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Le bottin des lieux proustiens

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Photo : Yvette Gauthier

Comment peut-on être à la fois charmant, poétique et utile, alors que l’on sait depuis Théophile Gautier que tout ce qui est utile est laid ? Eh bien, par exemple, en écrivant Le Bottin des lieux proustiens comme l’a fait Michel Erman à la Table Ronde, dans la collection Petite Vermillon. Le livre est court comme un discret addendum à l’œuvre gigantesque de Marcel et dépourvu de tout jargon universitaire. Une brève préface explique le statut particulier de l’espace dans une œuvre que l’on pourrait croire uniquement dédiée au Temps et cite opportunément Georges Poulet qui consacra jadis un essai à L’espace proustien : « On voit donc clairement que, dès le premier moment -on pourrait presque dire aussi : dès le premier lieu du récit, l’œuvre proustienne s’affirme comme une recherche non seulement du temps, mais aussi de l’espace perdu. »

Ce préalable posé, la promenade peut commencer. Le premier lieu de l’œuvre, justement, c’est la chambre du héros à Combray, avec ses oreillers frais comme des joues de jeune fille mais qui est aussi le lieu de l’inquiétude fondatrice, celle du petit garçon asthmatique qui a peur de ne pas s’endormir si sa mère ne vient pas l’embrasser avant l’arrivée des invités. On se souvenait de la lanterne magique qui projetait les images de Geneviève de Brabant mais pourquoi avions-nous diable oublié qu’il y avait au mur, comme nous le précise Michel Erman, des reproductions de Corot, Hubert Robert et Turner offerts par la grand-mère bien aimée.
Les chambres ont d’ailleurs une place non négligeable dans ce Bottin et représentent pas moins d’une douzaine d’entrées. On connaît évidemment celle de Tante Léonie, toujours à Combray, dans laquelle elle offrira au narrateur lors d’une visite dominicale la fameuse madeleine trempée dans du tilleul, ce qui provoquera des années plus tard le phénomène de mémoire involontaire faisant renaitre le passé : « … toutes les fleurs de notre jardin et celle du parc de monsieur Swann et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, elle sortit, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Il y aussi les chambres de la perversité, qui ont une sale odeur d’ambre, de plaisir et de jalousie comme celle réservée à Albertine par le narrateur dans l’appartement familial qu’il veut surveiller et éloigner des tentations saphiques dans la Prisonnière. Michel Erman nous rappelle en quelque lignes toute l’ambigüité quasi psychanalytique de la situation: « C’est, en réalité, le cabinet de travail du père. Les deux amants dînent le plus souvent dans cette chambre. A la fin de la soirée, Albertine vient y dormir, seule, après avoir dispensé un baiser langoureux au héros, sauf les nuits où ce dernier fait en sorte qu’elle reste avec lui. »

Pourtant, celle qui nous émeut toujours autant, finalement, c’est la chambre du narrateur au grand hôtel de Balbec, celle où il connaîtra « les intermittences du cœur », celle où, un matin en se relevant après avoir lacé ses chaussures, la mer lui apparaît dans l’encadrement de la fenêtre sous un angle particulier qui lui rend incroyablement présent le souvenir de sa grand-mère, morte des années plus tôt et qui l’avait accompagné pour son premier séjour dans cette station balnéaire imaginaire, Balbec.
Balbec est d’ailleurs présentée justement ici comme un mélange de Cabourg et Trouville mais surtout comme le lieu de l’adolescence et de la découverte des jeunes filles. C’est que ce Bottin des lieux proustiens insiste sur un fait essentiel : qu’ils soient imaginaires ou réels, les lieux de la Recherche du temps perdu ne se contentent pas d’ordonner à la fois le temps et l’espace avec, par exemple, le côté de Guermantes et le côté de chez Swann qui sont les deux grandes divisions géographiques mais aussi sociales, culturelles, voire politiques qui organisent l’œuvre. Non, les lieux sont aussi consubstantiels des êtres, de leur passage et de leur évolution dans le Temps.

Ce que nous rappelle aussi ce Bottin, c’est que Proust est un formidable peintre de son époque, doué d’un sens de l’observation et de la métaphore ou, si l’on préfère d’un sens de l’observation donc de la métaphore. Mais en aucun cas, il n’est un réaliste. Il déteste l’idée d’un lieu « toile de fond » et se méfie du pittoresque qui finit toujours dans le kitsch et le toc. Non, la mer en Bretagne, qui est une des entrées de ce Bottin, ne vaut que si elle renvoie à la silhouette gracieuse de mademoiselle de Stermaria, c’est une mer « qu’elle tenait enclose dans son corps ».

Ce petit livre très complet, s’il apportera un évident plaisir au lecteur habitué de Proust peut aussi servir d’introduction idéale au néophyte, ou à celui qui est inquiet à l’idée de se lancer dans une des plus grandes œuvres romanesques de la littérature française. Un peu comme une table d’orientation claire et précise rassurera le voyageur qui se trouve soudain face à un panorama grandiose et hésite, bien à tort, à commencer son exploration.

Michel Erman, Le Bottin des lieux proustiens (La Table Ronde)

J’ai survécu aux soldes

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Photo : Alexandre R. Costa

J’ai donc fait les soldes. Oui : en tant que fille, j’y suis allée. Je sais que Caroline de Haas et le collectif La Barbe y verraient un signe tangible de la régression planétaire de la condition féminine. Mais il se trouve que j’avais besoin d’une petite chemise élégante pour l’assortir – comble de l’horreur, summum de la traîtrise – avec une jupe.

Je me suis d’abord rendue aux Galeries Lafayette, par habitude, et aussi parce qu’elles disposent d’un rayon « chaussures et souliers ». Le mot « souliers », délicieusement désuet, ravit mon petit cœur sensible de rétrograde du langage. Je m’y suis rendue en tenue de sport. Oui, je sais : pour essayer une jolie liquette, le bas de jogging n’est pas la panacée. Mais pour une baston dans les rayons, croyez-moi, c’est plus pratique. D’ailleurs, dans cette entreprise périlleuse, je faillis perdre la vie plusieurs fois. Jugez plutôt.

Alors que je marchai dans la rue, me dirigeant résolument vers l’entrée de Lafayette femmes, vêtue d’un vieux survêt’ et de baskets Nike qui me donnent dix ans de moins et la dégaine d’une jeune lascarde, un type dégingandé m’interpella en ces termes choisis : « salut la miss ! ». Je refusai de répondre car je ne tends pas la fesse gauche lorsque l’on m’a pincé la droite.

Furieux, le gars me rattrapa et m’asséna un borborygme que j’eus la générosité de considérer comme une remontrance : « la vérité, pétasse, pourquoi qu’tu réponds pas ? ». Je lui décochai alors un sourire glacé surmonté d’un regard torve, et répondis : « espèce de petit con, qu’est-ce que c’est que cette manière paternaliste d’interpeller les gens ? Je crois avoir atteint l’âge où désormais, j’ai droit à ce que les croque-morts s’intéressent à mes mensurations, mais où je peux aussi exiger les types dans ton genre ne s’y intéressent plus ».
Si l’homme renonça à m’occire, c’est parce qu’il mourut le premier. C’est en tout cas ce que je suppose, car il devint soudain complètement immobile.

Je finis par entrer dans le centre commercial, où l’atmosphère était vraiment soldissime. Je vous épargne la narration de ce qui s’y passa. Vous n’avez qu’à faire les boutiques comme tout le monde, et vous le saurez. Je mentionne simplement ce détail : j’oubliai quelques instants un paquet dans un rayon. Je m’en avisai alors que je descendais tranquillement à l’étage du dessous en escalier roulant. Je fis immédiatement volte-face et remontai cette saloperie d’escalier qui s’obstinait à descendre. J’eus droit à une pluie de quolibets, et à cette remarque acide d’une petite femme replète et matoise : « vous n’êtes pas dans le bon sens ! ». « Ah bon ? » lui fis-je « vous croyez que c’est pour ça que c’est un peu dur ? ».

Après les Galeries Lafayette, j’avais chaud, j’avais soif, et j’avais la migraine. Je décidai pourtant d’aller me finir au Printemps, où mon cœur et ton cœur sont repeints au vin blanc.

Arrivée dans cet endroit surchauffé rempli de Japonaises en goguette et de Françaises en RTT, j’allai chiner un peu dans ma boutique favorite. J’observai bien vite que la mode, cette année, est au marronnasse. En effet, tout était taupe. Des robes taupe, des chemises taupe, des pantalons taupe, des manteaux taupe. Aussi me sermonnai-je in petto, moi qui ne possède rien dans cette teinte : « est-il vraiment raisonnable de se balader taupe-less ? ».

J’achetai finalement un machin taupe dont je n’avais nul besoin, et que je payai un prix défiant à la fois toute décence et toute clémence. En revanche, je ne trouvai point la chemise convoitée. Heureusement, et cela m’emplit de joie, ce n’était que le premier jour des soldes. Or vous savez quoi ? Ca dure cinq semaines ! Soldissime, n’est-ce pas ?

L’euro est mort, nous sommes vivants

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Vingt ans ont passé. Autant dire une éternité. À deux jours près, le sommet européen du 9 décembre a en effet coïncidé avec le vingtième anniversaire de la conclusion du traité de Maastricht, en date du 11 décembre 1991. Mais cette coïncidence est largement passée inaperçue. Il faut dire qu’il n’y avait guère de raison de commémorer, et encore moins de célébrer l’événement. Cette fois, nous n’avons pas vu s’élever dans un ciel chargé de promesses les innombrables petits ballons bleus libérés lors de l’introduction officielle de la monnaie unique, en janvier 1999. Sobriété particulièrement remarquable dans la société « hyper-festive » que Philippe Muray a déchirée à belles dents dans Après l’histoire.
Défiés par les marchés financiers qu’ils ont aidés à s’installer au pouvoir, les dirigeants européens sont aux abois. Sixième du genre depuis la réunion inaugurale du 10 mai 2010, le sommet du 9 décembre devait aboutir à prendre les lourdes décisions que la crise des dettes souveraines, proche de son paroxysme, exigeait. Nous savons déjà qu’il aura été un nouveau fiasco.
Un reste de cartésianisme devrait nous conduire à énoncer clairement l’alternative suivante. Soit les échecs successifs découlent d’erreurs d’appréciation sur la gravité de la situation, de l’insuffisance des moyens mobilisés pour parer au risque de défaut des États les plus menacés, du manque de solidarité entre les puissants et les misérables de la zone euro : cette analyse est celle de nombreux leaders politiques français, François Hollande par exemple, qui, encouragés par tous les éditorialistes, ont engagé depuis vingt ans leur dignité intellectuelle et morale − ou peut-être leur vanité − dans l’aventure de la monnaie unique. Soit on doit conclure que la monnaie unique était inviable de par son principe : la crise des dettes publiques n’aurait été que le révélateur de cette vérité cachée. Si cette grille de lecture est la bonne pour comprendre le drame qui se joue depuis deux ans, il faut alors incriminer la faute conceptuelle commise en amont plutôt que le manque de gouvernance observé en aval. Quand la voiture verse dans le fossé, ce peut être de la faute du conducteur, mais aussi de celle du constructeur.
Dès lors, deux devoirs s’imposent à nous : premièrement, il s’agit d’expliquer pourquoi les remèdes déjà essayés, ou encore envisagés en désespoir de cause, n’ont pas guéri et ne guériront pas le ou les malades ; deuxièmement, il faut dévoiler le vice de conception caché de la prétentieuse construction monétaire européenne afin d’évaluer les chances de rebâtir au milieu des ruines qui s’annoncent.[access capability= »lire_inedits »]

Une tragédie bouffonne : le sauvetage de l’euro

Dès le surgissement de la crise grecque, en février 2010, il était clair (ou aurait dû l’être) que l’heure de vérité avait sonné pour l’euro. Cette première fissure, à la périphérie folklorique de la zone, a déclenché un processus en chaîne qui a fini par rendre incontournable l’interrogation ultime sur la viabilité de l’unification monétaire − qu’il aurait été plus judicieux d’examiner au départ. Seulement, jusqu’à la crise financière et à la grande récession de 2008 et 2009, une coalition d’experts, de politiques et d’éditorialistes avait réussi à imposer le dogme selon lequel l’euro était une réussite historique. Contester cette vérité révélée, c’était prétendre que la Terre est plate. À l’appui de ce diagnostic optimiste, ils brandissaient deux arguments : d’une part, la force intrinsèque de la monnaie unique sur le marché des changes, la plus forte au monde avec le yen et le franc suisse, et d’autre part − et surtout −, la faculté d’émettre des emprunts à des conditions particulièrement avantageuses donnée aux secteurs publics et privés au sein de la zone. Nous avons déjà dit, dans ces colonnes[1. « Euro : stop ou encore ? », Causeur Magazine n° 35, mai 2011.] , comment le « bon » euro avait installé l’illusion de la solvabilité pour tous ceux qui s’endettaient dans cette monnaie. Ce doux rêve a été interrompu net par la crise. Et le réveil n’en finit pas d’être douloureux.

