Les blagues juives ne prennent jamais pour cibles d’autres que les Juifs. Pas d’histoires juives sans Juifs dedans et tout autour.
Alors, pourquoi les blagues juives sont-elles tellement judéo-centrées ?
L’explication la plus généreuse serait que les Juifs sont tellement antiracistes qu’ils ne tolèreraient pas qu’un Juif se moque de ses voisins non juifs, d’autant que ces voisins sont si aimables et si spirituels qu’on ne voit pas de quels travers un Juif pourrait se moquer.
Cette explication, quelqu’un qui n’aurait jamais vu les voisins des Juifs (roumains, polonais, ukrainiens, lettons, allemands etc.) pourrait l’admettre. Pas un Juif de la diaspora. Laissons de côté les voisins des Juifs d’Israël.
Une autre explication, complémentaire, serait que les Juifs pratiquent exclusivement l’autodérision parce qu’ils savent que c’est ce qu’ils méritent, vu leurs nombreux travers.
Quelqu’un qui n’aurait jamais vu un Juif, et qui ignorerait que le Juif est fier de lui et dominateur, pourrait penser cela. Pas un non-Juif connaisseur en Juifs.
L’explication que les Juifs aiment se donner est qu’ils doivent rire sans cesse de leurs propres malheurs et de leurs propres défauts de peur de mourir sans avoir ri.
La véritable explication est celle qui va suivre. Elle mérite d’être prise au sérieux, on peut me croire sur parole.
Les Juifs ne se moquent pas des autres tout simplement parce qu’ils ne se sentent pas du tout concernés par les défauts et les qualités des autres. Ils ne se comparent pas aux autres. Ils n’en ont pas besoin pour rire de plaisir en se voyant si admirables dans le miroir de leurs blagues juives. Ils n’ont pas de Belges, parce qu’ils n’ont pas besoin de se comparer aux autres, pour se sentir supérieurs aux autres, tant ils sont fiers de ce que les autres prennent pour des défauts juifs.
Toutes les blagues juives sont des façons juives de se vanter avec arrogance de leurs supposés défauts, tout en laissant croire aux « autres » qu’ils pratiquent une tendre autodérision.
C’est pourquoi ce texte ne doit pas tomber entre les mains des autres.
Pour créer et exploiter un réseau de téléphones mobiles, il vous faut une gamme de fréquences du spectre électromagnétique qui se trouve être un bien public ; c’est-à-dire qu’il appartient à la communauté des citoyens français et que l’État le gère en notre nom. Lorsqu’il s’est agi, au début des années 2000, d’attribuer des licences d’exploitation[1. Les fameuses licences UMTS (Universal Mobile Telecommunications System) qui succédaient aux licences GSM.] à des opérateurs de téléphonie mobile, les États étaient confrontés à un problème économique assez classique : le nombre de licences possibles étant limité par la nature[2. Mettons de quoi faire vivre 5 ou 6 opérateurs (comme en Angleterre et en Allemagne respectivement).], si les licences n’avaient pas été assez chères, il y aurait eu pléthore de candidats et l’on n’aurait pas su comment discriminer entre eux. En revanche, si elles avaient été trop chères, toutes les licences possibles n’auraient pas trouvé preneur et l’on aurait risqué de se retrouver avec un monopole ou un oligopole.
Dans la plupart des pays, on régla le problème en utilisant un mécanisme de marché vieux comme le monde : la mise aux enchères des licences. Les gouvernements britannique et allemand ont ainsi respectivement récupéré 38,5 et 50 milliards d’euros. Mais en France, on goûte peu aux mécanismes de marchés : des opérateurs étrangers risqueraient de venir mugir dans nos campagnes et il faut bien financer le fonds de réserve des retraites. On fixa donc un prix arbitraire pour permettre à notre bon gouvernement de récupérer 20 milliards et d’assortir l’attribution des licences à toute une série de conditions et de tracasseries administratives comme nous en avons le secret. Seuls SFR et Orange se portèrent acquéreurs avant d’être rejoints par Bouygues lorsqu’en 2002, l’État consentit une remise de l’ordre de 87 % sur son prix initial. Ces dix dernières années, le marché français de la téléphonie mobile était ainsi verrouillé par trois opérateurs bien français.
Or, contrairement à une idée courante, le fait que la production d’un bien ou d’un service ne soit assurée que par un ou peu de producteurs ne pose pas réellement de problème. Ce qui est important, c’est que ce monopole ou cet oligopole soit contestable ; c’est-à-dire que si le ou les producteurs dominants laissent le rapport qualité-prix de leurs produits se dégrader, ils créent un espace pour un futur concurrent. À quelques très rares exceptions près, les monopoles incontestables ne peuvent exister que si quelqu’un dispose d’un pouvoir suffisant pour empêcher l’émergence d’autres concurrents. Et dans la quasi-totalité des cas, ce quelqu’un c’est l’État.
Si SFR, Orange et Bouygues ont accepté de débourser des fortunes pour acquérir les licences de l’État, c’est qu’ils savaient qu’ils bénéficieraient d’une situation d’oligopole non-contestable. Par ce biais, ils se sont mis d’accord pour gonfler le prix de leurs services de façon à réaliser de confortables bénéfices. On a beau avoir créé une bureaucratie ad hoc chargée de vérifier que les dirigeants des trois sociétés ne discuteraient pas de leurs intérêt communs, nous payions, jusqu’il y a peu, les services de téléphonie mobile parmi les plus chers d’Europe.
Mais voilà qu’après d’âpres négociations, un quatrième larron se présente : Xavier Niel, le patron de Free, mesure très bien les marges colossales des opérateurs en place et s’empresse donc de contester leur oligopole. Après moult rebondissements, il finit par obtenir gain de cause et obtient la fameuse quatrième licence contre 210 millions d’euros et la promesse de verser 1 % de son chiffre d’affaire annuel à l’Etat.
Voici donc le loup dans la bergerie : Xavier Niel va diviser la facture téléphonique des Français par deux et les trois opérateurs historiques n’auront d’autre choix que d’abandonner leurs marges confortables et de s’aligner. La petite chasse gardée entre gens de bonne compagnie est donc finie et nous autres, citoyens du commun, allons enfin cesser de payer une taxe officieuse sur la téléphonie mobile.
L’histoire de Free Mobile est une véritable démonstration des effets de l’ouverture à la concurrence. Comme Arnaud Montebourg[3. Ô douce ironie…] le twittait lui-même : « Xavier Niel vient de faire plus avec son forfait illimité pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans. »
Car si le capitalisme libéral a ses héros, il a aussi ses vilains[4. Les méchants qui n’ont de cesse d’empêcher le héros de faire le bien autour de lui.]. Je ne m’étendrai pas sur le cas des politiciens et des militants qui vous expliqueront dédaigneusement que : « Niel ne fait ça que pour se faire plus de fric. » Bien sûr que Xavier Niel ne fait ça que pour gagner de l’argent : c’est le principe d’une économie de marché et c’est pour ça que ça fonctionne. Mais passons…
Les vrais vilains, les pires ennemis du capitalisme libéral ce sont ceux qui, pendant dix ans, ont artificiellement restreint la concurrence dans ce secteur pour nous taxer plus discrètement mais aussi ceux qui ont profité de ce système en faisant feu de tout bois pour que Xavier Niel reste à la porte. Comme le disait si élégamment Martin Bouygues : « Je me suis acheté un château, ce n’est pas pour laisser les romanichels venir sur les pelouses ! » Bel exemple du capitalisme de connivence à la française : une résurgence d’Ancien Régime qui prétend poursuivre l’intérêt général mais n’a jamais servi que les princes et leurs courtisans…
Ndlr : Xavier Niel est actionnaire minoritaire de Causeur.
David Desgouilles. D’où vient cette idée de créer un collectif consacré à la refonte du bac ? Estéban Piard[1. Président du collectif Méritez-le]. Cette idée m’est venue pendant les épreuves du Baccalauréat, que j’ai passé l’an dernier. J’ai été effaré par les exigences demandées, bien loin de ce que devrait normalement être un niveau de fin de Terminale, d’autant plus que certains enseignants nous avaient donné des cours très pointus. J’ai pu alors constater la baisse grandissante de niveau dans l’Education Nationale.
Au lycée, vous étiez donc déjà sensible à la grande querelle sur l’Ecole ?
Effectivement, je lisais régulièrement des articles de Jean-Paul Brighelli, Natacha Polony, Claire Mazeron.
Je comprends mieux… Il ne s’agit pas de personnalités bienveillantes envers les politiques éducatives menées.
En effet. Je me suis donc dit qu’il était important de réagir, de montrer que certains refusaient cette baisse de niveau, cette infantilisation des lycéens et de tous les écoliers français.
Mais les écoliers sont justement des enfants et qui doivent écouter le Maître !
Certes, ils sont des enfants mais aussi des adultes, des citoyens, et des esprits en puissance. Le rôle de l’Ecole est notamment de les amener à cela. Le fait que ce soit justement un lycéen qui s’oppose à tout cela me semblait être un meilleur moyen de se faire entendre, de témoigner d’une réalité subie durant toutes ces années. C’est aussi peut-être pour cela que j’ai décidé d’entrer en classe préparatoire : recevoir un enseignement d’une qualité véritable, d’après des exigences qui permettent à chacun de s’exalter dans le travail et d’essayer d’atteindre un certain degré perfection : c’est ce que devrait être l’Education Nationale depuis la maternelle…
L’idée de ce collectif est restée en suspens un certain temps, et puis par hasard, j’ai rencontré Maxime Fialon sur Twitter qui partage le même constat que moi et a décidé de s’investir dans la création de l’association. Nous souhaitons partir d’un constat simple : l’échec du Baccalauréat. Comment peut-on arriver à 85% de réussite chaque année et voir autant de défections en première année de licence ? Ce précieux diplôme a été dénaturé. Il conserve une valeur symbolique pour les élèves de terminale, mais après ? Plus rien. Le Bac était autrefois un péage. Il est aujourd’hui devenu une simple porte grande ouverte.
Une porte grande ouverte ? Vous y allez fort !
Mais c’est le cas ! En faisant quelques recherches, on peut trouver des consignes de correction données par les inspecteurs ou encore des témoignages d’enseignants qui rendent compte des conditions dans lesquelles sont corrigées les copies. C’est édifiant de voir qu’on demande de très peu pénaliser l’orthographe par exemple, ou encore de ne pas sanctionner un candidat qui ne construit pas bien un commentaire de texte ! Le Bac est aujourd’hui organisé de telle manière qu’on encourage les élèves dans leur médiocrité, sans trop leur en demander, de telle sorte qu’il sont, d’une certaine façon, conditionnés dans cette médiocrité. Où est donc passée la « méritocratie républicaine » que l’on associait autrefois à l’Ecole ?
