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Essayez donc de trouver mieux…

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Jamais et nulle part, on n’a mieux vécu que dans la France d’aujourd’hui − et, plus largement, dans les démocraties libérales. J’ai imprudemment fait part à mon ami Luc Rosenzweig de cette conviction − que je maintiens mordicus, et je vous mets au défi de m’opposer un seul contre-exemple dans l’espace et dans le temps. Il m’a gentiment pris au mot et au collet : « Vas-y, cher ami, défends la position de Candide dans le numéro de Causeur sur la démocratie, tu es au moins assuré de détonner dans le concert. »

Alors oui, je veux bien jouer au Candide et dire pourquoi le régime social, politique et culturel dans lequel nous vivons, c’est-à-dire la démocratie libérale fondée sur les droits de l’homme et du citoyen, sur l’État de droit et sur l’économie de marché, est notre bien public le plus précieux, en quoi il est le meilleur des systèmes possibles, pourquoi il faut le défendre sans mauvaise conscience et pourquoi encore il faut le critiquer et le réformer uniquement sur ses propres bases.

Toutefois, en échange de cette gageure, je demande le privilège de pouvoir exposer quelques précisions. Elles seront, hélas, plus conceptuelles que spirituelles. Lecteur, si tu fuis les discours qui se prennent un peu au sérieux, passe ton chemin, je vais faire mon petit prof de philo.
Théorie de Gottfried Leibniz caricaturée par Voltaire à travers Pangloss et son disciple Candide, l’optimisme ne consiste pas à croire que tout ce qui est réel est idéal ni que tout va aller de mieux en mieux, mais à estimer que le rapport entre les bons et les mauvais côtés du monde créé par un Dieu calculateur est optimum, qu’il est le meilleur rapport possible : en ce sens, il s’oppose à l’idéalisme. Dans cette perspective, la version optimiste − et non idéaliste − de la démocratie à laquelle je me rallie a été exposée le 11 novembre 1947 par Winston Churchill, en opposition au nazisme et au communisme. Je la restitue intégralement et en version originale, à charge pour le lecteur de mettre l’accent à sa convenance. « Democracy is the worst form of government except all those other forms that have been tried from time to time. »[access capability= »lire_inedits »]

On a souvent réduit cette formule à une sommaire vulgate justifiant la démocratie libérale par le fait que les autres régimes étaient encore pires. Je crois au contraire qu’elle dit avec humour et panache que la démocratie représentative est ce qu’on peut faire de mieux en la matière, précisément parce qu’elle est structurellement et définitivement imparfaite et frustrante.
Elle est frustrante d’abord pour les gouvernants. Sommés de satisfaire des demandes plus ou moins incompatibles, ceux-ci n’ont pas les mains libres dès lors qu’ils sont placés sous la surveillance d’opinions publiques qui s’expriment librement, font grève et vont jusqu’à occuper légalement la rue quand elles le veulent.

Mais la démocratie représentative est aussi frustrante par essence pour les citoyens, puisque ceux-ci sont invités à se décharger de leurs responsabilités sur des gouvernants qui ne sont ni incorruptibles, ni infaillibles, ni tout-puissants pour régler les problèmes.
Le résultat, c’est que les gouvernants servent de punching-ball naturel à l’opinion publique et à ses amuseurs. Cette frustration est normale et même saine ; elle fait partie du système puisqu’elle permet et impose l’alternance. Laquelle est en retour le thermomètre de la frustration du corps électoral.

Tout cela, on dirait que les citoyens de nos douillettes contrées l’ont oublié, ce qui explique que le Manifestant ait été le héros mondial de l’année 2011. Or, qu’il soit « indigné », syndicaliste ou révolutionnaire, ce manifestant des pays démocratiques ressemble aussi peu à son ancêtre ou à son congénère des pays qui ne connaissent ni droits de l’homme, ni droits du citoyen, ni État de droit, que nous, les « révolutionnaires » de 68, ressemblions aux dissidents et aux manifestants des pays communistes de la même époque. Les uns contestent ce que les autres réclament au risque de leurs vies.

Je suis donc, à l’égard de notre démocratie libérale, un optimiste churchillien, et c’est ce qui me fait approuver à la fois Francis (Fukuyama) et Samuel (Huntington) − sous réserve de pouvoir donner mon interprétation personnelle de leurs théories respectives.

Comme disait l’autre, c’est mon avis et je le partage. Je suis donc d’accord avec ma version personnelle de la « fin de l’Histoire » annoncée par le premier : je considère que la démocratie libérale est l’horizon le plus désirable pour tous les peuples et qu’ils finiront bien par l’atteindre. Cet optimisme à long terme repose sur la conviction que, quand ils ont le choix, tous les humains préfèrent la liberté, donc que ceux qui en sont aujourd’hui privés la gagneront un jour.

Mais je suis d’accord aussi avec ma version personnelle du « choc des civilisations » analysé par le second : j’admets que la marche triomphale de notre démocratie libérale, ce régime imparfait et préférable où la liberté et la responsabilité individuelles se révèlent pourtant si anxiogènes, ne fera pas l’économie de conflits entre cultures et entre États, et que nous devons en conséquence nous préparer à assister aux pires régressions. Suivez mon regard vers le Sud et l’Est.

Autant le savoir : le jardin de roses n’est pas pour demain. Je fais pourtant le pari que, dans la compétition mondiale, la démocratie libérale, telle que nous avons la chance de la connaître en France et en Europe, fera la preuve qu’elle est non seulement supérieure en principe, mais aussi plus efficace dans la pratique, parce que c’est elle qui laisse le plus de liberté aux individus en les plaçant sous la protection du droit. Cet optimisme churchillien a l’avantage de laisser intacte l’indignation que suscitent en moi les régimes et idéologies qui détruisent ces libertés, et peut-être plus encore les individus qui méprisent ces libertés alors qu’ils en jouissent. Même en démocratie, on a le droit de détester ses ennemis.[/access]

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Un drame français, la germanophilie

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Le Président de la République est intervenu hier soir pour parler et de la France et aux Français. À l’évidence, il a dû entretemps franchir le Rhin.
Pas une proposition ou une explication durant l’interview de ce soir sans une référence à l’Allemagne. Le pays modèle, l’étalon en tout, l’alpha et l’oméga de toute réflexion ou initiative politique.

En Allemagne ceci, en Allemagne cela…. Ah le modèle des syndicats d’outre-Rhin et leur dialogue social, les entreprises et leur flexibilité du travail, le productivisme, leur compétitivité….. Ach l’apprentissage gross solution !!!

Pour lancer la TVA sociale, Nicolas Sarkozy se recommande du Chancelier Gerhard Schröder, qui l’a mise en place alors qu’il était de gauche. L’avantage de nos amis allemands c’est que même leurs socialistes sont fréquentables et réalistes. Bref un bien beau pays.
Pour le moment, notre Président est toute à son action et n’a la tête qu’à ça. Et que l’on n’attende pas de lui des confidences sur ses intentions. Bien sûr, il a fait des erreurs et a des regrets mais il faudra attendre qu’il se mue en candidat pour en savoir plus.

Puisque la détestation de sa personne française bling-bling arrogante est telle il faudra qu’il apparaisse comme neuf. Déjà, en 2007, il avait changé, mais cinq ans après il va falloir encore changer…. Le fil rouge sera, selon lui, l’authenticité.

Le tropisme allemand est tel que l’on peut espérer que sur un plan intime nous assistions à la naissance du jeune Werther. Le prochain candidat de la droite française sera sans doute un chancelier romantique….

Pas sûr que cette germanophilie suffise dans la campagne à venir. Dans la pire des hypothèses pour lui et s’il était obligé de lire celui des deux discours préparé à l’avance qui actera sa défaite il pourra toujours aller soutenir Angela Merkel durant sa campagne et lancer à une salle conquise « Ich bin deutscher ».

Le message chiffré de Nicolas Sarkozy

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Photo : World Economic Forum

La forme, tout d’abord. Pas grand chose à en dire, si ce n’est que j’ai trouvé le Président crispé, et même très crispé quand Claire Chazal a tenté de faire son travail en lui parlant des propositions de François Hollande ou de l’impact des bonus fiscaux dans l’hôtellerie-restauration.

Systématiquement le Président a répondu sans répondre, tordant à l’envi le cou aux énoncés des journalistes. Ainsi quand François Lenglet, talentueux éditorialiste de BFM-TV, cite Alain Madelin qui affirme que la « TVA sociale » revient à prendre l’argent dans la poche des salariés pour l’envoyer dans celle des patrons, Nicolas Sarkozy répond qu’il aime beaucoup Madelin mais qu’il ne saurait partager ses convictions ultralibérales. Hum…

Techniquement donc, l’intervention du Président évoquait presque, la faconde en moins, le Georges Marchais grand teint qui répondait à Elkabbach et Duhamel : « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses ! ». On avait l’impression désagréable que le discours présidentiel était tellement réglé au cordeau et gavé de statistiques, qu’il n’était pas question de s’en écarter d’un millimètre, quitte, comme dirait l’autre, à « faire chiant », ce qui par ailleurs cadre bien avec le Sarkozy contrit version 2.0

Venons-en aux annonces. Passons sur la mini-Tobin et sur la hausse de la CSG sur les revenus financiers, qui feront justement consensus, passons sur les 5% d’apprentis dans le grandes entreprises à l’horizon 2015, qu’on ne verra sans doute jamais se concrétiser à l’instar des quotas d’handicapés, passons aussi sur la banque de l’industrie : avec un capital de 1 milliard d’euros, sa force de frappe sera à peu près celle de la Crédit Agricole de la Gironde, ou genre…

Pas grand-chose à dire sur le volet logement et l’augmentation de 0,30 point du COS (Coefficient d’occupation des sols). La «densification» urbaine est une vieille idée de l’UMP. Vieille mais juste, l’ennui c’est qu’elle risque fort d’être trappée par les municipalités, sur ce point on fait confiance aux Verts et autres associations à la noix. Mais le BTP sera content, ce qui était le but, bien plus qu’une chimérique baisse des loyers.

Arrive enfin le morceau de bravoure annoncé, la « TVA sociale » qu’il ne faut surtout pas appeler comme ça, dixit le chef. Comment faut-il l’appeler ? Ça, il ne le dit pas encore, ça doit carburer dur dans les agences de com’. Plus sérieusement, mon avis est que cette taxe n’est pas aussi antisociale que la gauche ne le dit. Je suis convaincu qu’elle n’entraînera pas la hausse des prix à la consommation annoncée, de la même façon que les baisses de TVA, comme celle que Jospin avait décrétée en 2000, n’ont jamais entraîné de baisse des prix : en période de quasi déflation et de guerre concurrentielle, Renault et Total, Apple et Samsung, Carrefour et Darty paieront l’addition sur leurs marges, et ils peuvent se le permettre.

Restent deux problèmes. Primo, pour 12 milliards, t’as plus rien. Si 12 malheureux milliards pouvaient arrêter l’hémorragie des emplois industriels, Sarko les aurait mis cash sur la table depuis longtemps. Tant qu’à se servir de la taxation à des fins de politique industrielle, ce qui est à mes yeux strictly kosher, autant le faire sérieusement : quand j’était djeun, les produits dits de luxe étaient affectés d’un taux majoré de 33,33%, – un taux là encore supprimé par le PS sans le moindre effet sur les prix. Eh bien, disons que le retour de cette surtaxe par exemple sur les produits électroniques ou sur les automobiles de plus de 5CV ne ferait de mal à personne… Mais ce serait du protectionnisme déguisé, ce qui nous conduirait, me dit-on à ma droite et à ma gauche, à la guerre mondiale dans les plus brefs délais.

