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Le saltimbanque et les grands patrons

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Francis Cabrel AFEP

Le 28 octobre, dans le Journal du Dimanche, l’Association française des entreprises privées (AFEP), puissant mouvement de lobbying patronal, a lancé un appel alarmiste au président de la République comme s’il y avait un péril imminent en la demeure France (Le Monde, Libération).

Derrière l’argumentation technique et le discours faussement neutre, ces grands patrons – 98 – se croient autorisés à donner des leçons au pouvoir de gauche, aux socialistes, parce qu’ils seraient naturellement sinon incompétents du moins à conseiller. À guider. Des élèves en formation. Qu’il y ait quelques personnalités de gauche parmi ces conseilleurs, je n’en doute pas et c’est une évidence. Mais, de droite ou de gauche, un certain patronat ne se laisse pas distraire de la ligne de ses intérêts.

Toujours ce soupçon d’illégitimité, ce reproche implicite d’une intrusion démocratique. Il faudrait que le savoir, la compétence et le réalisme fussent reconnus ! Le suffrage universel est bien étrange qui porte à la tête du pays des gens auxquels nous ne sommes pas habitués!

Pourtant, lors du précédent quinquennat, l’AFEP n’est intervenue sur rien. Aucune injonction, aucune suggestion. A croire que sur le plan économique et financier tout se déroulait le mieux du monde. Mais silence dans les rangs patronaux. Quand on espère profiter d’un pouvoir, on n’a pas le temps de le sermonner : on attend patiemment qu’il ne vous oublie pas. On le cultive, on pactise, on ne fait plus qu’un. On s’enrichit.

L’AFEP s’est réveillée. C’est normal puisque la gauche est là, maintenant. Elle a battu – par quelle méprise ? – la droite qui n’avait pas besoin, elle, d’être stimulée : elle parlait la même langue que les grands patrons.

Il faut apprendre aux nouveaux occupants de la France – Jean-François Copé appelait récemment à la résistance – à calculer, à compter et à savoir bien doser les sacrifices. Pas toujours pour les puissants.

J’en ai assez de cette droite – heureusement, elle n’est pas la seule dans l’espace politique – qui rime exclusivement avec argent, profit, diminution des charges, soutien au patronat, capital. J’aimerais aussi une droite du mérite, de l’effort, de l’équité, de la solidarité, du partage et de la justice. De la considération pour tous.

Sans doute que ces exigences ne sont pas prioritairement celles de l’AFEP ?

Je ne sais pas pourquoi, j’ai dans la tête une phrase du bateleur, du saltimbanque, du chanteur, de l’artiste Francis Cabrel qui dans le cours d’un face-à-face avec des lecteurs du Parisien, déclarait en substance que « quel que soit le montant de ses impôts il ne quitterait jamais la France ».

Cela n’a pas de rapport, c’est modeste face au lobbying massif, c’est singulier, Francis Cabrel ne donne pas de leçons, mais sa petite musique fait du bien quand la grosse caisse de l’AFEP sonne faux et creux.

Entre le saltimbanque et les grands patrons, je n’hésite pas.

*Photo : marie_astier.

L’autocritique reste étrangère à l’islam

Pascal Bruckner islam islamophobie

Causeur. Il existe d’autres modèles de coexistence du religieux et du politique que le modèle français…
Pascal Bruckner. L’Inde, par exemple,grande démocratie, quoique très imparfaite, a, par souci de paix sociale, sanctuarisé les religions − elle a, de façon très contestable, interdit la parution des Versets sataniques, afin de ne pas provoquer les 120 millions de musulmans indiens.Mais dans un monde ouvert comme le nôtre où de fortes minorités musulmanes sont implantées dans les pays occidentaux, la confrontation des deux sacrés est très conflictuelle.

Vous admettez donc que nous avons aussi notre sacré ?

Il serait stupide de ne pas l’admettre ! Pour nous Européens, le sacré, ce sont les droits de la personne,c’est un sacré terrestre.[access capability= »lire_inedits »] Dans les sociétés musulmanes, le sacré se rattache à Dieu et, par voie de conséquence, au clergé et à la parole sainte. Cela dit, pour en revenir à l’Inde, c’est un modèle qui connaît de sérieuses limites. L’interdiction de critiquer les religions étouffe les laïques, hindous, et musulmans confondus, et tous ceux qui veulent ébranler le socle religieux. Il ne s’agit pas de se demander si les pays musulmans peuvent devenir démocratiques, ils le peuvent et, malgré une vague fondamentaliste, la Turquie en est l’exemple ; il s’agit de savoir si l’islam est capable, comme le christianisme et le judaïsme l’ont été, de se réformer, de procéder à l’exégèse des textes, afin d’écarter les versets vengeurs, meurtriers et, en particulier, de reformuler un nouveau mode de cohabitation entre les hommes et les femmes. En somme, je me demande si l’islam est capable de faire son Vatican II.

L’hypersensibilité, la susceptibilité que l’on observe chez les musulmans sont-elles consubstantielles à l’islam, ou correspondent-elles à un moment historique particulier ?

J’aimerais croire qu’elles sont historiques. Contrairement à ce qu’on pense, l’islam n’est pas une religion forte, c’est une religion blessée par la modernité qui − dans sa version sunnite − ne s’est pas remise de la fin, il y a un siècle, du califat exercé par l’Empire ottoman. Du coup, l’islam se cherche une tête, et les candidats à la succession de la Sublime Porte sont légion. Résultat : une civilisation divisée, affaiblie qui vit dans le souvenir de sa grandeur passée et ne supporte pas l’effraction de la modernité. Ce qui ressort des manifestations et écrits de ces pays là, c’est la haine de l’Occident, la peur d’une société ouverte où les dogmes sont remis en cause, ou le rôle des hommes et des femmes est redéfini ; autrement dit, c’est une peur fondamentale de la liberté. En 2009, le gouvernement malien a voulu réformer le Code de la famille et retarder l’âge de mariage des jeunes filles de 13 à 15 ans: les islamistes ont organisé dans le stade de Bamako un gigantesque meeting au cours duquel on a entendu 50 000 personnes scander : « La civilisation occidentale est un péché ! » Pour de très nombreux pays de l’ex-tiers-monde, nous représentons le péché parce que avons pris nos distances par rapport à nos propres traditions,. Bien des imams et intellectuels progressistes essayent d’initier une réflexion théologique en profondeur. Mais les freins sont innombrables et l’accusation d’« islamophobie » fonctionne comme un couperet qui interdit toute réforme.

C’est peut-être vrai dans les pays où l’islam est majoritaire, mais on ne peut pas dire que les musulmans d’Occident soient animés par la haine de la modernité occidentale ! Nombre d’entre eux sont éclairés et se fichent bien qu’on caricature Mahomet. Il est vrai qu’on ne les entend pas forcément…

C’est le problème des modérés. On se félicite aujourd’hui que les musulmans modérés ne soient pas descendus dans la rue pour dénoncer les « blasphémateurs ». Mais ils sont trop modérés ! Pourquoi n’ont ils pas manifesté, après l’affaire Merah, comme le leur demandait le rabbin Bernheim, pour proclamer qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les actes de Merah ? La peur de leurs extrémistes fait des musulmans modérés des gens sans voix. Une majorité silencieuse, trop silencieuse… Ils devraient eux mêmes faire la police dans leurs rangs,écarter les fous de Dieu et surtout ne pas crier à la victimisation au moindre frémissement.

Mais pensez-vous, d’un autre côté, qu’il est « irresponsable » de publier des dessins dont on sait qu’ils peuvent provoquer des réactions violentes ?

On peut discuter de l’opportunité ou non de publier ce genre de caricatures et, à la place du rédacteur en chef de Charlie, je ne l’aurais sans doute pas proposé à ce moment là. Mais à partir du moment où il l’a fait, la seule attitude possible est : soutien total ! Ne renversons pas les responsabilités : les coupables ne sont pas les auteurs ou les éditeurs de textes ou de dessins jugés « offensants », mais uniquement ceux qui descendent dans la rue pour lyncher. J’ajoute que les « provocations » de ce genre ont la vertu de réveiller les consciences, de provoquer des débats… et de savoir qui sont les couards.La poltronnerie est la vertu la mieux partagée dans l’intelligentsia française. Encore une fois, poser les questions qui fâchent peut inciter les musulmans français à secouer un islam très largement ossifié.

Que répondre à ceux qui, sans demander la prohibition du blasphème, estiment qu’il faut avoir du tact avec les croyances des autres ?

À titre individuel, je suis tout à fait d’accord, mais le problème n’est pas là. Nous sommes en France, un pays doté d’une tradition d’anticléricalisme datant des XVIIIe et XIXe siècles, où l’on bouffe du curé sans que cela suscite la moindre indignation. On bouffe aussi du rabbin de manière moins systématique, mais il y a un humour et une autodérision juifs. Il est impensable que certaines croyances puissent être piétinées quand d’autres seraient intouchables. Cela dit, ceux qui manquent de tact concernant l’islam, ce sont les islamistes qui montrent un visage fanatique et abominable ! Ce sont eux qui devraient être traînés devant les tribunaux pour islamophobie et atteinte à l’image du Coran…

Les tribunaux estiment parfois que la religion la plus ancienne et majoritaire en France doit avoir le cuir plus épais que les autres…

En effet, conformément aux Évangiles, les chrétiens doivent tendre la joue gauche et se repentir de leurs péchés. La notion d’auto-examen ou de repentir est, pour l’instant, étrangère à l’islam qui se vit toujours comme persécuté alors qu’il opprime les minorités chrétiennes en Orient. Si les grandes autorités sunnites et chiites faisaient leur examen de conscience et demandaient pardon pour tous les crimes commis au nom de l’islam depuis les origines, comme l’a fait l’Église, ce serait l’aube d’une ère nouvelle.

Cela dit, aujourd’hui, les représentants de toutes les religions se serrent les coudes contre l’esprit anticlérical que vous évoquiez.

Vous avez raison, le dialogue entre les dignitaires pourrait se résumer en une phrase : « Ne nous faisons pas de mal. » On dirait que l’irruption de l’islam dans l’espace européen nourrit pour les deux autres monothéismes le rêve fou d’un retour à un monde pré-laïque. Salman Rushdie raconte, dans son formidable livre autobiographique, Joseph Anton, que les pires réactions qu’il ait reçues à la suite de la publication des Versets sataniques venaient du Vatican, du Grand rabbin d’Angleterre et de l’Archevêque de Canterbury.

On a aussi l’impression que, dans la société et dans les médias, le sentiment religieux est aujourd’hui tenu pour quelque chose de forcément admirable. Tout le monde a trouvé merveilleuse la conversion de Diam’s, qui est apparue à la télévision voilée de pied en cap…

Si Diam’s trouve sérénité et apaisement dans l’islam, je n’ai rien à y redire, mais j’aimerais que les musulmans qui souhaitent se convertir au christianisme, au judaïsme, ou tout simplement quitter leur religion soient accueillis de la même façon et avec la même décontraction. Peut-être l’islam suscite-t-il une forme d’envie : alors que nos religieux paraissent fades, l’Islam s’affirme sans l’ombre d’un doute, sans une fissure dans l’affirmation de la foi. Cette assurance, nous l’avons perdue, pour toujours. Le choc d’une civilisation sceptique − l’essence même de l’Occident depuis un siècle − face à une civilisation de la certitude, nous laisse désarçonnés. La liberté est un fardeau terrifiant.[/access]

Grâce à Najat Vallaud-Belkacem, Ernst Röhm sera-t-il enfin réhabilité ?

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Ainsi donc, Najat Vallaud-Belkacem, la porte-parole du gouvernement, sans doute en quête d’existence, a-t-elle déclaré qu’il fallait « passer en revue » les manuels scolaires à propos de l’homosexualité. « Aujourd’hui, ces manuels s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur œuvre, comme Rimbaud», a-t-elle expliqué, reprenant ainsi une vieille marotte de la Halde qui, en son temps, n’hésitait pas à parler de discrimination parce que les femmes, les minorités visibles, les handicapés et les homosexuels étaient trop peu présents dans les manuels d’histoire-géographie. Grâce à la gauche, on enseignera enfin une histoire débarrassée de toute idéologie!