Certes ! Partant de ce constat, en quoi consiste votre démarche ?
Elle se veut à la fois une dénonciation de cette aberration mais également une force de proposition pour revenir à un véritable Baccalauréat comme diplôme sanctionnant un cycle d’études. Or ce constat amène naturellement à une réflexion sur le système éducatif dans sa globalité. Le Bac n’est qu’un point de défaillance dans la façon de concevoir l’éducation des futurs citoyens. L’Ecole n’a plus vocation à élever (idée contenue dans la racine latine d’« éduquer » : ex-ducere, conduire hors de) l’élève vers un idéal. Elle se comprime dans un à-peu-près néfaste.
L’heure est plutôt à la mise en place d’un contrôle continu, quitte à ce qu’on impose la sélection à l’entrée de l’université. Ce n’est donc pas ce que vous préconisez ?
Le contrôle continu pose un problème : il vérifie que l’élève apprend bien ses leçons et c’est tout. Il n’encourage aucunement l’élève à se surpasser à un moment donné, à faire preuve d’esprit critique et à montrer ses connaissances personnelles, en plus de celles acquises grâce à l’Ecole. Le Bac devrait avoir cette vocation : pouvoir se mettre en avant, se dégager du lot. La sélection à l’entrée en Université serait inutile si le Bac jouait ce rôle. Or, ici il ne sanctionne rien, il donne juste un clef pour aller dans un autre cycle. Avec tout l’échec inhérent à la première année de licence.
Le Bac doit garder sa valeur, certes symbolique, mais essentielle de dire : « Voilà, vous avez réussi, félicitations, nous certifions que vous êtes apte à aller à l’Université ». Aujourd’hui, le bac est une simple formalité de vérification, à la manière d’un devoir quelconque en cours d’année. Du coup, le contrôle continu est presque déjà en place…
Le fonctionnement de l’Ecole devrait au contraire vérifier régulièrement que les leçons sont apprises par des devoirs mais également arriver en juin et présenter l’ « épreuve finale » en disant : voilà, vous maîtrisez ce qu’on vous a appris, à vous de le réutiliser dans un contexte différent. Soyez vous-mêmes !
Méritez-le est un slogan fort. A qui s’adresse cette interpellation ? A ceux qui n’ont pas encore passé le Bac ?
Certes, il semble s’adresser aux lycéens, mais notre vocation est de réveiller toutes les consciences, sans mettre en doute la bonne volonté des élèves.
Vous vous adressez donc aussi aux candidats à l’élection présidentielle ?
Tout à fait ! Il faut que les politiques comprennent qu’ils méritent des citoyens instruits, dotés d’esprit critique, de capacités analyse et d’une culture personnelle conséquente. Notre slogan peut également être compris comme une apostrophe aux candidats : méritez-les ces citoyens, réformez l’Ecole, rendez-nous une véritable Ecole !
Les membres de votre collectif sont sans doute politisés. Comment se positionnent-ils dans la campagne présidentielle qui s’annonce ? Et vers qui va leur préférence ?
Certains sont encartés, d’autres non. Mais tous ont une conscience politique très forte, je n’en doute pas. Cependant nous nous voulons un collectif apolitique. Jamais nous n’afficherons un soutien public à un quelconque candidat. Le rôle que nous nous donnons est celui de proposer pour définir des objectifs pour l’Ecole.La campagne présidentielle va être le moment pour chaque candidat d’exposer son programme éducatif. Nous en prendrons alors connaissance et critiquerons ou encouragerons certaines propositions, quel que soit le candidat qui les défend. Nous envisageons également d’envoyer un questionnaire à chaque candidat pour connaître précisément ses positions concernant l’Ecole. Chacun de nos membres votera en son âme et conscience. Moi-même je ne cache pas mes préférences, mais elles n’ont pas lieu de s’affirmer au sein de notre collectif, puisque nous nous rassemblons autour du même constat (l’échec du système actuel) et autour du même idéal : celui de revenir à une Ecole qui remplisse pleinement son rôle.
Qu’est-ce qu’un bon film sur la sexualité ? Un film qui n’enseigne rien. Un film qui ne délivre pas la formule de la bonne jouissance. Un film qui en sait moins que vous, et qui n’en a pas honte. Un film qui s’en tient au plus absurde, au plus comique, parce que l’étendue de notre non-savoir sexuel restera toujours abyssale. En intitulant leur opus Il n’y a pas de rapport sexuel, on peut dire que nos deux compères – le jeune Raphaël Siboni à la direction, le hardeur HPG à l’exécution – commencent sur de bonnes bases.
Sélectionnant les rushes personnels d’HPG, Siboni a eu l’intelligence suprême de s’en tenir aux scènes les plus stupides. Il se peut que ce film ne reflète qu’imparfaitement le monde du X, mais comme le propos n’est pas là, on ne lui en tiendra pas rigueur. Il ne s’agit pas de filmer la pornographie, mais de filmer l’absence de rapport sexuel dans la pornographie. Par sa simplicité, par son absence de pause intellectuelle, Siboni a réalisé un authentique chef-d’œuvre. Tout est dans les détails, et ces détails n’ont rien à voir avec le sexe : telle actrice, le visage recouvert de sperme, se prend de compassion pour un acteur dont la fatigue commence à se faire sentir. Tel autre, déçu d’avoir si peu éjaculé, se tourne vers le caméraman, désolé.
Ces scènes sont hilarantes, et elles reflètent la force d’HPG. La force d’HPG est de ne pas vouloir passer pour quelqu’un de bien. C’est une qualité morale extrêmement rare. Tel philosophe vous enseignera comment faire l’amour comme un cochon tout en respectant les femmes, tel libertin trouvera étrange que vous ne soyez pas aussi libre que lui : pour sa part, HPG ne se montre jamais en exemple. Et c’est pourquoi ce petit film touche juste. Non pas que l’acteur se montre tel qu’il est : une telle confession ne l’aurait pas rendu plus humain. C’est bien plutôt sa roublardise, son obsession soiffarde, sa confusion (impossible de savoir ce qu’il veut dès qu’il se lance dans une indication scénique) qui font de cet hardeur malhabile et musclé un frère en absurdité.
Il n’y a pas de rapport sexuel, Film documentaire français de Raphaël Siboni avec HPG, 2012. (1 h 18.)
Ce jeudi 8 décembre, alors que Mario Draghi, dit « Super-Mario », abaissait de 1,25% à 1% le principal taux directeur de la Banque centrale européenne (BCE), il annonçait subrepticement, par la voie d’un simple communiqué de presse, une nouvelle mesure: le LTRO ou « Longer-Term Refinancing Operation ». En pratique, cela signifie que, le 21 décembre 2011 et le 29 février 2012, la BCE accordera aux banques des prêts en euros à un taux de 1% sur trois ans et ce, sans aucune limite de montant. Pour que chacun puisse se faire une idée, rappelons qu’à l’heure où j’écris ces lignes, le taux Euribor à douze mois − c’est-à-dire le taux auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles pour un an − est de 1,976%. Les institutions financières de la zone euro pourront accéder à des financements deux fois moins chers et pour une durée trois fois plus longue que ceux dont ils bénéficiaient jusque-là.
Cette offre faite aux banques commerciales par le Banquier central en chef s’apparente à la proposition qu’on ne peut pas refuser de Don Corleone. Le message du planificateur central monétaire tient en cinq mots : les vannes sont grandes ouvertes. Sans surprise, 523 banques européennes ont souscrit au premier volet de cette offre, le 21 décembre, pour un montant de 489 milliards d’euros.
Ça va mieux en le disant : Mario Draghi est tout sauf un imbécile incompétent. Qu’on lui reproche son passé de vice-président de la « Pieuvre »[1. Goldman Sachs.] pour l’Europe, c’est de bonne guerre, mais du point de vue de l’adéquation des moyens qu’il met en œuvre aux fins qu’il poursuit, cette expérience professionnelle aurait plutôt tendance à le crédibiliser. Et même en admettant que je le surestime, il est entouré d’une pléthore de conseillers hautement qualifiés et de techniciens expérimentés. En conséquence, si Monsieur Draghi fait un tel cadeau aux banques, il doit avoir une bonne raison pour cela.[access capability= »lire_inedits »]
Et cette bonne raison, amis lecteurs, c’est que ces dernières semaines, nous avons frôlé un nouveau « credit crunch » − ce qui arrive lorsque les banques refusent de se prêter de l’argent entres elles, provoquant ainsi une raréfaction du crédit pour l’ensemble de l’économie. Celui de 2008/2009 étant encore dans les esprits, il est inutile de rappeler les dommages causés par ce genre d’événement.
Pour comprendre que « Super-Mario » nous a sans doute évité une mini-apocalypse, il faut établir un parallèle qu’on peut tracer avec la crise dite des « subprimes ». En 2008, si les banques refusaient de se prêter de l’argent entre elles, c’est parce qu’elles craignaient de se retrouver créancières d’une institution qui, contrairement à ce que dit l’adage, n’aurait pas prêté qu’aux riches mais aussi à des débiteurs potentiellement insolvables. Pour la doxa relayée par nos responsables politiques et les médias, cette situation devait être imputée à la « dérégulation financière », c’est-à-dire que les carences de la réglementation auraient permis aux banques d’organiser le suicide économique de leurs actionnaires. Après tout, on n’en est pas à une incohérence près.
Quoi qu’il en soit, à supposer que cette analyse ait été pertinente il y a trois ans, elle n’explique nullement pourquoi les banques européennes ont frôlé la faillite en 2011 : cette fois, ce n’est pas parce qu’elles ont eu l’outrecuidance de prêter à des ménages vivants sous le seuil de pauvreté mais parce qu’elles ont financé la gabegie de nos États qui − cela ne vous aura pas échappé − se trouvent dans une posture fort délicate depuis quelques mois. Il faudrait donc en conclure que, durant les dernières décennies, la dérégulation financière a incité les banques à prêter de l’argent à nos États, politique extrêmement risquée qui constituerait une nouvelle preuve de la dangereuse instabilité des marchés. Cette fantasmagorie ne fera même pas rire ceux d’entre vous qui ont déjà entendu parler des « ratios de solvabilité » du comité de Bâle (i.e. les ratios Cooke et McDonough)[2. Lesquels, justement, incitaient les banques à gonfler leurs portefeuilles de crédits immobiliers et de dettes souveraines au détriment des crédits aux entreprises.].