Deuxième problème, et il est maousse : qui nous garantit que ce cadeau fiscal sera utilisé vertueusement par ses bénéficiaires ? En l’absence de volet coercitif, le plus probable est que les entreprises feront de cette aubaine ce qu’en ont fait les banques ou les restaurateurs : de la marge brute. Dommage…

Bref, ce qu’il faut reprocher au Président, ce n’est pas d’imposer une TVA sociale, c’est de ne pas profiter à fond des derniers leviers que nous laissent encore Bruxelles et l’OMC pour la mettre en place sérieusement. Le protectionnisme, c’est dit, il ne passera pas par lui.

La dernière annonce, sur la « liberté de négociation » est sans doute la plus désagréable, d’autant plus désagréable qu’elle m’oblige à être d’accord mot pour mot avec l’adjudant-chef Mélenchon quand il dit : « dorénavant c’est entreprise par entreprise que seront fixés les salaires et les durées du travail, et ces décisions auront une valeur supérieure à la Loi et au Code du Travail (…) Tout le monde sait qu’entreprise par entreprise les travailleurs n’ont pas le plus souvent la capacité de résister aux injonctions qui leurs sont faites d’augmenter leur temps de travail, de diminuer leur payes ou bien de passer au chômage technique, surtout quand on leur présente comme une mesure de solidarité avec leurs collègues. » Pour être plus complet, Mélenchon aurait dû ajouter que cette mesure inique revient à infliger une double peine aux ouvriers, déjà premières victimes des baisses de salaires et de la flexibilité accrue dues aux 35 heures façon Aubry. Ah oui, me dit-on dans l’oreillette, quand on les a mises en place, il était au gouvernement, mille excuses Jean-Luc…

Au total, le Président nous promet de la sueur pour éviter le sang et les larmes : pas de quoi sauter au plafond, sauf si on est déjà inscrit au fan-club. Au mieux, ce cours d’économie sera donc une opération blanche.

En revanche, le même Sarkozy s’est métamorphosé dès qu’on a commencé à parler d’autre chose : c’est quasiment un autre homme qui est sorti de sa boite durant les cinq dernières minutes. Tour à tour relax et emphatique, ironique et modeste, cruel avec les autres et avec lui-même et apparemment pas inquiet à l’idée d’en découdre avec Hollande, bien au contraire.

On a donc eu un bref échantillon de ce que sera le Sarkozy de compétition modèle 2012, qui se présentera non seulement comme un anti-démagogue, mais aussi comme un candidat lucide qui n’a pas peur de l’autocritique, contrairement à qui-vous-savez. Et qu’on l’aime ou non, dans cet exercice-là, le Président est bon. Si seulement cela pouvait nous éviter une fin de campagne où le seul choc serait celui des calculettes…

Carrément méchant, jamais content !

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En cette année de coup d’État technocratique transalpin, l’Encyclopédie des nuisances publie, dans un seul volume de 150 pages, deux essais décapants de Piergiorgio Bellocchio : Nous sommes des zéros satisfaits et Limiter le déshonneur. Fondateur des revues Quaderni piacentini (1962) et Diario (1985), l’italien Bellocchio avait abandonné le confort douillet de la gauche radicale pour rejoindre la vraie marge, celle qu’honnissaient tout aussi violemment l’ultragauche que les ennemis démocrates-chrétiens.
Au fil de ses chroniques, les cibles de Bellocchio ébauchent un autoportrait indirect. Son sens de la cruauté va jusqu’à l’auto-flagellation lorsqu’il confie son plus grand mépris pour la profession de journaliste, qu’il a du reste exercée pendant la plus grande partie de sa vie. Ainsi nous apprend-il qu’au début du siècle dernier, « finir dans le journal représentait pour nos vieillards l’un des pires malheurs, une véritable honte […] Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution » ![access capability= »lire_inedits »]

Bellochio s’attaque aux détails presque insignifiants qui constituent notre pain quotidien : « jeunes » klaxonnant sans complexe sur la terrasse d’une pizzeria, monstruosité technologique des jouets offerts aux enfants pour Noël, tout y passe… Au sujet du Monopoly, allégorie foncière de la loi de l’offre et de la demande, Bellocchio relève le caractère irréaliste d’un monde où « les créances sont toujours garanties et les dettes toujours intégralement payées (lorsque le débiteur n’est pas en mesure de faire face à ses engagements, il fait automatiquement faillite, et c’est la banque qui pourvoit au remboursement des créanciers ! ». A l’époque (pas si lointaine) où il écrivait ses lignes, notre homme n’imaginait certainement pas que des agences de notation feraient tomber un Président du conseil libéral pour crime de lèse-austérité. Berlusconi, je pense à vous !

Pour autant, le moteur de Bellochio, ce qui le fait écrire, ce n’est pas la comédie politique, mais la mutation anthropologique survenue avec l’industrialisation à grande échelle qui a − assez tardivement − emporté l’Italie dans le flot de la déshumanisation. L’Homme nouveau, Mussolini en rêvait, le capitalisme l’a fait. En lisant Bellocchio, on songe aux inoubliables Écrits corsaires de Pasolini[1. Qui, entre deux poèmes écrits en patois frioulan, dénonçait le « génocide » culturel dont a été victime l’Italie traditionnelle au cours des années 1950-1960.] et à La France contre les robots du visionnaire Bernanos. Prisonniers de la logique quantitative, inaptes à penser la moindre alternative à l’imaginaire marchand, « nous sommes des zéros, des zéros programmés et, comble de l’ironie, satisfaits ». Rien que ça !

« Ni les Brigades rouges ni l’État »

Mais Bellocchio n’est pas réductible à l’indignation ou au désenchantement que peut susciter l’observation du monde qui vient. Ses Réflexions à voix haute sur le terrorisme et le pouvoir en agaceront plus d’un. On peut aussi les trouver poignantes. Témoin des « Années de plomb », il rejette en effet l’alternative simpliste entre angélisme et alignement sécuritaire. Pour cet anticapitaliste conséquent, le recours à la violence politique, enfanté par la « désagrégation » de la jeunesse, se révéla aussi criminel qu’inefficace, car « le terrorisme a été et est encore une véritable providence pour le pouvoir ». Bellochio recommande une amnistie de tous ceux qui renoncent à la violence, qu’ils viennent de l’ultragauche ou de l’ultradroite − qui furent après tout des filles de la même histoire.

L’Encyclopédie qui ne nuit pas à la santé

Dans son numéro d’été, Causeur magazine rendait hommage à la pensée et au travail d’éditeur de Jaime Semprun, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, prématurément disparu en août 2010. De l’urbanisation à la « nucléarisation du monde », l’EDN, revue mythique devenue une maison d’édition confidentielle et radicale, démasque nuisances et faux prophètes sans rien céder au progressisme. S’inscrivant dans la ligne du Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle et du film In girum imus nocte, les encyclopédistes éditent aussi bien George Orwell que le penseur taoïste Tchouang-tseu. Aujourd’hui, on peut lire les contributions régulières de Jean-Marc Mandosio (nouveau directeur de l’EDN) et de Baudouin de Bodinat dans les revues Fario et L’Autre côté.[/access]

Derniers ouvrages parus : Jaime Semprun, Andromaque je pense à vous (posthume, 2010) ; Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture : Michel Foucault (2010) ; Piergiorgio Bellocchio, Nous sommes des zéros satisfaits (2011).

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Matzneff flingue la télé

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Photo : Léo Scheer

Pour gagner sa vie, avant de devenir un écrivain « infréquentable » et talentueux (ce qui va souvent de pair), Gabriel Matzneff a trempé sa plume dans l’écran noir de la télévision. Entre le 29 octobre 1963 et le 20 décembre 1965, le journaliste qui, facétie de l’histoire, ne possédait pas encore de téléviseur, a tenu la chronique télé de Combat. Les éditions Léo Scheer ont compilé une grande partie de cette critique virulente et érudite dans La séquence de l’énergumène agrémentée d’annotations récentes qui permettent de mieux cerner la pensée ou les volte-face de l’auteur. Car, il faut bien l’avouer, cette plongée dans la genèse de la télévision française, à l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc, fait remonter à la surface des hommes politiques, des émissions, des artistes, des controverses, qui ont été complètement balayés au fil des années. Le temps a accompli sa magistrale œuvre de destruction. « Puissant un jour, néant pour toujours » pourrait résumer ce recueil de chroniques.

Qui se souvient de Roger Frey, Christian Fouchet, Wladimir d’Ormesson, Edgard Pisani, Jean Lecanuet et tant d’autres ? Dans les brumes télévisuelles, seul le visage d’Alain Peyrefitte se dessine timidement. Pour combien de temps encore ? Matzneff ne se faisait pas d’illusions sur les vertus éducatives ou culturelles de la télé. Son opinion était faite : « son pouvoir est totalitaire, hypnotique…Le petit écran restera jamais qu’un bocal…Dix jours sans télévision ! Une véritable cure de jouvence, cela repose les yeux, l’esprit, la plume ».

Son côté dandy décadent le met à distance de cette foire aux vanités. Avant de donner son avis sur une dramatique ou une rencontre de catch, il préfère toujours citer Schopenhauer, Gorki, Nietzsche, Pascal, Plutarque, Thomas Mann ou Pouchkine. Ca vole à vingt mille lieues au-dessus de la bêtise inhérente au petit écran. Si on lui dit Intervilles, Belphégor, Cinq colonnes à la Une, Sylvie Vartan ou Les coulisses de l’exploit, il répond par Venise, la littérature russe, l’Eglise orthodoxe (l’un de ses grands combats) ou l’art d’écrire de François Mauriac. La lecture de Matzneff est spirituelle, féroce, élitiste et délicieusement surannée. Ses tics de langage comme l’utilisation abusive et nostalgique d’expressions telles que « pour l’ordinaire », «  ce nonobstant », « catalepsie », ses mots disparus de notre monde actuel comme l’émouvant « propédeutique » ou encore son calembour qualifiant Pompidou de « bougnaparte », nous amusent beaucoup. Et puis, on se souvient avec lui d’événements qui marquèrent ces années-là comme l’exécution du colonel Bastien-Thiry, le concile de Vatican II ou les funérailles télévisées de Winston Churchill.

A distance, certains de ses coups de gueule ou de ses têtes de turcs favorites nous semblent exagérés. La mauvaise foi n’est jamais très loin. Il prend plaisir à canarder Guy Lux et Léon Zitrone, à fustiger Maurice Chevalier dansant le twist ou à frapper sur la tête du pauvre Albert Raisner, l’animateur d’Âge tendre et tête de bois. Dans ses annotations en bas de page, Matzneff regrette presque ses attaques virulentes contre le charmant Raisner qu’il rencontra plus tard et qui « lui témoigna beaucoup de sympathie, d’admiration, et ne fit jamais la moindre allusion aux horreurs qu’il avait écrites sur lui ». En fait, rien n’horripile plus Matzneff que la vulgarité des yé-yé ou les niaiseries du Sacha show. On le trouve aussi injuste avec Adamo qui « dans le mauvais et le grotesque est quasi-insurpassable ». Il avoue aujourd’hui : « je n’avais nul souvenir d’avoir tant brocardé Salvatore Adamo. Sa chanson Vous permettez, monsieur, que j’emprunte votre fille m’a toujours bien plu et je m’explique mal cette injuste sévérité. Mea culpa ». Matzneff est comme tous les grands intellectuels, son discernement sur les choses populaires est parfois troublé.

