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Gaza : les Salomon de comptoir

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israell liberation gaza hamas

Un ami me faisait remarquer, à juste titre, que le titre de « une » de Libération du samedi 16 novembre « Gaza sous le feu » aurait avantageusement pu être complétée par « Israël sous la pluie ». Non que la météo soit maussade au pays du Mossad, mais parce que le feu qui s’abat sur le territoire régi par le Hamas est la conséquence de la pluie de rockets et de missiles Fajr envoyée depuis des mois sur Israël par des groupes islamistes radicaux.

C’est sans doute trop demander aux experts en titraille du quotidien de la rue Béranger d’expliquer à leurs lecteurs que les conséquences sont le produit d’une cause, et non l’inverse. Mais comme à Libé, on n’est pas tombé de la dernière pluie (de rockets), le préposé à l’édito va vous révéler le fin mot de l’histoire. Tout cela ne serait que des manœuvres de dirigeants aussi cyniques que peu soucieux de la vie des gens qu’ils gouvernent : « En Israël, le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite va-t-en guerre sont bien décidés à jouer des vieux réflexes et de la peur à quelques semaines des élections législatives » écrit ainsi Vincent Giret. Quelques lignes plus loin, il soupçonne le Hamas de vouloir entraîner l’Egypte des Frères musulmans dans une spirale de violence. Giret, et d’autres confrères de sa corporation éditorialisante, se plaisent à endosser la robe du juge impartial se lamentant qu’une fois de plus les modérés sont débordés par les extrémistes, et qu’il n’y ait en pas un pour rattraper l’autre. Netanyahou et le Hamas sont des « alliés objectifs » pour faire capoter tout ce qui pourrait ressembler à une paix, même fragile entre Israël et les Palestiniens. On passera sur la reprise constante de la vieille antienne stalinienne des « alliances objectives », qui sert avant tout à masquer la paresse de la pensée, et la rusticité de l’analyse.

Netanyahou va-t-en guerre ? Nos Salomon de comptoir n’ont pas dû bien lire la documentation que leur service ad hoc leur a fait parvenir pour alimenter leurs cogitations. Bibi Netanyahou est l’un des rares premiers ministres d’Israël à n’avoir jamais déclenché de guerre lorsqu’il était en fonction entre 1996 et 1999, ni depuis son retour au pouvoir en 2009. On ne le classera pas pour autant dans la catégorie des colombes, car l’homme ne cache pas qu’il n’hésiterait pas à faire donner la garde, et même plus, s’il estime que les intérêts vitaux de l’Etat juif sont menacés.

Netanyahou boute-feu pour des raisons électoralistes ? Nos éditorialistes ont dû confondre avec le combat de titans entre Fillon et Copé, et appliquer à la situation politique israélienne des schémas bêtement hexagonaux. Netanyahou n’a nul besoin d’une guerre pour l’emporter le 22 janvier prochain. Le capital de confiance dont il bénéficie dans une majorité de la population et les divisions de l’opposition laissent augurer une large victoire du Likoud et de ses alliés lors du prochain scrutin. Au contraire, les aléas d’une confrontation armée avec le Hamas, comme cela a été le cas lors de l’opération Plomb durci déclenchée par son prédécesseur Ehud Olmert en 2009, peuvent se révéler électoralement dangereux pour lui. Enfin, toute son énergie est employée à organiser la riposte, diplomatique et militaire, au danger principal pour Israël, la nucléarisation de l’Iran. Cependant, s’il laissait bombarder sans réagir ses électeurs potentiels, on comprendrait que ces derniers lui en tiennent rigueur dans l’isoloir.

La responsabilité de la séquence violente qui se développe actuellement dans la guerre sans fin entre Israël et ses ennemis est à porter au débit du seul Hamas. Les chefs islamistes radicaux de Gaza sont près à sacrifier non pas leur vie (ils se cachent dans les sous sols des hôpitaux du territoire), mais celles de centaines de leurs sujets pour éliminer leur vieil ennemi Mahmoud Abbas et saboter son initiative de reconnaissance d’un Etat palestinien non membre par l’assemblée générale de l’ONU. Mais cela, c’est trop difficile à dire pour nos éminents éditorialistes, parce que c’est trop simple.

*Photo : Libération/Patrick Peccatte.

Le temps, c’est de la monnaie

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sel monnaie espagne

Alipio, un Espagnol un peu baba cool et au demeurant fort sympathique, pense que la crise qui frappe si durement l’Espagne est l’occasion d’un retour à la terre et veut donc créer une « coopérative agricole autonome »[1. Cet exemple est tiré d’un reportage diffusé par Arte en début d’année (Tabea Tiesler, René Gorski et Robert Bohrer, « Espagne : des banques de temps communautaire »).]. Pour ce faire, il a réuni une petite équipe − composée notamment de Maria, une architecte au chômage et d’Alberto, un comptable qui a du temps libre − qui accepte de l’aider gratuitement à donner vie à son ambitieux projet. Quoique « gratuitement » n’est peut-être pas tout à fait le bon terme : Alipio paye les membres de sa petite équipe, mais il ne les paye pas en euros ; il les rémunère en temps. À noter qu’Alipio, Maria et Alberto ne sont pas de vieux amis ; ils se sont rencontrés récemment sur un site communautaire d’un genre nouveau : comunitats.org.[access capability= »lire_inedits »]

Créé par Teresa Cristobal et Alvaro Solache, Comunitats est l’une des 291 « banques de temps » que compte l’Espagne − et leur nombre a plus que doublé depuis le début de la crise. Le principe en est très simple : si vous avez du temps libre et des compétences, les banques de temps vous proposent d’offrir vos services aux autres membres de la communauté contre une rémunération qui ne sera pas payée en euros, mais sous forme d’un crédit sur votre compte de temps. Avec ce crédit, vous pourrez à votre tour bénéficier des services d’autres adhérents du système et ainsi de suite. Pour Alipio, Maria, Alberto et les milliers d’Espagnols qui participent à de tels systèmes, les banques de temps constituent une forme de coopération solidaire, une économie véritablement au service de l’homme, une alternative crédible au règne du dieu-argent.
« Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »

À vrai dire, et sans vouloir aucunement dévaloriser l’initiative des créateurs de Comunitats, les banques de temps n’ont pas grand-chose de nouveau. Plusieurs systèmes comparables ont vu le jour un peu partout dans le monde sous des noms différents. En France, par exemple, les banques de temps se sont développées à partir des années 1990 : on appelle ça un « système d’échange local » (SEL) et il n’y en aurait pas moins de 300 qui continuent à fonctionner sur l’ensemble du territoire. La plupart de ces petites communautés d’échange ont été fondées par des gens qui, à l’image d’Alipio, Maria et Alberto, souhaitaient abandonner un modèle économique qu’ils jugeaient inhumain − le capitalisme et l’économie de marché − et le remplacer par un système d’échange qui rappelle furieusement les utopies socialistes du XIXe siècle. Ce fut notamment le cas du premier d’entre eux, créé en Ariège fin 1994 : comme Maria aujourd’hui, ses membres affirmaient sans doute avec une pointe d’espoir mêlée d’orgueil : « Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »
C’est vers la fin de ces mêmes années 1990 que j’ai entendu parler pour la première fois des SEL. Ce n’était pas dans un article altermondialiste ni au journal de 13 heures mais à l’Université, lors d’un cours sur les questions monétaires. À l’époque, pour ceux de nos professeurs qui s’étaient spécialisés dans ce domaine ô combien ardu, la création des premiers SEL était une source d’excitation intarissable et un sujet d’étude prioritaire. Il faut dire que nos professeurs avaient parfaitement compris, contrairement aux fondateurs des SEL eux-mêmes[2. À l’exception, peut-être, de Franck Fouqueray, qui avait créé un système équivalent au Mans en 1990 (« Troc Temps ») mais se gardait bien de parler d’autre chose que de « troc ».], que les unités de temps que s’échangeaient les membres de ces systèmes n’étaient rien d’autre que des monnaies, des monnaies privées, des monnaies parallèles créées dans la plus parfaite illégalité au nez et à la barbe du législateur, mais des monnaies à part entière. Les créateurs des SEL pensaient avoir réalisé une forme d’utopie socialiste : ils avaient donné vie au vieux rêve de bien des économistes libéraux.

Une monnaie est un bien physique ou virtuel qui remplit trois fonctions : c’est un intermédiaire général des échanges qui permet de dépasser les nombreuses difficultés techniques que pose le troc, c’est une réserve de valeur qui nous permet de différer nos dépenses dans le temps et c’est une unité de compte qui nous permet d’exprimer la valeur des biens et des services sur une échelle commune. Les francs, de même que le sel (i.e. chlorure de sodium) qui servait à payer les soldes des légionnaires romains ou le riz avec lequel on versait celles des samouraïs remplissaient ces trois fonctions et étaient donc, de plein droit, des monnaies au même titre que nos euros actuels. Fort de cette définition, considérez maintenant les unités de temps créditées ou débitées des comptes de nos amis espagnols : elles leur permettent d’échanger des biens et des services entre eux, elles conservent leur valeur dans le temps et servent d’unité. Ce sont des monnaies, des monnaies virtuelles qui, exactement comme nos euros modernes, n’ont de valeur que parce que leurs utilisateurs ont confiance en leur pouvoir d’achat.

De l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas…

Ce n’est un mystère pour personne : le succès des banques de temps tient au simple fait que, leurs monnaies n’étant pas officiellement reconnues comme telles par l’État espagnol, les utilisateurs échappent complètement à l’impôt et aux diverses réglementations. Lorsque vous vendez un service payé en unités de temps, vous ne facturez aucune TVA, vous n’êtes pas assujetti à l’impôt sur le revenu et vous pouvez tout à fait travailler pour un taux horaire inférieur au salaire minimum imposé par la loi. Si quelques dizaines de milliers d’Espagnols ont jugé bon de participer au développement des banques de temps, c’est essentiellement parce que l’économie officielle − qui est taxée et réglementée − ne leur offrait aucune autre option que le chômage. Autrement dit, et au risque de choquer les plus sensibles d’entre nous, il y a deux économies en Espagne : l’officielle, celle qui est administrée par l’État et qui est en chute libre, et l’officieuse, celle qui s’est développée sans l’État et même en dépit de lui, qui explose et pèse désormais près d’un bon quart du PIB officiel.

Les cyniques et les libéraux déduiront sans doute de ce qui précède que la survie des banques de temps ne tient plus qu’à un fil. Tôt ou tard, l’État espagnol − comme l’État français il y a une vingtaine d’années − cherchera à remettre la main sur cette économie parallèle qui a le front de se développer sans ses bons services et, surtout, sans s’acquitter de l’impôt. On voit déjà quelques économistes − qui se trouvent être par ailleurs fonctionnaires − s’alarmer de la dangerosité de cette économie informelle qui réduit les recettes fiscales de l’État, et donc sa capacité à gaspiller l’argent des contribuables. Plus sérieusement, on comprendra la multitude des petits artisans espagnols qui, écrasés d’impôts et de réglementations, doivent en plus subir la concurrence forcément déloyale d’une véritable économie de marché. La reprise en main fiscale est une question de temps : de l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas, et il est vite franchi.

Vous me direz qu’il suffirait au gouvernement de Madrid de taxer les revenus payés en unités de temps au même taux et sur la même assiette que ceux qui sont rémunéré en euros. L’ennui, c’est que c’est beaucoup plus compliqué ! Si le gouvernement espagnol devait un jour étendre ses filets fiscaux à cette économie réputée informelle, cela reviendrait ipso facto à reconnaître officiellement que les unités de temps sont bel et bien des monnaies concurrentes de l’euro. Or c’est impossible, tout simplement parce qu’admettre l’usage d’une monnaie autre que celle de l’État, c’est priver ce dernier de son instrument fiscal absolu : le monopole monétaire.

Ultima ratio regum

Je ne doute pas un instant, ô lecteurs, que ces choses de la vie vous sont familières, mais une petite piqûre de rappel ne peut pas faire de mal. Lorsqu’un État est endetté − c’est-à-dire qu’il a durablement dépensé plus qu’il ne collectait d’impôts − il est naturellement tenté d’user de son pouvoir souverain pour envoyer paître ses créanciers. Techniquement, cela ne pose aucune difficulté[3. On rappellera ici et fort opportunément que l’État, par définition, contrôle la police et l’armée. Les marchés financiers, combien de divisions ?] et la banqueroute (i.e. le « défaut de paiement », dit-on aujourd’hui) est un usage largement répandu chez les princes dispendieux. Néanmoins, ces derniers s’exposent alors à deux désagréments majeurs : le premier, c’est qu’ils devront se passer de crédits pendant quelques décennies ; le second, c’est que lorsque leurs sujets réaliseront que les marchés financiers qu’ils vouaient si volontiers aux gémonies, c’étaient eux, ils risquent d’avoir quelques difficultés à avaler la pilule. Mais le génie créatif de l’administration fiscale n’ayant pour ainsi dire pas de limite, nos gouvernants se sont dotés d’une arme qui règle définitivement le problème : le monopole monétaire et son corollaire naturel, l’inflation.

