Dans les toutes premières années de l’an mil, le moine bourguignon Raoul Glaber voit la France se métamorphoser sous ses yeux : « On eût dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vétusté et revêtait de toutes parts un blanc manteau d’églises. » La métaphore vestimentaire employée par Glaber est entrée depuis longtemps dans la légende historiographique. Elle avait frappé l’esprit de Michelet et des historiens romantiques. Ils voyaient la chrétienté, transie d’angoisse devant l’imminence des Derniers Jours, s’envelopper dans ce manteau et y trouver un réconfort.

Dans l’immédiate après-guerre, le grand médiéviste Edmond Pognon a démonté cette vision eschatologique de l’homme médiéval pris d’une peur panique face à l’avènement d’un nouveau millénaire. Nous en avons eu, nous-mêmes, la preuve : on attend encore le bug de l’an 2000, variante technologique de la fin des temps. Quant au blanc manteau d’églises : pas le début de la moindre manche ! Enfin, ce n’est pas tout à fait juste : il y a bien un manteau qui enveloppe aujourd’hui la France : celui des « marches blanches ».

C’est devenu un rituel : sitôt qu’un drame se produit quelque part dans le pays, dans les jours qui suivent, le village, le quartier, les alentours, tout le monde marcheblanche.

Les premières semaines du mois de novembre nous ont apporté leur lot de faits-divers tragiques et de marches blanches subséquentes. Agnès : marche blanche à Chambon-sur-Lignon. Fabrice : marche blanche à Dunkerque. Julien : marche blanche à Ruminghen. Lola : marche blanche à Chacenay. Océane : marche blanche à Bellegarde… Dylan : marche blanche à Calais. Kenza : marche blanche à Roanne. Sofiane : marche blanche à Lille. Que la mort soit due à un meurtre, un accident de la circulation ou un suicide, l’émotion collective ne semble plus s’exprimer en France qu’à travers un seul vecteur.

Nous ne sommes plus ici dans ce que l’on appelait dans les années 1990 la « pensée unique » : nous en sommes à l’émotion unique.

Comment fonctionne cette mécanique de la marche blanche ? Quelle en est son origine ? Comment expliquer que le procédé soit devenu, en une décennie, aussi automatique ?

La « marche blanche », c’est d’abord le nom de la manifestation qui a eu lieu à Bruxelles en 1997 et qui a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes défilant silencieusement contre les actes de pédophilie en Belgique. Le climat de l’époque était à l’affaire Dutroux et l’événement fut relayé par les médias du monde entier.

Les éditorialistes avaient alors souligné, avec justesse, la dignité et la gravité des participants à cette marche sans fanfare ni trompette. Seulement voilà, quand un journaliste a raison une fois, sa rédaction devrait aussitôt prendre la seule mesure qui s’impose et le mettre à la retraite anticipée. Car, que voulez-vous, un journaliste qui a raison prend goût à cette sensation jusqu’alors inconnue pour lui de décrire la réalité et il veut recommencer. On le voit alors parler de marches blanches à tout bout de champ. Du soir au matin, il ne pense plus qu’à ça. Il se lève et fait les cent pas en cherchant une marche blanche digne de ce nom. Sitôt qu’il voit un rassemblement de plus de trois personnes ne pas proférer de slogans à l’aide d’un mégaphone, il sort son petit carnet, son petit stylo et note : « Grand succès de la marche blanche à Roubignolles-sur-Oise ».

Des doux dingues, il y en a partout. Et l’attitude des journalistes ne prêterait pas à trop de conséquences – sauf pour leur entourage immédiat – s’ils n’étaient pas lus. Or, le malheur veut que la crise de la presse n’ait pas atteint son paroxysme et qu’ils soient lus, vus et entendus encore.

