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Vœux vaches à l’Elysée

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Alors comme ça il est déprimé ? Il prend des mesures « suicidaires », selon les mots du député UMP Lionnel Luca. Il est perdu, et songe à arrêter la politique ? Franchement, il suffisait d’être hier dans la salle des fêtes de l’Elysée pour la dernière séance de vœux à la presse de Nicolas Sarkozy pour voir qu’il n’est pas si facile que ça à enterrer, même sous des sondages calamiteux.

Il fallait voir cet exercice du Président face à des journalistes plus fascinés que jamais par le personnage. Pas de quartier, pas de fausse modestie ou de hauteur de vue. Du Sarko pur jus, de l’ironie, des vannes, et même des piques sur le thème « Vous– les plumitifs -et moi on forme un vieux couple, c’est normal qu’on se chamaille ». Et vas-y que je te sors des blagues sur la propension de la presse à le critiquer : « La seule façon de progresser, c’est d’être critiqué. Et là, franchement, merci, j’ai fait des progrès considérables », ce qui prouve au passage que François Hollande n’a pas le monopole du scud moucheté.

C’est sa grande habileté avec les journalistes, qu’il a encore montrée dimanche en cataloguant Claire Chazal ou Laurent Delahousse en défenseurs des nantis face au pauvre chômeur qui cherche à comprendre ce que le gouvernement fait pour lui. Lui et nous, faut bien se mettre dans le lot, on forme un couple, à la vie, à l’élection. Quasi au même niveau si ce n’est de responsabilité, en tous les cas de désir : « Je ne détecte dans notre couple aucun des stigmates annonciateurs d’un divorce », a-t-il dit hier. « Vous les connaissez : d’abord la lassitude. Franchement, je ne détecte pas la lassitude. Ensuite, votre exigence. Je vous remercie. Avec moi, vous ne renoncez pas. Notre couple est vivant et dans un couple il faut se dire les choses, il faut crever l’abcès. »

Crever l’abcès, c’est quoi ? S’engueuler en s’envoyant la porcelaine de Limoges au visage ? Aller camper chez sa mère pendant quelques jours ? Ou alors aller voir si « l’herbe est toujours plus verte ailleurs », comme le Président l’assène dans son discours. « Je vois bien vos tentatives pour me remplacer, pour essayer autre chose, pour espérer ailleurs. Jusqu’à présent, vous êtes toujours revenus. » La preuve, personne n’aurait voulu rater cette petite séance d’autosatisfaction professionnelle et personnelle hier.

Et la séance façon psy-show continue dans le discours : « Je suis passé aussi vis-à-vis de vous par des hauts et des bas. Au début, on a tellement envie de séduire. Rien n’est trop beau pour vous convaincre. On prend pour des trahisons ce qui n’est au fond qu’une liberté professionnelle. Puis on vous aime beaucoup moins. Puis, avec l’expérience, on se dit que tous ces rapports n’ont pas leur place entre responsables politiques et journalistes. Quand on met des sentiments dans des rapports professionnels comme nous en avons, on se trompe. Quand on y met du professionnalisme, on s’apaise. »

Pas de sentiments, des rapports apaisés. Quelle jolie fable. La vérité, c’est qu’on reste ensemble parce qu’on n’imagine même pas la séparation : ni lui, ni nous ne sommes prêts à laisser tomber cette petite relation sentimentale mal gaulée avec – quand même – le premier personnage de l’Etat. Personne n’est capable de larguer froidement un numéro pareil, qui par ailleurs permet depuis 5 ans de vendre pas mal de gros titres plus délirants les uns que les autres, sur fond de folie psy, d’absence de surmoi et parfois de vraies critiques politiques.

A tel point que je suis prête à prendre les paris : d’ici quelques semaines, ces mêmes journalistes qui détestent le Président seront tous volontaires pour le suivre dans sa campagne et remonter en troupeau dans la charrette tirée par un tracteur, comme en 2007, quand le candidat galopait comme s’il était seul sur un cheval camarguais avec ses Ray Ban, 200 mètres devant eux.

Avec le recul, pas mal de reporters avaient trouvé ça humiliant, surtout à cause de la photo qui avait révélé leur pauvre condition de suiveurs et de journalistes embedded en temps de paix. Mais, comme chacun le sait, dans un couple au début on accepte tout, tout est chouette, même la charrette. Après on en revient, reprochant amèrement à l’autre les humiliations pourtant librement consenties. Et puis on y revient, croyant sauver ce qui peut être sauvé. Et on abandonne tout professionnalisme. Déjà que le métier n’est parfois pas très rigolo, si en plus il faut faire son travail…

Les paralysés sont-ils les derniers démocrates ?

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Alors que les candidatures de témoignage se multiplient, certains groupes de pression n’instrumentalisent pas l’élection présidentielle mais savent en faire une opportune fenêtre de tir pour porter leurs revendications. Ainsi l’Association des Paralysés de France (APF) a choisi d’interpeller l’ensemble des candidats sans éprouver le besoin de défendre une candidature fantoche. L’événement dans cette post-démocratie qu’est la France, c’est que l’APF a décidé de rencontrer tous les candidats, Marine Le Pen comprise, donc.

Normalement anodin, ce fait politique a retenu l’attention du petit-fils du fondateur de l’APF, un certain Patrick Trannoy, patriote socialiste engagé aux côtés de Jean-Pierre Chevènement puis actuellement de François Hollande. En démocrate sincère, il approuve la démarche de l’APF, dépourvue de tout sectarisme[1. Et à des années lumières du terrorisme intellectuel des panthères roses d’Act Up…], une rareté en politique !

Car pour faire valider son « pacte pour une société ouverte à tous », l’association de défense des handicapés n’a discriminé personne et bel et bien rencontré libéraux de l’UMP, (simili) socialistes du PS, centristes du MoDem ou encore militants du FN. Un goût pour la diversité politique à imiter, à l’instar de ces jeunes pousses socialistes qui ne rechignent pas à prendre langue avec leurs adversaires frontistes ! À suivre…

Québec : l’hiver des souverainistes

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Photo : Camarade Tova

Dire que « rien ne va plus chez les souverainistes québécois » relève du truisme. Les luttes intestines et les sondages calamiteux sont devenus la nouvelle réalité de ce mouvement qui faillit créer un nouveau pays en 1995. Mais la crise du souverainisme québécois a atteint une phase tout particulièrement aigüe ces dernières semaines. On assiste peut-être à l’implosion du mouvement, tout du moins à sa recomposition en profondeur; dans les deux cas les conséquences pour les deux prochaines décennies pourraient être majeures.

La chef du Parti québécois, Pauline Marois, fait face à une fronde continue d’une frange de ses députés qui, mécontents de la place du parti dans les sondages, ont longtemps rêvé d’un putsch de l’ex-leader du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Le Bloc, ressort souverainiste à Ottawa, avait pratiquement disparu de la carte fédérale lors des élections du 2 mai dernier, laissant place à une légion de candidats inexpérimentés du Nouveau Parti Démocratique (NPD). Cette dégelée historique avait été perçue comme un désaveu du mouvement. Plusieurs, dans les rangs souverainistes, craignent à juste titre que le même sort attende le PQ lors des prochaines élections provinciales.

Après avoir joué au bon soldat, Gilles Duceppe avait durci le ton et parlait ouvertement de succéder à Mme Marois. Cet épisode a connu une fin penaude il y a peu avec le désistement de M. Duceppe. Et si la crise de leadership s’est pour l’instant résorbée, les causes profondes de la dissension ne sont pas pour autant dissipées.

Legault : un Bayrou du Québec

L’arrivée dans le paysage d’un nouveau parti, la Coalition Avenir Québec (CAQ), dirigé par l’ex-péquiste François Legault, rend la classe politique nerveuse et en particulier le Parti québécois. C’est tout le vote de la majorité francophone qui est menacé de division. Après avoir avalé L’Action démocratique du Québec (ADQ), un parti de centre-droit, la CAQ a grugé un peu plus les acquis péquistes en attirant dans ses troupes le député François Rebello. Le Parti libéral, mené par l’increvable Jean Charest, assure pendant ce temps les affaires courantes au gouvernement et garde une base électorale intacte, composée surtout d’immigrants, d’anglophones et de gens d’affaires. Mais l’inquiétude se répand. La CAQ, malgré des scores à la baisse, continue de caracoler en tête des sondages sur le thème du « changement » en capitalisant sur l’usure des deux grands partis.

Faire de la politique « au-dessus des étiquettes », tel est le credo habile de François Legault. Sa coalition qui se veut sourde au débat constitutionnel entend regrouper des souverainistes comme des fédéralistes, des gens de gauche comme de droite, au nom d’un réformisme pragmatique axé sur le renouvellement du modèle étatique québécois.

Sur le papier, le pari de M. Legault s’appuie sur un diagnostic apparemment lucide de la situation québécoise : les Québécois sont idéologiquement usés par la grande question du statut du Québec au sein du Canada et ressentent d’abord l’urgence d’un redressement des fonctions vitales de l’État, notamment dans le domaine de la santé et de l’éducation. À Montréal, l’inquiétant délabrement des infrastructures routières et l’omniprésence des travaux de réfection viennent renforcer l’impression d’une société en décomposition. Les taxes continuent d’augmenter, tandis que les coûteux régimes de retraite de la fonction publique forcent année après année l’administration à resserrer la vis auprès des contribuables.

La dette, elle, enfle dans l’indifférence générale et plombe les finances de l’État. Le Québec somnole et a regardé sombrer la Grèce avec un flegme étonnant : avant sa très hypothétique indépendance, il pourra toujours compter sur le paratonnerre canadien. Il y a quelques mois, dans le National Post, le magnat de la presse déchu et polémiste Conrad Black signait un texte méprisant mais en partie juste, « How we bought off Quebec », dans lequel il se félicitait de la dépendance du Québec et de la neutralisation progressive de son élite, qu’il jugeait trop engluée dans le confort bureaucratique pour reconstituer une menace politique et idéologique.