Le monopole monétaire, bien plus que l’artillerie, c’est l’ultima ratio regum, l’argument ultime des rois. Si, par hypothèse, le prince s’est engagé à rembourser un certain nombre d’euros selon un échéancier fixé à l’avance, il peut parfaitement réduire la valeur réelle de sa dette tout en honorant ses obligations : il lui suffit de réduire la valeur des euros. Pour ce faire, il n’a besoin que de deux instruments : une monnaie dont il contrôle la production et un dispositif légal qui interdit à quiconque, sur son territoire, d’utiliser une autre monnaie : le cours légal de la monnaie. Une fois en place, il suffit de dévaluer la monnaie en augmentant la teneur en bronze des pièces en or ou en faisant tourner la planche à billets − cela dépend des époques. L’opération permet non seulement de rembourser les créanciers en monnaie de singe et de pomper la richesse réelle des épargnants en toute discrétion[4. Puisque ces derniers n’ont pas d’autre choix que de conserver leur épargne dans la monnaie de l’État.], mais offre aussi l’immense avantage de n’être visible du commun des mortel qu’au travers d’une hausse généralisée des prix… qui sera fort opportunément mise sur le dos des commerçants, banquiers et autres spéculateurs.

C’est là la principale vertu de l’euro (peut être même la seule) : nos gouvernants n’ayant plus d’accès direct à la planche à billets, ils sont obligés de nous fiscaliser de manière relativement transparente. Sauf que, par les temps qui courent et au vu de la situation financières des États européens, l’hypothèse d’un grand mouvement d’inflation de l’euro ou d’une explosion pure et simple de la zone du même nom (suivie d’une dévaluation massive des monnaies qui en résulteraient) se fait de plus en plus probable. Nos très dispendieux gouvernements ont donc, plus que jamais au cours de la dernière décennie, le plus grand intérêt à préserver leur monopole monétaire. Nous assisterons donc très prochainement à une reprise en main des banques de temps espagnoles ; Alvaro, Teresa, Alipio, Maria et Alberto se verront expliquer − à leur plus grande surprise − que leur petite expérience ultra-libérale manque cruellement de patriotisme fiscal ; Comunitats fermera ses portes ou verra son domaine d’activité sévèrement restreint et nos amis espagnols pourront goûter encore un peu plus aux délices du chômage de masse et de l’appauvrissement généralisé sous perfusion étatique.[/access]

*Photo : epSos.de

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berniere bd erotique

Qui a dit que la bande dessinée était réservée aux enfants ? Vous imaginez bien que les premiers hommes des cavernes, après avoir croqué des scènes de chasse et des animaux sauvages en ont eu vite marre. Le rupestre, c’est joli, ça égaye les grottes, mais ça ne nourrit pas les fantasmes intérieurs. Quoi de plus déprimant que de peindre son quotidien ? Vous avez déjà vu des ouvriers d’usine dessiner leur fraiseuse ou leur tour sur les murs de leur chambre à coucher ? Notre taux de natalité, notre dernier motif de fierté nationale, en aurait pris un sérieux coup dans le bas ventre.

Mettez un garçon devant une feuille de papier avec une chatoyante boîte de crayons de couleurs, et vous verrez le résultat. Pornographique à coup sûr ! La représentation du corps des femmes, du désir et de l’acte sexuel est inhérente à la création picturale. Dans son anthologie de la bande dessinée érotique publiée aux Editions Beaux Arts qui s’adresse à un public averti, Vincent Bernière revient (dans son introduction) sur les grandes étapes du dessin cochon, des fresques de Pompéi au Kama Sutra en passant par les Shunga japonais (1615-1868) et les Tijuana Bibles américaines des années 20. L’auteur de cette somme réjouissante ne manque pas de rappeler qu’au cours des siècles, l’Etat et ses corps constitués n’ont eu de cesse d’interdire ou de limiter la diffusion de ces objets de scandale. Lectures perverses, gouvernement en détresse.

Jadis, on s’émouvait à l’antenne d’un genou subrepticement dévoilé, alors vous imaginez la stupeur des autorités devant la perfection esthétique des fessiers chez Manara ou l’indécente opulence des poitrines chez Serpieri. Vincent Bernière n’a pas souhaité trancher entre ce qui doit être considéré d’un côté comme porno et de l’autre, érotique, rappelant cette maxime d’André Breton : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». Sa sélection n’est pas exhaustive, comment le pourrait-elle, il existe des milliers d’auteurs de BD coquines à travers le monde. Vincent Bernière a simplement classé par genres : soft, chic, trash, rigolo et autobiographique.

Amateurs de gauloiserie, de bondage, de triolisme, de SM, etc… Il y en a pour toutes les sensibilités et tous les styles, de la ligne claire à l’hyperréalisme, de la gaudriole aux messages libertaires, de la Chine du XVIème siècle à l’avènement de l’homme bionique. Tous les goûts sont dans la nature. Qu’y-a-t-il de commun entre les pin-up menottées et cravachées de John Willie, la Barbarella intergalactique de Forest, la Druuna ruisselante de Serpieri, les blondes paillardes de Dany, le troublant double de papier de Giovanna Casotto, la Linda arty de Philippe Bertrand, les bourgeoises décomplexées de Martin Veyron ou les obsessions de Crumb?

La variété des traits et des expressions montre combien le 9ème art fripon n’a rien perdu de son sex-appeal. On aurait pu croire qu’avec le déversement d’images X sur le net, la bonne vieille BD priapique serait morte. Elle maintient la barre. Aucune baisse de forme à signaler, la force de son dessin, son pouvoir de suggestion et ce découpage par cases, escalade garantie vers le plaisir sont autrement plus subversifs et excitants qu’un « youporn » consumériste. Ce livre qui n’est pas à mettre entre toutes les mains fera un excellent cadeau de fin d’année. Et contrairement aux prix littéraires, il sera lu.

Anthologie de la bande dessinée érotique, Vincent Bernière (Beaux Arts éditions)

*Image : « Gwendoline », de John Willie © ED. DELCOURT.

Même pas contre

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renaud camus mariage gay

Un article contre le « mariage gay », Patronne ? Mais c’est que je n’ai pas que ça à faire, moi ! Je travaille, j’ai une famille de chiens à nourrir, un branlant manoir à soutenir, un parti politique à conduire au pouvoir, sept ou huit livres à mener de front pour essayer de ne pas trop mourir de faim. Vous n’auriez rien de plus sérieux, comme sujet à me proposer ? Dois-je vous rappeler que la France est en train de changer de peuple, que l’Iran va avoir la bombe, que la démographie de notre pays connaît la croissance la plus alarmante d’Europe, que 60 000 hectares sont artificialisés tous les ans, que si ça continue comme ça, la banquise va bientôt croiser au large de la Casamance ?[access capability= »lire_inedits »]

Parlons-en, de la banquise. Moi qui suis phoque autant qu’on peut l’être, même si j’ai fait valoir mes droits à la retraite, et ancien combattant du front achrien, gay d’honneur malgré les soucis, votre histoire de « mariage gay », là, je ne veux même pas être contre, tellement je trouve ça ridicule. Qu’ils se marient s’ils le veulent, je ferai semblant de ne pas les connaître. D’ailleurs, je n’en connais déjà pas, de candidats à cette farce. Non, vraiment, c’est trop la honte pour l’homosexualité, cette histoire, et surtout pour l’amour des hommes. Abaisser « tout ce triomphe inouï », comme on dit dans Parallèlement[1. Parallèlement est un recueil de poèmes de Verlaine publié en 1889 (NDLR).], à une imitation kitsch de l’hétérosexualité, ramasser ses restes, en somme, au moment où elle les oublie dans son assiette, ah non ! Entre nous, c’est encore un coup de l’égalité qui, décidément, n’en ratera pas une. C’est comme si les géants voulaient être jockeys, au prétexte qu’y a pas de raison. Vous voyez Verlaine et Rimbaud devant M. Raoult, vous ? Whitman convolant en juste noces avec un de ses camerados ? Rien que d’y penser, on tournerait straight, sans vouloir vous désobliger.

Ce n’est pas à vous que je devrais dire ça, Patronne, mais non, c’est vraiment trop débandant, comme idée. Vous en avez déjà vu, des mariages gays ? On se croirait chaque fois dans un gâteau Leader Price, sous sa coquille en plastique. Et plus ça a coûté, plus ça fait travelo au carré, Michou délocalisé à Cannes. Moi je crois que l’esthétique dit la vérité des choses : wysiwyg – vous voyez l’enveloppe, vous savez à peu près ce que dit la lettre.
J’avoue qu’entre les chars de la Gay Parade et les dessins de Jean Cocteau, j’ai toujours eu un problème avec le folklore pédérastique.

Comme les garçons, pour moi, c’est l’objet du désir, et que je ne sais rien de moins sexy que tout ça, de mieux coupe-la-chique et petit-bourgeois, je ne me sens pas concerné. L’adoption, bon, là, je ne dis pas. L’homosexualité, y compris la plus chaste et collet monté, a les meilleures références en matière de pédagogie, depuis vingt-cinq siècles et plus. Je me demande même si ce n’est pas elle qui l’a inventée. Hélas c’est l’adoption en général, pas spécialement l’homosexuelle, qui me semble à remettre en cause. Trouver des parents aux enfants, très bien. Mais des enfants aux parents…[/access]

*Photo : Autoportrait de Renaud Camus.

Le goût et la vitesse

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semaine du gout queen

Le mois dernier se déroula, paraît-il, la « semaine du goût ». Au delà du fait que ce genre d’éphémérides modernes a quelque chose de ridicule et que celle-ci me semble ignominieusement discriminatoire à l’encontre des quatre sens restants, cet événement exprime néanmoins un fait pertinent : c’est que notre époque finit par réaliser qu’elle a tout affadi. Et pas seulement la saveur des pêches, laquelle n’est qu’un symptôme parmi d’autres, mais des sentiments les plus élevés jusqu’aux sensations les plus simples. Ainsi l’homme contemporain fait-il souvent songer à un patient en post-coma amnésique auquel il faut rapprendre chaque évidence.

Même si la saveur d’une pêche n’est qu’un détail d’un problème infiniment plus ample, les choses concrètes, aussi triviales soient-elles, sont toujours le signe de réalités profondes. Si nous avons perdu le sens du goût véritable, c’est que nos palais ont d’abord été gavés de merde. Et s’ils ont été gavés de merde, c’est tant pour des raisons de gauche – égalitarisme -, que de droite – capitalisme -, c’est parce qu’on a voulu que tout le monde puisse toujours, à moindre frais et sans effort et au bénéfice de grandes entreprises : bouffer des pêches. Résultat : les pêches n’ont plus de goût.

Ce sur quoi je veux insister, c’est que l’absolue disponibilité de tout pour tous est un fantasme mortifère, parce qu’on abroge les choses au passage. Derrière chaque organe physique, il y a un organe intérieur, et ce qui donne du goût aux choses, c’est leur sens. Or le sens est une question de trajectoire. Un verbe entre le sujet et l’objet qui permet de former une phrase. La dictature de l’immédiat (induite par la consommation de masse) éliminant tout élan, tout effort et tout lien entre le sujet et l’objet, abolit la substance même de l’objet. Or substance, sens, saveur : c’est tout un. Le sujet nourri de telle sorte finit quant à lui – ne serait-ce que mentalement -, impotent, obèse et vide.

Ce qui fait sens, c’est l’histoire qu’écrit une rencontre entre le sujet et l’objet. Ce peut-être, par exemple, la rencontre amoureuse, et le succès des « sites de rencontres » préfigure simplement un autre affadissement radical  Ce peut-être, encore une fois, le goût de la pêche. Le sens de ce dernier relève de son territoire d’origine, la personne l’ayant vue mûrir, toute l’atmosphère saisonnière à laquelle elle appartient, le respect du cycle, l’envie véritable et non le caprice indécis du consommateur inondé par un raz-de-marée de propositions.

« I want it all and I want it now ! », ce refrain débile de Queen est le « Sieg heil ! » sucré de cette dictature de l’immédiat. On notera surtout que l’auteur d’une telle phrase ne sait ni ce qu’il veut précisément (de « tout » à « rien », il n’y a souvent pas grand chose), ni se donner les moyens de l’atteindre et souffrir la patience nécessaire pour cela.

Remarquez que cette dictature de l’immédiat, cette passion inférieure pour la facilité, est également partagée par nos frères djihadistes, lesquels manifestent souvent le pur revers du monde occidental plutôt qu’un parti fondamentalement opposé. Leur « spiritualité » n’implique pas la belle science des derviches tourneurs ou dix ans de jeûne au désert, non, aller au Paradis est devenu pour eux aussi simple que de prendre un vol intérieur aux States.