En février 2010, quand les comptes publics de la Grèce apparaissent sous leur jour véritable − trafiqués et mensongers −, on se focalise sur les erreurs, fautes ou turpitudes commises à l’intérieur. Riches et pas riches, sociétés privées et sociétés publiques, nos amis grecs ne paient pas d’impôts. Ils travaillent peu. Par comparaison avec le reste de la zone, leur pays reste sous-développé, dépourvu de grands secteurs exportateurs autres que le tourisme et le transport maritime. Ils méritent sans doute cette condamnation politique et morale. Peut-on pour autant passer sous silence les responsabilités d’autres acteurs et institutions ? À ce sujet, trois questions se posent.
Tout d’abord, pourquoi a-t-on accueilli, au sein de l’euro, une économie si fragile et un État si laxiste ? Cette question n’est pas seulement rétrospective car elle met en cause l’élargissement indéfini, non seulement de l’Union européenne, mais aussi de la zone euro. Pourquoi les candidats les plus douteux, par exemple Chypre, la Roumanie et la Bulgarie, sont-ils toujours admis au son des trompettes ?
La deuxième interrogation est relative à la gouvernance européenne : comment se fait-il que Bruxelles et Francfort, qui disposent de tant d’indicateurs et de la possibilité d’enquêter sur place pour vérifier les dires des gouvernants locaux, aient ignoré la réalité des choses ? Là aussi, la question vaut pour d’autres pays dont les graves difficultés ont suscité une stupeur quasi générale : l’Irlande, accablée par des banques naufragées, l’Espagne victime de sa folie immobilière. Où étaient les « gouvernants » européens quand ces deux pays bâtissaient leur développement sur du vent ?
Troisièmement, il faut faire un sort au mythe de la « monnaie forte ». Une monnaie forte, ça n’existe pas, une monnaie faible non plus. Une monnaie est sous-évaluée, surévaluée ou correctement appréciée au regard de la robustesse relative de l’appareil de production qu’elle représente. Il fallait donc se demander si tous les pays-membres pouvaient supporter la parité très élevée atteinte par l’euro sur le marché des changes à partir de 2005. Si même Airbus, nonobstant une production de haute qualité et les performances élevées de ses personnels à Toulouse, Hambourg et autres lieux, a dû réduire ses coûts pour éviter de perdre de l’argent sur des ventes facturées en dollars, il est évident que la monnaie unique était surévaluée. Si nos industries de pointe souffraient de l’euro fort, on ne voit pas comment les activités à moins forte valeur ajoutée auraient pu résister à la concurrence intégrale à laquelle elles étaient soumises − le handicap monétaire s’ajoutant au « désavantage » social. Qui s’en est soucié, à Bruxelles, à Francfort, et même à Paris ?

Nous arrivons au tournant historique du printemps 2010, où les dirigeants européens doivent statuer sur le sauvetage de l’État grec. Ils décident, de concert avec le Fonds monétaire international, placé sous la houlette de Dominique Strauss-Kahn, de créer un Fonds européen de stabilité financière chargé d’aider l’État en péril par des prêts ou des garanties de prêts. Les États encore épargnés par les marchés financiers et les agences de notation ajoutent leurs propres aides, au prorata de leur puissance économique − et de l’ampleur du risque qu’une contagion de la crise fait courir à leurs entreprises et à leurs banques.
Ce 10 mai 2010, tous les éléments de l’imbroglio financier européen de l’automne 2011 sont en place. À ce moment-là, la Grèce, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal et même l’Italie ont entamé le chemin de croix de la récession économique. Leurs recettes stagnent ou reculent, des entreprises et des emplois disparaissent chaque jour. Or le pari que font gouvernants et institutions consiste à injecter de l’argent, non pas pour donner de l’air aux économies en difficulté, mais pour sauvegarder les intérêts des créanciers, essentiellement des banques pour l’essentiel. De surcroît, on oblige des États comme l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, qui ne disposent pas d’excédents budgétaires, à emprunter pour prêter à la Grèce. En somme, avec le FESF, on crée au sein de la zone euro une structure d’endettement supplémentaire appuyée sur des États déjà fragilisés par la grande récession. Aujourd’hui ces choix semblent pour le moins contestables.

Les financiers de tradition ont toujours traité la question du surendettement par la réduction des montants dus. Avec les aides et garanties apportées à la Grèce d’abord, à l’Irlande ensuite, puis au Portugal, c’est une tout autre option qui est privilégiée : on protège les créanciers, banques et compagnies d’assurances lourdement engagées sur les pays en litige. Pour faire bref, c’est pour sauvegarder les banques qu’on a sauvé les États menacés de faillite. On touche là à un facteur crucial de la crise européenne, chacun des épisodes successifs ayant conduit à réaffirmer ce choix et à en aggraver les conséquences.

À partir de l’automne 2011, alors que la crise atteint son paroxysme, les choix de la Banque centrale européenne confirment et aggravent ceux des gouvernements. La BCE avait déjà racheté pour près de 200 milliards de titres de la dette de différents pays, afin d’empêcher un effondrement de leur cours sur les marchés du crédit. Dans le jargon des financiers, on parle d’une amélioration de la liquidité − le crédit instantané dont bénéficient les emprunteurs ; à l’inverse, on peut choisir de rétablir leur solvabilité, ce qui suppose d’effacer l’ardoise des mauvais débiteurs par une émission massive de monnaie nouvelle. En demandant que Francfort participe au financement du FESF, Nicolas Sarkozy s’était implicitement rallié à cette solution ; c’est aussi celle que préconise François Hollande quand il réclame un nouvel accord sur les dettes européennes.
L’ennui, c’est que cette politique de solvabilité se heurte à deux obstacles : d’une part, l’Allemagne, ses dirigeants politiques, ses chefs d’entreprises et ses citoyens, tous alignés derrière la chancelière, ne veulent pas en entendre parler ; d’autre part, le conseil de politique monétaire de la BCE refuse cette fuite en avant qui serait non seulement contraire aux traités, mais incompatible avec la notion même de banque centrale. Soyons trivial : si une banque centrale n’est pas une poubelle où l’on peut entasser les mauvaises créances engrangées par les banques commerciales (politique de liquidité), la politique monétaire ne saurait être la serpillière avec laquelle on nettoie les dégâts créés par la crise des dettes publiques.

À l’orée d’une année décisive, deux constats s’imposent. Primo, la dette publique de la zone, qui s’accroît de jour en jour, ne sera pas, loin s’en faut, remboursée dans son intégralité, ce qui signifie que la crise financière continuera à se répandre par contagion. Secundo, tant que l’euro demeure, même vacillant, les différentiels de force et de compétitivité entre les économies-membres se maintiennent ou s’aggravent. En clair, la chute de la maison euro n’est plus qu’une question de temps. Il y a urgence ! Il s’agit désormais de mobiliser les bonnes volontés et les intelligences pour affronter cette échéance.

Or, au lieu de faire son aggiornamento et de préparer les citoyens à cette issue inéluctable, la coalition de « ceux qui savent », médias en tête, entonne un air connu. Il y a vingt ans, ils juraient qu’en disant « oui » au traité de Maastricht, on ferait advenir les « lendemains qui chantent » − et, à l’inverse, qu’une victoire du « non » à Maastricht nous ramènerait au Moyen Âge. Alors ministre des Finances, aujourd’hui l’un des principaux conseillers de François Hollande, Michel Sapin jurait que la monnaie unique garantirait le plein emploi. Les uns promettaient une inflation jugulée par le pouvoir de comparaison des prix offert aux consommateurs de tous les pays, les autres des retraites gonflées par une monnaie « forte ». L’euro, c’était l’avenir radieux.

Il y a pourtant quelque chose de surprenant à les entendre, ces jours-ci, pérorer avec la même assurance, quand n’importe quelle observation empirique permet d’invalider leur analyse. Nous serions en droit de leur demander si le chômage de masse structurel, les prix inabordables de biens et de services basiques, l’incertitude qui pèse sur les retraites étaient inscrites au programme. Ils pourraient même, ne serait-ce que très fugacement, douter de leurs propres certitudes.

Nenni. Ils multiplient les mises en garde, affirmant avec gravité que la disparition de l’euro entraînerait le règne du déclin et de la pauvreté. Parmi les propagandistes les plus zélés de cette croyance, on ne s’étonnera pas de croiser des personnalités qui, au Medef ou à l’Institut Montaigne, n’ont cessé de défendre la vertu outragée des banquiers et des financiers. Comme il n’y a pas de quoi pavoiser, ils appuient sur la pédale de la peur plutôt que sur celle de l’espoir. Ils ne promettent plus le Paradis à ceux qui disent « oui », se contentant d’annoncer l’Enfer à ceux qui disent « non ». En clair, les adorateurs de l’euro sont passés en mode défensif − comme Goebbels et ses séides à la veille de la chute finale ou les organes prosoviétiques avant l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev.

L’euro n’a aucune chance de survie : c’est pour moi une certitude. Mais je ne doute pas non plus que la sortie de l’euro se fera dans le désordre, le désarroi et la fureur. Avec la crise, nous avons perdu toute chance de retraite maîtrisée. L’éclatement de l’euro se traduira par une contraction violente de la richesse mondiale, donc du crédit, donc par une dépression économique en bonne et due forme. On comprend que ce scénario fasse peur. Et cette peur est l’ultime ligne de défense derrière laquelle la monnaie unique pourrait survivre quelque temps encore. Mais à terme, les seules inconnues sont les modalités et le calendrier de sa disparition.

On l’a vu, l’ambition affichée de sauver les États en détresse, puis l’euro, dissimulait la volonté de sauver les banques. A contrario, cela signifie que si on veut sauver les États, et plus encore les économies concernées, il faut se résoudre au sacrifice des banques. Les grandes banques européennes sont criblées de mauvaises créances sur les États, les entreprises et les ménages. Cela vaut à des degrés divers pour les banques irlandaises, grecques, espagnoles, portugaises, mais aussi françaises et même allemandes, qui ont acheté sans barguigner de la dette irlandaise ou espagnole, émise par des États aujourd’hui menacés de cessation de paiement. Les 489 milliards d’euros alloués le 21 décembre 2011 pour des durées allant jusqu’à trois ans par la Banque centrale n’y changeront rien : potentiellement insolvable, le système bancaire sera incapable de fournir aux entreprises et aux États de la zone euro les moyens nouveaux de leur convalescence, puis de leur redressement. Aussi nos « grandes banques » sont-elles vouées à une disparition sans gloire sous la forme de ces structures de défaisance que les Anglo-Américains nomment « bad banks » − et dont les bilans ne servent plus qu’à comptabiliser les pertes définitives au fur et à mesure de leur révélation.

En conséquence, il faudra recréer sans délai un système de crédit à partir d’organismes nouveaux, qui pourront émettre des emprunts auprès du public mais aussi accéder aux guichets des nouvelles banques centrales pour se refinancer. Mobilisation directe de l’épargne des épargnants, création monétaire de la Banque centrale en tant que de besoin, permettront de réanimer les secteurs productifs qui aujourd’hui ne bénéficient en rien des liquidités injectées par la banque de Francfort. L’État, les collectivités territoriales et les investisseurs privés seraient ainsi les acteurs d’une opération historique de reconstruction du crédit, fondée sur un véritable partenariat entre secteurs public et privé. Cette révolution serait menée dans la transparence, alors que la complicité entre des banquiers discrédités et la BCE, qui s’est placée sous leurs ordres, s’est nouée dans l’opacité.

On me reprochera sans doute de faire l’impasse sur les mesures à prendre pour protéger les avoirs en banque en cas de la dissolution de l’euro. Il ne s’agit ni d’une omission, ni d’une dérobade : s’il faut donner une priorité absolue à la question du crédit, c’est que notre avenir économique dépend d’elle. Quant aux modalités techniques de la transition entre un système plurinational et des systèmes nationaux, les réponses figurent dans les manuels d’histoire ou les traités de théorie économique : séparation des organismes de dépôt et de crédit (les premiers fonctionnant comme les anciens CCP, les seconds comme des sociétés de crédit), marquage des billets en euros assurant leur conversion en nouvelle monnaie, émission de nouvelles espèces.

À bien des égards, la fin de l’euro fait penser à la chute de l’URSS. La cause principale du chaos économique qui en a résulté fut l’impréparation des dirigeants : convaincus depuis longtemps que l’ère du socialisme était révolue, ils ne savaient pas comment transformer un système planifié et centralisé en économie concurrentielle intégrant les initiatives de multiples acteurs. Aujourd’hui, nos dirigeants refusent d’imaginer le processus qui permettrait de sortir le moins douloureusement possible du système qu’ils ont mis en place. Or, faute d’une organisation nouvelle, on ne coupera pas à une phase de chaos. Cette cécité volontaire est sans doute le phénomène le plus inquiétant de ce début d’année.[/access]

*Photo : *Photo : Stéfan

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Cap pour l’enfer

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Si le grand art du cinéma français consiste à faire exécuter de jolies choses à de jolies femmes, celui du cinéma américain, à l’inverse, a pour objectif de les anéantir. La Dame de Shanghaï d’Orson Welles en est le modèle indépassable. Dans la même perspective, Triangle de Christopher Smith vaut le détour.