La réalité est évidemment bien différente. Ce qui s’est passé, c’est que les États, après avoir instrumentalisé l’industrie bancaire pour nous pousser à nous endetter, ont dû mettre la main à la poche pour sauver les banques qui menaçaient de faire faillite. Du coup, ils ont mis en péril leurs propres finances déjà grevées par des décennies de déficit budgétaire. Or, du fait de la règlementation bancaire, les banques ainsi sauvées se trouvent être les créancières de leurs sauveurs.
Retour à la case départ : nous voilà assis sur une montagne de dettes construite pendant quarante années à coup de d’État-providence, de relances budgétaires inefficaces et de politiques monétaires laxistes. Une génération a dépensé le capital de ses parents et grands-parents sans mettre un sou de côté, hypothéquant de ce fait l’avenir de ses enfants et petits-enfants. La conclusion est d’une simplicité biblique : d’une manière ou d’une autre, quelqu’un va devoir payer.
Vous pouvez espérer qu’une hausse des impôts, une baisse de la dépense publique ou une combinaison des deux nous sortira de l’impasse. Il y a une vingtaine d’années, cela aurait sans doute suffi. Mais au risque de passer pour exagérément pessimiste, je crains qu’il ne soit beaucoup trop tard. Nous croulons déjà tellement sous l’impôt qu’une nouvelle hausse a de très faibles chances de se traduire par une augmentation significative des recettes − sans compter que vous pouvez constater comme moi l’effet sur l’opinion publique d’une telle politique. Par ailleurs, contrairement à ce que claironnent quelques-uns qui croient avoir trouvé là la nouvelle pierre philosophale, le défaut de paiement est purement et simplement exclu pour des États qui doivent, chaque jour que Dieu fait, financer leurs trésoreries par de nouveaux emprunts. En conséquence, il y a une seule solution : l’inflation !
Et c’est là que le LTRO de « Super-Mario » ou, pour utiliser le petit nom qu’on lui donne dans les milieux financiers, le « bazooka de petit calibre », entre en jeu. Après quatre décennies de monnaie-papier dont la valeur n’est gagée sur rien d’autre que la confiance que nous faisons à nos États pour bien la gérer, force est de constater que la croissance est en berne, que le pouvoir d’achat est en régression et que nous sommes, collectivement, ruinés. L’heure de la grande dévaluation est donc venue. L’opinion publique y a été préparée à coup d’arguments fallacieux et il semble bien que l’inflexible « nein » de nos amis d’outre-Rhin devra, au pied du mur, plier face à la déliquescence des comptes publics des pays du « Club Med ». Croyez-le ou pas : pour moi, la messe est dite.
« Une monnaie papier, basée sur la seule confiance dans le gouvernement qui l’imprime, finit toujours par retourner à sa valeur intrinsèque, c’est-à-dire zéro », disait Voltaire. L’expérience sera douloureuse − en particulier pour les Allemands, Hollandais ou Autrichiens qui n’ont décidément pas mérité ça, mais aussi pour tous les citoyens des pays laxistes qui, à titre individuel, ont refusé de céder au mirage de la vie à crédit. Souhaitons juste qu’elle nous serve de leçon.[/access]
Si Bernard Accoyer trouvait que, depuis son élection au perchoir, on ne parlait pas assez de lui, peut-être que depuis une semaine, il trouve qu’on en fait un peu trop. Tout ça à cause de deux phrases prononcées lors de ses vœux : « 2012 sera une année de vérité, notre pays est à l’heure des choix. Il peut soit poursuivre une politique courageuse de modernisation et de restauration de notre compétitivité, soit exhumer un programme archaïque et utopique », avait déclaré le président de l’Assemblée. Avant d’envoyer la petite phrase qui tue : « Ne nous y trompons pas : si nous ratons ce rendez-vous de la responsabilité et du courage, les conséquences économiques et sociales pourraient être comparables à celles provoquées par une guerre.»
Que n’avait-il pas dit là : non seulement toute la gauche l’avait traité à cette occasion de fou dangereux, mais en plus, pressé par Martine Aubry de s’exprimer sur cette déclaration, son président l’avait lâché en rase campagne. On rappellera au passage que c’est ce même Nicolas Sarkozy qui ne cesse d’exhorter ses troupes à plus de pugnacité, à l’image des bons élèves Guéant et Morano.
Du coup, le pauvre Bernard a été contraint de rétropédaler assez piteusement avec des quasi mea culpa genre « On ne peut pas regretter des propos qui sont interprétés d’une façon partisane et déformée.» Mouais…
Dommage pour sa défense car un peu de mémoire, ou un staff au taquet aurait pu lui permettre de retrouver en trois coup de google cette déclaration bien plus catastrophiste que la sienne : « Nous sommes confrontés à un autre risque et celui-là bien plus immédiat : c’est la brutalité dans la conduite des affaires publiques, on le sait, qui peut mettre en danger la paix sociale, la paix civile en dressant les Français les uns contre les autres.» Elle a été faite par Ségolène Royal au Stade Charléty, le premier mai 2007, juste avant le second tour donc. Depuis, le fauteur de guerre civile a été élu… et il n’a même pas tenu ses promesses !
C’est un événement qui pourrait paraître microscopique : Arnaud Montebourg a décidé de s’affranchir de l’accord passé entre le PS et EE-Les Verts et présentera donc un candidat de son cru dans la circonscription du Charolais-Brionnais en Saône-et-Loire.
Au-delà de cet épisode qui embrase la politosphère bourguignonne, il aurait lâché que primo il ne se sentait pas engagé par l’accord national de gouvernement passé entre les deux partis, dans la mesure où il aurait été bricolé sur « un coin de table entre les états majors » et que deuxio, le trait tiré brutalement sur le nucléaire le défrisait un peu. Cerise sur le gâteau, il a conclu sa saillie en expliquant qu’il n’avait même pas peur d’être exclu du PS.
Il n’en fallait pas plus pour que les échotiers parisiens voient là le retour de l’Arnaud multipliant les trahisons anti-parti en pleine mobilisation générale comme aux pires heures de la campagne de 2007… Revoilà le mauvais camarade prêt à tout pour faire une bonne blague, le socialiste brillant mais pas fiable, qui flinguera dans le dos son candidat juste par mauvais esprit.
On pourrait ne voir là que petite phrase délibérément amplifiée et déformée par des éditocrates rancuniers, qui n’ont toujours pas digéré le ralliement d’un de leurs chouchous d’antan au patriotisme, au protectionnisme et autres lubies belligènes. Mais il se peut aussi, et c’est un peu notre opinion, que cette tempête dans un verre de mercurey soit le signe précurseur d’un séisme en eaux profondes.
Reprenons, donc. Montebourg s’est hissé à la troisième place de la primaire socialiste en imposant un thème, la démondialisation, mais aussi en revenant sur des conceptions républicaines straight, que la gauche sociétale, amatrice de mariage homo et de vote des étrangers, abhorre. Moyennant quoi, il se rallie à Hollande en ayant la garantie que ses thèmes à lui seront présents dans la campagne. Portés par lui ou par d’autres -si tant est que ce soit possible.
Bilan après deux mois et demi de Hollande comme candidat archifavori de la gauche ? Rien ou presque, mis à part une visite aux ouvriers du Creusot (en Saône et Loire tiens, tiens) et des volte-face à répétition sur le nucléaire, qui dissimulent mal les concessions béantes faites aux Verts. Un brouillard assez confus en terme de propositions : on ne peut pas dire que la démondialisation soit au cœur de du logiciel hollandais : à preuve, Bayrou, pourtant parti de très loin en matière de protectionnisme, n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le patriotisme économique…
Mais le coup de pied de l’âne aux démondialisateurs est venu dans les valises de Standard & Poor’s : la France perd son triple A et François Hollande déjà très euro-orthodoxe sur les déficits, fait de sa reconquête à tout prix l’alpha et l’oméga de son action politique. Le candidat considère que cet « échec » de Nicolas Sarkozy est une raison de plus de voter pour lui.
Côté Montebourg, rien n’est en ligne. Comment défendre ses 17% à la primaire dans un cadre bordé à gauche par des écolos nucléophobes et à droite par les agences de notation et la Banque centrale européenne ?
Pour éviter de faire le mauvais camarade autant demander à être exclu du parti, à présenter des candidats contre les Verts imposé par Solferino dans des circos socialistes, ce qui pourrait donner des idées à d’autres camarades, y compris ceux à qui ont a imposé des barons du PS amateurs de saut en parachute. De là à penser qu’il ne fait qu’anticiper le vautrage de Hollande en lançant son propre mouvement politique (chose qui sera faite dans quelques semaines). Arnaud Montebourg le sait : en cas de défaite à la présidentielle, le PS n’échappera pas, cette fois, à l’explosion[1. Ce n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle pour ceux qui, comme moi, pensent que le programme de la gauche ne se fait pas à la corbeille, sans être pour autant séduits par l’altermondialisme de caserne de Jean-Luc Mélenchon.]. Et là, comme pour l’euro, mieux vaut préparer en douce sa sortie que de la subir en catastrophe.
Stratégie cynique, diront certains. Mais qu’on aura du mal à blâmer ici. L’aventure c’est l’aventure. Combien sont-ils autour de Hollande à jouer contre le candidat, à ratiociner, à dire on ne va pas gagner comme ça sans oser moufter, de peur de perdre qui un poste de chargé de mission, qui un futur poste de conseiller dans un cabinet fantôme ? Et à surtout ne rien dire de saillant, donc de sensé par peur de se fâcher avec l’entourage, les stratèges, les scruteurs de courbes de sondages.
On se souvient en quelles circonstances Montebourg avait été éjecté, il y a cinq ans, de son poste de porte parole de l’impétrante présidente. D’ici à ce qu’il vienne à penser qu’en 2012, le pire défaut de la campagne Hollande, c’est son candidat…
Soyons honnête : longtemps, Annie Ernaux a incarné un type de littérature qui ne me convenait vraiment pas. Ses livres courts, autobiographiques, ses journaux intimes me semblaient l’archétype d’une littérature féminine (il faut toujours se méfier des adjectifs accolés au mot littérature) où l’écriture dépouillée jusqu’à l’os masquait mal une forme d’histrionisme de la souffrance si glacé qu’il en devenait ostentatoire. J’avais renoncé à la fréquenter, certain de retrouver à chaque fois la même chose, les mêmes thèmes : la difficulté dans les années 1950, d’être une fille qui fait des études dans un milieu populaire, un avortement au début des années 1960, le jour où le père faillit tuer la mère, la mort des parents, ou encore une fausse impudeur dans le compte rendu d’une passion très sexuelle avec un diplomate soviétique ou un écrivain plus jeune. À chaque nouveau livre, chacun de ces épisodes nous était livré sous un éclairage et avec une dimension différente, mais il s’agissait toujours du même livre, de la même optique, du même angle de tir. J’étais injuste, évidemment, et superficiel comme souvent.