Ce n’est pas pour autant que je donnerai ici dans un quelconque « éloge de la lenteur ». Le goût de la vitesse me paraît infiniment respectable. Le problème ne réside pas dans la rapidité à laquelle s’effectue le parcours, le problème c’est l’abrogation de toute trajectoire.

En attendant, je demeure partisan du coup de foudre comme de la guerre-éclair.

*Photo : semaine du goût/ Conseil général des Yvelines.

Groland ize baque

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Pour ses vingt ans, la présipauté de Groland s’offre une petite cure de jouvence avec une formule rafraîchie, la dixième du nom pour ces dignes successeurs des Nuls. Made in Groland revient plus déjantée, scato et irrévérencieuse que jamais. Jules-Edouard Moustic, Michael Kael, Gustave Kervern Sandra Dra et leur collaborateur Francis Kuntz nagent toujours avec délectation dans la grande flaque du stade anal.

Avec un nouveau générique tout nouveau tout beau, les invités grolandais de Canal + commémorent chaque samedi soir l’arrivée au pouvoir des « bolchévistes » chez leur voisin français. Cela ne méritait rien de moins qu’un petit hymne à la mélodie soviétique qui fait la part belle au vénérable président Salengro, tout à la fois De Gaulle (pour la taille), Pompidou (par sa culture), Giscard (pour l’épée d’académicien), Mitterrand (pour la fille cachée), Sarkozy (pour l’énergie) et Hollande (parce que le premier des grolandais n’est que trop normal).

Après deux décennies de franche déconnade, de pipi-caca et de vannes absurdes façonnées à la truelle, les gentils grolandais puisent encore leur inspiration dans l’actu la plus dérangeante, du mariage bourgeois pour tous au rap voilé.

Avis aux nostalgiques ou aux néophytes : il n’est jamais trop tard pour (re)plonger dans les DVD de leurs pires avanies. On retrouvera avec bonheur les aventures du reporter Michael Kael, avant sa récente promotion à la présidence grolandaise, ainsi que les cultissimes publicités du cru, comme ce savoureux éloge de la sobriété.

Comme on dit à Mufflins, viendez !

 

 

Claude Habib, un féminisme bien tempéré

claude habib feminisme

L’indignation n’est pas le fort de Claude Habib. Malaise dans la civilité[1. Malaise dans la civilité, sous la direction de Claude Habib et Philippe Raynaud, Perrin, 2012. (Textes de Alain Besançon, Alain Finkielkraut, Claude Habib, Nathalie Heinich, Philippe d’Iribarne, Philippe de Lara, Hélène Merlin-Kajman, Philippe Raynaud).], l‘ouvrage collectif qu’elle a dirigé avec Philippe Raynaud dresse pourtant un tableau bien mélancolique de tout ce que nous avons perdu. Les auteurs s’interrogent sur la survie de la politesse française, qui illuminait jadis le monde, dans un univers multiculturel et démocratique – et la réponse est dans la question. Mais Claude Habib n’est ni colérique, ni pleurnicharde.[access capability= »lire_inedits »]  Baptisons-la Tempérance, surnom qui sent sa Carte du Tendre autant que le XVIIIe siècle, dont elle est d’ailleurs une grande spécialiste. Aujourd’hui professeur de littérature à La Sorbonne-Nouvelle, cette normalienne a été entraînée vers la philosophie par Claude Lefort, puis Pierre Manent et Philippe Raynaud, tout en demeurant, de son propre aveu, à la lisière de cette discipline : « Je ne comprends pas l’ambition de décrire le tout, ou du moins je ne parviens pas à penser ainsi. J’attrape le monde par des détails. »

Ce qui semble lui importer par-dessus ce tout, c’est de bien nommer les choses. Et elle y excelle : douée d’une rare aisance à saisir  le singulier, sa plume est toujours lumineuse, ses termes choisis, ses analyses percutantes. Pour autant, Claude Habib répugne à émettre un jugement sur notre époque, et encore plus à indiquer une direction. Face au déclin visible de la civilité d’antan, elle demeure dans une perplexité de bon aloi.

Dans sa contribution à Malaise dans la civilité – un petit bijou –, elle montre que nous sommes entrés dans l’« ère du Cool ». Cependant, rien ne lui est plus étranger que le déclinisme. Non qu’elle soit dépourvue d’opinions, mais notre Tempérance n’a pas « ouvert boutique » (comme Berl disait de certains qu’« ils ont ouvert boutique d’écrivain »), ni choisi d’occuper le terrain du débat. Vous ne verrez pas sa signature dans la presse, sauf cet automne, auprès de celles d’Élisabeth Badinter, Régine Desforges, Caroline Eliacheff, Élisabeth de Fontenay, Claude Lanzmann, au bas d’une pétition : « L’Abolition de la prostitution est une chimère ». Le projet annoncé par la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, dans la foulée de la proposition de loi du 7 décembre 2011, objet d’un rare consensus entre droite et gauche au Parlement, a fait bondir Claude Habib. Cet abolitionnisme lui paraît non seulement naïf, mais surtout liberticide[2. Pensées sur la prostitution, Belin, 1994.].

Car nous avons bel et bien affaire à une libérale, ce mot honni après avoir été magnifié par l’antitotalitarisme français des années 1970. Paradoxalement, c’est avec Rousseau, auquel elle a consacré son doctorat, que Claude Habib est entrée en modération.  On parlait alors de « science des textes et des documents ». En ces temps où l’auteur était haï et le critique élevé au rang de créateur, « Rousseau était à peu près  le seul écrivain qui permettait de résister  à la sémiologie,  tant sa présence dans son œuvre était impérieuse ».

Antidote à l’esprit du temps, Jean-Jacques fut aussi un redoutable adversaire de son féminisme spontané.  Chez lui, la différence des sexes est une donnée indiscutable, et la coquetterie féminine, native. Dépassant les recommandations réductrices de Rousseau pour l’éducation des jeunes filles (pas trop de culture générale, préparation à la tenue du foyer), Claude Habib analyse dans Le Consentement amoureux[3. Hachette, 1998  « Pluriel », 2002.] le passionnant défi que l’écrivain nous a légué : la différence n’est pas signe d’inégalité. Pour autant, cette formation à rebours de son temps ne l’a pas amenée à un féminisme différentialiste ou hostile. Si elle s’est intéressée à la prostitution, c’est par curiosité pour l’autre sexe, voire par compassion pour des souffrances et des désirs masculins spontanément opaques.

Poursuivant son enquête dans Galanterie française[4. Gallimard, 2006.], elle y explique comment la France, par le biais de la galanterie, a permis l’influence croissante des femmes. Elle y décrit une forme d’exception hexagonale, entre soumission féminine et guerre des sexes de l’autre. Le camp « radical-féministe » ne lui a pas pardonné: l’historienne américaine Joan Scott l’a violemment prise à partie − en déformant ses propos − pendant l’ « affaire DSK ». D’après Scott, ce fameux  « féminisme à la française », dont Claude Habib est, de facto, la représentante (avec Mona Ozouf, Irène Théry et Philippe Raynaud − on peut imaginer pire compagnie), ne serait en réalité qu’une apologie de la soumission féminine au désir masculin[5. Dans son ouvrage De l’utilité du genre, Fayard, 2011, et dans un article d’une rare mauvaise foi « Féminisme à la française », Libération, 9 juin 2011.] . Sur l’autre front, Tariq Ramadan lui a reproché (sur le plateau de Frédéric Taddéï) d’inventer un modèle « totalement construit  de galanterie, exclusif et ignorant de l’apport islamique ».  Sous le feu des attaques, Tempérance reste calme. Tel est le destin des modérés : habitués à être minoritaires, à l’écart des connivences, ils observent et décodent avec flegme les passions du jour.[/access]

*Photo : C. Hélie/Gallimard.

François Fillon est le meilleur rassembleur de l’UMP

Herve Gaymard Fillon UMP

N’est-ce pas Jacques Chirac qui parlait autrefois de « bruit et [d’]odeurs » pour évoquer les difficultés de la coexistence culturelle ? Vous qui parliez de « liberté de l’esprit », ne faites-vous pas preuve d’un certain conformisme lorsque vous assimilez, comme toute la gauche, toute discussion sur l’islam et  l’immigration à une abominable droitisation ? Vous savez bien que ces questions préoccupent les gens !

Il ne s’agit évidemment pas de le nier, et je ne crois pas que toute discussion sur ces sujets soit mauvaise. Tout est affaire de tessiture : l’UMP de Jean-François Copé a une voix trop métallique pour les aborder. En France, la politique a quelque chose d’à la fois charnel et rassembleur. Pour autant, je ne suis ni béat ni naïf sur les questions d’autorité, d’immigration, de délinquance, ou d’éducation…[access capability= »lire_inedits »] On prête d’ailleurs à De Gaulle des formules assez fortes comme, par exemple, le risque de  voir son village devenir « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En même temps, je trouve paradoxal que les héritiers de l’Algérie française soient aujourd’hui anti-islam. Si l’Algérie était restée française, la France serait un pays majoritairement musulman. Il y a une sorte de schizophrénie qui prospère sur ces feux mal éteints de la mémoire française et révèle bien le désarroi de notre pays par rapport à tout ce qu’il a vécu depuis 1940.

Posons la question autrement. À quoi a-t-on assisté depuis trente ans ? Pourquoi a-t-on vu le Front national, partant de 4 % en 1984, atteindre aujourd’hui 15 % à 20 % de l’électorat ? Parce que tous les sujets dont il s’était emparé, sur un mode évidemment discutable, ont été soustraits au débat. La gauche a joué là-dessus et la droite s’est laissé intimider. « Continuer à faire cadeau du réel au FN », pour reprendre l’expression de Finkielkraut, n’est-ce pas tout faire pour que l’équilibre entre l’UMP et le FN s’inverse ?

Depuis 1983-1984, nous souffrons simultanément d’angélisme et de machiavélisme. L’angélisme consiste à refuser de prendre ces sujets à bras-le-corps au motif qu’ils ont été, comme vous le dites, préemptés par le Front national. Et le machiavélisme, c’est le jeu formidablement efficace de la gauche sur ce sujet. Je ne pense pas seulement à la gauche intellectuelle qui distribue les anathèmes, mais aussi à la gauche politique, et notamment à François Mitterrand. Quand on change la loi électorale six mois avant les élections législatives dans le but évident de faire entrer le FN en force à l’Assemblée nationale, quand on demande aux patrons de chaînes de télévision de donner la parole à Le Pen, on retrouve exactement la situation décrite par l’apostrophe de Malraux à Mitterrand, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965, au moment du ralliement de Tixier-Vignancour : « Vous êtes le candidat unique de quatre gauches, dont l’extrême droite. »

Compte tenu de tout ce que vous venez de dire, il doit parfois arriver que, sur certains sujets, vous vous sentiez plus proche de députés de gauche que de certains qui appartiennent à votre famille politique. Dans ces conditions, quel peut être l’avenir de la droite ?

Il y a l’avenir idéologique et l’avenir politique et tout l’enjeu, pour nous, est de faire en sorte que les deux se recoupent. On ne fera pas l’économie d’une refondation idéologique qui permettra de définir notre projet et de tracer nos lignes rouges. C’est d’ailleurs ce que j’essaye de faire à travers les différents textes que je rédige depuis quelques années. Ma nervure est évidemment le gaullisme, mais je reconnais que cela ne suffit pas. Il ne faut surtout pas se dire, comme certains de mes collègues, que l’échec de Hollande et d’Ayrault suffira à nous faire gagner.

Qui, de Jean-François Copé ou de François Fillon, est le plus à même de mener à bien cet énorme travail ?

Je soutiens très clairement François Fillon, et ceci pour trois raisons. D’abord, c’est un homme d’État, qui a derrière lui un parcours ministériel et primo-ministériel que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ayant commencé jeune, il a également une expérience d’élu local qui fait qu’il connaît la France dans sa diversité. Et enfin, il est, d’après moi, le plus apte à former l’arc-en-ciel le plus large possible pour gagner.

Si l’on vous comprend bien, il est possible de continuer la route avec le même attelage ? La cohabitation entre vous, la Droite populaire et les autres courants du parti est-elle possible alors que tant de choses vous séparent ?

La question qui se pose est celle de l’incarnation. Fillon comme Juppé, que j’aurais soutenu s’il s’était présenté, tient un discours d’autorité incontestable malgré le procès en mollesse qu’on lui fait avec une certaine mauvaise foi. Les électeurs du Front national peuvent se retrouver dans ce discours. Mais il est également apte à rassembler le plus largement possible.