Il débute, lui aussi, sur un yacht. Rien ne laisse présager que la croisière ne s’achèvera jamais. Comme dans Un jour sans fin, le chef d’œuvre d’Harold Ramis. La bande d’amis qui a embarqué sur un voilier à Miami et sera sauvée momentanément par un paquebot où le temps s’est arrêté, vivra une expérience digne de Shining et sera condamnée à la répéter inlassablement.

Superbe thriller d’angoisse, Triangle est littéralement porté par l’actrice australienne Melissa Georges dont la schizophrénie la conduit à faire de très vilaines choses, mais avec une telle intensité qu’on le lui pardonne volontiers et qu’on ne tient pas vraiment à échapper au cauchemar dont elle est, et nous avec elle, prisonnière. C’est ce qu’on appelle la passion, fatalement meurtrière. Rien à voir avec l’aimable libertinage des films français.

La morale de l’histoire, bien connue en psychiatrie, pourrait se formuler ainsi :  » Si vous tenez à vous, gardez-vous d’une schizophrène. Si vous tenez à elle, alors expérimentez une nouvelle dimension de l’existence. Vous ne le regretterez pas. » Cap pour l’enfer donc. Après tout, on s’y ennuie moins qu’au paradis. Et on y est en meilleure compagnie.

AAArgh

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François Baroin Photo : Vétitude - Bertrand Neveux

Ça y est, c’est fait : Standard & Poor’s vient donc de dégrader la note souveraine de la France d’un cran : de AAA à AA+. On ne peut pas vraiment dire que ce soit une surprise : depuis 1975 et le plan de relance budgétaire infructueux de Jacques Chirac, aucun des gouvernements qui ont présidé aux destinées de notre pays n’a voté un budget à l’équilibre. Les dettes, logiquement, se sont donc accumulées de telle sorte qu’à la fin du troisième trimestre 2011, la dette publique française[1. Source : Insee. Par « dette publique », on entend la dette consolidée des administrations publiques (administration publique centrale, administrations publiques locales et administrations de sécurité sociale) au sens de Maastricht.] atteignait 1,7 trillions[2. Il va falloir rajouter ce mot à notre vocabulaire : un trillion d’euros est égal à 10^12 euros ou, si vous préférez, mille milliards d’euros.] d’euros – soit 85,3 % du PIB.

Si la perte de ce fameux triple A peut avoir une vertu, c’est bien de nous rappeler quelques réalités. Le fait est que nous nous sommes considérablement endettés en demandant à nos gouvernements de dépenser plus qu’ils ne prélevaient d’impôts. Nous avons fait preuve, pendant 37 années consécutives, d’une irresponsabilité digne d’enfants de six ans ; aussi, les discours qui cherchent à faire porter le chapeau à la mondialisation, aux banquiers, à Georges Pompidou ou aux paradis fiscaux relèvent au mieux de la démagogie et au pire de la mauvaise farce.

Pour en arriver à ce point, l’État français est allé chercher des créanciers sur les marchés financiers en émettant des obligations. Ces dernières représentaient, toujours à la fin du troisième trimestre 2011, la bagatelle de 1,3 trillions d’euros[3. Source : Agence France Trésor à la fin septembre 2001. Exactement 1.307.504.808.589 euros avec une durée de vie moyenne de 7 ans et 64 jours.] – soit la quasi-totalité (98 %) de la dette de l’État et 77,4 % de la dette publique totale. Nos créanciers sont, pour une bonne moitié d’entre eux, des résidents français parmi lesquels on compte principalement des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement ou des caisses de retraite ; c’est-à-dire, indirectement, vous et moi. Si vous pensiez qu’il suffisait d’envoyer paître les marchés financiers, repensez-y à deux fois.

Voilà pour l’état des lieux.

Standard & Poor’s considère donc désormais que l’État français ne présente plus de garanties suffisantes pour mériter la meilleures des notes possibles : le fameux AAA. Sincèrement, au regard de l’état des lieux évoqué ci-dessus et du discours des candidats aux présidentielles, on peut difficilement leur donner tort. Entre les irresponsables de l’UMPS et les fous-furieux des deux fronts, on imagine sans peine que la capacité de l’État français à honorer ses engagements soit pour le moins sujette à caution.

Il y a cependant une bonne nouvelle dans cet océan de noirceurs : la dégradation de notre note souveraine est un non-événement absolu. Contrairement à ce qu’affirmaient, il y a encore quelques mois, les dépensiers compulsifs qui nous gouvernent, la perte du AAA[4. Ou plutôt « d’un de nos AAA » puisque Moody’s et Fitch n’ont pas (encore) dégradé l’État français.] n’aura vraisemblablement aucune conséquence, ou presque. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la réaction des marchés alors que la rumeur se propageait : le moins que l’on puisse dire c’est que pour une apocalypse nucléaire, ce fut finalement assez calme. Il y a deux raisons à cela.

La première, c’est que, depuis au moins trois décennies, plus personne ne fait confiance aux agences de notation. De fait, cela fait au bas mot six mois que les marchés avaient déjà pleinement intégré que la France n’était plus AAA que dans les rêves de François Baroin, comme en témoigne l’évolution de l’écart de taux entre les obligations souveraines françaises et allemandes. Et si plus personne ne fait confiance aux agences, ce n’est pas dû à un doute quant à leurs capacités d’analyse mais plutôt au fait que tout le monde sait, depuis ces trois mêmes décennies, que les agences ne travaillent plus pour les investisseurs mais pour les pouvoirs publics.

Cette sinistre affaire commence au cours des années 1970, lorsque le gouvernement des États-Unis cherche à durcir la réglementation bancaires pour mieux contrôler les risques que prennent les banques. L’idée du législateur consistait alors à imposer aux banques de constituer des réserves de sécurité en fonction du risque qu’elles portaient dans leurs portefeuilles de crédit. Pour ce faire, encore fallait-il disposer d’une mesure desdits risques. C’est là que les agences sont entrées en jeu : le gouvernement des États-Unis, puis la plupart des pays occidentaux ont alors donné un caractère légal à leurs notes.

Ce type de réglementation s’insinuant peu à peu dans les rouages de nos économies[5. Par exemple, le règlement financier Agirc / Arrco (article 16) stipule que les caisses de retraites complémentaires françaises ne sont autorisées à détenir directement que des titres notées A- au minimum.], il devint rapidement quasi impossible d’obtenir le moindre crédit ou de vendre la moindre obligation sans être noté par l’une des agences officielles. C’est d’ailleurs ce qui a permis aux agences de faire payer leurs honoraires non plus aux seuls utilisateurs – les investisseurs – mais aux emprunteurs. Désormais incontournables, elles ont gagné énormément d’argent, mais leurs notes ayant le pouvoir de priver n’importe quel emprunteur de ses sources de financement, elles ont dû se montrer d’une extrême prudence. Comme la cavalerie, les agences de notation n’arrivent qu’après la bataille.

Or, la plupart des réglementations n’imposent pas aux investisseurs de vendre leurs obligations lorsqu’elles ne sont dégradées que de AAA à AA+. Là où de nombreux investisseurs ont été règlementairement forcés de se débarrasser de leurs obligations grecques à tout prix – provoquant ainsi l’effondrement des cours et donc la hausse des taux – la décision de Standard & Poor’s ne devrait pas avoir plus d’impact que la dégradation des États-Unis l’année dernière.

La perte de notre AAA n’est pas une catastrophe : c’est un symbole. Un symbole triste. Le symbole d’un pays à la dérive.

L Frnce dégrdée !

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La France vient de perdre aujourd’hui son triple A. Mieux qu’Elizabeth Tessier et Mme Soleil réunies, Standard & Poor’s vient d’apporter la preuve que le vendredi 13, ça porte vraiment la poisse. Et ce n’est pas fini : comme 2012 comporte deux autres vendredis 13, tout laisse présager que la France finisse l’année avec un alphabet de 25 lettres. Ce n’est peut-être pas la fin du monde, mais ça ressemble drôlement à l’poclypse des Mys – pardon, l’apocalypse des Mayas.

Relativisons : on a tellement parlé ces derniers temps de la dégradation imminente de notre triple A que la nouvelle du jour est des plus attendues. Elle semble même être accueillie avec un certain soulagement.

Quand Tristan Bernard est arrêté par les Allemands en 1943, il dit à sa femme : « Jusqu’à présent, nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. » Avec le triple A, c’est un peu pareil : il y a quelques années, la dégradation de la notation française était considérée comme inimaginable voire impossible. Il y a quelques mois, le président de la République confiait à ses proches : « Si la France perd son triple A, je suis mort. » Et quand François Hollande osait, au même moment, évoquer la perspective d’un double A, certains se réfrénaient pour ne pas le taxer d’agent de l’étranger.

Aujourd’hui, c’est chose faite. Demain certainement, on parlera d’autre chose. Finie la peur, l’heure de l’espoir a sonné. Ce n’est ni la fin ni le début de la fin. Nous sommes juste comme les Alliés après la bataille d’El-Alamein : à la fin du début…

Pour passer du registre militaire à celui de la chasse, le plus curieux dans cette affaire de notations et d’agences qui les distribuent, c’est qu’il n’est plus du tout évident de reconnaître le chasseur du gibier. Nous avons tellement pris l’habitude d’avoir peur des agences, des mauvaises notes et, surtout, des taux d’intérêt élevés réservés aux mauvais élèves que ni les Etats ni les agences ne se rendent compte que les rapports de force sont en train de changer.

Car Standard & Poor’s, l’agence qui vient de dégrader la note française, a abaissé au cours de l’été celle des Etats-Unis : ceux-ci continuent pourtant de payer le même loyer pour l’argent qu’ils empruntent par centaines de milliards. Le chasseur s’est attaqué à un gibier qui risque de s’arrêter, de se retourner et d’inverser les rôles…

Evidemment, la France, ce n’est pas l’Amérique. Mais elle n’est pas seule à ruminer sa dégradation : la liste des pays bénéficiant d’un parfait triple A se raccourcit à vue d’oeil. Plus cette liste sera courte, plus le problème deviendra politique. Un cancre, ça va ; c’est quand il y en beaucoup que ça pose problème. Un vendredi 13, ça porte la guigne ? Oui. Mais peut-être moins aux Etats qu’aux agences de notation.

Démocratie, par ici la sortie ?

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Source : http://will-cooper123.blogspot.com

C’est peut-être la seule idée universellement révérée, y compris par ceux qui la bafouent. Les peuples qui en sont privés en rêvent, les monarques et tyrans la promettent tout en la craignant. On salue ses avancées, on déplore ses revers, on recense ses bienfaits, on énumère ses ratés. De Pyongyang où elle est dite « populaire », à Téhéran où on l’aime « islamique », de Londres où on ne l’imagine pas autrement que « libérale », à Paris où on la veut « sociale », de Tunis où elle est un espoir, à Washington où elle fait partie des meubles, la démocratie est une proposition que personne ne peut refuser. Le nom de l’avenir radieux qui sera un jour le présent de l’humanité entière.

Cette victoire sans appel – du mot, sinon de la chose – a son revers, c’est que l’idée démocratique est devenue insaisissable. Même si on limite l’observation aux contrées que nous tenons pour démocratiques – dont, faut-il le préciser, l’Iran ou la Corée du Nord ne font pas partie -, elle est si diverse dans ses modalités concrètes et dans l’esprit qui l’anime qu’on finit par douter de la pertinence du concept.

Dans ces conditions, il peut sembler absurde de s’inquiéter de son éventuel délitement. Est-ce jouer à se faire peur ? Après tout, puisque nous ne savons pas la définir, il devrait nous suffire de savoir ce que c’est de vivre sans elle. Pire, n’est-ce pas le privilège d’enfants gâtés de la critiquer dans son principe même, voire, comme le fait Rémi Lélian, de l’accuser des crimes les plus abominables ? Commençons par évacuer cette objection qui revient à peu près à engueuler Tocqueville, l’un des premiers à avoir pressenti que le « pire des régimes à l’exception de tous les autres », comme on ne disait pas à son époque, n’était pas seulement porteur des multiples et incontestables bienfaits que nous lui connaissons, mais aussi de mutations beaucoup moins enthousiasmantes : l’égalité peut accoucher de la médiocrité, la fraternité d’un étouffant collectivisme et la liberté du narcissisme généralisé.[access capability= »lire_inedits »]

Il y a quelques années, dans son indigent opuscule sur les néo-réactionnaires, Daniel Lindenberg ne s’attaqua pas à Tocqueville mais à Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Philippe Muray, Philippe Raynaud et quelques autres – parmi lesquels je m’honore de compter nombre d’amis. Il finissait par lâcher le morceau : ce qu’il reprochait aux suspects dont il dressait scrupuleusement la liste à défaut d’avoir lu ou compris leurs œuvres, c’était précisément de « critiquer la démocratie ». L’ennui, en tout cas pour Lindenberg, c’est que le droit à la critique fait partie du noyau dur : le propre de la démocratie, c’est précisément d’admettre et même de requérir sa propre contestation. La récuser dans son principe même, pointer, dans ses modalités concrètes, ses insuffisances ou ses renoncements, ce n’est pas se comporter en enfants gâtés mais en héritiers fidèles.