D’abord parce que l’argument à charge contre un écrivain qui consiste à lui reprocher d’écrire toujours le même livre est absurde. Au contraire, ce serait plutôt la preuve que nous avons affaire, justement, à un véritable écrivain.[access capability= »lire_inedits »] Un écrivain, ça tourne autour de deux ou trois obsessions structurantes, deux ou trois traumatismes fondateurs et ça ne cessera de graviter autour, de gratter les mêmes plaies, de reprendre les mêmes chemins une fois dans un sens, une fois dans l’autre, pour s’égarer au bout du compte dans le même indicible, car le jour où l’écrivain parvient à vraiment nommer ce qui le tue, il meurt en tant qu’écrivain et parfois même il meurt tout court.
Et puis, cette édition Quarto en un seul volume, sous le titre écrire la vie, de tous les livres d’Annie Ernaux est parue : et là, tout a changé. Nous nous sommes surpris à le feuilleter, puis à nous y plonger, puis à ne plus pouvoir nous détacher de ce qui naguère encore nous irritait alors que maintenant, cela nous serrait le cœur.
Avions-nous vieilli ? C’est possible. Annie Ernaux est peut-être l’écrivain de l’âge mûr comme Apollinaire est le poète de la trentaine ou Nimier le romancier des jeunes gens de 20 ans. Dire cela n’est pas les réduire, c’est juste reconnaître qu’il y a des périodes de la vie où les rencontres du lecteur avec les écrivains seront plus faciles. Dans Les Années, par exemple, Annie Ernaux déroule toute sa vie au rythme de photographies qu’on ne voit pas, mais qui sont minutieusement décrites. Et au travers de la vie d’une femme née en 1940 qui va jusqu’à nos jours, c’est le goût, la texture même du temps qui passe avec une régularité inexorable que l’on éprouve. Sans doute, un texte comme Les Années atteint pleinement son but seulement quand soi-même, on a éprouvé notre propre durée intime en la frottant un peu aux événements de notre époque, quand ce que nous croyions hier encore appartenir au domaine de l’actualité se retrouve dans les livres d’Histoire de la génération suivante. Alors que bien entendu, sur le moment, cela s’intriquait de telle manière avec l’intime que nous ne nous en sommes pas rendu compte : « Dans quelques mois l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marylin Monroe l’été d’avant parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines », écrit par exemple Annie Ernaux dans Les Années.
En fait, il se passe avec cette édition Quarto le même phénomène que dans une exposition d’art contemporain consacrée à un artiste en particulier. Chacune de ses œuvres prises individuellement n’a pas grand intérêt, c’est à les voir juxtaposées que l’on comprend le projet. Je pense au peintre japonais On Kawara. Sa spécialité sur des toiles de dimensions variables avec fond rouge, bleu ou noir est simplement d’inscrire en blanc une date. Prise individuellement chaque toile ne provoque aucune émotion particulière, c’est seulement quand une centaine est accrochée dans différentes salles et mises en regard avec des vitrines emplies de vieux journaux que l’on a soudain le sentiment presque physique de la durée qui s’écoule et de l’impérieuse nécessité de dater notre vie si l’on ne veut pas être emporté, sans repère, par le Temps.
Les livres d’Annie Ernaux, ainsi réunis et précédés de photos et d’extraits de journaux intimes inédits, montrent qu’il s’agit chez elle aussi d’une entreprise de longue haleine afin de se connaître dans le temps, pour étudier ses métamorphoses personnelles qui sont aussi celles de tout une société.
Un des grands reproches qui a souvent été fait à Annie Ernaux a été le nombrilisme, l’indifférence à l’époque. Pour répondre à cette attaque, elle avait publié un Journal du dehors en 1993 où elle décrivait sa vie quotidienne dans une ville nouvelle, son métier de professeur, ses voyages en RER, ses courses au supermarché et ses croquis pris sur le vif des gens qu’elle croisait. Le livre avait été moqué par une certaine critique et il est vrai que, lu tout seul, il avait quelque chose de minimaliste, de naïf et finalement de presque méprisant par son côté « ethnologique ». Et pourtant, ce livre, au milieu des autres, prend soudain une dimension réellement politique dans la mesure où il s’articule presque dialectiquement à des plongées dans l’intime le plus douloureux comme dans La Place (prix Renaudot 1984) qui trace le portait sans haine, mais sans concessions d’un père dont on s’éloigne parce qu’on est passé de l’autre côté du langage, chez ceux qui savent.
Annie Ernaux donne elle-même d’ailleurs la meilleure définition de son travail dans l’avant-propos inédit du Journal du dehors : « Et je sais désormais qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime – lequel, né il y a deux siècles, n’est pas forcément éternel. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro, les salles d’attente, qui, par l’intérêt, la colère ou la honte dont ils nous traversent, réveillent notre mémoire et nous révèlent à nous-mêmes. »
Et moi, je sais désormais, et je souhaite pareille révélation au lecteur, que la voix d’Annie Ernaux fera partie de celles qui ne me quitteront plus.[/access]
C’est un gros livre de la même couleur que Le Hussard rouge, récemment édité par Le Temps des cerises. Après les années 80, les années Sarkozy: du ministère de l’Intérieur à la présidence de la République, en passant par l’UMP et le mariage avec Carla.
Certains diront que Patrick Besson publie trop. Ils auront tort puisque, en réunissant les papiers qu’ils donnent aux magazines, Besson offre la chronique du temps qui passe, se dérègle et se perd. A chaque fois, l’angle de vue est différent, mais le regard est toujours pleine cible. Ce n’est pas Eva Joly qui affirmera le contraire.
La presse, il faut le dire, c’est tout de suite mieux quand c’est rempli des vagabondages des écrivains. Peu importe le sujet : le style pare la pensée de ses atours, met dans le mille avec la précision d’un sniper sur les toits de l’immonde. Besson est un écrivain qui éparpille les chapitres de ses romans entre une pub et un sommaire d’hebdo. C’est un adepte de la ligne Bernard Frank, ou Blondin.
Le style, arme de précision massive
Dans VSD, Besson voyait le monde sur grand écran ; dans Le Figaro Magazine, sur petit écran ; dans Marianne, entre les lignes. Dans Le Point, depuis 2002, il s’empare de la réalité selon son beau plaisir et ses dégoûts très drôles. Ses premiers mots : comment (ne pas) réussir sa vie ; ses derniers : l’invention du slogan de saison « la retraite ou la mort ». Entre les deux, il constate les dégâts des tristes temps où nous vivons, s’en amuse et tire à vue.
Une jolie chanteuse au pedigree sexuel de grande quantité devient première dame de France. Monsieur le Président doit faire attention aux cornes. Les gens trop en cour sont louches : Kouchner, Eric Besson-Zemmour, Georges-Marc Benamou et Manuel Valls risquent de mal finir. Les emprisonnés ne le méritent pas forcément : Cesare Battisti, une autre jolie chanteuse – Serbe celle-là – , Le Floch-Prigent ou Edouard Limonov bien avant sa découverte par Carrère. Marie Trintignant passe. Les morts de la canicule de 2003 aussi. La télé tue lentement des apprenties starlettes. Des petits gros s’imaginent en haut des affiches électorales s’ils maigrissent. Quelques femmes politiques sont traitées de « salopes » ou de Ségolène, histoire de leur faire comprendre qu’elles n’existent pas. Christine Angot est encore une femme publique et Jean-Pierre Raffarin, le philosophe tendance Lorie de la droite. Le cimetière des coeurs battants s’agrandit : Frédéric Berthet, Frédéric Fajardie, Jacques Brenner.
La possibilité des fugues
Pour sourire un peu dans ce milieu hostile, Besson se souvient des écrivains morts et des jeunes romancières. Il s’évade en Afrique, en Thaïlande et dans les hôtels niçois. Les actrices sont de beaux points de chutes, Hélène Fillières par exemple. On peut les inviter au restaurant, dont la qualité sera mesurée à l’aide d’une faucille et d’un marteau. Laetitia Casta joue dans les pièces de Florian Zeller, auteur mi Sagan mi Gégauff. La nostalgie des princesses réchauffe les sentiments. Il est bon, également, de relire un vieux Playboy daté de 1981 : Marie-Hélène Breillat était en couverture. Le dévédé du Sauveur, de Michel Mardore, avec Muriel Catala en exquise Lolita pervertie, est une autre possibilité de fugue.
Dans Patrick Besson au Point, il y a des poèmes, des listes qui ne doivent rien aux listes de courses de Charles Dantzig, des nouvelles d’été, des classements et, à chacune de ses 950 pages à lire urgemment, des fusées qui trouent la laideur et réenchantent, d’un éclat de rire ou d’un spleen léger, une France à la merci des tueurs d’émotions.
Patrick Besson, Au Point – Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique, Fayard, 2012
Hier, un individu s’est précipité sur moi. Puis, profitant de la fermeture automatique des portes (je me trouvais sur la ligne 13) il s’est enfui avec mon iPhone 3GS.
Fidèle à mon maître Sénèque, je vois deux raisons de me réjouir de cet incident. La première est que le vol est survenu un jour où je disposais justement de temps devant moi, ce qui m’a permis de remplir tranquillement ma déclaration au commissariat le plus proche. La seconde est relative au concept de culpabilité.
Pour les individus qui, comme moi, ont l’habitude de tout perdre, se faire voler un téléphone portable a quelque chose de rassurant. Combien de fois aurais-je pu l’égarer, et par conséquent, m’en vouloir ? ai-je pensé en rentrant à la maison.
Une fois assis sur mon canapé, comme je caressais mon chat, je me suis souvenu de la publicité : « Si vous n’avez pas d’iPhone, eh bien, vous n’avez pas d’iPhone ». Un slogan plus juste serait : « Si vous avez un iPhone, eh bien, vous n’avez plus d’iPhone ».