Vous ne nous dites pas vraiment comment, mais passons. Au sujet de l’avenir du FN, il y a deux hypothèses : soit il reste accroché à la vieille culture de l’extrême droite française qui est celle de Jean-Marie Le Pen, soit il connaît une évolution à l’italienne pour incarner une forme de néo-populisme sans doute plus proche de Marine Le Pen. Auquel cas, on voit mal ce qui, à terme,  empêchera un rapprochement…

Oublions, l’espace d’un instant, le jugement moral que l’on peut porter sur un héritage d’extrême droite qui me révulse, ainsi que la question des personnes. Si l’on s’en tient au programme du FN, je ne pense pas qu’il faille sortir de l’UE, remettre en cause l’euro. D’autre part, les problèmes de la France ne se résument pas à la seule question de l’islam. C’est un sujet qu’il faut traiter, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga des problèmes de la France.

Vous avez précisé qu’on ne pouvait pas additionner les choux et les navets, l’électorat de l’UMP et celui du Front national. Mais si vous ne parvenez pas à faire revenir au bercail umpiste des électeurs frontistes et que vous ne passez aucune alliance de l’autre côté, vous n’êtes pas près de revenir au pouvoir…

On verra bien ce que l’avenir nous réserve. Reconquérir les voix et les cœurs des électeurs est notre exigence politique. Quant à la question de l’alliance avec le Front national, de mon point de vue, elle ne se pose pas. D’abord parce que nos divergences portent sur des éléments dirimants et fondamentaux. Ensuite, une telle alliance, si d’aventure elle était décidée alors que je la récuse, serait un jeu perdant- perdant car la moitié de nos électeurs partirait. Les choses sont claires : il n’est ni question d’alliance ni de procès en sorcellerie. Je m’en tiens à une stricte analyse de nos positions idéologiques.

Quid de la Droite populaire ?

Ses membres ont le droit de s’exprimer et on les entend beaucoup, car ils sont médiatiquement très talentueux et parce que cela arrange beaucoup de vos confrères de leur tendre le micro, plus qu’à moi par exemple. Il ne faut néanmoins pas surestimer le poids de cette mouvance.

En tant qu’ancien ministre des Finances, quel est votre analyse de la crise économique ? Votre camp ne porte-t-il pas une responsabilité dans la situation de la France ?

Soyons honnêtes : la crise actuelle s’apparente à un virus qui frappe un corps déjà malade d’un endettement excessif depuis le début des années 1980. Notre incapacité à regarder en face la situation objective du pays a aussi joué. À mes yeux, le vrai sujet est « France-Allemagne ». Au moment où l’Allemagne réformait en profondeur le marché du travail et la sécurité sociale pour conforter  sa puissance fragilisée par la réunification, nous, gouvernements de gauche comme de droite, avons eu une politique de facilité, notamment avec les 35 heures.

À vous entendre, Chirac a donc plombé la France, puisqu’il était alors au pouvoir ?

Non ! En 1997, il était Président de cohabitation. C’était la gauche qui était au pouvoir, et Chirac s’est opposé aux 35 heures comme il a pu. Cela dit, concernant l’endettement, il faudrait être malhonnête pour affirmer que seule la gauche ou seule la droite en est responsable. Nous le sommes tous.

Que pensez-vous de la stratégie économique du gouvernement actuel ?

Ce gouvernement est coupable de faire le contraire de ce qu’il a dit pendant la campagne électorale. Il déclarait alors que tout était de la faute de Nicolas Sarkozy et de sa prétendue politique de cadeaux aux riches. Il y a donc eu une sorte de déni de la réalité qui n’aide pas la démocratie, car les citoyens s’en rendent compte. C’est la même chose avec le plan Juppé. La gauche a cogné sur ce plan pendant la réforme de la sécurité sociale, puis une fois Jospin élu, en 1997, les socialistes n’ont pas annulé ce plan mais l’ont appliqué.

En parlant de la crise, vous avez évoqué l’Allemagne, pas l’Europe. Or, on a l’impression d’être au milieu du gué : la  monnaie unique nous impose un certain degré d’intégration que nous sommes incapables de mettre en œuvre faute d’un peuple européen…

Dans la situation mondiale actuelle, marquée par la montée des pays émergents, l’échelon européen permet de peser. Ce n’est pas un discours maurrassien sur la France qui permettra de faire face aux défis du nouveau monde qui est en train de se construire sous nos yeux. En même temps, l’Europe doit se construire en tant qu’entité politique commune avec un budget autonome pour la zone euro.

Vous êtes à la fois gaulliste et européiste ? On a un peu de mal à suivre…

Je suis euro-réaliste, c’est-à-dire que je ne suis ni un eurolâtre béat, ni un europhobe crépusculaire. Alain-Gérard Slama disait que les pères fondateurs de l’Europe étaient des « Lotharingiens malades du foie, toujours entre deux purges ». C’est une bonne définition.

Vous avez tous les défauts de la terre puisqu’en plus d’être gaulliste, vous êtes catholique ! Comment vous situez-vous dans le débat sur le « mariage et l’adoption pour tous » pour reprendre les termes de notre Premier ministre ?

J’attends de voir le projet précis du gouvernement sur ce sujet. Comme Benjamin Constant, je pense que la politique doit s’arrêter là où commence « la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Au-delà de la question du « mariage gay », j’estime que l’ensemble des sujets dits « de société » relèvent de choix individuels dans lesquels le politique n’a pas à s’immiscer. Ce n’est pas parce que je suis député de la nation que je me sens autorisé à donner des leçons et à édicter  des normes sociétales. C’est un sujet très compliqué.

Et en prime, vous êtes père de famille nombreuse. L’avenir de vos enfants est-il en France ?

La jeunesse pense que ce pays ne l’aime pas. En matière d’insertion sur le marché du travail, ce que vivent les jeunes est terrible par rapport à ce que les générations précédentes ont connu. Ils ont l’impression d’avoir un plafond de verre qui les bloque dans de nombreux domaines. L’avenir de la jeunesse doit être LA priorité de notre génération politique. Cela dit, je n’ai pas aimé la tribune publiée par Libération intitulée : « Barrez-vous ! ». Je trouve très bien que les jeunes puissent connaître le vaste monde avec les programmes de type Erasmus et qu’ils aillent rouler leur bosse à l’étranger. Mais il faut qu’ils reviennent ‒ mes enfants comme les autres ![/access]

*Photo : FonDaPol.

Pour le mariage avec tous

mariage gay dom juan

Comme on est sommé de prendre position sur la question du mariage gay, je rappellerai que d’abord, il ne s’agit pas du mariage gay mais du « mariage pour tous ». Avec une telle appellation, il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas voir l’effort du gouvernement  qui veut empêcher tout enfermement communautaire, comme cela avait été le cas au moment du Pacs. Alors, plutôt que de critiquer cette dénomination, de la refuser en bloc, cherchons à l’améliorer : ce sera une attitude positive, constructive, citoyenne comme il se doit dans une république moderne.

Ce qui me gêne, dans l’expression « mariage pour tous », ce n’est pas le  « tous », c’est la préposition. Je trouve qu’il faudrait remplacer « pour » par « avec ».
Le « mariage avec tous », je signe des deux mains. Je ne vois pas pourquoi le mâle blanc hétérosexuel que je suis ne pourrait pas se marier avec plusieurs femmes. Je sais, ça s’appelle la polygamie et c’est interdit. Eh bien, c’est un tort. C’est une revendication qui court dans l’Occident chrétien depuis un bon bout de temps et qui trouve par exemple son expression la plus franche dans le Dom Juan de Molière, car on sait qu’il n’y a pas plus chrétien que la figure de Dom Juan puisqu’il est pour l’amour universel et qu’il met à bas les hypocrisies de ce monde-ci pour finir emporté en Enfer. S’il n’avait pas été chrétien, il ne serait pas allé en Enfer, l’Enfer n’existant évidemment que pour ceux qui y croient.

Mais écoutons plutôt celui que le discours puritain a voulu limiter à être un vil séducteur : « Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous » Parce qu’il se comporte mal avec sa femme Done Elvire, on a voulu voir dans ce passage un refus du mariage classique. C’est évidemment un contresens. Dom Juan est un pionnier non pas du mariage pour tous, mais du mariage avec tous, ou toutes, comme vous voudrez. Ce qui le déçoit dans le mariage, ce n’est pas le mariage en soi, ni l’institution, c’est que cela suppose la monogamie. Et donc l’adultère et l’hypocrisie qui l’accompagne.

On m’objectera que la polygamie existe déjà et se résume à un truc illégal pour Maliens plus ou moins clandestins qui gênent tout le monde avec le bruit et l’odeur. Je ferai remarquer deux choses à ce sujet.
Primo, ceux qui sont les plus virulents contre le malien polygame sont peu ou prou les mêmes qui ne voyaient pas d’objection à ce que les USA fussent dirigés par un Mormon, blanc, chrétien mais dont l’Eglise recommandait la polygamie jusqu’à la fin du XIXème siècle, avant de l’interdire dans un moment de faiblesse face au puissant lobby monogame.
Secundo, en votant un « mariage avec tous » qui supposerait des droits et des devoirs comme le mariage classique, nous ferions un pas vers l’intégration et même l’assimilation de ce Malien polygame. Il ne manquera plus que de le faire voter aux élections locales pour avoir enfin réussi une parfaite intégration républicaine.

Le mariage avec tous pourrait évidemment s’appliquer aux femmes hétérosexuelles, aux gays, aux bisexuels, aux lesbiennes, aux trans. Un panachage, comme sur jadis les listes électorales pour les élections municipales, serait possible. L’homme bisexuel pourrait avoir son épouse et son mari sous le même toit, y compris si l’épouse elle-même bisexuelle est de son côté mariée avec un homme banalement hétérosexuel et un trans brésilien en cours d’opération.

Cela supposerait évidemment une nouvelle politique du logement et de la petite enfance. Pour le logement, il faudrait demander à Cécile Duflot une loi prévoyant par communes 25% de logements prévus pour les « marié-e-s  avec tous », c’est-à-dire des logements avec une surface habitable proportionnelle aux nombres de personnes concernées car il est hors de question que le mariage avec tous soit l’occasion d’une promiscuité détestable et malsaine qui nous renverrait, justement, à notre travailleur malien.
Pour la petite enfance, c’est également tout bénef. On sait les dégâts psychologiques observés chez les enfants élevés dans des familles monoparentales, d’où a disparu toute référence masculine. On sait également la souffrance que représente pour eux, malgré la propagande médiatique, le divorce devenu hélas le destin de la moitié des couples en France avant même les fameux sept ans de réflexion.

Grâce au « mariage avec tous », il devient évident, par la multiplicité des combinaisons qu’il propose, que la famille monoparentale sera statistiquement très rare car il faudrait vraiment y mettre de la mauvaise volonté alors que vous pourriez désormais vous marier avec un ou plusieurs hommes et une ou plusieurs femmes. Quant aux traumatismes du divorce pour l’enfant, il sera fortement dilué dans la mesure où la procédure ne concernera, par exemple, qu’un ou deux de ses huit ou neufs parents.
On l’aura compris, je l’espère, que le « mariage avec tous » semble bien aujourd’hui la seule mesure possible pour épouser, c’est le cas de le dire, les métamorphoses de notre société de manière à la fois rationnelle et morale.

*Photo : Energético.

Budget de la Sécu : on ne s’ennuie pas au Sénat

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L’événement aura été un rien occulté par la conf’ de presse présidentielle et les interminables explications de texte qui l’ont accompagnée, mais sa cruelle réalité demeure : pour la troisième fois en quelques semaines, le gouvernement a été mis en minorité au Sénat sur un texte hautement stratégique. En effet, après l’inénarrable loi Energie de Delphine Batho et la loi de programmation budgétaire, c’est le budget de la Sécu qui vient d’être retoqué par la Haute Assemblée.

Certes, aucun de ces textes n’est définitivement enterré pour autant, puisque c’est l’Assemblée nationale qui a le dernier mot en cas de désaccord persistant entre les deux chambres. N’empêche, ça fait désordre, surtout quand on se souvient des discours triomphalistes qui avaient salué, il y à peine un an, la victoire « historique » de la gauche au Sénat.

Le scénario de cette nouvelle défaite socialiste est le même que celui des deux épisodes précédents : après le dépôt de nombreux amendements communistes, tous systématiquement rejetés par la « majorité » PS-EELV , les sénateurs PCF ont voté avec la droite et le centre plutôt que de laisser passer un texte qui d’après Eliane Assassi, la présidente du groupe communiste, prouve que « la gauche gouvernementale s’installe dans des choix de rigueur et non pas de justice sociale.»

