Mariano Rajoy et José Luis Zapatero. Photo : Gustavo Bravo.

La droite a gagné en Espagne, c’est une chose entendue. Cette victoire avait d’ailleurs été prévue, annoncée et apparemment souhaitée par tous ceux qui prônent un grand nettoyage par le vide des gouvernements européens pour satisfaire aux exigences des marchés. Des esprits, même modérés, commencent à parler de dictature des agences de notation et des marchés. Abus de langage ? Pas pour l’étymologie en tout cas. Le mot latin dictatura vient sans conteste du verbe dictare, qui veut dire dicter. Littéralement, la dictature, c’est le régime établi par celui qui dicte ce qui doit être fait et il semble bien que la marge du politique, en Europe comme aux USA, se limite à conformer ses actions à quelques critères économiques qui n’ont plus grand chose de rationnel. Les marchés savent-ils eux-mêmes ce qu’ils veulent ?
L’accession de Mariano Rajoy au pouvoir, le soir même de sa victoire, s’est accompagnée d’une baisse des cours et c’est non sans un certain humour qu’il a demandé aux acteurs des places financières qu’on lui laisse « cinq minutes » pour faire ses preuves.

Je me souviens d’un temps, pas si lointain, où quand un gouvernement de gauche accédait au pouvoir, les bourses baissaient mais remontaient quand c’était un gouvernement de droite. Il y avait somme toute là quelque chose de rassurant. A gauche, on savait que l’on était toujours élu contre les marchés financiers et ce depuis le fameux Mur de l’argent qui s’opposa au Front Populaire de Léon Blum. En revanche, quand c’était la droite, les actionnaires retrouvaient des couleurs et la confiance se traduisait mécaniquement par une hausse des cours.
Il faudrait pouvoir dater le moment où cette dynamique simple, et qui avait le mérite de la clarté quand il s’agissait de savoir quel camp politique agissait pour quelle classe sociale, a disparu. Il faudrait pouvoir le dater, parce de la même manière, on pourrait savoir quand la droite et la gauche se sont mises à appliquer la même politique. Surtout qu’en France, comme d’habitude, les choses sont un peu plus compliquées. A cause de De Gaulle, on a eu une droite qui n’était pas vraiment de droite, une manière de péronisme à la française, qui avait fait dire au Général que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille.

Je peux me tromper mais la dernière fois que j’ai vu les marchés trembler devant la gauche, ce fut quand Edith Cresson fut nommée premier ministre. Comme les marchés, c’est bien la seule chose qu’on puisse leur reconnaître, n’ont aucun préjugé quand il s’agit de faire du profit, ce n’était pas parce qu’Edith Cresson était une femme qu’ils ont montré leur mécontentement mais parce qu’elle avait eu la velléité de relancer une politique industrielle déjà fortement anémiée au début des années 90. On appelait pas encore cela « l’économie réelle » mais Cresson avait manifestement l’intention d’encourager les investissements productifs plutôt que spéculatifs, projet qu’elle avait résumé dans une formule moins élégante que celle de De Gaulle mais tout aussi percutante dans son genre : « La bourse, j’en ai rien à cirer. »

Cette grille de lecture est bel et bien devenue caduque. Qu’un gouvernement de droite, comme le Parti Populaire, soit élu en Espagne ou que la pression insistante de la Troïka favorise l’impeachment d’un Papandréou en Grèce et pousse à la création d’un très large gouvernement d’union nationale puisque que celui-ci comporte même quatre ministres d’extrême droite du parti Laos de Georges Karatzaféris[1. Ce monsieur, lors de la fondation de son parti, avait tout de même déclaré : « Parlons des mythes d’Auschwitz et de Dachau et de ces fours, parlons des chambres à gaz pour voir si les murs étaient isolés pour retenir le gaz ou s’ils étaient seulement faits de briques. »], ou que sous contrôle des agences de notation soit nommé un gouvernement de « techniciens » en Italie[2. Accomplissant le vieux rêve technocratique qui court de Platon et sa République à Pétain et son école d’Uriage], les marchés ne sont toujours pas contents.

On pourrait penser qu’ils se comportent, littéralement, de manière virale. Lorsqu’il s’attaque à un organisme, le virus veut en vivre mais finalement le tue et risque de mourir avec lui. Baudrillard avait assez bien défini la chose : « L’immunodéficience est totale d’un bout à l’autre de la chaîne. Et c’est ainsi que dans un système prétendument rationnel le chaos peut grandir de façon exponentielle, produisant des effets gigantesques d’intoxication collective, sans commune mesure avec les conditions initiales. »

Ne pas voir, dans la période qui nous concerne, que la rigueur resserre la demande et que sans demande, il y a peu de chance qu’un pays puisse rembourser quoi que ce soit à qui que ce soit me semble tragique. L’autre interrogation que soulève chez moi la victoire de la droite espagnole est plus politique. Comment se fait-il que les peuples, quand on les laisse encore voter, n’aillent pas vers une troisième voie ? Bien sûr, en Espagne, l’abstention a augmenté, bien sûr Izquierda Unida (un Front de Gauche ibère) a atteint la dizaine de sièges contre trois dans la précédente assemblée mais rien n’a remis en question le duopole des partis de gouvernement.

Est-ce parce que nous n’avons pas encore assez souffert, parce que nous n’avons pas désespéré jusqu’au bout (« Il faut savoir désespérer jusqu’au bout. Encore un pas et nous serons les maîtres » écrivait Nimier dans son Grand d’Espagne) ?

Il y a pourtant eu, ces dernières années en Amérique latine, de « grandes alternatives » nationales s’appuyant sur une opposition claire à la dictature des marchés. Je sais à quel point en France l’exemple de Chavez au Venezuela, de Morales en Bolivie, de Corréa en Equateur sont contestés à force d’idées reçues. Mais on a tendance à oublier que Lula, par exemple, et son miracle brésilien poursuivi par Dilma Roussef, dont personne ne remet en question le caractère démocratique « moderne », est arrivé au pouvoir à la tête d’un parti, le PT, qui a balayé les deux partis historiques de gouvernement, libéral et social-démocrate, dont les politiques identiques avaient de plus en plus de mal à justifier comment un pays riche pouvait laisser certains de ses habitants mourir de faim.

Si l’on ne meurt pas de faim en Europe, le besoin d’une grande alternative se fait de plus en plus sentir mais n’a pourtant jamais semblé si lointain.

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