Les blagues juives ne prennent jamais pour cibles d’autres que les Juifs. Pas d’histoires juives sans Juifs dedans et tout autour.
Alors, pourquoi les blagues juives sont-elles tellement judéo-centrées ?
L’explication la plus généreuse serait que les Juifs sont tellement antiracistes qu’ils ne tolèreraient pas qu’un Juif se moque de ses voisins non juifs, d’autant que ces voisins sont si aimables et si spirituels qu’on ne voit pas de quels travers un Juif pourrait se moquer.
Cette explication, quelqu’un qui n’aurait jamais vu les voisins des Juifs (roumains, polonais, ukrainiens, lettons, allemands etc.) pourrait l’admettre. Pas un Juif de la diaspora. Laissons de côté les voisins des Juifs d’Israël.
Une autre explication, complémentaire, serait que les Juifs pratiquent exclusivement l’autodérision parce qu’ils savent que c’est ce qu’ils méritent, vu leurs nombreux travers.
Quelqu’un qui n’aurait jamais vu un Juif, et qui ignorerait que le Juif est fier de lui et dominateur, pourrait penser cela. Pas un non-Juif connaisseur en Juifs.
L’explication que les Juifs aiment se donner est qu’ils doivent rire sans cesse de leurs propres malheurs et de leurs propres défauts de peur de mourir sans avoir ri.
La véritable explication est celle qui va suivre. Elle mérite d’être prise au sérieux, on peut me croire sur parole.
Les Juifs ne se moquent pas des autres tout simplement parce qu’ils ne se sentent pas du tout concernés par les défauts et les qualités des autres. Ils ne se comparent pas aux autres. Ils n’en ont pas besoin pour rire de plaisir en se voyant si admirables dans le miroir de leurs blagues juives. Ils n’ont pas de Belges, parce qu’ils n’ont pas besoin de se comparer aux autres, pour se sentir supérieurs aux autres, tant ils sont fiers de ce que les autres prennent pour des défauts juifs.
Toutes les blagues juives sont des façons juives de se vanter avec arrogance de leurs supposés défauts, tout en laissant croire aux « autres » qu’ils pratiquent une tendre autodérision.
C’est pourquoi ce texte ne doit pas tomber entre les mains des autres.
Pour créer et exploiter un réseau de téléphones mobiles, il vous faut une gamme de fréquences du spectre électromagnétique qui se trouve être un bien public ; c’est-à-dire qu’il appartient à la communauté des citoyens français et que l’État le gère en notre nom. Lorsqu’il s’est agi, au début des années 2000, d’attribuer des licences d’exploitation[1. Les fameuses licences UMTS (Universal Mobile Telecommunications System) qui succédaient aux licences GSM.] à des opérateurs de téléphonie mobile, les États étaient confrontés à un problème économique assez classique : le nombre de licences possibles étant limité par la nature[2. Mettons de quoi faire vivre 5 ou 6 opérateurs (comme en Angleterre et en Allemagne respectivement).], si les licences n’avaient pas été assez chères, il y aurait eu pléthore de candidats et l’on n’aurait pas su comment discriminer entre eux. En revanche, si elles avaient été trop chères, toutes les licences possibles n’auraient pas trouvé preneur et l’on aurait risqué de se retrouver avec un monopole ou un oligopole.
Dans la plupart des pays, on régla le problème en utilisant un mécanisme de marché vieux comme le monde : la mise aux enchères des licences. Les gouvernements britannique et allemand ont ainsi respectivement récupéré 38,5 et 50 milliards d’euros. Mais en France, on goûte peu aux mécanismes de marchés : des opérateurs étrangers risqueraient de venir mugir dans nos campagnes et il faut bien financer le fonds de réserve des retraites. On fixa donc un prix arbitraire pour permettre à notre bon gouvernement de récupérer 20 milliards et d’assortir l’attribution des licences à toute une série de conditions et de tracasseries administratives comme nous en avons le secret. Seuls SFR et Orange se portèrent acquéreurs avant d’être rejoints par Bouygues lorsqu’en 2002, l’État consentit une remise de l’ordre de 87 % sur son prix initial. Ces dix dernières années, le marché français de la téléphonie mobile était ainsi verrouillé par trois opérateurs bien français.
Or, contrairement à une idée courante, le fait que la production d’un bien ou d’un service ne soit assurée que par un ou peu de producteurs ne pose pas réellement de problème. Ce qui est important, c’est que ce monopole ou cet oligopole soit contestable ; c’est-à-dire que si le ou les producteurs dominants laissent le rapport qualité-prix de leurs produits se dégrader, ils créent un espace pour un futur concurrent. À quelques très rares exceptions près, les monopoles incontestables ne peuvent exister que si quelqu’un dispose d’un pouvoir suffisant pour empêcher l’émergence d’autres concurrents. Et dans la quasi-totalité des cas, ce quelqu’un c’est l’État.
Si SFR, Orange et Bouygues ont accepté de débourser des fortunes pour acquérir les licences de l’État, c’est qu’ils savaient qu’ils bénéficieraient d’une situation d’oligopole non-contestable. Par ce biais, ils se sont mis d’accord pour gonfler le prix de leurs services de façon à réaliser de confortables bénéfices. On a beau avoir créé une bureaucratie ad hoc chargée de vérifier que les dirigeants des trois sociétés ne discuteraient pas de leurs intérêt communs, nous payions, jusqu’il y a peu, les services de téléphonie mobile parmi les plus chers d’Europe.
Mais voilà qu’après d’âpres négociations, un quatrième larron se présente : Xavier Niel, le patron de Free, mesure très bien les marges colossales des opérateurs en place et s’empresse donc de contester leur oligopole. Après moult rebondissements, il finit par obtenir gain de cause et obtient la fameuse quatrième licence contre 210 millions d’euros et la promesse de verser 1 % de son chiffre d’affaire annuel à l’Etat.
Voici donc le loup dans la bergerie : Xavier Niel va diviser la facture téléphonique des Français par deux et les trois opérateurs historiques n’auront d’autre choix que d’abandonner leurs marges confortables et de s’aligner. La petite chasse gardée entre gens de bonne compagnie est donc finie et nous autres, citoyens du commun, allons enfin cesser de payer une taxe officieuse sur la téléphonie mobile.
L’histoire de Free Mobile est une véritable démonstration des effets de l’ouverture à la concurrence. Comme Arnaud Montebourg[3. Ô douce ironie…] le twittait lui-même : « Xavier Niel vient de faire plus avec son forfait illimité pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans. »
Car si le capitalisme libéral a ses héros, il a aussi ses vilains[4. Les méchants qui n’ont de cesse d’empêcher le héros de faire le bien autour de lui.]. Je ne m’étendrai pas sur le cas des politiciens et des militants qui vous expliqueront dédaigneusement que : « Niel ne fait ça que pour se faire plus de fric. » Bien sûr que Xavier Niel ne fait ça que pour gagner de l’argent : c’est le principe d’une économie de marché et c’est pour ça que ça fonctionne. Mais passons…
Les vrais vilains, les pires ennemis du capitalisme libéral ce sont ceux qui, pendant dix ans, ont artificiellement restreint la concurrence dans ce secteur pour nous taxer plus discrètement mais aussi ceux qui ont profité de ce système en faisant feu de tout bois pour que Xavier Niel reste à la porte. Comme le disait si élégamment Martin Bouygues : « Je me suis acheté un château, ce n’est pas pour laisser les romanichels venir sur les pelouses ! » Bel exemple du capitalisme de connivence à la française : une résurgence d’Ancien Régime qui prétend poursuivre l’intérêt général mais n’a jamais servi que les princes et leurs courtisans…
Ndlr : Xavier Niel est actionnaire minoritaire de Causeur.
David Desgouilles. D’où vient cette idée de créer un collectif consacré à la refonte du bac ? Estéban Piard[1. Président du collectif Méritez-le]. Cette idée m’est venue pendant les épreuves du Baccalauréat, que j’ai passé l’an dernier. J’ai été effaré par les exigences demandées, bien loin de ce que devrait normalement être un niveau de fin de Terminale, d’autant plus que certains enseignants nous avaient donné des cours très pointus. J’ai pu alors constater la baisse grandissante de niveau dans l’Education Nationale.
Au lycée, vous étiez donc déjà sensible à la grande querelle sur l’Ecole ?
Effectivement, je lisais régulièrement des articles de Jean-Paul Brighelli, Natacha Polony, Claire Mazeron.
Je comprends mieux… Il ne s’agit pas de personnalités bienveillantes envers les politiques éducatives menées.
En effet. Je me suis donc dit qu’il était important de réagir, de montrer que certains refusaient cette baisse de niveau, cette infantilisation des lycéens et de tous les écoliers français.
Mais les écoliers sont justement des enfants et qui doivent écouter le Maître !
Certes, ils sont des enfants mais aussi des adultes, des citoyens, et des esprits en puissance. Le rôle de l’Ecole est notamment de les amener à cela. Le fait que ce soit justement un lycéen qui s’oppose à tout cela me semblait être un meilleur moyen de se faire entendre, de témoigner d’une réalité subie durant toutes ces années. C’est aussi peut-être pour cela que j’ai décidé d’entrer en classe préparatoire : recevoir un enseignement d’une qualité véritable, d’après des exigences qui permettent à chacun de s’exalter dans le travail et d’essayer d’atteindre un certain degré perfection : c’est ce que devrait être l’Education Nationale depuis la maternelle…
L’idée de ce collectif est restée en suspens un certain temps, et puis par hasard, j’ai rencontré Maxime Fialon sur Twitter qui partage le même constat que moi et a décidé de s’investir dans la création de l’association. Nous souhaitons partir d’un constat simple : l’échec du Baccalauréat. Comment peut-on arriver à 85% de réussite chaque année et voir autant de défections en première année de licence ? Ce précieux diplôme a été dénaturé. Il conserve une valeur symbolique pour les élèves de terminale, mais après ? Plus rien. Le Bac était autrefois un péage. Il est aujourd’hui devenu une simple porte grande ouverte.
Une porte grande ouverte ? Vous y allez fort !
Mais c’est le cas ! En faisant quelques recherches, on peut trouver des consignes de correction données par les inspecteurs ou encore des témoignages d’enseignants qui rendent compte des conditions dans lesquelles sont corrigées les copies. C’est édifiant de voir qu’on demande de très peu pénaliser l’orthographe par exemple, ou encore de ne pas sanctionner un candidat qui ne construit pas bien un commentaire de texte ! Le Bac est aujourd’hui organisé de telle manière qu’on encourage les élèves dans leur médiocrité, sans trop leur en demander, de telle sorte qu’il sont, d’une certaine façon, conditionnés dans cette médiocrité. Où est donc passée la « méritocratie républicaine » que l’on associait autrefois à l’Ecole ?