Mais il a su être fasciné par un homme qui passait à la moulinette les bébés, un des génies créateurs de la télévision dont l’inventivité bluffait le journaliste. Jean-Christophe Averty surplombe assurément le paysage audiovisuel français des années 60. Plus que l’apparition de la seconde chaîne ou les premiers tests de la télé en couleur ou même l’élection présidentielle de 1965, c’est Averty qui sort grandi de ce recueil.
Matzneff n’était pas tendre avec la télé de son temps, il lui reprochait sa médiocrité intellectuelle, sa glorification des bas instincts et son emprise sur les masses. Et pourtant, à bien regarder la programmation des années 63-65, cette télé tellement conspuée, à la merci du pouvoir, nous semble aujourd’hui un lieu de création artistique, d’audace et d’enchantements !

La séquence de l’énergumène, Gabriel Matzneff, Editions Léo Scheer

Au nom de tous les seins

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Il n’est pas certain que les ouvrières de Lejaby aient autant attiré l’attention du public, des médias et des hommes politiques si elles avaient utilisé leurs doigts de fée à fabriquer des chaussettes ou des parapluies.
La plus-value érotique de leur production, soutiens-gorge, strings et autres tangas – ceux-là même qui défilent sans votre permission sur votre écran d’ordinateur quand vous lisez Causeur – a largement contribué à leur popularité.

Se porter au secours du « soutien-gorge tricolore » assure à MM. Arnaud Montebourg et Laurent Wauquiez une couverture médiatique qu’ils n’auraient pas obtenue en allant, par exemple, soutenir les ouvriers de la raffinerie Pétroplus à Petit-Couronne. Le fantasme se fiche totalement de la justice et de l’égalité célébrées par François Hollande dans son discours du Bourget

Au même moment, le scandale des prothèses mammaires amène le sein des femmes au centre du débat public. Le droit de toutes aux gros nibards en toute sécurité se hisse au niveau des revendications sociales majeures, et un syndicat des siliconnées n’a pas tardé à se constituer pour exiger le remboursement par la sécu des prothèses suspectes.

Cela n’a pas échappé à Libération, qui a sauté sur l’occasion pour offrir à ses lecteurs une couverture digne de Playboy. Carton assuré dans les kiosques. Et c’est ainsi que la politique passe de la rhétorique au stade oral.

Les abeilles se cachent pour mourir

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Photo : kokogiak

Ce qu’il y a de bien avec le roman noir, c’est qu’il nous apprend des choses que ni l’économie, ni la sociologie, ni même la presse ne peuvent ou n’osent nous dire. C’est aussi qu’il souligne les lignes de forces et les fractures de notre monde en grossissant à peine le trait. Pour peu que l’auteur soit doué d’un métier solide et d’une jolie plume, le tour est joué. Serge Quadruppani possède les deux et remplit parfaitement ce cahier des charges dans La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
Non, malgré le titre, il ne s’agit pas d’un roman sur les travailleuses de Lejaby. A la limite, la désindustrialisation, Serge Quadruppani en serait partisan, tant il lui semble que notre temps se caractérise par une agression généralisée de la technoscience contre un vivant en voie de marchandisation. Les ouvrières dont il est question dans ce polar se déroulant dans une splendide vallée piémontaise, ce sont les abeilles. Elles sont frappées par le CCD qui n’est pas un contrat de travail mitonné dans les coulisses des nouveaux ministères de la précarité mais du Colony Collapse Disorder, ou syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques. « Subitement, à n’importe quelle époque, – hors hiver où la ruche est en quasi sommeil-, les abeilles ne rentrent par dans leur ruche, et on ne retrouve de cadavres, ni dans la ruche, ni à proximité. Des colonies entières disparaissent en une nuit, ce qui est nouveau et très anormal pour des insectes sociaux. »

Si la commissaire Simona Tavianello, grande fliquesse antimafia, à la cinquantaine sexy et opulente, qui se trouve en vacances à proximité de Pinerolo[1. L’ancien Pignerol où était retenu le Masque de Fer.] s’intéresse à ce CCD, c’est qu’elle a trouvé, alors qu’elle allait acheter du miel chez un apiculteur, le cadavre d’un ingénieur dans la boutique vide. Comme cet ingénieur travaillait dans un centre de recherches pour une multinationale de l’agroalimentaire à proximité, et qu’il a en outre été exécuté par une arme qu’on avait volé à Simona la nuit précédente, la voilà mêlée bien malgré elle à l’enquête. Les choses se compliquent encore quand on découvre que l’apiculteur chez qui l’ingénieur a été assassiné est le leader d’un groupe écologiste opposé aux recherches de la multinationale accusée de provoquer le CCD et quelques autres désordres dans la faune et la flore de la région.

Quadruppani dresse habilement le tableau d’un affrontement sans merci entre des environnementalistes radicaux, des technophiles naïfs qui voudraient « pucer » les abeilles et des industriels à la recherche de nouveaux brevets, tout ce petit monde étant instrumentalisé par une spécialité bien italienne : les servizi deviati. Il s’agit d’agences de renseignement qui se sont livrées à toutes sortes de manœuvres occultes : préparation de coups d’Etat et négociations avec la mafia, sans parler de la « participation observante », comme le dit joliment Quadruppani, aux attentats-massacres des années de plomb. Dans le roman, les servizi deviati décident de provoquer une opération antiterroriste contre les apiculteurs écolos sur la seule foi d’une brochure sans nom d’auteur intitulée La révolution des abeilles. Toute ressemblance avec la désormais célèbre opération Taïga qui a vu la DCRI envahir un village corrézien pour arrêter Coupat et ses amis est bien entendu absolument volontaire.

Remarquablement documenté, La disparition soudaine des ouvrières a l’élégance de plus en plus rare de métaboliser cette documentation et de nous éviter ces tartines explicatives des thrillers actuels qui ont toujours deux cents pages de trop.
Une distance ironique et amusée reste par ailleurs présente tout au long du roman et l’on pourra conseiller, à François Hollande par exemple, de lire et de méditer ce passage où un professeur en biologie explique à la commissaire Tavianello ce qui arrive à certaines abeilles : « Selon Marini, et il avait employé lui-même la métaphore, les abeilles étaient en train de mourir d’avoir trop bien essayé de s’adapter à l’évolution du monde, au lieu de lui résister, offrant ainsi l’image parfaite de la trajectoire d’une certaine gauche. »

Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)

Même bêtement, le changement…c’est maintenant !

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J’avoue avoir été quelque peu dubitative lorsque j’ai découvert le signe de ralliement du Parti socialiste, qui consiste à faire un grand mouvement de ciseau avec ses bras en prononçant la formule magique suivante : « le changement, c’est maintenant ».

Que quelques citoyens concernés et autres artistes engagés tels Gérard Darmon ou Benjamin Biolay, s’adonnent à ce jeu, passe encore. Mais lorsqu’il s’agit de ministres, qu’ils soient anciens ou impétrants, il n’y rien à faire, ça me dérange. Un peu moins lorsque c’est Jack Lang. Après tout, c’est très « teuf de la zik’ », ce bidule. Mais les autres…

Ma première réaction fut donc l’abattement, même si je n’eus pas eu le cœur de blâmer les militants socialistes, dont je comprends assez bien le désir de changement. Par ailleurs, je crois qu’il faut enfin accéder au désir le plus cher de Nicolas Sarkozy, et lui rendre sa liberté d’aller « gagner de l’argent » sous d’autres cieux, ainsi qu’il en a récemment exprimé le désir dans Le Monde. Pour ma part, si j’avais dû faire un clip appelant au changement, j’aurais volontiers réalisé une petite animation sympa mettant en scène quelques bougres paupérisés armés de tronçonneuses et de crocs de bouchers. Mais bon, le socialisme est un humanisme.

Je n’en ai pas voulu aux socialistes, disais-je, mais plutôt à l’époque, à l’air du temps, à ce moment régressif de l’Histoire où l’on n’a plus jamais le droit de devenir adulte, et où l’on est sommé de demeurer un grand enfant sous peine d’être immédiatement rangé dans la catégorie des « pas cools ». Cette époque imbécile où l’on vous tutoie jusque dans les musées par le truchement d’audioguides formatés pour sous susurrer : « tu as vu ce beau tableau ? ». Cette époque consternante où votre coiffeur vous demande « quel est ton prénom ? » lorsque vous prenez un rendez-vous, et où des post-quadragénaires titulaires d’un quadruple Bac +5 se sentent obligés de s’y prendre « com sa kan ils tap un sms ».

Je suis revenue à de meilleurs sentiments. Finalement, après Hervé Morin présentant ses vœux 2011 devant sa batterie de cuisine, après Nora Berra célébrant en vidéo l’anniversaire des Jeunes Pop’s et, surtout, après le lipdub de l’UMP, il est normal que le camp adverse s’autorise tous les coups. Et, même si je demeure convaincue que l’on devrait découper le quinquennat qui s’achève à la scie sauteuse ou lui rafaler dans le cornet au mini uzi, j’accorde volontiers à Romain Pigenel qu’un « gimmick universellement repris (…) que chacun peut s’approprier », demeure à la fois plus raisonnable et probablement moins salissant.

A cet égard, et parce qu’il paraît que la musique adoucit les mœurs, j’envisage même d’apporter ma contribution à l’opération de communication socialiste, en proposant au PS d’adapter cette chanson comme hymne de campagne :

« On a toujours le choix de rester humain »

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Rithy Panh

Bien sûr, ce n’était pas la même chose – ce n’est jamais la même chose. « S 21 », le centre de torture installé à Phnom Penh pendant les quatre années que dura le régime khmer rouge (1975-1979), n’est pas Auschwitz. Kigali n’est pas Treblinka. Mais l’extermination nazie, « l’élimination » khmère rouge et toutes les entreprises de destruction d’un groupe humain dont le XXème siècle fut prodigue, ont dû pareillement, pour accomplir leur œuvre de mort, créer des mondes où il n’y avait pas de « pourquoi ».
Comm Claude Lanzmann, Primo Levi et bien d’autres, Rithy Panh sait que le privilège des hommes libres est de pouvoir dire « pourquoi ? » et que leur fardeau est d’accepter qu’on ne pourra jamais répondre.
Auteur de S 21 – La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh est à la fois un survivant et un témoin, une victime et un historien. Voir le film et lire le livre qui sortent ces jours-ci, c’est s’embarquer pour un voyage en enfer. De ce voyage, on revient avec une certitude : s’il faut sans doute se résigner à ne pas comprendre, nous n’avons pas le droit de refuser de savoir.
E.L.

L’Élimination, Rithy Panh, avec Christophe Bataille, Grasset.
Le Maître des forges de l’Enfer, film de Rithy Panh, sortie le 18 janvier.

Élisabeth Lévy. Vous avez interrogé Duch des heures durant. Avez-vous compris ce qui conduit un être humain à prononcer cette phrase : « La vie des gens était un déchet ; et le plus étonnant est que c’était exactement comme ça dans ma conscience »?

Rithy Panh. Ce que j’ai définitivement compris, c’est que face au crime, on a toujours le choix. Prétendre que le mal en nous est toujours le plus fort est faux, injuste pour tous ceux qui ont payé leur résistance de leur vie, et enfin dangereux car cela revient à minimiser la responsabilité des bourreaux.[access capability= »lire_inedits »] Des hommes comme Duch, Khieu Samphan ou Ieng Sary ont vécu cinquante ans au service d’une idéologie. Ce fut leur choix.

ÉL. Mais comme l’explique Duch, à un moment, le seul choix est entre tuer et être tué…
Dans ce cas, il faut être tué ! Cet argument est celui de tous les bourreaux de tous les continents. Mais ils ont également en commun un grand sens de l’opportunisme. S’ils tuent, c’est aussi pour obtenir des grades, des fonctions, des avantages. Duch se trahit quand il raconte qu’à l’époque, il savait que, si la révolution était victorieuse, il deviendrait le fils prodigue de l’Angkar [l’« Organisation », le cœur du pouvoir khmer rouge]. J’aurais pu croire à son humanité si, par exemple, il avait tenté d’adoucir le sort de son institutrice au lieu de la laisser souffrir sous la torture. Il n’avait peut-être pas le pouvoir de sauver tout le monde, mais il avait celui de soulager certaines souffrances.