On attend avec impatience la réaction forcément indignée d’Harlem Désir expliquant que c’est très très mal de voter avec la droite…

Gaza : les Salomon de comptoir

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israell liberation gaza hamas

israell liberation gaza hamas

Un ami me faisait remarquer, à juste titre, que le titre de « une » de Libération du samedi 16 novembre « Gaza sous le feu » aurait avantageusement pu être complétée par « Israël sous la pluie ». Non que la météo soit maussade au pays du Mossad, mais parce que le feu qui s’abat sur le territoire régi par le Hamas est la conséquence de la pluie de rockets et de missiles Fajr envoyée depuis des mois sur Israël par des groupes islamistes radicaux.

C’est sans doute trop demander aux experts en titraille du quotidien de la rue Béranger d’expliquer à leurs lecteurs que les conséquences sont le produit d’une cause, et non l’inverse. Mais comme à Libé, on n’est pas tombé de la dernière pluie (de rockets), le préposé à l’édito va vous révéler le fin mot de l’histoire. Tout cela ne serait que des manœuvres de dirigeants aussi cyniques que peu soucieux de la vie des gens qu’ils gouvernent : « En Israël, le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite va-t-en guerre sont bien décidés à jouer des vieux réflexes et de la peur à quelques semaines des élections législatives » écrit ainsi Vincent Giret. Quelques lignes plus loin, il soupçonne le Hamas de vouloir entraîner l’Egypte des Frères musulmans dans une spirale de violence. Giret, et d’autres confrères de sa corporation éditorialisante, se plaisent à endosser la robe du juge impartial se lamentant qu’une fois de plus les modérés sont débordés par les extrémistes, et qu’il n’y ait en pas un pour rattraper l’autre. Netanyahou et le Hamas sont des « alliés objectifs » pour faire capoter tout ce qui pourrait ressembler à une paix, même fragile entre Israël et les Palestiniens. On passera sur la reprise constante de la vieille antienne stalinienne des « alliances objectives », qui sert avant tout à masquer la paresse de la pensée, et la rusticité de l’analyse.

Netanyahou va-t-en guerre ? Nos Salomon de comptoir n’ont pas dû bien lire la documentation que leur service ad hoc leur a fait parvenir pour alimenter leurs cogitations. Bibi Netanyahou est l’un des rares premiers ministres d’Israël à n’avoir jamais déclenché de guerre lorsqu’il était en fonction entre 1996 et 1999, ni depuis son retour au pouvoir en 2009. On ne le classera pas pour autant dans la catégorie des colombes, car l’homme ne cache pas qu’il n’hésiterait pas à faire donner la garde, et même plus, s’il estime que les intérêts vitaux de l’Etat juif sont menacés.

Netanyahou boute-feu pour des raisons électoralistes ? Nos éditorialistes ont dû confondre avec le combat de titans entre Fillon et Copé, et appliquer à la situation politique israélienne des schémas bêtement hexagonaux. Netanyahou n’a nul besoin d’une guerre pour l’emporter le 22 janvier prochain. Le capital de confiance dont il bénéficie dans une majorité de la population et les divisions de l’opposition laissent augurer une large victoire du Likoud et de ses alliés lors du prochain scrutin. Au contraire, les aléas d’une confrontation armée avec le Hamas, comme cela a été le cas lors de l’opération Plomb durci déclenchée par son prédécesseur Ehud Olmert en 2009, peuvent se révéler électoralement dangereux pour lui. Enfin, toute son énergie est employée à organiser la riposte, diplomatique et militaire, au danger principal pour Israël, la nucléarisation de l’Iran. Cependant, s’il laissait bombarder sans réagir ses électeurs potentiels, on comprendrait que ces derniers lui en tiennent rigueur dans l’isoloir.

La responsabilité de la séquence violente qui se développe actuellement dans la guerre sans fin entre Israël et ses ennemis est à porter au débit du seul Hamas. Les chefs islamistes radicaux de Gaza sont près à sacrifier non pas leur vie (ils se cachent dans les sous sols des hôpitaux du territoire), mais celles de centaines de leurs sujets pour éliminer leur vieil ennemi Mahmoud Abbas et saboter son initiative de reconnaissance d’un Etat palestinien non membre par l’assemblée générale de l’ONU. Mais cela, c’est trop difficile à dire pour nos éminents éditorialistes, parce que c’est trop simple.

*Photo : Libération/Patrick Peccatte.

Le temps, c’est de la monnaie

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sel monnaie espagne

sel monnaie espagne

Alipio, un Espagnol un peu baba cool et au demeurant fort sympathique, pense que la crise qui frappe si durement l’Espagne est l’occasion d’un retour à la terre et veut donc créer une « coopérative agricole autonome »[1. Cet exemple est tiré d’un reportage diffusé par Arte en début d’année (Tabea Tiesler, René Gorski et Robert Bohrer, « Espagne : des banques de temps communautaire »).]. Pour ce faire, il a réuni une petite équipe − composée notamment de Maria, une architecte au chômage et d’Alberto, un comptable qui a du temps libre − qui accepte de l’aider gratuitement à donner vie à son ambitieux projet. Quoique « gratuitement » n’est peut-être pas tout à fait le bon terme : Alipio paye les membres de sa petite équipe, mais il ne les paye pas en euros ; il les rémunère en temps. À noter qu’Alipio, Maria et Alberto ne sont pas de vieux amis ; ils se sont rencontrés récemment sur un site communautaire d’un genre nouveau : comunitats.org.[access capability= »lire_inedits »]

Créé par Teresa Cristobal et Alvaro Solache, Comunitats est l’une des 291 « banques de temps » que compte l’Espagne − et leur nombre a plus que doublé depuis le début de la crise. Le principe en est très simple : si vous avez du temps libre et des compétences, les banques de temps vous proposent d’offrir vos services aux autres membres de la communauté contre une rémunération qui ne sera pas payée en euros, mais sous forme d’un crédit sur votre compte de temps. Avec ce crédit, vous pourrez à votre tour bénéficier des services d’autres adhérents du système et ainsi de suite. Pour Alipio, Maria, Alberto et les milliers d’Espagnols qui participent à de tels systèmes, les banques de temps constituent une forme de coopération solidaire, une économie véritablement au service de l’homme, une alternative crédible au règne du dieu-argent.
« Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »

À vrai dire, et sans vouloir aucunement dévaloriser l’initiative des créateurs de Comunitats, les banques de temps n’ont pas grand-chose de nouveau. Plusieurs systèmes comparables ont vu le jour un peu partout dans le monde sous des noms différents. En France, par exemple, les banques de temps se sont développées à partir des années 1990 : on appelle ça un « système d’échange local » (SEL) et il n’y en aurait pas moins de 300 qui continuent à fonctionner sur l’ensemble du territoire. La plupart de ces petites communautés d’échange ont été fondées par des gens qui, à l’image d’Alipio, Maria et Alberto, souhaitaient abandonner un modèle économique qu’ils jugeaient inhumain − le capitalisme et l’économie de marché − et le remplacer par un système d’échange qui rappelle furieusement les utopies socialistes du XIXe siècle. Ce fut notamment le cas du premier d’entre eux, créé en Ariège fin 1994 : comme Maria aujourd’hui, ses membres affirmaient sans doute avec une pointe d’espoir mêlée d’orgueil : « Notre monnaie à nous, ce n’est pas l’argent. »
C’est vers la fin de ces mêmes années 1990 que j’ai entendu parler pour la première fois des SEL. Ce n’était pas dans un article altermondialiste ni au journal de 13 heures mais à l’Université, lors d’un cours sur les questions monétaires. À l’époque, pour ceux de nos professeurs qui s’étaient spécialisés dans ce domaine ô combien ardu, la création des premiers SEL était une source d’excitation intarissable et un sujet d’étude prioritaire. Il faut dire que nos professeurs avaient parfaitement compris, contrairement aux fondateurs des SEL eux-mêmes[2. À l’exception, peut-être, de Franck Fouqueray, qui avait créé un système équivalent au Mans en 1990 (« Troc Temps ») mais se gardait bien de parler d’autre chose que de « troc ».], que les unités de temps que s’échangeaient les membres de ces systèmes n’étaient rien d’autre que des monnaies, des monnaies privées, des monnaies parallèles créées dans la plus parfaite illégalité au nez et à la barbe du législateur, mais des monnaies à part entière. Les créateurs des SEL pensaient avoir réalisé une forme d’utopie socialiste : ils avaient donné vie au vieux rêve de bien des économistes libéraux.

Une monnaie est un bien physique ou virtuel qui remplit trois fonctions : c’est un intermédiaire général des échanges qui permet de dépasser les nombreuses difficultés techniques que pose le troc, c’est une réserve de valeur qui nous permet de différer nos dépenses dans le temps et c’est une unité de compte qui nous permet d’exprimer la valeur des biens et des services sur une échelle commune. Les francs, de même que le sel (i.e. chlorure de sodium) qui servait à payer les soldes des légionnaires romains ou le riz avec lequel on versait celles des samouraïs remplissaient ces trois fonctions et étaient donc, de plein droit, des monnaies au même titre que nos euros actuels. Fort de cette définition, considérez maintenant les unités de temps créditées ou débitées des comptes de nos amis espagnols : elles leur permettent d’échanger des biens et des services entre eux, elles conservent leur valeur dans le temps et servent d’unité. Ce sont des monnaies, des monnaies virtuelles qui, exactement comme nos euros modernes, n’ont de valeur que parce que leurs utilisateurs ont confiance en leur pouvoir d’achat.

De l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas…

Ce n’est un mystère pour personne : le succès des banques de temps tient au simple fait que, leurs monnaies n’étant pas officiellement reconnues comme telles par l’État espagnol, les utilisateurs échappent complètement à l’impôt et aux diverses réglementations. Lorsque vous vendez un service payé en unités de temps, vous ne facturez aucune TVA, vous n’êtes pas assujetti à l’impôt sur le revenu et vous pouvez tout à fait travailler pour un taux horaire inférieur au salaire minimum imposé par la loi. Si quelques dizaines de milliers d’Espagnols ont jugé bon de participer au développement des banques de temps, c’est essentiellement parce que l’économie officielle − qui est taxée et réglementée − ne leur offrait aucune autre option que le chômage. Autrement dit, et au risque de choquer les plus sensibles d’entre nous, il y a deux économies en Espagne : l’officielle, celle qui est administrée par l’État et qui est en chute libre, et l’officieuse, celle qui s’est développée sans l’État et même en dépit de lui, qui explose et pèse désormais près d’un bon quart du PIB officiel.

Les cyniques et les libéraux déduiront sans doute de ce qui précède que la survie des banques de temps ne tient plus qu’à un fil. Tôt ou tard, l’État espagnol − comme l’État français il y a une vingtaine d’années − cherchera à remettre la main sur cette économie parallèle qui a le front de se développer sans ses bons services et, surtout, sans s’acquitter de l’impôt. On voit déjà quelques économistes − qui se trouvent être par ailleurs fonctionnaires − s’alarmer de la dangerosité de cette économie informelle qui réduit les recettes fiscales de l’État, et donc sa capacité à gaspiller l’argent des contribuables. Plus sérieusement, on comprendra la multitude des petits artisans espagnols qui, écrasés d’impôts et de réglementations, doivent en plus subir la concurrence forcément déloyale d’une véritable économie de marché. La reprise en main fiscale est une question de temps : de l’État-providence à l’État-gendarme, il n’y a qu’un pas, et il est vite franchi.

Vous me direz qu’il suffirait au gouvernement de Madrid de taxer les revenus payés en unités de temps au même taux et sur la même assiette que ceux qui sont rémunéré en euros. L’ennui, c’est que c’est beaucoup plus compliqué ! Si le gouvernement espagnol devait un jour étendre ses filets fiscaux à cette économie réputée informelle, cela reviendrait ipso facto à reconnaître officiellement que les unités de temps sont bel et bien des monnaies concurrentes de l’euro. Or c’est impossible, tout simplement parce qu’admettre l’usage d’une monnaie autre que celle de l’État, c’est priver ce dernier de son instrument fiscal absolu : le monopole monétaire.

Ultima ratio regum

Je ne doute pas un instant, ô lecteurs, que ces choses de la vie vous sont familières, mais une petite piqûre de rappel ne peut pas faire de mal. Lorsqu’un État est endetté − c’est-à-dire qu’il a durablement dépensé plus qu’il ne collectait d’impôts − il est naturellement tenté d’user de son pouvoir souverain pour envoyer paître ses créanciers. Techniquement, cela ne pose aucune difficulté[3. On rappellera ici et fort opportunément que l’État, par définition, contrôle la police et l’armée. Les marchés financiers, combien de divisions ?] et la banqueroute (i.e. le « défaut de paiement », dit-on aujourd’hui) est un usage largement répandu chez les princes dispendieux. Néanmoins, ces derniers s’exposent alors à deux désagréments majeurs : le premier, c’est qu’ils devront se passer de crédits pendant quelques décennies ; le second, c’est que lorsque leurs sujets réaliseront que les marchés financiers qu’ils vouaient si volontiers aux gémonies, c’étaient eux, ils risquent d’avoir quelques difficultés à avaler la pilule. Mais le génie créatif de l’administration fiscale n’ayant pour ainsi dire pas de limite, nos gouvernants se sont dotés d’une arme qui règle définitivement le problème : le monopole monétaire et son corollaire naturel, l’inflation.