Certes ! Partant de ce constat, en quoi consiste votre démarche ?
Elle se veut à la fois une dénonciation de cette aberration mais également une force de proposition pour revenir à un véritable Baccalauréat comme diplôme sanctionnant un cycle d’études. Or ce constat amène naturellement à une réflexion sur le système éducatif dans sa globalité. Le Bac n’est qu’un point de défaillance dans la façon de concevoir l’éducation des futurs citoyens. L’Ecole n’a plus vocation à élever (idée contenue dans la racine latine d’« éduquer » : ex-ducere, conduire hors de) l’élève vers un idéal. Elle se comprime dans un à-peu-près néfaste.
L’heure est plutôt à la mise en place d’un contrôle continu, quitte à ce qu’on impose la sélection à l’entrée de l’université. Ce n’est donc pas ce que vous préconisez ?
Le contrôle continu pose un problème : il vérifie que l’élève apprend bien ses leçons et c’est tout. Il n’encourage aucunement l’élève à se surpasser à un moment donné, à faire preuve d’esprit critique et à montrer ses connaissances personnelles, en plus de celles acquises grâce à l’Ecole. Le Bac devrait avoir cette vocation : pouvoir se mettre en avant, se dégager du lot. La sélection à l’entrée en Université serait inutile si le Bac jouait ce rôle. Or, ici il ne sanctionne rien, il donne juste un clef pour aller dans un autre cycle. Avec tout l’échec inhérent à la première année de licence.
Le Bac doit garder sa valeur, certes symbolique, mais essentielle de dire : « Voilà, vous avez réussi, félicitations, nous certifions que vous êtes apte à aller à l’Université ». Aujourd’hui, le bac est une simple formalité de vérification, à la manière d’un devoir quelconque en cours d’année. Du coup, le contrôle continu est presque déjà en place…
Le fonctionnement de l’Ecole devrait au contraire vérifier régulièrement que les leçons sont apprises par des devoirs mais également arriver en juin et présenter l’ « épreuve finale » en disant : voilà, vous maîtrisez ce qu’on vous a appris, à vous de le réutiliser dans un contexte différent. Soyez vous-mêmes !
Méritez-le est un slogan fort. A qui s’adresse cette interpellation ? A ceux qui n’ont pas encore passé le Bac ?
Certes, il semble s’adresser aux lycéens, mais notre vocation est de réveiller toutes les consciences, sans mettre en doute la bonne volonté des élèves.
Vous vous adressez donc aussi aux candidats à l’élection présidentielle ?
Tout à fait ! Il faut que les politiques comprennent qu’ils méritent des citoyens instruits, dotés d’esprit critique, de capacités analyse et d’une culture personnelle conséquente. Notre slogan peut également être compris comme une apostrophe aux candidats : méritez-les ces citoyens, réformez l’Ecole, rendez-nous une véritable Ecole !
Les membres de votre collectif sont sans doute politisés. Comment se positionnent-ils dans la campagne présidentielle qui s’annonce ? Et vers qui va leur préférence ?
Certains sont encartés, d’autres non. Mais tous ont une conscience politique très forte, je n’en doute pas. Cependant nous nous voulons un collectif apolitique. Jamais nous n’afficherons un soutien public à un quelconque candidat. Le rôle que nous nous donnons est celui de proposer pour définir des objectifs pour l’Ecole.La campagne présidentielle va être le moment pour chaque candidat d’exposer son programme éducatif. Nous en prendrons alors connaissance et critiquerons ou encouragerons certaines propositions, quel que soit le candidat qui les défend. Nous envisageons également d’envoyer un questionnaire à chaque candidat pour connaître précisément ses positions concernant l’Ecole. Chacun de nos membres votera en son âme et conscience. Moi-même je ne cache pas mes préférences, mais elles n’ont pas lieu de s’affirmer au sein de notre collectif, puisque nous nous rassemblons autour du même constat (l’échec du système actuel) et autour du même idéal : celui de revenir à une Ecole qui remplisse pleinement son rôle.
Qu’est-ce qu’un bon film sur la sexualité ? Un film qui n’enseigne rien. Un film qui ne délivre pas la formule de la bonne jouissance. Un film qui en sait moins que vous, et qui n’en a pas honte. Un film qui s’en tient au plus absurde, au plus comique, parce que l’étendue de notre non-savoir sexuel restera toujours abyssale. En intitulant leur opus Il n’y a pas de rapport sexuel, on peut dire que nos deux compères – le jeune Raphaël Siboni à la direction, le hardeur HPG à l’exécution – commencent sur de bonnes bases.
Sélectionnant les rushes personnels d’HPG, Siboni a eu l’intelligence suprême de s’en tenir aux scènes les plus stupides. Il se peut que ce film ne reflète qu’imparfaitement le monde du X, mais comme le propos n’est pas là, on ne lui en tiendra pas rigueur. Il ne s’agit pas de filmer la pornographie, mais de filmer l’absence de rapport sexuel dans la pornographie. Par sa simplicité, par son absence de pause intellectuelle, Siboni a réalisé un authentique chef-d’œuvre. Tout est dans les détails, et ces détails n’ont rien à voir avec le sexe : telle actrice, le visage recouvert de sperme, se prend de compassion pour un acteur dont la fatigue commence à se faire sentir. Tel autre, déçu d’avoir si peu éjaculé, se tourne vers le caméraman, désolé.
Ces scènes sont hilarantes, et elles reflètent la force d’HPG. La force d’HPG est de ne pas vouloir passer pour quelqu’un de bien. C’est une qualité morale extrêmement rare. Tel philosophe vous enseignera comment faire l’amour comme un cochon tout en respectant les femmes, tel libertin trouvera étrange que vous ne soyez pas aussi libre que lui : pour sa part, HPG ne se montre jamais en exemple. Et c’est pourquoi ce petit film touche juste. Non pas que l’acteur se montre tel qu’il est : une telle confession ne l’aurait pas rendu plus humain. C’est bien plutôt sa roublardise, son obsession soiffarde, sa confusion (impossible de savoir ce qu’il veut dès qu’il se lance dans une indication scénique) qui font de cet hardeur malhabile et musclé un frère en absurdité.
Il n’y a pas de rapport sexuel, Film documentaire français de Raphaël Siboni avec HPG, 2012. (1 h 18.)
Ce jeudi 8 décembre, alors que Mario Draghi, dit « Super-Mario », abaissait de 1,25% à 1% le principal taux directeur de la Banque centrale européenne (BCE), il annonçait subrepticement, par la voie d’un simple communiqué de presse, une nouvelle mesure: le LTRO ou « Longer-Term Refinancing Operation ». En pratique, cela signifie que, le 21 décembre 2011 et le 29 février 2012, la BCE accordera aux banques des prêts en euros à un taux de 1% sur trois ans et ce, sans aucune limite de montant. Pour que chacun puisse se faire une idée, rappelons qu’à l’heure où j’écris ces lignes, le taux Euribor à douze mois − c’est-à-dire le taux auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles pour un an − est de 1,976%. Les institutions financières de la zone euro pourront accéder à des financements deux fois moins chers et pour une durée trois fois plus longue que ceux dont ils bénéficiaient jusque-là.
Cette offre faite aux banques commerciales par le Banquier central en chef s’apparente à la proposition qu’on ne peut pas refuser de Don Corleone. Le message du planificateur central monétaire tient en cinq mots : les vannes sont grandes ouvertes. Sans surprise, 523 banques européennes ont souscrit au premier volet de cette offre, le 21 décembre, pour un montant de 489 milliards d’euros.
Ça va mieux en le disant : Mario Draghi est tout sauf un imbécile incompétent. Qu’on lui reproche son passé de vice-président de la « Pieuvre »[1. Goldman Sachs.] pour l’Europe, c’est de bonne guerre, mais du point de vue de l’adéquation des moyens qu’il met en œuvre aux fins qu’il poursuit, cette expérience professionnelle aurait plutôt tendance à le crédibiliser. Et même en admettant que je le surestime, il est entouré d’une pléthore de conseillers hautement qualifiés et de techniciens expérimentés. En conséquence, si Monsieur Draghi fait un tel cadeau aux banques, il doit avoir une bonne raison pour cela.[access capability= »lire_inedits »]
Et cette bonne raison, amis lecteurs, c’est que ces dernières semaines, nous avons frôlé un nouveau « credit crunch » − ce qui arrive lorsque les banques refusent de se prêter de l’argent entres elles, provoquant ainsi une raréfaction du crédit pour l’ensemble de l’économie. Celui de 2008/2009 étant encore dans les esprits, il est inutile de rappeler les dommages causés par ce genre d’événement.
Pour comprendre que « Super-Mario » nous a sans doute évité une mini-apocalypse, il faut établir un parallèle qu’on peut tracer avec la crise dite des « subprimes ». En 2008, si les banques refusaient de se prêter de l’argent entre elles, c’est parce qu’elles craignaient de se retrouver créancières d’une institution qui, contrairement à ce que dit l’adage, n’aurait pas prêté qu’aux riches mais aussi à des débiteurs potentiellement insolvables. Pour la doxa relayée par nos responsables politiques et les médias, cette situation devait être imputée à la « dérégulation financière », c’est-à-dire que les carences de la réglementation auraient permis aux banques d’organiser le suicide économique de leurs actionnaires. Après tout, on n’en est pas à une incohérence près.
Quoi qu’il en soit, à supposer que cette analyse ait été pertinente il y a trois ans, elle n’explique nullement pourquoi les banques européennes ont frôlé la faillite en 2011 : cette fois, ce n’est pas parce qu’elles ont eu l’outrecuidance de prêter à des ménages vivants sous le seuil de pauvreté mais parce qu’elles ont financé la gabegie de nos États qui − cela ne vous aura pas échappé − se trouvent dans une posture fort délicate depuis quelques mois. Il faudrait donc en conclure que, durant les dernières décennies, la dérégulation financière a incité les banques à prêter de l’argent à nos États, politique extrêmement risquée qui constituerait une nouvelle preuve de la dangereuse instabilité des marchés. Cette fantasmagorie ne fera même pas rire ceux d’entre vous qui ont déjà entendu parler des « ratios de solvabilité » du comité de Bâle (i.e. les ratios Cooke et McDonough)[2. Lesquels, justement, incitaient les banques à gonfler leurs portefeuilles de crédits immobiliers et de dettes souveraines au détriment des crédits aux entreprises.].