ÉL. Pourquoi recueillir surtout la parole des bourreaux ? Ils vous fascinent ?
Je ne vois pas pourquoi il appartiendrait toujours aux seules victimes de témoigner. Mais je n’éprouve aucune fascination. Je ne suis pas fasciné parce que Duch cite Vigny ou Balzac. Quand on lit Vigny, on est capable de faire la différence entre le bien et le mal. Je ne connais pas de culture, ni même d’idéologie, qui tue. Ce n’est pas le marxisme qui a massacré les miens, ce sont des marxistes.

ÉL. Duch ne fait pas de cauchemars. Et comme dans la fameuse blague juive, à la fin, c’est vous qui ne pouvez pas dormir…
C’est toujours nous ! Mon ami le peintre Vann Nath a survécu un an à « S 21 » en peignant des portraits de Pol Pot. Dès 1979, il n’a eu de cesse de témoigner et de se battre pour que la vérité soit dite. Au procès, il a fait face à Duch et il est mort avant sa condamnation. Et il a fait des cauchemars toute sa vie. Moi, je vis avec l’insomnie. Mais je n’ai pas sombré dans l’obsession. Les Khmers rouges n’ont pas réussi à supprimer en moi tout ce qui n’était pas eux.

ÉL. Si on disait qu’on va tuer tous les juifs et tous les « bourgeois » cambodgiens, quelqu’un répondrait : « Pourquoi les bourgeois cambodgiens » ? Alors, pourquoi ?
Je n’ai pas de réponse. On connaissait la puissance de la haine raciale. Les nazis voulaient faire disparaître les juifs de la surface de la Terre, raison pour laquelle ils allaient chercher des gamins juifs au fin fond du Caucase. Mais la haine idéologique qui animait les Khmers rouges était inédite. Pourquoi ? On ne saura jamais…

ÉL. Pourquoi ces criminels vous parlent-ils ?
Tous n’ont pas les mêmes motivations. Trente ans après, les gamins qui ont été enrôlés de force à 12 ans ont encore les yeux hagards. Ils sont incapables de parler autrement qu’avec leurs yeux tristes, leurs corps saisis d’accès de fièvre…

ÉL. Pour vous, ces enfants-tueurs sont-ils des victimes ?
Ce ne sont pas des victimes au même titre que Vann Nath ou Bophana. Mais même si c’est gênant de le dire, ils sont aussi des victimes d’une certaine façon. Les dirigeants, eux, ne cherchent qu’à réécrire l’Histoire, à faire prévaloir leur version : « Nous étions sincères, profondément patriotes, indignés par l’injustice sociale. Nous avons fait la révolution pour rétablir la justice. C’était une situation d’exception. » Si on ne lutte pas sans relâche pour démonter cette argumentation, les générations actuelles, qui voient des gens s’enrichir de façon éhontée, finiront par penser que les Khmers rouges n’avaient pas si tort que ça.

ÉL. Au début, même votre père, tout en sachant qu’il y aura une période difficile, pense que ces gens veulent le bien du peuple…
À l’époque, les intellectuels du monde entier ont réagi comme lui. Quand des « combattants aux pieds nus » viennent de gagner une guerre contre l’impérialisme américain et que vous n’avez connu que des régimes injustes, vous pouvez êtes tenté de faire crédit à ce mouvement révolutionnaire qui promet tant de choses. Cela dit, dès qu’il voit que les Khmers rouges détruisent l’enseignement, mon père comprend que le pire va arriver. Et pourtant, il reste convaincu que sa place est auprès des Cambodgiens. Il faut rappeler que Son Sen, le patron de Duch, Khieu Samphan, Ieng Sary et Yun Yat, la femme de Pol Pot, étaient instituteurs. Mais d’autres enseignants, comme mon père, ont continué à croire que l’éducation pour tous est le fondement de la liberté. Il a fait face jusque dans la mort. Ce sont son courage, sa dignité, que je veux transmettre.

ÉL. Que savait-on en Occident à l’époque ?
Pas mal de choses. Même si le Cambodge était fermé, il y avait des satellites, des services de renseignement, des réfugiés qui passent la frontière. En 1977, un prêtre, le Père François Ponchaud, publie Cambodge année zéro. Mais personne ne voulait savoir. De plus, la presse s’est lourdement trompée, même si certains journaux de province comme Ouest-France, ont fait leur travail. Je vous rappelle que, le 17 avril 1975, le titre du Monde était : « Phnom Penh libérée par les Khmers rouges ».

ÉL. Je comprends ce que ce titre vous inspire aujourd’hui, mais ne soyons pas injuste. Vous l’avez dit vous-même, le 17 avril 1975, personne ne pouvait anticiper la suite. Et on peut dire la même chose du 30 janvier 1933, le jour où Hitler fut nommé chancelier. Sans doute fallait-il attendre le pire d’Hitler et de Pol Pot, mais qui peut imaginer pire que le pire ?
Vous avez raison : en 1975, tout le monde pouvait se tromper, même mon père. Mais quatre ans après ? Après les témoignages, après les images, après la destruction ? Et pourtant, voilà ce qu’écrit Noam Chomsky en 1980, dans After the cataclysm, jamais traduit en France : « En fait, on a pratiquement fini par tenir pour un dogme en Occident que le régime khmer rouge était l’incarnation même du mal sans aucune qualité qui puisse le sauver. » De quelles qualités peut-on créditer un régime génocidaire ? Le 17 janvier 1979, Alain Badiou publie un article intitulé : « Kampuchea vaincra », dans lequel on peut lire la phrase suivante : « Outre les tensions accumulées dans les siècles par l’absolue misère du paysan khmer, la simple volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne éclaire bien des aspects, y compris en ce qui concerne la mise à l’ordre du jour de la terreur, de la révolution cambodgienne. […] Il n’est pas même demandé d’examiner en conscience à qui sert finalement la formidable campagne anti-cambodgienne de ces trois dernières années, et si elle n’a pas son principe de réalité dans la tentative en cours de  » solution finale « . » Cet aveuglement est sidérant. Je ne comprends pas plus Alain Badiou que les Khmers rouges. Quand on est enfermé dans une pure construction intellectuelle, on coupe tout ce qui dépasse. Le seul qui dira plus tard qu’il s’est lourdement trompé, c’est Jean Lacouture. Mais jusqu’en 1988, ce sont les Khmers rouges qui occupent le siège du Cambodge à l’ONU : fait unique dans l’Histoire, ce sont nos bourreaux qui nous représentent dans les instances internationales.

ÉL. Certains des dirigeants khmers rouges ont été jugés, mais la majorité des exécutants n’ont pas été inquiétés. La société cambodgienne est-elle réconciliée ?
Quand la pratique du crime a été au cœur de la société, on ne peut pas arrêter tous les coupables. Il faudrait un siècle pour juger tous les Khmers rouges, et je ne suis pas sûr que cela nous aiderait : aussi les procès ont-ils été réservés aux dirigeants. Et malgré toutes les insuffisances de ces procès, il est très important qu’ils aient lieu au Cambodge. Les gens de ma génération ne parlaient pas, mais les jeunes veulent savoir, ils posent des questions. J’ai une seule réponse à leur faire : sachez que vous avez toujours le choix de rester humain.[/access]

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L’Élimination, Rithy Panh, avec Christophe Bataille, Grasset.

Le Maître des forges de l’Enfer, film de Rithy Panh, sortie le 18 janvier.

Toi aussi apprends à parler UMP

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Photo : anarkobiker

Après le cheval et la femme, le dictionnaire est le meilleur ami de l’homme. La preuve, c’est que l’on n’en a jamais assez. Les femmes sont en voie de disparition, dissoutes dans l’aliénation féministe et/ou religieuse sans compter une vulnérabilité toujours plus grande dans le monde du travail où elles sont systématiquement moins bien payées (30% dans les mirettes, nous dit-on) et sont les principales victimes du temps partiel imposé.

Tout cela nous rappelle ce que disait déjà le bon vieux Karl Marx : le prolétaire a encore un prolétaire : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat. »[1. Voir L’origine de la propriété, de la famille et de l’Etat]. Quant au cheval, essayez de trouvez une bonne boucherie chevaline dans les grandes villes, cela devient très compliqué et c’est bien dommage, car le cheval, c’est bon, en steak tartare ou en saucisson.

Pour en revenir au dictionnaire, j’ai senti ces jours derniers le vif besoin d’un dictionnaire bilingue UMP-Français/Français-UMP. Nous ne citerons qu’un exemple de cette distorsion que la majorité fait subir entre signifiant et signifié. Prenons le « don ». Voilà un mot sympathique. La gratuité qu’il implique dans le rapport à l’autre, le refus d’attendre quelque réciprocité nous font respirer un air soudain plus pur, loin d’une société qui ne donne rien sans rien, ne croit plus qu’à l’échange marchand en essayant systématiquement d’en tirer des bénéfices quitte à léser l’autre. On vient donc de voir apparaître le mot « don » dans un projet de loi de l’UMP actuellement en examen à l’Assemblée Nationale. Il concerne les RTT.

La droite entretient des rapports complexes avec les RTT. Elle hait l’idée que des gens travaillent moins et gagnent autant. Mais comme cette mesure a principalement profité aux cadres qui forment une bonne partie de son électorat naturel, cela fait une bonne dizaine d’années qu’elle a entamé une danse du scalp autour de la Bête, qu’elle lui décoche des flèches multiples sans se rédoudre à l’achever.
L’objectif du projet de loi de l’UMP proposé par le député Paul Salen est ainsi libellé : « Il faut permettre aux salariés de faire don d’heures de réduction du temps de travail ou de récupération à un parent d’un enfant gravement malade » Sur le papier, l’idée est évidemment très généreuse. Après tout, pourquoi le workalchoolic, dans un pur instant d’altruisme, ne céderait pas ses RTT à un collègue dont le gamin est hospitalisé pour une de ces saloperies cancéreuses qui frappe des populations de plus en plus jeunes dans nos sociétés pourtant si merveilleusement aseptisées ?

Oui…mais ce « don » est un cache-misère. Il existe normalement une allocation pour répondre à cette situation douloureuse. Le problème, c’est que plus les mesures de coupes budgétaires vont, plus cette allocation implique une perte de salaire. Plutôt que d’augmenter cette allocation, on s’en remet donc à la solidarité entre collègues de travail, sauf que cette solidarité, retraduite dans le dictionnaire UMP-Français/Français-UMP ne veut plus dire solidarité mais culpabilisation comme don ne veut plus dire don mais partage de la pénurie.

Quand on sait que les résultats 2011 du CAC 40 et ses actionnaires atteignent les 90 milliards d’euros, que l’agence Euro RSCG vient de proposer ses services à une de ces grandes entreprises pour « communiquer » sur le sujet « sans choquer » , que le déficit de la Sécu n’est que de 18 milliards d’euros, on se dit qu’il n’y aurait rien d’absurde ni de scandaleux à demander aux chefs d’entreprises d’assurer au salarié se trouvant dans une telle situation le maintien de ses revenus. Parce que si les 90 milliards du Cac ne suffisent pas, il reste les 30 milliards annuels d’exonérations sociales patronales, cet argent donné par la collectivité nationale pour faciliter l’embauche avec le bonheur que l’on sait dans un pays où le taux de chômage flirte aimablement avec les 10%.