Comme ailleurs en Occident, le climat social est relativement toxique. La frustration de la population se double d’un sentiment de dépossession et d’impuissance lié à la révélation de nombreuses affaires de corruption dans l’industrie de la construction. Le rôle joué par la mafia dans le détournement des fonds publics dédiés aux infrastructures est préoccupant et se retrouve au cœur du débat national depuis la parution de Mafia inc. (Éditions de l’Homme), l’excellent best-seller des journalistes André Noël et André Cédilot. Ce livre documenté a mis en lumière l’immersion troublante du crime organisé au sein de la société québécoise et canadienne et explique, chiffres et références à l’appui, l’influence déterminante de la corruption sur la dette publique.

Éclatement de l’espace politique

Dans ce contexte, on comprend que la crise du mouvement souverainiste déborde la seule question du projet d’indépendance. Elle résulte de son incapacité à fournir une réponse politique aux appréhensions légitimes des Québécois. L’entêtement du PQ à faire de la souveraineté un projet réalisable dans un avenir rapproché le place en porte-à-faux avec le consensus social québécois. Car si la population est attachée à la défense du Québec, elle ne croit pas que l’indépendance soit possible ni même souhaitable dans les circonstances actuelles. Le sentiment général est que le Québec est trop faible pour s’investir dans un projet de cette nature.

Les luttes fratricides qui déchirent le Parti québécois témoignent d’une manque patent d’unité. Mais elles masquent aussi plus fondamentalement une véritable déroute intellectuelle qui empêche le parti d’aborder les problèmes concrets des Québécois. Pour beaucoup, le PQ, qui a été fondé par René Lévesque en 1968, est devenu un « vieux parti » qu’ils associent à l’échec d’un système ruineux qui remonte aux années 70. Projet d’indépendance ou pas, il fait partie d’une classe politique conspuée.

L’heure est grave, mais tout n’est pas perdu pour les souverainistes. Il est possible, voire certain que la mise à l’écart de la question nationale- sur laquelle prospère la CAQ- ne soit que temporaire. Avec le recul visible du français à Montréal et les crises identitaires qui ne manqueront pas d’éclater ici et là dans le sillage de ce qu’on a eu coutume d’appeler les accommodements raisonnables, la conjoncture politique paraît plus imprévisible et volatile que jamais. La CAQ, mouvement de coalition, pourrait également connaître des tensions dans le cadre d’un jeu politique où la variable nationale serait plus affirmée. Cette situation serait bien évidemment plus favorable au PQ.

Enfin, les souverainistes peuvent compter sur un drôle d’allié en la personne du gouvernement conservateur canadien d’Ottawa. Sous la direction du premier ministre Stephen Harper, le Canada anglais opère en effet un véritable repositionnement identitaire. C’est sous l’air interloqué de ses voisins américains et québécois que le Canada anglais renoue avec son folklore monarchiste, retire ses tableaux d’art moderne du ministère des Affaires étrangères pour les remplacer par des portraits de la Reine et rebaptise la marine canadienne la « Royal Canadian Navy ». Le Canada conservateur rompt avec l’utopie multiculturaliste de Trudeau pour mieux se vautrer dans une réappropriation désespérée de son héritage britannique.

L’Histoire devrait donc revenir tôt ou tard. Bien malin cependant celui qui pourra prédire le destin des acteurs politiques et la place du souverainisme québécois dans le débat public. Si une cohabitation post-électorale CAQ/PQ est peut-être envisageable à court terme, ce scénario paraît peu probable à plus longue échéance. Des deux adversaires politiques, il n’en restera qu’un.

Le clientélisme, voilà l’ennemi !

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Photo : Will Spaetzel

Hormis les habitants du Pas-de-Calais et quelques chercheurs en sciences politiques, personne, jusqu’à ces dernières semaines, n’avait prêté attention au député-maire socialiste de Liévin Jean-Pierre Kucheida. Depuis juillet 1981, ce fils de mineur polonais siège au Palais-Bourbon où il a hérité du siège d’Henri Darras, décédé la même année. Il lui a succédé également à la tête de la municipalité de la cité minière de 32000 habitants. Entre 1952 et 2011, Liévin n’a donc connu que deux députés-maires, le changement le plus visible entre les deux règnes ayant été celui de la dénomination de leur parti, la SFIO de Léon Blum et Guy Mollet ayant, en 1971, cédé la place au PS de François Mitterrand. La suppléante de Jean-Pierre Kucheida fut ainsi, jusqu’à son décès, en 2009, Danielle Darras, nièce par alliance de son prédécesseur.

Même en période de vaches maigres pour la gauche, les scores de Kucheida, aux municipales comme aux législatives, avoisinent 70%. C’est dire qu’à Liévin et alentour, on sait qui tient les manettes et à quelle porte il faut frapper pour obtenir un logement, un emploi municipal ou tout autre faveur susceptible de rendre la vie un peu moins dure. À 68 ans, M. le député Kucheida, ci-devant prof d’histoire/géographie et ancienne vedette de la section d’athlétisme de l’Étoile d’Oignies (cross et demi-fond), se sentait tout à fait d’attaque pour solliciter un nouveau mandat, en dépit des envolées gérontophobes de son camarade de parti Arnaud Montebourg. L’affaire serait sans doute passée comme une lettre à la poste sans un courrier vengeur adressé par ce même Montebourg à Martine Aubry, première secrétaire du PS, lui demandant de ne pas réinvestir Jean-Pierre Kucheida dans sa circonscription lors des législatives de juin 2012. Cette demande s’appuyait sur les révélations parues dans Les Inrockuptibles sur les pratiques financières peu orthodoxes de quelques barons socialistes locaux. « Ce sont la corruption, le clientélisme, l’affairisme au pouvoir, d’où qu’ils viennent, qui poussent les Français vers le Front national », a déclaré ensuite le chevalier blanc de Saône-et-Loire, épinglant au passage Jack Lang, bénéficiaire, selon lui, du système de prébendes mis en place dans ce département dont il est député. « Clientélisme » : voilà le grand mot lâché. Celui qui vous exclut du cercle des hommes et des femmes politiques honorables qui ne doivent, bien entendu, leur élection qu’à leur charisme et à leur dévotion au bien public.[access capability= »lire_inedits »] C’est la « lettre écarlate » qui vous désigne au mépris de l’élite intellectuelle et médiatique et aux foudres de la justice de la République.

Un peu d’étymologie et d’histoire ancienne n’ayant jamais fait de mal à personne, allons chercher à Rome (celle de Cicéron, et non de Berlusconi) l’origine de ce phénomène, dont la permanence dans les régimes démocratiques témoigne d’une vitalité défiant les siècles. Dans la Rome républicaine, le cliens était le citoyen peu fortuné qui se plaçait sous la protection d’un « patron » riche et politiquement ambitieux. En échange de faveurs sonnantes et trébuchantes, il lui apportait son suffrage lors des élections aux diverses magistratures et faisait la claque lors des campagnes électorales. Cliens est le substantif dérivé du verbe cluere (écouter, obéir), ce qui ne manquera pas de surprendre le client moderne, désigné de nos jours comme le roi du monde de la marchandise…

Dans nos contrées, la vie démocratique s’accompagne toujours d’une dose plus ou moins importante de clientélisme : les élus auraient bien tort de ne pas utiliser les moyens dont ils disposent pour rendre service et faire plaisir à ceux dont ils sollicitent régulièrement les suffrages. C’est à cela que sert, par exemple, la « réserve parlementaire » des députés et des sénateurs (environ 120 millions d’euros par an) dont la répartition et l’usage restent désespérément opaques.

Aujourd’hui, sauf exception rarissime, on n’achète plus directement les voix des électeurs en leur glissant un billet dans la main avant qu’ils pénètrent dans l’isoloir. On rend des services à des individus (pistons divers et variés), à des collectivités locales ou à des associations. Quand Jacques Chirac, maire de Paris, subventionnait grassement les crèches et écoles des Loubavitch du XIXe arrondissement de la capitale, le rabbin de la communauté faisait en sorte qu’aucune des voix de ses ouailles n’aille s’égarer hors des listes chiraquiennes.

Le poids du clientélisme dans la vie politique démocratique est d’autant plus grand que le besoin de protection des électeurs est important. Il est indifféremment pratiqué par la droite et par la gauche (y compris, et sur grande échelle, par le Parti communiste au temps de sa splendeur), dans les régions riches, comme dans les régions pauvres. Le clientélisme nordiste de Jean-Pierre Kucheida ressemble à celui qui a cours dans la Belgique voisine, où le PS wallon l’a porté à un sommet encore inégalé. Dans les anciens bassins miniers et sidérurgiques, les élus locaux ont pris le relais des patrons du charbon et des maîtres de forges qui prenaient jadis en charge les besoins vitaux de leurs ouvriers : logement, chauffage, écoles. Les collectivités publiques ou parapubliques sont devenues les principales pourvoyeuses d’emplois et de logements : ce sont elles qui contrôlent le parc immobilier social construit à l’époque où les hommes descendaient au fond tandis que les femmes se rendaient dès l’aube à la filature. Pour la musique d’ambiance, voir les tubes des regrettés Pierre Bachelet et Raoul de Godewarsvelde[1. Les Corons et Quand la mer monte sont les hymnes officieux du Pas-de-Calais.].

Dans ces régions, le Nord et l’Est de la France, l’alternative au clientélisme paternaliste des notables socialistes s’appelle Front national. Marine Le Pen a fait d’Hénin-Beaumont, voisine de Liévin, sa terre d’élection à la suite de la chute pour malversations du baron socialiste local. Elle n’est pas encore parvenue à s’emparer de la mairie, mais elle ne lâche pas.

