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Mourir pour le JT

Gilles Jacquier

À quoi servent les reporters de guerre ? Un mois après la mort de Gilles Jacquier, grand reporter à France Télévisions, tué le 11 janvier en Syrie, la question peut sembler cruelle. Certains la trouveront scandaleuse, comme s’il était immoral d’envisager qu’une telle mort pût être inutile. On m’autorisera à penser que le plus immoral serait encore ne pas l’envisager pour se contenter de la glorieuse légende des « morts au combat pour l’information ».

Bien entendu, cela ne change rien au courage et à l’engagement des journalistes qui risquent leur vie en connaissance de cause. En choisissant d’arpenter ces terres sans lois que sont les zones de guerre, ils savent qu’ils peuvent être blessés ou tués, mais aussi capturés. Nul ne peut oublier la fin atroce de Daniel Pearl au Pakistan. Après les calvaires vécus par Jean-Paul Kauffmann au Liban, Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Florence Aubenas en Irak, et, plus récemment, par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan, on sait aussi que le journaliste est l’otage idéal, son statut lui garantissant la publicité recherchée par les preneurs d’otages.[access capability=”lire_inedits”] Si elle a la vertu de réconforter le prisonnier, la mobilisation organisée par ses collègues a pour conséquence plus fâcheuse de faire monter les enchères : en braquant la lumière sur le reporter, on lui confère une valeur stratégique. Il est très probable que le Hezbollah ait obtenu, en échange de la libération de Kauffmann, des concessions dans le contentieux franco-iranien lié au dossier nucléaire. Ces tragédies personnelles ont donc aussi un coût élevé pour la collectivité.

Rappeler ces évidences, c’est s’exposer à l’accusation de cynisme ou d’ingratitude. Claude Guéant déclencha une bronca en évoquant l’éventuelle l’imprudence de Ghesquière et Taponier − il est vrai qu’il eût été plus convenable d’attendre un heureux dénouement pour tirer les leçons de l’affaire. « L’information n’a pas de prix ! », entendit-on sur toutes les ondes. Est-ce si sûr ? « Ils sont partis pour nous, ils rentreront pour nous ! », proclamaient les banderoles déployées pour « Florence et Hussein ». Florence et Hussein sont rentrés, ainsi que tous les autres, heureusement. Mais puisqu’ils étaient partis pour nous, il doit être permis de dire que nous n’en demandons pas tant.

Autant regarder les choses en face : la contribution des reporters de guerre et autres spécialistes des missions dangereuses à l’information des citoyens est marginale. Certes, grâce à leurs images, le téléspectateur occidental partagera chaque soir, durant quelques minutes, la liesse des Libyens célébrant la chute de Kadhafi, la tristesse d’une mère qui a perdu son fils, les espoirs d’un médecin, le quotidien d’un hôpital. Il découvrira l’ambiance du souk et l’ampleur des destructions. Bref, il aura sa dose d’émotions et, si la dose est massive, il manifestera pour réclamer l’envoi de troupes et dénoncer la passivité du gouvernement. De ce point de vue, les reporters exercent une influence bien réelle − à défaut d’être toujours heureuse. Hubert Védrine raconte que, pendant les guerres en ex-Yougoslavie, les médias ont joué un rôle déterminant − et de son point de vue plutôt néfaste − dans les choix politiques de la France.

Il ne s’agit pas de prôner une information aseptisée, délivrée de toute charge émotionnelle, et encore moins de suggérer qu’il faudrait laisser les tyrans et autres tortionnaires massacrer en paix. Alors que des informations alarmantes et parcellaires parviennent de la ville de Homs, on voudrait être, par images interposées, au côté des victimes. Il faut préciser que le reportage dans lequel une histoire singulière, nourrie par la connaissance que le journaliste a du sujet, permet de comprendre une situation forcément compliquée, conserve toute sa pertinence, qu’il se déroule dans une cité de banlieue ou à l’autre bout du monde.