Difficile de nier, pourtant, qu’il y a, comme le dit Philippe Raynaud, un « malaise dans la démocratie ». Le sentiment que nous ne vivons plus en démocratie est de plus en plus répandu. Comme le dit d’emblée Marcel Gauchet dans l’entretien qu’il nous a accordé, nos libertés ne sont nullement menacées, au contraire elles n’ont jamais été aussi grandes. Nous pouvons professer des opinions inconvenantes sans être inquiétés – sinon par le tribunal médiatique, ce qui est fâcheux mais supportable -, aller et venir comme bon nous semble, choisir les gens que nous fréquentons et la vie que nous menons – et bientôt peut-être les voies par lesquelles nous fabriquerons les enfants. Cette extension du domaine de la démocratie à tous les aspects de la vie humaine et des relations sociales, nous l’avons désirée avec acharnement. Sophie Flamand raconte avec drôlerie comment l’école et la famille se mettent au goût du jour en remplaçant les hiérarchies du mérite, de l’âge ou de l’autorité, par des procédures égalitaires et participatives : par exemple, on demandera aux enfants ce qu’ils souhaitent apprendre (question posée il y a quelques années dans un questionnaire aux élèves concocté par l’Education nationale). On peut gager que l’armée sera prochainement sommée de s’adapter – est-il bien démocratique qu’un soldat soit obligé de saluer un officier ? Enfin, si la culture est tenue pour un instrument d’oppression et non de libération, c’est parce qu’elle est suspectée de ne pas être naturellement démocratique, voire d’être anti-démocratique. Non sans raison d’ailleurs. Bref, plus que d’un déficit démocratique, nous jouissons – ou souffrons – d’hyper-démocratie.

Il n’empêche. Si la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple », le compte n’y est pas, ni du côté du manche, ni de celui de la lame.

Commençons par la lame – le pouvoir. Sur ce front, c’est la double-peine : non seulement le pouvoir s’exerce sans le peuple et parfois contre lui, mais ce n’est même pas un pouvoir. Ils n’ont pas de mains et elles ne sont pas très propres.

Ils ne nous demandent pas notre avis ou, bien pire, ils nous le demandent et s’assoient dessus. L’Europe devait être notre rédemption et notre nouvelle Frontière. Elle est la première cause et le visage détesté de la mise en congé d’une certaine idée de la démocratie, l’autoroute de contournement de la volonté des peuples. Du reste, l’idée de ce dossier est née lorsque Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de faire adopter un nouveau traité. Le Président peut bien penser, comme il l’a déclaré dans Le Monde, qu’on « conforte sa souveraineté et son indépendance en l’exerçant avec ses amis, ses alliés, ses partenaires » – la bonne blague. Il n’en a pas moins reconnu que ce traité constituerait « une étape décisive vers l’intégration européenne ». Or, cette étape décisive, il entend bien nous la faire franchir sans nous demander notre avis. Le seul pouvoir du peuple serait-il celui de dire « oui » ?
Admettons cependant pour les besoins du raisonnement que conformément à la théorie – et à la pratique – de la démocratie représentative, le peuple exerce son pouvoir par le seul truchement de ses représentants. Qu’advient-il de la démocratie quand les commandes ne répondent plus à ceux à qui nous les avons confiées ? Que peuvent prétendre gouverner des gouvernants quotidiennement contraints d’expliquer qu’ils n’ont pas le choix et que leur politique leur est dictée par les exigences des marchés ou des agences de notation ? Certains voient dans cet aveu de faiblesse du politique la preuve que nous sommes sortis de la démocratie pour entrer en oligarchie, la réalité des décisions étant accaparée par quelques groupes et individus. Même si elle est partiellement opérante, cette analyse néglige une donnée fondamentale : sans légitimité, le pouvoir n’est que l’autre nom de la force. Et l’histoire enseigne que la force change souvent de camp, et souvent brutalement.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de pouvoir du peuple s’il n’y a pas de pouvoir. L’effectivité de celui qu’exercent nos dirigeants est pour le moins sujette à caution. Cela dit, si comme le pense Marcel Gauchet, cette apparente impotence s’explique par l’incompétence et le manque de courage intellectuel d’élites qui, depuis trente ans, multiplient « les choix désastreux et tendent à persévérer dans l’erreur avec une constance remarquable », alors, elle est en grande partie conjoncturelle, donc réversible.

Le processus qui semble beaucoup moins facilement réversible, c’est la désagrégation de l’autre élément constitutif de la démocratie – le peuple. S’il y a malaise dans la démocratie, il y a psychose dans le collectif. Marcel Gauchet, Philippe Raynaud et, d’un certain point de vue Basile de Koch, observent, chacun à sa façon, les symptômes de la déréliction. Les individus tout-puissants que nous sommes devenus sont incapables de former un peuple, mais les animaux politiques que nous sommes restés sont incapables de s’en passer. Bref, nous sommes atteints de schizophrénie.

En attendant que l’histoire se charge de nous réveiller, il nous faut vivre avec cette « démocratie sans demos ni cratos » (expression pêchée dans un livre de Pierre-André Taguieff). Reconnaissons-le, il y a pire. D’accord, cette démocratie qui se contente de laisser chacun faire ce qui lui plait n’est pas très exaltante. On se voit mal mourir pour elle. Mais, justement, nous avons cette chance qu’on ne nous le demande pas – c’est l’heure de la séquence « pense aux enfants qui meurent de faim ». Aussi faut-il, en conclusion, écouter André Senik qui rappelle que cette démocratie imparfaite, injuste, inefficace et parfois même un peu pourrie sur les bords, nous offre un confort moral et matériel inimaginable il y a quelques générations et encore inconnu dans bien des contrées. N’oublions jamais tous ceux qui n’ont pas le droit de se plaindre.[/access]

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Atatürk, tête de turc ?

27

Chaque année, le 19 mai, la Turquie célèbre la mémoire d’Atatürk par un jour férié appelé « fête de la jeunesse et des sports ». La tradition veut que ce jour de parades soit notamment organisé dans les stades où l’avenir de la nation exhibe ses muscles dans des spectacles genre ouverture des JO. Pour ceux qui seraient portés sur des activités plus culturelles ou qui ne supportent tout simplement pas la chaleur, les musées du pays ouvrent gratuitement leurs portes. Mais dans le cadre de sa révolution culturelle, l’actuel gouvernement dirigé par Erdogan et les « islamistes modérés » a décidé de s’attaquer à ce « lieu de mémoire ».

Ainsi, le ministère turc de l’éducation nationale vient d’envoyer aux chefs d’établissements scolaires une circulaire interdisant les parades et les spectacles d’athlétisme dans les stades, activités que le gouvernement juge « dérangeantes, néfastes pour la motivation des élèves et surtout dangereuses pour la santé, car les participants, légèrement vêtus, risquent d’attraper froid ». Ceci n’est pas impossible, mais il est plus probable que ce soit plutôt les islamistes au pouvoir qui prennent de plus en plus Atatürk en grippe. On ne peut pas non plus exclure que ce mélange indécent de jeunes gens des deux sexes irritent quelque peu ces mêmes autorités politico-morales.

Vers le quotient familial gay ?

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La séquence politique que notre grand et beau pays est en train de vivre a de quoi inquiéter. Alors que l’euro s’enfonce dans la crise, que jamais les bruits de bottes au Moyen Orient n’ont été si sonores, que les grandes institutions comme l’école vacillent sur leurs bases, les deux principaux candidats à la présidence de la République lancent dans l’arène le quotient familial (François Hollande) et le mariage homosexuel (Nicolas Sarkozy).
Pendant ce temps-là, Marine Le Pen présente aux Français un programme économique décoiffant, qui prône la sortie de l’euro, le retour au protectionnisme et fracasse tous les adeptes du TINA (There Is No Alternative), de gauche, de droite et du centre. On pourra dire et écrire tout le mal que l’on pense de ce programme et même brosser le tableau de l’apocalypse qu’il provoquerait, il reste qu’elle s’est placée au centre du vrai débat politique, alors que ses concurrents batifolent sur les marges.

Nous ne reviendrons pas en détail sur la querelle du quotient familial dont nous vous avons entretenu ici, mais il nous faut bien constater que les efforts de François Hollande pour faire rentrer ce mauvais génie dans la lampe à huile ont lamentablement échoué. Au contraire, des amis bien intentionnés, comme Olivier Ferrand, le patron du think tank socialiste Terra Nova, et le démographe Hervé Le Bras enfoncent le clou : cette question du quotient familial est, pour eux le shibboleth[1. Le shibboleth apparaît dans la Bible (Livre des Juges 12:4-6). D’après cet épisode, les Giléadites utilisèrent ce terme, signifiant « blé » en hébreu pour distinguer leurs ennemis Éphraïmites parmi les fuyards après une bataille. Les Éphraïmites se trompant sur la façon de prononcer la lettre « sh », ils écorchaient là le dernier mot de leur vie.] qui servira de mot de passe pour reconnaître qui est de gauche et qui ne l’est pas. Ceux qui douteraient du bien-fondé de son abolition sont même renvoyés dans la catégorie infamante des « eugénistes », qui voudraient empêcher ces salauds de pauvres de faire des enfants. Le comble de la bouffonnerie est atteint par Hervé Le Bras, lorsqu’il écrit, chez nos amis de Rue89, que : « L’enfant est aussi une consommation par l’affection qu’il procure et permet d’exercer par les contacts sociaux qu’il initie. Il est en même temps un investissement. A long terme, il sera une ressource pour ses parents âgés comme eux l’ont été pour lui quand il était jeune… ». Ainsi, la seule différence entre un gosse et un teckel à poil dur serait que ce dernier ne viendra pas combler votre découvert à la banque quand vous aurez flambé votre retraite au betclick ! Ce Le Bras est peut-être un brillant démographe, mais il lui a échappé que les transferts de revenus intrafamiliaux se font aujourd’hui plutôt dans l’autre sens, comme l’a démontré le sociologue Louis Chauvel.

La querelle du quotient familial évoque irrésistiblement celle des 35 heures : il s’agit d’une mesure présentée comme un « marqueur » de la gauche, proposée au peuple par des esprits éclairés qui savent mieux que ce même peuple ce qui est bon et juste pour lui. On a pu constater que les effets politiques de l’instauration des 35 heures n’ont pas été à la hauteur des espérances de la gauche. Cette diminution du temps de travail imposée d’en haut n’a pas pu empêcher le 21 avril 2002, certains allant même jusqu’à penser qu’elle a contribué à installer le FN comme premier parti chez les ouvriers…Dans cette affaire, la gauche politique avait une excuse : les 35 heures, depuis le milieu des années quatre-vingt, arrivaient en tête des revendications syndicales. Qui, avant la semaine dernière, avait entendu du côté de la CGT, de la CFDT ou même de SUD des voix demandant la suppression du quotient familial ? J’ai eu beau scruter toutes les banderoles des défilés des derniers 1er Mai sur Youtube, je n’ai jamais vu de slogans exigeant son abrogation. Les mêmes causes ayant généralement les mêmes effets, il n’est pas interdit de penser que ce gimmick programmatique est de nature à plomber sérieusement la campagne du candidat Hollande, comme les 35 heures avaient contribué à couler le candidat Jospin.

A droite, ce n’est pas mieux. Libération nous apprend que le non encore candidat Nicolas Sarkozy envisagerait d’inscrire à son programme l’instauration du mariage homosexuel. L’éditorialiste de ce quotidien nous explique doctement qu’il s’agit là d’un : « Nouvel avatar de la fameuse « triangulation », une stratégie politique dont Nicolas Sarkozy s’est fait l’expert : reprendre à son compte une proposition de l’adversaire pour tenter de capter une clientèle électorale ». Une reprise, donc, des astuces de la campagne de 2007, lorsque le candidat Sarkozy évoquait les mânes de Jean Jaurès et de Guy Môquet.

Etant moins bon géomètre que le commentateur de la rue Béranger, j’aurais plutôt tendance à penser que les stratèges de Hollande, comme ceux de Sarkozy, qui savent lire les sondages et interpréter les « qualis »[2. Les « qualis » sont, dans le jargon des instituts de sondages, des études d’opinion qualitatives, s’appuyant sur des entretiens approfondis avec un échantillon réduit d’électeurs.] sont en train de mener une bataille pour que leur champion se retrouve, au soir du 22 avril 2012, seul face à Marine Le Pen, ce qui contraindrait le « quatrième homme », François Bayrou, à passer sous les fourches caudines du candidat « républicain » qualifié. Rendez-vous, le 23 avril, au Café du Commerce, j’y serai.

Dakar ta mère

6

De Mar del Plata jusques à Lima
Des gars des filles qui n’ont pas froid aux pneus
Jouent l’aventure de l’Afrique à papa
Sponsorisés du pancréas aux yeux.

Las d’écraser des petits nègres envieux
Ils transportèrent leur spectacle outre-mer,
Insupportables comme les barons des mers,
Bobos burinés faux routiers de Dieu.

Jeu de piste glamour infantile et vain
À mille lieues de l’homme vivant sur sa terre,
Adieu Lyautey, Lawrence, Mortimer!

Baroudeurs du fric enquadés gamins,
Ils n’auront à Lima ni l’âme ni l’air,
Le qatari a pété son Hummer.