Le monopole monétaire, bien plus que l’artillerie, c’est l’ultima ratio regum, l’argument ultime des rois. Si, par hypothèse, le prince s’est engagé à rembourser un certain nombre d’euros selon un échéancier fixé à l’avance, il peut parfaitement réduire la valeur réelle de sa dette tout en honorant ses obligations : il lui suffit de réduire la valeur des euros. Pour ce faire, il n’a besoin que de deux instruments : une monnaie dont il contrôle la production et un dispositif légal qui interdit à quiconque, sur son territoire, d’utiliser une autre monnaie : le cours légal de la monnaie. Une fois en place, il suffit de dévaluer la monnaie en augmentant la teneur en bronze des pièces en or ou en faisant tourner la planche à billets − cela dépend des époques. L’opération permet non seulement de rembourser les créanciers en monnaie de singe et de pomper la richesse réelle des épargnants en toute discrétion[4. Puisque ces derniers n’ont pas d’autre choix que de conserver leur épargne dans la monnaie de l’État.], mais offre aussi l’immense avantage de n’être visible du commun des mortel qu’au travers d’une hausse généralisée des prix… qui sera fort opportunément mise sur le dos des commerçants, banquiers et autres spéculateurs.

C’est là la principale vertu de l’euro (peut être même la seule) : nos gouvernants n’ayant plus d’accès direct à la planche à billets, ils sont obligés de nous fiscaliser de manière relativement transparente. Sauf que, par les temps qui courent et au vu de la situation financières des États européens, l’hypothèse d’un grand mouvement d’inflation de l’euro ou d’une explosion pure et simple de la zone du même nom (suivie d’une dévaluation massive des monnaies qui en résulteraient) se fait de plus en plus probable. Nos très dispendieux gouvernements ont donc, plus que jamais au cours de la dernière décennie, le plus grand intérêt à préserver leur monopole monétaire. Nous assisterons donc très prochainement à une reprise en main des banques de temps espagnoles ; Alvaro, Teresa, Alipio, Maria et Alberto se verront expliquer − à leur plus grande surprise − que leur petite expérience ultra-libérale manque cruellement de patriotisme fiscal ; Comunitats fermera ses portes ou verra son domaine d’activité sévèrement restreint et nos amis espagnols pourront goûter encore un peu plus aux délices du chômage de masse et de l’appauvrissement généralisé sous perfusion étatique.[/access]

*Photo : epSos.de

69, bédé érotique

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berniere bd erotique

berniere bd erotique

Qui a dit que la bande dessinée était réservée aux enfants ? Vous imaginez bien que les premiers hommes des cavernes, après avoir croqué des scènes de chasse et des animaux sauvages en ont eu vite marre. Le rupestre, c’est joli, ça égaye les grottes, mais ça ne nourrit pas les fantasmes intérieurs. Quoi de plus déprimant que de peindre son quotidien ? Vous avez déjà vu des ouvriers d’usine dessiner leur fraiseuse ou leur tour sur les murs de leur chambre à coucher ? Notre taux de natalité, notre dernier motif de fierté nationale, en aurait pris un sérieux coup dans le bas ventre.

Mettez un garçon devant une feuille de papier avec une chatoyante boîte de crayons de couleurs, et vous verrez le résultat. Pornographique à coup sûr ! La représentation du corps des femmes, du désir et de l’acte sexuel est inhérente à la création picturale. Dans son anthologie de la bande dessinée érotique publiée aux Editions Beaux Arts qui s’adresse à un public averti, Vincent Bernière revient (dans son introduction) sur les grandes étapes du dessin cochon, des fresques de Pompéi au Kama Sutra en passant par les Shunga japonais (1615-1868) et les Tijuana Bibles américaines des années 20. L’auteur de cette somme réjouissante ne manque pas de rappeler qu’au cours des siècles, l’Etat et ses corps constitués n’ont eu de cesse d’interdire ou de limiter la diffusion de ces objets de scandale. Lectures perverses, gouvernement en détresse.

Jadis, on s’émouvait à l’antenne d’un genou subrepticement dévoilé, alors vous imaginez la stupeur des autorités devant la perfection esthétique des fessiers chez Manara ou l’indécente opulence des poitrines chez Serpieri. Vincent Bernière n’a pas souhaité trancher entre ce qui doit être considéré d’un côté comme porno et de l’autre, érotique, rappelant cette maxime d’André Breton : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». Sa sélection n’est pas exhaustive, comment le pourrait-elle, il existe des milliers d’auteurs de BD coquines à travers le monde. Vincent Bernière a simplement classé par genres : soft, chic, trash, rigolo et autobiographique.

Amateurs de gauloiserie, de bondage, de triolisme, de SM, etc… Il y en a pour toutes les sensibilités et tous les styles, de la ligne claire à l’hyperréalisme, de la gaudriole aux messages libertaires, de la Chine du XVIème siècle à l’avènement de l’homme bionique. Tous les goûts sont dans la nature. Qu’y-a-t-il de commun entre les pin-up menottées et cravachées de John Willie, la Barbarella intergalactique de Forest, la Druuna ruisselante de Serpieri, les blondes paillardes de Dany, le troublant double de papier de Giovanna Casotto, la Linda arty de Philippe Bertrand, les bourgeoises décomplexées de Martin Veyron ou les obsessions de Crumb?

La variété des traits et des expressions montre combien le 9ème art fripon n’a rien perdu de son sex-appeal. On aurait pu croire qu’avec le déversement d’images X sur le net, la bonne vieille BD priapique serait morte. Elle maintient la barre. Aucune baisse de forme à signaler, la force de son dessin, son pouvoir de suggestion et ce découpage par cases, escalade garantie vers le plaisir sont autrement plus subversifs et excitants qu’un « youporn » consumériste. Ce livre qui n’est pas à mettre entre toutes les mains fera un excellent cadeau de fin d’année. Et contrairement aux prix littéraires, il sera lu.

Anthologie de la bande dessinée érotique, Vincent Bernière (Beaux Arts éditions)

*Image : « Gwendoline », de John Willie © ED. DELCOURT.

Même pas contre

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renaud camus mariage gay

renaud camus mariage gay

Un article contre le « mariage gay », Patronne ? Mais c’est que je n’ai pas que ça à faire, moi ! Je travaille, j’ai une famille de chiens à nourrir, un branlant manoir à soutenir, un parti politique à conduire au pouvoir, sept ou huit livres à mener de front pour essayer de ne pas trop mourir de faim. Vous n’auriez rien de plus sérieux, comme sujet à me proposer ? Dois-je vous rappeler que la France est en train de changer de peuple, que l’Iran va avoir la bombe, que la démographie de notre pays connaît la croissance la plus alarmante d’Europe, que 60 000 hectares sont artificialisés tous les ans, que si ça continue comme ça, la banquise va bientôt croiser au large de la Casamance ?[access capability= »lire_inedits »]

Parlons-en, de la banquise. Moi qui suis phoque autant qu’on peut l’être, même si j’ai fait valoir mes droits à la retraite, et ancien combattant du front achrien, gay d’honneur malgré les soucis, votre histoire de « mariage gay », là, je ne veux même pas être contre, tellement je trouve ça ridicule. Qu’ils se marient s’ils le veulent, je ferai semblant de ne pas les connaître. D’ailleurs, je n’en connais déjà pas, de candidats à cette farce. Non, vraiment, c’est trop la honte pour l’homosexualité, cette histoire, et surtout pour l’amour des hommes. Abaisser « tout ce triomphe inouï », comme on dit dans Parallèlement[1. Parallèlement est un recueil de poèmes de Verlaine publié en 1889 (NDLR).], à une imitation kitsch de l’hétérosexualité, ramasser ses restes, en somme, au moment où elle les oublie dans son assiette, ah non ! Entre nous, c’est encore un coup de l’égalité qui, décidément, n’en ratera pas une. C’est comme si les géants voulaient être jockeys, au prétexte qu’y a pas de raison. Vous voyez Verlaine et Rimbaud devant M. Raoult, vous ? Whitman convolant en juste noces avec un de ses camerados ? Rien que d’y penser, on tournerait straight, sans vouloir vous désobliger.

Ce n’est pas à vous que je devrais dire ça, Patronne, mais non, c’est vraiment trop débandant, comme idée. Vous en avez déjà vu, des mariages gays ? On se croirait chaque fois dans un gâteau Leader Price, sous sa coquille en plastique. Et plus ça a coûté, plus ça fait travelo au carré, Michou délocalisé à Cannes. Moi je crois que l’esthétique dit la vérité des choses : wysiwyg – vous voyez l’enveloppe, vous savez à peu près ce que dit la lettre.
J’avoue qu’entre les chars de la Gay Parade et les dessins de Jean Cocteau, j’ai toujours eu un problème avec le folklore pédérastique.

Comme les garçons, pour moi, c’est l’objet du désir, et que je ne sais rien de moins sexy que tout ça, de mieux coupe-la-chique et petit-bourgeois, je ne me sens pas concerné. L’adoption, bon, là, je ne dis pas. L’homosexualité, y compris la plus chaste et collet monté, a les meilleures références en matière de pédagogie, depuis vingt-cinq siècles et plus. Je me demande même si ce n’est pas elle qui l’a inventée. Hélas c’est l’adoption en général, pas spécialement l’homosexuelle, qui me semble à remettre en cause. Trouver des parents aux enfants, très bien. Mais des enfants aux parents…[/access]

*Photo : Autoportrait de Renaud Camus.

Le goût et la vitesse

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semaine du gout queen

semaine du gout queen

Le mois dernier se déroula, paraît-il, la « semaine du goût ». Au delà du fait que ce genre d’éphémérides modernes a quelque chose de ridicule et que celle-ci me semble ignominieusement discriminatoire à l’encontre des quatre sens restants, cet événement exprime néanmoins un fait pertinent : c’est que notre époque finit par réaliser qu’elle a tout affadi. Et pas seulement la saveur des pêches, laquelle n’est qu’un symptôme parmi d’autres, mais des sentiments les plus élevés jusqu’aux sensations les plus simples. Ainsi l’homme contemporain fait-il souvent songer à un patient en post-coma amnésique auquel il faut rapprendre chaque évidence.

Même si la saveur d’une pêche n’est qu’un détail d’un problème infiniment plus ample, les choses concrètes, aussi triviales soient-elles, sont toujours le signe de réalités profondes. Si nous avons perdu le sens du goût véritable, c’est que nos palais ont d’abord été gavés de merde. Et s’ils ont été gavés de merde, c’est tant pour des raisons de gauche – égalitarisme -, que de droite – capitalisme -, c’est parce qu’on a voulu que tout le monde puisse toujours, à moindre frais et sans effort et au bénéfice de grandes entreprises : bouffer des pêches. Résultat : les pêches n’ont plus de goût.

Ce sur quoi je veux insister, c’est que l’absolue disponibilité de tout pour tous est un fantasme mortifère, parce qu’on abroge les choses au passage. Derrière chaque organe physique, il y a un organe intérieur, et ce qui donne du goût aux choses, c’est leur sens. Or le sens est une question de trajectoire. Un verbe entre le sujet et l’objet qui permet de former une phrase. La dictature de l’immédiat (induite par la consommation de masse) éliminant tout élan, tout effort et tout lien entre le sujet et l’objet, abolit la substance même de l’objet. Or substance, sens, saveur : c’est tout un. Le sujet nourri de telle sorte finit quant à lui – ne serait-ce que mentalement -, impotent, obèse et vide.

Ce qui fait sens, c’est l’histoire qu’écrit une rencontre entre le sujet et l’objet. Ce peut-être, par exemple, la rencontre amoureuse, et le succès des « sites de rencontres » préfigure simplement un autre affadissement radical  Ce peut-être, encore une fois, le goût de la pêche. Le sens de ce dernier relève de son territoire d’origine, la personne l’ayant vue mûrir, toute l’atmosphère saisonnière à laquelle elle appartient, le respect du cycle, l’envie véritable et non le caprice indécis du consommateur inondé par un raz-de-marée de propositions.

« I want it all and I want it now ! », ce refrain débile de Queen est le « Sieg heil ! » sucré de cette dictature de l’immédiat. On notera surtout que l’auteur d’une telle phrase ne sait ni ce qu’il veut précisément (de « tout » à « rien », il n’y a souvent pas grand chose), ni se donner les moyens de l’atteindre et souffrir la patience nécessaire pour cela.

Remarquez que cette dictature de l’immédiat, cette passion inférieure pour la facilité, est également partagée par nos frères djihadistes, lesquels manifestent souvent le pur revers du monde occidental plutôt qu’un parti fondamentalement opposé. Leur « spiritualité » n’implique pas la belle science des derviches tourneurs ou dix ans de jeûne au désert, non, aller au Paradis est devenu pour eux aussi simple que de prendre un vol intérieur aux States.