On va donc pouvoir réhabiliter Ernst Röhm. Pensez-donc, il a tout pour plaire: homosexuel déclaré, victime d’Adolf Hitler et des SS. Ce sera l’occasion de se souvenir que l’homosexualité était courante chez les dignitaires nazis et dans les jeunesses hitlériennes. Et, comme le suggère Najat Vallaud-Belkacem, on pourra expliquer une grande partie de la vie d’Ernst Röhm, la fondation des Sturmabteilung, tout ça, par le fait qu’il préférait jouer au docteur avec les garçons…

Jean-Marc Ayrault ou le syndrome de Buridan

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Ayrault Hollande 35 heures PS

Mardi matin, sur France Info, Jean-Marc Ayrault a assuré qu’il n’était pas question de revenir sur les 35 heures. Les 35 heures, comme le remarquait avec au moins trois r l’ancien patron du Medef, le baron Seillière, sont pourtant une « aberrrattion », aberration sur laquelle n’est pourtant pas revenue non plus la droite pendant les dix années consécutives où elle a été au pouvoir. Sans doute parce que l’air de rien si elles, furent une mauvaise affaire pour les ouvriers, elles sont quand même entrées dans les mœurs pour les classes moyennes et même les cadres qui apprécieraient moyennement une vie sans les RTT. Non, ce qui est amusant dans la déclaration de Jean-Marc Ayrault, qui présentait cette information, « Nous ne reviendrons pas sur les 35 heures » comme une preuve de fermeté, c’est qu’elle indique bien l’état d’esprit des socialistes. Ils n’ont pas voulu, d’emblée, comme le leur conseillait encore Mélenchon, marquer leur territoire en revenant au pouvoir. Le résultat ne s’est pas fait attendre. La politique étant l’histoire d’un rapport de force permanent, on peut gagner des élections et être paralysé par le syndrome de l’âne de Buridan, c’est à dire ne pas savoir choisir entre l’eau et la paille et finalement mourir sur place.

Deux voies s’offrent à François Hollande, qui ne choisit ni l’une, ni l’autre.
La première, comme lui conseillaent les bons esprits, et notamment les experts économiques avec couvert médiatique permanent aux meilleures tables, étaient d’achever sa mue sociale-démocrate. En fait, social-démocrate, c’est le mot sympathique pour dire social-libéralisme. Parce que la social-démocratie, ce n’est pas ce que souhaite tout ce petit monde là. La social-démocratie, c’était par exemple la Suède jusque dans les années 80, c’est à dire un Etat-providence très fort, un secteur et des investissements publics très puissants et l’idée que c’était le progrès social qui conditionnait le progrès économique et non le contraire.

Non, ce que voudraient les « experts », c’est une gauche qui ne serait plus de gauche et qui ferait du blairo-schroederisme, c’est à dire une politique de droite menée par des gens de gauche, et même une politique encore plus dure que celle qu’aurait menée la droite car il est bien connu que c’est toujours plus difficile pour les syndicats, par exemple, de rentrer frontalement dans le lard d’un gouvernement, disons, menchevik. C’est pour cela que Lénine, avec sa lucidité et sa douceur coutumières disait des socialistes que c’était eux qu’il fallait pendre en premier.

La secnde voie serait celle d’une politique de gauche, c’est-à-dire de rupture avec les fausses fatalités de la Dette et du chiffre totémique de 3% de déficit de budget, dont on sait qu’il a été fixé de manière totalement arbitraire par Guy Abeille, un haut fonctionnaire du budget en 83, au moment du tournant de la rigueur car Mitterrand avait demandé un chiffre rond pour frapper l’imagination et de ses ministres et de la population. Il ne repose sur rien et on aurait pu aussi bien dire 4, 5% ou 2,7%. Une politique qui prenne en compte, au moins un peu, les 4 millions de voix apportées par le Front de gauche à Hollande au second tour qu’il a gagné seulement par un million de voix d’avance.
Mais non, la sortie de Jean-Marc Ayrault sur les 35 heures révèle cette paralysie mortifère qui permet par exemple au patronat d’exiger des choses qu’il n’aurait pas osé sous le précédent président, par exemple demander à la une du JDD, en se mettant à 98, un allègement massif de charges de 60 milliards, une paille, pour créer des emplois. On rappellera pour mémoire que depuis un quart de siècle, on baisse les charges patronales, ce qui n’empêche pas le chômage d’augmenter. Quand on recule devant des pigeons, il ne faut pas étonner, après, de se faire attaquer par des rapaces.

La politique de l’actuel gouvernement de gauche consiste donc à ne pas revenir sur des mesures de gauche. Chapeau l’artiste. On s’attend à ce que Jean-Marc Ayrault annonce courageusement dans les jours qui viennent qu’il ne reviendra pas sur le droit de grève, le droit de réunion, les congés payés, les radio libres, la peine de mort et même le travail des enfants.

On en a, de la chance.

*Photo : Parti socialiste (Philippe Grangeaud).

Hongrie : 1956… et après ?

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Hongrie Pologne Nagy Gomulka

De nombreux articles ont été récemment publiés pour commémorer le soulèvement hongrois de 1956. Les commentateurs ont rappelé à cette occasion les méfaits du communisme, condamné en bloc.
Certes, il serait bien difficile de défendre un système qui, avec le nazisme, a constitué l’un des deux grands fléaux du XXème siècle, responsable de millions de morts et des crimes les plus atroces qu’ait connus l’humanité. Malgré tout, il semble un peu hâtif de l’approcher en bloc, sans nuances.

Pour nous en tenir à l’exemple de 1956, il serait intéressant de comparer les situations respectives de la Hongrie et de la Pologne. C’est, on a parfois tendance à l’oublier, de Pologne que partit le mouvement contestataire. Plus précisément de Poznań où, en soutien à une grève des ouvriers métallurgistes, une foule de 100 000 personnes manifesta le 28 juin dans les rues de la ville. Manifestation violemment réprimée par les chars de l’armée polonaise. Bilan : un peu moins d’une centaine de morts. Rien à voir avec l’ampleur de l’insurrection hongroise qui suivra quatre mois plus tard, mais ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. L’une des raisons pour lesquelles le mouvement fit long feu : la direction du Parti plaça à la tête du pays un homme qui sut apaiser les esprits par des promesses d’assouplissement et de conciliation, Władisław Gomułka. À la différence du Hongrois Imre Nagy, Gomułka ne promit pas une sortie de la Pologne du Pacte de Varsovie. Les Polonais, même s’ils durent subir quelques procès, ne connurent pas la violente répression, notamment les pendaisons en masse, engagée par le régime de János Kádár entre 1956 et 1958. Mais ensuite ?

Le Hongrois János Kádár allait par la suite modérer sa politique pour proclamer une amnistie en 1966 (limitée aux réfugiés non fichés comme dangereux) et engager, sous l’appellation pudique de Nouveau Mécanisme économique, les grandes réformes de 1968 qui bousculèrent considérablement les principes de l’économie socialiste. Les Polonais connurent au contraire un durcissement de leur régime, Gomułka décevant les espoirs qu’il avait suscités en s’enfonçant dans une sorte de dictature. Un faux départ qui allait aboutir à de nouveaux affrontements entre le peuple et la direction du pays (grèves de Gdańsk en 1970 et 1980, naissance du mouvement Solidarność), alors que, marquée par le slogan de Kádár « Qui n’est pas contre nous est avec nous », (sous-entendu: je ne vous demande pas d’adhérer, mais laissez-moi mener à bien mes réformes), la Hongrie allait rapidement devenir la « baraque la plus gaie du camp socialiste” – ou selon moi, la moins triste.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement du Hongrois Viktor Orbán prône le retour aux valeurs strictement nationales en réservant l’exploitation des ressources naturelles aux seuls Hongrois (terres agricoles, eau, gaz, etc.), la Pologne s’ouvre au capital étranger. Une approche pragmatique qui se traduit par de bons résultats, alors que les Hongrois sont en pleine crise. Nous voyons ainsi la Hongrie se traîner péniblement dans la queue du peloton des ex pays de l’Est. Cette Hongrie qui, voici quinze ans, caracolait brillamment en tête du groupe, attirant à elle seule la moitié du stock investi dans l’ensemble de l’Europe centrale et orientale.

À qui la faute? Bien évidemment, pas aux dirigeants actuels du pays, mais aux précédents gouvernements, à Bruxelles et autres démons, nous dit Orbán. Sauf que le gouvernement de Gordon Bajnai, lorsqu’il passa en 2010 la main à Viktor Orbán, avait nettement redressé la barre et que le mal avait débuté dès 2001, sous le premier gouvernement Orbán.

Mais laissons nos couteaux au vestiaire et reprenons un peu de recul par rapport à l’Histoire. Viktor Orbán a un jour déclaré que le grand mal du XXème siècle fut le communisme. Certes, ce fut un fléau. Mais quid du nazisme et du fascisme ? Au moment où l’on célèbre en Hongrie la mémoire de l’Amiral Horthy, voire d’un écrivain nazi comme József Nyírő, cela donne à réfléchir…

*Photo : HaTm.

Libé : Nicolas Demorand exige du protectionnisme pour son canard boiteux

Nicolas Demorand protectionnisme Libération

Entre le fou-rire et la colère, c’est ainsi que nous laisse l’éditorial de Nicolas Demorand paru ce samedi dans Libération. Intitulé « Régulation », la prose du directeur de Libé, journal dont la santé se fait de plus en plus chancelante, dénonce « la fascination pour le numérique, les miracles qu’il permet, la réalité qu’il façonne, masque la brutalité du capitalisme qui lui a permis de se déployer ; l’inéquité des échanges qu’il suscite; la fragilisation de certains piliers de la démocratie qu’il accélère, du marché régressant à l’âge des monopoles aux journaux incapables, quels que soient leurs investissements, de financer durablement la production d’informations de qualité […] ».

Le rire nous saisit lorsqu’il en appelle à une « souveraineté numérique » et qu’il fustige « les quolibets libertaires ». Voilà donc le journal de la rue Bellanger utilisant la même sémantique qu’un Nicolas Dupont-Aignan, un Henri Guaino ou même une Marine Le Pen. Alors qu’elle n’a eu de cesse de dénoncer ceux qui utilisaient ces termes moisis et partait même à la chasse contre ceux qui, à gauche, devenaient « plus dangereux que le Front National », en usant de certains termes, la direction de Libé doit être en proie à une terrible inquiétude pour se faire, le temps d’un samedi matin, apôtre du souverainisme et contempteur des libertaires.

Demorand en appelle carrément au protectionnisme pour sauvegarder le secteur qui le nourrit. Mais, et c’est précisément ceci qui nous met en colère, il le réclame sans écrire le mot, utilisant ce cache-sexe sémantique que constitue le mot « régulation ». Lorsqu’il rappelle « l’exception culturelle » obtenue par les Etats européens dans le cadre des négociations du GATT, à l’époque où Edouard Balladur occupait Matignon; lorsqu’il milite pour la mise en place de la « taxe Google », il en appelle évidemment au protectionnisme, même déguisé. Ce protectionnisme que son journal combat de toutes ses forces lorsque d’autres le souhaitent pour l’industrie, pour défendre les ouvriers, ces beaufs qui ont la trouille de la mondialisation sans frontières. Demander des mesures protectionnistes pour défendre l’industrie nationale, cela demeure nationaliste, frileux et ouvre la porte à la xénophobie. Supplier l’Etat de les mettre en place pour sauver les copains du ciné, et plus encore pour sa propre gamelle, c’est responsable !

On comprend pourquoi plus aucun ouvrier ne lit aujourd’hui Libération sans pleurer de rire et de colère mêlés. Et on demande solennellement au gouvernement que s’il devait -on peut rêver- finir par écouter Arnaud Montebourg et instaurer des barrières au libre-échange, la presse quotidienne qui conchie le protectionnisme industriel soit la dernière à en bénéficier. Libé mais aussi Le Figaro, qui n’est en reste en matière de mondialisation heureuse, doivent enfin être responsabilisés. Après tout, un journaliste indien ou philippin pourrait très bien faire le même travail que Nicolas Demorand pour beaucoup moins cher. Et sans doute mieux, à lire l’édito de ce dernier.

*Photo : Matthieu Riegler.

Pascal Bruckner : L’islamophobie, ça n’existe pas !

Pascal Bruckner islam islamophobie

Causeur. Avez-vous peur de l’islam ?

Pascal Bruckner[1. Pascal Bruckner est écrivain et philosophe. Dernier ouvrage paru: Le fanatisme de l’apocalypse – Sauver la terre, punir l’homme, Grasset 2011.]. Absolument pas ! Avant la révolution iranienne, j’étais un grand admirateur de la culture arabo-musulmane et j’aimais beaucoup me rendre dans les mosquées. Depuis, je suis un peu refroidi. L’islamisme nous a fait oublier la grandeur de l’islam d’autrefois. Le fanatisme musulman dans ses expressions extrêmes évoque pour moi les images du congrès de Nuremberg en 1935, ou Masse et puissance d’Elias Canetti. Cependant, s’agissant de la France, le problème se pose différemment puisqu’on y discute avec des citoyens épris de libertés individuelles qui maintiennent leurs croyances dans la sphère privée. Dans ce contexte, ce n’est pas l’islam qui m’effraie, mais la lâcheté de nos élites, droite et gauche confondues, et les arguments qu’elles inventent pour justifier notre abandon face au fondamentalisme. D’ailleurs, peut-être que l’islam nous rend un grand service en redonnant vie à des idéaux que nous ne défendions plus que de façon routinière et mécanique.?[access capability= »lire_inedits »]

Vous avez été l’un des premiers, dès 2002, à déconstruire la notion d’« islamophobie », concept que vous jugez totalement inopérant…

Plus qu’inopérant, mensonger et dangereux ! Ce mot-valise créé à la fin des années 1970 par les mollahs iraniens et calqué sur le terme « xénophobie » visait à interdire toute critique de l’islam, notamment, à l’époque, celle des féministes américaines comme Kate Millett, contre les atteintes aux droits des femmes en Iran. Aujourd’hui, il faut reconnaître que la supercherie a fonctionné : non seulement, le mot est universel, mais la chose est considérée, à côté de l’antisémitisme et du racisme, comme l’un des grands crimes de notre époque. Le génie en l’occurrence est d’avoir assimilé l’islam à une race, alors qu’il est une confession universelle Si toute espèce d’atteinte aux textes canoniques du Coran est vue comme un acte de racisme, la religion devient alors un objet intouchable. Cette confusion entre pensée critique et offense discriminatoire était l’objectif des fondamentalistes.

