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La vraie menace qui pèse sur Marine Le Pen

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Ne serait-ce pas, contrairement à ce que pense l’ami Jérôme Leroy, une prodigieuse victoire pour Marine Le Pen que de ne pas obtenir les cinq cents signatures requises? Elle serait alors au cœur de la campagne électorale et l’emporterait symboliquement sans même avoir eu à en découdre avec les autres candidats ?

Il faut quand même dire que Marine Le Pen souffre d’un terrible handicap : son père. Nul besoin d’être psychanalyste pour comprendre qu’elle est le fils dont il a toujours rêvé. Et que comme tout bon père, il n’aura de cesse de faire trébucher son héritier ou son héritière, si vous préférez. Le pire ennemi de Marine, c’est Jean-Marie. Le plus cocasse, c’est que ni l’un, ni l’autre n’en sont vraisemblablement conscients.

Si le père souhaitait vraiment la victoire de sa fille, il disparaîtrait au propre et au figuré. La mort de Jean-Marie donnerait à Marine l’aura de l’orpheline et lui apporterait des voix que nul ne tient à lui donner tant que son paternel est encore capable d’arriver à un de ses meetings en uniforme de la Wehrmacht ou de faire un de ses jeux de mots qui ne la font sans doute même pas rire. Tous les enfants ont, qu’ils se l’avouent ou non, honte de leurs parents. Un exemple cocasse : Nicolas Sarkozy et son père, peintre kitsch de femmes nues. Un exemple dramatique : Marine et l’ogre qui l’a engendrée. Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle s’est bien défendue jusqu’à présent. Mais la menace plane. Et ce n’est pas celle des signatures.

Afghanistan : faut-il rester ?

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Photo : The US Army

Gil Mihaely : Un rapport secret rédigé par l’armée américaine et publié par le Times et la BBC démontre que les Talibans, aidés par les Pakistanais, sont en train de reprendre le contrôle en Afghanistan. A l’instar de la récente décision française, les forces de la coalition ne doivent-elles donc pas quitter le pays plus vite que prévu ?

AB : À titre personnel, j’ai toujours considéré que notre effort de solidarité nécessaire avec les États Unis devait se limiter à la libération du pays. Tous les historiens et experts de l’Afghanistan et du « Pachtounistan » rappellent la lourde responsabilité du colonisateur anglais dans la situation contemporaine. Il aurait été sage de ne pas s’y installer.

Q. Est-ce que les Talibans d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux qui se sont emparé de l’Afghanistan dans les années 1990 et ont permis à Al-Qaïda d’y installer sa base arrière ?

AB: Ils ont probablement évolué mais leurs fondamentaux idéologiques, théologiques et stratégiques sont proches. Par ailleurs, Ben Laden était leur invité, parfois leur sponsor, mais pas leur chef.

Quelques mois après le début de l’intervention militaire, le but de la guerre s’est élargi. A l’objectif principal de détruire Al-Qaïda et de porter un coup décisif au Jihad mondial se sont en effet ajoutées la démocratisation, la construction d’un Etat et la défense des libertés, notamment celles des femmes afghanes. Quel bilan dresseriez-vous ?

AB : Je dresse un bilan contrasté et difficile à évaluer dans le temps. Toutes ces missions expriment une certaine confusion dans les réécritures politiques d’un engagement militaire venu après une agression exceptionnelle contre les États Unis.

Q: Est-ce que le monde aujourd’hui est plus sûr, grâce à cette guerre ?

AB : Pas en Afghanistan en tout cas…

Quelles victoires pour Nicolas Sarkozy ?

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Photo : World Economic Forum

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Eric Dupin débattent des chances de succès de Nicolas Sarkozy.

Inutile de finasser : la probabilité d’une réélection de Nicolas Sarkozy le 6 mai 2012 est infime, et la « petite chance sur deux » qui lui est attribuée par son vespéral ami Alain Minc relève de l’euphémisme pour dire que c’est vraiment mal barré. Comment pourrait-il en être autrement ? A-t-on jamais vu un chef d’Etat ou de gouvernement gagner les élections quand le chômage explose, le pouvoir d’achat baisse et qu’on ne peut faire autrement que d’augmenter les impôts et réduire les prestations sociales ? « It’s the economy, stupid ! », le bon sens clintonien vaut des deux côtés de l’océan Atlantique.

L’histoire de la Vème République nous enseigne également que les seconds mandats à l’Elysée se conquièrent dans un contexte de cohabitation, où la défense du bilan repose entièrement sur le premier ministre challenger. De plus, on arrive au bout d’un cycle décennal de pouvoir de droite, ce moment où le peuple estime que l’alternance doit jouer, pour la bonne santé de la démocratie. Enfin, la stratégie de la « rupture dans la continuité », qui fut celle de Giscard en 1974 et de Sarkozy en 2007, est un « one shot » : rompre avec soi-même est un exercice peu propice à vous attirer la faveur des électeurs.

Face à ces tendances lourdes de la vie politique, la personnalité du candidat à sa propre succession est de peu de poids, même si elle fait l’objet de gloses incessantes de la part des commentateurs.
Pourtant, ce n’est pas parce que la défaite est en vue que l’on peut faire n’importe quoi et imiter Néron versifiant pendant que Rome brûle…
En effet, toutes les défaites ne se ressemblent pas : il en est qui sont des désastres et d’autres porteuses de promesses pour le camp politique auquel on appartient. Jospin 2002 ou Ségolène Royal 2007 en sont l’illustration.

Pour Nicolas Sarkozy, accéder au second tour est donc un objectif essentiel, qui est loin d’être acquis : au début de l’année 2002, Le Pen père plafonnait autour de 10-12% dans les sondages et l’on a vu le résultat final. L’omniprésence médiatique des deux « principaux » candidats — chacun son dimanche — a fait passer au second plan la présence de deux candidats, Marine Le Pen et François Bayrou bien décidé à faire « turbuler le système », comme Chevènement le revendiquait pour son compte en 2002. Ils ne vont pas tarder à réapparaître. Dans cette perspective, l’intervention télévisée du 29 janvier de Nicolas Sarkozy était assez bien calibrée : on laisse de côté le discours « sécuritaire », qui renforce le FN, pour se concentrer sur l’économie avec des propositions douces aux oreilles du peuple de droite : la TVA plutôt que l’augmentation de l’impôt sur le revenu, les négociations sociales au niveau de l’entreprise plutôt que des « Grenelle » face aux appareils syndicaux. S’il parvient à conserver sur son nom les suffrages de la droite « bourgeoise » et empêcher qu’elle n’aille rejoindre le camp de François Bayrou, Sarkozy peut éviter le pire, un duel François Hollande-Marine Le Pen qui serait une sorte de Fukushima de la droite. L’UMP éclaterait entre les partisans d’une alliance avec le FN et ceux de la poursuite de l’ostracisation de l’extrême droite.

Les sondages actuels concernant le second tour ne laissent pas beaucoup d’espoir à Nicolas Sarkozy de l’emporter au finish. Mais il n’est pas sans conséquences de finir à 58-42 ou à 52-48. Dans le premier cas, les élections législatives de juin s’annoncent comme une déroute pour l’UMP, donc on revient à la case précédente : le risque d’accords entre une partie de l’UMP et le FN, notamment en PACA ou le Nord-est pour sauver son siège au Palais Bourbon. Dans le cas d’une défaite « honorable », la cohésion de l’UMP serait plus facile à maintenir, et la droite pourrait se lancer à la reconquête de ses territoires perdus au cours des dix dernières années : mairies, départements, régions, ce qui détermine la reprise du Sénat perdu de justesse en 2011. L’actuel président est un redoutable duelliste, et il n’est pas exclu qu’il parvienne à réduire de manière conséquente l’écart avec François Hollande que prédisent les augures.

Nicolas Sarkozy a laissé entendre, en fausse confidence, que l’on n’entendrait plus parler de lui s’il était battu. Qui peut le croire ? D’abord, à moins d’aller s’enterrer dans un monastère, rien ne pourra empêcher les fouineurs d’aller voir à quoi l’ex-président occupe sa semaine de travail réduite du mardi au jeudi. Ensuite, être ancien président est un vrai métier dont la bonne gestion conditionne le regard porté sur son action lorsqu’il était au pouvoir. De Gaulle et Mitterrand n’ont pas survécu plus d’un an à leur retrait de la vie politique. Chirac est protégé par son statut de malade. Giscard est courageusement reparti de la base après sa défaite. Les mauvais exemples, dans ce domaine, sont légions : Tony Blair qui fait fortune par des conférences et des jetons de présence dans les multinationales, Gerhard Schröder qui se vend à Vladimir Poutine… Et si l’on essayait la vertu ? Les victoires sur soi-même ne sont pas les moins belles.

Testostérone, libéralisme, et robe cocktail

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J’ai enfin compris pourquoi je préférais la compagnie des femmes.

Parce que chacun sait que les femmes sont douces, compréhensives, modestes, ne s’énervent jamais, refusent toute idée de compétition, ne sont pas prêtes à tout pour piquer le mari d’une copine, ont un orgasme beaucoup plus cérébral, ne disent jamais de gros mots au volant, n’ont pas de désir de meurtre quand elles s’aperçoivent à une soirée qu’une autre qu’elle porte exactement la même robe cocktail.
En même temps, il me manquait, à cette observation empirique et enchantée, un fondement scientifique.

C’est que les femmes n’ont pas de poussées de testostérone. On savait déjà que la testostérone faisait perdre les cheveux et nous donnait assez vite des envies de baston alors qu’il est bien connu que les femmes ne se battent jamais entre elle et que la scène du lavoir dans L’Assommoir de Zola, où Gervaise se griffe et se déchire avec ses petites camarades est la pure invention d’un romancier malintentionné dont on se demande où il a bien pu chercher ça.

Mais la testostérone fait bien pire encore. Des chercheurs du Wellcome Trust Centre for Neuroimaging de l’University College à Londres ont mis en cause son comportement décisif, tenez-vous bien, « dans les attitudes égocentriques et le refus plus grand d’attitude coopérative »

Pour le prouver, nos scientifiques ont paradoxalement injecté de la testostérone à des femmes qui n’en produisent naturellement que des quantités négligeables. Celles qui ont eu un placebo sont restées gentilles comme tout tandis que les autres n’ont écouté que leur intérêt dans les tests où une décision collective était nécessaire. Avec de telles conclusions, il faudrait donc admettre que toutes les femmes devraient être communistes alors que tous les hommes seraient forcément libéraux.

Ou que les communistes sont de vraies gonzesses. C’est possible, vous me direz.

Mon désespoir démocratique

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Photo : Peej's Photos

Tout a commencé par un beau soir de décembre 2011 : à mon réveil, j’ai trouvé un e-mail ciselé à mon adresse par la reine Élisabeth. Elle voulait bien rappeler à mon attention le dossier de janvier : « Nous l’avons tant aimée, la démocratie ! » Déjà, les questions se bousculaient dans ma tête : quelle démocratie ? Quel amour ? Qui donc était ce « nous » ? Comment dater ce passé composé ? Et surtout, comment faire court ?

