième mois et si les cortèges traditionnels du vendredi sont de plus en plus clairsemés, le recours aux armes contre l’armée se banalise. Cette guérilla est probablement le fait de groupes de déserteurs dont le nombre ne cesse de se multiplier.

Un tel phénomène, qui inquiète le régime mais aussi l’opposition partisane d’une stratégie de contestation pacifique, touche aujourd’hui la ville de Rastan, traditionnellement pourvoyeuse de militaires. Signe de la fébrilité voire de la panique qui règne en haut lieu, l’aviation – jusqu’alors très rarement sollicitée – a été appelée à la rescousse pour bombarder ce bastion de la tradition militaire syrienne. Mais le régime peut prendre ce risque. Même si l’usage de la force aérienne apporte de l’eau au moulin de ceux qui réclament une zone d’interdiction aérienne, les arrières diplomatiques de Damas sont solidement couverts par Moscou et Pékin, ce qui neutralise pour le moment le Conseil de sécurité des Nations Unies.
Quant à l’opposition, elle reste incapable d’apporter à la Ligue arabe et aux grandes puissances la base nécessaire sur laquelle construire un projet d’intervention ou, a minima, d’accompagnement diplomatique et matériel. Fragmentée dans une myriade de groupuscules qui vont des nassériens aux libéraux laïcs en passant par les Frères Musulmans, les anti-Assad ont beau s’être fédérés dans une sorte de CNT installé en Turquie[2. Le SNC, Syrian National Council], contrairement aux rebelles de Benghazi, ils n’ont pu « libérer » la moindre place al-Tahrir du joug baasiste.

Le résultat est une impasse qui dure. D’un côté, des opposants historiques comme Radwan Ziadeh exhortent les Nations-Unies de mettre en place une zone d’exclusion aérienne afin d’entraver la répression -au moins aérienne- de la contestation. De l’autre, Bachar et ses séides se murent dans le déni et l’aveuglement propres aux fins de règne, prétendant que l’opposition s’essouffle et que tout rentrera bientôt dans l’ordre – comme le président syrien l’a récemment déclaré à l’ancien premier ministre libanais Salim al-Hoss. Les difficultés économiques qui s’aggravent n’arrangent pas les choses, la tension monte et la situation s’envenime.

Ces derniers jours, une dizaine d’assassinats ciblés ont ainsi aggravé la paranoïa générale, sur fond de méfiance politico-confessionnelle. Mercredi matin à Homs, le meurtre d’un ingénieur nucléaire alaouite a suivi ceux de plusieurs directeurs d’université et d’hôpital, tous issus des minorités religieuses qui constituent la base confessionnelle du Baas syrien (chrétiens, ismaéliens…). Immédiatement, l’agence de presse officielle a imputé ces morts mystérieuses à un groupe terroriste inconnu, signataire d’un appel à propager la violence en Syrie diffusé le 18 septembre. Comme souvent, on ne sait quel crédit accorder à une information largement sujette à caution. Ces actes rappellent la stratégie de l’armée algérienne dans les années 1990. Le modèle d’une guerre sale qui fut, rappelons-le, victorieuse pour le régime d’Alger, pourrait tenter Damas. Depuis le feuilleton libano-palestino-syrien du Fatah al-islam [1. Groupe salafiste armé qui se fit connaître à l’été 2007 lorsqu’il tint tête à l’armée libanaise avant de capituler au terme du siège du camp de réfugiés palestiniens de Nahr-al-Bared, près de Tripoli. Plusieurs éléments troublants, à commencer par les circonstances inexpliquées de la mort de son leader Chaker Al Absi, suggèrent un double jeu des services secrets syriens afin de semer le chaos au pays du Cèdre.], la créativité des services syriens et leur capacité à souffler sur les braises chaudes du salafisme ne sont plus à prouver… Après tout, peu importe.

Qu’ils soient ou non le fait de barbouzes des moukhabarat[3. Littéralement « renseignements » : services de sécurité militaires qui forment une garde prétorienne au service du clan Assad], ces attentats jouent objectivement en faveur des Assad, qui manient le sempiternel argument : « Moi ou le chaos ».
Côté kurde, les effets d’une des seules concessions lâchées par Assad depuis mars – la régularisation de 500 000 Kurdes apatrides – s’estompent. Six mois plus tard, à peine 10% ont reçu leurs papiers et bien que tout le monde comprenne l’inertie de Damas – qui n’entend pas abandonner ce gros bâton- de plus en plus de Kurdes envisagent déjà l’après Assad et la perspective enivrante d’une autonomie – voire plus – à l’irakienne. S’ils craignent toujours de se trouver en première ligne, les militants kurdes sont de plus en plus décidés à ne pas fermer les cortèges de manifestants.