Sinon, même sans arriver à se procurer le dictionnaire UMP-Français/Français UMP, les gens à qui on explique qu’il faut se serrer la ceinture vont bien finir par comprendre, comme le dit plaisamment l’agence Euro RSCG, qu’il y a « un grand hiatus. »

Essayez donc de trouver mieux…

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Jamais et nulle part, on n’a mieux vécu que dans la France d’aujourd’hui − et, plus largement, dans les démocraties libérales. J’ai imprudemment fait part à mon ami Luc Rosenzweig de cette conviction − que je maintiens mordicus, et je vous mets au défi de m’opposer un seul contre-exemple dans l’espace et dans le temps. Il m’a gentiment pris au mot et au collet : « Vas-y, cher ami, défends la position de Candide dans le numéro de Causeur sur la démocratie, tu es au moins assuré de détonner dans le concert. »

Alors oui, je veux bien jouer au Candide et dire pourquoi le régime social, politique et culturel dans lequel nous vivons, c’est-à-dire la démocratie libérale fondée sur les droits de l’homme et du citoyen, sur l’État de droit et sur l’économie de marché, est notre bien public le plus précieux, en quoi il est le meilleur des systèmes possibles, pourquoi il faut le défendre sans mauvaise conscience et pourquoi encore il faut le critiquer et le réformer uniquement sur ses propres bases.

Toutefois, en échange de cette gageure, je demande le privilège de pouvoir exposer quelques précisions. Elles seront, hélas, plus conceptuelles que spirituelles. Lecteur, si tu fuis les discours qui se prennent un peu au sérieux, passe ton chemin, je vais faire mon petit prof de philo.
Théorie de Gottfried Leibniz caricaturée par Voltaire à travers Pangloss et son disciple Candide, l’optimisme ne consiste pas à croire que tout ce qui est réel est idéal ni que tout va aller de mieux en mieux, mais à estimer que le rapport entre les bons et les mauvais côtés du monde créé par un Dieu calculateur est optimum, qu’il est le meilleur rapport possible : en ce sens, il s’oppose à l’idéalisme. Dans cette perspective, la version optimiste − et non idéaliste − de la démocratie à laquelle je me rallie a été exposée le 11 novembre 1947 par Winston Churchill, en opposition au nazisme et au communisme. Je la restitue intégralement et en version originale, à charge pour le lecteur de mettre l’accent à sa convenance. « Democracy is the worst form of government except all those other forms that have been tried from time to time. »[access capability= »lire_inedits »]

On a souvent réduit cette formule à une sommaire vulgate justifiant la démocratie libérale par le fait que les autres régimes étaient encore pires. Je crois au contraire qu’elle dit avec humour et panache que la démocratie représentative est ce qu’on peut faire de mieux en la matière, précisément parce qu’elle est structurellement et définitivement imparfaite et frustrante.
Elle est frustrante d’abord pour les gouvernants. Sommés de satisfaire des demandes plus ou moins incompatibles, ceux-ci n’ont pas les mains libres dès lors qu’ils sont placés sous la surveillance d’opinions publiques qui s’expriment librement, font grève et vont jusqu’à occuper légalement la rue quand elles le veulent.

Mais la démocratie représentative est aussi frustrante par essence pour les citoyens, puisque ceux-ci sont invités à se décharger de leurs responsabilités sur des gouvernants qui ne sont ni incorruptibles, ni infaillibles, ni tout-puissants pour régler les problèmes.
Le résultat, c’est que les gouvernants servent de punching-ball naturel à l’opinion publique et à ses amuseurs. Cette frustration est normale et même saine ; elle fait partie du système puisqu’elle permet et impose l’alternance. Laquelle est en retour le thermomètre de la frustration du corps électoral.

Tout cela, on dirait que les citoyens de nos douillettes contrées l’ont oublié, ce qui explique que le Manifestant ait été le héros mondial de l’année 2011. Or, qu’il soit « indigné », syndicaliste ou révolutionnaire, ce manifestant des pays démocratiques ressemble aussi peu à son ancêtre ou à son congénère des pays qui ne connaissent ni droits de l’homme, ni droits du citoyen, ni État de droit, que nous, les « révolutionnaires » de 68, ressemblions aux dissidents et aux manifestants des pays communistes de la même époque. Les uns contestent ce que les autres réclament au risque de leurs vies.

Je suis donc, à l’égard de notre démocratie libérale, un optimiste churchillien, et c’est ce qui me fait approuver à la fois Francis (Fukuyama) et Samuel (Huntington) − sous réserve de pouvoir donner mon interprétation personnelle de leurs théories respectives.

Comme disait l’autre, c’est mon avis et je le partage. Je suis donc d’accord avec ma version personnelle de la « fin de l’Histoire » annoncée par le premier : je considère que la démocratie libérale est l’horizon le plus désirable pour tous les peuples et qu’ils finiront bien par l’atteindre. Cet optimisme à long terme repose sur la conviction que, quand ils ont le choix, tous les humains préfèrent la liberté, donc que ceux qui en sont aujourd’hui privés la gagneront un jour.

Mais je suis d’accord aussi avec ma version personnelle du « choc des civilisations » analysé par le second : j’admets que la marche triomphale de notre démocratie libérale, ce régime imparfait et préférable où la liberté et la responsabilité individuelles se révèlent pourtant si anxiogènes, ne fera pas l’économie de conflits entre cultures et entre États, et que nous devons en conséquence nous préparer à assister aux pires régressions. Suivez mon regard vers le Sud et l’Est.

Autant le savoir : le jardin de roses n’est pas pour demain. Je fais pourtant le pari que, dans la compétition mondiale, la démocratie libérale, telle que nous avons la chance de la connaître en France et en Europe, fera la preuve qu’elle est non seulement supérieure en principe, mais aussi plus efficace dans la pratique, parce que c’est elle qui laisse le plus de liberté aux individus en les plaçant sous la protection du droit. Cet optimisme churchillien a l’avantage de laisser intacte l’indignation que suscitent en moi les régimes et idéologies qui détruisent ces libertés, et peut-être plus encore les individus qui méprisent ces libertés alors qu’ils en jouissent. Même en démocratie, on a le droit de détester ses ennemis.[/access]

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Un drame français, la germanophilie

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Le Président de la République est intervenu hier soir pour parler et de la France et aux Français. À l’évidence, il a dû entretemps franchir le Rhin.
Pas une proposition ou une explication durant l’interview de ce soir sans une référence à l’Allemagne. Le pays modèle, l’étalon en tout, l’alpha et l’oméga de toute réflexion ou initiative politique.

En Allemagne ceci, en Allemagne cela…. Ah le modèle des syndicats d’outre-Rhin et leur dialogue social, les entreprises et leur flexibilité du travail, le productivisme, leur compétitivité….. Ach l’apprentissage gross solution !!!

Pour lancer la TVA sociale, Nicolas Sarkozy se recommande du Chancelier Gerhard Schröder, qui l’a mise en place alors qu’il était de gauche. L’avantage de nos amis allemands c’est que même leurs socialistes sont fréquentables et réalistes. Bref un bien beau pays.
Pour le moment, notre Président est toute à son action et n’a la tête qu’à ça. Et que l’on n’attende pas de lui des confidences sur ses intentions. Bien sûr, il a fait des erreurs et a des regrets mais il faudra attendre qu’il se mue en candidat pour en savoir plus.

Puisque la détestation de sa personne française bling-bling arrogante est telle il faudra qu’il apparaisse comme neuf. Déjà, en 2007, il avait changé, mais cinq ans après il va falloir encore changer…. Le fil rouge sera, selon lui, l’authenticité.

Le tropisme allemand est tel que l’on peut espérer que sur un plan intime nous assistions à la naissance du jeune Werther. Le prochain candidat de la droite française sera sans doute un chancelier romantique….

Pas sûr que cette germanophilie suffise dans la campagne à venir. Dans la pire des hypothèses pour lui et s’il était obligé de lire celui des deux discours préparé à l’avance qui actera sa défaite il pourra toujours aller soutenir Angela Merkel durant sa campagne et lancer à une salle conquise « Ich bin deutscher ».

Le message chiffré de Nicolas Sarkozy

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Photo : World Economic Forum

La forme, tout d’abord. Pas grand chose à en dire, si ce n’est que j’ai trouvé le Président crispé, et même très crispé quand Claire Chazal a tenté de faire son travail en lui parlant des propositions de François Hollande ou de l’impact des bonus fiscaux dans l’hôtellerie-restauration.

Systématiquement le Président a répondu sans répondre, tordant à l’envi le cou aux énoncés des journalistes. Ainsi quand François Lenglet, talentueux éditorialiste de BFM-TV, cite Alain Madelin qui affirme que la « TVA sociale » revient à prendre l’argent dans la poche des salariés pour l’envoyer dans celle des patrons, Nicolas Sarkozy répond qu’il aime beaucoup Madelin mais qu’il ne saurait partager ses convictions ultralibérales. Hum…

Techniquement donc, l’intervention du Président évoquait presque, la faconde en moins, le Georges Marchais grand teint qui répondait à Elkabbach et Duhamel : « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses ! ». On avait l’impression désagréable que le discours présidentiel était tellement réglé au cordeau et gavé de statistiques, qu’il n’était pas question de s’en écarter d’un millimètre, quitte, comme dirait l’autre, à « faire chiant », ce qui par ailleurs cadre bien avec le Sarkozy contrit version 2.0

Venons-en aux annonces. Passons sur la mini-Tobin et sur la hausse de la CSG sur les revenus financiers, qui feront justement consensus, passons sur les 5% d’apprentis dans le grandes entreprises à l’horizon 2015, qu’on ne verra sans doute jamais se concrétiser à l’instar des quotas d’handicapés, passons aussi sur la banque de l’industrie : avec un capital de 1 milliard d’euros, sa force de frappe sera à peu près celle de la Crédit Agricole de la Gironde, ou genre…

Pas grand-chose à dire sur le volet logement et l’augmentation de 0,30 point du COS (Coefficient d’occupation des sols). La «densification» urbaine est une vieille idée de l’UMP. Vieille mais juste, l’ennui c’est qu’elle risque fort d’être trappée par les municipalités, sur ce point on fait confiance aux Verts et autres associations à la noix. Mais le BTP sera content, ce qui était le but, bien plus qu’une chimérique baisse des loyers.

Arrive enfin le morceau de bravoure annoncé, la « TVA sociale » qu’il ne faut surtout pas appeler comme ça, dixit le chef. Comment faut-il l’appeler ? Ça, il ne le dit pas encore, ça doit carburer dur dans les agences de com’. Plus sérieusement, mon avis est que cette taxe n’est pas aussi antisociale que la gauche ne le dit. Je suis convaincu qu’elle n’entraînera pas la hausse des prix à la consommation annoncée, de la même façon que les baisses de TVA, comme celle que Jospin avait décrétée en 2000, n’ont jamais entraîné de baisse des prix : en période de quasi déflation et de guerre concurrentielle, Renault et Total, Apple et Samsung, Carrefour et Darty paieront l’addition sur leurs marges, et ils peuvent se le permettre.

Restent deux problèmes. Primo, pour 12 milliards, t’as plus rien. Si 12 malheureux milliards pouvaient arrêter l’hémorragie des emplois industriels, Sarko les aurait mis cash sur la table depuis longtemps. Tant qu’à se servir de la taxation à des fins de politique industrielle, ce qui est à mes yeux strictly kosher, autant le faire sérieusement : quand j’était djeun, les produits dits de luxe étaient affectés d’un taux majoré de 33,33%, – un taux là encore supprimé par le PS sans le moindre effet sur les prix. Eh bien, disons que le retour de cette surtaxe par exemple sur les produits électroniques ou sur les automobiles de plus de 5CV ne ferait de mal à personne… Mais ce serait du protectionnisme déguisé, ce qui nous conduirait, me dit-on à ma droite et à ma gauche, à la guerre mondiale dans les plus brefs délais.