D’un autre côté, pas question d’importuner la patronne pour si peu. En période de bouclage, mieux vaut la boucler et faire le causeur de Rodin tout seul dans son poêle ! D’ailleurs, Élisabeth m’avait un peu mâché le boulot en me suggérant un angle de tir personnalisé, genre « Moi, j’y ai jamais cru, à la démocratie, et j’avais bien raison, tralalère ! » Plutôt valorisant somme toute, ce créneau d’ « archéo-con » au milieu des néos !

Enfin, sur simple demande, elle m’a fait tenir copie de l’interview de Marcel Gauchet. Là, plus de doute possible, on parlait bien de la même chose : la mort annoncée de la démocratie politique, c’est-à-dire de la République. Même à mes yeux, c’est une bien mauvaise nouvelle − peut être seulement un peu plus mauvaise que nouvelle. L’ultime étape d’un lent processus de dégradation, qu’en France on peut dater au carbone 14 de 1974, année de l’élection de VGE − candidat « libéral, européen et centriste » comme il se présentait ; « Né à Coblence, mort à Maastricht », ajoutera joliment Villiers.

« La République ne sait faire qu’une seule chose : se défendre ! » écrivait Maurras il y a quatre-vingts ans. Aux dernières nouvelles, elle ne serait même plus capable de ça. Et selon Gauchet, c’est qu’elle aurait été « évidée de l’intérieur » par sa sœur ennemie la démocratie − celle des « droidlom » et de l’individu-roi.

Mon côté réac, ça doit être l’absence de surprise face à ce genre de drame. Quoi ? Encore un Titanic coulé par son iceberg ? Vous m’en direz tant !

Non pas que je sois né anti-démocrate ni contre-révolutionnaire. Les quatre fils Tellenne[1. Dont je fais partie ainsi qu’Olivier, Éric et Karl Zéro, moins connu sous le nom de Marc.] ont reçu en partage l’éducation civique de deux parents gaullistes comme un seul − même s’il y avait une aile droite (Papa) et une aile gauche (Maman). À table, on dénonçait volontiers le « régime des partis » mais pas la démocratie − et Mitterrand, cette couleuvre avaleuse de serpents, mais pas « Mitran ».

Pour être honnête, quand j’ai eu le droit de l’ouvrir, ce qui est sorti spontanément, c’était plutôt une critique de droite de la démocratie, genre : « Papa, après tout ce que tu nous as raconté sur les affres morales de ton pote Debré et les stupéfiants délires de ton boss Malraux, comment peux-tu encore être gaulliste ? Surtout que de Gaulle a fait pouic ! »[access capability= »lire_inedits »]

Et lui de répondre patiemment en me racontant ce qu’il avait connu, et qu’il ne voulait plus revoir. En 40, il avait eu deux ans d’oflag pour réfléchir aux malheurs de la France. À ses yeux, c’est en 36 que nous avions raté la dernière occasion d’éviter la guerre, parce que le rapport des forces nous était encore favorable. Hitler, qui, de son côté, n’était pas encore fou, aurait reculé si nous avions réagi à la remilitarisation de la Rhénanie. Mais voilà, le cabinet Chautemps avait d’autres chats à fouetter : pas question de faire bouger l’armée en pleine campagne législative et puis, d’ailleurs, les Anglais ne voyaient pas l’intérêt et le Canard ricanait : « Scandale : l’Allemagne envahit l’Allemagne ! »
La démocratie, selon mon père, c’était le contraire : de Gaulle et Churchill, pas Chamberlain et Daladier. Des hommes d’exception taillés pour des circonstances exceptionnelles, et que la banalité des temps balaie ! Des « dictateurs » comme la République romaine savait s’en donner, le cas échéant, pour faire face à un grave danger.
Sur de telles bases, on n’a pas tardé à se retrouver avec mes parents. Je descendais de mon Aventin inventé, eux de leur gaullisme posthume, et on s’est croisés au carrefour Giscard-Mitterrand.

Giscard, il faut dire, ce n’était pas n’importe qui : le premier homo politicus ordinaris à entrer à l’Élysée depuis le regretté René Coty. « Gouverner, c’est contraindre » disait encore Georges Pompidou. Pour son successeur, c’est exactement le contraire : il veut « accompagner le changement », sans même savoir le nommer.

Et voilà le problème du passé composé dans l’intitulé du dossier. Si le règne de cette autruche avantageuse annonçait déjà la fin de la démocratie, quand donc l’avez vous « tant aimée » ? Je vous voyais plus jeunes …
Pour ma part, je n’étais déjà plus croyant quand j’ai eu le droit de pratiquer. Certes les campagnes présidentielles me passionnaient déjà, mais comme un turfiste s’enflamme pour le Prix du Président de la République.
Il faut dire aussi que c’est captivant comme un épisode de 24 heures, en plus long. Dix-huit mois avant la course, les gazettes bruissent déjà de pronostics, d’indiscrétions, d’interviews des jockeys et de leurs chevaux[2. Voir le mot attribué à Pierre Juillet en réponse à Chirac, qui le remerciait pour sa participation à la conquête de la Mairie de Paris : « C’est la première fois qu’après course gagnée, un cheval félicite son jockey ! »]. Et le mieux, c’est qu’on a le droit de jouer deux fois : placé au premier tour, gagnant au second !
Bien sûr, il n’y a rien à gagner, mais ça ne suffit pas pour me perturber. J’applique déjà à la politique la dixième Béatitude chère à Jalons : « Bienheureux ceux qui n’espèrent rien, car ils ne seront pas déçus ! » Tel n’est pas le cas de tous mes compatriotes, de plus en plus largués ces trente dernières années face à l’accélération de ce manège désenchanté.

« Rupture avec le capitalisme » en 81 et raccommodage dès 83 ; alternances, cohabitations et alternances dans la cohabitation : à gauche l’Élysée, à droite Matignon, puis le contraire … « Et quand je dis : « La tante est célibataire » / Tous les cavaliers changent de cavalière ! »

Ça tourne de plus en plus vite, mais en rond et dans le vide… Aussi puis-je concevoir l’exaspération d’un nombre croissant de Français, à force de constater que leurs candidats, une fois élus, ne font jamais ce pour quoi ils l’ont été. « Faute de temps », « compte tenu des circonstances », « à cause des critères de coin-coin ? » Mon œil ! Faute de volonté politique plutôt, ou tout simplement d’idée.

Étonnez-vous, après ça, que les citoyens français aient perdu le sens de l’action collective ! Qui est encore là pour leur en montrer la voie et l’exemple ? Gauchet le dit bien, alors pourquoi pas moi ? Ce sont nos élites qui ne savent plus où donner de l’élytre.
Ça ne s’est pas arrangé depuis vingt ans, avec l’apparition d’un phénomène nouveau : l’invasion de la France par le fantôme du fœtus de l’Europe.

Progressivement, les citoyens de gauche et de droite ont vu leurs représentants respectifs, qu’ils croyaient encore vaguement opposés, entonner una voce l’hymne « oui-ouiste » à toutes les inventions made in Europe : Maastricht et la monnaie unique, la maxi-Constitution de 2005 et le mini-traité portable de 2007.

Quoi de plus démobilisateur pour des électeurs que de s’apercevoir que leurs voix n’accèdent plus au chapitre ? On décide sans eux, et le cas échéant contre eux. Les Français n’ont ratifié Maastricht que d’extrême justesse, et pas du tout la bonne Constitution européenne.
Pourtant à ces deux occasions, la classe politique officielle, gauche et droite confondues, s’était retrouvée autour d’impressionnants Eurothons − y compris le final avec toute la troupe !
Sur quoi tombe ce rideau, sinon sur l’ultime représentation d’une démocratie représentative qui n’est plus ni l’une ni l’autre ?

Depuis la crise de 2008, ça devient chaque jour un peu plus évident : ces « princes qui nous gouvernent » (un gros poke à Michel Debré) ne savent pas ce qu’ils font. Prenez la monnaie unique : déjà, en théorie, c’est plutôt chelou cette charrue censée pousser les bœufs d’une Europe qui reste à inventer. Mais en pratique, c’est pire : rien que des problèmes supplémentaires pour les vraies nations européennes, y compris entre elles.
Après avoir entrevu la vanité de l’agitation politicienne, les Français s’aperçoivent que, de toute façon, le vrai pouvoir est ailleurs. Où ça ? Mystère et boules d’euros. À Bruxelles ? Sur les « marchés » de Provence ? Dans une agence de notation à Vire ? Peu importe, en fait : ils sentent bien que, sur ces réalités-là, leurs gouvernants n’ont guère plus de prise qu’eux.

Même moi, qui pose au distancié, je suis pris par le vertige de ce vide qui s’étale non seulement sous nos pieds, mais dans la tête et les orbites oculaires de nos guides putatifs.
J’exagère ? En tout cas, la preuve que je ne rigole plus : même les bonnes vieilles blagues de Chevènement ne me font plus marrer. Vous m’auriez vu il y a encore dix ans ! Lui et nous, on s’était bien amusés[3. Notamment à la « Nuit des Sauvageons », organisée par Marc Cohen et moi-même.]. L’ambiance était si bonne que je ne m’étais même pas formalisé de ses caprices de star qui ne voulait être photographiée que de trois-quarts gauche.
Dix ans plus tard, hélas, la thèse du « péché de jeunesse » ne tient plus et, entretemps, la situation s’est considérablement dégradée. Pourtant les griffes du Sphinx n’ont pas bougé d’un pouce, si l’on ose dire : il s’accroche toujours au même sable.
« Je suis de gauche, pas de droite ! », insiste-t-il encore dans Causeur de décembre, qui n’en demandait pas tant. Au passage il ne manque pas de trier le bon grain « universaliste » de l’ivraie « contre-révolutionnaire » − où il range Beurk[4. Edmund Burke, un « contre-révolutionnaire »? Allons, Jean-Pierre ! Plus sûrement un Anglais libéral et athée, effrayé par les « excès de la Terreur », comme tu dirais. Mais je ne doute pas que tu aies approfondi d’autres sujets.] entre Donald et Joseph Deux-Messes[5. En fait, c’est Bonald le catho; de Maistre, lui, n’est qu’un vulgaire franc-mac.].

Pour prouver son engagement résolu dans le camp du Bien, le « Che » prend même le maquis verbal contre le Front national, « dont le noyau, apprend-on, a des racines fétides ». (Celles-là même, sans doute, d’où sortira le Ventre de la Bête immonde qui a encore fait le con.)

