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États-Unis: les sinistres, mais prévisibles, conséquences de la suppression du droit à l’avortement

Maggie Carpenter, une médecin new-yorkaise, fait face à des poursuites au Texas et en Louisiane pour avoir prescrit des pilules abortives à des patientes dans ces États aux lois strictes sur l’avortement. Le Texas lui a infligé une amende de 100 000 $ pour prescription illégale via télémédecine, tandis que la Louisiane a carrément émis un mandat d’arrêt, mais la gouverneure de New York, Kathy Hochul, refuse son extradition.


C’est l’affrontement entre le Texas et la Louisiane d’une part, et l’État de New York d’autre part. Entre la barbarie et la civilisation.

Est en cause la docteure Maggie Carpenter, médecin à New York, qui, par son réseau de télémédecine, a prescrit des pilules abortives à des patientes résidant dans ces deux États sudistes, où l’interdiction de l’avortement ne comporte aucune exception en cas de viol et d’inceste.

Un juge-mollah texan vient de la condamner par contumace au paiement d’une amende de 100 000$, plus les frais de justice. Cependant, le ministère public n’avait pas engagé de poursuite pénale.

Par contre, en Louisiane, ce laxisme judiciaire est impensable et la Dr. Carpenter, contre qui un mandat d’arrêt a été lancé, est passible d’une amende de 200 000$ et d’une peine d’emprisonnement de 15 ans pour avoir prescrit une telle pilule à une mineure enceinte. La gouverneure de l’État de New York, Kathy Hochul, vient de rejeter la demande d’extradition présentée par le gouverneur-ayatollah Jeff Landry; elle avait fait adopter une « loi-bouclier » (« shield law » en v.o.) protégeant les médecins respectant le serment d’Hippocrate, dans la foulée de la trahison des femmes commise par la Cour suprême.

Un peu d’histoire constitutionnelle américaine

Le 24 juin 2022, à l’occasion de l’affaire Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, six « taupes » du Vatican à la Cour suprême américaine répudient la jurisprudence Roe v. Wade, qui garantissait le droit à l’avortement et soumettent désormais les femmes, surtout issues des minorités, à un nouvel esclavage.

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La cour, en substance, sous la fielleuse plume de Samuel Alito, reprend onctueusement la jésuitique et pseudo-démocratique formule du défunt et regretté catholique juge Antonin Scalia : puisque le droit à l’avortement n’est pas spécifiquement mentionné dans la Constitution, il s’agit tout simplement de rendre aux États le pouvoir de légiférer en la matière, ni plus, ni moins. L’enfance (si l’on ose dire) de l’art. On notera la visqueuse rouerie du juge Alito qui soutient, sans rire, que cette décision n’a aucune incidence sur la jurisprudence protégeant d’autres droits. Quant au juge Kavanaugh, il ajoute, sans rire non plus, que rien ne touche des droits comme la contraception et le mariage.

C’était là feindre d’ignorer que, notamment en droit anglo-saxon, le raisonnement analogique résonne quotidiennement dans les salles d’audience : nul juge n’a le pouvoir d’imposer des limites à la portée de son enseignement jurisprudentiel aux juges ultérieurs. Et d’ailleurs, ils sont directement contredits à ce sujet par le juge Clarence « Uncle Tom » Thomas, lequel, par son opinion concordante, lance un appel au réexamen de la jurisprudence autorisant le droit à la contraception, aux relations et au mariage homosexuels.

(Bizarrement, le juge Alito approuve la jurisprudence Loving v. Virginia, laquelle, en 1967, avalisa les mariages interraciaux, pourtant nullement mentionnés dans la Constitution, même après avoir reconnu que l’intention des auteurs du 14e amendement promulgué en 1868 n’était nullement d’autoriser de telles unions, aussi répugnantes que l’avortement. Comprendra qui peut cette entorse à la volonté démocratique. Une petite fleur lancée à Uncle Tom et sa conjointe blanche Ginni, activiste pro-Trump ?)