C’est alors qu’on a commencé à voir, dans le pays, une épidémie de marches blanches. Il n’y a pas aujourd’hui le moindre événement dramatique qui se produise en France qui ne soit suivi d’un défilé. C’est automatique. Cet automatisme-là est entièrement médiatique. Il ne s’agit pas simplement de fournir aux caméras de télévision des images. Il s’agit simplement de se comporter en Homo festivus, c’est-à-dire de partager la croyance la plus communément admise que rien n’existe, ni la joie ni la douleur, qui ne soit mis-en-scène, orchestré, télévisé, retransmis en direct sur les chaînes d’info continue.

Dans les premières années qui ont suivi la marche bruxelloise, les faits-divers liés à la pédophilie s’accompagnaient de marches blanches. Le phénomène demeurait assez compréhensible : l’analogie entre l’affaire Dutroux et le crime pédophile qui mobilisait le public était assez forte pour que l’on puisse organiser une telle manifestation. Mais les choses ont dérapé, lorsque l’on a commencé à marcheblancher à tout propos. Un accident de la route : le quartier fait une marche blanche. Votre gamin se suicide : on vous sort de chez vous, vous n’avez pas envie, parce que vous n’avez qu’une envie c’est de chialer et on vous fait défiler en silence. Aujourd’hui, ce qu’on ne peut pas dire, il faut non seulement le taire, mais en plus marcher pour la boucler.

Autrefois, lorsqu’un crime était commis, qu’un accident fauchait une vie ou qu’un suicidé ne ratait pas son coup, on avait la pudeur de ne pas trop en faire. C’est tout juste si l’on allait au funérarium. Par délicatesse, pour ne pas déranger. On se contentait de suivre les obsèques. Et on essayait de ne pas trop déranger la famille. Contrairement aux apparences – elles sont trompeuses, toujours –, notre temps en fait toujours trop : il a perdu l’art discret de la pudeur. Car ces marches blanches qui enveloppent aujourd’hui la France des faits-divers de leur blanc manteau ne sont ni pudiques, ni dignes et encore moins silencieuses.

Au risque de passer pour quelqu’un qui a cédé, de son vivant, son cœur à la science, je m’aventurerais à dire une chose : le deuil collectif est une foutaise.

Le deuil est intime. Ce n’est pas un travail – comme le veut l’expression la plus stupide du monde « travail de deuil[1. L’expression « travail de deuil » est de Freud (Deuil et mélancolie, 1917). Il se s’agit pas ici de mettre en cause cet apport freudien important à la compréhension de notre rapport à la mort, mais de pointer du doigt l’usage médiatique, c’est-à-dire réducteur et chargé d’un contresens total, d’une notion complexe et féconde de la psychanalyse.] » – auquel nous ne consacrerions que 35 heures chaque semaine, mais une expérience sensible et personnelle qui nous apprend à vivre avec nos morts, dans une continuité diffuse et hasardeuse qu’on appelle la mémoire. Ce n’est pas la séparation d’avec les disparus qui nous attriste, mais le souvenir que nous gardons d’eux. Le deuil est un dialogue que nous voulons prolonger avec nos morts, c’est-à-dire avec nous-mêmes. Mais même dans le deuil, l’homme reste un animal qui parle. Dans la plus grande tristesse, il faut qu’il cause et qu’il bavarde, il jacte et la ramène – c’est Élisabeth Lévy qui va être contente.

Or, ce que nous proposent les marches blanches, c’est le silence. Mais le silence n’est pas un synonyme de dignité ou de gravité. Où a-t-on vu ça ? La dignité, c’est comme la bandaison chez Brassens, ça ne se commande pas. Elle use d’une variété de tons et de postures. Il est des manières d’être dignes en parlant. Il est même des moments où la dignité consiste à hurler. Car la douleur terrasse, cloue sur place, empêche tout mouvement. Mais elle ne brise pas ce qu’il vous reste : la voix. Il est des moments où l’on a envie de crier, de pleurer, de s’arracher les vêtements et les cheveux, à la manière des séfarades et des anciens Romains.

Il faut se taire donc. Et marcher. La boucler, surtout. De l’exercice et du silence : voilà ce qu’on nous demande aujourd’hui face à la mort.

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