L’ennui, c’est que dès qu’il s’agit de couvrir un conflit ou une révolution au retentissement planétaire, on dirait que le journalisme consiste à aller voir et à raconter ce qu’on voit. Mais voir n’est pas savoir. On peut avoir le nez sur l’événement et ne rien y comprendre comme en témoigne cette anecdote rapportée par Jean-François Kahn. En septembre 1970, il se trouve à Amman pour couvrir la guerre entre les forces jordaniennes et l’OLP de Yasser Arafat. Un matin à l’aube, il quitte l’hôtel où séjournent les journalistes occidentaux pour « aller sur le terrain ». Très vite, il se retrouve au milieu de combats dans les rues de la capitale jordanienne, tandis que tous ses confrères sont bloqués dans leur hôtel, occupé peu de temps après son départ par un commando palestinien. Kahn passe sa journée planqué dans des abris de fortune, avec des balles qui sifflent à ses oreilles, sans jamais comprendre qui tire sur qui et encore moins pourquoi. Pendant ce temps, les journalistes restés à l’hôtel appellent leurs copains des médias locaux et interrogent les combattants palestiniens qui sont informés par leurs camarades. Le soir, Kahn, qui était au cœur de l’action, n’a pas grand-chose à raconter.

Aujourd’hui, les choses sont encore plus claires. Le journaliste en mission dans un pays en guerre passe beaucoup de temps dans sa chambre d’hôtel où nombre d’informations lui sont envoyées par sa rédaction. Personne ne s’étonne que le correspondant d’une radio écrive son papier à partir d’une dépêche tombée sur son ordinateur. Et à vrai dire, prendrait-il le risque d’aller se faire trouer la peau pour assister aux combats qu’il ne serait pas mieux outillé pour analyser la situation.

D’Albert Londres à Robert Capa en passant par Ernest Hemingway, les grandes figures du journalisme de guerre ont façonné notre imaginaire. La guerre du Vietnam a inauguré l’ère de la télé : ce saut technologique, les hommes en « vestes à poches » l’ont payé de leur liberté de mouvement. Encombré par un équipement lourd, fragile et coûteux, obligé de se déplacer en équipe, le journaliste de guerre dépend de plus en plus des acteurs du conflit qu’il doit comprendre et raconter. S’il parvient à échapper à la vigilance de ses « hôtes » officiels, il se trouve, faute de maîtriser la langue et les coutumes, locales, prisonnier des « fixeurs », pigistes et autres chauffeurs du cru.

La guerre du Golfe, en 1991, aurait dû faire office de rappel au réel. Pour cette première « guerre CNN », le citoyen occidental était invité à vivre au rythme de l’information continue. L’ennui, c’est qu’il n’y avait pas d’information, à l’exception de celles que consentaient à fournir l’armée américaine d’un côté, les autorités irakiennes de l’autre : les images tournées à Bagdad par Peter Arnett pour CNN auraient pu être réalisées par le ministère irakien de la propagande.

Vingt ans plus tard, le monde entier applaudit aux « révolutions Facebook » pendant que les télévisions diffusent en continu un plan fixe de la place Al-Tahrir : puisqu’on vous dit que rien ne vaut le terrain ! On aimerait éventuellement découvrir ce que sait et ce que pense le paysan égyptien qui n’a jamais entendu parler de Facebook. Nenni : on a beau zapper, ce sont les mêmes images, commentées par des journalistes qui ne pratiquent pas l’arabe et dont la connaissance du pays se résume à des vacances remontant à quelques années. Quelques mois plus tard, alors que les combats font rage en Lybie, des envoyés spéciaux incapables de distinguer un missile d’une roquette et encore moins de donner un sens au va-et-vient des pick-up Toyota bourrés d’armes que l’on voit circuler à l’arrière-plan débitent des commentaires dénués de tout intérêt, parlant de « combats acharnés » qui se soldent par trois morts ou de massacres dont il n’existe pas l’ombre d’une preuve.

Osons le dire : la mythologie du héros de l’information n’a plus de sens. Dès lors que les images et informations provenant du terrain sont disponibles en abondance, un spécialiste capable de les décrypter et de les mettre en perspective contribuera infiniment plus à la compréhension du public qu’une palanquée d’envoyés spéciaux condamnés à débiter de l’émotion à jet continu. Peut-être est-il temps, dans ces conditions, de redécouvrir que le journalisme est une profession intellectuelle. Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les confrères en « vestes à poches », le terrain ment.[/access]

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Février 2012 . N°44

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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