Le bottin des lieux proustiens

6
Photo : Yvette Gauthier

Comment peut-on être à la fois charmant, poétique et utile, alors que l’on sait depuis Théophile Gautier que tout ce qui est utile est laid ? Eh bien, par exemple, en écrivant Le Bottin des lieux proustiens comme l’a fait Michel Erman à la Table Ronde, dans la collection Petite Vermillon. Le livre est court comme un discret addendum à l’œuvre gigantesque de Marcel et dépourvu de tout jargon universitaire. Une brève préface explique le statut particulier de l’espace dans une œuvre que l’on pourrait croire uniquement dédiée au Temps et cite opportunément Georges Poulet qui consacra jadis un essai à L’espace proustien : « On voit donc clairement que, dès le premier moment -on pourrait presque dire aussi : dès le premier lieu du récit, l’œuvre proustienne s’affirme comme une recherche non seulement du temps, mais aussi de l’espace perdu. »

Ce préalable posé, la promenade peut commencer. Le premier lieu de l’œuvre, justement, c’est la chambre du héros à Combray, avec ses oreillers frais comme des joues de jeune fille mais qui est aussi le lieu de l’inquiétude fondatrice, celle du petit garçon asthmatique qui a peur de ne pas s’endormir si sa mère ne vient pas l’embrasser avant l’arrivée des invités. On se souvenait de la lanterne magique qui projetait les images de Geneviève de Brabant mais pourquoi avions-nous diable oublié qu’il y avait au mur, comme nous le précise Michel Erman, des reproductions de Corot, Hubert Robert et Turner offerts par la grand-mère bien aimée.
Les chambres ont d’ailleurs une place non négligeable dans ce Bottin et représentent pas moins d’une douzaine d’entrées. On connaît évidemment celle de Tante Léonie, toujours à Combray, dans laquelle elle offrira au narrateur lors d’une visite dominicale la fameuse madeleine trempée dans du tilleul, ce qui provoquera des années plus tard le phénomène de mémoire involontaire faisant renaitre le passé : « … toutes les fleurs de notre jardin et celle du parc de monsieur Swann et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, elle sortit, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Il y aussi les chambres de la perversité, qui ont une sale odeur d’ambre, de plaisir et de jalousie comme celle réservée à Albertine par le narrateur dans l’appartement familial qu’il veut surveiller et éloigner des tentations saphiques dans la Prisonnière. Michel Erman nous rappelle en quelque lignes toute l’ambigüité quasi psychanalytique de la situation: « C’est, en réalité, le cabinet de travail du père. Les deux amants dînent le plus souvent dans cette chambre. A la fin de la soirée, Albertine vient y dormir, seule, après avoir dispensé un baiser langoureux au héros, sauf les nuits où ce dernier fait en sorte qu’elle reste avec lui. »

Pourtant, celle qui nous émeut toujours autant, finalement, c’est la chambre du narrateur au grand hôtel de Balbec, celle où il connaîtra « les intermittences du cœur », celle où, un matin en se relevant après avoir lacé ses chaussures, la mer lui apparaît dans l’encadrement de la fenêtre sous un angle particulier qui lui rend incroyablement présent le souvenir de sa grand-mère, morte des années plus tôt et qui l’avait accompagné pour son premier séjour dans cette station balnéaire imaginaire, Balbec.
Balbec est d’ailleurs présentée justement ici comme un mélange de Cabourg et Trouville mais surtout comme le lieu de l’adolescence et de la découverte des jeunes filles. C’est que ce Bottin des lieux proustiens insiste sur un fait essentiel : qu’ils soient imaginaires ou réels, les lieux de la Recherche du temps perdu ne se contentent pas d’ordonner à la fois le temps et l’espace avec, par exemple, le côté de Guermantes et le côté de chez Swann qui sont les deux grandes divisions géographiques mais aussi sociales, culturelles, voire politiques qui organisent l’œuvre. Non, les lieux sont aussi consubstantiels des êtres, de leur passage et de leur évolution dans le Temps.

Ce que nous rappelle aussi ce Bottin, c’est que Proust est un formidable peintre de son époque, doué d’un sens de l’observation et de la métaphore ou, si l’on préfère d’un sens de l’observation donc de la métaphore. Mais en aucun cas, il n’est un réaliste. Il déteste l’idée d’un lieu « toile de fond » et se méfie du pittoresque qui finit toujours dans le kitsch et le toc. Non, la mer en Bretagne, qui est une des entrées de ce Bottin, ne vaut que si elle renvoie à la silhouette gracieuse de mademoiselle de Stermaria, c’est une mer « qu’elle tenait enclose dans son corps ».

Ce petit livre très complet, s’il apportera un évident plaisir au lecteur habitué de Proust peut aussi servir d’introduction idéale au néophyte, ou à celui qui est inquiet à l’idée de se lancer dans une des plus grandes œuvres romanesques de la littérature française. Un peu comme une table d’orientation claire et précise rassurera le voyageur qui se trouve soudain face à un panorama grandiose et hésite, bien à tort, à commencer son exploration.

Michel Erman, Le Bottin des lieux proustiens (La Table Ronde)

J’ai survécu aux soldes

3
Photo : Alexandre R. Costa

J’ai donc fait les soldes. Oui : en tant que fille, j’y suis allée. Je sais que Caroline de Haas et le collectif La Barbe y verraient un signe tangible de la régression planétaire de la condition féminine. Mais il se trouve que j’avais besoin d’une petite chemise élégante pour l’assortir – comble de l’horreur, summum de la traîtrise – avec une jupe.

Je me suis d’abord rendue aux Galeries Lafayette, par habitude, et aussi parce qu’elles disposent d’un rayon « chaussures et souliers ». Le mot « souliers », délicieusement désuet, ravit mon petit cœur sensible de rétrograde du langage. Je m’y suis rendue en tenue de sport. Oui, je sais : pour essayer une jolie liquette, le bas de jogging n’est pas la panacée. Mais pour une baston dans les rayons, croyez-moi, c’est plus pratique. D’ailleurs, dans cette entreprise périlleuse, je faillis perdre la vie plusieurs fois. Jugez plutôt.

Alors que je marchai dans la rue, me dirigeant résolument vers l’entrée de Lafayette femmes, vêtue d’un vieux survêt’ et de baskets Nike qui me donnent dix ans de moins et la dégaine d’une jeune lascarde, un type dégingandé m’interpella en ces termes choisis : « salut la miss ! ». Je refusai de répondre car je ne tends pas la fesse gauche lorsque l’on m’a pincé la droite.

Furieux, le gars me rattrapa et m’asséna un borborygme que j’eus la générosité de considérer comme une remontrance : « la vérité, pétasse, pourquoi qu’tu réponds pas ? ». Je lui décochai alors un sourire glacé surmonté d’un regard torve, et répondis : « espèce de petit con, qu’est-ce que c’est que cette manière paternaliste d’interpeller les gens ? Je crois avoir atteint l’âge où désormais, j’ai droit à ce que les croque-morts s’intéressent à mes mensurations, mais où je peux aussi exiger les types dans ton genre ne s’y intéressent plus ».
Si l’homme renonça à m’occire, c’est parce qu’il mourut le premier. C’est en tout cas ce que je suppose, car il devint soudain complètement immobile.

Je finis par entrer dans le centre commercial, où l’atmosphère était vraiment soldissime. Je vous épargne la narration de ce qui s’y passa. Vous n’avez qu’à faire les boutiques comme tout le monde, et vous le saurez. Je mentionne simplement ce détail : j’oubliai quelques instants un paquet dans un rayon. Je m’en avisai alors que je descendais tranquillement à l’étage du dessous en escalier roulant. Je fis immédiatement volte-face et remontai cette saloperie d’escalier qui s’obstinait à descendre. J’eus droit à une pluie de quolibets, et à cette remarque acide d’une petite femme replète et matoise : « vous n’êtes pas dans le bon sens ! ». « Ah bon ? » lui fis-je « vous croyez que c’est pour ça que c’est un peu dur ? ».

Après les Galeries Lafayette, j’avais chaud, j’avais soif, et j’avais la migraine. Je décidai pourtant d’aller me finir au Printemps, où mon cœur et ton cœur sont repeints au vin blanc.

Arrivée dans cet endroit surchauffé rempli de Japonaises en goguette et de Françaises en RTT, j’allai chiner un peu dans ma boutique favorite. J’observai bien vite que la mode, cette année, est au marronnasse. En effet, tout était taupe. Des robes taupe, des chemises taupe, des pantalons taupe, des manteaux taupe. Aussi me sermonnai-je in petto, moi qui ne possède rien dans cette teinte : « est-il vraiment raisonnable de se balader taupe-less ? ».

J’achetai finalement un machin taupe dont je n’avais nul besoin, et que je payai un prix défiant à la fois toute décence et toute clémence. En revanche, je ne trouvai point la chemise convoitée. Heureusement, et cela m’emplit de joie, ce n’était que le premier jour des soldes. Or vous savez quoi ? Ca dure cinq semaines ! Soldissime, n’est-ce pas ?

L’euro est mort, nous sommes vivants

13

Vingt ans ont passé. Autant dire une éternité. À deux jours près, le sommet européen du 9 décembre a en effet coïncidé avec le vingtième anniversaire de la conclusion du traité de Maastricht, en date du 11 décembre 1991. Mais cette coïncidence est largement passée inaperçue. Il faut dire qu’il n’y avait guère de raison de commémorer, et encore moins de célébrer l’événement. Cette fois, nous n’avons pas vu s’élever dans un ciel chargé de promesses les innombrables petits ballons bleus libérés lors de l’introduction officielle de la monnaie unique, en janvier 1999. Sobriété particulièrement remarquable dans la société « hyper-festive » que Philippe Muray a déchirée à belles dents dans Après l’histoire.
Défiés par les marchés financiers qu’ils ont aidés à s’installer au pouvoir, les dirigeants européens sont aux abois. Sixième du genre depuis la réunion inaugurale du 10 mai 2010, le sommet du 9 décembre devait aboutir à prendre les lourdes décisions que la crise des dettes souveraines, proche de son paroxysme, exigeait. Nous savons déjà qu’il aura été un nouveau fiasco.
Un reste de cartésianisme devrait nous conduire à énoncer clairement l’alternative suivante. Soit les échecs successifs découlent d’erreurs d’appréciation sur la gravité de la situation, de l’insuffisance des moyens mobilisés pour parer au risque de défaut des États les plus menacés, du manque de solidarité entre les puissants et les misérables de la zone euro : cette analyse est celle de nombreux leaders politiques français, François Hollande par exemple, qui, encouragés par tous les éditorialistes, ont engagé depuis vingt ans leur dignité intellectuelle et morale − ou peut-être leur vanité − dans l’aventure de la monnaie unique. Soit on doit conclure que la monnaie unique était inviable de par son principe : la crise des dettes publiques n’aurait été que le révélateur de cette vérité cachée. Si cette grille de lecture est la bonne pour comprendre le drame qui se joue depuis deux ans, il faut alors incriminer la faute conceptuelle commise en amont plutôt que le manque de gouvernance observé en aval. Quand la voiture verse dans le fossé, ce peut être de la faute du conducteur, mais aussi de celle du constructeur.
Dès lors, deux devoirs s’imposent à nous : premièrement, il s’agit d’expliquer pourquoi les remèdes déjà essayés, ou encore envisagés en désespoir de cause, n’ont pas guéri et ne guériront pas le ou les malades ; deuxièmement, il faut dévoiler le vice de conception caché de la prétentieuse construction monétaire européenne afin d’évaluer les chances de rebâtir au milieu des ruines qui s’annoncent.[access capability= »lire_inedits »]

Une tragédie bouffonne : le sauvetage de l’euro

Dès le surgissement de la crise grecque, en février 2010, il était clair (ou aurait dû l’être) que l’heure de vérité avait sonné pour l’euro. Cette première fissure, à la périphérie folklorique de la zone, a déclenché un processus en chaîne qui a fini par rendre incontournable l’interrogation ultime sur la viabilité de l’unification monétaire − qu’il aurait été plus judicieux d’examiner au départ. Seulement, jusqu’à la crise financière et à la grande récession de 2008 et 2009, une coalition d’experts, de politiques et d’éditorialistes avait réussi à imposer le dogme selon lequel l’euro était une réussite historique. Contester cette vérité révélée, c’était prétendre que la Terre est plate. À l’appui de ce diagnostic optimiste, ils brandissaient deux arguments : d’une part, la force intrinsèque de la monnaie unique sur le marché des changes, la plus forte au monde avec le yen et le franc suisse, et d’autre part − et surtout −, la faculté d’émettre des emprunts à des conditions particulièrement avantageuses donnée aux secteurs publics et privés au sein de la zone. Nous avons déjà dit, dans ces colonnes[1. « Euro : stop ou encore ? », Causeur Magazine n° 35, mai 2011.] , comment le « bon » euro avait installé l’illusion de la solvabilité pour tous ceux qui s’endettaient dans cette monnaie. Ce doux rêve a été interrompu net par la crise. Et le réveil n’en finit pas d’être douloureux.