Deuxième problème, et il est maousse : qui nous garantit que ce cadeau fiscal sera utilisé vertueusement par ses bénéficiaires ? En l’absence de volet coercitif, le plus probable est que les entreprises feront de cette aubaine ce qu’en ont fait les banques ou les restaurateurs : de la marge brute. Dommage…

Bref, ce qu’il faut reprocher au Président, ce n’est pas d’imposer une TVA sociale, c’est de ne pas profiter à fond des derniers leviers que nous laissent encore Bruxelles et l’OMC pour la mettre en place sérieusement. Le protectionnisme, c’est dit, il ne passera pas par lui.

La dernière annonce, sur la « liberté de négociation » est sans doute la plus désagréable, d’autant plus désagréable qu’elle m’oblige à être d’accord mot pour mot avec l’adjudant-chef Mélenchon quand il dit : « dorénavant c’est entreprise par entreprise que seront fixés les salaires et les durées du travail, et ces décisions auront une valeur supérieure à la Loi et au Code du Travail (…) Tout le monde sait qu’entreprise par entreprise les travailleurs n’ont pas le plus souvent la capacité de résister aux injonctions qui leurs sont faites d’augmenter leur temps de travail, de diminuer leur payes ou bien de passer au chômage technique, surtout quand on leur présente comme une mesure de solidarité avec leurs collègues. » Pour être plus complet, Mélenchon aurait dû ajouter que cette mesure inique revient à infliger une double peine aux ouvriers, déjà premières victimes des baisses de salaires et de la flexibilité accrue dues aux 35 heures façon Aubry. Ah oui, me dit-on dans l’oreillette, quand on les a mises en place, il était au gouvernement, mille excuses Jean-Luc…

Au total, le Président nous promet de la sueur pour éviter le sang et les larmes : pas de quoi sauter au plafond, sauf si on est déjà inscrit au fan-club. Au mieux, ce cours d’économie sera donc une opération blanche.

En revanche, le même Sarkozy s’est métamorphosé dès qu’on a commencé à parler d’autre chose : c’est quasiment un autre homme qui est sorti de sa boite durant les cinq dernières minutes. Tour à tour relax et emphatique, ironique et modeste, cruel avec les autres et avec lui-même et apparemment pas inquiet à l’idée d’en découdre avec Hollande, bien au contraire.

On a donc eu un bref échantillon de ce que sera le Sarkozy de compétition modèle 2012, qui se présentera non seulement comme un anti-démagogue, mais aussi comme un candidat lucide qui n’a pas peur de l’autocritique, contrairement à qui-vous-savez. Et qu’on l’aime ou non, dans cet exercice-là, le Président est bon. Si seulement cela pouvait nous éviter une fin de campagne où le seul choc serait celui des calculettes…

Carrément méchant, jamais content !

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En cette année de coup d’État technocratique transalpin, l’Encyclopédie des nuisances publie, dans un seul volume de 150 pages, deux essais décapants de Piergiorgio Bellocchio : Nous sommes des zéros satisfaits et Limiter le déshonneur. Fondateur des revues Quaderni piacentini (1962) et Diario (1985), l’italien Bellocchio avait abandonné le confort douillet de la gauche radicale pour rejoindre la vraie marge, celle qu’honnissaient tout aussi violemment l’ultragauche que les ennemis démocrates-chrétiens.
Au fil de ses chroniques, les cibles de Bellocchio ébauchent un autoportrait indirect. Son sens de la cruauté va jusqu’à l’auto-flagellation lorsqu’il confie son plus grand mépris pour la profession de journaliste, qu’il a du reste exercée pendant la plus grande partie de sa vie. Ainsi nous apprend-il qu’au début du siècle dernier, « finir dans le journal représentait pour nos vieillards l’un des pires malheurs, une véritable honte […] Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution » ![access capability= »lire_inedits »]

Bellochio s’attaque aux détails presque insignifiants qui constituent notre pain quotidien : « jeunes » klaxonnant sans complexe sur la terrasse d’une pizzeria, monstruosité technologique des jouets offerts aux enfants pour Noël, tout y passe… Au sujet du Monopoly, allégorie foncière de la loi de l’offre et de la demande, Bellocchio relève le caractère irréaliste d’un monde où « les créances sont toujours garanties et les dettes toujours intégralement payées (lorsque le débiteur n’est pas en mesure de faire face à ses engagements, il fait automatiquement faillite, et c’est la banque qui pourvoit au remboursement des créanciers ! ». A l’époque (pas si lointaine) où il écrivait ses lignes, notre homme n’imaginait certainement pas que des agences de notation feraient tomber un Président du conseil libéral pour crime de lèse-austérité. Berlusconi, je pense à vous !

Pour autant, le moteur de Bellochio, ce qui le fait écrire, ce n’est pas la comédie politique, mais la mutation anthropologique survenue avec l’industrialisation à grande échelle qui a − assez tardivement − emporté l’Italie dans le flot de la déshumanisation. L’Homme nouveau, Mussolini en rêvait, le capitalisme l’a fait. En lisant Bellocchio, on songe aux inoubliables Écrits corsaires de Pasolini[1. Qui, entre deux poèmes écrits en patois frioulan, dénonçait le « génocide » culturel dont a été victime l’Italie traditionnelle au cours des années 1950-1960.] et à La France contre les robots du visionnaire Bernanos. Prisonniers de la logique quantitative, inaptes à penser la moindre alternative à l’imaginaire marchand, « nous sommes des zéros, des zéros programmés et, comble de l’ironie, satisfaits ». Rien que ça !

« Ni les Brigades rouges ni l’État »

Mais Bellocchio n’est pas réductible à l’indignation ou au désenchantement que peut susciter l’observation du monde qui vient. Ses Réflexions à voix haute sur le terrorisme et le pouvoir en agaceront plus d’un. On peut aussi les trouver poignantes. Témoin des « Années de plomb », il rejette en effet l’alternative simpliste entre angélisme et alignement sécuritaire. Pour cet anticapitaliste conséquent, le recours à la violence politique, enfanté par la « désagrégation » de la jeunesse, se révéla aussi criminel qu’inefficace, car « le terrorisme a été et est encore une véritable providence pour le pouvoir ». Bellochio recommande une amnistie de tous ceux qui renoncent à la violence, qu’ils viennent de l’ultragauche ou de l’ultradroite − qui furent après tout des filles de la même histoire.

L’Encyclopédie qui ne nuit pas à la santé

Dans son numéro d’été, Causeur magazine rendait hommage à la pensée et au travail d’éditeur de Jaime Semprun, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, prématurément disparu en août 2010. De l’urbanisation à la « nucléarisation du monde », l’EDN, revue mythique devenue une maison d’édition confidentielle et radicale, démasque nuisances et faux prophètes sans rien céder au progressisme. S’inscrivant dans la ligne du Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle et du film In girum imus nocte, les encyclopédistes éditent aussi bien George Orwell que le penseur taoïste Tchouang-tseu. Aujourd’hui, on peut lire les contributions régulières de Jean-Marc Mandosio (nouveau directeur de l’EDN) et de Baudouin de Bodinat dans les revues Fario et L’Autre côté.[/access]

Derniers ouvrages parus : Jaime Semprun, Andromaque je pense à vous (posthume, 2010) ; Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture : Michel Foucault (2010) ; Piergiorgio Bellocchio, Nous sommes des zéros satisfaits (2011).

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Matzneff flingue la télé

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Photo : Léo Scheer

Pour gagner sa vie, avant de devenir un écrivain « infréquentable » et talentueux (ce qui va souvent de pair), Gabriel Matzneff a trempé sa plume dans l’écran noir de la télévision. Entre le 29 octobre 1963 et le 20 décembre 1965, le journaliste qui, facétie de l’histoire, ne possédait pas encore de téléviseur, a tenu la chronique télé de Combat. Les éditions Léo Scheer ont compilé une grande partie de cette critique virulente et érudite dans La séquence de l’énergumène agrémentée d’annotations récentes qui permettent de mieux cerner la pensée ou les volte-face de l’auteur. Car, il faut bien l’avouer, cette plongée dans la genèse de la télévision française, à l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc, fait remonter à la surface des hommes politiques, des émissions, des artistes, des controverses, qui ont été complètement balayés au fil des années. Le temps a accompli sa magistrale œuvre de destruction. « Puissant un jour, néant pour toujours » pourrait résumer ce recueil de chroniques.

Qui se souvient de Roger Frey, Christian Fouchet, Wladimir d’Ormesson, Edgard Pisani, Jean Lecanuet et tant d’autres ? Dans les brumes télévisuelles, seul le visage d’Alain Peyrefitte se dessine timidement. Pour combien de temps encore ? Matzneff ne se faisait pas d’illusions sur les vertus éducatives ou culturelles de la télé. Son opinion était faite : « son pouvoir est totalitaire, hypnotique…Le petit écran restera jamais qu’un bocal…Dix jours sans télévision ! Une véritable cure de jouvence, cela repose les yeux, l’esprit, la plume ».

Son côté dandy décadent le met à distance de cette foire aux vanités. Avant de donner son avis sur une dramatique ou une rencontre de catch, il préfère toujours citer Schopenhauer, Gorki, Nietzsche, Pascal, Plutarque, Thomas Mann ou Pouchkine. Ca vole à vingt mille lieues au-dessus de la bêtise inhérente au petit écran. Si on lui dit Intervilles, Belphégor, Cinq colonnes à la Une, Sylvie Vartan ou Les coulisses de l’exploit, il répond par Venise, la littérature russe, l’Eglise orthodoxe (l’un de ses grands combats) ou l’art d’écrire de François Mauriac. La lecture de Matzneff est spirituelle, féroce, élitiste et délicieusement surannée. Ses tics de langage comme l’utilisation abusive et nostalgique d’expressions telles que « pour l’ordinaire », «  ce nonobstant », « catalepsie », ses mots disparus de notre monde actuel comme l’émouvant « propédeutique » ou encore son calembour qualifiant Pompidou de « bougnaparte », nous amusent beaucoup. Et puis, on se souvient avec lui d’événements qui marquèrent ces années-là comme l’exécution du colonel Bastien-Thiry, le concile de Vatican II ou les funérailles télévisées de Winston Churchill.

A distance, certains de ses coups de gueule ou de ses têtes de turcs favorites nous semblent exagérés. La mauvaise foi n’est jamais très loin. Il prend plaisir à canarder Guy Lux et Léon Zitrone, à fustiger Maurice Chevalier dansant le twist ou à frapper sur la tête du pauvre Albert Raisner, l’animateur d’Âge tendre et tête de bois. Dans ses annotations en bas de page, Matzneff regrette presque ses attaques virulentes contre le charmant Raisner qu’il rencontra plus tard et qui « lui témoigna beaucoup de sympathie, d’admiration, et ne fit jamais la moindre allusion aux horreurs qu’il avait écrites sur lui ». En fait, rien n’horripile plus Matzneff que la vulgarité des yé-yé ou les niaiseries du Sacha show. On le trouve aussi injuste avec Adamo qui « dans le mauvais et le grotesque est quasi-insurpassable ». Il avoue aujourd’hui : « je n’avais nul souvenir d’avoir tant brocardé Salvatore Adamo. Sa chanson Vous permettez, monsieur, que j’emprunte votre fille m’a toujours bien plu et je m’explique mal cette injuste sévérité. Mea culpa ». Matzneff est comme tous les grands intellectuels, son discernement sur les choses populaires est parfois troublé.