La réalité est évidemment bien différente. Ce qui s’est passé, c’est que les États, après avoir instrumentalisé l’industrie bancaire pour nous pousser à nous endetter, ont dû mettre la main à la poche pour sauver les banques qui menaçaient de faire faillite. Du coup, ils ont mis en péril leurs propres finances déjà grevées par des décennies de déficit budgétaire. Or, du fait de la règlementation bancaire, les banques ainsi sauvées se trouvent être les créancières de leurs sauveurs.
Retour à la case départ : nous voilà assis sur une montagne de dettes construite pendant quarante années à coup de d’État-providence, de relances budgétaires inefficaces et de politiques monétaires laxistes. Une génération a dépensé le capital de ses parents et grands-parents sans mettre un sou de côté, hypothéquant de ce fait l’avenir de ses enfants et petits-enfants. La conclusion est d’une simplicité biblique : d’une manière ou d’une autre, quelqu’un va devoir payer.
Vous pouvez espérer qu’une hausse des impôts, une baisse de la dépense publique ou une combinaison des deux nous sortira de l’impasse. Il y a une vingtaine d’années, cela aurait sans doute suffi. Mais au risque de passer pour exagérément pessimiste, je crains qu’il ne soit beaucoup trop tard. Nous croulons déjà tellement sous l’impôt qu’une nouvelle hausse a de très faibles chances de se traduire par une augmentation significative des recettes − sans compter que vous pouvez constater comme moi l’effet sur l’opinion publique d’une telle politique. Par ailleurs, contrairement à ce que claironnent quelques-uns qui croient avoir trouvé là la nouvelle pierre philosophale, le défaut de paiement est purement et simplement exclu pour des États qui doivent, chaque jour que Dieu fait, financer leurs trésoreries par de nouveaux emprunts. En conséquence, il y a une seule solution : l’inflation !
Et c’est là que le LTRO de « Super-Mario » ou, pour utiliser le petit nom qu’on lui donne dans les milieux financiers, le « bazooka de petit calibre », entre en jeu. Après quatre décennies de monnaie-papier dont la valeur n’est gagée sur rien d’autre que la confiance que nous faisons à nos États pour bien la gérer, force est de constater que la croissance est en berne, que le pouvoir d’achat est en régression et que nous sommes, collectivement, ruinés. L’heure de la grande dévaluation est donc venue. L’opinion publique y a été préparée à coup d’arguments fallacieux et il semble bien que l’inflexible « nein » de nos amis d’outre-Rhin devra, au pied du mur, plier face à la déliquescence des comptes publics des pays du « Club Med ». Croyez-le ou pas : pour moi, la messe est dite.
« Une monnaie papier, basée sur la seule confiance dans le gouvernement qui l’imprime, finit toujours par retourner à sa valeur intrinsèque, c’est-à-dire zéro », disait Voltaire. L’expérience sera douloureuse − en particulier pour les Allemands, Hollandais ou Autrichiens qui n’ont décidément pas mérité ça, mais aussi pour tous les citoyens des pays laxistes qui, à titre individuel, ont refusé de céder au mirage de la vie à crédit. Souhaitons juste qu’elle nous serve de leçon.[/access]
Si Bernard Accoyer trouvait que, depuis son élection au perchoir, on ne parlait pas assez de lui, peut-être que depuis une semaine, il trouve qu’on en fait un peu trop. Tout ça à cause de deux phrases prononcées lors de ses vœux : « 2012 sera une année de vérité, notre pays est à l’heure des choix. Il peut soit poursuivre une politique courageuse de modernisation et de restauration de notre compétitivité, soit exhumer un programme archaïque et utopique », avait déclaré le président de l’Assemblée. Avant d’envoyer la petite phrase qui tue : « Ne nous y trompons pas : si nous ratons ce rendez-vous de la responsabilité et du courage, les conséquences économiques et sociales pourraient être comparables à celles provoquées par une guerre.»
Que n’avait-il pas dit là : non seulement toute la gauche l’avait traité à cette occasion de fou dangereux, mais en plus, pressé par Martine Aubry de s’exprimer sur cette déclaration, son président l’avait lâché en rase campagne. On rappellera au passage que c’est ce même Nicolas Sarkozy qui ne cesse d’exhorter ses troupes à plus de pugnacité, à l’image des bons élèves Guéant et Morano.
Du coup, le pauvre Bernard a été contraint de rétropédaler assez piteusement avec des quasi mea culpa genre « On ne peut pas regretter des propos qui sont interprétés d’une façon partisane et déformée.» Mouais…
Dommage pour sa défense car un peu de mémoire, ou un staff au taquet aurait pu lui permettre de retrouver en trois coup de google cette déclaration bien plus catastrophiste que la sienne : « Nous sommes confrontés à un autre risque et celui-là bien plus immédiat : c’est la brutalité dans la conduite des affaires publiques, on le sait, qui peut mettre en danger la paix sociale, la paix civile en dressant les Français les uns contre les autres.» Elle a été faite par Ségolène Royal au Stade Charléty, le premier mai 2007, juste avant le second tour donc. Depuis, le fauteur de guerre civile a été élu… et il n’a même pas tenu ses promesses !
C’est un événement qui pourrait paraître microscopique : Arnaud Montebourg a décidé de s’affranchir de l’accord passé entre le PS et EE-Les Verts et présentera donc un candidat de son cru dans la circonscription du Charolais-Brionnais en Saône-et-Loire.
Au-delà de cet épisode qui embrase la politosphère bourguignonne, il aurait lâché que primo il ne se sentait pas engagé par l’accord national de gouvernement passé entre les deux partis, dans la mesure où il aurait été bricolé sur « un coin de table entre les états majors » et que deuxio, le trait tiré brutalement sur le nucléaire le défrisait un peu. Cerise sur le gâteau, il a conclu sa saillie en expliquant qu’il n’avait même pas peur d’être exclu du PS.
Il n’en fallait pas plus pour que les échotiers parisiens voient là le retour de l’Arnaud multipliant les trahisons anti-parti en pleine mobilisation générale comme aux pires heures de la campagne de 2007… Revoilà le mauvais camarade prêt à tout pour faire une bonne blague, le socialiste brillant mais pas fiable, qui flinguera dans le dos son candidat juste par mauvais esprit.
On pourrait ne voir là que petite phrase délibérément amplifiée et déformée par des éditocrates rancuniers, qui n’ont toujours pas digéré le ralliement d’un de leurs chouchous d’antan au patriotisme, au protectionnisme et autres lubies belligènes. Mais il se peut aussi, et c’est un peu notre opinion, que cette tempête dans un verre de mercurey soit le signe précurseur d’un séisme en eaux profondes.
Reprenons, donc. Montebourg s’est hissé à la troisième place de la primaire socialiste en imposant un thème, la démondialisation, mais aussi en revenant sur des conceptions républicaines straight, que la gauche sociétale, amatrice de mariage homo et de vote des étrangers, abhorre. Moyennant quoi, il se rallie à Hollande en ayant la garantie que ses thèmes à lui seront présents dans la campagne. Portés par lui ou par d’autres -si tant est que ce soit possible.
Bilan après deux mois et demi de Hollande comme candidat archifavori de la gauche ? Rien ou presque, mis à part une visite aux ouvriers du Creusot (en Saône et Loire tiens, tiens) et des volte-face à répétition sur le nucléaire, qui dissimulent mal les concessions béantes faites aux Verts. Un brouillard assez confus en terme de propositions : on ne peut pas dire que la démondialisation soit au cœur de du logiciel hollandais : à preuve, Bayrou, pourtant parti de très loin en matière de protectionnisme, n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le patriotisme économique…
Mais le coup de pied de l’âne aux démondialisateurs est venu dans les valises de Standard & Poor’s : la France perd son triple A et François Hollande déjà très euro-orthodoxe sur les déficits, fait de sa reconquête à tout prix l’alpha et l’oméga de son action politique. Le candidat considère que cet « échec » de Nicolas Sarkozy est une raison de plus de voter pour lui.
Côté Montebourg, rien n’est en ligne. Comment défendre ses 17% à la primaire dans un cadre bordé à gauche par des écolos nucléophobes et à droite par les agences de notation et la Banque centrale européenne ?
Pour éviter de faire le mauvais camarade autant demander à être exclu du parti, à présenter des candidats contre les Verts imposé par Solferino dans des circos socialistes, ce qui pourrait donner des idées à d’autres camarades, y compris ceux à qui ont a imposé des barons du PS amateurs de saut en parachute. De là à penser qu’il ne fait qu’anticiper le vautrage de Hollande en lançant son propre mouvement politique (chose qui sera faite dans quelques semaines). Arnaud Montebourg le sait : en cas de défaite à la présidentielle, le PS n’échappera pas, cette fois, à l’explosion[1. Ce n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle pour ceux qui, comme moi, pensent que le programme de la gauche ne se fait pas à la corbeille, sans être pour autant séduits par l’altermondialisme de caserne de Jean-Luc Mélenchon.]. Et là, comme pour l’euro, mieux vaut préparer en douce sa sortie que de la subir en catastrophe.
Stratégie cynique, diront certains. Mais qu’on aura du mal à blâmer ici. L’aventure c’est l’aventure. Combien sont-ils autour de Hollande à jouer contre le candidat, à ratiociner, à dire on ne va pas gagner comme ça sans oser moufter, de peur de perdre qui un poste de chargé de mission, qui un futur poste de conseiller dans un cabinet fantôme ? Et à surtout ne rien dire de saillant, donc de sensé par peur de se fâcher avec l’entourage, les stratèges, les scruteurs de courbes de sondages.
On se souvient en quelles circonstances Montebourg avait été éjecté, il y a cinq ans, de son poste de porte parole de l’impétrante présidente. D’ici à ce qu’il vienne à penser qu’en 2012, le pire défaut de la campagne Hollande, c’est son candidat…
Soyons honnête : longtemps, Annie Ernaux a incarné un type de littérature qui ne me convenait vraiment pas. Ses livres courts, autobiographiques, ses journaux intimes me semblaient l’archétype d’une littérature féminine (il faut toujours se méfier des adjectifs accolés au mot littérature) où l’écriture dépouillée jusqu’à l’os masquait mal une forme d’histrionisme de la souffrance si glacé qu’il en devenait ostentatoire. J’avais renoncé à la fréquenter, certain de retrouver à chaque fois la même chose, les mêmes thèmes : la difficulté dans les années 1950, d’être une fille qui fait des études dans un milieu populaire, un avortement au début des années 1960, le jour où le père faillit tuer la mère, la mort des parents, ou encore une fausse impudeur dans le compte rendu d’une passion très sexuelle avec un diplomate soviétique ou un écrivain plus jeune. À chaque nouveau livre, chacun de ces épisodes nous était livré sous un éclairage et avec une dimension différente, mais il s’agissait toujours du même livre, de la même optique, du même angle de tir. J’étais injuste, évidemment, et superficiel comme souvent.