Il existe également un clientélisme de type méditerranéen : reproduisant les anciennes structures claniques des sociétés locales (encore les Romains !), il a donné naissance à divers « systèmes », généralement désigné par le nom du patron politique local, clé de voûte de l’édifice. On a connu le « système Médecin » à Nice (deux générations à la tête de la ville), démantelé en 1990 à la suite de l’inculpation et de la fuite en Uruguay de Jacques Médecin. Moins crapuleux, mais tout aussi efficace pour la longévité au pouvoir, le « système Defferre », à Marseille, était fondé sur la distribution d’emplois municipaux, pour lesquels le syndicat FO faisait office de recruteur et de DRH. Jean-Claude Gaudin et Jean-Noël Guérini s’en partagent aujourd’hui les dépouilles et en assurent la perpétuation. Toulon et le Var ont également connu des épisodes politico-mafieux de bonne facture.

Il arrive même que des hommes politiques de culture méditerranéenne « montent » dans la capitale et mettent en œuvre à Paris et dans ses alentours immédiats les méthodes permettant de ne quitter les lieux de pouvoir que les pieds devant ou les menottes aux poignets. Les Hauts-de-Seine, département le plus riche de France, reste marqué par le « système Pasqua » un mélange d’affairisme débridé et de clientélisme bien calibré en direction des commerçants et retraités, relais d’opinion et électeurs fidèles. Dans cette discipline, les Corses se montrent particulièrement doués, comme le prouve la longévité d’élus[2. Que je ne nommerai pas, pas parce que j’ai peur, mais on ne sait jamais…] originaires de l’île de Beauté à la tête d’importantes municipalités altoséquanaises, mais ils ont trouvé leur maître dans le phénix de la vie politique de Levallois-Perret, Patrick Balkany, dont les multiples condamnations pour prise illégale d’intérêts et autre babioles commises dans le cadre de ses fonctions ne constituent pas un handicap électoral, bien au contraire. Le 5e arrondissement de Paris est en train de voir s’achever quatre décennies de « système Tiberi », dont l’étude devrait être obligatoire dans tous les IEP de France et de Navarre, tant il est emblématique du clientélisme en milieu aisé.

Question à 1 million d’euros (en cash et non déclarés au fisc) : le clientélisme peut-il être éradiqué ? Les pères-la-vertu autoproclamés de notre République, dont Montebourg est le chef de file, suivi de près par Edwy Plenel, sont partis en croisade pour rendre à notre République une blancheur virginale. Ils n’oublient qu’une chose : en démocratie, ce sont les clients qui font les patrons, et pas l’inverse.[/access]

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Les fausses bonnes idées de la Cellule Riposte

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Hier après-midi à Matignon, le Premier ministre est longuement intervenu pour expliciter et défendre les mesures préconisées par Nicolas Sarkozy pour sauver la France et accessoirement l’Europe.

Il est fort logiquement revenu en profondeur sur ce qu’il ne faut surtout pas appeler « TVA sociale » et que, par déférence, nous appellerons TVA sans nom : « L’idée de cette réforme est simple : elle consiste à transférer sur des ressources à l’assiette plus large et plus favorable à l’emploi et à la compétitivité de notre économie, une partie des cotisations qui financent notre protection sociale mais qui pèsent, aujourd’hui, sur le travail. »

Et pour ceux qui auraient mal suivi, il n’a pas hésité à souligner le caractère para-protectionniste (mais sans le dire, hein) de cette mesure : « Elle reviendra par ailleurs à « taxer » les importations qui contribueront ainsi au financement de notre protection sociale et à réduire également l’écart entre le coût des produits importés et le coût des produits fabriqués en France. Plus largement, en réduisant le coût du travail, nous allons faciliter les embauches, nous allons réduire les incitations aux délocalisations, nous allons inciter à relocaliser les emplois ». Bref vous l’aurez compris, le vrai relocalisateur, le vrai démondialisateur, c’est Sarkozy.

Et si Hollande, contrairement à Valls autrefois, est vent debout contre cette taxe, eh bien il a tout faux, et Fillon nous le prouve : « Dans le programme du Parti socialiste en 2002, il était expressément prévu de baisser les cotisations patronales qui pèsent sur le travail et de les reporter sur la valeur ajoutée pour stimuler l’activité économique dans notre pays. »

Certes, François, certes. C’est vrai que le programme PS de 2002 était bien plus favorable aux entrepreneurs qu’à ces cochons d’ouvriers. Avec le succès qu’on sait pour Lionel Jospin…

The Artist, une bluette compassée

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L’intouchable succès critique et public du film The Artist et l’avalanche de prix le récompensant[1. Prix d’interprétation masculine à Cannes et Meilleure comédie, meilleur acteur, meilleur film aux golden Globes, meilleur film, réalisateur et acteur au London Critics’ Circle, 19 prix et 39 nominations dans divers festivals] m’obligent à me poser une question cruciale : pourquoi est-ce un film muet qui représente le cinéma français dans le monde entier ? Qu’arrive-t-il au cinéma du pays qui, avec les Etats-Unis, a produit le plus grand nombre de chefs d’œuvre ? Songez donc Bresson, Demy, Garrel, Godard, Guitry, Melville, Pialat, Renoir, Rohmer, Truffaut ont mis en scène des films inoubliables qui célébraient la parole et l’art de la mise en scène, le politique, la pensée philosophique et les sentiments amoureux. Ainsi, comment se peut-il que ce film soporifique, apparemment divertissant pour un grand nombre de personnes, soit le parangon de ce qui se fait de mieux dans notre beau pays ?

Quelques mimiques, grimaces et claquettes esquissées par Bérénice Béjo et Jean Dujardin suffisent à emporter l’adhésion des jurys et du public international. Ne se rappelle-t-on plus des comédies hilarantes de Laurel et Hardy, du burlesque désopilant de Buster Keaton et Harry Langdon, du génie comique de Charlie Chaplin acteur, de la magnificence émotive que produisaient ses beaux films à la mise en scène limpide ? Il faut croire que non puisqu’une série de pitreries tournées dans un noir et blanc du plus bel effet vintage font rire la France et la planète entière.

Jean Dujardin est un bien meilleur acteur quand il parle et se démène dans une comédie en couleurs comme OSS 117, Le Caire, nid d’espions du même Michel Hazanavicius (la scène où il chante « Bambino » de Dalida ou celle où il fait taire le muezzin qui l’empêche de dormir en pleine nuit sont drôles, rythmées, inventives sont un bel hommage au cinéma d’aventure). Rien de tel dans The Artist : le scénario est mince et convenu. Les gags lourds et peu inspirés. Pas de poésie ou de déclaration d’amour à un genre disparu comme on veut nous le faire croire (la poésie flamboyante du cinéma muet, nous pouvons la voir à l’œuvre dans les films de Philippe Garrel ou de F.J.Ossang).

Heureusement, quelques films récents comme Hors Satan de Bruno Dumont, Pater d’Alain Cavalier, La Religieuse portugaise d’Eugène Green, Jeanne captive de Philippe Ramos ou L’exercice de l’Etat de Pierre Schoeler nous démontrent que le cinéma français est encore inventif du point de vue esthétique, poétique, politique et philosophique.

Le paradoxe est que ce soit ce film muet qui représente l’art cinématographique français dans le monde. Mais est-ce vraiment un paradoxe de la part d’une nation qui voudrait abandonner son histoire et ses Humanités au profit de la seule distraction ? « La culture est une résistance à la distraction » disait Pier Paolo Pasolini. Souvenons-nous en.

Gogos au Congo

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L’annonce sonne comme un pied de nez à Nicolas Sarkozy cinq ans après le discours de Dakar, de sinistre mémoire, celui où le président à osé dire « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ».

En effet, on apprend le lancement imminent en République du Congo de la toute première tablette tactile conçue en Afrique, du design à la technologie, Selon Vérone Mankou, l’inventeur de tablette baptisée Way-C (« lumière des étoiles », dans un dialecte du nord-Congo), elle sera disponible d’ici quinze jours dans plusieurs autres pays et notamment en France.

Une « silicon valley » dans la brousse ? Pas si vite… La tablette, explique M. Mankou, a bel et bien été conçue au Congo, mais elle est assemblée… en Chine « pour la simple raison que le Congo ne dispose pas d’usine et pour des raisons de prix ». Quant au système d’exploitation de l’engin, eh bien, il n’est pas vraiment congolais non plus, ni même africain, puisque la Way-C tourne sous Android, à l’instar de la quasi-totalité des tablettes sorties après le succès de l’iPad. En revanche, il semble incontestable que l’idée de dire que cette tablette était africaine soit bel et bien originaire d’Afrique.

L’agenda secret de Nicolas Sarkozy

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Photo : francediplomatie

28 janvier – Investiture par la CDU-CSU

29 janvier – Je passe à la télé sur toutes les chaînes sauf Equidia et Gulli.

30 janvier – L’autre soir, il y avait un grand chauve qui s’appelait l’Anglais alors que mon modèle est allemand1. Virer mon conseiller média.

Sommet européen. Je continue de sauver le Deutsch Mark… pardon l’euro avec Angela.

6 février – Proposer à Lejaby d’arrêter la lingerie et de réorienter sa production vers la fabrication de culottes de peau.

9 février – Annonce de nouvelles mesures pour stimuler la croissance : organisation d’une fête de la Bière à Paris chaque mois d’octobre.

11 février – J’annonce ma mesure choc. Naturisme obligatoire sur les plages françaises à compter de cet été. Annonce sera faite au Cap d’Agde. Trois motivations:

– Limitation des importations de textile de Chine,

– Attirer nos amis allemands qui vont se dénuder sur l’Adriatique, Angela comprise,

– Faire un clin d’oeil à l’électorat écologiste en prévision du second tour.