En février 2010, quand les comptes publics de la Grèce apparaissent sous leur jour véritable − trafiqués et mensongers −, on se focalise sur les erreurs, fautes ou turpitudes commises à l’intérieur. Riches et pas riches, sociétés privées et sociétés publiques, nos amis grecs ne paient pas d’impôts. Ils travaillent peu. Par comparaison avec le reste de la zone, leur pays reste sous-développé, dépourvu de grands secteurs exportateurs autres que le tourisme et le transport maritime. Ils méritent sans doute cette condamnation politique et morale. Peut-on pour autant passer sous silence les responsabilités d’autres acteurs et institutions ? À ce sujet, trois questions se posent.
Tout d’abord, pourquoi a-t-on accueilli, au sein de l’euro, une économie si fragile et un État si laxiste ? Cette question n’est pas seulement rétrospective car elle met en cause l’élargissement indéfini, non seulement de l’Union européenne, mais aussi de la zone euro. Pourquoi les candidats les plus douteux, par exemple Chypre, la Roumanie et la Bulgarie, sont-ils toujours admis au son des trompettes ?
La deuxième interrogation est relative à la gouvernance européenne : comment se fait-il que Bruxelles et Francfort, qui disposent de tant d’indicateurs et de la possibilité d’enquêter sur place pour vérifier les dires des gouvernants locaux, aient ignoré la réalité des choses ? Là aussi, la question vaut pour d’autres pays dont les graves difficultés ont suscité une stupeur quasi générale : l’Irlande, accablée par des banques naufragées, l’Espagne victime de sa folie immobilière. Où étaient les « gouvernants » européens quand ces deux pays bâtissaient leur développement sur du vent ?
Troisièmement, il faut faire un sort au mythe de la « monnaie forte ». Une monnaie forte, ça n’existe pas, une monnaie faible non plus. Une monnaie est sous-évaluée, surévaluée ou correctement appréciée au regard de la robustesse relative de l’appareil de production qu’elle représente. Il fallait donc se demander si tous les pays-membres pouvaient supporter la parité très élevée atteinte par l’euro sur le marché des changes à partir de 2005. Si même Airbus, nonobstant une production de haute qualité et les performances élevées de ses personnels à Toulouse, Hambourg et autres lieux, a dû réduire ses coûts pour éviter de perdre de l’argent sur des ventes facturées en dollars, il est évident que la monnaie unique était surévaluée. Si nos industries de pointe souffraient de l’euro fort, on ne voit pas comment les activités à moins forte valeur ajoutée auraient pu résister à la concurrence intégrale à laquelle elles étaient soumises − le handicap monétaire s’ajoutant au « désavantage » social. Qui s’en est soucié, à Bruxelles, à Francfort, et même à Paris ?

Nous arrivons au tournant historique du printemps 2010, où les dirigeants européens doivent statuer sur le sauvetage de l’État grec. Ils décident, de concert avec le Fonds monétaire international, placé sous la houlette de Dominique Strauss-Kahn, de créer un Fonds européen de stabilité financière chargé d’aider l’État en péril par des prêts ou des garanties de prêts. Les États encore épargnés par les marchés financiers et les agences de notation ajoutent leurs propres aides, au prorata de leur puissance économique − et de l’ampleur du risque qu’une contagion de la crise fait courir à leurs entreprises et à leurs banques.
Ce 10 mai 2010, tous les éléments de l’imbroglio financier européen de l’automne 2011 sont en place. À ce moment-là, la Grèce, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal et même l’Italie ont entamé le chemin de croix de la récession économique. Leurs recettes stagnent ou reculent, des entreprises et des emplois disparaissent chaque jour. Or le pari que font gouvernants et institutions consiste à injecter de l’argent, non pas pour donner de l’air aux économies en difficulté, mais pour sauvegarder les intérêts des créanciers, essentiellement des banques pour l’essentiel. De surcroît, on oblige des États comme l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, qui ne disposent pas d’excédents budgétaires, à emprunter pour prêter à la Grèce. En somme, avec le FESF, on crée au sein de la zone euro une structure d’endettement supplémentaire appuyée sur des États déjà fragilisés par la grande récession. Aujourd’hui ces choix semblent pour le moins contestables.

Les financiers de tradition ont toujours traité la question du surendettement par la réduction des montants dus. Avec les aides et garanties apportées à la Grèce d’abord, à l’Irlande ensuite, puis au Portugal, c’est une tout autre option qui est privilégiée : on protège les créanciers, banques et compagnies d’assurances lourdement engagées sur les pays en litige. Pour faire bref, c’est pour sauvegarder les banques qu’on a sauvé les États menacés de faillite. On touche là à un facteur crucial de la crise européenne, chacun des épisodes successifs ayant conduit à réaffirmer ce choix et à en aggraver les conséquences.

À partir de l’automne 2011, alors que la crise atteint son paroxysme, les choix de la Banque centrale européenne confirment et aggravent ceux des gouvernements. La BCE avait déjà racheté pour près de 200 milliards de titres de la dette de différents pays, afin d’empêcher un effondrement de leur cours sur les marchés du crédit. Dans le jargon des financiers, on parle d’une amélioration de la liquidité − le crédit instantané dont bénéficient les emprunteurs ; à l’inverse, on peut choisir de rétablir leur solvabilité, ce qui suppose d’effacer l’ardoise des mauvais débiteurs par une émission massive de monnaie nouvelle. En demandant que Francfort participe au financement du FESF, Nicolas Sarkozy s’était implicitement rallié à cette solution ; c’est aussi celle que préconise François Hollande quand il réclame un nouvel accord sur les dettes européennes.
L’ennui, c’est que cette politique de solvabilité se heurte à deux obstacles : d’une part, l’Allemagne, ses dirigeants politiques, ses chefs d’entreprises et ses citoyens, tous alignés derrière la chancelière, ne veulent pas en entendre parler ; d’autre part, le conseil de politique monétaire de la BCE refuse cette fuite en avant qui serait non seulement contraire aux traités, mais incompatible avec la notion même de banque centrale. Soyons trivial : si une banque centrale n’est pas une poubelle où l’on peut entasser les mauvaises créances engrangées par les banques commerciales (politique de liquidité), la politique monétaire ne saurait être la serpillière avec laquelle on nettoie les dégâts créés par la crise des dettes publiques.

À l’orée d’une année décisive, deux constats s’imposent. Primo, la dette publique de la zone, qui s’accroît de jour en jour, ne sera pas, loin s’en faut, remboursée dans son intégralité, ce qui signifie que la crise financière continuera à se répandre par contagion. Secundo, tant que l’euro demeure, même vacillant, les différentiels de force et de compétitivité entre les économies-membres se maintiennent ou s’aggravent. En clair, la chute de la maison euro n’est plus qu’une question de temps. Il y a urgence ! Il s’agit désormais de mobiliser les bonnes volontés et les intelligences pour affronter cette échéance.

Or, au lieu de faire son aggiornamento et de préparer les citoyens à cette issue inéluctable, la coalition de « ceux qui savent », médias en tête, entonne un air connu. Il y a vingt ans, ils juraient qu’en disant « oui » au traité de Maastricht, on ferait advenir les « lendemains qui chantent » − et, à l’inverse, qu’une victoire du « non » à Maastricht nous ramènerait au Moyen Âge. Alors ministre des Finances, aujourd’hui l’un des principaux conseillers de François Hollande, Michel Sapin jurait que la monnaie unique garantirait le plein emploi. Les uns promettaient une inflation jugulée par le pouvoir de comparaison des prix offert aux consommateurs de tous les pays, les autres des retraites gonflées par une monnaie « forte ». L’euro, c’était l’avenir radieux.

Il y a pourtant quelque chose de surprenant à les entendre, ces jours-ci, pérorer avec la même assurance, quand n’importe quelle observation empirique permet d’invalider leur analyse. Nous serions en droit de leur demander si le chômage de masse structurel, les prix inabordables de biens et de services basiques, l’incertitude qui pèse sur les retraites étaient inscrites au programme. Ils pourraient même, ne serait-ce que très fugacement, douter de leurs propres certitudes.

Nenni. Ils multiplient les mises en garde, affirmant avec gravité que la disparition de l’euro entraînerait le règne du déclin et de la pauvreté. Parmi les propagandistes les plus zélés de cette croyance, on ne s’étonnera pas de croiser des personnalités qui, au Medef ou à l’Institut Montaigne, n’ont cessé de défendre la vertu outragée des banquiers et des financiers. Comme il n’y a pas de quoi pavoiser, ils appuient sur la pédale de la peur plutôt que sur celle de l’espoir. Ils ne promettent plus le Paradis à ceux qui disent « oui », se contentant d’annoncer l’Enfer à ceux qui disent « non ». En clair, les adorateurs de l’euro sont passés en mode défensif − comme Goebbels et ses séides à la veille de la chute finale ou les organes prosoviétiques avant l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev.

L’euro n’a aucune chance de survie : c’est pour moi une certitude. Mais je ne doute pas non plus que la sortie de l’euro se fera dans le désordre, le désarroi et la fureur. Avec la crise, nous avons perdu toute chance de retraite maîtrisée. L’éclatement de l’euro se traduira par une contraction violente de la richesse mondiale, donc du crédit, donc par une dépression économique en bonne et due forme. On comprend que ce scénario fasse peur. Et cette peur est l’ultime ligne de défense derrière laquelle la monnaie unique pourrait survivre quelque temps encore. Mais à terme, les seules inconnues sont les modalités et le calendrier de sa disparition.

On l’a vu, l’ambition affichée de sauver les États en détresse, puis l’euro, dissimulait la volonté de sauver les banques. A contrario, cela signifie que si on veut sauver les États, et plus encore les économies concernées, il faut se résoudre au sacrifice des banques. Les grandes banques européennes sont criblées de mauvaises créances sur les États, les entreprises et les ménages. Cela vaut à des degrés divers pour les banques irlandaises, grecques, espagnoles, portugaises, mais aussi françaises et même allemandes, qui ont acheté sans barguigner de la dette irlandaise ou espagnole, émise par des États aujourd’hui menacés de cessation de paiement. Les 489 milliards d’euros alloués le 21 décembre 2011 pour des durées allant jusqu’à trois ans par la Banque centrale n’y changeront rien : potentiellement insolvable, le système bancaire sera incapable de fournir aux entreprises et aux États de la zone euro les moyens nouveaux de leur convalescence, puis de leur redressement. Aussi nos « grandes banques » sont-elles vouées à une disparition sans gloire sous la forme de ces structures de défaisance que les Anglo-Américains nomment « bad banks » − et dont les bilans ne servent plus qu’à comptabiliser les pertes définitives au fur et à mesure de leur révélation.

En conséquence, il faudra recréer sans délai un système de crédit à partir d’organismes nouveaux, qui pourront émettre des emprunts auprès du public mais aussi accéder aux guichets des nouvelles banques centrales pour se refinancer. Mobilisation directe de l’épargne des épargnants, création monétaire de la Banque centrale en tant que de besoin, permettront de réanimer les secteurs productifs qui aujourd’hui ne bénéficient en rien des liquidités injectées par la banque de Francfort. L’État, les collectivités territoriales et les investisseurs privés seraient ainsi les acteurs d’une opération historique de reconstruction du crédit, fondée sur un véritable partenariat entre secteurs public et privé. Cette révolution serait menée dans la transparence, alors que la complicité entre des banquiers discrédités et la BCE, qui s’est placée sous leurs ordres, s’est nouée dans l’opacité.

On me reprochera sans doute de faire l’impasse sur les mesures à prendre pour protéger les avoirs en banque en cas de la dissolution de l’euro. Il ne s’agit ni d’une omission, ni d’une dérobade : s’il faut donner une priorité absolue à la question du crédit, c’est que notre avenir économique dépend d’elle. Quant aux modalités techniques de la transition entre un système plurinational et des systèmes nationaux, les réponses figurent dans les manuels d’histoire ou les traités de théorie économique : séparation des organismes de dépôt et de crédit (les premiers fonctionnant comme les anciens CCP, les seconds comme des sociétés de crédit), marquage des billets en euros assurant leur conversion en nouvelle monnaie, émission de nouvelles espèces.

À bien des égards, la fin de l’euro fait penser à la chute de l’URSS. La cause principale du chaos économique qui en a résulté fut l’impréparation des dirigeants : convaincus depuis longtemps que l’ère du socialisme était révolue, ils ne savaient pas comment transformer un système planifié et centralisé en économie concurrentielle intégrant les initiatives de multiples acteurs. Aujourd’hui, nos dirigeants refusent d’imaginer le processus qui permettrait de sortir le moins douloureusement possible du système qu’ils ont mis en place. Or, faute d’une organisation nouvelle, on ne coupera pas à une phase de chaos. Cette cécité volontaire est sans doute le phénomène le plus inquiétant de ce début d’année.[/access]

*Photo : *Photo : Stéfan

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Cap pour l’enfer

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Si le grand art du cinéma français consiste à faire exécuter de jolies choses à de jolies femmes, celui du cinéma américain, à l’inverse, a pour objectif de les anéantir. La Dame de Shanghaï d’Orson Welles en est le modèle indépassable. Dans la même perspective, Triangle de Christopher Smith vaut le détour.