La face B de ce collector, qui ressort numérisé dix ans après, n’est pas mal non plus : « Je ne me dis pas souverainiste mais républicain / Parce qu’il n’y a pas de souveraineté sans démocratie. »
Non seulement ça ne rime pas, mais ça ne rime à rien. La logique de Chevènement, ici, c’est celle de Lang quand il lançait au peuple, le 14 juillet 1989 : « Nous fêtons aujourd’hui le bicentenaire de la France ! »
Or, c’est l’inverse qui est vrai : il n’y a pas de démocratie sans citoyens ni de citoyens sans Cité. La nation, en revanche, préexiste à la démocratie, et peut même lui survivre pendant quelques siècles si nécessaire…
Mais bon, Jean-Pierre sait bien tout ça. Simplement, il pose une fois encore pour sa statue. C’est même ça que je lui reproche : continuer de faire joujou pendant que la maison brûle !
Cette année, pourtant, il aurait eu encore l’autorité pour tenter de faire vraiment « bouger les lignes » en rassemblant, au-delà d’une famille dont il est déjà orphelin, tous ceux qui partagent pour l’avenir ses inquiétudes et ses espoirs. Mais voilà, ça ne l’amuse pas. Tant pis pour tout le monde.

Chevènement ou pas, pour reprendre espoir en la démocratie, il faudra bien que les Français aient le sentiment qu’ils sont gouvernés à nouveau, et que l’action collective a retrouvé un sens.
Ça passe avant tout, selon moi, par une réforme des institutions. Il faut en finir avec la dérive qu’elles subissent depuis que l’homo politicus ordinaris a fait retoucher dix fois à sa taille le costard présidentiel du Général.
Récemment, on est passé du septennat au quinquennat, une formule déjà testée, quoi qu’involontairement, par le président Pompidou (1969-74). Résultat : on est toujours en période électorale, et ça ne nous garantit même pas contre les risques de cohabitation !

C’est le contraire qu’il faut faire : passer au décennat non renouvelable[6. Je l’ai écrit ici même il y a deux ans, mais on ne m’écoute jamais !].

Donner aux présidents à venir le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour se consacrer aux intérêts supérieurs du pays. Les dégager de l’influence des partis, des clientèles, des groupes de pression, et pour tout dire du souci de leur propre réélection. Le tout pendant dix ans, ou moins. Car il est souhaitable qu’à l’instar du brav’ Général, nos futurs chefs de l’État soumettent leurs grandes décisions, et eux avec, au verdict du peuple.

Il est plus facile d’adapter les institutions aux hommes que l’inverse. Redonner à la fonction suprême sa dimension quasi-sacerdotale suppose de rendre la charge plus lourde et plus ingrate, sinon plus solitaire. C’est à ce prix qu’on éloignera de la compétition les arrivistes et les crieurs de primeurs qui, ces quarante dernières années, l’emportent un peu souvent.

Le reste nous sera donné par surcroît. Ces moines-présidents, payés seulement vingt fois le SMIC, nous le rendront au centuple. Ils sauront reformuler le débat démocratique en des termes plus adaptés aux enjeux d’aujourd’hui que le sempiternel gauche/droite avec lequel on nous fait marcher. Libéraux-libertaires contre républicains nationaux, c’est déjà plus clair. Surtout si nos dirigeants à venir prennent parti hardiment pour la nation, au nom du primat du politique sur l’économique.

Je sais, on va dire que j’ai fumé. Mais tout le monde n’a pas la froideur clinique du Dr Gauchet pour décrire, par le menu, les ravages du cancer qui ronge notre démocratie. C’est aussi mon cancer, et je ne suis pas du genre patient. Alors, pour tromper la colère et l’anxiété, laissez-moi au moins rêver…

Je sais bien que c’est un rêve : dans les circonstances actuelles, pour que se réalise mon modeste programme de réforme politique, intellectuelle et morale, il faudrait un miracle, ou au moins un « Printemps français ». J’admets que la récente décongélation de Stéphane Hessel n’en est pas forcément un signe précurseur.

Bref, ça paraît utopique, mais quand même moins que le sauvetage de l’euro.[/access]

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La démocratie islamiste se prépare-t-elle à éradiquer l’onanisme ?

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Autrefois, on coupait la main du voleur parce qu’elle était coupable.

On s’est aperçu que si les femmes sont décrétées inabordables, si elles sont recluses ou si elles sont cachées sous des voiles, cela ne fait pas pour autant tomber la libido des jeunes garçons.
Pour beaucoup d’entre eux, l’onanisme est le seul exutoire qu’ils peuvent offrir à la pression de la sève. Une au moins de leurs deux mains devient coupable de ce crime atroce.

N’est-ce pas pour parer à ce danger que l’un des leaders de la majorité islamiste égyptienne a décidé de prendre le taureau par les cornes ? Avec un sens remarquable de la pédagogie, il a décidé de préparer les esprits à ce nouvel instrument révolutionnaire, la guillotine manuelle.

Dans une interview diffusée sur la télévision An-Nahar, le leader spirituel des Frères Musulmans Yusuf Al-Qardhawi a indiqué : « Je pense que la charia devrait être appliquée progressivement. C’est une règle dans la charia et dans la nature (…). Il faut préparer les gens, leur enseigner. Les gens doivent apprendre. Nous devons faire un effort pour enseigner aux gens la vérité sur l’islam (…). Je pense que durant les cinq premières années, il ne devrait pas y avoir de mains amputées ».

Souhaitons charitablement aux jeunes Égyptiens de bien profiter de ces cinq années de répit.

Marine Le Pen : donnez-lui ses 500 signatures…

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Photo : Ernest Morales

Une pensée (démocratiquement) vilaine, m’a effleuré. Si Marine Le Pen n’avait pas ses 500 signatures, on ne respirerait pas mieux ? Parce qu’apparemment, cette fois-ci, ce n’est pas du bluff. On était habitué de la part du père à une dramatisation spectaculaire de la question en 2002 comme en 2007. Une bonne intox pour attirer l’attention, l’inespérée tribune dans les média, la focalisation sur le FN en pleine campagne présidentielle, et pas un rond versé à des communicants pour faire parler de soi. Du grand art, comme dans le vieux manuel chinois des 36 stratagèmes : se défaire d’une brique pour attirer le jade, stratagème 17, prévu pour les batailles offensives. Le leurre parfait. On force les autres à se poser de graves interrogations sur la démocratie alors qu’ils ne parlent que de vous. A la fin, matois et réjoui, le Menhir ressortait tout faraud du Conseil Constitutionnel, avec 533 parrainages en 2002 et 507 en 2007. Ce n’était pas Byzance mais le pari était relevé.

En 2012, l’angoisse de Marine Le Pen ne semble pas feinte. Les maires renâclent. Je ne sais pas, comme l’a évoqué ici Frédéric Rouvillois, si ce système est mauvais et renvoie au suffrage censitaire. C’est celui, en tout cas, avec lequel on doit faire. ll n’est certainement pas idéal mais demandons-nous en même temps pourquoi ces passages ric et rac ne touchent, dans les grands partis, que le Front National. Alors que les sondages nous indiquent un niveau d’intentions de vote sans précédent pour Marine Le Pen, aux alentours de 20%. On pourrait penser que cette difficulté est due à l’incapacité du FN, en bientôt trente ans de présence à haut niveau électoral, à s’ancrer localement. On n’aura pas la cruauté de s’attarder sur les fiascos municipaux de 1995. Parce que prendre une mairie, c’est bien mais savoir la garder, c’est mieux. Un parti, ça ne vit pas sans élus de base et le FN paye sa conception tribunicienne de la politique. Ce qui compte, c’est la protestation. On fait un score d’enfer dans les rendez-vous nationaux et on sert de défouloir à la population qui revient au bercail au second tour. Ces villes minières du Pas de Calais, par exemple, qui aux présidentielles de 95 donnaient plus de 40% à Le Pen père mais élisaient à 60% Jospin au second.

Pour prendre les exemples qui fâchent, je suis bien évidemment sûr que Mélenchon a déjà ses 500 signatures. Et même plus que ça. C’est que la France a encore pas mal de mairies communistes. Les communistes se vautrent joliment aux présidentielles, depuis quelques temps, mais leurs élus locaux, eux, ont la cote. Même auprès de citoyens moyennement convaincus par le matérialisme dialectique et l’appropriation collective des moyens de production. C’est comme ça, tout le monde n’a pas la chance d’avoir des maires communistes.

Qu’un mode de scrutin majoritaire empêche le FN d’avoir des élus à l’Assemblée nationale, on peut accepter l’explication. Mais des mairies tout de même : il suffit d’une bonne équation personnelle, d’une implantation locale, d’une impression de compétence. Toujours pour rester dans les sujets qui fâchent, aux municipales de 2008, le PCF dont on nous serine le déclin inéluctable, a, contrairement au FN, (re)conquis des mairies comme Dieppe, Roissy en Brie ou Vierzon. Il faut croire que l’on fait plus confiance au FN pour l’incantation que la remunicipalisation de l’eau.
Mais il y a tout de même quelque chose de scandaleux à ces difficultés. On peut penser que la conversion sociale de Marine Le Pen est de circonstance, que l’électorat ouvrier est proprement manipulé, qu’on le pousse à se tromper de colère et à trouver des boucs émissaires qui n’en peuvent mais. C’est bien connu, comme l’antisémitisme hier, la dénonciation de l’immigré, c’est le socialisme des imbéciles. La formule n’est pas de moi. Plus poliment, je dirai que c’est le socialisme de ceux dont la conscience de classe a disparu.

On dit, pour expliquer les difficultés de Marine Le Pen, qu’il faudrait chercher du côté de Debout La République et de Dupont-Aignan. Que ses militants ont réussi à convaincre les élus susceptibles de parrainer une candidature FN que le souverainisme social et gaulliste de NDA est quand même plus propre sur lui. Si c’est vrai, c’est de bonne guerre, surtout de la part d’un candidat aussi maltraité par les médias et les sondages.
On pourra trouver beaucoup plus critiquables, en revanche, les consignes données aux maires UMP ou non-inscrits (non-inscrit, ca veut dire de droite, mais seulement à la campagne.). Pas une signature pour Marine, dont la courbe sondagière flirte dangereusement avec celle du Président. Evidemment, ce n’est pas par vertu que ces consignes sont données ou ces pressions exercées. C’est simplement le syndrome Frankenstein, quand la créature échappe à son créateur. Demandez à Claude Guéant ou à Brice Hortefeux, ils voient très bien de quoi je parle.

Il faut donc que Marine Le Pen ait ses cinq cents signatures. Pour une raison bien simple, c’est qu’une campagne force à dévoiler un programme et que manifestement, cela ne va pas être le fort du Front National qui a du mal à s’écarter des généralités pour entrer dans le chiffrage. Et puis aussi parce que pour la gauche, la vraie, c’est l’occasion ou jamais de relever le défi, d’oublier Terra Nova et de se souvenir du peuple.
La vraie victoire idéologique ne serait pas une Marine Le Pen absente du scrutin présidentiel mais une Marine Le Pen doublée par Mélenchon le soir du premier tour. Improbable ? On ne perd que les batailles qu’on ne mène pas. C’est le trentième stratagème : changer la position de l’invité et de l’hôte.