Mais « juif » n’est pas une race non plus: or, beaucoup de gens se plaignent que la critique du judaïsme comme religion soit de facto interdite. Comment faire la différence entre « antisémitisme » et « islamophobie » ?

C’est très simple. Le racisme s’adresse à l’Autre en tant que ce qu’il est, c’est-à-dire, Arabe, Noir, Juif, sans se soucier de ce qu’il pense, croit ou fait. L’islam est un système de croyances, donc un système d’idées. Pour les non-croyants, c’est une idéologie parmi d’autres qui peut être soumise à des analyses et des réfutations. Il n’y a pas plus d’islamophobie qu’il n’y a de « marxophobie » ou de « libéralophobie » ! Mais le droit légitime à la critique ne doit pas remettre en cause le droit de pratiquer la religion de son choix et de se rendre dans à la synagogue, au temple, à la mosquée, ou à l’église. C’est une liberté intangible.

Permettez-nous d’insister : les attaques contre l’islam ne cachent-elles pas quelquefois la haine des musulmans et/ou des Arabes ? Est-il si facile de distinguer la critique des croyances de la détestation des croyants ?

Non ce n’est pas facile, et c’est justement le rôle de l’analyse politique et du droit de faire cette distinction. Que l’on aime ou non les musulmans ou les juifs, dans les pays démocratiques, on doit vivre avec eux, sans leur porter atteinte. Attaquer les lieux de culte relève du code pénal et, sur ce point, il y a consensus. Le problème, je le répète, c’est cette association entre le mot « islam » et le mot « phobie ». Il n’y a pas plus d’« islamophobie » que de « christianophobie » (malgré les efforts de certains, le terme ne prend pas), de « bouddhaphobie », ou d’« hindouistophobie » − alors que l’hindouisme a également ses fanatiques.

Pourquoi la greffe sémantique a-t-elle pris pour l’islam ?

Parce que, pour une grande partie de la gauche et même de la droite, l’islam, plus qu’une religion, est le représentant mondial des opprimés d’aujourd’hui. Les masses musulmanes sont en quelque sorte les substituts d’un prolétariat qui a disparu et d’un tiers-monde qui n’est plus porteur des grands idéaux révolutionnaires. La gauche et l’ultra-gauche entretiennent une confusion catastrophique entre les masses révoltées, le milliard d’hommes qui obéit à l’islam, et une religion qui est pour le moins problématique, y compris et surtout aux yeux des musulmans.

La notion d’ « islamophobie » est-elle destinée à intimider les musulmans ?

Absolument ! Ce terme n’est pas prioritairement dirigé contre nous, « kafirs », incroyants, infidèles et autres souchiens mais essentiellement contre les musulmans progressistes, indifférents, sceptiques, athées, qu’il faut ramener à toute force dans le bercail du Coran officiel. C’est donc à eux que s’adresse l’anathème. J’en veux pour preuve un livre publié il y a une dizaine d’années par Vincent Geisser[2. La Nouvelle islamophobie. La Découverte, 2003] qui dressait une véritable liste de proscription de musulmans montrés du doigt pour avoir trahi leur culture. J’ai pu observer ce même raisonnement aux États-Unis et en Angleterre, il y a quelques années, lors d’une polémique qui m’a opposé à Ian Buruma et Timothy Garton Ash : ils attaquaient très violemment Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaise d’origine somalienne, en disant en substance : « Bien sûr, il est regrettable qu’elle soit condamnée à mort, mais en s’adonnant au fanatisme laïque et en refusant d’honorer la culture dont elle était issue, elle l’a un peu cherché. » Timothy Garton Ash a reconnu sa faute, Ian Buruma un peu moins.

C’est étrange, Ian Buruma a pourtant écrit un ouvrage intitulé On a tué Theo Van Gogh − un assassinat qui avait eu peu d’écho en France…

C’est vrai, Ian Buruma a changé de position après ce livre. Alors qu’il m’accusait de céder aux charmes de Ayaan Hirsi Ali, je lui avais répondu : « Et vous, à ceux de Tariq Ramadan ! » Mais au-delà de cette polémique, l’argument de la « trahison des siens » reflète une forme contemporaine de culturalisme selon laquelle chaque être humain est prisonnier de son appartenance religieuse, de son clan, de sa communauté. Pour ses défenseurs, vouloir quitter l’islam pour passer à un mode de vie individualiste où l’on choisit soi-même ses options religieuses équivaut à renier ses racines.

Les ennemis de l’intérieur sont toujours les plus dangereux, en effet. Malgré tout, dans le débat français, le terme « islamophobie » est utilisé aujourd’hui de façon extrêmement récurrente et sans guillemets pour accuser de racisme des non-musulmans. Ghaleb Bencheikh observe la montée d’une hostilité essentialiste à l’égard de l’islam dans la société française, particulièrement au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Est-ce votre opinion ?

Qu’il existe une crainte et peut-être une obsession de l’islam, c’est certain. C’est d’ailleurs étrange quand on songe que seulement 16 millions des 500 millions d’Européens de l’Union sont musulmans. Preuve que ce n’est pas la force de l’islam qui est inquiétante mais notre faiblesse par rapport à une religion qui, à l’image du catholicisme sous l’Ancien Régime, est intransigeante et prétend régenter l’ensemble des consciences humaines. Quand on s’indigne des critiques prétendument stigmatisantes de l’islam, on oublie la violence inouïe de la Révolution française à l’égard des prêtres, les églises que l’on brûlait, les nonnes violées, les archevêques pendus. Les musulmans n’ont pas subi le millième de ce qu’ont subi les catholiques en France, et dont ils se remettent à peine.

Entre-temps, les droits de l’homme sont passés par là : on ne va pas regretter qu’on ne pende pas les imams …

Certes, mais il faut remarquer que les révolutions arabes de 2011 et 2012 ont été menées au nom de Dieu alors que les grandes révolutions européennes se sont faites partout contre la religion dominante, le christianisme. L’Église était considérée comme un des piliers du pouvoir alors que la mosquée est du côté de la résistance. Je trouve cela symptomatique. Il est délicat d’appliquer au « Printemps arabe » une grille de lecture issue de la Révolution française.

D’autant plus idiot que cela revenait à ignorer que, sous les régimes précédents, Dieu était en prison alors que, sous l’Ancien Régime en France, Dieu était au pouvoir. Les ancêtres idéologiques de Ben Ali et de Moubarak étaient jacobins, pas prêtres. Mais revenons-en à la question qui nous occupe : puisque même les démocraties ont leurs tabous et leur sacré, peut-on imaginer une démocratie qui interdirait le blasphème ?

Pas dans la tradition française ! Nous nous sommes édifiés quatre siècles durant contre l’omnipotence du christianisme alors que, dans les pays musulmans, l’islam embrasse l’intégralité de la vie, y compris publique. Le rétablissement du délit de blasphème,aboli en I792. signifierait le retour à l’Ancien Régime. D’où l’importance de ne rien céder aux propagateurs de la censure contre les diffamateurs de la religion.[/access]

Congrès de Toulouse : Harlem Désir est-il lepenisé ?

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Harlem Desir PS UMP FN

Ça pour être violent, il fut violent le discours d’Harlem Désir au congrès socialiste de Toulouse. Tous les commentateurs l’ont remarqué après sa prestation d’hier. Ce que tous les commentateurs oublient -peut-être parce que comme les autres Français, à ce qu’en disait un officier supérieur depuis déchu, ils ont la mémoire courte-, c’est qu’on a vu bien pire, en matière de violence – et pas toujours verbale – dans un congrès socialiste : Qui se souvient du congrès de Pau, en 1975 et de Jean Poperen qualifiant l’ancien chef du PSU, alors juste rallié au PS, de « Rocard d’Estaing » ? Qui se souvient du congrès de Rennes en 1990, où les jeunes militants jospinistes et fabiusiens en vinrent plus d’une fois aux mains ? Et du dernier congrès, à Reims, qui aurait dû se clore devant les tribunaux pour fraude électorale si Ségolène avait tenu parole. Bref, les congrès, c’est pas les plateaux télé, c’est un exercice old school où la violence verbale chasse le temps d’un week-end le spleen du militant, surtout quand il est bien emmerdé d’être enfin au pouvoir…

Mais rien de tout cela dans la Ville Rose où toute la haute cléricature socialiste portait des lunettes de la même couleur pour cause de synthèse – un mot qui vaut à la fois pour les accords bidons de façade et pour les hallucinogènes chimiques genre ecstasy ou LSD.

Si donc violence il y eut, elle fut exclusivement réservée aux voisins d’en face, les méchants de l’UMP, derniers vestiges du sarkozysme honni pourtant balayé le 6 mai dernier par le peuple français sur le score sans appel de 48,6% des votants  en faveur de François Hollande. Car il se trouve que non seulement les dirigeants de l’UMP n’ont pas eu la décence élémentaire de procéder, après cette défaite historique, à un seppuku collectif dans leurs somptueux locaux de la rue de Vaugirard, mais qu’en plus il persistent dans l’erreur, ce que le pointilleux Harlem ne saurait tolérer.

Première contrevérité pointée par le nouveau boss du PS – ou disons, par celui qui se croit l’être – la sarkonostalgie dont arguent maints dirigeants de l’UMP. C’est bien sûr, nous dit Harlem, un artefact forgé dans les cabinets noirs de la droite et repris en chœur par les sondeurs et plumitifs aux ordres. Personne ne saurait regretter Sarko, et le Premier secrétaire va le prouver scientifiquement à la tribune. Pour ce faire, il ne s’appuiera pas sur léger sentiment de cocufication d’un million de salariés spoliés de 40 à 100 euros mensuels d’heures sup depuis quelques mois, mais élèvera le débat : »Mais de quoi les Français devraient-ils être nostalgiques ? Du yacht de monsieur Bolloré ou de celui de monsieur Takkiedine ? Du soutien à Ben Ali ou de la tente de Kadhafi plantée dans les palais officiels en plein Paris? Des interviews dans Minute de Nadine Morano ou des Auvergnats de Brice Hortefeux ? »

C’est-y pas envoyé, ça ? D’autant plus que ce premier placage en appelle immédiatement un autre : la dénonciation virulente de la néofachisation de la droite tradi, à commencer par celle de son collègue encore en poste, pour au moins quelque temps, à l’UMP : « Quant à monsieur Copé, monsieur Fillon est peut-être en train de lui voler son pain au chocolat, mais ce n’est pas une raison pour empoisonner toute la France en jouant avec les peurs, les amalgames et les préjugés. »

La conclusion s’imposait d’elle-même, et croyez-moi, c’est grand comme du Jaurès : « Ça suffit la droite UMP-FN! Ça suffit la lepénisation de la droite ! Mais où sont les républicains de droite? Pourquoi se taisent-ils ? »

Et ben justement, puisqu’Harlem parle de se taire, peut-être qu’il aurait dû aussi se taire lui-même, ou au moins (re)lire son discours avant de l’ânonner en scène. Car c’est bien beau de traquer la lepénisation des esprits quand on convoque soi-même une image choc aussi tangentiellement raciste que celle d’un chef d’Etat arabe qu’on laisse planter sa tente « dans les palais officiels en plein Paris ». Bien sûr que les faits évoqués sont réels, et pouvaient légitimement choquer. Mais était-il vraiment indispensable de les présenter ainsi (et en oubliant au passage le contexte touchy de la libération des infirmières bulgares et des ses contreparties, désagréables, mais probablement obligatoires, car faisant partie du deal, pour Nicolas Sarkozy)?