16 février – Dans le cadre de la nécessaire harmonisation avec nos amis allemands, les Françaises pourraient à nouveau ne plus se raser sous les aisselles. Relancer la mode grâce aux amies du mannequinat. Voir avec Carla.

21 février – J’ai toujours trouvé que les sorties des gardiens de but français manquaient de conviction et de virilité. En parler avec Laurent Blanc et la DTN.

26 février – Annonce de ma candidature depuis Berlin, par la chancelière elle-même.

27 février – Réunion avec le comité de campagne. Choix définitif de l’hymne de campagne. Buisson propose La chevauchée des Walkyries. Carla note que son ami Woody suggérerait que ça donne des idées d’envahir la Pologne, ce qui n’est pas forcément le but. Je pense que j’opterai pour Sag Warum de Camillo.

29 février – Allemagne-France au Weserstadion à Brême. Après le match, hommage au vainqueur allemand et visite du vestiaire français avec remontée de bretelles et invitation à s’inspirer de l’adversaire en terme de rigueur, de simplicité, de volonté. Ne pas oublier de réconforter les blessés, aussi.

2 mars – Premier meeting de campagne. Henri doit me proposer plein de citations de Goethe, Nieztche et Sloterdijk. Il n’a droit qu’à une seule de Marx.

6 mars – Enregistrement de Trente millions d’amis avec Karlito, le berger allemand offert par Martin Schulz.

9 mars – Réunion des snipers (trouver la traduction allemande) de campagne. Accuser tout le monde d’être germanophobe et fauteur de guerre. Charger les rosbifs aussi.

16 mars – Dépôt officiel de la candidature à la cour constitutionnelle de Karlsruhe. Dire à Guéant que les parrainages des bourgmestres de Munich, Hambourg et Leipzig ne comptent pas.

25 mars – Discours en allemand devant le Bundestag. Angela ne sait pas que j’apprends sa charmante langue depuis six mois en secret grâce à une prof d’Acadomia. Je veux lui faire la surprise.

31 mars – Emu par mes gestes en faveur d’une meilleure conformité au modèle allemand, Jean-Michel Aphatie arrête le journalisme et annonce son soutien officiel à ma candidature.

4 avril – Visite au quartier allemand de la Capitale. Disneyland-Paris. S’habiller en conséquence. Bermuda beige et sandales.

9 avril – Annonce d’un moratoire sur la diffusion de la filmographie de Gérard Oury sur les chaînes de télé françaises.

15 avril – Angela tient meeting avec moi à Bercy. De nombreux pipoles : Franz Beckenbauer, Boris Becker, Dieter Bohlen et Thomas Anders[2.
Du groupe Modern Talking.], Dietrich Thurau et Karl Lagerfeld.

22 avril 23h00 – Nachts geh ich dahin, ich bin allein, und frag : Warum ?

Merci Merkel ?

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Photo : Chesi - Fotos CC

Vendredi dernier, M. Hermann Gröhe, secrétaire général de la CDU, le parti d’Angela Merkel, assistait à la convention nationale de l’UMP. Rien que de très normal : les deux formations sont membres du PPE, qui rassemble les partis de droite et de centre droit membres de l’Union européenne. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est que la principale annonce relevée par la presse à l’issue de ce conseil a été celle de la participation annoncée d’Angela Merkel à la campagne de Nicolas Sarkozy pour sa réélection.

Il ne fait pas le moindre doute que cette promesse a été sollicitée par le président de la République, car on ne voit pas le bénéfice politique immédiat que Mme Merkel peut retirer de cette annonce prématurée.
L’hypothèse de la voir apporter son soutien à un autre candidat à l’Elysée étant exclue, pourquoi se prononcer avant même que Nicolas Sarkozy ait officiellement annoncé sa candidature ? La réponse à cette question n’a pas tardé à venir : même sans faire le compte exact des occurrences des mots « Allemagne » ou « allemand » dans la prestation télévisée de Nicolas Sarkozy dimanche soir, on pouvait percevoir que « Sarkozy l’Américain » de 2007 s’était mué en « Sarkozy l’Allemand » de 2012.

Ainsi, il est logique que la maîtresse d’école de Berlin soit la bienvenue pour expliquer à la petite classe française la nécessité d’élire le petit Nicolas comme délégué des élèves. Cela, c’est du jamais vu dans les relations franco-allemandes. L’instrumentalisation politicienne d’un dirigeant allemand dans une campagne électorale française, ou réciproquement, est une nouveauté qui montre bien le désarroi de Nicolas Sarkozy. La « common decency » en la matière veut que le soutien électoral à son homologue d’outre-Rhin, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition, soit porté par le chef du parti-frère, et non pas par celui ou celle en charge du gouvernement. Personne n’est dupe, mais la morale est sauve, et surtout on préserve l’avenir des relations entre les deux pays pour le cas où le sort des urnes serait défavorable à son candidat de cœur.

Il arrive même que les circonstances politiques amènent un chef d’Etat à soutenir son homologue contre ceux qui représentent, dans ce pays, sa famille politique. Ainsi, en 1983, François Mitterrand vint défendre devant le Bundestag l’installation en Allemagne des euromissiles de l’OTAN, alors que les sociaux-démocrates y étaient violemment opposés. Cinq ans plus tard, Helmut Kohl, le chrétien-démocrate, se gardait bien d’intervenir dans l’élection présidentielle française qui opposait Mitterrand à Chirac, même si au fond de son cœur, il avait une préférence, qui n’était pas Chirac…

Que penser de cette nouvelle « germanomanie » qui s’est emparée des hautes sphères du pouvoir sarkozyste à la veille d’une échéance cruciale ? Est-ce du simple benchmarking consistant à s’inspirer de ce qui marche ailleurs pour l’adapter à la France ? Dans ce cas, point ne serait besoin de solliciter la chancelière de venir battre les estrades dans les meetings UMP : il suffirait d’inclure dans son programme des mesures inspirées de l’expérience germanique, et le peuple prendrait ou laisserait.
Les socialistes d’ailleurs, ont en leur temps, eux aussi fait référence à des modèles étrangers, notamment nordiques, pour « vendre » leurs projets de réformes aux électeurs. L’exercice s’est toujours révélé vain, car un modèle économique et social ne s’achète pas en kit, comme une vulgaire armoire Ikéa.

Un pays se réforme à partir des structures institutionnelles et mentales acquises au cours des siècles. Il s’appuie sur ses points forts et s’efforce de corriger ses points faibles. Cela ne concerne pas que l’économie au sens étroit du terme, mais aussi les manières de concevoir la vie en général, les rapports entre les hommes et les femmes, l’éducation des enfants et bien d’autre choses encore où les Français diffèrent totalement de leurs amis allemands.

Si Angela Merkel veut vraiment aider à la réélection de Nicolas Sarkozy, c’est très simple : il lui suffit de consentir à inclure un volet « croissance » crédible dans le nouveau traité européen pour équilibrer son volet disciplinaire, et de faire de la BCE le prêteur en dernier ressort des Etats de la zone euro. Or il ne semble pas qu’elle aille dans cette direction, bien au contraire, si on lit bien ses toutes récentes déclarations publiques, comme son discours d’ouverture du forum de Davos.

A entendre le président de la République dimanche soir, on avait l’impression qu’il regrettait amèrement d’être le président d’une bande de tribus gauloises rétives à se couler dans un modèle dont elles se refusent stupidement à percevoir les bienfaits. Au « La France n’est pas le problème, mais la solution ! » de François Hollande au Bourget, Sarkozy semblait répondre « Soyons plus allemands et tout ira mieux ! »
On ne peut que lui conseiller de relire ces lignes écrites par Bertolt Brecht au lendemain de la révolte des ouvriers de Berlin-Est du 17 juin 1953 :
« Après la révolte du 17 juin, le secrétaire de l’Union des écrivains fit distribuer des tracts sur la Stalinallee, où l’on pouvait lire que le peuple avait perdu la confiance du gouvernement. Celle-ci ne pourrait être reconquise qu’en travaillant deux fois plus. Ne serait-il pas plus simple, pour le gouvernement, de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

Libertins de tous les pays, évitez le Liban !

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On le sait : malgré les efforts d’un tribunal international ad hoc, l’assassinat de Rafiq Hariri n’a pas été formellement élucidé. Cela est vrai aussi pour une longue liste d’assassinats et attentats qui ont ensanglanté l’histoire du Liban, de celui de Bachir Gemayel en 1982 jusqu’à ceux de Geogre Hawi et Samir Kassir en 2005, Pierre Amine Gemayel en 2006, ou Wissam Eid, enquêteur pour le tribunal international, en 2009. Il faut donc donner toute leur importance aux révélations faites par le général Michel Aoun, l’un des piliers de la coalition pro-Assad actuellement au pouvoir au Liban.

Vendredi dernier, dans un discours particulièrement enflammé, le général Aoun a fustigé l’opposition – donc l’alliance politique tissée à la suite de l’assassinat de Rafiq Hariri – avec des mots extrêmement durs : « Nous n’acceptons pas les témoignages falsifiés. Sait-on qui a tué qui et pourquoi il a tué ? Il est possible qu’il ait été tué à cause d’un mari jaloux, et après cela on l’affuble du titre de martyr de la nation… ». Voilà donc la clé de l’énigme : Rafiq Hariri avait une liaison avec une femme mariée (à quelqu’un d’autre, il faut préciser) ! Une toute petite phrase du général, mais quelle énorme et prometteuse piste pour les enquêteurs !

Quant à nous autres, nous ne pouvons qu’exprimer notre admiration à l’égard des cocus libanais : quelles ressources, quel professionnalisme au service de la vengeance ! Prenez par exemple le mari jaloux qui a liquidé Rafiq Hariri : avec une camionnette bourrée de 1800 kg d’explosifs militaires, le gars n’a pas lésiné sur les moyens !

Maris jaloux libanais, tous les maris du monde sont jaloux de vous !