La chienlit, c’est Sarkozy

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Photo : w@madametussaudslondon

Dans cette petite école, la directrice prit sa retraite. Mais verre de l’amitié, discours et cadeaux de départ ne parvinrent pas à masquer la réalité : élèves et enseignants étaient ravis de la voir partir. Là où Madame la Directrice instaurait sans états d’âme une discipline de fer, son successeur avait une tout autre vision des choses et un seul mot à la bouche : La « gestion participative » ! Lors de son intronisation, il déchira théâtralement l’ancien règlement disciplinaire et décréta que le nouveau serait rédigé par les élèves dans le cadre d’une concertation démocratique.

Ce printemps écolier fut de courte durée. Quelques mois plus tard, les parents d’élèves sommaient les autorités de ramener l’ordre dans l’établissement devenu un bateau ivre depuis que retards, injures, cours séchés et bagarres n’y étaient plus sanctionnés. Lesdites autorités imposèrent un nouveau règlement, recensant toutes les interdictions des plus graves aux plus bénignes et établissant le barème des sanctions. Les profs purent à nouveau faire cours, ce qui est peut-être la première vocation de l’école.

Au départ, les mêmes parents s’étaient montrés assez enthousiastes pour ce « projet éducatif ». Abreuvés de conseils psy, certains d’entre eux avaient même tenté d’instaurer au sein de la famille la démocratie et la négociation qui semblaient si chouettes à l’école. Ils ne disaient plus : « Va ranger ta chambre, et plus vite que ça ! », mais « Ne penses-tu pas que, pour toi-même, il serait peut-être bon que tu réorganises ta chambre, selon tes goûts, bien sûr, c’est TA chambre, ton domaine, mais tu y serais plus zen, si… je ne sais pas, moi…. si tu enlevais toutes ces fringues qui jonchent le sol ou si tu mettais tes bouquins dans ta bibliothèque ? » Moyennant quoi l’intéressé décrétait qu’il n’avait pas le temps, devant impérieusement aller à City-Ville. Les parents ayant tenté la démocratie familiale se répartissent en deux catégories : ceux qui sont sous antidépresseurs et ceux qui ont réagi à temps et décrété unilatéralement la fin de l’expérience : « Bon, maintenant, c’est fini, ces conneries ! » [access capability= »lire_inedits »]

Que la démocratie ne soit pas adaptée pour régler les rapports au sein de la famille ou dans une salle de classe, cela semble − ou devrait sembler − évident. De même que le patron d’une aciérie ne convoque pas ses aléseurs-soudeurs-fraiseurs afin qu’ils fixent démocratiquement le montant de leur salaire mensuel et que Mme Lupin, qui gère les hôtesses d’accueil, n’a pas sondé ces demoiselles sur la couleur de leur uniforme. On ne peut pas consulter tout le monde à tout propos, et encore moins hors de propos. Un monde où tout serait négociable et décidé par le principe majoritaire serait irrespirable. Nous n’avons pas été consultés sur le fait qu’un feu rouge signifie : « Arrêtez-vous ! ». Bref, nous baignons dans l’arbitraire et nous nous en accommodons fort bien. À condition toutefois que cet arbitraire soit ressenti comme éclairé, donc que celui qui l’exerce soit perçu comme légitime. C’est bien le problème de Nicolas Sarkozy. Il a définitivement dévalué la fonction présidentielle.

Je l’avoue, je ne trouverais nullement scandaleux que la France adopte un nouveau traité européen sans que les Français soient consultés. À tort ou à raison, Nicolas Sarkozy pense qu’il n’a pas le choix. Même si cela doit peiner ou indigner certains, il arrive parfois qu’il n’y ait pas d’alternative − en tout cas pas d’alternative raisonnable. S’incliner devant le réel n’est pas toujours la marque d’un déplorable esprit munichois. Après tout, on a tellement reproché au Président de tergiverser et de vouloir plaire à tout le monde, bref d’être un faux dur, qu’on pourrait trouver admirable qu’il envoie la démocratie aux pelotes.

L’ennui, c’est qu’on ne passe pas en un tournemain du président « comme tout le monde » ou, plus précisément, du président « people comme les autres  » au pater familias. L’autorité, comme les emplois, ne se décrète pas. Après avoir exhibé sa vie privée et choqué par ses réparties déplacées, Nicolas Sarkozy peut afficher la détermination d’un empereur romain : il n’est plus crédible dans le rôle.
Surtout, on tolérera aisément les infractions à la démocratie si on a la certitude que celui qui les commet sert plutôt qu’il ne se sert. Le général de Gaulle était sourcilleux sur l’utilisation des deniers publics au point de ne pas utiliser le téléphone de l’Élysée pour ses appels personnels. L’historienne Claude Dulong-Sainteny expliqua un jour à Mme de Gaulle que ses enfants partaient aux sports d’hiver avec un groupe organisé par une collectivité[1. La Vie quotidienne à l’Elysée au temps de Charles de Gaulle, Claude Dulong, Hachette.]. « Tante Yvonne » soupira car elle s’y était prise trop tard pour y inscrire ses petits-enfants. Il ne lui vint pas à l’esprit d’user de son statut de « Première dame de France » pour obtenir un privilège, même aussi minime. D’accord, cette sobriété n’est guère en phase avec l’esprit du temps.

Mais le spectacle d’un Nicolas Sarkozy tentant de faire nommer son grand dadais de fils à l’EPAD permet de mesurer la distance qui le sépare de ce prédécesseur dont il continue de se réclamer. On n’imagine pas Monsieur père, clope au bec, mal rasé, en tongs et T-shirt, exiger de sa progéniture qu’elle se tienne convenablement à table. Eh bien, personne ne peut croire qu’un type qui fait son jogging en T-shirt de la police new-yorkaise soit le sauveur de la nation. Peu me chaut que Nicolas Sarkozy soit démocrate. Le problème, c’est qu’il ne soit pas Président.[/access]

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Chevènement : bis repetita

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Un petit tour de piste et puis s’en va : le Che vient de refaire le même coup qu’en 2007, avec deux mois de campagne en plus. A la différence près qu’aujourd’hui, il se retire dans une indifférence quasi générale qui sied mal à sa carrure d’homme d’Etat. L’avenir nous dira s’il s’agit une nouvelle fois de négocier quelques miettes de circonscriptions pour ses amis politiques, qui ont la malchance de devoir être élus avec l’étiquette PS.

Mais visiblement, ce retrait par la petite porte s’est fait sans accord d’alliance avec le Parti Socialiste, trop occupé à réconcilier Malek Boutih et Julien Dray, à caser Jack Lang et à parachuter Olivier Ferrand à la rencontre du peuple méridional pour se soucier d’un allié à 0% dans les sondages.

Qu’elle est loin la campagne chimiquement pure de 2002 où le vrai Chevènement s’était révélé aux Français. Celui qui ne parlait pas encore de « campagne pédagogique » mais réservait ses mots les plus durs au social-traître Jospin, mettant côte à côte droite et gauche dans leur politique unique de braderie du marché, pardon de la nation française.

Amis chevènementistes, ne sortez pas les mouchoirs trop vite. L’Histoire retiendra sans doute l’action du grand homme que le Lion de Belfort fut en ses années d’intense activité politique, du congrès d’Epinay en 1971 à cette fameuse campagne de 2002, si héroïque qu’elle se solda par la chevauchée kamikaze de centaines de candidats aux législatives, vaincus par leur intransigeance envers l’éternel allié socialiste…

Ciao l’artiste !

Le rebelle couronné

Photo : Russell Tribunal on Palestine

Fin 2010, en France, un « véritable phénomène éditorial », comme on dit, se mit à perturber le sympathique train-train des palmarès et les listes de best sellers, au point de captiver les médias : le succès, aussi démesuré qu’inattendu, de l’opusculet de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! À 93 ans, l’auteur avait, il est vrai, tout pour plaire à un certain public, incarnant à la perfection toutes les icônes de notre Brave new world : le martyr, le bienfaisant et le rebelle.

Le martyr, puisque ce juif résistant fut torturé tout jeune par la Gestapo, interné à Buchenwald et condamné à la pendaison avant de parvenir à s’évader. Le bienfaisant, puisqu’il a été, comme il le rappelle avec insistance, l’un des principaux rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme avant de s’engager pour toutes les bonnes causes, de l’indépendance algérienne à la lutte contre l’apartheid, du combat pour les Palestiniens, les Roms, les sans-papiers, à la défense des retraités sans le sou et des bénéficiaires de la sécu. Le rebelle, enfin, assurant au bon peuple que l’indignation fut « le motif de base » de la Résistance, et qu’à l’inverse, « l’indifférence est la pire des attitudes » (on notera l’audace du propos). A l’en croire, c’est en se rebellant que l’on rejoint « le grand courant de l’Histoire », qui « doit se poursuivre grâce à chacun » jusqu’à l’instauration de la Démocratie idéale. D’où la formule qui conclut son texte, que l’on croirait empruntée au graphiste Ben ou recopiée à même la trousse d’un collégien : « créer, c’est résister. Résister, c’est créer. » Hessel, c’est donc à la fois Guy Môquet et l’abbé Pierre, Coluche et Rimbaud.

A l’époque, certains ont osé s’étonner du succès remporté par cette cascade de lieux communs – les plus lucides insinuant que c’est précisément pour cela qu’Indignez-vous a écrasé, en termes de ventes, jusqu’au Goncourt de Michel Houellebecq. Si ça marche, écrivait ainsi Luc Rosenzweig, c’est parce qu’Hessel, est « l’axe du bien à lui tout seul. Toute sa vie il a eu tout juste, a toujours été du bon côté, ne s’est jamais compromis avec les salauds, c’est toujours arrangé pour que sa biographie ne puisse être autre chose qu’une hagiographie. L’achat de son livre par les gens ordinaires relève de la croyance magique que sa lecture pourrait faire de vous un homme ou une femme meilleure, réveiller le Hessel qui sommeille en chacun d’entre nous ». Et tout ça pour trois euros seulement, 13 pages écrites en gros caractères, environ 20 000 signes, l’équivalent d’un gros article de Télérama. La rébellion tout confort, en somme, de quoi étancher sans douleurs, et sans délais et sans frais excessifs sa soif d’engagement au service de la Justice.

C’est pourquoi on a appris avec ravissement que, lundi 30 janvier 2012, le vieux jeune homme indigné, aujourd’hui âgé de 94 ans, a obtenu, « pour l’ensemble de son œuvre » (sic), le premier prix Mychkine, destiné à récompenser « des auteurs qui se sont distingués par leurs contributions exemplaires à l’instauration d’un climat de générosité », et que c’est une autre icône de notre temps, un autre apôtre des gentils, un autre rebelle, en somme, Daniel Cohn-Bendit en personne, qui a fait son éloge. Un second prix, modestement doté de 50.000 euros, a récompensé un militant autrichien du droit des animaux sous les applaudissements de la brillante foule parisienne réunie pour l’occasion au théâtre de l’Odéon, impatiente de faire un sort aux canapés de foie gras ou de saumon fumé. Comme disait le poète, il y a des informations qui se passent de commentaires.