Ce n’est pas pour autant que je donnerai ici dans un quelconque « éloge de la lenteur ». Le goût de la vitesse me paraît infiniment respectable. Le problème ne réside pas dans la rapidité à laquelle s’effectue le parcours, le problème c’est l’abrogation de toute trajectoire.

En attendant, je demeure partisan du coup de foudre comme de la guerre-éclair.

*Photo : semaine du goût/ Conseil général des Yvelines.

Groland ize baque

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Pour ses vingt ans, la présipauté de Groland s’offre une petite cure de jouvence avec une formule rafraîchie, la dixième du nom pour ces dignes successeurs des Nuls. Made in Groland revient plus déjantée, scato et irrévérencieuse que jamais. Jules-Edouard Moustic, Michael Kael, Gustave Kervern Sandra Dra et leur collaborateur Francis Kuntz nagent toujours avec délectation dans la grande flaque du stade anal.

Avec un nouveau générique tout nouveau tout beau, les invités grolandais de Canal + commémorent chaque samedi soir l’arrivée au pouvoir des « bolchévistes » chez leur voisin français. Cela ne méritait rien de moins qu’un petit hymne à la mélodie soviétique qui fait la part belle au vénérable président Salengro, tout à la fois De Gaulle (pour la taille), Pompidou (par sa culture), Giscard (pour l’épée d’académicien), Mitterrand (pour la fille cachée), Sarkozy (pour l’énergie) et Hollande (parce que le premier des grolandais n’est que trop normal).

Après deux décennies de franche déconnade, de pipi-caca et de vannes absurdes façonnées à la truelle, les gentils grolandais puisent encore leur inspiration dans l’actu la plus dérangeante, du mariage bourgeois pour tous au rap voilé.

Avis aux nostalgiques ou aux néophytes : il n’est jamais trop tard pour (re)plonger dans les DVD de leurs pires avanies. On retrouvera avec bonheur les aventures du reporter Michael Kael, avant sa récente promotion à la présidence grolandaise, ainsi que les cultissimes publicités du cru, comme ce savoureux éloge de la sobriété.

Comme on dit à Mufflins, viendez !

 

 

Claude Habib, un féminisme bien tempéré

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claude habib feminisme

claude habib feminisme

L’indignation n’est pas le fort de Claude Habib. Malaise dans la civilité[1. Malaise dans la civilité, sous la direction de Claude Habib et Philippe Raynaud, Perrin, 2012. (Textes de Alain Besançon, Alain Finkielkraut, Claude Habib, Nathalie Heinich, Philippe d’Iribarne, Philippe de Lara, Hélène Merlin-Kajman, Philippe Raynaud).], l‘ouvrage collectif qu’elle a dirigé avec Philippe Raynaud dresse pourtant un tableau bien mélancolique de tout ce que nous avons perdu. Les auteurs s’interrogent sur la survie de la politesse française, qui illuminait jadis le monde, dans un univers multiculturel et démocratique – et la réponse est dans la question. Mais Claude Habib n’est ni colérique, ni pleurnicharde.[access capability= »lire_inedits »]  Baptisons-la Tempérance, surnom qui sent sa Carte du Tendre autant que le XVIIIe siècle, dont elle est d’ailleurs une grande spécialiste. Aujourd’hui professeur de littérature à La Sorbonne-Nouvelle, cette normalienne a été entraînée vers la philosophie par Claude Lefort, puis Pierre Manent et Philippe Raynaud, tout en demeurant, de son propre aveu, à la lisière de cette discipline : « Je ne comprends pas l’ambition de décrire le tout, ou du moins je ne parviens pas à penser ainsi. J’attrape le monde par des détails. »

Ce qui semble lui importer par-dessus ce tout, c’est de bien nommer les choses. Et elle y excelle : douée d’une rare aisance à saisir  le singulier, sa plume est toujours lumineuse, ses termes choisis, ses analyses percutantes. Pour autant, Claude Habib répugne à émettre un jugement sur notre époque, et encore plus à indiquer une direction. Face au déclin visible de la civilité d’antan, elle demeure dans une perplexité de bon aloi.

Dans sa contribution à Malaise dans la civilité – un petit bijou –, elle montre que nous sommes entrés dans l’« ère du Cool ». Cependant, rien ne lui est plus étranger que le déclinisme. Non qu’elle soit dépourvue d’opinions, mais notre Tempérance n’a pas « ouvert boutique » (comme Berl disait de certains qu’« ils ont ouvert boutique d’écrivain »), ni choisi d’occuper le terrain du débat. Vous ne verrez pas sa signature dans la presse, sauf cet automne, auprès de celles d’Élisabeth Badinter, Régine Desforges, Caroline Eliacheff, Élisabeth de Fontenay, Claude Lanzmann, au bas d’une pétition : « L’Abolition de la prostitution est une chimère ». Le projet annoncé par la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, dans la foulée de la proposition de loi du 7 décembre 2011, objet d’un rare consensus entre droite et gauche au Parlement, a fait bondir Claude Habib. Cet abolitionnisme lui paraît non seulement naïf, mais surtout liberticide[2. Pensées sur la prostitution, Belin, 1994.].

Car nous avons bel et bien affaire à une libérale, ce mot honni après avoir été magnifié par l’antitotalitarisme français des années 1970. Paradoxalement, c’est avec Rousseau, auquel elle a consacré son doctorat, que Claude Habib est entrée en modération.  On parlait alors de « science des textes et des documents ». En ces temps où l’auteur était haï et le critique élevé au rang de créateur, « Rousseau était à peu près  le seul écrivain qui permettait de résister  à la sémiologie,  tant sa présence dans son œuvre était impérieuse ».

Antidote à l’esprit du temps, Jean-Jacques fut aussi un redoutable adversaire de son féminisme spontané.  Chez lui, la différence des sexes est une donnée indiscutable, et la coquetterie féminine, native. Dépassant les recommandations réductrices de Rousseau pour l’éducation des jeunes filles (pas trop de culture générale, préparation à la tenue du foyer), Claude Habib analyse dans Le Consentement amoureux[3. Hachette, 1998  « Pluriel », 2002.] le passionnant défi que l’écrivain nous a légué : la différence n’est pas signe d’inégalité. Pour autant, cette formation à rebours de son temps ne l’a pas amenée à un féminisme différentialiste ou hostile. Si elle s’est intéressée à la prostitution, c’est par curiosité pour l’autre sexe, voire par compassion pour des souffrances et des désirs masculins spontanément opaques.

Poursuivant son enquête dans Galanterie française[4. Gallimard, 2006.], elle y explique comment la France, par le biais de la galanterie, a permis l’influence croissante des femmes. Elle y décrit une forme d’exception hexagonale, entre soumission féminine et guerre des sexes de l’autre. Le camp « radical-féministe » ne lui a pas pardonné: l’historienne américaine Joan Scott l’a violemment prise à partie − en déformant ses propos − pendant l’ « affaire DSK ». D’après Scott, ce fameux  « féminisme à la française », dont Claude Habib est, de facto, la représentante (avec Mona Ozouf, Irène Théry et Philippe Raynaud − on peut imaginer pire compagnie), ne serait en réalité qu’une apologie de la soumission féminine au désir masculin[5. Dans son ouvrage De l’utilité du genre, Fayard, 2011, et dans un article d’une rare mauvaise foi « Féminisme à la française », Libération, 9 juin 2011.] . Sur l’autre front, Tariq Ramadan lui a reproché (sur le plateau de Frédéric Taddéï) d’inventer un modèle « totalement construit  de galanterie, exclusif et ignorant de l’apport islamique ».  Sous le feu des attaques, Tempérance reste calme. Tel est le destin des modérés : habitués à être minoritaires, à l’écart des connivences, ils observent et décodent avec flegme les passions du jour.[/access]

*Photo : C. Hélie/Gallimard.

François Fillon est le meilleur rassembleur de l’UMP

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Herve Gaymard Fillon UMP

Herve Gaymard Fillon UMP

N’est-ce pas Jacques Chirac qui parlait autrefois de « bruit et [d’]odeurs » pour évoquer les difficultés de la coexistence culturelle ? Vous qui parliez de « liberté de l’esprit », ne faites-vous pas preuve d’un certain conformisme lorsque vous assimilez, comme toute la gauche, toute discussion sur l’islam et  l’immigration à une abominable droitisation ? Vous savez bien que ces questions préoccupent les gens !

Il ne s’agit évidemment pas de le nier, et je ne crois pas que toute discussion sur ces sujets soit mauvaise. Tout est affaire de tessiture : l’UMP de Jean-François Copé a une voix trop métallique pour les aborder. En France, la politique a quelque chose d’à la fois charnel et rassembleur. Pour autant, je ne suis ni béat ni naïf sur les questions d’autorité, d’immigration, de délinquance, ou d’éducation…[access capability= »lire_inedits »] On prête d’ailleurs à De Gaulle des formules assez fortes comme, par exemple, le risque de  voir son village devenir « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En même temps, je trouve paradoxal que les héritiers de l’Algérie française soient aujourd’hui anti-islam. Si l’Algérie était restée française, la France serait un pays majoritairement musulman. Il y a une sorte de schizophrénie qui prospère sur ces feux mal éteints de la mémoire française et révèle bien le désarroi de notre pays par rapport à tout ce qu’il a vécu depuis 1940.

Posons la question autrement. À quoi a-t-on assisté depuis trente ans ? Pourquoi a-t-on vu le Front national, partant de 4 % en 1984, atteindre aujourd’hui 15 % à 20 % de l’électorat ? Parce que tous les sujets dont il s’était emparé, sur un mode évidemment discutable, ont été soustraits au débat. La gauche a joué là-dessus et la droite s’est laissé intimider. « Continuer à faire cadeau du réel au FN », pour reprendre l’expression de Finkielkraut, n’est-ce pas tout faire pour que l’équilibre entre l’UMP et le FN s’inverse ?

Depuis 1983-1984, nous souffrons simultanément d’angélisme et de machiavélisme. L’angélisme consiste à refuser de prendre ces sujets à bras-le-corps au motif qu’ils ont été, comme vous le dites, préemptés par le Front national. Et le machiavélisme, c’est le jeu formidablement efficace de la gauche sur ce sujet. Je ne pense pas seulement à la gauche intellectuelle qui distribue les anathèmes, mais aussi à la gauche politique, et notamment à François Mitterrand. Quand on change la loi électorale six mois avant les élections législatives dans le but évident de faire entrer le FN en force à l’Assemblée nationale, quand on demande aux patrons de chaînes de télévision de donner la parole à Le Pen, on retrouve exactement la situation décrite par l’apostrophe de Malraux à Mitterrand, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1965, au moment du ralliement de Tixier-Vignancour : « Vous êtes le candidat unique de quatre gauches, dont l’extrême droite. »

Compte tenu de tout ce que vous venez de dire, il doit parfois arriver que, sur certains sujets, vous vous sentiez plus proche de députés de gauche que de certains qui appartiennent à votre famille politique. Dans ces conditions, quel peut être l’avenir de la droite ?

Il y a l’avenir idéologique et l’avenir politique et tout l’enjeu, pour nous, est de faire en sorte que les deux se recoupent. On ne fera pas l’économie d’une refondation idéologique qui permettra de définir notre projet et de tracer nos lignes rouges. C’est d’ailleurs ce que j’essaye de faire à travers les différents textes que je rédige depuis quelques années. Ma nervure est évidemment le gaullisme, mais je reconnais que cela ne suffit pas. Il ne faut surtout pas se dire, comme certains de mes collègues, que l’échec de Hollande et d’Ayrault suffira à nous faire gagner.

Qui, de Jean-François Copé ou de François Fillon, est le plus à même de mener à bien cet énorme travail ?

Je soutiens très clairement François Fillon, et ceci pour trois raisons. D’abord, c’est un homme d’État, qui a derrière lui un parcours ministériel et primo-ministériel que beaucoup peuvent lui envier. Ensuite, ayant commencé jeune, il a également une expérience d’élu local qui fait qu’il connaît la France dans sa diversité. Et enfin, il est, d’après moi, le plus apte à former l’arc-en-ciel le plus large possible pour gagner.

Si l’on vous comprend bien, il est possible de continuer la route avec le même attelage ? La cohabitation entre vous, la Droite populaire et les autres courants du parti est-elle possible alors que tant de choses vous séparent ?

La question qui se pose est celle de l’incarnation. Fillon comme Juppé, que j’aurais soutenu s’il s’était présenté, tient un discours d’autorité incontestable malgré le procès en mollesse qu’on lui fait avec une certaine mauvaise foi. Les électeurs du Front national peuvent se retrouver dans ce discours. Mais il est également apte à rassembler le plus largement possible.