Vœux vaches à l’Elysée

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Alors comme ça il est déprimé ? Il prend des mesures « suicidaires », selon les mots du député UMP Lionnel Luca. Il est perdu, et songe à arrêter la politique ? Franchement, il suffisait d’être hier dans la salle des fêtes de l’Elysée pour la dernière séance de vœux à la presse de Nicolas Sarkozy pour voir qu’il n’est pas si facile que ça à enterrer, même sous des sondages calamiteux.

Il fallait voir cet exercice du Président face à des journalistes plus fascinés que jamais par le personnage. Pas de quartier, pas de fausse modestie ou de hauteur de vue. Du Sarko pur jus, de l’ironie, des vannes, et même des piques sur le thème « Vous– les plumitifs -et moi on forme un vieux couple, c’est normal qu’on se chamaille ». Et vas-y que je te sors des blagues sur la propension de la presse à le critiquer : « La seule façon de progresser, c’est d’être critiqué. Et là, franchement, merci, j’ai fait des progrès considérables », ce qui prouve au passage que François Hollande n’a pas le monopole du scud moucheté.

C’est sa grande habileté avec les journalistes, qu’il a encore montrée dimanche en cataloguant Claire Chazal ou Laurent Delahousse en défenseurs des nantis face au pauvre chômeur qui cherche à comprendre ce que le gouvernement fait pour lui. Lui et nous, faut bien se mettre dans le lot, on forme un couple, à la vie, à l’élection. Quasi au même niveau si ce n’est de responsabilité, en tous les cas de désir : « Je ne détecte dans notre couple aucun des stigmates annonciateurs d’un divorce », a-t-il dit hier. « Vous les connaissez : d’abord la lassitude. Franchement, je ne détecte pas la lassitude. Ensuite, votre exigence. Je vous remercie. Avec moi, vous ne renoncez pas. Notre couple est vivant et dans un couple il faut se dire les choses, il faut crever l’abcès. »

Crever l’abcès, c’est quoi ? S’engueuler en s’envoyant la porcelaine de Limoges au visage ? Aller camper chez sa mère pendant quelques jours ? Ou alors aller voir si « l’herbe est toujours plus verte ailleurs », comme le Président l’assène dans son discours. « Je vois bien vos tentatives pour me remplacer, pour essayer autre chose, pour espérer ailleurs. Jusqu’à présent, vous êtes toujours revenus. » La preuve, personne n’aurait voulu rater cette petite séance d’autosatisfaction professionnelle et personnelle hier.

Et la séance façon psy-show continue dans le discours : « Je suis passé aussi vis-à-vis de vous par des hauts et des bas. Au début, on a tellement envie de séduire. Rien n’est trop beau pour vous convaincre. On prend pour des trahisons ce qui n’est au fond qu’une liberté professionnelle. Puis on vous aime beaucoup moins. Puis, avec l’expérience, on se dit que tous ces rapports n’ont pas leur place entre responsables politiques et journalistes. Quand on met des sentiments dans des rapports professionnels comme nous en avons, on se trompe. Quand on y met du professionnalisme, on s’apaise. »

Pas de sentiments, des rapports apaisés. Quelle jolie fable. La vérité, c’est qu’on reste ensemble parce qu’on n’imagine même pas la séparation : ni lui, ni nous ne sommes prêts à laisser tomber cette petite relation sentimentale mal gaulée avec – quand même – le premier personnage de l’Etat. Personne n’est capable de larguer froidement un numéro pareil, qui par ailleurs permet depuis 5 ans de vendre pas mal de gros titres plus délirants les uns que les autres, sur fond de folie psy, d’absence de surmoi et parfois de vraies critiques politiques.

A tel point que je suis prête à prendre les paris : d’ici quelques semaines, ces mêmes journalistes qui détestent le Président seront tous volontaires pour le suivre dans sa campagne et remonter en troupeau dans la charrette tirée par un tracteur, comme en 2007, quand le candidat galopait comme s’il était seul sur un cheval camarguais avec ses Ray Ban, 200 mètres devant eux.

Avec le recul, pas mal de reporters avaient trouvé ça humiliant, surtout à cause de la photo qui avait révélé leur pauvre condition de suiveurs et de journalistes embedded en temps de paix. Mais, comme chacun le sait, dans un couple au début on accepte tout, tout est chouette, même la charrette. Après on en revient, reprochant amèrement à l’autre les humiliations pourtant librement consenties. Et puis on y revient, croyant sauver ce qui peut être sauvé. Et on abandonne tout professionnalisme. Déjà que le métier n’est parfois pas très rigolo, si en plus il faut faire son travail…

Les paralysés sont-ils les derniers démocrates ?

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Alors que les candidatures de témoignage se multiplient, certains groupes de pression n’instrumentalisent pas l’élection présidentielle mais savent en faire une opportune fenêtre de tir pour porter leurs revendications. Ainsi l’Association des Paralysés de France (APF) a choisi d’interpeller l’ensemble des candidats sans éprouver le besoin de défendre une candidature fantoche. L’événement dans cette post-démocratie qu’est la France, c’est que l’APF a décidé de rencontrer tous les candidats, Marine Le Pen comprise, donc.

Normalement anodin, ce fait politique a retenu l’attention du petit-fils du fondateur de l’APF, un certain Patrick Trannoy, patriote socialiste engagé aux côtés de Jean-Pierre Chevènement puis actuellement de François Hollande. En démocrate sincère, il approuve la démarche de l’APF, dépourvue de tout sectarisme[1. Et à des années lumières du terrorisme intellectuel des panthères roses d’Act Up…], une rareté en politique !

Car pour faire valider son « pacte pour une société ouverte à tous », l’association de défense des handicapés n’a discriminé personne et bel et bien rencontré libéraux de l’UMP, (simili) socialistes du PS, centristes du MoDem ou encore militants du FN. Un goût pour la diversité politique à imiter, à l’instar de ces jeunes pousses socialistes qui ne rechignent pas à prendre langue avec leurs adversaires frontistes ! À suivre…

Québec : l’hiver des souverainistes

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Photo : Camarade Tova

Dire que « rien ne va plus chez les souverainistes québécois » relève du truisme. Les luttes intestines et les sondages calamiteux sont devenus la nouvelle réalité de ce mouvement qui faillit créer un nouveau pays en 1995. Mais la crise du souverainisme québécois a atteint une phase tout particulièrement aigüe ces dernières semaines. On assiste peut-être à l’implosion du mouvement, tout du moins à sa recomposition en profondeur; dans les deux cas les conséquences pour les deux prochaines décennies pourraient être majeures.

La chef du Parti québécois, Pauline Marois, fait face à une fronde continue d’une frange de ses députés qui, mécontents de la place du parti dans les sondages, ont longtemps rêvé d’un putsch de l’ex-leader du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Le Bloc, ressort souverainiste à Ottawa, avait pratiquement disparu de la carte fédérale lors des élections du 2 mai dernier, laissant place à une légion de candidats inexpérimentés du Nouveau Parti Démocratique (NPD). Cette dégelée historique avait été perçue comme un désaveu du mouvement. Plusieurs, dans les rangs souverainistes, craignent à juste titre que le même sort attende le PQ lors des prochaines élections provinciales.

Après avoir joué au bon soldat, Gilles Duceppe avait durci le ton et parlait ouvertement de succéder à Mme Marois. Cet épisode a connu une fin penaude il y a peu avec le désistement de M. Duceppe. Et si la crise de leadership s’est pour l’instant résorbée, les causes profondes de la dissension ne sont pas pour autant dissipées.

Legault : un Bayrou du Québec

L’arrivée dans le paysage d’un nouveau parti, la Coalition Avenir Québec (CAQ), dirigé par l’ex-péquiste François Legault, rend la classe politique nerveuse et en particulier le Parti québécois. C’est tout le vote de la majorité francophone qui est menacé de division. Après avoir avalé L’Action démocratique du Québec (ADQ), un parti de centre-droit, la CAQ a grugé un peu plus les acquis péquistes en attirant dans ses troupes le député François Rebello. Le Parti libéral, mené par l’increvable Jean Charest, assure pendant ce temps les affaires courantes au gouvernement et garde une base électorale intacte, composée surtout d’immigrants, d’anglophones et de gens d’affaires. Mais l’inquiétude se répand. La CAQ, malgré des scores à la baisse, continue de caracoler en tête des sondages sur le thème du « changement » en capitalisant sur l’usure des deux grands partis.

Faire de la politique « au-dessus des étiquettes », tel est le credo habile de François Legault. Sa coalition qui se veut sourde au débat constitutionnel entend regrouper des souverainistes comme des fédéralistes, des gens de gauche comme de droite, au nom d’un réformisme pragmatique axé sur le renouvellement du modèle étatique québécois.

Sur le papier, le pari de M. Legault s’appuie sur un diagnostic apparemment lucide de la situation québécoise : les Québécois sont idéologiquement usés par la grande question du statut du Québec au sein du Canada et ressentent d’abord l’urgence d’un redressement des fonctions vitales de l’État, notamment dans le domaine de la santé et de l’éducation. À Montréal, l’inquiétant délabrement des infrastructures routières et l’omniprésence des travaux de réfection viennent renforcer l’impression d’une société en décomposition. Les taxes continuent d’augmenter, tandis que les coûteux régimes de retraite de la fonction publique forcent année après année l’administration à resserrer la vis auprès des contribuables.

La dette, elle, enfle dans l’indifférence générale et plombe les finances de l’État. Le Québec somnole et a regardé sombrer la Grèce avec un flegme étonnant : avant sa très hypothétique indépendance, il pourra toujours compter sur le paratonnerre canadien. Il y a quelques mois, dans le National Post, le magnat de la presse déchu et polémiste Conrad Black signait un texte méprisant mais en partie juste, « How we bought off Quebec », dans lequel il se félicitait de la dépendance du Québec et de la neutralisation progressive de son élite, qu’il jugeait trop engluée dans le confort bureaucratique pour reconstituer une menace politique et idéologique.