La vraie menace qui pèse sur Marine Le Pen

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Ne serait-ce pas, contrairement à ce que pense l’ami Jérôme Leroy, une prodigieuse victoire pour Marine Le Pen que de ne pas obtenir les cinq cents signatures requises? Elle serait alors au cœur de la campagne électorale et l’emporterait symboliquement sans même avoir eu à en découdre avec les autres candidats ?

Il faut quand même dire que Marine Le Pen souffre d’un terrible handicap : son père. Nul besoin d’être psychanalyste pour comprendre qu’elle est le fils dont il a toujours rêvé. Et que comme tout bon père, il n’aura de cesse de faire trébucher son héritier ou son héritière, si vous préférez. Le pire ennemi de Marine, c’est Jean-Marie. Le plus cocasse, c’est que ni l’un, ni l’autre n’en sont vraisemblablement conscients.

Si le père souhaitait vraiment la victoire de sa fille, il disparaîtrait au propre et au figuré. La mort de Jean-Marie donnerait à Marine l’aura de l’orpheline et lui apporterait des voix que nul ne tient à lui donner tant que son paternel est encore capable d’arriver à un de ses meetings en uniforme de la Wehrmacht ou de faire un de ses jeux de mots qui ne la font sans doute même pas rire. Tous les enfants ont, qu’ils se l’avouent ou non, honte de leurs parents. Un exemple cocasse : Nicolas Sarkozy et son père, peintre kitsch de femmes nues. Un exemple dramatique : Marine et l’ogre qui l’a engendrée. Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle s’est bien défendue jusqu’à présent. Mais la menace plane. Et ce n’est pas celle des signatures.

Afghanistan : faut-il rester ?

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Photo : The US Army

Gil Mihaely : Un rapport secret rédigé par l’armée américaine et publié par le Times et la BBC démontre que les Talibans, aidés par les Pakistanais, sont en train de reprendre le contrôle en Afghanistan. A l’instar de la récente décision française, les forces de la coalition ne doivent-elles donc pas quitter le pays plus vite que prévu ?

AB : À titre personnel, j’ai toujours considéré que notre effort de solidarité nécessaire avec les États Unis devait se limiter à la libération du pays. Tous les historiens et experts de l’Afghanistan et du « Pachtounistan » rappellent la lourde responsabilité du colonisateur anglais dans la situation contemporaine. Il aurait été sage de ne pas s’y installer.

Q. Est-ce que les Talibans d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux qui se sont emparé de l’Afghanistan dans les années 1990 et ont permis à Al-Qaïda d’y installer sa base arrière ?

AB: Ils ont probablement évolué mais leurs fondamentaux idéologiques, théologiques et stratégiques sont proches. Par ailleurs, Ben Laden était leur invité, parfois leur sponsor, mais pas leur chef.

Quelques mois après le début de l’intervention militaire, le but de la guerre s’est élargi. A l’objectif principal de détruire Al-Qaïda et de porter un coup décisif au Jihad mondial se sont en effet ajoutées la démocratisation, la construction d’un Etat et la défense des libertés, notamment celles des femmes afghanes. Quel bilan dresseriez-vous ?

AB : Je dresse un bilan contrasté et difficile à évaluer dans le temps. Toutes ces missions expriment une certaine confusion dans les réécritures politiques d’un engagement militaire venu après une agression exceptionnelle contre les États Unis.

Q: Est-ce que le monde aujourd’hui est plus sûr, grâce à cette guerre ?

AB : Pas en Afghanistan en tout cas…

Quelles victoires pour Nicolas Sarkozy ?

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Photo : World Economic Forum

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Eric Dupin débattent des chances de succès de Nicolas Sarkozy.

Inutile de finasser : la probabilité d’une réélection de Nicolas Sarkozy le 6 mai 2012 est infime, et la « petite chance sur deux » qui lui est attribuée par son vespéral ami Alain Minc relève de l’euphémisme pour dire que c’est vraiment mal barré. Comment pourrait-il en être autrement ? A-t-on jamais vu un chef d’Etat ou de gouvernement gagner les élections quand le chômage explose, le pouvoir d’achat baisse et qu’on ne peut faire autrement que d’augmenter les impôts et réduire les prestations sociales ? « It’s the economy, stupid ! », le bon sens clintonien vaut des deux côtés de l’océan Atlantique.

L’histoire de la Vème République nous enseigne également que les seconds mandats à l’Elysée se conquièrent dans un contexte de cohabitation, où la défense du bilan repose entièrement sur le premier ministre challenger. De plus, on arrive au bout d’un cycle décennal de pouvoir de droite, ce moment où le peuple estime que l’alternance doit jouer, pour la bonne santé de la démocratie. Enfin, la stratégie de la « rupture dans la continuité », qui fut celle de Giscard en 1974 et de Sarkozy en 2007, est un « one shot » : rompre avec soi-même est un exercice peu propice à vous attirer la faveur des électeurs.

Face à ces tendances lourdes de la vie politique, la personnalité du candidat à sa propre succession est de peu de poids, même si elle fait l’objet de gloses incessantes de la part des commentateurs.
Pourtant, ce n’est pas parce que la défaite est en vue que l’on peut faire n’importe quoi et imiter Néron versifiant pendant que Rome brûle…
En effet, toutes les défaites ne se ressemblent pas : il en est qui sont des désastres et d’autres porteuses de promesses pour le camp politique auquel on appartient. Jospin 2002 ou Ségolène Royal 2007 en sont l’illustration.

Pour Nicolas Sarkozy, accéder au second tour est donc un objectif essentiel, qui est loin d’être acquis : au début de l’année 2002, Le Pen père plafonnait autour de 10-12% dans les sondages et l’on a vu le résultat final. L’omniprésence médiatique des deux « principaux » candidats — chacun son dimanche — a fait passer au second plan la présence de deux candidats, Marine Le Pen et François Bayrou bien décidé à faire « turbuler le système », comme Chevènement le revendiquait pour son compte en 2002. Ils ne vont pas tarder à réapparaître. Dans cette perspective, l’intervention télévisée du 29 janvier de Nicolas Sarkozy était assez bien calibrée : on laisse de côté le discours « sécuritaire », qui renforce le FN, pour se concentrer sur l’économie avec des propositions douces aux oreilles du peuple de droite : la TVA plutôt que l’augmentation de l’impôt sur le revenu, les négociations sociales au niveau de l’entreprise plutôt que des « Grenelle » face aux appareils syndicaux. S’il parvient à conserver sur son nom les suffrages de la droite « bourgeoise » et empêcher qu’elle n’aille rejoindre le camp de François Bayrou, Sarkozy peut éviter le pire, un duel François Hollande-Marine Le Pen qui serait une sorte de Fukushima de la droite. L’UMP éclaterait entre les partisans d’une alliance avec le FN et ceux de la poursuite de l’ostracisation de l’extrême droite.

Les sondages actuels concernant le second tour ne laissent pas beaucoup d’espoir à Nicolas Sarkozy de l’emporter au finish. Mais il n’est pas sans conséquences de finir à 58-42 ou à 52-48. Dans le premier cas, les élections législatives de juin s’annoncent comme une déroute pour l’UMP, donc on revient à la case précédente : le risque d’accords entre une partie de l’UMP et le FN, notamment en PACA ou le Nord-est pour sauver son siège au Palais Bourbon. Dans le cas d’une défaite « honorable », la cohésion de l’UMP serait plus facile à maintenir, et la droite pourrait se lancer à la reconquête de ses territoires perdus au cours des dix dernières années : mairies, départements, régions, ce qui détermine la reprise du Sénat perdu de justesse en 2011. L’actuel président est un redoutable duelliste, et il n’est pas exclu qu’il parvienne à réduire de manière conséquente l’écart avec François Hollande que prédisent les augures.

Nicolas Sarkozy a laissé entendre, en fausse confidence, que l’on n’entendrait plus parler de lui s’il était battu. Qui peut le croire ? D’abord, à moins d’aller s’enterrer dans un monastère, rien ne pourra empêcher les fouineurs d’aller voir à quoi l’ex-président occupe sa semaine de travail réduite du mardi au jeudi. Ensuite, être ancien président est un vrai métier dont la bonne gestion conditionne le regard porté sur son action lorsqu’il était au pouvoir. De Gaulle et Mitterrand n’ont pas survécu plus d’un an à leur retrait de la vie politique. Chirac est protégé par son statut de malade. Giscard est courageusement reparti de la base après sa défaite. Les mauvais exemples, dans ce domaine, sont légions : Tony Blair qui fait fortune par des conférences et des jetons de présence dans les multinationales, Gerhard Schröder qui se vend à Vladimir Poutine… Et si l’on essayait la vertu ? Les victoires sur soi-même ne sont pas les moins belles.

Testostérone, libéralisme, et robe cocktail

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J’ai enfin compris pourquoi je préférais la compagnie des femmes.

Parce que chacun sait que les femmes sont douces, compréhensives, modestes, ne s’énervent jamais, refusent toute idée de compétition, ne sont pas prêtes à tout pour piquer le mari d’une copine, ont un orgasme beaucoup plus cérébral, ne disent jamais de gros mots au volant, n’ont pas de désir de meurtre quand elles s’aperçoivent à une soirée qu’une autre qu’elle porte exactement la même robe cocktail.
En même temps, il me manquait, à cette observation empirique et enchantée, un fondement scientifique.

C’est que les femmes n’ont pas de poussées de testostérone. On savait déjà que la testostérone faisait perdre les cheveux et nous donnait assez vite des envies de baston alors qu’il est bien connu que les femmes ne se battent jamais entre elle et que la scène du lavoir dans L’Assommoir de Zola, où Gervaise se griffe et se déchire avec ses petites camarades est la pure invention d’un romancier malintentionné dont on se demande où il a bien pu chercher ça.

Mais la testostérone fait bien pire encore. Des chercheurs du Wellcome Trust Centre for Neuroimaging de l’University College à Londres ont mis en cause son comportement décisif, tenez-vous bien, « dans les attitudes égocentriques et le refus plus grand d’attitude coopérative »

Pour le prouver, nos scientifiques ont paradoxalement injecté de la testostérone à des femmes qui n’en produisent naturellement que des quantités négligeables. Celles qui ont eu un placebo sont restées gentilles comme tout tandis que les autres n’ont écouté que leur intérêt dans les tests où une décision collective était nécessaire. Avec de telles conclusions, il faudrait donc admettre que toutes les femmes devraient être communistes alors que tous les hommes seraient forcément libéraux.

Ou que les communistes sont de vraies gonzesses. C’est possible, vous me direz.

Mon désespoir démocratique

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Photo : Peej's Photos

Tout a commencé par un beau soir de décembre 2011 : à mon réveil, j’ai trouvé un e-mail ciselé à mon adresse par la reine Élisabeth. Elle voulait bien rappeler à mon attention le dossier de janvier : « Nous l’avons tant aimée, la démocratie ! » Déjà, les questions se bousculaient dans ma tête : quelle démocratie ? Quel amour ? Qui donc était ce « nous » ? Comment dater ce passé composé ? Et surtout, comment faire court ?