Il débute, lui aussi, sur un yacht. Rien ne laisse présager que la croisière ne s’achèvera jamais. Comme dans Un jour sans fin, le chef d’œuvre d’Harold Ramis. La bande d’amis qui a embarqué sur un voilier à Miami et sera sauvée momentanément par un paquebot où le temps s’est arrêté, vivra une expérience digne de Shining et sera condamnée à la répéter inlassablement.

Superbe thriller d’angoisse, Triangle est littéralement porté par l’actrice australienne Melissa Georges dont la schizophrénie la conduit à faire de très vilaines choses, mais avec une telle intensité qu’on le lui pardonne volontiers et qu’on ne tient pas vraiment à échapper au cauchemar dont elle est, et nous avec elle, prisonnière. C’est ce qu’on appelle la passion, fatalement meurtrière. Rien à voir avec l’aimable libertinage des films français.

La morale de l’histoire, bien connue en psychiatrie, pourrait se formuler ainsi :  » Si vous tenez à vous, gardez-vous d’une schizophrène. Si vous tenez à elle, alors expérimentez une nouvelle dimension de l’existence. Vous ne le regretterez pas. » Cap pour l’enfer donc. Après tout, on s’y ennuie moins qu’au paradis. Et on y est en meilleure compagnie.

AAArgh

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François Baroin Photo : Vétitude - Bertrand Neveux

Ça y est, c’est fait : Standard & Poor’s vient donc de dégrader la note souveraine de la France d’un cran : de AAA à AA+. On ne peut pas vraiment dire que ce soit une surprise : depuis 1975 et le plan de relance budgétaire infructueux de Jacques Chirac, aucun des gouvernements qui ont présidé aux destinées de notre pays n’a voté un budget à l’équilibre. Les dettes, logiquement, se sont donc accumulées de telle sorte qu’à la fin du troisième trimestre 2011, la dette publique française[1. Source : Insee. Par « dette publique », on entend la dette consolidée des administrations publiques (administration publique centrale, administrations publiques locales et administrations de sécurité sociale) au sens de Maastricht.] atteignait 1,7 trillions[2. Il va falloir rajouter ce mot à notre vocabulaire : un trillion d’euros est égal à 10^12 euros ou, si vous préférez, mille milliards d’euros.] d’euros – soit 85,3 % du PIB.

Si la perte de ce fameux triple A peut avoir une vertu, c’est bien de nous rappeler quelques réalités. Le fait est que nous nous sommes considérablement endettés en demandant à nos gouvernements de dépenser plus qu’ils ne prélevaient d’impôts. Nous avons fait preuve, pendant 37 années consécutives, d’une irresponsabilité digne d’enfants de six ans ; aussi, les discours qui cherchent à faire porter le chapeau à la mondialisation, aux banquiers, à Georges Pompidou ou aux paradis fiscaux relèvent au mieux de la démagogie et au pire de la mauvaise farce.

Pour en arriver à ce point, l’État français est allé chercher des créanciers sur les marchés financiers en émettant des obligations. Ces dernières représentaient, toujours à la fin du troisième trimestre 2011, la bagatelle de 1,3 trillions d’euros[3. Source : Agence France Trésor à la fin septembre 2001. Exactement 1.307.504.808.589 euros avec une durée de vie moyenne de 7 ans et 64 jours.] – soit la quasi-totalité (98 %) de la dette de l’État et 77,4 % de la dette publique totale. Nos créanciers sont, pour une bonne moitié d’entre eux, des résidents français parmi lesquels on compte principalement des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement ou des caisses de retraite ; c’est-à-dire, indirectement, vous et moi. Si vous pensiez qu’il suffisait d’envoyer paître les marchés financiers, repensez-y à deux fois.

Voilà pour l’état des lieux.

Standard & Poor’s considère donc désormais que l’État français ne présente plus de garanties suffisantes pour mériter la meilleures des notes possibles : le fameux AAA. Sincèrement, au regard de l’état des lieux évoqué ci-dessus et du discours des candidats aux présidentielles, on peut difficilement leur donner tort. Entre les irresponsables de l’UMPS et les fous-furieux des deux fronts, on imagine sans peine que la capacité de l’État français à honorer ses engagements soit pour le moins sujette à caution.

Il y a cependant une bonne nouvelle dans cet océan de noirceurs : la dégradation de notre note souveraine est un non-événement absolu. Contrairement à ce qu’affirmaient, il y a encore quelques mois, les dépensiers compulsifs qui nous gouvernent, la perte du AAA[4. Ou plutôt « d’un de nos AAA » puisque Moody’s et Fitch n’ont pas (encore) dégradé l’État français.] n’aura vraisemblablement aucune conséquence, ou presque. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la réaction des marchés alors que la rumeur se propageait : le moins que l’on puisse dire c’est que pour une apocalypse nucléaire, ce fut finalement assez calme. Il y a deux raisons à cela.

La première, c’est que, depuis au moins trois décennies, plus personne ne fait confiance aux agences de notation. De fait, cela fait au bas mot six mois que les marchés avaient déjà pleinement intégré que la France n’était plus AAA que dans les rêves de François Baroin, comme en témoigne l’évolution de l’écart de taux entre les obligations souveraines françaises et allemandes. Et si plus personne ne fait confiance aux agences, ce n’est pas dû à un doute quant à leurs capacités d’analyse mais plutôt au fait que tout le monde sait, depuis ces trois mêmes décennies, que les agences ne travaillent plus pour les investisseurs mais pour les pouvoirs publics.

Cette sinistre affaire commence au cours des années 1970, lorsque le gouvernement des États-Unis cherche à durcir la réglementation bancaires pour mieux contrôler les risques que prennent les banques. L’idée du législateur consistait alors à imposer aux banques de constituer des réserves de sécurité en fonction du risque qu’elles portaient dans leurs portefeuilles de crédit. Pour ce faire, encore fallait-il disposer d’une mesure desdits risques. C’est là que les agences sont entrées en jeu : le gouvernement des États-Unis, puis la plupart des pays occidentaux ont alors donné un caractère légal à leurs notes.

Ce type de réglementation s’insinuant peu à peu dans les rouages de nos économies[5. Par exemple, le règlement financier Agirc / Arrco (article 16) stipule que les caisses de retraites complémentaires françaises ne sont autorisées à détenir directement que des titres notées A- au minimum.], il devint rapidement quasi impossible d’obtenir le moindre crédit ou de vendre la moindre obligation sans être noté par l’une des agences officielles. C’est d’ailleurs ce qui a permis aux agences de faire payer leurs honoraires non plus aux seuls utilisateurs – les investisseurs – mais aux emprunteurs. Désormais incontournables, elles ont gagné énormément d’argent, mais leurs notes ayant le pouvoir de priver n’importe quel emprunteur de ses sources de financement, elles ont dû se montrer d’une extrême prudence. Comme la cavalerie, les agences de notation n’arrivent qu’après la bataille.

Or, la plupart des réglementations n’imposent pas aux investisseurs de vendre leurs obligations lorsqu’elles ne sont dégradées que de AAA à AA+. Là où de nombreux investisseurs ont été règlementairement forcés de se débarrasser de leurs obligations grecques à tout prix – provoquant ainsi l’effondrement des cours et donc la hausse des taux – la décision de Standard & Poor’s ne devrait pas avoir plus d’impact que la dégradation des États-Unis l’année dernière.

La perte de notre AAA n’est pas une catastrophe : c’est un symbole. Un symbole triste. Le symbole d’un pays à la dérive.

L Frnce dégrdée !

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La France vient de perdre aujourd’hui son triple A. Mieux qu’Elizabeth Tessier et Mme Soleil réunies, Standard & Poor’s vient d’apporter la preuve que le vendredi 13, ça porte vraiment la poisse. Et ce n’est pas fini : comme 2012 comporte deux autres vendredis 13, tout laisse présager que la France finisse l’année avec un alphabet de 25 lettres. Ce n’est peut-être pas la fin du monde, mais ça ressemble drôlement à l’poclypse des Mys – pardon, l’apocalypse des Mayas.

Relativisons : on a tellement parlé ces derniers temps de la dégradation imminente de notre triple A que la nouvelle du jour est des plus attendues. Elle semble même être accueillie avec un certain soulagement.

Quand Tristan Bernard est arrêté par les Allemands en 1943, il dit à sa femme : « Jusqu’à présent, nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. » Avec le triple A, c’est un peu pareil : il y a quelques années, la dégradation de la notation française était considérée comme inimaginable voire impossible. Il y a quelques mois, le président de la République confiait à ses proches : « Si la France perd son triple A, je suis mort. » Et quand François Hollande osait, au même moment, évoquer la perspective d’un double A, certains se réfrénaient pour ne pas le taxer d’agent de l’étranger.

Aujourd’hui, c’est chose faite. Demain certainement, on parlera d’autre chose. Finie la peur, l’heure de l’espoir a sonné. Ce n’est ni la fin ni le début de la fin. Nous sommes juste comme les Alliés après la bataille d’El-Alamein : à la fin du début…

Pour passer du registre militaire à celui de la chasse, le plus curieux dans cette affaire de notations et d’agences qui les distribuent, c’est qu’il n’est plus du tout évident de reconnaître le chasseur du gibier. Nous avons tellement pris l’habitude d’avoir peur des agences, des mauvaises notes et, surtout, des taux d’intérêt élevés réservés aux mauvais élèves que ni les Etats ni les agences ne se rendent compte que les rapports de force sont en train de changer.

Car Standard & Poor’s, l’agence qui vient de dégrader la note française, a abaissé au cours de l’été celle des Etats-Unis : ceux-ci continuent pourtant de payer le même loyer pour l’argent qu’ils empruntent par centaines de milliards. Le chasseur s’est attaqué à un gibier qui risque de s’arrêter, de se retourner et d’inverser les rôles…

Evidemment, la France, ce n’est pas l’Amérique. Mais elle n’est pas seule à ruminer sa dégradation : la liste des pays bénéficiant d’un parfait triple A se raccourcit à vue d’oeil. Plus cette liste sera courte, plus le problème deviendra politique. Un cancre, ça va ; c’est quand il y en beaucoup que ça pose problème. Un vendredi 13, ça porte la guigne ? Oui. Mais peut-être moins aux Etats qu’aux agences de notation.

Démocratie, par ici la sortie ?

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Source : http://will-cooper123.blogspot.com

C’est peut-être la seule idée universellement révérée, y compris par ceux qui la bafouent. Les peuples qui en sont privés en rêvent, les monarques et tyrans la promettent tout en la craignant. On salue ses avancées, on déplore ses revers, on recense ses bienfaits, on énumère ses ratés. De Pyongyang où elle est dite « populaire », à Téhéran où on l’aime « islamique », de Londres où on ne l’imagine pas autrement que « libérale », à Paris où on la veut « sociale », de Tunis où elle est un espoir, à Washington où elle fait partie des meubles, la démocratie est une proposition que personne ne peut refuser. Le nom de l’avenir radieux qui sera un jour le présent de l’humanité entière.

Cette victoire sans appel – du mot, sinon de la chose – a son revers, c’est que l’idée démocratique est devenue insaisissable. Même si on limite l’observation aux contrées que nous tenons pour démocratiques – dont, faut-il le préciser, l’Iran ou la Corée du Nord ne font pas partie -, elle est si diverse dans ses modalités concrètes et dans l’esprit qui l’anime qu’on finit par douter de la pertinence du concept.

Dans ces conditions, il peut sembler absurde de s’inquiéter de son éventuel délitement. Est-ce jouer à se faire peur ? Après tout, puisque nous ne savons pas la définir, il devrait nous suffire de savoir ce que c’est de vivre sans elle. Pire, n’est-ce pas le privilège d’enfants gâtés de la critiquer dans son principe même, voire, comme le fait Rémi Lélian, de l’accuser des crimes les plus abominables ? Commençons par évacuer cette objection qui revient à peu près à engueuler Tocqueville, l’un des premiers à avoir pressenti que le « pire des régimes à l’exception de tous les autres », comme on ne disait pas à son époque, n’était pas seulement porteur des multiples et incontestables bienfaits que nous lui connaissons, mais aussi de mutations beaucoup moins enthousiasmantes : l’égalité peut accoucher de la médiocrité, la fraternité d’un étouffant collectivisme et la liberté du narcissisme généralisé.[access capability= »lire_inedits »]

Il y a quelques années, dans son indigent opuscule sur les néo-réactionnaires, Daniel Lindenberg ne s’attaqua pas à Tocqueville mais à Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Philippe Muray, Philippe Raynaud et quelques autres – parmi lesquels je m’honore de compter nombre d’amis. Il finissait par lâcher le morceau : ce qu’il reprochait aux suspects dont il dressait scrupuleusement la liste à défaut d’avoir lu ou compris leurs œuvres, c’était précisément de « critiquer la démocratie ». L’ennui, en tout cas pour Lindenberg, c’est que le droit à la critique fait partie du noyau dur : le propre de la démocratie, c’est précisément d’admettre et même de requérir sa propre contestation. La récuser dans son principe même, pointer, dans ses modalités concrètes, ses insuffisances ou ses renoncements, ce n’est pas se comporter en enfants gâtés mais en héritiers fidèles.

