Louis Skorecki.

Les frères Lumière ont inventé la télévision, pas le cinéma, c’est Louis Skorecki qui le dit. Doté d’une plume injuste et brillante, Skorecki ne va plus dans les salles obscures. Pour lui, le 7e art est mort avec Rio Bravo et les cinéphiles se comportent comme des bâfreurs de blanquette de veau. Les films, il les regarde sur petit écran. Il en parlait dans des articles longtemps publiés par Libération et édités en recueils par l’ami Roland Jaccard dans sa collection « Perspectives critiques » aux PUF : Raoul Walsh et moi, Les Violons ont toujours raison, Conversations avec Serge Daney.
Avec Sur la télévision, Skorecki adresse une belle déclaration d’amour à l’étrange lucarne. S’il n’oublie ni Mad Men ni Dr. House, ce descendant avoué de Sherlock Holmes nous replonge dans un autre temps. Dans cette époque qui court de l’ORTF à feu la Cinq de Berlusconi, bien avant la multiplication des chaînes sur le câble, les surprises étaient permanentes.

Les crimes étaient résolus dans les Cinq dernières minutes. Simenon trouvait que Jean Richard, comédien massif, incarnait un parfait commissaire Maigret. Les garçons hésitaient entre Emma Peel et Tara King, se pendaient finalement aux jambes à la longueur érotique d’Emma. Le lieutenant Columbo roulait en Peugeot 403. La Petite maison dans la prairie renseignait sur le puritanisme des Pères fondateurs américains et Le Prisonnier sur les mœurs de Big Brother. Bill Cosby était un acteur de jazz, papa d’Obama. Thomas Magnum cachait derrière sa moustache les traumatismes de la guerre du Vietnam. MacGyver, entre Reagan et Gromyko, préfigurait le bobo écolo à canif électeur d’Europe Écologie-Les Verts.

Skorecki a des fulgurances qui ravissent : « Baretta et Pasolini, c’est du pareil au même : cinéma louche, télé trouble, familles perdues. » On voit où il veut nous amener. Si les visages, les musiques et les mots portés par les séries TV s’impriment dans les mémoires, créant nos mythologies modernes, c’est que les histoires sont écrites. Parfois à la va-vite, souvent avec style, toujours avec efficacité. Grâce aux séries, les écrivains ont signé leur retour à l’écran, passant à tabac la « politique des auteurs » chère à François Truffaut − une fiction appartient à son réalisateur, point final.
Steven Bochco nous fait découvrir les rues de New York, et ceux qui les peuplent, dans NYPD Blues. Chris Carter révèle nos angoisses paranormales dans X-files. Edward E. Kelley s’amuse des fantasmes d’Ally McBeal et donne au Capitaine Kirk de Star Trek, William Shatner, son plus beau rôle : Denny Crane incarne dans Boston Justice un avocat de droite fêlé, amateur de cigares et de whisky dissertant, sur la terrasse de son cabinet, du harcèlement sexuel, des armes à feu et des SDF avec son meilleur ami démocrate. Même Jean-Luc Azoulay, le créateur d’Hélène et les garçons et de ses suites, peut être présenté comme un héritier décomplexé d’Éric Rohmer : des jeunes filles légèrement vêtues badinent avec des garçons qui ne pensent qu’à la embrasser, et plus si affinités.

Pour comprendre que les séries sont nos madeleines du jour, il faut lire, en plus de Skorecki, le Dictionnaire des séries de Nils C. Ahl et Benjamin Fau. Rien ne manque dans ce pavé de plus de mille pages. Les notices sont précises, élégamment rédigées, méchantes à l’occasion. À propos d’une vieillerie californienne et balnéaire : « Si l’on veut du mal à quelqu’un, on peut lui diffuser en boucle le générique de la première saison : cela achève même les chevaux. » Du bel ouvrage qui donne envie d’errer dans Baltimore en regardant The Wire, de se saouler avec Hank Moody dans Californication et, même, de courir sur une plage de Malibu derrière quelques naïades en maillot de bain rouge.

Louis Skorecki, Sur la télévision, Capricci, 2011.
Nils C. Ahl, Benjamin Fau (dir.), Dictionnaire des séries télévisées, Philippe Rey, 2011.

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