Si c’est seulement la collusion de Sarkozy avec un dictateur qu’Harlem voulait vilipender, sans prendre le risque de lui-même flirter « avec les peurs, les amalgames et les préjugés », il aurait été tellement plus simple –et plus propre- de parler de « réception en grande pompe », de « tapes dans le dos », voire de « honte pour la France ». Mais non, pour faire peuple, Désir s’est vautré dans le lieu commun fantasmatique du bougnoule qui squatte impunément l’Hôtel Marigny avec –qui sait ?- ses chameaux et son harem. Car c’est bien avec ça qu’a joué le Premier Secrétaire et c’est bien ça qu’ont applaudi les congressistes déchainés. Tsss-Tsss…

Sommes-nous amusés par cette grossière contradiction? Voui ! Sommes-nous surpris? Meu non ! Pour être gentil, nous commencerons par dire en termes euphémiques ce que tout le monde sait au PS : Harlem Désir n’est pas spécialement réputé pour ses talents d’orateur. Ni d’ailleurs pour ses dons de théoricien, ou de tacticien, ou d’homme de terrain (toutes ses tentatives de candidature aux législatives se sont soldées par des catastrophes électorales. Son mandat populaire de député européen, il le tient par la grâce du scrutin proportionnel, où il a été deux fois tête de liste PS dans la circonscription Île-de-France en 2004 et 2009, année où il est réélu député européen avec le score fabuleusement minable de 13,58 % des voix, en recul de 11,45 points par rapport à 2004.

Cette légère légèreté fut-elle un handicap dans son accession au fauteuil de Premier secrétaire ? Que nenni, elle lui a ouvert une voie royale vers les sommets : Harlem, contrairement à sa prédécesseuse Martine, ne risque pas faire de l’ombre à Hollande et Ayrault. Et contrairement à son concurrent Cambadélis il ne profitera de son poste pour ourdir manœuvres, embuscades et complots. Voilà pourquoi Harlem aura été, malgré son lourd passé aubryste, le seul candidat adoubé par l’Elysée.

Depuis le congrès d’Epinay en 1971, la liste des premiers secrétaires du Parti n’est pas si longue : en quarante-et-un ans ils ont été neuf en tout à occuper ce poste : François Mitterrand, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Henri Emmanuelli, Lionel Jospin, François Hollande, Martine Aubry, Harlem Désir. Cherchez l’erreur.

Primaire UMP : Jérôme Cahuzac vote Fillon

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Un dirigeant de l’opposition peut-il légitimement appeler son camp à manifester dans la rue son opposition à la politique du gouvernement ? Si nous parlions du Bahreïn ou de la Biélorussie, la réponse serait dans la question. Mais il semble que cette logique d’impossibilité majeure vaille aussi chez nous, au moins pour certains.

Ainsi, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac a estimé ce lundi matin sur RTL que Jean-François Copé, qui a dit songer- s’il était élu à la présidence de l’UMP – à appeler les Français à « descendre dans la rue » pour manifester contre la politique du gouvernement socialiste, en appelait au « désordre ».

Ce dimanche, le secrétaire général de l’UMP avait osé envisager une mobilisation comparable à celle du mouvement en faveur de l’école libre en 1984, marquée par une manifestation géante qui enterra ad vitam aeternam le projet de loi socialiste de service public unifié de l’Education.

On comprend bien que 28 ans après les faits, cette claque évoque de mauvais souvenirs mais on aurait tout de même pu attendre un peu plus de rigueur, surtout de la part d’un ministre du Budget. Au lieu de quoi, Cahuzac en fit des tonnes, comme l’atteste ce petit best of :

« J’estime que cet appel est, de mon point de vue, disqualifiant pour ce personnage »

« Nous avons là quelqu’un qui est candidat à la présidence de l’UMP et qui au fond a si peu confiance dans son parti, dans ses troupes parlementaires, qu’il en appelle à la rue, c’est-à-dire au désordre »

« Il démontre que, pour l’instant en tous cas, ce n’est pas un homme d’État. »

Heureusement que le PS, quand il était dans l’opposition, n’a jamais appelé le peuple de gauche à descendre dans la rue, sinon, on aurait frisé la mauvaise foi.

« Poitiers 732 »: mythes de droite contre fantasmes de gauche

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Generation identitaire Poitiers

Ils soutiennent à grands cris les Pussy Riots là-bas, mais réclament bruyamment ici la mise au pas et au ban des jeunes militants de Génération identitaire. Allez comprendre. Il faut croire que chanter dans une église en activité, c’est moins grave que de brailler dans une mosquée en construction.
En tout cas, à défaut de consistance historique ou de poids politiques, ces jeunes gens peuvent se targuer d’une certaine intelligence médiatique. À quelques dizaines, sans la moindre violence et grâce à la complicité gracieuse des journalistes indignés, ils ont suscité un émoi considérable. Certains confrères ont immédiatement ressorti les trémolos des grands jours et brandissent La Droite brune, livre que publie Renaud Dély ces jours-ci. Oui, dans la France de 2012, on peut jouer à se battre contre le nazisme.

« Provocation inacceptable », « agissements violents », « menace pour l’ordre public », les commentaires et glapissements ont été à la mesure du danger supposé. En entendant Mélenchon et Désir réclamer la dissolution du « groupuscule fanatique » comme s’ils parlaient des SA en 1934, en découvrant que cette dissolution serait à l’étude en haut lieu, on imagine en effet que des hordes armées ont déferlé sur nos villes, massacrant, violant et pillant. Et on découvre sur YouTube que des jeunes prétendant lutter contre « l’islamisation de la France » se sont introduits sur le chantier d’une mosquée, sont montés sur la terrasse d’un des bâtiments inachevés et y ont déployé des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « 732. Génération identitaire » ou encore « Immigration, Construction de mosquée: référendum! » Après quelques heures d’occupation et des négociations, ils ont quitté les lieux sans intervention des forces de l’ordre et sans avoir commis de déprédation. Quatre militants ont été mis en examen et soumis à un strict contrôle judiciaire qui leur interdit de rencontrer les autres membres du groupe – donc de participer à la convention qui se tiendra à Orange les 3 et 4 novembre.

En attendant que le tribunal se prononce sur une éventuelle « provocation à la haine raciale », le crime présumé justifie non seulement que les plus hautes autorités de l’Etat aient bruyamment exprimé leur indignation, mais encore que le gouvernement étudie la possibilité de dissoudre Génération identitaire, comme l’a expliqué Manuel Valls à l’Assemblée sans que cette éventualité ait paru inquiéter quiconque, bien au contraire puisque cette mesure est réclamée par le ban et l’arrière-ban de la gauche associative. Toutefois, le Président de la République, seul habilité à prendre une décision aussi grave, semble un peu plus circonspect. « La liberté d’association est aussi un droit à protéger. Il faut donc des éléments tangibles pour conduire à l’interdiction », explique un conseiller dans Libération, tandis qu’un mystérieux spécialiste affirme que « c’est simple sur le plan politique mais compliqué juridiquement ». Ah bon ? Sauf à décréter que la liberté ne doit profiter qu’aux gens professant des opinions préalablement estampillées comme acceptables – et par qui ? –, on peut au contraire trouver que c’est aussi compliqué politiquement. Non pas qu’en matière d’opinion il soit toujours interdit d’interdire. Contrairement à pas mal de mes amis qui prétendent que la liberté d’expression doit être absolue, cela ne me dérangerait pas outre mesure qu’un parti se réclamant ouvertement du nazisme soit déclaré hors-la-loi. En revanche, j’aurais été violement opposée à ce qu’on fasse subir le même sort au Parti antisém… pardon antisioniste de Dieudonné, Soral et consorts[1. Après que Claude Guéant eut envisagé l’interdiction de la « Liste antisioniste » présentée aux élections européennes, j’étais même allée débattre avec Dieudonné.]. Tout est question de limite.

Il faut donc se demander si les occupants de la mosquée de Poitiers les ont franchies, ces limites. Commençons par leurs méthodes. Leur action totalement non-violente évoque furieusement les happenings de feu Ras-l’Front ou encore les occupations menées par le DAL et toutes sortes de groupes ayant compris depuis longtemps que jouer la carte spectaculaire était le meilleur moyen de compenser leur faiblesse numérique. Quelques dizaines de personnes envahissant un lieu public ou transgressant ouvertement la loi peuvent en effet attirer autant de caméras que des dizaines de milliers battant le pavé. Quand il s’agit des membres d’Act Up s’étendant sur le parvis de Notre Dame de Paris pour protester contre le refus de l’Eglise de recommander le préservatif ou de militants écolos se livrant à l’arrachage de plants de maïs transgéniques, les réfractaires et leurs infractions bénéficient de la sympathie générale – et souvent d’une relative clémence de la justice. Dans certains cas, l’illégalité est tolérée voire encouragée, y compris quand elle prend la forme d’une occupation d’un lieu public ou privé.
À l’évidence, ce ne sont donc pas les méthodes de Génération Identitaire qui ont affolé le braillomètre[2. Que Cyril Bennasar soit remercié pour avoir inventé cet instrument mesurant l’indignation de gauche.], mais les idées que ces méthodes entendent servir. Avant de les examiner brièvement, rappelons qu’il ne s’agit pas de dire si ces idées sont ou non sympathiques mais de savoir si elles dépassent les bornes du débat démocratique. Pour commencer, GI observe la progression de l’islam en France et s’en désole. À en croire le sondage publié cette semaine par Le Figaro, pas mal de Français partagent cette inquiétude, mais pour nos directeurs de conscience médiatiques, cela sera sans doute une raison supplémentaire de tenir ce peuple en suspicion. Pour beaucoup, il est déjà scandaleux d’observer que l’islam change la société, alors envisager que ce changement soit autre chose que merveilleux, c’est carrément insupportable. Je ne vois pas comment on peut en même temps ânonner le catéchisme de la diversité et prétendre que cette diversité ne change rien à la France, mais je n’aime pas le terme « islamisation » qui laisse penser qu’il y a une volonté délibérée de conquête idéologique, laquelle n’existe que dans les franges marginales et radicales. Par ailleurs, il est essentiel d’établir une distinction claire entre la critique de l’islam et la détestation des musulmans – et c’est notamment sur ce point que le juge devra apprécier les propos tenus par les jeunes identitaires. Il devra aussi dire s’il est légal de demander un référendum pour remettre en cause un droit constitutionnel, en l’occurrence la construction de lieux de culte: l’organisation d’une consultation sur l’immigration elle-même me semble à la fois problématique et inutile – tant il est clair qu’une majorité de Français, toutes sensibilités et toutes origine confondues, comprend instinctivement que la poursuite de l’immigration est le premier frein à l’intégration des immigrés. Pour autant, ceux qui exigent ce référendum en ont parfaitement le droit. En revanche, si on peut discuter de la hauteur des minarets et réclamer l’application scrupuleuse de la loi de 1905 quant au financement, chacun, dans la République laïque, doit pouvoir pratiquer son culte dans les édifices appropriés. En clair, si GI sort de la légalité, c’est sans doute en réclamant que la construction de mosquée soit l’objet d’une consultation. On admettra que cette infraction, même si elle est avérée, n’est pas un crime.

En réalité, au lieu de prononcer des oukazes moraux et d’exiger des condamnations pénales qui ne peuvent que renforcer l’influence de ceux que l’on prétend combattre, il serait plus pertinent de les contester politiquement et historiquement (mais la pertinence, il y a des maisons pour ça). Le premier reproche que l’on devrait adresser aux identitaires, c’est d’avoir de la bouillie historique dans la tête. Toute personne ayant dépassé l’école primaire devrait en effet savoir que Charles-Martel-qui-a-arrêté-les-Sarrasins-à-Poitiers relève autant de la mythologie que nos ancêtres gaulois. Alors certes, les mythologies ont leur importance, mais en l’occurrence, ces jeunes gens semblent prendre cette affaire au premier degré. Il faudrait leur expliquer. Dans la foulée, on leur dira tout le mal qu’on pense de leur slogan : « L’identité, elle est à nous ! On s’est battus pour la reprendre, on se battra pour la reprendre ! ». Ah bon, petit con, tu t’es battu où, contre qui ? Jouer à la résistance, ce n’est pas plus malin quand on est identitaire de droite que quand on est antiraciste de gauche. De plus, ces filles et garçons qui invoquent la France à tout bout de champ ignorent visiblement que sa grandeur, précisément, est que son identité n’appartient pas à un « nous » fermé, mais à tous ceux qui acceptent en partage sa culture et son histoire.

Que certain des propos tenus par les militants identitaires soient passibles d’une condamnation pénale, c’est possible. Exiger qu’ils soient interdits de parole, c’est autre chose. Pourtant, ces pulsions épuratrices se cachent de moins en moins, au contraire, elles font office de brevet de bonne conduite : ici on dénonce le journaliste réac, là on réclame la mise à mort symbolique de tel écrivain suspect, ailleurs on exige la dissolution du Bloc identitaire. Chacun n’a que le mot liberté à la bouche, mais on dirait que le champ des opinions qu’on a le droit de défendre se rétrécit chaque jour. Un démocrate conséquent devrait au contraire être attaché à ce que puissent être dites des choses qui le choquent, voire qui le révoltent. Mais dans notre belle démocratie, on ne veut plus discuter, on veut effacer. Alors vous, je ne sais pas, mais moi je commence à avoir la trouille. Parce que dans le monde que nous préparent les amoureux de la tolérance, il n’y aura pas de place pour la moindre divergence.

Le saltimbanque et les grands patrons

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Francis Cabrel AFEP

Francis Cabrel AFEP

Le 28 octobre, dans le Journal du Dimanche, l’Association française des entreprises privées (AFEP), puissant mouvement de lobbying patronal, a lancé un appel alarmiste au président de la République comme s’il y avait un péril imminent en la demeure France (Le Monde, Libération).