Comme ailleurs en Occident, le climat social est relativement toxique. La frustration de la population se double d’un sentiment de dépossession et d’impuissance lié à la révélation de nombreuses affaires de corruption dans l’industrie de la construction. Le rôle joué par la mafia dans le détournement des fonds publics dédiés aux infrastructures est préoccupant et se retrouve au cœur du débat national depuis la parution de Mafia inc. (Éditions de l’Homme), l’excellent best-seller des journalistes André Noël et André Cédilot. Ce livre documenté a mis en lumière l’immersion troublante du crime organisé au sein de la société québécoise et canadienne et explique, chiffres et références à l’appui, l’influence déterminante de la corruption sur la dette publique.

Éclatement de l’espace politique

Dans ce contexte, on comprend que la crise du mouvement souverainiste déborde la seule question du projet d’indépendance. Elle résulte de son incapacité à fournir une réponse politique aux appréhensions légitimes des Québécois. L’entêtement du PQ à faire de la souveraineté un projet réalisable dans un avenir rapproché le place en porte-à-faux avec le consensus social québécois. Car si la population est attachée à la défense du Québec, elle ne croit pas que l’indépendance soit possible ni même souhaitable dans les circonstances actuelles. Le sentiment général est que le Québec est trop faible pour s’investir dans un projet de cette nature.

Les luttes fratricides qui déchirent le Parti québécois témoignent d’une manque patent d’unité. Mais elles masquent aussi plus fondamentalement une véritable déroute intellectuelle qui empêche le parti d’aborder les problèmes concrets des Québécois. Pour beaucoup, le PQ, qui a été fondé par René Lévesque en 1968, est devenu un « vieux parti » qu’ils associent à l’échec d’un système ruineux qui remonte aux années 70. Projet d’indépendance ou pas, il fait partie d’une classe politique conspuée.

L’heure est grave, mais tout n’est pas perdu pour les souverainistes. Il est possible, voire certain que la mise à l’écart de la question nationale- sur laquelle prospère la CAQ- ne soit que temporaire. Avec le recul visible du français à Montréal et les crises identitaires qui ne manqueront pas d’éclater ici et là dans le sillage de ce qu’on a eu coutume d’appeler les accommodements raisonnables, la conjoncture politique paraît plus imprévisible et volatile que jamais. La CAQ, mouvement de coalition, pourrait également connaître des tensions dans le cadre d’un jeu politique où la variable nationale serait plus affirmée. Cette situation serait bien évidemment plus favorable au PQ.

Enfin, les souverainistes peuvent compter sur un drôle d’allié en la personne du gouvernement conservateur canadien d’Ottawa. Sous la direction du premier ministre Stephen Harper, le Canada anglais opère en effet un véritable repositionnement identitaire. C’est sous l’air interloqué de ses voisins américains et québécois que le Canada anglais renoue avec son folklore monarchiste, retire ses tableaux d’art moderne du ministère des Affaires étrangères pour les remplacer par des portraits de la Reine et rebaptise la marine canadienne la « Royal Canadian Navy ». Le Canada conservateur rompt avec l’utopie multiculturaliste de Trudeau pour mieux se vautrer dans une réappropriation désespérée de son héritage britannique.

L’Histoire devrait donc revenir tôt ou tard. Bien malin cependant celui qui pourra prédire le destin des acteurs politiques et la place du souverainisme québécois dans le débat public. Si une cohabitation post-électorale CAQ/PQ est peut-être envisageable à court terme, ce scénario paraît peu probable à plus longue échéance. Des deux adversaires politiques, il n’en restera qu’un.

Le clientélisme, voilà l’ennemi !

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Photo : Will Spaetzel

Hormis les habitants du Pas-de-Calais et quelques chercheurs en sciences politiques, personne, jusqu’à ces dernières semaines, n’avait prêté attention au député-maire socialiste de Liévin Jean-Pierre Kucheida. Depuis juillet 1981, ce fils de mineur polonais siège au Palais-Bourbon où il a hérité du siège d’Henri Darras, décédé la même année. Il lui a succédé également à la tête de la municipalité de la cité minière de 32000 habitants. Entre 1952 et 2011, Liévin n’a donc connu que deux députés-maires, le changement le plus visible entre les deux règnes ayant été celui de la dénomination de leur parti, la SFIO de Léon Blum et Guy Mollet ayant, en 1971, cédé la place au PS de François Mitterrand. La suppléante de Jean-Pierre Kucheida fut ainsi, jusqu’à son décès, en 2009, Danielle Darras, nièce par alliance de son prédécesseur.

Même en période de vaches maigres pour la gauche, les scores de Kucheida, aux municipales comme aux législatives, avoisinent 70%. C’est dire qu’à Liévin et alentour, on sait qui tient les manettes et à quelle porte il faut frapper pour obtenir un logement, un emploi municipal ou tout autre faveur susceptible de rendre la vie un peu moins dure. À 68 ans, M. le député Kucheida, ci-devant prof d’histoire/géographie et ancienne vedette de la section d’athlétisme de l’Étoile d’Oignies (cross et demi-fond), se sentait tout à fait d’attaque pour solliciter un nouveau mandat, en dépit des envolées gérontophobes de son camarade de parti Arnaud Montebourg. L’affaire serait sans doute passée comme une lettre à la poste sans un courrier vengeur adressé par ce même Montebourg à Martine Aubry, première secrétaire du PS, lui demandant de ne pas réinvestir Jean-Pierre Kucheida dans sa circonscription lors des législatives de juin 2012. Cette demande s’appuyait sur les révélations parues dans Les Inrockuptibles sur les pratiques financières peu orthodoxes de quelques barons socialistes locaux. « Ce sont la corruption, le clientélisme, l’affairisme au pouvoir, d’où qu’ils viennent, qui poussent les Français vers le Front national », a déclaré ensuite le chevalier blanc de Saône-et-Loire, épinglant au passage Jack Lang, bénéficiaire, selon lui, du système de prébendes mis en place dans ce département dont il est député. « Clientélisme » : voilà le grand mot lâché. Celui qui vous exclut du cercle des hommes et des femmes politiques honorables qui ne doivent, bien entendu, leur élection qu’à leur charisme et à leur dévotion au bien public.[access capability= »lire_inedits »] C’est la « lettre écarlate » qui vous désigne au mépris de l’élite intellectuelle et médiatique et aux foudres de la justice de la République.

Un peu d’étymologie et d’histoire ancienne n’ayant jamais fait de mal à personne, allons chercher à Rome (celle de Cicéron, et non de Berlusconi) l’origine de ce phénomène, dont la permanence dans les régimes démocratiques témoigne d’une vitalité défiant les siècles. Dans la Rome républicaine, le cliens était le citoyen peu fortuné qui se plaçait sous la protection d’un « patron » riche et politiquement ambitieux. En échange de faveurs sonnantes et trébuchantes, il lui apportait son suffrage lors des élections aux diverses magistratures et faisait la claque lors des campagnes électorales. Cliens est le substantif dérivé du verbe cluere (écouter, obéir), ce qui ne manquera pas de surprendre le client moderne, désigné de nos jours comme le roi du monde de la marchandise…

Dans nos contrées, la vie démocratique s’accompagne toujours d’une dose plus ou moins importante de clientélisme : les élus auraient bien tort de ne pas utiliser les moyens dont ils disposent pour rendre service et faire plaisir à ceux dont ils sollicitent régulièrement les suffrages. C’est à cela que sert, par exemple, la « réserve parlementaire » des députés et des sénateurs (environ 120 millions d’euros par an) dont la répartition et l’usage restent désespérément opaques.

Aujourd’hui, sauf exception rarissime, on n’achète plus directement les voix des électeurs en leur glissant un billet dans la main avant qu’ils pénètrent dans l’isoloir. On rend des services à des individus (pistons divers et variés), à des collectivités locales ou à des associations. Quand Jacques Chirac, maire de Paris, subventionnait grassement les crèches et écoles des Loubavitch du XIXe arrondissement de la capitale, le rabbin de la communauté faisait en sorte qu’aucune des voix de ses ouailles n’aille s’égarer hors des listes chiraquiennes.

Le poids du clientélisme dans la vie politique démocratique est d’autant plus grand que le besoin de protection des électeurs est important. Il est indifféremment pratiqué par la droite et par la gauche (y compris, et sur grande échelle, par le Parti communiste au temps de sa splendeur), dans les régions riches, comme dans les régions pauvres. Le clientélisme nordiste de Jean-Pierre Kucheida ressemble à celui qui a cours dans la Belgique voisine, où le PS wallon l’a porté à un sommet encore inégalé. Dans les anciens bassins miniers et sidérurgiques, les élus locaux ont pris le relais des patrons du charbon et des maîtres de forges qui prenaient jadis en charge les besoins vitaux de leurs ouvriers : logement, chauffage, écoles. Les collectivités publiques ou parapubliques sont devenues les principales pourvoyeuses d’emplois et de logements : ce sont elles qui contrôlent le parc immobilier social construit à l’époque où les hommes descendaient au fond tandis que les femmes se rendaient dès l’aube à la filature. Pour la musique d’ambiance, voir les tubes des regrettés Pierre Bachelet et Raoul de Godewarsvelde[1. Les Corons et Quand la mer monte sont les hymnes officieux du Pas-de-Calais.].

Dans ces régions, le Nord et l’Est de la France, l’alternative au clientélisme paternaliste des notables socialistes s’appelle Front national. Marine Le Pen a fait d’Hénin-Beaumont, voisine de Liévin, sa terre d’élection à la suite de la chute pour malversations du baron socialiste local. Elle n’est pas encore parvenue à s’emparer de la mairie, mais elle ne lâche pas.