Mais il a su être fasciné par un homme qui passait à la moulinette les bébés, un des génies créateurs de la télévision dont l’inventivité bluffait le journaliste. Jean-Christophe Averty surplombe assurément le paysage audiovisuel français des années 60. Plus que l’apparition de la seconde chaîne ou les premiers tests de la télé en couleur ou même l’élection présidentielle de 1965, c’est Averty qui sort grandi de ce recueil.
Matzneff n’était pas tendre avec la télé de son temps, il lui reprochait sa médiocrité intellectuelle, sa glorification des bas instincts et son emprise sur les masses. Et pourtant, à bien regarder la programmation des années 63-65, cette télé tellement conspuée, à la merci du pouvoir, nous semble aujourd’hui un lieu de création artistique, d’audace et d’enchantements !

La séquence de l’énergumène, Gabriel Matzneff, Editions Léo Scheer

Au nom de tous les seins

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Il n’est pas certain que les ouvrières de Lejaby aient autant attiré l’attention du public, des médias et des hommes politiques si elles avaient utilisé leurs doigts de fée à fabriquer des chaussettes ou des parapluies.
La plus-value érotique de leur production, soutiens-gorge, strings et autres tangas – ceux-là même qui défilent sans votre permission sur votre écran d’ordinateur quand vous lisez Causeur – a largement contribué à leur popularité.

Se porter au secours du « soutien-gorge tricolore » assure à MM. Arnaud Montebourg et Laurent Wauquiez une couverture médiatique qu’ils n’auraient pas obtenue en allant, par exemple, soutenir les ouvriers de la raffinerie Pétroplus à Petit-Couronne. Le fantasme se fiche totalement de la justice et de l’égalité célébrées par François Hollande dans son discours du Bourget

Au même moment, le scandale des prothèses mammaires amène le sein des femmes au centre du débat public. Le droit de toutes aux gros nibards en toute sécurité se hisse au niveau des revendications sociales majeures, et un syndicat des siliconnées n’a pas tardé à se constituer pour exiger le remboursement par la sécu des prothèses suspectes.

Cela n’a pas échappé à Libération, qui a sauté sur l’occasion pour offrir à ses lecteurs une couverture digne de Playboy. Carton assuré dans les kiosques. Et c’est ainsi que la politique passe de la rhétorique au stade oral.

Les abeilles se cachent pour mourir

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Photo : kokogiak

Ce qu’il y a de bien avec le roman noir, c’est qu’il nous apprend des choses que ni l’économie, ni la sociologie, ni même la presse ne peuvent ou n’osent nous dire. C’est aussi qu’il souligne les lignes de forces et les fractures de notre monde en grossissant à peine le trait. Pour peu que l’auteur soit doué d’un métier solide et d’une jolie plume, le tour est joué. Serge Quadruppani possède les deux et remplit parfaitement ce cahier des charges dans La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
Non, malgré le titre, il ne s’agit pas d’un roman sur les travailleuses de Lejaby. A la limite, la désindustrialisation, Serge Quadruppani en serait partisan, tant il lui semble que notre temps se caractérise par une agression généralisée de la technoscience contre un vivant en voie de marchandisation. Les ouvrières dont il est question dans ce polar se déroulant dans une splendide vallée piémontaise, ce sont les abeilles. Elles sont frappées par le CCD qui n’est pas un contrat de travail mitonné dans les coulisses des nouveaux ministères de la précarité mais du Colony Collapse Disorder, ou syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques. « Subitement, à n’importe quelle époque, – hors hiver où la ruche est en quasi sommeil-, les abeilles ne rentrent par dans leur ruche, et on ne retrouve de cadavres, ni dans la ruche, ni à proximité. Des colonies entières disparaissent en une nuit, ce qui est nouveau et très anormal pour des insectes sociaux. »

Si la commissaire Simona Tavianello, grande fliquesse antimafia, à la cinquantaine sexy et opulente, qui se trouve en vacances à proximité de Pinerolo[1. L’ancien Pignerol où était retenu le Masque de Fer.] s’intéresse à ce CCD, c’est qu’elle a trouvé, alors qu’elle allait acheter du miel chez un apiculteur, le cadavre d’un ingénieur dans la boutique vide. Comme cet ingénieur travaillait dans un centre de recherches pour une multinationale de l’agroalimentaire à proximité, et qu’il a en outre été exécuté par une arme qu’on avait volé à Simona la nuit précédente, la voilà mêlée bien malgré elle à l’enquête. Les choses se compliquent encore quand on découvre que l’apiculteur chez qui l’ingénieur a été assassiné est le leader d’un groupe écologiste opposé aux recherches de la multinationale accusée de provoquer le CCD et quelques autres désordres dans la faune et la flore de la région.

Quadruppani dresse habilement le tableau d’un affrontement sans merci entre des environnementalistes radicaux, des technophiles naïfs qui voudraient « pucer » les abeilles et des industriels à la recherche de nouveaux brevets, tout ce petit monde étant instrumentalisé par une spécialité bien italienne : les servizi deviati. Il s’agit d’agences de renseignement qui se sont livrées à toutes sortes de manœuvres occultes : préparation de coups d’Etat et négociations avec la mafia, sans parler de la « participation observante », comme le dit joliment Quadruppani, aux attentats-massacres des années de plomb. Dans le roman, les servizi deviati décident de provoquer une opération antiterroriste contre les apiculteurs écolos sur la seule foi d’une brochure sans nom d’auteur intitulée La révolution des abeilles. Toute ressemblance avec la désormais célèbre opération Taïga qui a vu la DCRI envahir un village corrézien pour arrêter Coupat et ses amis est bien entendu absolument volontaire.

Remarquablement documenté, La disparition soudaine des ouvrières a l’élégance de plus en plus rare de métaboliser cette documentation et de nous éviter ces tartines explicatives des thrillers actuels qui ont toujours deux cents pages de trop.
Une distance ironique et amusée reste par ailleurs présente tout au long du roman et l’on pourra conseiller, à François Hollande par exemple, de lire et de méditer ce passage où un professeur en biologie explique à la commissaire Tavianello ce qui arrive à certaines abeilles : « Selon Marini, et il avait employé lui-même la métaphore, les abeilles étaient en train de mourir d’avoir trop bien essayé de s’adapter à l’évolution du monde, au lieu de lui résister, offrant ainsi l’image parfaite de la trajectoire d’une certaine gauche. »

Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)

Même bêtement, le changement…c’est maintenant !

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J’avoue avoir été quelque peu dubitative lorsque j’ai découvert le signe de ralliement du Parti socialiste, qui consiste à faire un grand mouvement de ciseau avec ses bras en prononçant la formule magique suivante : « le changement, c’est maintenant ».

Que quelques citoyens concernés et autres artistes engagés tels Gérard Darmon ou Benjamin Biolay, s’adonnent à ce jeu, passe encore. Mais lorsqu’il s’agit de ministres, qu’ils soient anciens ou impétrants, il n’y rien à faire, ça me dérange. Un peu moins lorsque c’est Jack Lang. Après tout, c’est très « teuf de la zik’ », ce bidule. Mais les autres…

Ma première réaction fut donc l’abattement, même si je n’eus pas eu le cœur de blâmer les militants socialistes, dont je comprends assez bien le désir de changement. Par ailleurs, je crois qu’il faut enfin accéder au désir le plus cher de Nicolas Sarkozy, et lui rendre sa liberté d’aller « gagner de l’argent » sous d’autres cieux, ainsi qu’il en a récemment exprimé le désir dans Le Monde. Pour ma part, si j’avais dû faire un clip appelant au changement, j’aurais volontiers réalisé une petite animation sympa mettant en scène quelques bougres paupérisés armés de tronçonneuses et de crocs de bouchers. Mais bon, le socialisme est un humanisme.

Je n’en ai pas voulu aux socialistes, disais-je, mais plutôt à l’époque, à l’air du temps, à ce moment régressif de l’Histoire où l’on n’a plus jamais le droit de devenir adulte, et où l’on est sommé de demeurer un grand enfant sous peine d’être immédiatement rangé dans la catégorie des « pas cools ». Cette époque imbécile où l’on vous tutoie jusque dans les musées par le truchement d’audioguides formatés pour sous susurrer : « tu as vu ce beau tableau ? ». Cette époque consternante où votre coiffeur vous demande « quel est ton prénom ? » lorsque vous prenez un rendez-vous, et où des post-quadragénaires titulaires d’un quadruple Bac +5 se sentent obligés de s’y prendre « com sa kan ils tap un sms ».

Je suis revenue à de meilleurs sentiments. Finalement, après Hervé Morin présentant ses vœux 2011 devant sa batterie de cuisine, après Nora Berra célébrant en vidéo l’anniversaire des Jeunes Pop’s et, surtout, après le lipdub de l’UMP, il est normal que le camp adverse s’autorise tous les coups. Et, même si je demeure convaincue que l’on devrait découper le quinquennat qui s’achève à la scie sauteuse ou lui rafaler dans le cornet au mini uzi, j’accorde volontiers à Romain Pigenel qu’un « gimmick universellement repris (…) que chacun peut s’approprier », demeure à la fois plus raisonnable et probablement moins salissant.

A cet égard, et parce qu’il paraît que la musique adoucit les mœurs, j’envisage même d’apporter ma contribution à l’opération de communication socialiste, en proposant au PS d’adapter cette chanson comme hymne de campagne :

« On a toujours le choix de rester humain »

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Rithy Panh

Bien sûr, ce n’était pas la même chose – ce n’est jamais la même chose. « S 21 », le centre de torture installé à Phnom Penh pendant les quatre années que dura le régime khmer rouge (1975-1979), n’est pas Auschwitz. Kigali n’est pas Treblinka. Mais l’extermination nazie, « l’élimination » khmère rouge et toutes les entreprises de destruction d’un groupe humain dont le XXème siècle fut prodigue, ont dû pareillement, pour accomplir leur œuvre de mort, créer des mondes où il n’y avait pas de « pourquoi ».
Comm Claude Lanzmann, Primo Levi et bien d’autres, Rithy Panh sait que le privilège des hommes libres est de pouvoir dire « pourquoi ? » et que leur fardeau est d’accepter qu’on ne pourra jamais répondre.
Auteur de S 21 – La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh est à la fois un survivant et un témoin, une victime et un historien. Voir le film et lire le livre qui sortent ces jours-ci, c’est s’embarquer pour un voyage en enfer. De ce voyage, on revient avec une certitude : s’il faut sans doute se résigner à ne pas comprendre, nous n’avons pas le droit de refuser de savoir.
E.L.

L’Élimination, Rithy Panh, avec Christophe Bataille, Grasset.
Le Maître des forges de l’Enfer, film de Rithy Panh, sortie le 18 janvier.

Élisabeth Lévy. Vous avez interrogé Duch des heures durant. Avez-vous compris ce qui conduit un être humain à prononcer cette phrase : « La vie des gens était un déchet ; et le plus étonnant est que c’était exactement comme ça dans ma conscience »?

Rithy Panh. Ce que j’ai définitivement compris, c’est que face au crime, on a toujours le choix. Prétendre que le mal en nous est toujours le plus fort est faux, injuste pour tous ceux qui ont payé leur résistance de leur vie, et enfin dangereux car cela revient à minimiser la responsabilité des bourreaux.[access capability= »lire_inedits »] Des hommes comme Duch, Khieu Samphan ou Ieng Sary ont vécu cinquante ans au service d’une idéologie. Ce fut leur choix.

ÉL. Mais comme l’explique Duch, à un moment, le seul choix est entre tuer et être tué…
Dans ce cas, il faut être tué ! Cet argument est celui de tous les bourreaux de tous les continents. Mais ils ont également en commun un grand sens de l’opportunisme. S’ils tuent, c’est aussi pour obtenir des grades, des fonctions, des avantages. Duch se trahit quand il raconte qu’à l’époque, il savait que, si la révolution était victorieuse, il deviendrait le fils prodigue de l’Angkar [l’« Organisation », le cœur du pouvoir khmer rouge]. J’aurais pu croire à son humanité si, par exemple, il avait tenté d’adoucir le sort de son institutrice au lieu de la laisser souffrir sous la torture. Il n’avait peut-être pas le pouvoir de sauver tout le monde, mais il avait celui de soulager certaines souffrances.