Vous ne nous dites pas vraiment comment, mais passons. Au sujet de l’avenir du FN, il y a deux hypothèses : soit il reste accroché à la vieille culture de l’extrême droite française qui est celle de Jean-Marie Le Pen, soit il connaît une évolution à l’italienne pour incarner une forme de néo-populisme sans doute plus proche de Marine Le Pen. Auquel cas, on voit mal ce qui, à terme,  empêchera un rapprochement…

Oublions, l’espace d’un instant, le jugement moral que l’on peut porter sur un héritage d’extrême droite qui me révulse, ainsi que la question des personnes. Si l’on s’en tient au programme du FN, je ne pense pas qu’il faille sortir de l’UE, remettre en cause l’euro. D’autre part, les problèmes de la France ne se résument pas à la seule question de l’islam. C’est un sujet qu’il faut traiter, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga des problèmes de la France.

Vous avez précisé qu’on ne pouvait pas additionner les choux et les navets, l’électorat de l’UMP et celui du Front national. Mais si vous ne parvenez pas à faire revenir au bercail umpiste des électeurs frontistes et que vous ne passez aucune alliance de l’autre côté, vous n’êtes pas près de revenir au pouvoir…

On verra bien ce que l’avenir nous réserve. Reconquérir les voix et les cœurs des électeurs est notre exigence politique. Quant à la question de l’alliance avec le Front national, de mon point de vue, elle ne se pose pas. D’abord parce que nos divergences portent sur des éléments dirimants et fondamentaux. Ensuite, une telle alliance, si d’aventure elle était décidée alors que je la récuse, serait un jeu perdant- perdant car la moitié de nos électeurs partirait. Les choses sont claires : il n’est ni question d’alliance ni de procès en sorcellerie. Je m’en tiens à une stricte analyse de nos positions idéologiques.

Quid de la Droite populaire ?

Ses membres ont le droit de s’exprimer et on les entend beaucoup, car ils sont médiatiquement très talentueux et parce que cela arrange beaucoup de vos confrères de leur tendre le micro, plus qu’à moi par exemple. Il ne faut néanmoins pas surestimer le poids de cette mouvance.

En tant qu’ancien ministre des Finances, quel est votre analyse de la crise économique ? Votre camp ne porte-t-il pas une responsabilité dans la situation de la France ?

Soyons honnêtes : la crise actuelle s’apparente à un virus qui frappe un corps déjà malade d’un endettement excessif depuis le début des années 1980. Notre incapacité à regarder en face la situation objective du pays a aussi joué. À mes yeux, le vrai sujet est « France-Allemagne ». Au moment où l’Allemagne réformait en profondeur le marché du travail et la sécurité sociale pour conforter  sa puissance fragilisée par la réunification, nous, gouvernements de gauche comme de droite, avons eu une politique de facilité, notamment avec les 35 heures.

À vous entendre, Chirac a donc plombé la France, puisqu’il était alors au pouvoir ?

Non ! En 1997, il était Président de cohabitation. C’était la gauche qui était au pouvoir, et Chirac s’est opposé aux 35 heures comme il a pu. Cela dit, concernant l’endettement, il faudrait être malhonnête pour affirmer que seule la gauche ou seule la droite en est responsable. Nous le sommes tous.

Que pensez-vous de la stratégie économique du gouvernement actuel ?

Ce gouvernement est coupable de faire le contraire de ce qu’il a dit pendant la campagne électorale. Il déclarait alors que tout était de la faute de Nicolas Sarkozy et de sa prétendue politique de cadeaux aux riches. Il y a donc eu une sorte de déni de la réalité qui n’aide pas la démocratie, car les citoyens s’en rendent compte. C’est la même chose avec le plan Juppé. La gauche a cogné sur ce plan pendant la réforme de la sécurité sociale, puis une fois Jospin élu, en 1997, les socialistes n’ont pas annulé ce plan mais l’ont appliqué.

En parlant de la crise, vous avez évoqué l’Allemagne, pas l’Europe. Or, on a l’impression d’être au milieu du gué : la  monnaie unique nous impose un certain degré d’intégration que nous sommes incapables de mettre en œuvre faute d’un peuple européen…

Dans la situation mondiale actuelle, marquée par la montée des pays émergents, l’échelon européen permet de peser. Ce n’est pas un discours maurrassien sur la France qui permettra de faire face aux défis du nouveau monde qui est en train de se construire sous nos yeux. En même temps, l’Europe doit se construire en tant qu’entité politique commune avec un budget autonome pour la zone euro.

Vous êtes à la fois gaulliste et européiste ? On a un peu de mal à suivre…

Je suis euro-réaliste, c’est-à-dire que je ne suis ni un eurolâtre béat, ni un europhobe crépusculaire. Alain-Gérard Slama disait que les pères fondateurs de l’Europe étaient des « Lotharingiens malades du foie, toujours entre deux purges ». C’est une bonne définition.

Vous avez tous les défauts de la terre puisqu’en plus d’être gaulliste, vous êtes catholique ! Comment vous situez-vous dans le débat sur le « mariage et l’adoption pour tous » pour reprendre les termes de notre Premier ministre ?

J’attends de voir le projet précis du gouvernement sur ce sujet. Comme Benjamin Constant, je pense que la politique doit s’arrêter là où commence « la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Au-delà de la question du « mariage gay », j’estime que l’ensemble des sujets dits « de société » relèvent de choix individuels dans lesquels le politique n’a pas à s’immiscer. Ce n’est pas parce que je suis député de la nation que je me sens autorisé à donner des leçons et à édicter  des normes sociétales. C’est un sujet très compliqué.

Et en prime, vous êtes père de famille nombreuse. L’avenir de vos enfants est-il en France ?

La jeunesse pense que ce pays ne l’aime pas. En matière d’insertion sur le marché du travail, ce que vivent les jeunes est terrible par rapport à ce que les générations précédentes ont connu. Ils ont l’impression d’avoir un plafond de verre qui les bloque dans de nombreux domaines. L’avenir de la jeunesse doit être LA priorité de notre génération politique. Cela dit, je n’ai pas aimé la tribune publiée par Libération intitulée : « Barrez-vous ! ». Je trouve très bien que les jeunes puissent connaître le vaste monde avec les programmes de type Erasmus et qu’ils aillent rouler leur bosse à l’étranger. Mais il faut qu’ils reviennent ‒ mes enfants comme les autres ![/access]

*Photo : FonDaPol.

Pour le mariage avec tous

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mariage gay dom juan

mariage gay dom juan

Comme on est sommé de prendre position sur la question du mariage gay, je rappellerai que d’abord, il ne s’agit pas du mariage gay mais du « mariage pour tous ». Avec une telle appellation, il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas voir l’effort du gouvernement  qui veut empêcher tout enfermement communautaire, comme cela avait été le cas au moment du Pacs. Alors, plutôt que de critiquer cette dénomination, de la refuser en bloc, cherchons à l’améliorer : ce sera une attitude positive, constructive, citoyenne comme il se doit dans une république moderne.

Ce qui me gêne, dans l’expression « mariage pour tous », ce n’est pas le  « tous », c’est la préposition. Je trouve qu’il faudrait remplacer « pour » par « avec ».
Le « mariage avec tous », je signe des deux mains. Je ne vois pas pourquoi le mâle blanc hétérosexuel que je suis ne pourrait pas se marier avec plusieurs femmes. Je sais, ça s’appelle la polygamie et c’est interdit. Eh bien, c’est un tort. C’est une revendication qui court dans l’Occident chrétien depuis un bon bout de temps et qui trouve par exemple son expression la plus franche dans le Dom Juan de Molière, car on sait qu’il n’y a pas plus chrétien que la figure de Dom Juan puisqu’il est pour l’amour universel et qu’il met à bas les hypocrisies de ce monde-ci pour finir emporté en Enfer. S’il n’avait pas été chrétien, il ne serait pas allé en Enfer, l’Enfer n’existant évidemment que pour ceux qui y croient.

Mais écoutons plutôt celui que le discours puritain a voulu limiter à être un vil séducteur : « Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous » Parce qu’il se comporte mal avec sa femme Done Elvire, on a voulu voir dans ce passage un refus du mariage classique. C’est évidemment un contresens. Dom Juan est un pionnier non pas du mariage pour tous, mais du mariage avec tous, ou toutes, comme vous voudrez. Ce qui le déçoit dans le mariage, ce n’est pas le mariage en soi, ni l’institution, c’est que cela suppose la monogamie. Et donc l’adultère et l’hypocrisie qui l’accompagne.

On m’objectera que la polygamie existe déjà et se résume à un truc illégal pour Maliens plus ou moins clandestins qui gênent tout le monde avec le bruit et l’odeur. Je ferai remarquer deux choses à ce sujet.
Primo, ceux qui sont les plus virulents contre le malien polygame sont peu ou prou les mêmes qui ne voyaient pas d’objection à ce que les USA fussent dirigés par un Mormon, blanc, chrétien mais dont l’Eglise recommandait la polygamie jusqu’à la fin du XIXème siècle, avant de l’interdire dans un moment de faiblesse face au puissant lobby monogame.
Secundo, en votant un « mariage avec tous » qui supposerait des droits et des devoirs comme le mariage classique, nous ferions un pas vers l’intégration et même l’assimilation de ce Malien polygame. Il ne manquera plus que de le faire voter aux élections locales pour avoir enfin réussi une parfaite intégration républicaine.

Le mariage avec tous pourrait évidemment s’appliquer aux femmes hétérosexuelles, aux gays, aux bisexuels, aux lesbiennes, aux trans. Un panachage, comme sur jadis les listes électorales pour les élections municipales, serait possible. L’homme bisexuel pourrait avoir son épouse et son mari sous le même toit, y compris si l’épouse elle-même bisexuelle est de son côté mariée avec un homme banalement hétérosexuel et un trans brésilien en cours d’opération.

Cela supposerait évidemment une nouvelle politique du logement et de la petite enfance. Pour le logement, il faudrait demander à Cécile Duflot une loi prévoyant par communes 25% de logements prévus pour les « marié-e-s  avec tous », c’est-à-dire des logements avec une surface habitable proportionnelle aux nombres de personnes concernées car il est hors de question que le mariage avec tous soit l’occasion d’une promiscuité détestable et malsaine qui nous renverrait, justement, à notre travailleur malien.
Pour la petite enfance, c’est également tout bénef. On sait les dégâts psychologiques observés chez les enfants élevés dans des familles monoparentales, d’où a disparu toute référence masculine. On sait également la souffrance que représente pour eux, malgré la propagande médiatique, le divorce devenu hélas le destin de la moitié des couples en France avant même les fameux sept ans de réflexion.

Grâce au « mariage avec tous », il devient évident, par la multiplicité des combinaisons qu’il propose, que la famille monoparentale sera statistiquement très rare car il faudrait vraiment y mettre de la mauvaise volonté alors que vous pourriez désormais vous marier avec un ou plusieurs hommes et une ou plusieurs femmes. Quant aux traumatismes du divorce pour l’enfant, il sera fortement dilué dans la mesure où la procédure ne concernera, par exemple, qu’un ou deux de ses huit ou neufs parents.
On l’aura compris, je l’espère, que le « mariage avec tous » semble bien aujourd’hui la seule mesure possible pour épouser, c’est le cas de le dire, les métamorphoses de notre société de manière à la fois rationnelle et morale.

*Photo : Energético.

Budget de la Sécu : on ne s’ennuie pas au Sénat

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L’événement aura été un rien occulté par la conf’ de presse présidentielle et les interminables explications de texte qui l’ont accompagnée, mais sa cruelle réalité demeure : pour la troisième fois en quelques semaines, le gouvernement a été mis en minorité au Sénat sur un texte hautement stratégique. En effet, après l’inénarrable loi Energie de Delphine Batho et la loi de programmation budgétaire, c’est le budget de la Sécu qui vient d’être retoqué par la Haute Assemblée.

Certes, aucun de ces textes n’est définitivement enterré pour autant, puisque c’est l’Assemblée nationale qui a le dernier mot en cas de désaccord persistant entre les deux chambres. N’empêche, ça fait désordre, surtout quand on se souvient des discours triomphalistes qui avaient salué, il y à peine un an, la victoire « historique » de la gauche au Sénat.

Le scénario de cette nouvelle défaite socialiste est le même que celui des deux épisodes précédents : après le dépôt de nombreux amendements communistes, tous systématiquement rejetés par la « majorité » PS-EELV , les sénateurs PCF ont voté avec la droite et le centre plutôt que de laisser passer un texte qui d’après Eliane Assassi, la présidente du groupe communiste, prouve que « la gauche gouvernementale s’installe dans des choix de rigueur et non pas de justice sociale.»

On attend avec impatience la réaction forcément indignée d’Harlem Désir expliquant que c’est très très mal de voter avec la droite…