Derrière l’argumentation technique et le discours faussement neutre, ces grands patrons – 98 – se croient autorisés à donner des leçons au pouvoir de gauche, aux socialistes, parce qu’ils seraient naturellement sinon incompétents du moins à conseiller. À guider. Des élèves en formation. Qu’il y ait quelques personnalités de gauche parmi ces conseilleurs, je n’en doute pas et c’est une évidence. Mais, de droite ou de gauche, un certain patronat ne se laisse pas distraire de la ligne de ses intérêts.

Toujours ce soupçon d’illégitimité, ce reproche implicite d’une intrusion démocratique. Il faudrait que le savoir, la compétence et le réalisme fussent reconnus ! Le suffrage universel est bien étrange qui porte à la tête du pays des gens auxquels nous ne sommes pas habitués!

Pourtant, lors du précédent quinquennat, l’AFEP n’est intervenue sur rien. Aucune injonction, aucune suggestion. A croire que sur le plan économique et financier tout se déroulait le mieux du monde. Mais silence dans les rangs patronaux. Quand on espère profiter d’un pouvoir, on n’a pas le temps de le sermonner : on attend patiemment qu’il ne vous oublie pas. On le cultive, on pactise, on ne fait plus qu’un. On s’enrichit.

L’AFEP s’est réveillée. C’est normal puisque la gauche est là, maintenant. Elle a battu – par quelle méprise ? – la droite qui n’avait pas besoin, elle, d’être stimulée : elle parlait la même langue que les grands patrons.

Il faut apprendre aux nouveaux occupants de la France – Jean-François Copé appelait récemment à la résistance – à calculer, à compter et à savoir bien doser les sacrifices. Pas toujours pour les puissants.

J’en ai assez de cette droite – heureusement, elle n’est pas la seule dans l’espace politique – qui rime exclusivement avec argent, profit, diminution des charges, soutien au patronat, capital. J’aimerais aussi une droite du mérite, de l’effort, de l’équité, de la solidarité, du partage et de la justice. De la considération pour tous.

Sans doute que ces exigences ne sont pas prioritairement celles de l’AFEP ?

Je ne sais pas pourquoi, j’ai dans la tête une phrase du bateleur, du saltimbanque, du chanteur, de l’artiste Francis Cabrel qui dans le cours d’un face-à-face avec des lecteurs du Parisien, déclarait en substance que « quel que soit le montant de ses impôts il ne quitterait jamais la France ».

Cela n’a pas de rapport, c’est modeste face au lobbying massif, c’est singulier, Francis Cabrel ne donne pas de leçons, mais sa petite musique fait du bien quand la grosse caisse de l’AFEP sonne faux et creux.

Entre le saltimbanque et les grands patrons, je n’hésite pas.

*Photo : marie_astier.

L’autocritique reste étrangère à l’islam

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Pascal Bruckner islam islamophobie

Causeur. Il existe d’autres modèles de coexistence du religieux et du politique que le modèle français…
Pascal Bruckner. L’Inde, par exemple,grande démocratie, quoique très imparfaite, a, par souci de paix sociale, sanctuarisé les religions − elle a, de façon très contestable, interdit la parution des Versets sataniques, afin de ne pas provoquer les 120 millions de musulmans indiens.Mais dans un monde ouvert comme le nôtre où de fortes minorités musulmanes sont implantées dans les pays occidentaux, la confrontation des deux sacrés est très conflictuelle.

Vous admettez donc que nous avons aussi notre sacré ?

Il serait stupide de ne pas l’admettre ! Pour nous Européens, le sacré, ce sont les droits de la personne,c’est un sacré terrestre.[access capability= »lire_inedits »] Dans les sociétés musulmanes, le sacré se rattache à Dieu et, par voie de conséquence, au clergé et à la parole sainte. Cela dit, pour en revenir à l’Inde, c’est un modèle qui connaît de sérieuses limites. L’interdiction de critiquer les religions étouffe les laïques, hindous, et musulmans confondus, et tous ceux qui veulent ébranler le socle religieux. Il ne s’agit pas de se demander si les pays musulmans peuvent devenir démocratiques, ils le peuvent et, malgré une vague fondamentaliste, la Turquie en est l’exemple ; il s’agit de savoir si l’islam est capable, comme le christianisme et le judaïsme l’ont été, de se réformer, de procéder à l’exégèse des textes, afin d’écarter les versets vengeurs, meurtriers et, en particulier, de reformuler un nouveau mode de cohabitation entre les hommes et les femmes. En somme, je me demande si l’islam est capable de faire son Vatican II.

L’hypersensibilité, la susceptibilité que l’on observe chez les musulmans sont-elles consubstantielles à l’islam, ou correspondent-elles à un moment historique particulier ?

J’aimerais croire qu’elles sont historiques. Contrairement à ce qu’on pense, l’islam n’est pas une religion forte, c’est une religion blessée par la modernité qui − dans sa version sunnite − ne s’est pas remise de la fin, il y a un siècle, du califat exercé par l’Empire ottoman. Du coup, l’islam se cherche une tête, et les candidats à la succession de la Sublime Porte sont légion. Résultat : une civilisation divisée, affaiblie qui vit dans le souvenir de sa grandeur passée et ne supporte pas l’effraction de la modernité. Ce qui ressort des manifestations et écrits de ces pays là, c’est la haine de l’Occident, la peur d’une société ouverte où les dogmes sont remis en cause, ou le rôle des hommes et des femmes est redéfini ; autrement dit, c’est une peur fondamentale de la liberté. En 2009, le gouvernement malien a voulu réformer le Code de la famille et retarder l’âge de mariage des jeunes filles de 13 à 15 ans: les islamistes ont organisé dans le stade de Bamako un gigantesque meeting au cours duquel on a entendu 50 000 personnes scander : « La civilisation occidentale est un péché ! » Pour de très nombreux pays de l’ex-tiers-monde, nous représentons le péché parce que avons pris nos distances par rapport à nos propres traditions,. Bien des imams et intellectuels progressistes essayent d’initier une réflexion théologique en profondeur. Mais les freins sont innombrables et l’accusation d’« islamophobie » fonctionne comme un couperet qui interdit toute réforme.

C’est peut-être vrai dans les pays où l’islam est majoritaire, mais on ne peut pas dire que les musulmans d’Occident soient animés par la haine de la modernité occidentale ! Nombre d’entre eux sont éclairés et se fichent bien qu’on caricature Mahomet. Il est vrai qu’on ne les entend pas forcément…

C’est le problème des modérés. On se félicite aujourd’hui que les musulmans modérés ne soient pas descendus dans la rue pour dénoncer les « blasphémateurs ». Mais ils sont trop modérés ! Pourquoi n’ont ils pas manifesté, après l’affaire Merah, comme le leur demandait le rabbin Bernheim, pour proclamer qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les actes de Merah ? La peur de leurs extrémistes fait des musulmans modérés des gens sans voix. Une majorité silencieuse, trop silencieuse… Ils devraient eux mêmes faire la police dans leurs rangs,écarter les fous de Dieu et surtout ne pas crier à la victimisation au moindre frémissement.

Mais pensez-vous, d’un autre côté, qu’il est « irresponsable » de publier des dessins dont on sait qu’ils peuvent provoquer des réactions violentes ?

On peut discuter de l’opportunité ou non de publier ce genre de caricatures et, à la place du rédacteur en chef de Charlie, je ne l’aurais sans doute pas proposé à ce moment là. Mais à partir du moment où il l’a fait, la seule attitude possible est : soutien total ! Ne renversons pas les responsabilités : les coupables ne sont pas les auteurs ou les éditeurs de textes ou de dessins jugés « offensants », mais uniquement ceux qui descendent dans la rue pour lyncher. J’ajoute que les « provocations » de ce genre ont la vertu de réveiller les consciences, de provoquer des débats… et de savoir qui sont les couards.La poltronnerie est la vertu la mieux partagée dans l’intelligentsia française. Encore une fois, poser les questions qui fâchent peut inciter les musulmans français à secouer un islam très largement ossifié.

Que répondre à ceux qui, sans demander la prohibition du blasphème, estiment qu’il faut avoir du tact avec les croyances des autres ?

À titre individuel, je suis tout à fait d’accord, mais le problème n’est pas là. Nous sommes en France, un pays doté d’une tradition d’anticléricalisme datant des XVIIIe et XIXe siècles, où l’on bouffe du curé sans que cela suscite la moindre indignation. On bouffe aussi du rabbin de manière moins systématique, mais il y a un humour et une autodérision juifs. Il est impensable que certaines croyances puissent être piétinées quand d’autres seraient intouchables. Cela dit, ceux qui manquent de tact concernant l’islam, ce sont les islamistes qui montrent un visage fanatique et abominable ! Ce sont eux qui devraient être traînés devant les tribunaux pour islamophobie et atteinte à l’image du Coran…

Les tribunaux estiment parfois que la religion la plus ancienne et majoritaire en France doit avoir le cuir plus épais que les autres…

En effet, conformément aux Évangiles, les chrétiens doivent tendre la joue gauche et se repentir de leurs péchés. La notion d’auto-examen ou de repentir est, pour l’instant, étrangère à l’islam qui se vit toujours comme persécuté alors qu’il opprime les minorités chrétiennes en Orient. Si les grandes autorités sunnites et chiites faisaient leur examen de conscience et demandaient pardon pour tous les crimes commis au nom de l’islam depuis les origines, comme l’a fait l’Église, ce serait l’aube d’une ère nouvelle.

Cela dit, aujourd’hui, les représentants de toutes les religions se serrent les coudes contre l’esprit anticlérical que vous évoquiez.

Vous avez raison, le dialogue entre les dignitaires pourrait se résumer en une phrase : « Ne nous faisons pas de mal. » On dirait que l’irruption de l’islam dans l’espace européen nourrit pour les deux autres monothéismes le rêve fou d’un retour à un monde pré-laïque. Salman Rushdie raconte, dans son formidable livre autobiographique, Joseph Anton, que les pires réactions qu’il ait reçues à la suite de la publication des Versets sataniques venaient du Vatican, du Grand rabbin d’Angleterre et de l’Archevêque de Canterbury.

On a aussi l’impression que, dans la société et dans les médias, le sentiment religieux est aujourd’hui tenu pour quelque chose de forcément admirable. Tout le monde a trouvé merveilleuse la conversion de Diam’s, qui est apparue à la télévision voilée de pied en cap…

Si Diam’s trouve sérénité et apaisement dans l’islam, je n’ai rien à y redire, mais j’aimerais que les musulmans qui souhaitent se convertir au christianisme, au judaïsme, ou tout simplement quitter leur religion soient accueillis de la même façon et avec la même décontraction. Peut-être l’islam suscite-t-il une forme d’envie : alors que nos religieux paraissent fades, l’Islam s’affirme sans l’ombre d’un doute, sans une fissure dans l’affirmation de la foi. Cette assurance, nous l’avons perdue, pour toujours. Le choc d’une civilisation sceptique − l’essence même de l’Occident depuis un siècle − face à une civilisation de la certitude, nous laisse désarçonnés. La liberté est un fardeau terrifiant.[/access]

Grâce à Najat Vallaud-Belkacem, Ernst Röhm sera-t-il enfin réhabilité ?

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Ainsi donc, Najat Vallaud-Belkacem, la porte-parole du gouvernement, sans doute en quête d’existence, a-t-elle déclaré qu’il fallait « passer en revue » les manuels scolaires à propos de l’homosexualité. « Aujourd’hui, ces manuels s’obstinent à passer sous silence l’orientation LGBT de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur œuvre, comme Rimbaud», a-t-elle expliqué, reprenant ainsi une vieille marotte de la Halde qui, en son temps, n’hésitait pas à parler de discrimination parce que les femmes, les minorités visibles, les handicapés et les homosexuels étaient trop peu présents dans les manuels d’histoire-géographie. Grâce à la gauche, on enseignera enfin une histoire débarrassée de toute idéologie!