D’un autre côté, pas question d’importuner la patronne pour si peu. En période de bouclage, mieux vaut la boucler et faire le causeur de Rodin tout seul dans son poêle ! D’ailleurs, Élisabeth m’avait un peu mâché le boulot en me suggérant un angle de tir personnalisé, genre « Moi, j’y ai jamais cru, à la démocratie, et j’avais bien raison, tralalère ! » Plutôt valorisant somme toute, ce créneau d’ « archéo-con » au milieu des néos !

Enfin, sur simple demande, elle m’a fait tenir copie de l’interview de Marcel Gauchet. Là, plus de doute possible, on parlait bien de la même chose : la mort annoncée de la démocratie politique, c’est-à-dire de la République. Même à mes yeux, c’est une bien mauvaise nouvelle − peut être seulement un peu plus mauvaise que nouvelle. L’ultime étape d’un lent processus de dégradation, qu’en France on peut dater au carbone 14 de 1974, année de l’élection de VGE − candidat « libéral, européen et centriste » comme il se présentait ; « Né à Coblence, mort à Maastricht », ajoutera joliment Villiers.

« La République ne sait faire qu’une seule chose : se défendre ! » écrivait Maurras il y a quatre-vingts ans. Aux dernières nouvelles, elle ne serait même plus capable de ça. Et selon Gauchet, c’est qu’elle aurait été « évidée de l’intérieur » par sa sœur ennemie la démocratie − celle des « droidlom » et de l’individu-roi.

Mon côté réac, ça doit être l’absence de surprise face à ce genre de drame. Quoi ? Encore un Titanic coulé par son iceberg ? Vous m’en direz tant !

Non pas que je sois né anti-démocrate ni contre-révolutionnaire. Les quatre fils Tellenne[1. Dont je fais partie ainsi qu’Olivier, Éric et Karl Zéro, moins connu sous le nom de Marc.] ont reçu en partage l’éducation civique de deux parents gaullistes comme un seul − même s’il y avait une aile droite (Papa) et une aile gauche (Maman). À table, on dénonçait volontiers le « régime des partis » mais pas la démocratie − et Mitterrand, cette couleuvre avaleuse de serpents, mais pas « Mitran ».

Pour être honnête, quand j’ai eu le droit de l’ouvrir, ce qui est sorti spontanément, c’était plutôt une critique de droite de la démocratie, genre : « Papa, après tout ce que tu nous as raconté sur les affres morales de ton pote Debré et les stupéfiants délires de ton boss Malraux, comment peux-tu encore être gaulliste ? Surtout que de Gaulle a fait pouic ! »[access capability= »lire_inedits »]

Et lui de répondre patiemment en me racontant ce qu’il avait connu, et qu’il ne voulait plus revoir. En 40, il avait eu deux ans d’oflag pour réfléchir aux malheurs de la France. À ses yeux, c’est en 36 que nous avions raté la dernière occasion d’éviter la guerre, parce que le rapport des forces nous était encore favorable. Hitler, qui, de son côté, n’était pas encore fou, aurait reculé si nous avions réagi à la remilitarisation de la Rhénanie. Mais voilà, le cabinet Chautemps avait d’autres chats à fouetter : pas question de faire bouger l’armée en pleine campagne législative et puis, d’ailleurs, les Anglais ne voyaient pas l’intérêt et le Canard ricanait : « Scandale : l’Allemagne envahit l’Allemagne ! »
La démocratie, selon mon père, c’était le contraire : de Gaulle et Churchill, pas Chamberlain et Daladier. Des hommes d’exception taillés pour des circonstances exceptionnelles, et que la banalité des temps balaie ! Des « dictateurs » comme la République romaine savait s’en donner, le cas échéant, pour faire face à un grave danger.
Sur de telles bases, on n’a pas tardé à se retrouver avec mes parents. Je descendais de mon Aventin inventé, eux de leur gaullisme posthume, et on s’est croisés au carrefour Giscard-Mitterrand.

Giscard, il faut dire, ce n’était pas n’importe qui : le premier homo politicus ordinaris à entrer à l’Élysée depuis le regretté René Coty. « Gouverner, c’est contraindre » disait encore Georges Pompidou. Pour son successeur, c’est exactement le contraire : il veut « accompagner le changement », sans même savoir le nommer.

Et voilà le problème du passé composé dans l’intitulé du dossier. Si le règne de cette autruche avantageuse annonçait déjà la fin de la démocratie, quand donc l’avez vous « tant aimée » ? Je vous voyais plus jeunes …
Pour ma part, je n’étais déjà plus croyant quand j’ai eu le droit de pratiquer. Certes les campagnes présidentielles me passionnaient déjà, mais comme un turfiste s’enflamme pour le Prix du Président de la République.
Il faut dire aussi que c’est captivant comme un épisode de 24 heures, en plus long. Dix-huit mois avant la course, les gazettes bruissent déjà de pronostics, d’indiscrétions, d’interviews des jockeys et de leurs chevaux[2. Voir le mot attribué à Pierre Juillet en réponse à Chirac, qui le remerciait pour sa participation à la conquête de la Mairie de Paris : « C’est la première fois qu’après course gagnée, un cheval félicite son jockey ! »]. Et le mieux, c’est qu’on a le droit de jouer deux fois : placé au premier tour, gagnant au second !
Bien sûr, il n’y a rien à gagner, mais ça ne suffit pas pour me perturber. J’applique déjà à la politique la dixième Béatitude chère à Jalons : « Bienheureux ceux qui n’espèrent rien, car ils ne seront pas déçus ! » Tel n’est pas le cas de tous mes compatriotes, de plus en plus largués ces trente dernières années face à l’accélération de ce manège désenchanté.

« Rupture avec le capitalisme » en 81 et raccommodage dès 83 ; alternances, cohabitations et alternances dans la cohabitation : à gauche l’Élysée, à droite Matignon, puis le contraire … « Et quand je dis : « La tante est célibataire » / Tous les cavaliers changent de cavalière ! »

Ça tourne de plus en plus vite, mais en rond et dans le vide… Aussi puis-je concevoir l’exaspération d’un nombre croissant de Français, à force de constater que leurs candidats, une fois élus, ne font jamais ce pour quoi ils l’ont été. « Faute de temps », « compte tenu des circonstances », « à cause des critères de coin-coin ? » Mon œil ! Faute de volonté politique plutôt, ou tout simplement d’idée.

Étonnez-vous, après ça, que les citoyens français aient perdu le sens de l’action collective ! Qui est encore là pour leur en montrer la voie et l’exemple ? Gauchet le dit bien, alors pourquoi pas moi ? Ce sont nos élites qui ne savent plus où donner de l’élytre.
Ça ne s’est pas arrangé depuis vingt ans, avec l’apparition d’un phénomène nouveau : l’invasion de la France par le fantôme du fœtus de l’Europe.

Progressivement, les citoyens de gauche et de droite ont vu leurs représentants respectifs, qu’ils croyaient encore vaguement opposés, entonner una voce l’hymne « oui-ouiste » à toutes les inventions made in Europe : Maastricht et la monnaie unique, la maxi-Constitution de 2005 et le mini-traité portable de 2007.

Quoi de plus démobilisateur pour des électeurs que de s’apercevoir que leurs voix n’accèdent plus au chapitre ? On décide sans eux, et le cas échéant contre eux. Les Français n’ont ratifié Maastricht que d’extrême justesse, et pas du tout la bonne Constitution européenne.
Pourtant à ces deux occasions, la classe politique officielle, gauche et droite confondues, s’était retrouvée autour d’impressionnants Eurothons − y compris le final avec toute la troupe !
Sur quoi tombe ce rideau, sinon sur l’ultime représentation d’une démocratie représentative qui n’est plus ni l’une ni l’autre ?

Depuis la crise de 2008, ça devient chaque jour un peu plus évident : ces « princes qui nous gouvernent » (un gros poke à Michel Debré) ne savent pas ce qu’ils font. Prenez la monnaie unique : déjà, en théorie, c’est plutôt chelou cette charrue censée pousser les bœufs d’une Europe qui reste à inventer. Mais en pratique, c’est pire : rien que des problèmes supplémentaires pour les vraies nations européennes, y compris entre elles.
Après avoir entrevu la vanité de l’agitation politicienne, les Français s’aperçoivent que, de toute façon, le vrai pouvoir est ailleurs. Où ça ? Mystère et boules d’euros. À Bruxelles ? Sur les « marchés » de Provence ? Dans une agence de notation à Vire ? Peu importe, en fait : ils sentent bien que, sur ces réalités-là, leurs gouvernants n’ont guère plus de prise qu’eux.

Même moi, qui pose au distancié, je suis pris par le vertige de ce vide qui s’étale non seulement sous nos pieds, mais dans la tête et les orbites oculaires de nos guides putatifs.
J’exagère ? En tout cas, la preuve que je ne rigole plus : même les bonnes vieilles blagues de Chevènement ne me font plus marrer. Vous m’auriez vu il y a encore dix ans ! Lui et nous, on s’était bien amusés[3. Notamment à la « Nuit des Sauvageons », organisée par Marc Cohen et moi-même.]. L’ambiance était si bonne que je ne m’étais même pas formalisé de ses caprices de star qui ne voulait être photographiée que de trois-quarts gauche.
Dix ans plus tard, hélas, la thèse du « péché de jeunesse » ne tient plus et, entretemps, la situation s’est considérablement dégradée. Pourtant les griffes du Sphinx n’ont pas bougé d’un pouce, si l’on ose dire : il s’accroche toujours au même sable.
« Je suis de gauche, pas de droite ! », insiste-t-il encore dans Causeur de décembre, qui n’en demandait pas tant. Au passage il ne manque pas de trier le bon grain « universaliste » de l’ivraie « contre-révolutionnaire » − où il range Beurk[4. Edmund Burke, un « contre-révolutionnaire »? Allons, Jean-Pierre ! Plus sûrement un Anglais libéral et athée, effrayé par les « excès de la Terreur », comme tu dirais. Mais je ne doute pas que tu aies approfondi d’autres sujets.] entre Donald et Joseph Deux-Messes[5. En fait, c’est Bonald le catho; de Maistre, lui, n’est qu’un vulgaire franc-mac.].

Pour prouver son engagement résolu dans le camp du Bien, le « Che » prend même le maquis verbal contre le Front national, « dont le noyau, apprend-on, a des racines fétides ». (Celles-là même, sans doute, d’où sortira le Ventre de la Bête immonde qui a encore fait le con.)