D’abord parce que l’argument à charge contre un écrivain qui consiste à lui reprocher d’écrire toujours le même livre est absurde. Au contraire, ce serait plutôt la preuve que nous avons affaire, justement, à un véritable écrivain.[access capability= »lire_inedits »] Un écrivain, ça tourne autour de deux ou trois obsessions structurantes, deux ou trois traumatismes fondateurs et ça ne cessera de graviter autour, de gratter les mêmes plaies, de reprendre les mêmes chemins une fois dans un sens, une fois dans l’autre, pour s’égarer au bout du compte dans le même indicible, car le jour où l’écrivain parvient à vraiment nommer ce qui le tue, il meurt en tant qu’écrivain et parfois même il meurt tout court.
Et puis, cette édition Quarto en un seul volume, sous le titre écrire la vie, de tous les livres d’Annie Ernaux est parue : et là, tout a changé. Nous nous sommes surpris à le feuilleter, puis à nous y plonger, puis à ne plus pouvoir nous détacher de ce qui naguère encore nous irritait alors que maintenant, cela nous serrait le cœur.
Avions-nous vieilli ? C’est possible. Annie Ernaux est peut-être l’écrivain de l’âge mûr comme Apollinaire est le poète de la trentaine ou Nimier le romancier des jeunes gens de 20 ans. Dire cela n’est pas les réduire, c’est juste reconnaître qu’il y a des périodes de la vie où les rencontres du lecteur avec les écrivains seront plus faciles. Dans Les Années, par exemple, Annie Ernaux déroule toute sa vie au rythme de photographies qu’on ne voit pas, mais qui sont minutieusement décrites. Et au travers de la vie d’une femme née en 1940 qui va jusqu’à nos jours, c’est le goût, la texture même du temps qui passe avec une régularité inexorable que l’on éprouve. Sans doute, un texte comme Les Années atteint pleinement son but seulement quand soi-même, on a éprouvé notre propre durée intime en la frottant un peu aux événements de notre époque, quand ce que nous croyions hier encore appartenir au domaine de l’actualité se retrouve dans les livres d’Histoire de la génération suivante. Alors que bien entendu, sur le moment, cela s’intriquait de telle manière avec l’intime que nous ne nous en sommes pas rendu compte : « Dans quelques mois l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marylin Monroe l’été d’avant parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines », écrit par exemple Annie Ernaux dans Les Années.
En fait, il se passe avec cette édition Quarto le même phénomène que dans une exposition d’art contemporain consacrée à un artiste en particulier. Chacune de ses œuvres prises individuellement n’a pas grand intérêt, c’est à les voir juxtaposées que l’on comprend le projet. Je pense au peintre japonais On Kawara. Sa spécialité sur des toiles de dimensions variables avec fond rouge, bleu ou noir est simplement d’inscrire en blanc une date. Prise individuellement chaque toile ne provoque aucune émotion particulière, c’est seulement quand une centaine est accrochée dans différentes salles et mises en regard avec des vitrines emplies de vieux journaux que l’on a soudain le sentiment presque physique de la durée qui s’écoule et de l’impérieuse nécessité de dater notre vie si l’on ne veut pas être emporté, sans repère, par le Temps.
Les livres d’Annie Ernaux, ainsi réunis et précédés de photos et d’extraits de journaux intimes inédits, montrent qu’il s’agit chez elle aussi d’une entreprise de longue haleine afin de se connaître dans le temps, pour étudier ses métamorphoses personnelles qui sont aussi celles de tout une société.
Un des grands reproches qui a souvent été fait à Annie Ernaux a été le nombrilisme, l’indifférence à l’époque. Pour répondre à cette attaque, elle avait publié un Journal du dehors en 1993 où elle décrivait sa vie quotidienne dans une ville nouvelle, son métier de professeur, ses voyages en RER, ses courses au supermarché et ses croquis pris sur le vif des gens qu’elle croisait. Le livre avait été moqué par une certaine critique et il est vrai que, lu tout seul, il avait quelque chose de minimaliste, de naïf et finalement de presque méprisant par son côté « ethnologique ». Et pourtant, ce livre, au milieu des autres, prend soudain une dimension réellement politique dans la mesure où il s’articule presque dialectiquement à des plongées dans l’intime le plus douloureux comme dans La Place (prix Renaudot 1984) qui trace le portait sans haine, mais sans concessions d’un père dont on s’éloigne parce qu’on est passé de l’autre côté du langage, chez ceux qui savent.
Annie Ernaux donne elle-même d’ailleurs la meilleure définition de son travail dans l’avant-propos inédit du Journal du dehors : « Et je sais désormais qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime – lequel, né il y a deux siècles, n’est pas forcément éternel. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro, les salles d’attente, qui, par l’intérêt, la colère ou la honte dont ils nous traversent, réveillent notre mémoire et nous révèlent à nous-mêmes. »
Et moi, je sais désormais, et je souhaite pareille révélation au lecteur, que la voix d’Annie Ernaux fera partie de celles qui ne me quitteront plus.[/access]
C’est un gros livre de la même couleur que Le Hussard rouge, récemment édité par Le Temps des cerises. Après les années 80, les années Sarkozy: du ministère de l’Intérieur à la présidence de la République, en passant par l’UMP et le mariage avec Carla.
Certains diront que Patrick Besson publie trop. Ils auront tort puisque, en réunissant les papiers qu’ils donnent aux magazines, Besson offre la chronique du temps qui passe, se dérègle et se perd. A chaque fois, l’angle de vue est différent, mais le regard est toujours pleine cible. Ce n’est pas Eva Joly qui affirmera le contraire.
La presse, il faut le dire, c’est tout de suite mieux quand c’est rempli des vagabondages des écrivains. Peu importe le sujet : le style pare la pensée de ses atours, met dans le mille avec la précision d’un sniper sur les toits de l’immonde. Besson est un écrivain qui éparpille les chapitres de ses romans entre une pub et un sommaire d’hebdo. C’est un adepte de la ligne Bernard Frank, ou Blondin.
Le style, arme de précision massive
Dans VSD, Besson voyait le monde sur grand écran ; dans Le Figaro Magazine, sur petit écran ; dans Marianne, entre les lignes. Dans Le Point, depuis 2002, il s’empare de la réalité selon son beau plaisir et ses dégoûts très drôles. Ses premiers mots : comment (ne pas) réussir sa vie ; ses derniers : l’invention du slogan de saison « la retraite ou la mort ». Entre les deux, il constate les dégâts des tristes temps où nous vivons, s’en amuse et tire à vue.
Une jolie chanteuse au pedigree sexuel de grande quantité devient première dame de France. Monsieur le Président doit faire attention aux cornes. Les gens trop en cour sont louches : Kouchner, Eric Besson-Zemmour, Georges-Marc Benamou et Manuel Valls risquent de mal finir. Les emprisonnés ne le méritent pas forcément : Cesare Battisti, une autre jolie chanteuse – Serbe celle-là – , Le Floch-Prigent ou Edouard Limonov bien avant sa découverte par Carrère. Marie Trintignant passe. Les morts de la canicule de 2003 aussi. La télé tue lentement des apprenties starlettes. Des petits gros s’imaginent en haut des affiches électorales s’ils maigrissent. Quelques femmes politiques sont traitées de « salopes » ou de Ségolène, histoire de leur faire comprendre qu’elles n’existent pas. Christine Angot est encore une femme publique et Jean-Pierre Raffarin, le philosophe tendance Lorie de la droite. Le cimetière des coeurs battants s’agrandit : Frédéric Berthet, Frédéric Fajardie, Jacques Brenner.
La possibilité des fugues
Pour sourire un peu dans ce milieu hostile, Besson se souvient des écrivains morts et des jeunes romancières. Il s’évade en Afrique, en Thaïlande et dans les hôtels niçois. Les actrices sont de beaux points de chutes, Hélène Fillières par exemple. On peut les inviter au restaurant, dont la qualité sera mesurée à l’aide d’une faucille et d’un marteau. Laetitia Casta joue dans les pièces de Florian Zeller, auteur mi Sagan mi Gégauff. La nostalgie des princesses réchauffe les sentiments. Il est bon, également, de relire un vieux Playboy daté de 1981 : Marie-Hélène Breillat était en couverture. Le dévédé du Sauveur, de Michel Mardore, avec Muriel Catala en exquise Lolita pervertie, est une autre possibilité de fugue.
Dans Patrick Besson au Point, il y a des poèmes, des listes qui ne doivent rien aux listes de courses de Charles Dantzig, des nouvelles d’été, des classements et, à chacune de ses 950 pages à lire urgemment, des fusées qui trouent la laideur et réenchantent, d’un éclat de rire ou d’un spleen léger, une France à la merci des tueurs d’émotions.
Patrick Besson, Au Point – Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique, Fayard, 2012
Hier, un individu s’est précipité sur moi. Puis, profitant de la fermeture automatique des portes (je me trouvais sur la ligne 13) il s’est enfui avec mon iPhone 3GS.
Fidèle à mon maître Sénèque, je vois deux raisons de me réjouir de cet incident. La première est que le vol est survenu un jour où je disposais justement de temps devant moi, ce qui m’a permis de remplir tranquillement ma déclaration au commissariat le plus proche. La seconde est relative au concept de culpabilité.
Pour les individus qui, comme moi, ont l’habitude de tout perdre, se faire voler un téléphone portable a quelque chose de rassurant. Combien de fois aurais-je pu l’égarer, et par conséquent, m’en vouloir ? ai-je pensé en rentrant à la maison.
Une fois assis sur mon canapé, comme je caressais mon chat, je me suis souvenu de la publicité : « Si vous n’avez pas d’iPhone, eh bien, vous n’avez pas d’iPhone ». Un slogan plus juste serait : « Si vous avez un iPhone, eh bien, vous n’avez plus d’iPhone ».