On va donc pouvoir réhabiliter Ernst Röhm. Pensez-donc, il a tout pour plaire: homosexuel déclaré, victime d’Adolf Hitler et des SS. Ce sera l’occasion de se souvenir que l’homosexualité était courante chez les dignitaires nazis et dans les jeunesses hitlériennes. Et, comme le suggère Najat Vallaud-Belkacem, on pourra expliquer une grande partie de la vie d’Ernst Röhm, la fondation des Sturmabteilung, tout ça, par le fait qu’il préférait jouer au docteur avec les garçons…

Jean-Marc Ayrault ou le syndrome de Buridan

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Ayrault Hollande 35 heures PS

Ayrault Hollande 35 heures PS

Mardi matin, sur France Info, Jean-Marc Ayrault a assuré qu’il n’était pas question de revenir sur les 35 heures. Les 35 heures, comme le remarquait avec au moins trois r l’ancien patron du Medef, le baron Seillière, sont pourtant une « aberrrattion », aberration sur laquelle n’est pourtant pas revenue non plus la droite pendant les dix années consécutives où elle a été au pouvoir. Sans doute parce que l’air de rien si elles, furent une mauvaise affaire pour les ouvriers, elles sont quand même entrées dans les mœurs pour les classes moyennes et même les cadres qui apprécieraient moyennement une vie sans les RTT. Non, ce qui est amusant dans la déclaration de Jean-Marc Ayrault, qui présentait cette information, « Nous ne reviendrons pas sur les 35 heures » comme une preuve de fermeté, c’est qu’elle indique bien l’état d’esprit des socialistes. Ils n’ont pas voulu, d’emblée, comme le leur conseillait encore Mélenchon, marquer leur territoire en revenant au pouvoir. Le résultat ne s’est pas fait attendre. La politique étant l’histoire d’un rapport de force permanent, on peut gagner des élections et être paralysé par le syndrome de l’âne de Buridan, c’est à dire ne pas savoir choisir entre l’eau et la paille et finalement mourir sur place.

Deux voies s’offrent à François Hollande, qui ne choisit ni l’une, ni l’autre.
La première, comme lui conseillaent les bons esprits, et notamment les experts économiques avec couvert médiatique permanent aux meilleures tables, étaient d’achever sa mue sociale-démocrate. En fait, social-démocrate, c’est le mot sympathique pour dire social-libéralisme. Parce que la social-démocratie, ce n’est pas ce que souhaite tout ce petit monde là. La social-démocratie, c’était par exemple la Suède jusque dans les années 80, c’est à dire un Etat-providence très fort, un secteur et des investissements publics très puissants et l’idée que c’était le progrès social qui conditionnait le progrès économique et non le contraire.

Non, ce que voudraient les « experts », c’est une gauche qui ne serait plus de gauche et qui ferait du blairo-schroederisme, c’est à dire une politique de droite menée par des gens de gauche, et même une politique encore plus dure que celle qu’aurait menée la droite car il est bien connu que c’est toujours plus difficile pour les syndicats, par exemple, de rentrer frontalement dans le lard d’un gouvernement, disons, menchevik. C’est pour cela que Lénine, avec sa lucidité et sa douceur coutumières disait des socialistes que c’était eux qu’il fallait pendre en premier.

La secnde voie serait celle d’une politique de gauche, c’est-à-dire de rupture avec les fausses fatalités de la Dette et du chiffre totémique de 3% de déficit de budget, dont on sait qu’il a été fixé de manière totalement arbitraire par Guy Abeille, un haut fonctionnaire du budget en 83, au moment du tournant de la rigueur car Mitterrand avait demandé un chiffre rond pour frapper l’imagination et de ses ministres et de la population. Il ne repose sur rien et on aurait pu aussi bien dire 4, 5% ou 2,7%. Une politique qui prenne en compte, au moins un peu, les 4 millions de voix apportées par le Front de gauche à Hollande au second tour qu’il a gagné seulement par un million de voix d’avance.
Mais non, la sortie de Jean-Marc Ayrault sur les 35 heures révèle cette paralysie mortifère qui permet par exemple au patronat d’exiger des choses qu’il n’aurait pas osé sous le précédent président, par exemple demander à la une du JDD, en se mettant à 98, un allègement massif de charges de 60 milliards, une paille, pour créer des emplois. On rappellera pour mémoire que depuis un quart de siècle, on baisse les charges patronales, ce qui n’empêche pas le chômage d’augmenter. Quand on recule devant des pigeons, il ne faut pas étonner, après, de se faire attaquer par des rapaces.

La politique de l’actuel gouvernement de gauche consiste donc à ne pas revenir sur des mesures de gauche. Chapeau l’artiste. On s’attend à ce que Jean-Marc Ayrault annonce courageusement dans les jours qui viennent qu’il ne reviendra pas sur le droit de grève, le droit de réunion, les congés payés, les radio libres, la peine de mort et même le travail des enfants.

On en a, de la chance.

*Photo : Parti socialiste (Philippe Grangeaud).

Hongrie : 1956… et après ?

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Hongrie Pologne Nagy Gomulka

Hongrie Pologne Nagy Gomulka

De nombreux articles ont été récemment publiés pour commémorer le soulèvement hongrois de 1956. Les commentateurs ont rappelé à cette occasion les méfaits du communisme, condamné en bloc.
Certes, il serait bien difficile de défendre un système qui, avec le nazisme, a constitué l’un des deux grands fléaux du XXème siècle, responsable de millions de morts et des crimes les plus atroces qu’ait connus l’humanité. Malgré tout, il semble un peu hâtif de l’approcher en bloc, sans nuances.

Pour nous en tenir à l’exemple de 1956, il serait intéressant de comparer les situations respectives de la Hongrie et de la Pologne. C’est, on a parfois tendance à l’oublier, de Pologne que partit le mouvement contestataire. Plus précisément de Poznań où, en soutien à une grève des ouvriers métallurgistes, une foule de 100 000 personnes manifesta le 28 juin dans les rues de la ville. Manifestation violemment réprimée par les chars de l’armée polonaise. Bilan : un peu moins d’une centaine de morts. Rien à voir avec l’ampleur de l’insurrection hongroise qui suivra quatre mois plus tard, mais ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. L’une des raisons pour lesquelles le mouvement fit long feu : la direction du Parti plaça à la tête du pays un homme qui sut apaiser les esprits par des promesses d’assouplissement et de conciliation, Władisław Gomułka. À la différence du Hongrois Imre Nagy, Gomułka ne promit pas une sortie de la Pologne du Pacte de Varsovie. Les Polonais, même s’ils durent subir quelques procès, ne connurent pas la violente répression, notamment les pendaisons en masse, engagée par le régime de János Kádár entre 1956 et 1958. Mais ensuite ?

Le Hongrois János Kádár allait par la suite modérer sa politique pour proclamer une amnistie en 1966 (limitée aux réfugiés non fichés comme dangereux) et engager, sous l’appellation pudique de Nouveau Mécanisme économique, les grandes réformes de 1968 qui bousculèrent considérablement les principes de l’économie socialiste. Les Polonais connurent au contraire un durcissement de leur régime, Gomułka décevant les espoirs qu’il avait suscités en s’enfonçant dans une sorte de dictature. Un faux départ qui allait aboutir à de nouveaux affrontements entre le peuple et la direction du pays (grèves de Gdańsk en 1970 et 1980, naissance du mouvement Solidarność), alors que, marquée par le slogan de Kádár « Qui n’est pas contre nous est avec nous », (sous-entendu: je ne vous demande pas d’adhérer, mais laissez-moi mener à bien mes réformes), la Hongrie allait rapidement devenir la « baraque la plus gaie du camp socialiste” – ou selon moi, la moins triste.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement du Hongrois Viktor Orbán prône le retour aux valeurs strictement nationales en réservant l’exploitation des ressources naturelles aux seuls Hongrois (terres agricoles, eau, gaz, etc.), la Pologne s’ouvre au capital étranger. Une approche pragmatique qui se traduit par de bons résultats, alors que les Hongrois sont en pleine crise. Nous voyons ainsi la Hongrie se traîner péniblement dans la queue du peloton des ex pays de l’Est. Cette Hongrie qui, voici quinze ans, caracolait brillamment en tête du groupe, attirant à elle seule la moitié du stock investi dans l’ensemble de l’Europe centrale et orientale.

À qui la faute? Bien évidemment, pas aux dirigeants actuels du pays, mais aux précédents gouvernements, à Bruxelles et autres démons, nous dit Orbán. Sauf que le gouvernement de Gordon Bajnai, lorsqu’il passa en 2010 la main à Viktor Orbán, avait nettement redressé la barre et que le mal avait débuté dès 2001, sous le premier gouvernement Orbán.

Mais laissons nos couteaux au vestiaire et reprenons un peu de recul par rapport à l’Histoire. Viktor Orbán a un jour déclaré que le grand mal du XXème siècle fut le communisme. Certes, ce fut un fléau. Mais quid du nazisme et du fascisme ? Au moment où l’on célèbre en Hongrie la mémoire de l’Amiral Horthy, voire d’un écrivain nazi comme József Nyírő, cela donne à réfléchir…

*Photo : HaTm.

Libé : Nicolas Demorand exige du protectionnisme pour son canard boiteux

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Nicolas Demorand protectionnisme Libération

Nicolas Demorand protectionnisme Libération

Entre le fou-rire et la colère, c’est ainsi que nous laisse l’éditorial de Nicolas Demorand paru ce samedi dans Libération. Intitulé « Régulation », la prose du directeur de Libé, journal dont la santé se fait de plus en plus chancelante, dénonce « la fascination pour le numérique, les miracles qu’il permet, la réalité qu’il façonne, masque la brutalité du capitalisme qui lui a permis de se déployer ; l’inéquité des échanges qu’il suscite; la fragilisation de certains piliers de la démocratie qu’il accélère, du marché régressant à l’âge des monopoles aux journaux incapables, quels que soient leurs investissements, de financer durablement la production d’informations de qualité […] ».

Le rire nous saisit lorsqu’il en appelle à une « souveraineté numérique » et qu’il fustige « les quolibets libertaires ». Voilà donc le journal de la rue Bellanger utilisant la même sémantique qu’un Nicolas Dupont-Aignan, un Henri Guaino ou même une Marine Le Pen. Alors qu’elle n’a eu de cesse de dénoncer ceux qui utilisaient ces termes moisis et partait même à la chasse contre ceux qui, à gauche, devenaient « plus dangereux que le Front National », en usant de certains termes, la direction de Libé doit être en proie à une terrible inquiétude pour se faire, le temps d’un samedi matin, apôtre du souverainisme et contempteur des libertaires.

Demorand en appelle carrément au protectionnisme pour sauvegarder le secteur qui le nourrit. Mais, et c’est précisément ceci qui nous met en colère, il le réclame sans écrire le mot, utilisant ce cache-sexe sémantique que constitue le mot « régulation ». Lorsqu’il rappelle « l’exception culturelle » obtenue par les Etats européens dans le cadre des négociations du GATT, à l’époque où Edouard Balladur occupait Matignon; lorsqu’il milite pour la mise en place de la « taxe Google », il en appelle évidemment au protectionnisme, même déguisé. Ce protectionnisme que son journal combat de toutes ses forces lorsque d’autres le souhaitent pour l’industrie, pour défendre les ouvriers, ces beaufs qui ont la trouille de la mondialisation sans frontières. Demander des mesures protectionnistes pour défendre l’industrie nationale, cela demeure nationaliste, frileux et ouvre la porte à la xénophobie. Supplier l’Etat de les mettre en place pour sauver les copains du ciné, et plus encore pour sa propre gamelle, c’est responsable !

On comprend pourquoi plus aucun ouvrier ne lit aujourd’hui Libération sans pleurer de rire et de colère mêlés. Et on demande solennellement au gouvernement que s’il devait -on peut rêver- finir par écouter Arnaud Montebourg et instaurer des barrières au libre-échange, la presse quotidienne qui conchie le protectionnisme industriel soit la dernière à en bénéficier. Libé mais aussi Le Figaro, qui n’est en reste en matière de mondialisation heureuse, doivent enfin être responsabilisés. Après tout, un journaliste indien ou philippin pourrait très bien faire le même travail que Nicolas Demorand pour beaucoup moins cher. Et sans doute mieux, à lire l’édito de ce dernier.

*Photo : Matthieu Riegler.

Pascal Bruckner : L’islamophobie, ça n’existe pas !

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Pascal Bruckner islam islamophobie

Pascal Bruckner islam islamophobie

Causeur. Avez-vous peur de l’islam ?

Pascal Bruckner[1. Pascal Bruckner est écrivain et philosophe. Dernier ouvrage paru: Le fanatisme de l’apocalypse – Sauver la terre, punir l’homme, Grasset 2011.]. Absolument pas ! Avant la révolution iranienne, j’étais un grand admirateur de la culture arabo-musulmane et j’aimais beaucoup me rendre dans les mosquées. Depuis, je suis un peu refroidi. L’islamisme nous a fait oublier la grandeur de l’islam d’autrefois. Le fanatisme musulman dans ses expressions extrêmes évoque pour moi les images du congrès de Nuremberg en 1935, ou Masse et puissance d’Elias Canetti. Cependant, s’agissant de la France, le problème se pose différemment puisqu’on y discute avec des citoyens épris de libertés individuelles qui maintiennent leurs croyances dans la sphère privée. Dans ce contexte, ce n’est pas l’islam qui m’effraie, mais la lâcheté de nos élites, droite et gauche confondues, et les arguments qu’elles inventent pour justifier notre abandon face au fondamentalisme. D’ailleurs, peut-être que l’islam nous rend un grand service en redonnant vie à des idéaux que nous ne défendions plus que de façon routinière et mécanique.?[access capability= »lire_inedits »]

Vous avez été l’un des premiers, dès 2002, à déconstruire la notion d’« islamophobie », concept que vous jugez totalement inopérant…

Plus qu’inopérant, mensonger et dangereux ! Ce mot-valise créé à la fin des années 1970 par les mollahs iraniens et calqué sur le terme « xénophobie » visait à interdire toute critique de l’islam, notamment, à l’époque, celle des féministes américaines comme Kate Millett, contre les atteintes aux droits des femmes en Iran. Aujourd’hui, il faut reconnaître que la supercherie a fonctionné : non seulement, le mot est universel, mais la chose est considérée, à côté de l’antisémitisme et du racisme, comme l’un des grands crimes de notre époque. Le génie en l’occurrence est d’avoir assimilé l’islam à une race, alors qu’il est une confession universelle Si toute espèce d’atteinte aux textes canoniques du Coran est vue comme un acte de racisme, la religion devient alors un objet intouchable. Cette confusion entre pensée critique et offense discriminatoire était l’objectif des fondamentalistes.