ÉL. Pourquoi recueillir surtout la parole des bourreaux ? Ils vous fascinent ?
Je ne vois pas pourquoi il appartiendrait toujours aux seules victimes de témoigner. Mais je n’éprouve aucune fascination. Je ne suis pas fasciné parce que Duch cite Vigny ou Balzac. Quand on lit Vigny, on est capable de faire la différence entre le bien et le mal. Je ne connais pas de culture, ni même d’idéologie, qui tue. Ce n’est pas le marxisme qui a massacré les miens, ce sont des marxistes.

ÉL. Duch ne fait pas de cauchemars. Et comme dans la fameuse blague juive, à la fin, c’est vous qui ne pouvez pas dormir…
C’est toujours nous ! Mon ami le peintre Vann Nath a survécu un an à « S 21 » en peignant des portraits de Pol Pot. Dès 1979, il n’a eu de cesse de témoigner et de se battre pour que la vérité soit dite. Au procès, il a fait face à Duch et il est mort avant sa condamnation. Et il a fait des cauchemars toute sa vie. Moi, je vis avec l’insomnie. Mais je n’ai pas sombré dans l’obsession. Les Khmers rouges n’ont pas réussi à supprimer en moi tout ce qui n’était pas eux.

ÉL. Si on disait qu’on va tuer tous les juifs et tous les « bourgeois » cambodgiens, quelqu’un répondrait : « Pourquoi les bourgeois cambodgiens » ? Alors, pourquoi ?
Je n’ai pas de réponse. On connaissait la puissance de la haine raciale. Les nazis voulaient faire disparaître les juifs de la surface de la Terre, raison pour laquelle ils allaient chercher des gamins juifs au fin fond du Caucase. Mais la haine idéologique qui animait les Khmers rouges était inédite. Pourquoi ? On ne saura jamais…

ÉL. Pourquoi ces criminels vous parlent-ils ?
Tous n’ont pas les mêmes motivations. Trente ans après, les gamins qui ont été enrôlés de force à 12 ans ont encore les yeux hagards. Ils sont incapables de parler autrement qu’avec leurs yeux tristes, leurs corps saisis d’accès de fièvre…

ÉL. Pour vous, ces enfants-tueurs sont-ils des victimes ?
Ce ne sont pas des victimes au même titre que Vann Nath ou Bophana. Mais même si c’est gênant de le dire, ils sont aussi des victimes d’une certaine façon. Les dirigeants, eux, ne cherchent qu’à réécrire l’Histoire, à faire prévaloir leur version : « Nous étions sincères, profondément patriotes, indignés par l’injustice sociale. Nous avons fait la révolution pour rétablir la justice. C’était une situation d’exception. » Si on ne lutte pas sans relâche pour démonter cette argumentation, les générations actuelles, qui voient des gens s’enrichir de façon éhontée, finiront par penser que les Khmers rouges n’avaient pas si tort que ça.

ÉL. Au début, même votre père, tout en sachant qu’il y aura une période difficile, pense que ces gens veulent le bien du peuple…
À l’époque, les intellectuels du monde entier ont réagi comme lui. Quand des « combattants aux pieds nus » viennent de gagner une guerre contre l’impérialisme américain et que vous n’avez connu que des régimes injustes, vous pouvez êtes tenté de faire crédit à ce mouvement révolutionnaire qui promet tant de choses. Cela dit, dès qu’il voit que les Khmers rouges détruisent l’enseignement, mon père comprend que le pire va arriver. Et pourtant, il reste convaincu que sa place est auprès des Cambodgiens. Il faut rappeler que Son Sen, le patron de Duch, Khieu Samphan, Ieng Sary et Yun Yat, la femme de Pol Pot, étaient instituteurs. Mais d’autres enseignants, comme mon père, ont continué à croire que l’éducation pour tous est le fondement de la liberté. Il a fait face jusque dans la mort. Ce sont son courage, sa dignité, que je veux transmettre.

ÉL. Que savait-on en Occident à l’époque ?
Pas mal de choses. Même si le Cambodge était fermé, il y avait des satellites, des services de renseignement, des réfugiés qui passent la frontière. En 1977, un prêtre, le Père François Ponchaud, publie Cambodge année zéro. Mais personne ne voulait savoir. De plus, la presse s’est lourdement trompée, même si certains journaux de province comme Ouest-France, ont fait leur travail. Je vous rappelle que, le 17 avril 1975, le titre du Monde était : « Phnom Penh libérée par les Khmers rouges ».

ÉL. Je comprends ce que ce titre vous inspire aujourd’hui, mais ne soyons pas injuste. Vous l’avez dit vous-même, le 17 avril 1975, personne ne pouvait anticiper la suite. Et on peut dire la même chose du 30 janvier 1933, le jour où Hitler fut nommé chancelier. Sans doute fallait-il attendre le pire d’Hitler et de Pol Pot, mais qui peut imaginer pire que le pire ?
Vous avez raison : en 1975, tout le monde pouvait se tromper, même mon père. Mais quatre ans après ? Après les témoignages, après les images, après la destruction ? Et pourtant, voilà ce qu’écrit Noam Chomsky en 1980, dans After the cataclysm, jamais traduit en France : « En fait, on a pratiquement fini par tenir pour un dogme en Occident que le régime khmer rouge était l’incarnation même du mal sans aucune qualité qui puisse le sauver. » De quelles qualités peut-on créditer un régime génocidaire ? Le 17 janvier 1979, Alain Badiou publie un article intitulé : « Kampuchea vaincra », dans lequel on peut lire la phrase suivante : « Outre les tensions accumulées dans les siècles par l’absolue misère du paysan khmer, la simple volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne éclaire bien des aspects, y compris en ce qui concerne la mise à l’ordre du jour de la terreur, de la révolution cambodgienne. […] Il n’est pas même demandé d’examiner en conscience à qui sert finalement la formidable campagne anti-cambodgienne de ces trois dernières années, et si elle n’a pas son principe de réalité dans la tentative en cours de  » solution finale « . » Cet aveuglement est sidérant. Je ne comprends pas plus Alain Badiou que les Khmers rouges. Quand on est enfermé dans une pure construction intellectuelle, on coupe tout ce qui dépasse. Le seul qui dira plus tard qu’il s’est lourdement trompé, c’est Jean Lacouture. Mais jusqu’en 1988, ce sont les Khmers rouges qui occupent le siège du Cambodge à l’ONU : fait unique dans l’Histoire, ce sont nos bourreaux qui nous représentent dans les instances internationales.

ÉL. Certains des dirigeants khmers rouges ont été jugés, mais la majorité des exécutants n’ont pas été inquiétés. La société cambodgienne est-elle réconciliée ?
Quand la pratique du crime a été au cœur de la société, on ne peut pas arrêter tous les coupables. Il faudrait un siècle pour juger tous les Khmers rouges, et je ne suis pas sûr que cela nous aiderait : aussi les procès ont-ils été réservés aux dirigeants. Et malgré toutes les insuffisances de ces procès, il est très important qu’ils aient lieu au Cambodge. Les gens de ma génération ne parlaient pas, mais les jeunes veulent savoir, ils posent des questions. J’ai une seule réponse à leur faire : sachez que vous avez toujours le choix de rester humain.[/access]

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L’Élimination, Rithy Panh, avec Christophe Bataille, Grasset.

Le Maître des forges de l’Enfer, film de Rithy Panh, sortie le 18 janvier.

Toi aussi apprends à parler UMP

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Photo : anarkobiker

Après le cheval et la femme, le dictionnaire est le meilleur ami de l’homme. La preuve, c’est que l’on n’en a jamais assez. Les femmes sont en voie de disparition, dissoutes dans l’aliénation féministe et/ou religieuse sans compter une vulnérabilité toujours plus grande dans le monde du travail où elles sont systématiquement moins bien payées (30% dans les mirettes, nous dit-on) et sont les principales victimes du temps partiel imposé.

Tout cela nous rappelle ce que disait déjà le bon vieux Karl Marx : le prolétaire a encore un prolétaire : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat. »[1. Voir L’origine de la propriété, de la famille et de l’Etat]. Quant au cheval, essayez de trouvez une bonne boucherie chevaline dans les grandes villes, cela devient très compliqué et c’est bien dommage, car le cheval, c’est bon, en steak tartare ou en saucisson.

Pour en revenir au dictionnaire, j’ai senti ces jours derniers le vif besoin d’un dictionnaire bilingue UMP-Français/Français-UMP. Nous ne citerons qu’un exemple de cette distorsion que la majorité fait subir entre signifiant et signifié. Prenons le « don ». Voilà un mot sympathique. La gratuité qu’il implique dans le rapport à l’autre, le refus d’attendre quelque réciprocité nous font respirer un air soudain plus pur, loin d’une société qui ne donne rien sans rien, ne croit plus qu’à l’échange marchand en essayant systématiquement d’en tirer des bénéfices quitte à léser l’autre. On vient donc de voir apparaître le mot « don » dans un projet de loi de l’UMP actuellement en examen à l’Assemblée Nationale. Il concerne les RTT.

La droite entretient des rapports complexes avec les RTT. Elle hait l’idée que des gens travaillent moins et gagnent autant. Mais comme cette mesure a principalement profité aux cadres qui forment une bonne partie de son électorat naturel, cela fait une bonne dizaine d’années qu’elle a entamé une danse du scalp autour de la Bête, qu’elle lui décoche des flèches multiples sans se rédoudre à l’achever.
L’objectif du projet de loi de l’UMP proposé par le député Paul Salen est ainsi libellé : « Il faut permettre aux salariés de faire don d’heures de réduction du temps de travail ou de récupération à un parent d’un enfant gravement malade » Sur le papier, l’idée est évidemment très généreuse. Après tout, pourquoi le workalchoolic, dans un pur instant d’altruisme, ne céderait pas ses RTT à un collègue dont le gamin est hospitalisé pour une de ces saloperies cancéreuses qui frappe des populations de plus en plus jeunes dans nos sociétés pourtant si merveilleusement aseptisées ?

Oui…mais ce « don » est un cache-misère. Il existe normalement une allocation pour répondre à cette situation douloureuse. Le problème, c’est que plus les mesures de coupes budgétaires vont, plus cette allocation implique une perte de salaire. Plutôt que d’augmenter cette allocation, on s’en remet donc à la solidarité entre collègues de travail, sauf que cette solidarité, retraduite dans le dictionnaire UMP-Français/Français-UMP ne veut plus dire solidarité mais culpabilisation comme don ne veut plus dire don mais partage de la pénurie.

Quand on sait que les résultats 2011 du CAC 40 et ses actionnaires atteignent les 90 milliards d’euros, que l’agence Euro RSCG vient de proposer ses services à une de ces grandes entreprises pour « communiquer » sur le sujet « sans choquer » , que le déficit de la Sécu n’est que de 18 milliards d’euros, on se dit qu’il n’y aurait rien d’absurde ni de scandaleux à demander aux chefs d’entreprises d’assurer au salarié se trouvant dans une telle situation le maintien de ses revenus. Parce que si les 90 milliards du Cac ne suffisent pas, il reste les 30 milliards annuels d’exonérations sociales patronales, cet argent donné par la collectivité nationale pour faciliter l’embauche avec le bonheur que l’on sait dans un pays où le taux de chômage flirte aimablement avec les 10%.

Sinon, même sans arriver à se procurer le dictionnaire UMP-Français/Français UMP, les gens à qui on explique qu’il faut se serrer la ceinture vont bien finir par comprendre, comme le dit plaisamment l’agence Euro RSCG, qu’il y a « un grand hiatus. »