La face B de ce collector, qui ressort numérisé dix ans après, n’est pas mal non plus : « Je ne me dis pas souverainiste mais républicain / Parce qu’il n’y a pas de souveraineté sans démocratie. »
Non seulement ça ne rime pas, mais ça ne rime à rien. La logique de Chevènement, ici, c’est celle de Lang quand il lançait au peuple, le 14 juillet 1989 : « Nous fêtons aujourd’hui le bicentenaire de la France ! »
Or, c’est l’inverse qui est vrai : il n’y a pas de démocratie sans citoyens ni de citoyens sans Cité. La nation, en revanche, préexiste à la démocratie, et peut même lui survivre pendant quelques siècles si nécessaire…
Mais bon, Jean-Pierre sait bien tout ça. Simplement, il pose une fois encore pour sa statue. C’est même ça que je lui reproche : continuer de faire joujou pendant que la maison brûle !
Cette année, pourtant, il aurait eu encore l’autorité pour tenter de faire vraiment « bouger les lignes » en rassemblant, au-delà d’une famille dont il est déjà orphelin, tous ceux qui partagent pour l’avenir ses inquiétudes et ses espoirs. Mais voilà, ça ne l’amuse pas. Tant pis pour tout le monde.

Chevènement ou pas, pour reprendre espoir en la démocratie, il faudra bien que les Français aient le sentiment qu’ils sont gouvernés à nouveau, et que l’action collective a retrouvé un sens.
Ça passe avant tout, selon moi, par une réforme des institutions. Il faut en finir avec la dérive qu’elles subissent depuis que l’homo politicus ordinaris a fait retoucher dix fois à sa taille le costard présidentiel du Général.
Récemment, on est passé du septennat au quinquennat, une formule déjà testée, quoi qu’involontairement, par le président Pompidou (1969-74). Résultat : on est toujours en période électorale, et ça ne nous garantit même pas contre les risques de cohabitation !

C’est le contraire qu’il faut faire : passer au décennat non renouvelable[6. Je l’ai écrit ici même il y a deux ans, mais on ne m’écoute jamais !].

Donner aux présidents à venir le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour se consacrer aux intérêts supérieurs du pays. Les dégager de l’influence des partis, des clientèles, des groupes de pression, et pour tout dire du souci de leur propre réélection. Le tout pendant dix ans, ou moins. Car il est souhaitable qu’à l’instar du brav’ Général, nos futurs chefs de l’État soumettent leurs grandes décisions, et eux avec, au verdict du peuple.

Il est plus facile d’adapter les institutions aux hommes que l’inverse. Redonner à la fonction suprême sa dimension quasi-sacerdotale suppose de rendre la charge plus lourde et plus ingrate, sinon plus solitaire. C’est à ce prix qu’on éloignera de la compétition les arrivistes et les crieurs de primeurs qui, ces quarante dernières années, l’emportent un peu souvent.

Le reste nous sera donné par surcroît. Ces moines-présidents, payés seulement vingt fois le SMIC, nous le rendront au centuple. Ils sauront reformuler le débat démocratique en des termes plus adaptés aux enjeux d’aujourd’hui que le sempiternel gauche/droite avec lequel on nous fait marcher. Libéraux-libertaires contre républicains nationaux, c’est déjà plus clair. Surtout si nos dirigeants à venir prennent parti hardiment pour la nation, au nom du primat du politique sur l’économique.

Je sais, on va dire que j’ai fumé. Mais tout le monde n’a pas la froideur clinique du Dr Gauchet pour décrire, par le menu, les ravages du cancer qui ronge notre démocratie. C’est aussi mon cancer, et je ne suis pas du genre patient. Alors, pour tromper la colère et l’anxiété, laissez-moi au moins rêver…

Je sais bien que c’est un rêve : dans les circonstances actuelles, pour que se réalise mon modeste programme de réforme politique, intellectuelle et morale, il faudrait un miracle, ou au moins un « Printemps français ». J’admets que la récente décongélation de Stéphane Hessel n’en est pas forcément un signe précurseur.

Bref, ça paraît utopique, mais quand même moins que le sauvetage de l’euro.[/access]

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La démocratie islamiste se prépare-t-elle à éradiquer l’onanisme ?

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Autrefois, on coupait la main du voleur parce qu’elle était coupable.

On s’est aperçu que si les femmes sont décrétées inabordables, si elles sont recluses ou si elles sont cachées sous des voiles, cela ne fait pas pour autant tomber la libido des jeunes garçons.
Pour beaucoup d’entre eux, l’onanisme est le seul exutoire qu’ils peuvent offrir à la pression de la sève. Une au moins de leurs deux mains devient coupable de ce crime atroce.

N’est-ce pas pour parer à ce danger que l’un des leaders de la majorité islamiste égyptienne a décidé de prendre le taureau par les cornes ? Avec un sens remarquable de la pédagogie, il a décidé de préparer les esprits à ce nouvel instrument révolutionnaire, la guillotine manuelle.

Dans une interview diffusée sur la télévision An-Nahar, le leader spirituel des Frères Musulmans Yusuf Al-Qardhawi a indiqué : « Je pense que la charia devrait être appliquée progressivement. C’est une règle dans la charia et dans la nature (…). Il faut préparer les gens, leur enseigner. Les gens doivent apprendre. Nous devons faire un effort pour enseigner aux gens la vérité sur l’islam (…). Je pense que durant les cinq premières années, il ne devrait pas y avoir de mains amputées ».

Souhaitons charitablement aux jeunes Égyptiens de bien profiter de ces cinq années de répit.

Marine Le Pen : donnez-lui ses 500 signatures…

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Photo : Ernest Morales

Une pensée (démocratiquement) vilaine, m’a effleuré. Si Marine Le Pen n’avait pas ses 500 signatures, on ne respirerait pas mieux ? Parce qu’apparemment, cette fois-ci, ce n’est pas du bluff. On était habitué de la part du père à une dramatisation spectaculaire de la question en 2002 comme en 2007. Une bonne intox pour attirer l’attention, l’inespérée tribune dans les média, la focalisation sur le FN en pleine campagne présidentielle, et pas un rond versé à des communicants pour faire parler de soi. Du grand art, comme dans le vieux manuel chinois des 36 stratagèmes : se défaire d’une brique pour attirer le jade, stratagème 17, prévu pour les batailles offensives. Le leurre parfait. On force les autres à se poser de graves interrogations sur la démocratie alors qu’ils ne parlent que de vous. A la fin, matois et réjoui, le Menhir ressortait tout faraud du Conseil Constitutionnel, avec 533 parrainages en 2002 et 507 en 2007. Ce n’était pas Byzance mais le pari était relevé.

En 2012, l’angoisse de Marine Le Pen ne semble pas feinte. Les maires renâclent. Je ne sais pas, comme l’a évoqué ici Frédéric Rouvillois, si ce système est mauvais et renvoie au suffrage censitaire. C’est celui, en tout cas, avec lequel on doit faire. ll n’est certainement pas idéal mais demandons-nous en même temps pourquoi ces passages ric et rac ne touchent, dans les grands partis, que le Front National. Alors que les sondages nous indiquent un niveau d’intentions de vote sans précédent pour Marine Le Pen, aux alentours de 20%. On pourrait penser que cette difficulté est due à l’incapacité du FN, en bientôt trente ans de présence à haut niveau électoral, à s’ancrer localement. On n’aura pas la cruauté de s’attarder sur les fiascos municipaux de 1995. Parce que prendre une mairie, c’est bien mais savoir la garder, c’est mieux. Un parti, ça ne vit pas sans élus de base et le FN paye sa conception tribunicienne de la politique. Ce qui compte, c’est la protestation. On fait un score d’enfer dans les rendez-vous nationaux et on sert de défouloir à la population qui revient au bercail au second tour. Ces villes minières du Pas de Calais, par exemple, qui aux présidentielles de 95 donnaient plus de 40% à Le Pen père mais élisaient à 60% Jospin au second.

Pour prendre les exemples qui fâchent, je suis bien évidemment sûr que Mélenchon a déjà ses 500 signatures. Et même plus que ça. C’est que la France a encore pas mal de mairies communistes. Les communistes se vautrent joliment aux présidentielles, depuis quelques temps, mais leurs élus locaux, eux, ont la cote. Même auprès de citoyens moyennement convaincus par le matérialisme dialectique et l’appropriation collective des moyens de production. C’est comme ça, tout le monde n’a pas la chance d’avoir des maires communistes.

Qu’un mode de scrutin majoritaire empêche le FN d’avoir des élus à l’Assemblée nationale, on peut accepter l’explication. Mais des mairies tout de même : il suffit d’une bonne équation personnelle, d’une implantation locale, d’une impression de compétence. Toujours pour rester dans les sujets qui fâchent, aux municipales de 2008, le PCF dont on nous serine le déclin inéluctable, a, contrairement au FN, (re)conquis des mairies comme Dieppe, Roissy en Brie ou Vierzon. Il faut croire que l’on fait plus confiance au FN pour l’incantation que la remunicipalisation de l’eau.
Mais il y a tout de même quelque chose de scandaleux à ces difficultés. On peut penser que la conversion sociale de Marine Le Pen est de circonstance, que l’électorat ouvrier est proprement manipulé, qu’on le pousse à se tromper de colère et à trouver des boucs émissaires qui n’en peuvent mais. C’est bien connu, comme l’antisémitisme hier, la dénonciation de l’immigré, c’est le socialisme des imbéciles. La formule n’est pas de moi. Plus poliment, je dirai que c’est le socialisme de ceux dont la conscience de classe a disparu.

On dit, pour expliquer les difficultés de Marine Le Pen, qu’il faudrait chercher du côté de Debout La République et de Dupont-Aignan. Que ses militants ont réussi à convaincre les élus susceptibles de parrainer une candidature FN que le souverainisme social et gaulliste de NDA est quand même plus propre sur lui. Si c’est vrai, c’est de bonne guerre, surtout de la part d’un candidat aussi maltraité par les médias et les sondages.
On pourra trouver beaucoup plus critiquables, en revanche, les consignes données aux maires UMP ou non-inscrits (non-inscrit, ca veut dire de droite, mais seulement à la campagne.). Pas une signature pour Marine, dont la courbe sondagière flirte dangereusement avec celle du Président. Evidemment, ce n’est pas par vertu que ces consignes sont données ou ces pressions exercées. C’est simplement le syndrome Frankenstein, quand la créature échappe à son créateur. Demandez à Claude Guéant ou à Brice Hortefeux, ils voient très bien de quoi je parle.

Il faut donc que Marine Le Pen ait ses cinq cents signatures. Pour une raison bien simple, c’est qu’une campagne force à dévoiler un programme et que manifestement, cela ne va pas être le fort du Front National qui a du mal à s’écarter des généralités pour entrer dans le chiffrage. Et puis aussi parce que pour la gauche, la vraie, c’est l’occasion ou jamais de relever le défi, d’oublier Terra Nova et de se souvenir du peuple.
La vraie victoire idéologique ne serait pas une Marine Le Pen absente du scrutin présidentiel mais une Marine Le Pen doublée par Mélenchon le soir du premier tour. Improbable ? On ne perd que les batailles qu’on ne mène pas. C’est le trentième stratagème : changer la position de l’invité et de l’hôte.