Mais « juif » n’est pas une race non plus: or, beaucoup de gens se plaignent que la critique du judaïsme comme religion soit de facto interdite. Comment faire la différence entre « antisémitisme » et « islamophobie » ?

C’est très simple. Le racisme s’adresse à l’Autre en tant que ce qu’il est, c’est-à-dire, Arabe, Noir, Juif, sans se soucier de ce qu’il pense, croit ou fait. L’islam est un système de croyances, donc un système d’idées. Pour les non-croyants, c’est une idéologie parmi d’autres qui peut être soumise à des analyses et des réfutations. Il n’y a pas plus d’islamophobie qu’il n’y a de « marxophobie » ou de « libéralophobie » ! Mais le droit légitime à la critique ne doit pas remettre en cause le droit de pratiquer la religion de son choix et de se rendre dans à la synagogue, au temple, à la mosquée, ou à l’église. C’est une liberté intangible.

Permettez-nous d’insister : les attaques contre l’islam ne cachent-elles pas quelquefois la haine des musulmans et/ou des Arabes ? Est-il si facile de distinguer la critique des croyances de la détestation des croyants ?

Non ce n’est pas facile, et c’est justement le rôle de l’analyse politique et du droit de faire cette distinction. Que l’on aime ou non les musulmans ou les juifs, dans les pays démocratiques, on doit vivre avec eux, sans leur porter atteinte. Attaquer les lieux de culte relève du code pénal et, sur ce point, il y a consensus. Le problème, je le répète, c’est cette association entre le mot « islam » et le mot « phobie ». Il n’y a pas plus d’« islamophobie » que de « christianophobie » (malgré les efforts de certains, le terme ne prend pas), de « bouddhaphobie », ou d’« hindouistophobie » − alors que l’hindouisme a également ses fanatiques.

Pourquoi la greffe sémantique a-t-elle pris pour l’islam ?

Parce que, pour une grande partie de la gauche et même de la droite, l’islam, plus qu’une religion, est le représentant mondial des opprimés d’aujourd’hui. Les masses musulmanes sont en quelque sorte les substituts d’un prolétariat qui a disparu et d’un tiers-monde qui n’est plus porteur des grands idéaux révolutionnaires. La gauche et l’ultra-gauche entretiennent une confusion catastrophique entre les masses révoltées, le milliard d’hommes qui obéit à l’islam, et une religion qui est pour le moins problématique, y compris et surtout aux yeux des musulmans.

La notion d’ « islamophobie » est-elle destinée à intimider les musulmans ?

Absolument ! Ce terme n’est pas prioritairement dirigé contre nous, « kafirs », incroyants, infidèles et autres souchiens mais essentiellement contre les musulmans progressistes, indifférents, sceptiques, athées, qu’il faut ramener à toute force dans le bercail du Coran officiel. C’est donc à eux que s’adresse l’anathème. J’en veux pour preuve un livre publié il y a une dizaine d’années par Vincent Geisser[2. La Nouvelle islamophobie. La Découverte, 2003] qui dressait une véritable liste de proscription de musulmans montrés du doigt pour avoir trahi leur culture. J’ai pu observer ce même raisonnement aux États-Unis et en Angleterre, il y a quelques années, lors d’une polémique qui m’a opposé à Ian Buruma et Timothy Garton Ash : ils attaquaient très violemment Ayaan Hirsi Ali, députée néerlandaise d’origine somalienne, en disant en substance : « Bien sûr, il est regrettable qu’elle soit condamnée à mort, mais en s’adonnant au fanatisme laïque et en refusant d’honorer la culture dont elle était issue, elle l’a un peu cherché. » Timothy Garton Ash a reconnu sa faute, Ian Buruma un peu moins.

C’est étrange, Ian Buruma a pourtant écrit un ouvrage intitulé On a tué Theo Van Gogh − un assassinat qui avait eu peu d’écho en France…

C’est vrai, Ian Buruma a changé de position après ce livre. Alors qu’il m’accusait de céder aux charmes de Ayaan Hirsi Ali, je lui avais répondu : « Et vous, à ceux de Tariq Ramadan ! » Mais au-delà de cette polémique, l’argument de la « trahison des siens » reflète une forme contemporaine de culturalisme selon laquelle chaque être humain est prisonnier de son appartenance religieuse, de son clan, de sa communauté. Pour ses défenseurs, vouloir quitter l’islam pour passer à un mode de vie individualiste où l’on choisit soi-même ses options religieuses équivaut à renier ses racines.

Les ennemis de l’intérieur sont toujours les plus dangereux, en effet. Malgré tout, dans le débat français, le terme « islamophobie » est utilisé aujourd’hui de façon extrêmement récurrente et sans guillemets pour accuser de racisme des non-musulmans. Ghaleb Bencheikh observe la montée d’une hostilité essentialiste à l’égard de l’islam dans la société française, particulièrement au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Est-ce votre opinion ?

Qu’il existe une crainte et peut-être une obsession de l’islam, c’est certain. C’est d’ailleurs étrange quand on songe que seulement 16 millions des 500 millions d’Européens de l’Union sont musulmans. Preuve que ce n’est pas la force de l’islam qui est inquiétante mais notre faiblesse par rapport à une religion qui, à l’image du catholicisme sous l’Ancien Régime, est intransigeante et prétend régenter l’ensemble des consciences humaines. Quand on s’indigne des critiques prétendument stigmatisantes de l’islam, on oublie la violence inouïe de la Révolution française à l’égard des prêtres, les églises que l’on brûlait, les nonnes violées, les archevêques pendus. Les musulmans n’ont pas subi le millième de ce qu’ont subi les catholiques en France, et dont ils se remettent à peine.

Entre-temps, les droits de l’homme sont passés par là : on ne va pas regretter qu’on ne pende pas les imams …

Certes, mais il faut remarquer que les révolutions arabes de 2011 et 2012 ont été menées au nom de Dieu alors que les grandes révolutions européennes se sont faites partout contre la religion dominante, le christianisme. L’Église était considérée comme un des piliers du pouvoir alors que la mosquée est du côté de la résistance. Je trouve cela symptomatique. Il est délicat d’appliquer au « Printemps arabe » une grille de lecture issue de la Révolution française.

D’autant plus idiot que cela revenait à ignorer que, sous les régimes précédents, Dieu était en prison alors que, sous l’Ancien Régime en France, Dieu était au pouvoir. Les ancêtres idéologiques de Ben Ali et de Moubarak étaient jacobins, pas prêtres. Mais revenons-en à la question qui nous occupe : puisque même les démocraties ont leurs tabous et leur sacré, peut-on imaginer une démocratie qui interdirait le blasphème ?

Pas dans la tradition française ! Nous nous sommes édifiés quatre siècles durant contre l’omnipotence du christianisme alors que, dans les pays musulmans, l’islam embrasse l’intégralité de la vie, y compris publique. Le rétablissement du délit de blasphème,aboli en I792. signifierait le retour à l’Ancien Régime. D’où l’importance de ne rien céder aux propagateurs de la censure contre les diffamateurs de la religion.[/access]

Congrès de Toulouse : Harlem Désir est-il lepenisé ?

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Harlem Desir PS UMP FN

Harlem Desir PS UMP FN

Ça pour être violent, il fut violent le discours d’Harlem Désir au congrès socialiste de Toulouse. Tous les commentateurs l’ont remarqué après sa prestation d’hier. Ce que tous les commentateurs oublient -peut-être parce que comme les autres Français, à ce qu’en disait un officier supérieur depuis déchu, ils ont la mémoire courte-, c’est qu’on a vu bien pire, en matière de violence – et pas toujours verbale – dans un congrès socialiste : Qui se souvient du congrès de Pau, en 1975 et de Jean Poperen qualifiant l’ancien chef du PSU, alors juste rallié au PS, de « Rocard d’Estaing » ? Qui se souvient du congrès de Rennes en 1990, où les jeunes militants jospinistes et fabiusiens en vinrent plus d’une fois aux mains ? Et du dernier congrès, à Reims, qui aurait dû se clore devant les tribunaux pour fraude électorale si Ségolène avait tenu parole. Bref, les congrès, c’est pas les plateaux télé, c’est un exercice old school où la violence verbale chasse le temps d’un week-end le spleen du militant, surtout quand il est bien emmerdé d’être enfin au pouvoir…

Mais rien de tout cela dans la Ville Rose où toute la haute cléricature socialiste portait des lunettes de la même couleur pour cause de synthèse – un mot qui vaut à la fois pour les accords bidons de façade et pour les hallucinogènes chimiques genre ecstasy ou LSD.

Si donc violence il y eut, elle fut exclusivement réservée aux voisins d’en face, les méchants de l’UMP, derniers vestiges du sarkozysme honni pourtant balayé le 6 mai dernier par le peuple français sur le score sans appel de 48,6% des votants  en faveur de François Hollande. Car il se trouve que non seulement les dirigeants de l’UMP n’ont pas eu la décence élémentaire de procéder, après cette défaite historique, à un seppuku collectif dans leurs somptueux locaux de la rue de Vaugirard, mais qu’en plus il persistent dans l’erreur, ce que le pointilleux Harlem ne saurait tolérer.

Première contrevérité pointée par le nouveau boss du PS – ou disons, par celui qui se croit l’être – la sarkonostalgie dont arguent maints dirigeants de l’UMP. C’est bien sûr, nous dit Harlem, un artefact forgé dans les cabinets noirs de la droite et repris en chœur par les sondeurs et plumitifs aux ordres. Personne ne saurait regretter Sarko, et le Premier secrétaire va le prouver scientifiquement à la tribune. Pour ce faire, il ne s’appuiera pas sur léger sentiment de cocufication d’un million de salariés spoliés de 40 à 100 euros mensuels d’heures sup depuis quelques mois, mais élèvera le débat : »Mais de quoi les Français devraient-ils être nostalgiques ? Du yacht de monsieur Bolloré ou de celui de monsieur Takkiedine ? Du soutien à Ben Ali ou de la tente de Kadhafi plantée dans les palais officiels en plein Paris? Des interviews dans Minute de Nadine Morano ou des Auvergnats de Brice Hortefeux ? »

C’est-y pas envoyé, ça ? D’autant plus que ce premier placage en appelle immédiatement un autre : la dénonciation virulente de la néofachisation de la droite tradi, à commencer par celle de son collègue encore en poste, pour au moins quelque temps, à l’UMP : « Quant à monsieur Copé, monsieur Fillon est peut-être en train de lui voler son pain au chocolat, mais ce n’est pas une raison pour empoisonner toute la France en jouant avec les peurs, les amalgames et les préjugés. »

La conclusion s’imposait d’elle-même, et croyez-moi, c’est grand comme du Jaurès : « Ça suffit la droite UMP-FN! Ça suffit la lepénisation de la droite ! Mais où sont les républicains de droite? Pourquoi se taisent-ils ? »

Et ben justement, puisqu’Harlem parle de se taire, peut-être qu’il aurait dû aussi se taire lui-même, ou au moins (re)lire son discours avant de l’ânonner en scène. Car c’est bien beau de traquer la lepénisation des esprits quand on convoque soi-même une image choc aussi tangentiellement raciste que celle d’un chef d’Etat arabe qu’on laisse planter sa tente « dans les palais officiels en plein Paris ». Bien sûr que les faits évoqués sont réels, et pouvaient légitimement choquer. Mais était-il vraiment indispensable de les présenter ainsi (et en oubliant au passage le contexte touchy de la libération des infirmières bulgares et des ses contreparties, désagréables, mais probablement obligatoires, car faisant partie du deal, pour Nicolas Sarkozy)?