A mesure que la chute des Assad devient inéluctable, la perspective d’une foire d’empoigne nationale gagne en probabilité. L’après-Assad pourrait en effet menacer la vie de millions de citoyens, assignés à l’assassinat à cause de leur confession ou de leur degré d’allégeance présumée à l’ancien régime. La violence déchaînée, d’ailleurs en grande partie imputable aux scories des Assad, risque donc de finir grande gagnante du bras de fer entre les manifestations populaires et le feu grégeois de l’appareil affairo-militaire qui tient encore Damas.

De quoi calmer adeptes de solutions humanisto-militaires à la libyenne, mais de quoi inquiéter les tenants la froide realpolitik et de la non-intervention.

Primaire socialiste : d’un QG l’autre

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Mardi soir, les militants socialistes suivaient le second débat entre les candidats aux primaires, dont l’ami Marc Cohen a excellemment rendu compte, en faisant café parisien à part. A chaque coterie son lieu-dit : les soutiens de Ségolène Royal se réunissaient au café Dupont, boulevard Sébastopol ; je dirais même plus qu’ils communiaient dans un établissement du premier arrondissement en admirant leur championne.

Quant aux partisans de Martine Aubry, ils appréciaient les joutes oratoires de la maîtresse d’école du PS en sirotant des menthe-à-l’eau au Cardinal, non loin des sièges du Figaro et de la BNP. Doit-on y voir un message subliminal ?

Tandis que le réduit social-démocrate de l’équipe de Manuel Valls se rassemblait dans le Marais au Trésor, qui du coup n’était plus très public, une centaine de militants proches d’Arnaud Montebourg investissait L’Osmose, un bar de Montparnasse, pour écouter le héros démondialisateur expérimenter en direct live l’arrivée du protectionnisme dans ses éléments de langage.

Enfin, les autoproclamés vainqueurs de la primaire squattaient le Bataclan, répétant partout que François Hollande était le plus rassembleur et le mieux placé pour gagner (en clair, le mieux placé dans les sondages qui, hélas, font l’élection…).

Pendant ce temps, en compagnie du dernier carré de fidèles de DSK , je me prélassais dans l’atmosphère tamisée de l’un des derniers havres de paix nocturnes de la capitale.

Y’a pas à dire, ils savent recevoir, aux Chandelles ….

Désir d’Hollande

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Crédits photo : François Hollande.

Dans le cadre des primaires socialistes, il existe diverses façons, pour les médias, de soutenir le candidat François Hollande. La plus connue consiste à s’appuyer sur les sondages, ces supposés faiseurs de rois. C’est ainsi que, le jour même du second débat télévisé des primaires, comme pour prédéterminer la manière dont les téléspectateurs aborderaient cette confrontation, on pouvait lire ça et là : « sondages : Hollande consolide son avance sur Aubry ». Que les contours du corps électoral susceptible de participer au scrutin soient totalement incertains semble n’avoir finalement que peu d’importance.

Une autre manière, assez prisée, d’adouber l’ancien premier secrétaire, tend à superposer un portrait valorisant d’icelui à une description peu amène de sa rivale Martine Aubry. On montrera combien il est avenant lorsqu’elle est austère, combien il est simple et naturel quand elle est roide et guindée, bref, comment « monsieur petites phrases » et bien plus sympathique et plus drôle que la « Mère Emptoire ». Et l’on ajoutera volontiers, comme pour enfoncer le clou, qu’Hollande sait s’adresser à « l’ensemble des Français », quand Aubry ne parle qu’à des « catégories ». Le pendant naturel au « désir d’Hollande » demeure donc sans conteste le « dégoût d’Aubry ».

C’est toutefois la lecture de nos hebdomadaires favoris qui nous révèle la manière la plus innovante de sacrer par avance l’impétrant corrézien : la « promotion par omission ». Pour ce faire, une multitude d’options s’offrent à l’éditorialiste.

La première, mêlant mystère et authenticité, fut expérimentée par Le Nouvel Observateur. L’Obs dévoilait ainsi, dans son numéro 2443 (1er septembre) un « Hollande secret ». Il entendait révéler la vérité de l’enfance de François Hollande, mettre à nu ses ambitions, démêler l’écheveau de sa relation avec « Ségolène» . Sans omettre de rappeler que le député avait « un père d’extrême droite » : un passé trouble, ça mitterrandise immédiatement. Sur le mode « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… », et en s’attachant à l’homme plus qu’au candidat, l’hebdomadaire inaugurait le « désir d’Hollande par omission de son projet politique ».

Une autre tactique, un tantinet classique, fut logiquement choisie par un journal « dedroite ». Ainsi Le Point consacrait-il la Une de son numéro 2036 (22 septembre) à cet homme normal, ajustant sur son nez normal ses lunettes normales, avec ce titre « Crise : peut-il faire mieux que Sarkozy ? ». Le visage concentré, le regard déterminé du candidat induisaient immédiatement la réponse : « oui, il le peut ». De ses challengers, il ne fut même pas question, non plus que du premier tour de la présidentielle. En réduisant d’ores et déjà le scrutin à un duel Sarkozy-Hollande, Le Point parvenait à générer un « désir d’Hollande par omission de ses concurrents ».