La chienlit, c’est Sarkozy

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Photo : w@madametussaudslondon

Dans cette petite école, la directrice prit sa retraite. Mais verre de l’amitié, discours et cadeaux de départ ne parvinrent pas à masquer la réalité : élèves et enseignants étaient ravis de la voir partir. Là où Madame la Directrice instaurait sans états d’âme une discipline de fer, son successeur avait une tout autre vision des choses et un seul mot à la bouche : La « gestion participative » ! Lors de son intronisation, il déchira théâtralement l’ancien règlement disciplinaire et décréta que le nouveau serait rédigé par les élèves dans le cadre d’une concertation démocratique.

Ce printemps écolier fut de courte durée. Quelques mois plus tard, les parents d’élèves sommaient les autorités de ramener l’ordre dans l’établissement devenu un bateau ivre depuis que retards, injures, cours séchés et bagarres n’y étaient plus sanctionnés. Lesdites autorités imposèrent un nouveau règlement, recensant toutes les interdictions des plus graves aux plus bénignes et établissant le barème des sanctions. Les profs purent à nouveau faire cours, ce qui est peut-être la première vocation de l’école.

Au départ, les mêmes parents s’étaient montrés assez enthousiastes pour ce « projet éducatif ». Abreuvés de conseils psy, certains d’entre eux avaient même tenté d’instaurer au sein de la famille la démocratie et la négociation qui semblaient si chouettes à l’école. Ils ne disaient plus : « Va ranger ta chambre, et plus vite que ça ! », mais « Ne penses-tu pas que, pour toi-même, il serait peut-être bon que tu réorganises ta chambre, selon tes goûts, bien sûr, c’est TA chambre, ton domaine, mais tu y serais plus zen, si… je ne sais pas, moi…. si tu enlevais toutes ces fringues qui jonchent le sol ou si tu mettais tes bouquins dans ta bibliothèque ? » Moyennant quoi l’intéressé décrétait qu’il n’avait pas le temps, devant impérieusement aller à City-Ville. Les parents ayant tenté la démocratie familiale se répartissent en deux catégories : ceux qui sont sous antidépresseurs et ceux qui ont réagi à temps et décrété unilatéralement la fin de l’expérience : « Bon, maintenant, c’est fini, ces conneries ! » [access capability= »lire_inedits »]

Que la démocratie ne soit pas adaptée pour régler les rapports au sein de la famille ou dans une salle de classe, cela semble − ou devrait sembler − évident. De même que le patron d’une aciérie ne convoque pas ses aléseurs-soudeurs-fraiseurs afin qu’ils fixent démocratiquement le montant de leur salaire mensuel et que Mme Lupin, qui gère les hôtesses d’accueil, n’a pas sondé ces demoiselles sur la couleur de leur uniforme. On ne peut pas consulter tout le monde à tout propos, et encore moins hors de propos. Un monde où tout serait négociable et décidé par le principe majoritaire serait irrespirable. Nous n’avons pas été consultés sur le fait qu’un feu rouge signifie : « Arrêtez-vous ! ». Bref, nous baignons dans l’arbitraire et nous nous en accommodons fort bien. À condition toutefois que cet arbitraire soit ressenti comme éclairé, donc que celui qui l’exerce soit perçu comme légitime. C’est bien le problème de Nicolas Sarkozy. Il a définitivement dévalué la fonction présidentielle.

Je l’avoue, je ne trouverais nullement scandaleux que la France adopte un nouveau traité européen sans que les Français soient consultés. À tort ou à raison, Nicolas Sarkozy pense qu’il n’a pas le choix. Même si cela doit peiner ou indigner certains, il arrive parfois qu’il n’y ait pas d’alternative − en tout cas pas d’alternative raisonnable. S’incliner devant le réel n’est pas toujours la marque d’un déplorable esprit munichois. Après tout, on a tellement reproché au Président de tergiverser et de vouloir plaire à tout le monde, bref d’être un faux dur, qu’on pourrait trouver admirable qu’il envoie la démocratie aux pelotes.

L’ennui, c’est qu’on ne passe pas en un tournemain du président « comme tout le monde » ou, plus précisément, du président « people comme les autres  » au pater familias. L’autorité, comme les emplois, ne se décrète pas. Après avoir exhibé sa vie privée et choqué par ses réparties déplacées, Nicolas Sarkozy peut afficher la détermination d’un empereur romain : il n’est plus crédible dans le rôle.
Surtout, on tolérera aisément les infractions à la démocratie si on a la certitude que celui qui les commet sert plutôt qu’il ne se sert. Le général de Gaulle était sourcilleux sur l’utilisation des deniers publics au point de ne pas utiliser le téléphone de l’Élysée pour ses appels personnels. L’historienne Claude Dulong-Sainteny expliqua un jour à Mme de Gaulle que ses enfants partaient aux sports d’hiver avec un groupe organisé par une collectivité[1. La Vie quotidienne à l’Elysée au temps de Charles de Gaulle, Claude Dulong, Hachette.]. « Tante Yvonne » soupira car elle s’y était prise trop tard pour y inscrire ses petits-enfants. Il ne lui vint pas à l’esprit d’user de son statut de « Première dame de France » pour obtenir un privilège, même aussi minime. D’accord, cette sobriété n’est guère en phase avec l’esprit du temps.

Mais le spectacle d’un Nicolas Sarkozy tentant de faire nommer son grand dadais de fils à l’EPAD permet de mesurer la distance qui le sépare de ce prédécesseur dont il continue de se réclamer. On n’imagine pas Monsieur père, clope au bec, mal rasé, en tongs et T-shirt, exiger de sa progéniture qu’elle se tienne convenablement à table. Eh bien, personne ne peut croire qu’un type qui fait son jogging en T-shirt de la police new-yorkaise soit le sauveur de la nation. Peu me chaut que Nicolas Sarkozy soit démocrate. Le problème, c’est qu’il ne soit pas Président.[/access]

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Chevènement : bis repetita

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Un petit tour de piste et puis s’en va : le Che vient de refaire le même coup qu’en 2007, avec deux mois de campagne en plus. A la différence près qu’aujourd’hui, il se retire dans une indifférence quasi générale qui sied mal à sa carrure d’homme d’Etat. L’avenir nous dira s’il s’agit une nouvelle fois de négocier quelques miettes de circonscriptions pour ses amis politiques, qui ont la malchance de devoir être élus avec l’étiquette PS.

Mais visiblement, ce retrait par la petite porte s’est fait sans accord d’alliance avec le Parti Socialiste, trop occupé à réconcilier Malek Boutih et Julien Dray, à caser Jack Lang et à parachuter Olivier Ferrand à la rencontre du peuple méridional pour se soucier d’un allié à 0% dans les sondages.

Qu’elle est loin la campagne chimiquement pure de 2002 où le vrai Chevènement s’était révélé aux Français. Celui qui ne parlait pas encore de « campagne pédagogique » mais réservait ses mots les plus durs au social-traître Jospin, mettant côte à côte droite et gauche dans leur politique unique de braderie du marché, pardon de la nation française.

Amis chevènementistes, ne sortez pas les mouchoirs trop vite. L’Histoire retiendra sans doute l’action du grand homme que le Lion de Belfort fut en ses années d’intense activité politique, du congrès d’Epinay en 1971 à cette fameuse campagne de 2002, si héroïque qu’elle se solda par la chevauchée kamikaze de centaines de candidats aux législatives, vaincus par leur intransigeance envers l’éternel allié socialiste…

Ciao l’artiste !

Le rebelle couronné

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Photo : Russell Tribunal on Palestine

Fin 2010, en France, un « véritable phénomène éditorial », comme on dit, se mit à perturber le sympathique train-train des palmarès et les listes de best sellers, au point de captiver les médias : le succès, aussi démesuré qu’inattendu, de l’opusculet de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! À 93 ans, l’auteur avait, il est vrai, tout pour plaire à un certain public, incarnant à la perfection toutes les icônes de notre Brave new world : le martyr, le bienfaisant et le rebelle.

Le martyr, puisque ce juif résistant fut torturé tout jeune par la Gestapo, interné à Buchenwald et condamné à la pendaison avant de parvenir à s’évader. Le bienfaisant, puisqu’il a été, comme il le rappelle avec insistance, l’un des principaux rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme avant de s’engager pour toutes les bonnes causes, de l’indépendance algérienne à la lutte contre l’apartheid, du combat pour les Palestiniens, les Roms, les sans-papiers, à la défense des retraités sans le sou et des bénéficiaires de la sécu. Le rebelle, enfin, assurant au bon peuple que l’indignation fut « le motif de base » de la Résistance, et qu’à l’inverse, « l’indifférence est la pire des attitudes » (on notera l’audace du propos). A l’en croire, c’est en se rebellant que l’on rejoint « le grand courant de l’Histoire », qui « doit se poursuivre grâce à chacun » jusqu’à l’instauration de la Démocratie idéale. D’où la formule qui conclut son texte, que l’on croirait empruntée au graphiste Ben ou recopiée à même la trousse d’un collégien : « créer, c’est résister. Résister, c’est créer. » Hessel, c’est donc à la fois Guy Môquet et l’abbé Pierre, Coluche et Rimbaud.

A l’époque, certains ont osé s’étonner du succès remporté par cette cascade de lieux communs – les plus lucides insinuant que c’est précisément pour cela qu’Indignez-vous a écrasé, en termes de ventes, jusqu’au Goncourt de Michel Houellebecq. Si ça marche, écrivait ainsi Luc Rosenzweig, c’est parce qu’Hessel, est « l’axe du bien à lui tout seul. Toute sa vie il a eu tout juste, a toujours été du bon côté, ne s’est jamais compromis avec les salauds, c’est toujours arrangé pour que sa biographie ne puisse être autre chose qu’une hagiographie. L’achat de son livre par les gens ordinaires relève de la croyance magique que sa lecture pourrait faire de vous un homme ou une femme meilleure, réveiller le Hessel qui sommeille en chacun d’entre nous ». Et tout ça pour trois euros seulement, 13 pages écrites en gros caractères, environ 20 000 signes, l’équivalent d’un gros article de Télérama. La rébellion tout confort, en somme, de quoi étancher sans douleurs, et sans délais et sans frais excessifs sa soif d’engagement au service de la Justice.

C’est pourquoi on a appris avec ravissement que, lundi 30 janvier 2012, le vieux jeune homme indigné, aujourd’hui âgé de 94 ans, a obtenu, « pour l’ensemble de son œuvre » (sic), le premier prix Mychkine, destiné à récompenser « des auteurs qui se sont distingués par leurs contributions exemplaires à l’instauration d’un climat de générosité », et que c’est une autre icône de notre temps, un autre apôtre des gentils, un autre rebelle, en somme, Daniel Cohn-Bendit en personne, qui a fait son éloge. Un second prix, modestement doté de 50.000 euros, a récompensé un militant autrichien du droit des animaux sous les applaudissements de la brillante foule parisienne réunie pour l’occasion au théâtre de l’Odéon, impatiente de faire un sort aux canapés de foie gras ou de saumon fumé. Comme disait le poète, il y a des informations qui se passent de commentaires.