Si c’est seulement la collusion de Sarkozy avec un dictateur qu’Harlem voulait vilipender, sans prendre le risque de lui-même flirter « avec les peurs, les amalgames et les préjugés », il aurait été tellement plus simple –et plus propre- de parler de « réception en grande pompe », de « tapes dans le dos », voire de « honte pour la France ». Mais non, pour faire peuple, Désir s’est vautré dans le lieu commun fantasmatique du bougnoule qui squatte impunément l’Hôtel Marigny avec –qui sait ?- ses chameaux et son harem. Car c’est bien avec ça qu’a joué le Premier Secrétaire et c’est bien ça qu’ont applaudi les congressistes déchainés. Tsss-Tsss…

Sommes-nous amusés par cette grossière contradiction? Voui ! Sommes-nous surpris? Meu non ! Pour être gentil, nous commencerons par dire en termes euphémiques ce que tout le monde sait au PS : Harlem Désir n’est pas spécialement réputé pour ses talents d’orateur. Ni d’ailleurs pour ses dons de théoricien, ou de tacticien, ou d’homme de terrain (toutes ses tentatives de candidature aux législatives se sont soldées par des catastrophes électorales. Son mandat populaire de député européen, il le tient par la grâce du scrutin proportionnel, où il a été deux fois tête de liste PS dans la circonscription Île-de-France en 2004 et 2009, année où il est réélu député européen avec le score fabuleusement minable de 13,58 % des voix, en recul de 11,45 points par rapport à 2004.

Cette légère légèreté fut-elle un handicap dans son accession au fauteuil de Premier secrétaire ? Que nenni, elle lui a ouvert une voie royale vers les sommets : Harlem, contrairement à sa prédécesseuse Martine, ne risque pas faire de l’ombre à Hollande et Ayrault. Et contrairement à son concurrent Cambadélis il ne profitera de son poste pour ourdir manœuvres, embuscades et complots. Voilà pourquoi Harlem aura été, malgré son lourd passé aubryste, le seul candidat adoubé par l’Elysée.

Depuis le congrès d’Epinay en 1971, la liste des premiers secrétaires du Parti n’est pas si longue : en quarante-et-un ans ils ont été neuf en tout à occuper ce poste : François Mitterrand, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Henri Emmanuelli, Lionel Jospin, François Hollande, Martine Aubry, Harlem Désir. Cherchez l’erreur.

Primaire UMP : Jérôme Cahuzac vote Fillon

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Un dirigeant de l’opposition peut-il légitimement appeler son camp à manifester dans la rue son opposition à la politique du gouvernement ? Si nous parlions du Bahreïn ou de la Biélorussie, la réponse serait dans la question. Mais il semble que cette logique d’impossibilité majeure vaille aussi chez nous, au moins pour certains.

Ainsi, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac a estimé ce lundi matin sur RTL que Jean-François Copé, qui a dit songer- s’il était élu à la présidence de l’UMP – à appeler les Français à « descendre dans la rue » pour manifester contre la politique du gouvernement socialiste, en appelait au « désordre ».

Ce dimanche, le secrétaire général de l’UMP avait osé envisager une mobilisation comparable à celle du mouvement en faveur de l’école libre en 1984, marquée par une manifestation géante qui enterra ad vitam aeternam le projet de loi socialiste de service public unifié de l’Education.

On comprend bien que 28 ans après les faits, cette claque évoque de mauvais souvenirs mais on aurait tout de même pu attendre un peu plus de rigueur, surtout de la part d’un ministre du Budget. Au lieu de quoi, Cahuzac en fit des tonnes, comme l’atteste ce petit best of :

« J’estime que cet appel est, de mon point de vue, disqualifiant pour ce personnage »

« Nous avons là quelqu’un qui est candidat à la présidence de l’UMP et qui au fond a si peu confiance dans son parti, dans ses troupes parlementaires, qu’il en appelle à la rue, c’est-à-dire au désordre »

« Il démontre que, pour l’instant en tous cas, ce n’est pas un homme d’État. »

Heureusement que le PS, quand il était dans l’opposition, n’a jamais appelé le peuple de gauche à descendre dans la rue, sinon, on aurait frisé la mauvaise foi.

« Poitiers 732 »: mythes de droite contre fantasmes de gauche

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Generation identitaire Poitiers

Generation identitaire Poitiers

Ils soutiennent à grands cris les Pussy Riots là-bas, mais réclament bruyamment ici la mise au pas et au ban des jeunes militants de Génération identitaire. Allez comprendre. Il faut croire que chanter dans une église en activité, c’est moins grave que de brailler dans une mosquée en construction.
En tout cas, à défaut de consistance historique ou de poids politiques, ces jeunes gens peuvent se targuer d’une certaine intelligence médiatique. À quelques dizaines, sans la moindre violence et grâce à la complicité gracieuse des journalistes indignés, ils ont suscité un émoi considérable. Certains confrères ont immédiatement ressorti les trémolos des grands jours et brandissent La Droite brune, livre que publie Renaud Dély ces jours-ci. Oui, dans la France de 2012, on peut jouer à se battre contre le nazisme.

« Provocation inacceptable », « agissements violents », « menace pour l’ordre public », les commentaires et glapissements ont été à la mesure du danger supposé. En entendant Mélenchon et Désir réclamer la dissolution du « groupuscule fanatique » comme s’ils parlaient des SA en 1934, en découvrant que cette dissolution serait à l’étude en haut lieu, on imagine en effet que des hordes armées ont déferlé sur nos villes, massacrant, violant et pillant. Et on découvre sur YouTube que des jeunes prétendant lutter contre « l’islamisation de la France » se sont introduits sur le chantier d’une mosquée, sont montés sur la terrasse d’un des bâtiments inachevés et y ont déployé des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « 732. Génération identitaire » ou encore « Immigration, Construction de mosquée: référendum! » Après quelques heures d’occupation et des négociations, ils ont quitté les lieux sans intervention des forces de l’ordre et sans avoir commis de déprédation. Quatre militants ont été mis en examen et soumis à un strict contrôle judiciaire qui leur interdit de rencontrer les autres membres du groupe – donc de participer à la convention qui se tiendra à Orange les 3 et 4 novembre.

En attendant que le tribunal se prononce sur une éventuelle « provocation à la haine raciale », le crime présumé justifie non seulement que les plus hautes autorités de l’Etat aient bruyamment exprimé leur indignation, mais encore que le gouvernement étudie la possibilité de dissoudre Génération identitaire, comme l’a expliqué Manuel Valls à l’Assemblée sans que cette éventualité ait paru inquiéter quiconque, bien au contraire puisque cette mesure est réclamée par le ban et l’arrière-ban de la gauche associative. Toutefois, le Président de la République, seul habilité à prendre une décision aussi grave, semble un peu plus circonspect. « La liberté d’association est aussi un droit à protéger. Il faut donc des éléments tangibles pour conduire à l’interdiction », explique un conseiller dans Libération, tandis qu’un mystérieux spécialiste affirme que « c’est simple sur le plan politique mais compliqué juridiquement ». Ah bon ? Sauf à décréter que la liberté ne doit profiter qu’aux gens professant des opinions préalablement estampillées comme acceptables – et par qui ? –, on peut au contraire trouver que c’est aussi compliqué politiquement. Non pas qu’en matière d’opinion il soit toujours interdit d’interdire. Contrairement à pas mal de mes amis qui prétendent que la liberté d’expression doit être absolue, cela ne me dérangerait pas outre mesure qu’un parti se réclamant ouvertement du nazisme soit déclaré hors-la-loi. En revanche, j’aurais été violement opposée à ce qu’on fasse subir le même sort au Parti antisém… pardon antisioniste de Dieudonné, Soral et consorts[1. Après que Claude Guéant eut envisagé l’interdiction de la « Liste antisioniste » présentée aux élections européennes, j’étais même allée débattre avec Dieudonné.]. Tout est question de limite.

Il faut donc se demander si les occupants de la mosquée de Poitiers les ont franchies, ces limites. Commençons par leurs méthodes. Leur action totalement non-violente évoque furieusement les happenings de feu Ras-l’Front ou encore les occupations menées par le DAL et toutes sortes de groupes ayant compris depuis longtemps que jouer la carte spectaculaire était le meilleur moyen de compenser leur faiblesse numérique. Quelques dizaines de personnes envahissant un lieu public ou transgressant ouvertement la loi peuvent en effet attirer autant de caméras que des dizaines de milliers battant le pavé. Quand il s’agit des membres d’Act Up s’étendant sur le parvis de Notre Dame de Paris pour protester contre le refus de l’Eglise de recommander le préservatif ou de militants écolos se livrant à l’arrachage de plants de maïs transgéniques, les réfractaires et leurs infractions bénéficient de la sympathie générale – et souvent d’une relative clémence de la justice. Dans certains cas, l’illégalité est tolérée voire encouragée, y compris quand elle prend la forme d’une occupation d’un lieu public ou privé.
À l’évidence, ce ne sont donc pas les méthodes de Génération Identitaire qui ont affolé le braillomètre[2. Que Cyril Bennasar soit remercié pour avoir inventé cet instrument mesurant l’indignation de gauche.], mais les idées que ces méthodes entendent servir. Avant de les examiner brièvement, rappelons qu’il ne s’agit pas de dire si ces idées sont ou non sympathiques mais de savoir si elles dépassent les bornes du débat démocratique. Pour commencer, GI observe la progression de l’islam en France et s’en désole. À en croire le sondage publié cette semaine par Le Figaro, pas mal de Français partagent cette inquiétude, mais pour nos directeurs de conscience médiatiques, cela sera sans doute une raison supplémentaire de tenir ce peuple en suspicion. Pour beaucoup, il est déjà scandaleux d’observer que l’islam change la société, alors envisager que ce changement soit autre chose que merveilleux, c’est carrément insupportable. Je ne vois pas comment on peut en même temps ânonner le catéchisme de la diversité et prétendre que cette diversité ne change rien à la France, mais je n’aime pas le terme « islamisation » qui laisse penser qu’il y a une volonté délibérée de conquête idéologique, laquelle n’existe que dans les franges marginales et radicales. Par ailleurs, il est essentiel d’établir une distinction claire entre la critique de l’islam et la détestation des musulmans – et c’est notamment sur ce point que le juge devra apprécier les propos tenus par les jeunes identitaires. Il devra aussi dire s’il est légal de demander un référendum pour remettre en cause un droit constitutionnel, en l’occurrence la construction de lieux de culte: l’organisation d’une consultation sur l’immigration elle-même me semble à la fois problématique et inutile – tant il est clair qu’une majorité de Français, toutes sensibilités et toutes origine confondues, comprend instinctivement que la poursuite de l’immigration est le premier frein à l’intégration des immigrés. Pour autant, ceux qui exigent ce référendum en ont parfaitement le droit. En revanche, si on peut discuter de la hauteur des minarets et réclamer l’application scrupuleuse de la loi de 1905 quant au financement, chacun, dans la République laïque, doit pouvoir pratiquer son culte dans les édifices appropriés. En clair, si GI sort de la légalité, c’est sans doute en réclamant que la construction de mosquée soit l’objet d’une consultation. On admettra que cette infraction, même si elle est avérée, n’est pas un crime.

En réalité, au lieu de prononcer des oukazes moraux et d’exiger des condamnations pénales qui ne peuvent que renforcer l’influence de ceux que l’on prétend combattre, il serait plus pertinent de les contester politiquement et historiquement (mais la pertinence, il y a des maisons pour ça). Le premier reproche que l’on devrait adresser aux identitaires, c’est d’avoir de la bouillie historique dans la tête. Toute personne ayant dépassé l’école primaire devrait en effet savoir que Charles-Martel-qui-a-arrêté-les-Sarrasins-à-Poitiers relève autant de la mythologie que nos ancêtres gaulois. Alors certes, les mythologies ont leur importance, mais en l’occurrence, ces jeunes gens semblent prendre cette affaire au premier degré. Il faudrait leur expliquer. Dans la foulée, on leur dira tout le mal qu’on pense de leur slogan : « L’identité, elle est à nous ! On s’est battus pour la reprendre, on se battra pour la reprendre ! ». Ah bon, petit con, tu t’es battu où, contre qui ? Jouer à la résistance, ce n’est pas plus malin quand on est identitaire de droite que quand on est antiraciste de gauche. De plus, ces filles et garçons qui invoquent la France à tout bout de champ ignorent visiblement que sa grandeur, précisément, est que son identité n’appartient pas à un « nous » fermé, mais à tous ceux qui acceptent en partage sa culture et son histoire.

Que certain des propos tenus par les militants identitaires soient passibles d’une condamnation pénale, c’est possible. Exiger qu’ils soient interdits de parole, c’est autre chose. Pourtant, ces pulsions épuratrices se cachent de moins en moins, au contraire, elles font office de brevet de bonne conduite : ici on dénonce le journaliste réac, là on réclame la mise à mort symbolique de tel écrivain suspect, ailleurs on exige la dissolution du Bloc identitaire. Chacun n’a que le mot liberté à la bouche, mais on dirait que le champ des opinions qu’on a le droit de défendre se rétrécit chaque jour. Un démocrate conséquent devrait au contraire être attaché à ce que puissent être dites des choses qui le choquent, voire qui le révoltent. Mais dans notre belle démocratie, on ne veut plus discuter, on veut effacer. Alors vous, je ne sais pas, mais moi je commence à avoir la trouille. Parce que dans le monde que nous préparent les amoureux de la tolérance, il n’y aura pas de place pour la moindre divergence.