Golgotha Picnic

M. Ribes ne saurait, sans passer pour un ingrat, se plaindre de l’État ni de ses représentants : il leur doit tous les honneurs et les titres dont il est comblé sans en être accablé. Notre brave république accorde volontiers aux artistes effervescents et contestataires des gratifications, que ces derniers acceptent avec une joie gourmande. On notera d’ailleurs que, si les ministres et les présidents passent, M. Ribes demeure. Soutenu par la redoutable Catherine Tasca, il fut nommé directeur du Théâtre du Rond-point en 2002. Il surmonta le terrible chagrin qu’il éprouva assurément, après la défaite de M. Jospin, ainsi que la sévère dépression, qui le saisit certainement au soir du second tour de l’élection présidentielle de 2007. Et le voici en 2012, frétillant et narquois, organisateur des plaisirs, dans ce même théâtre des champs-élyséens, sous la présidence du tyran Sarkozy.

Or, cet homme considérable ne s’est pas contenté de gouverner son palais rond, que la manne publique a rendu très confortable. Il en a fait le haut lieu de ce qu’il appelle le « rire de résistance », une idée ribesienne qui oppose le rire « au formatage des consciences » : le rire comme remède à ce qu’il baptise joliment le « cholestérol de l’imaginaire ». Mais enfin, si rien n’est neuf dans cette proposition, quelque chose agace un peu : on sent que la résistance du monsieur, quoiqu’à prétention humoristique, virerait rapidement à l’esprit de sérieux et ferait du théâtre du Rond-point le fort Apache de l’opposition au néo-nazisme rampant, à la Droite en général, à la lepénisation des consciences, au Mal, à la Tradition, et bien évidemment à l’Église catholique. M. Ribes n’aime rien tant que la dérision, l’humour « décalé », l’énergie de Charlie-hebdo, soutenue par Canal+. Il mêle ainsi le meilleur – le dessinateur Jean-Marc Reiser, véritable génie de l’irrésistible cruauté des choses, et le pire, – Canal+ et ses divertissements pour milliardaires satisfaits. Dans sa géostratégie calamiteuse, le Rond-point serait le haut lieu de la résistance, et ses jardins alentours un maquis peuplé de petits marquis de la culture subventionnée.

M. Ribes , qui a la physionomie d’un paisible notaire « barbiché » Napoléon III, dénonce la menace que feraient peser des chrétiens fondamentalistes sur les représentations de la pièce Golgotha picnic (excellent titre, au demeurant). C’est qu’un grand résistant ricaneur tel que M. Ribes voit bien le danger de l’occupation catholique dans notre pays. Nos églises sont pleines, les pénitents encagoulés se prosternent sur les parvis, l’inquisition menace, et, dans les souterrains du Vatican, on entend les cris déchirants des suppliciés. Partout dans le monde, les chrétiens accomplissent des actes de terreur, qui viennent grossir la chronique de leurs crimes irréparables. Les chrétiens d’Orient, en particulier, sont connus pour leur perversion singulière. En Égypte, par exemple, les musulmans baissent les yeux et rasent les murs quand ils croisent, dans la rue, l’une de ces bandes de voyous christianisés, armés de bâtons et de couteaux. Chez nous, néanmoins, M. Ribes n’a rien à craindre des catholiques, et ses jambes, en le portant d’un pas vif, à la manière d’un curé pédophile surpris dans ses mauvaises pratiques, le mettront aisément hors de portée d’un quelconque « intégriste » un peu véhément.

Mais pourquoi ne s’attaque-t-il à des sujets qui lui feraient courir de vrais périls ? Par exemple, une pièce sans nuance où les Palestiniens seraient représentés en victimes des Israéliens triomphants et dominateurs ? Qu’il s’attende à recevoir une dose massive de « bétar-bloquants », préjudiciable à sa tension artérielle. Et, s’il lui reste un peu de son énergie ricanante, nous lui suggérons de présenter le Prophète Mohamed en animateur de bordel, une manière de Dodo la saumure halale. Les zélateurs du prophète ne sont pas gens à tendre l’autre joue quand on les soufflette.
Le public du Rond-point constitue la nouvelle bourgeoisie, lectrice des Inrockuptibles et de Télérama, dont l’exquise directrice, Mme Pascaud, avoue s’être pâmée devant la pièce[1. Fabienne Pascaud, chrétienne proclamée, entre si souvent en pamoison qu’elle mériterait qu’on la surnommât « la croix pâmée ».]. Sollicitée par M. Ribes lui-même, venu chercher une sorte d’onction auprès de la grande prêtresse téléramique, Fabienne confesse au petit prélat du Rond-point: « Golgota Picnic est sans doute le plus beau spectacle de Rodrigo Garcia […]. La chrétienne que je suis [le] trouve […] profondément mystique.». Il est plaisant d’entendre M. Ribes, qui se soucie de l’opinion chrétienne comme de sa première couche-culotte, ronronner de plaisir aux propos de la belle Pascaud. On trouve toujours un chrétien de service pour proférer des « chrétienneries » extasiées devant un athée hilare.

Je suis moi-même fort mauvais chrétien, et si je salue volontiers Jésus, je lui parle rarement. J’envisage sans plaisir les longues années de purgatoire qui m’attendent. Je dis purgatoire, parce que je ne peux croire à une damnation éternelle. Dans mon esprit, certes un peu embrouillé, Jésus ne saurait céder les âmes au Diable, puisqu’il lui a permis d’habiter les corps. D’ailleurs, cette terre « endiablée » ne me déplaît pas ; je la quitterai sans regret, mais non sans souvenirs éblouissants. Enfin, il me paraît que le plus grand péché est produit par l’esprit.
Mais revenons à vous, M. Ribes : les chrétiens qui entouraient Frigide Barjot et Michaël Lonsdale, ce soir de décembre, n’incarnaient aucun fondamentalisme ; ils étaient simplement venus vous faire part de leur chagrin. Ils trouvent votre pièce inutilement insultante à l’endroit de Jésus, ils ont voulu vous le dire en face. Vous leur avez prudemment répondu près d’un cordon de rudes gaillards caparaçonnés comme des tortues ninja. Votre prudence policière ressemblait à une trouille louis-philipparde. Il était inutile et vain de vous entourer de ce renfort massif. Votre posture était de surcroît ridicule : que dira de vous la postérité, quand elle découvrira le grand résistant que vous prétendez être, dissimulé derrière un buisson de CRS ?

À la vérité, M. Ribes, votre fatras idéologique repose sur une conviction franchouillarde, libertaire si l’on veut, voire « libertarienne », définitivement intégrée. Vous êtes le relais de la nouvelle culture d’Etat, de la risible résistance organique d’Etat, de la pitoyable subversion d’Etat. Vous êtes un provocateur plus décoré qu’un arbre de Noël, un radical chic rémunéré par les contribuables. Vous appelez la police pour vous débarrasser de ceux que vos provocations institutionnelles irritent ou blessent inutilement. Craignez-vous donc à ce point les effets de vos grimaces ? Tirez le rideau, M. le directeur, votre farce est jouée !