Il existe également un clientélisme de type méditerranéen : reproduisant les anciennes structures claniques des sociétés locales (encore les Romains !), il a donné naissance à divers « systèmes », généralement désigné par le nom du patron politique local, clé de voûte de l’édifice. On a connu le « système Médecin » à Nice (deux générations à la tête de la ville), démantelé en 1990 à la suite de l’inculpation et de la fuite en Uruguay de Jacques Médecin. Moins crapuleux, mais tout aussi efficace pour la longévité au pouvoir, le « système Defferre », à Marseille, était fondé sur la distribution d’emplois municipaux, pour lesquels le syndicat FO faisait office de recruteur et de DRH. Jean-Claude Gaudin et Jean-Noël Guérini s’en partagent aujourd’hui les dépouilles et en assurent la perpétuation. Toulon et le Var ont également connu des épisodes politico-mafieux de bonne facture.

Il arrive même que des hommes politiques de culture méditerranéenne « montent » dans la capitale et mettent en œuvre à Paris et dans ses alentours immédiats les méthodes permettant de ne quitter les lieux de pouvoir que les pieds devant ou les menottes aux poignets. Les Hauts-de-Seine, département le plus riche de France, reste marqué par le « système Pasqua » un mélange d’affairisme débridé et de clientélisme bien calibré en direction des commerçants et retraités, relais d’opinion et électeurs fidèles. Dans cette discipline, les Corses se montrent particulièrement doués, comme le prouve la longévité d’élus[2. Que je ne nommerai pas, pas parce que j’ai peur, mais on ne sait jamais…] originaires de l’île de Beauté à la tête d’importantes municipalités altoséquanaises, mais ils ont trouvé leur maître dans le phénix de la vie politique de Levallois-Perret, Patrick Balkany, dont les multiples condamnations pour prise illégale d’intérêts et autre babioles commises dans le cadre de ses fonctions ne constituent pas un handicap électoral, bien au contraire. Le 5e arrondissement de Paris est en train de voir s’achever quatre décennies de « système Tiberi », dont l’étude devrait être obligatoire dans tous les IEP de France et de Navarre, tant il est emblématique du clientélisme en milieu aisé.

Question à 1 million d’euros (en cash et non déclarés au fisc) : le clientélisme peut-il être éradiqué ? Les pères-la-vertu autoproclamés de notre République, dont Montebourg est le chef de file, suivi de près par Edwy Plenel, sont partis en croisade pour rendre à notre République une blancheur virginale. Ils n’oublient qu’une chose : en démocratie, ce sont les clients qui font les patrons, et pas l’inverse.[/access]

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Les fausses bonnes idées de la Cellule Riposte

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Hier après-midi à Matignon, le Premier ministre est longuement intervenu pour expliciter et défendre les mesures préconisées par Nicolas Sarkozy pour sauver la France et accessoirement l’Europe.

Il est fort logiquement revenu en profondeur sur ce qu’il ne faut surtout pas appeler « TVA sociale » et que, par déférence, nous appellerons TVA sans nom : « L’idée de cette réforme est simple : elle consiste à transférer sur des ressources à l’assiette plus large et plus favorable à l’emploi et à la compétitivité de notre économie, une partie des cotisations qui financent notre protection sociale mais qui pèsent, aujourd’hui, sur le travail. »

Et pour ceux qui auraient mal suivi, il n’a pas hésité à souligner le caractère para-protectionniste (mais sans le dire, hein) de cette mesure : « Elle reviendra par ailleurs à « taxer » les importations qui contribueront ainsi au financement de notre protection sociale et à réduire également l’écart entre le coût des produits importés et le coût des produits fabriqués en France. Plus largement, en réduisant le coût du travail, nous allons faciliter les embauches, nous allons réduire les incitations aux délocalisations, nous allons inciter à relocaliser les emplois ». Bref vous l’aurez compris, le vrai relocalisateur, le vrai démondialisateur, c’est Sarkozy.

Et si Hollande, contrairement à Valls autrefois, est vent debout contre cette taxe, eh bien il a tout faux, et Fillon nous le prouve : « Dans le programme du Parti socialiste en 2002, il était expressément prévu de baisser les cotisations patronales qui pèsent sur le travail et de les reporter sur la valeur ajoutée pour stimuler l’activité économique dans notre pays. »

Certes, François, certes. C’est vrai que le programme PS de 2002 était bien plus favorable aux entrepreneurs qu’à ces cochons d’ouvriers. Avec le succès qu’on sait pour Lionel Jospin…

The Artist, une bluette compassée

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L’intouchable succès critique et public du film The Artist et l’avalanche de prix le récompensant[1. Prix d’interprétation masculine à Cannes et Meilleure comédie, meilleur acteur, meilleur film aux golden Globes, meilleur film, réalisateur et acteur au London Critics’ Circle, 19 prix et 39 nominations dans divers festivals] m’obligent à me poser une question cruciale : pourquoi est-ce un film muet qui représente le cinéma français dans le monde entier ? Qu’arrive-t-il au cinéma du pays qui, avec les Etats-Unis, a produit le plus grand nombre de chefs d’œuvre ? Songez donc Bresson, Demy, Garrel, Godard, Guitry, Melville, Pialat, Renoir, Rohmer, Truffaut ont mis en scène des films inoubliables qui célébraient la parole et l’art de la mise en scène, le politique, la pensée philosophique et les sentiments amoureux. Ainsi, comment se peut-il que ce film soporifique, apparemment divertissant pour un grand nombre de personnes, soit le parangon de ce qui se fait de mieux dans notre beau pays ?

Quelques mimiques, grimaces et claquettes esquissées par Bérénice Béjo et Jean Dujardin suffisent à emporter l’adhésion des jurys et du public international. Ne se rappelle-t-on plus des comédies hilarantes de Laurel et Hardy, du burlesque désopilant de Buster Keaton et Harry Langdon, du génie comique de Charlie Chaplin acteur, de la magnificence émotive que produisaient ses beaux films à la mise en scène limpide ? Il faut croire que non puisqu’une série de pitreries tournées dans un noir et blanc du plus bel effet vintage font rire la France et la planète entière.

Jean Dujardin est un bien meilleur acteur quand il parle et se démène dans une comédie en couleurs comme OSS 117, Le Caire, nid d’espions du même Michel Hazanavicius (la scène où il chante « Bambino » de Dalida ou celle où il fait taire le muezzin qui l’empêche de dormir en pleine nuit sont drôles, rythmées, inventives sont un bel hommage au cinéma d’aventure). Rien de tel dans The Artist : le scénario est mince et convenu. Les gags lourds et peu inspirés. Pas de poésie ou de déclaration d’amour à un genre disparu comme on veut nous le faire croire (la poésie flamboyante du cinéma muet, nous pouvons la voir à l’œuvre dans les films de Philippe Garrel ou de F.J.Ossang).

Heureusement, quelques films récents comme Hors Satan de Bruno Dumont, Pater d’Alain Cavalier, La Religieuse portugaise d’Eugène Green, Jeanne captive de Philippe Ramos ou L’exercice de l’Etat de Pierre Schoeler nous démontrent que le cinéma français est encore inventif du point de vue esthétique, poétique, politique et philosophique.

Le paradoxe est que ce soit ce film muet qui représente l’art cinématographique français dans le monde. Mais est-ce vraiment un paradoxe de la part d’une nation qui voudrait abandonner son histoire et ses Humanités au profit de la seule distraction ? « La culture est une résistance à la distraction » disait Pier Paolo Pasolini. Souvenons-nous en.

Gogos au Congo

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L’annonce sonne comme un pied de nez à Nicolas Sarkozy cinq ans après le discours de Dakar, de sinistre mémoire, celui où le président à osé dire « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ».

En effet, on apprend le lancement imminent en République du Congo de la toute première tablette tactile conçue en Afrique, du design à la technologie, Selon Vérone Mankou, l’inventeur de tablette baptisée Way-C (« lumière des étoiles », dans un dialecte du nord-Congo), elle sera disponible d’ici quinze jours dans plusieurs autres pays et notamment en France.

Une « silicon valley » dans la brousse ? Pas si vite… La tablette, explique M. Mankou, a bel et bien été conçue au Congo, mais elle est assemblée… en Chine « pour la simple raison que le Congo ne dispose pas d’usine et pour des raisons de prix ». Quant au système d’exploitation de l’engin, eh bien, il n’est pas vraiment congolais non plus, ni même africain, puisque la Way-C tourne sous Android, à l’instar de la quasi-totalité des tablettes sorties après le succès de l’iPad. En revanche, il semble incontestable que l’idée de dire que cette tablette était africaine soit bel et bien originaire d’Afrique.

L’agenda secret de Nicolas Sarkozy

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Photo : francediplomatie

28 janvier – Investiture par la CDU-CSU

29 janvier – Je passe à la télé sur toutes les chaînes sauf Equidia et Gulli.

30 janvier – L’autre soir, il y avait un grand chauve qui s’appelait l’Anglais alors que mon modèle est allemand1. Virer mon conseiller média.

Sommet européen. Je continue de sauver le Deutsch Mark… pardon l’euro avec Angela.

6 février – Proposer à Lejaby d’arrêter la lingerie et de réorienter sa production vers la fabrication de culottes de peau.

9 février – Annonce de nouvelles mesures pour stimuler la croissance : organisation d’une fête de la Bière à Paris chaque mois d’octobre.

11 février – J’annonce ma mesure choc. Naturisme obligatoire sur les plages françaises à compter de cet été. Annonce sera faite au Cap d’Agde. Trois motivations:

– Limitation des importations de textile de Chine,

– Attirer nos amis allemands qui vont se dénuder sur l’Adriatique, Angela comprise,

– Faire un clin d’oeil à l’électorat écologiste en prévision du second tour.