Difficile de nier, pourtant, qu’il y a, comme le dit Philippe Raynaud, un « malaise dans la démocratie ». Le sentiment que nous ne vivons plus en démocratie est de plus en plus répandu. Comme le dit d’emblée Marcel Gauchet dans l’entretien qu’il nous a accordé, nos libertés ne sont nullement menacées, au contraire elles n’ont jamais été aussi grandes. Nous pouvons professer des opinions inconvenantes sans être inquiétés – sinon par le tribunal médiatique, ce qui est fâcheux mais supportable -, aller et venir comme bon nous semble, choisir les gens que nous fréquentons et la vie que nous menons – et bientôt peut-être les voies par lesquelles nous fabriquerons les enfants. Cette extension du domaine de la démocratie à tous les aspects de la vie humaine et des relations sociales, nous l’avons désirée avec acharnement. Sophie Flamand raconte avec drôlerie comment l’école et la famille se mettent au goût du jour en remplaçant les hiérarchies du mérite, de l’âge ou de l’autorité, par des procédures égalitaires et participatives : par exemple, on demandera aux enfants ce qu’ils souhaitent apprendre (question posée il y a quelques années dans un questionnaire aux élèves concocté par l’Education nationale). On peut gager que l’armée sera prochainement sommée de s’adapter – est-il bien démocratique qu’un soldat soit obligé de saluer un officier ? Enfin, si la culture est tenue pour un instrument d’oppression et non de libération, c’est parce qu’elle est suspectée de ne pas être naturellement démocratique, voire d’être anti-démocratique. Non sans raison d’ailleurs. Bref, plus que d’un déficit démocratique, nous jouissons – ou souffrons – d’hyper-démocratie.

Il n’empêche. Si la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple », le compte n’y est pas, ni du côté du manche, ni de celui de la lame.

Commençons par la lame – le pouvoir. Sur ce front, c’est la double-peine : non seulement le pouvoir s’exerce sans le peuple et parfois contre lui, mais ce n’est même pas un pouvoir. Ils n’ont pas de mains et elles ne sont pas très propres.

Ils ne nous demandent pas notre avis ou, bien pire, ils nous le demandent et s’assoient dessus. L’Europe devait être notre rédemption et notre nouvelle Frontière. Elle est la première cause et le visage détesté de la mise en congé d’une certaine idée de la démocratie, l’autoroute de contournement de la volonté des peuples. Du reste, l’idée de ce dossier est née lorsque Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de faire adopter un nouveau traité. Le Président peut bien penser, comme il l’a déclaré dans Le Monde, qu’on « conforte sa souveraineté et son indépendance en l’exerçant avec ses amis, ses alliés, ses partenaires » – la bonne blague. Il n’en a pas moins reconnu que ce traité constituerait « une étape décisive vers l’intégration européenne ». Or, cette étape décisive, il entend bien nous la faire franchir sans nous demander notre avis. Le seul pouvoir du peuple serait-il celui de dire « oui » ?
Admettons cependant pour les besoins du raisonnement que conformément à la théorie – et à la pratique – de la démocratie représentative, le peuple exerce son pouvoir par le seul truchement de ses représentants. Qu’advient-il de la démocratie quand les commandes ne répondent plus à ceux à qui nous les avons confiées ? Que peuvent prétendre gouverner des gouvernants quotidiennement contraints d’expliquer qu’ils n’ont pas le choix et que leur politique leur est dictée par les exigences des marchés ou des agences de notation ? Certains voient dans cet aveu de faiblesse du politique la preuve que nous sommes sortis de la démocratie pour entrer en oligarchie, la réalité des décisions étant accaparée par quelques groupes et individus. Même si elle est partiellement opérante, cette analyse néglige une donnée fondamentale : sans légitimité, le pouvoir n’est que l’autre nom de la force. Et l’histoire enseigne que la force change souvent de camp, et souvent brutalement.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de pouvoir du peuple s’il n’y a pas de pouvoir. L’effectivité de celui qu’exercent nos dirigeants est pour le moins sujette à caution. Cela dit, si comme le pense Marcel Gauchet, cette apparente impotence s’explique par l’incompétence et le manque de courage intellectuel d’élites qui, depuis trente ans, multiplient « les choix désastreux et tendent à persévérer dans l’erreur avec une constance remarquable », alors, elle est en grande partie conjoncturelle, donc réversible.

Le processus qui semble beaucoup moins facilement réversible, c’est la désagrégation de l’autre élément constitutif de la démocratie – le peuple. S’il y a malaise dans la démocratie, il y a psychose dans le collectif. Marcel Gauchet, Philippe Raynaud et, d’un certain point de vue Basile de Koch, observent, chacun à sa façon, les symptômes de la déréliction. Les individus tout-puissants que nous sommes devenus sont incapables de former un peuple, mais les animaux politiques que nous sommes restés sont incapables de s’en passer. Bref, nous sommes atteints de schizophrénie.

En attendant que l’histoire se charge de nous réveiller, il nous faut vivre avec cette « démocratie sans demos ni cratos » (expression pêchée dans un livre de Pierre-André Taguieff). Reconnaissons-le, il y a pire. D’accord, cette démocratie qui se contente de laisser chacun faire ce qui lui plait n’est pas très exaltante. On se voit mal mourir pour elle. Mais, justement, nous avons cette chance qu’on ne nous le demande pas – c’est l’heure de la séquence « pense aux enfants qui meurent de faim ». Aussi faut-il, en conclusion, écouter André Senik qui rappelle que cette démocratie imparfaite, injuste, inefficace et parfois même un peu pourrie sur les bords, nous offre un confort moral et matériel inimaginable il y a quelques générations et encore inconnu dans bien des contrées. N’oublions jamais tous ceux qui n’ont pas le droit de se plaindre.[/access]

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Atatürk, tête de turc ?

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Chaque année, le 19 mai, la Turquie célèbre la mémoire d’Atatürk par un jour férié appelé « fête de la jeunesse et des sports ». La tradition veut que ce jour de parades soit notamment organisé dans les stades où l’avenir de la nation exhibe ses muscles dans des spectacles genre ouverture des JO. Pour ceux qui seraient portés sur des activités plus culturelles ou qui ne supportent tout simplement pas la chaleur, les musées du pays ouvrent gratuitement leurs portes. Mais dans le cadre de sa révolution culturelle, l’actuel gouvernement dirigé par Erdogan et les « islamistes modérés » a décidé de s’attaquer à ce « lieu de mémoire ».

Ainsi, le ministère turc de l’éducation nationale vient d’envoyer aux chefs d’établissements scolaires une circulaire interdisant les parades et les spectacles d’athlétisme dans les stades, activités que le gouvernement juge « dérangeantes, néfastes pour la motivation des élèves et surtout dangereuses pour la santé, car les participants, légèrement vêtus, risquent d’attraper froid ». Ceci n’est pas impossible, mais il est plus probable que ce soit plutôt les islamistes au pouvoir qui prennent de plus en plus Atatürk en grippe. On ne peut pas non plus exclure que ce mélange indécent de jeunes gens des deux sexes irritent quelque peu ces mêmes autorités politico-morales.

Vers le quotient familial gay ?

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La séquence politique que notre grand et beau pays est en train de vivre a de quoi inquiéter. Alors que l’euro s’enfonce dans la crise, que jamais les bruits de bottes au Moyen Orient n’ont été si sonores, que les grandes institutions comme l’école vacillent sur leurs bases, les deux principaux candidats à la présidence de la République lancent dans l’arène le quotient familial (François Hollande) et le mariage homosexuel (Nicolas Sarkozy).
Pendant ce temps-là, Marine Le Pen présente aux Français un programme économique décoiffant, qui prône la sortie de l’euro, le retour au protectionnisme et fracasse tous les adeptes du TINA (There Is No Alternative), de gauche, de droite et du centre. On pourra dire et écrire tout le mal que l’on pense de ce programme et même brosser le tableau de l’apocalypse qu’il provoquerait, il reste qu’elle s’est placée au centre du vrai débat politique, alors que ses concurrents batifolent sur les marges.

Nous ne reviendrons pas en détail sur la querelle du quotient familial dont nous vous avons entretenu ici, mais il nous faut bien constater que les efforts de François Hollande pour faire rentrer ce mauvais génie dans la lampe à huile ont lamentablement échoué. Au contraire, des amis bien intentionnés, comme Olivier Ferrand, le patron du think tank socialiste Terra Nova, et le démographe Hervé Le Bras enfoncent le clou : cette question du quotient familial est, pour eux le shibboleth[1. Le shibboleth apparaît dans la Bible (Livre des Juges 12:4-6). D’après cet épisode, les Giléadites utilisèrent ce terme, signifiant « blé » en hébreu pour distinguer leurs ennemis Éphraïmites parmi les fuyards après une bataille. Les Éphraïmites se trompant sur la façon de prononcer la lettre « sh », ils écorchaient là le dernier mot de leur vie.] qui servira de mot de passe pour reconnaître qui est de gauche et qui ne l’est pas. Ceux qui douteraient du bien-fondé de son abolition sont même renvoyés dans la catégorie infamante des « eugénistes », qui voudraient empêcher ces salauds de pauvres de faire des enfants. Le comble de la bouffonnerie est atteint par Hervé Le Bras, lorsqu’il écrit, chez nos amis de Rue89, que : « L’enfant est aussi une consommation par l’affection qu’il procure et permet d’exercer par les contacts sociaux qu’il initie. Il est en même temps un investissement. A long terme, il sera une ressource pour ses parents âgés comme eux l’ont été pour lui quand il était jeune… ». Ainsi, la seule différence entre un gosse et un teckel à poil dur serait que ce dernier ne viendra pas combler votre découvert à la banque quand vous aurez flambé votre retraite au betclick ! Ce Le Bras est peut-être un brillant démographe, mais il lui a échappé que les transferts de revenus intrafamiliaux se font aujourd’hui plutôt dans l’autre sens, comme l’a démontré le sociologue Louis Chauvel.

La querelle du quotient familial évoque irrésistiblement celle des 35 heures : il s’agit d’une mesure présentée comme un « marqueur » de la gauche, proposée au peuple par des esprits éclairés qui savent mieux que ce même peuple ce qui est bon et juste pour lui. On a pu constater que les effets politiques de l’instauration des 35 heures n’ont pas été à la hauteur des espérances de la gauche. Cette diminution du temps de travail imposée d’en haut n’a pas pu empêcher le 21 avril 2002, certains allant même jusqu’à penser qu’elle a contribué à installer le FN comme premier parti chez les ouvriers…Dans cette affaire, la gauche politique avait une excuse : les 35 heures, depuis le milieu des années quatre-vingt, arrivaient en tête des revendications syndicales. Qui, avant la semaine dernière, avait entendu du côté de la CGT, de la CFDT ou même de SUD des voix demandant la suppression du quotient familial ? J’ai eu beau scruter toutes les banderoles des défilés des derniers 1er Mai sur Youtube, je n’ai jamais vu de slogans exigeant son abrogation. Les mêmes causes ayant généralement les mêmes effets, il n’est pas interdit de penser que ce gimmick programmatique est de nature à plomber sérieusement la campagne du candidat Hollande, comme les 35 heures avaient contribué à couler le candidat Jospin.

A droite, ce n’est pas mieux. Libération nous apprend que le non encore candidat Nicolas Sarkozy envisagerait d’inscrire à son programme l’instauration du mariage homosexuel. L’éditorialiste de ce quotidien nous explique doctement qu’il s’agit là d’un : « Nouvel avatar de la fameuse « triangulation », une stratégie politique dont Nicolas Sarkozy s’est fait l’expert : reprendre à son compte une proposition de l’adversaire pour tenter de capter une clientèle électorale ». Une reprise, donc, des astuces de la campagne de 2007, lorsque le candidat Sarkozy évoquait les mânes de Jean Jaurès et de Guy Môquet.

Etant moins bon géomètre que le commentateur de la rue Béranger, j’aurais plutôt tendance à penser que les stratèges de Hollande, comme ceux de Sarkozy, qui savent lire les sondages et interpréter les « qualis »[2. Les « qualis » sont, dans le jargon des instituts de sondages, des études d’opinion qualitatives, s’appuyant sur des entretiens approfondis avec un échantillon réduit d’électeurs.] sont en train de mener une bataille pour que leur champion se retrouve, au soir du 22 avril 2012, seul face à Marine Le Pen, ce qui contraindrait le « quatrième homme », François Bayrou, à passer sous les fourches caudines du candidat « républicain » qualifié. Rendez-vous, le 23 avril, au Café du Commerce, j’y serai.

Dakar ta mère

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De Mar del Plata jusques à Lima
Des gars des filles qui n’ont pas froid aux pneus
Jouent l’aventure de l’Afrique à papa
Sponsorisés du pancréas aux yeux.

Las d’écraser des petits nègres envieux
Ils transportèrent leur spectacle outre-mer,
Insupportables comme les barons des mers,
Bobos burinés faux routiers de Dieu.

Jeu de piste glamour infantile et vain
À mille lieues de l’homme vivant sur sa terre,
Adieu Lyautey, Lawrence, Mortimer!

Baroudeurs du fric enquadés gamins,
Ils n’auront à Lima ni l’âme ni l’air,
Le qatari a pété son Hummer.