La dernière option, plus novatrice, fut logiquement expérimentée par un hebdomadaire « degauche ». Marianne proposait donc, dans son numéro 753 (24 septembre) un dossier sur les primaires, brossant trois portraits. Ceux de Montebourg et de Valls, d’ailleurs enthousiastes et enthousiasmants, ne mangent pas de pain : ces deux-là sont réputés n’avoir aucune chance. Celui d’Aubry est juste mais dur, qui nous explique « pourquoi elle patine ». De l’ancien premier secrétaire, on parle peu. Il est rarement nommé, même si on le devine dans ce mot de Nicolas Domenach « les enfants de Delors, par le sang et par l’esprit, ne sont pas à la hauteur de l’histoire ». Quant à la une, elle nous annonce, sibylline, un François Hollande « déjà strauss-kahnisé ». L’ambiguïté de cette assertion suscite immédiatement une bouffée de curiosité. Hélas, celle-ci demeure frustrée. Ici, Marianne, qui lui réserve un « non-traitement » à part, attise le « désir d’Hollande par omission d’Hollande ».

Malheureusement, la « promotion par omission » et tous ses avatars finissent par créer une légitime « lassitude d’Hollande » ou, selon l’expression consacrée, une usure médiatique. On a, comme souvent, le sentiment que l’élection est déjà faite, et qu’on pourrait se rendre immédiatement à la case « second tour » en s’épargnant les étapes préalables.

Ce sentiment, au lieu d’être conjuré par des primaires annoncées comme « citoyennes », semble au contraire accru par elles, l’injonction au vote utile intervenant simplement un peu plus tôt dans la campagne. Finalement, ces présélections n’ont plus vocation à choisir, sur la base d’un programme, le meilleur candidat pour la gauche. Elles visent à promouvoir le plus apte à battre Nicolas Sarkozy. Dès lors, comme l’explique Rémi Lefebvre[1. Auteur de Les primaires socialistes, Raisons d’agir, 2011], « les primaires confortent une conception de la politique entendue comme « courses de chevaux » (…) journalistes et acteurs prophétiques revendiquent un pouvoir prophétique sur l’issue de la compétition électorale, et celui que les enquêtes d’opinion créditent des meilleures chances de l’emporter jouit d’une forte légitimité ». Ainsi doit-on sans doute comprendre la « strauss-kahnisation » d’Hollande. Parce qu’il semble le plus capable d’affronter le président sortant, il est déclaré vainqueur par avance, n’aurait-il rien de mieux à proposer qu’un assez bon esprit de synthèse[2. Ainsi qu’il la montré lors du débat de mercredi soir, synthétisant à merveille les propos de ses concurrents, mais se gardant de formuler toute proposition propre.].

Cela annonce-t-il, comme le craint Lefebvre, d’une dérive sondagière de la démocratie, la presse ne se mettant qu’au diapason de l’institut IPSOS ? S’agit-il au contraire du parti pris de ceux qui, ayant bien compris qu’une véritable alternance résiderait dans la victoire d’un antilibéral, s’emploient à fabriquer une fausse alternative, en exaltant un candidat social-libéral ?

Dans un cas comme dans l’autre, il est dommage qu’on oublie si vite les leçons de l’histoire. Car présages et sondages ne font pas une victoire. Les partisans d’Edouard Balladur en firent les frais lors de la présidentielle de 1995, et ceux du « oui » plus encore, après le référendum de européen de 2005.

Les primaires socialistes: La fin du parti militant

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Savoir conter fleurette en latin

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L’actualité brûlante du week-end (les lourdes victoires respectives de l’équipe de France de rugby dans la course sénatoriale et de l’UMP au mondial néozélandais) a failli nous faire passer à côté d’une information capitale : notre Président goûte l’art botanique, et aime à nommer – tout en batifolant dans les jardins de la République – les plantes par leurs noms latins. C’est là une révélation que la première dame a faite à la télévision britannique.

On savait que Nicolas Sarkozy avait rencontré Carla Bruni chez le publicitaire Jacques Séguéla, lequel avait ensuite tout fait pour ébruiter ce coup de foudre faramineux. Ca suffisait presque comme information, sauf qu’il manquait assurément un petit supplément de romantisme et d’âme. Nous l’avons désormais.

La future parturiente a en effet raconté à Christine Ockrent sa première promenade avec son futur époux : « J’ai été vraiment impressionnée, vous savez. Il connaît toutes les appellations latines des fleurs… On marchait dans les jardins de l’Elysée, et il m’expliquait tout sur les tulipes et les roses et je me disais: ‘Mon Dieu, mais il faut que j’épouse cet homme. C’est le chef de l’Etat et il sait tout sur les fleurs également. C’est incroyable’ ».

Oui, incroyable, c’est le mot.