16 février – Dans le cadre de la nécessaire harmonisation avec nos amis allemands, les Françaises pourraient à nouveau ne plus se raser sous les aisselles. Relancer la mode grâce aux amies du mannequinat. Voir avec Carla.

21 février – J’ai toujours trouvé que les sorties des gardiens de but français manquaient de conviction et de virilité. En parler avec Laurent Blanc et la DTN.

26 février – Annonce de ma candidature depuis Berlin, par la chancelière elle-même.

27 février – Réunion avec le comité de campagne. Choix définitif de l’hymne de campagne. Buisson propose La chevauchée des Walkyries. Carla note que son ami Woody suggérerait que ça donne des idées d’envahir la Pologne, ce qui n’est pas forcément le but. Je pense que j’opterai pour Sag Warum de Camillo.

29 février – Allemagne-France au Weserstadion à Brême. Après le match, hommage au vainqueur allemand et visite du vestiaire français avec remontée de bretelles et invitation à s’inspirer de l’adversaire en terme de rigueur, de simplicité, de volonté. Ne pas oublier de réconforter les blessés, aussi.

2 mars – Premier meeting de campagne. Henri doit me proposer plein de citations de Goethe, Nieztche et Sloterdijk. Il n’a droit qu’à une seule de Marx.

6 mars – Enregistrement de Trente millions d’amis avec Karlito, le berger allemand offert par Martin Schulz.

9 mars – Réunion des snipers (trouver la traduction allemande) de campagne. Accuser tout le monde d’être germanophobe et fauteur de guerre. Charger les rosbifs aussi.

16 mars – Dépôt officiel de la candidature à la cour constitutionnelle de Karlsruhe. Dire à Guéant que les parrainages des bourgmestres de Munich, Hambourg et Leipzig ne comptent pas.

25 mars – Discours en allemand devant le Bundestag. Angela ne sait pas que j’apprends sa charmante langue depuis six mois en secret grâce à une prof d’Acadomia. Je veux lui faire la surprise.

31 mars – Emu par mes gestes en faveur d’une meilleure conformité au modèle allemand, Jean-Michel Aphatie arrête le journalisme et annonce son soutien officiel à ma candidature.

4 avril – Visite au quartier allemand de la Capitale. Disneyland-Paris. S’habiller en conséquence. Bermuda beige et sandales.

9 avril – Annonce d’un moratoire sur la diffusion de la filmographie de Gérard Oury sur les chaînes de télé françaises.

15 avril – Angela tient meeting avec moi à Bercy. De nombreux pipoles : Franz Beckenbauer, Boris Becker, Dieter Bohlen et Thomas Anders[2.
Du groupe Modern Talking.], Dietrich Thurau et Karl Lagerfeld.

22 avril 23h00 – Nachts geh ich dahin, ich bin allein, und frag : Warum ?

Merci Merkel ?

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Photo : Chesi - Fotos CC

Vendredi dernier, M. Hermann Gröhe, secrétaire général de la CDU, le parti d’Angela Merkel, assistait à la convention nationale de l’UMP. Rien que de très normal : les deux formations sont membres du PPE, qui rassemble les partis de droite et de centre droit membres de l’Union européenne. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est que la principale annonce relevée par la presse à l’issue de ce conseil a été celle de la participation annoncée d’Angela Merkel à la campagne de Nicolas Sarkozy pour sa réélection.

Il ne fait pas le moindre doute que cette promesse a été sollicitée par le président de la République, car on ne voit pas le bénéfice politique immédiat que Mme Merkel peut retirer de cette annonce prématurée.
L’hypothèse de la voir apporter son soutien à un autre candidat à l’Elysée étant exclue, pourquoi se prononcer avant même que Nicolas Sarkozy ait officiellement annoncé sa candidature ? La réponse à cette question n’a pas tardé à venir : même sans faire le compte exact des occurrences des mots « Allemagne » ou « allemand » dans la prestation télévisée de Nicolas Sarkozy dimanche soir, on pouvait percevoir que « Sarkozy l’Américain » de 2007 s’était mué en « Sarkozy l’Allemand » de 2012.

Ainsi, il est logique que la maîtresse d’école de Berlin soit la bienvenue pour expliquer à la petite classe française la nécessité d’élire le petit Nicolas comme délégué des élèves. Cela, c’est du jamais vu dans les relations franco-allemandes. L’instrumentalisation politicienne d’un dirigeant allemand dans une campagne électorale française, ou réciproquement, est une nouveauté qui montre bien le désarroi de Nicolas Sarkozy. La « common decency » en la matière veut que le soutien électoral à son homologue d’outre-Rhin, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition, soit porté par le chef du parti-frère, et non pas par celui ou celle en charge du gouvernement. Personne n’est dupe, mais la morale est sauve, et surtout on préserve l’avenir des relations entre les deux pays pour le cas où le sort des urnes serait défavorable à son candidat de cœur.

Il arrive même que les circonstances politiques amènent un chef d’Etat à soutenir son homologue contre ceux qui représentent, dans ce pays, sa famille politique. Ainsi, en 1983, François Mitterrand vint défendre devant le Bundestag l’installation en Allemagne des euromissiles de l’OTAN, alors que les sociaux-démocrates y étaient violemment opposés. Cinq ans plus tard, Helmut Kohl, le chrétien-démocrate, se gardait bien d’intervenir dans l’élection présidentielle française qui opposait Mitterrand à Chirac, même si au fond de son cœur, il avait une préférence, qui n’était pas Chirac…

Que penser de cette nouvelle « germanomanie » qui s’est emparée des hautes sphères du pouvoir sarkozyste à la veille d’une échéance cruciale ? Est-ce du simple benchmarking consistant à s’inspirer de ce qui marche ailleurs pour l’adapter à la France ? Dans ce cas, point ne serait besoin de solliciter la chancelière de venir battre les estrades dans les meetings UMP : il suffirait d’inclure dans son programme des mesures inspirées de l’expérience germanique, et le peuple prendrait ou laisserait.
Les socialistes d’ailleurs, ont en leur temps, eux aussi fait référence à des modèles étrangers, notamment nordiques, pour « vendre » leurs projets de réformes aux électeurs. L’exercice s’est toujours révélé vain, car un modèle économique et social ne s’achète pas en kit, comme une vulgaire armoire Ikéa.

Un pays se réforme à partir des structures institutionnelles et mentales acquises au cours des siècles. Il s’appuie sur ses points forts et s’efforce de corriger ses points faibles. Cela ne concerne pas que l’économie au sens étroit du terme, mais aussi les manières de concevoir la vie en général, les rapports entre les hommes et les femmes, l’éducation des enfants et bien d’autre choses encore où les Français diffèrent totalement de leurs amis allemands.

Si Angela Merkel veut vraiment aider à la réélection de Nicolas Sarkozy, c’est très simple : il lui suffit de consentir à inclure un volet « croissance » crédible dans le nouveau traité européen pour équilibrer son volet disciplinaire, et de faire de la BCE le prêteur en dernier ressort des Etats de la zone euro. Or il ne semble pas qu’elle aille dans cette direction, bien au contraire, si on lit bien ses toutes récentes déclarations publiques, comme son discours d’ouverture du forum de Davos.

A entendre le président de la République dimanche soir, on avait l’impression qu’il regrettait amèrement d’être le président d’une bande de tribus gauloises rétives à se couler dans un modèle dont elles se refusent stupidement à percevoir les bienfaits. Au « La France n’est pas le problème, mais la solution ! » de François Hollande au Bourget, Sarkozy semblait répondre « Soyons plus allemands et tout ira mieux ! »
On ne peut que lui conseiller de relire ces lignes écrites par Bertolt Brecht au lendemain de la révolte des ouvriers de Berlin-Est du 17 juin 1953 :
« Après la révolte du 17 juin, le secrétaire de l’Union des écrivains fit distribuer des tracts sur la Stalinallee, où l’on pouvait lire que le peuple avait perdu la confiance du gouvernement. Celle-ci ne pourrait être reconquise qu’en travaillant deux fois plus. Ne serait-il pas plus simple, pour le gouvernement, de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

Libertins de tous les pays, évitez le Liban !

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On le sait : malgré les efforts d’un tribunal international ad hoc, l’assassinat de Rafiq Hariri n’a pas été formellement élucidé. Cela est vrai aussi pour une longue liste d’assassinats et attentats qui ont ensanglanté l’histoire du Liban, de celui de Bachir Gemayel en 1982 jusqu’à ceux de Geogre Hawi et Samir Kassir en 2005, Pierre Amine Gemayel en 2006, ou Wissam Eid, enquêteur pour le tribunal international, en 2009. Il faut donc donner toute leur importance aux révélations faites par le général Michel Aoun, l’un des piliers de la coalition pro-Assad actuellement au pouvoir au Liban.

Vendredi dernier, dans un discours particulièrement enflammé, le général Aoun a fustigé l’opposition – donc l’alliance politique tissée à la suite de l’assassinat de Rafiq Hariri – avec des mots extrêmement durs : « Nous n’acceptons pas les témoignages falsifiés. Sait-on qui a tué qui et pourquoi il a tué ? Il est possible qu’il ait été tué à cause d’un mari jaloux, et après cela on l’affuble du titre de martyr de la nation… ». Voilà donc la clé de l’énigme : Rafiq Hariri avait une liaison avec une femme mariée (à quelqu’un d’autre, il faut préciser) ! Une toute petite phrase du général, mais quelle énorme et prometteuse piste pour les enquêteurs !

Quant à nous autres, nous ne pouvons qu’exprimer notre admiration à l’égard des cocus libanais : quelles ressources, quel professionnalisme au service de la vengeance ! Prenez par exemple le mari jaloux qui a liquidé Rafiq Hariri : avec une camionnette bourrée de 1800 kg d’explosifs militaires, le gars n’a pas lésiné sur les moyens !

Maris jaloux libanais, tous les maris du monde sont jaloux de vous !