Le juge associé de la Cour suprême Clarence Thomas, à droite, et son épouse Virginia « Ginni » Thomas arrivent pour un dîner d’État, Washington, 20 septembre 2019 © Patrick Semansky/AP/SIPA

Les conséquences de la jurisprudence Dobbs ne se sont donc pas fait attendre…

À partir de mars 2023 (neuf mois après l’arrêt Dobbs), il y a obligatoirement eu une dramatique surcharge des maternités vu l’afflux de bébés consanguins provenant des villages du bayou, encore qu’ils feront d’excellents joueurs de banjo dans quelques années, comme le savent déjà les cinéphiles avertis.

Il y a déjà la renaissance (si l’on ose dire) du “Underground railroad” qui, au XIXe siècle, faisait passer les esclaves en fuite vers le Canada. En effet, certains États américains civilisés (et le Canada) sont prêts à accueillir les femmes opprimées par les États rednecks et leur assurer un avortement médicalement fiable. Grâce aux progrès de la science médicale, il y a heureusement nettement moins d’avortements chirurgicaux, mais ils sont encore souvent incontournables. Et vu la hargne des adversaires de l’avortement illustrée par les récents développements texans et louisianais, on peut s’attendre à la criminalisation des malheureuses préparant un déplacement vers un État libre, même si le juge Kavanaugh se veut rassurant : « à son humble avis » (en v.f., sic), il ne voit dans la doctrine Dobbs nulle atteinte à la liberté de circulation interétatique, même s’il s’agit d’obtenir un avortement.

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On répondra d’abord que ce droit, résultant d’une construction purement jurisprudentielle (il ne figure pas non plus en toutes lettres dans la constitution américaine) est lui-même mal défini…

De toute manière, nul doute que les législateurs machistes et imaginatifs trouveront toujours de solides arguments pour réprimer efficacement les préparatifs d’un crime à commettre et un crime perpétré dans un autre État par leurs résidentes. Ils pourront s’inspirer de la High Court irlandaise qui, en 1994, interdit, par injonction, à une gamine de 14 ans (quand même nubile depuis très longtemps, selon la sharia), enceinte des œuvres d’un violeur, à se rendre au Royaume-Uni pour y faire interrompre sa grossesse.

Mais admettons qu’il s’agit d’un vœu plus que pieux.

Parlant d’analogie, on pense à l’arrêt Missouri ex rel. Gaines de 1938. L’État du Missouri n’avait pas de faculté de droit pour les Noirs, mais offrait généreusement de payer leurs frais de scolarité s’ils s’inscrivaient dans une faculté d’un État voisin. Cependant, la Cour suprême a alors décidé que les citoyens noirs (un oxymore à l’époque où… America was great) avaient le droit de recevoir leur éducation juridique dans leur propre État et ordonna l’admission de Gaines à l’université du Missouri.

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Pourtant, la Cour suprême enseigne aujourd’hui que la gamine de 11 ans, dont le bassin est en voie de consolidation, enceinte suite à la série de viols perpétrés par ses oncles, cousins et le pasteur de son église pentecôtiste, ainsi que la porteuse adulte d’un fœtus non viable potentiellement encore plus létal qu’une tumeur cancéreuse (nul espoir de rémission), n’ont pas forcément droit aux services médicaux nécessaires de leur choix dans leur propre État de résidence. Au mieux, le juge Brett “Bluto” Kavanaugh (dont le parcours étudiant évoque parfois, en plus glauque cependant, le film “Animal House”), accorde gracieusement aux États où ont cours les valeurs humanistes le droit de se faire refiler… le bébé.

Chose certaine, dans les anciens États esclavagistes américains, l’utopie gynécologique de Nicolas Ceausescu est devenue réalité le 24 juin 2022.

Bruno Retailleau mettra-t-il ses pas dans ceux de Sarko?

Depuis la fin du quinquennat Sarkozy, la droite LR est en perte de vitesse. Et surtout, il manque à sa tête une personnalité forte et fière de ses convictions… Bruno Retailleau, qui vient d’annoncer sa candidature à la présidence de son parti, laissera-t-il tout le monde sur le carreau ? De l’autre côté de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon se brouille avec les socialistes.


Il y a eu l’indépassable campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 et nous avons maintenant en 2025 la renaissance d’une droite authentique (avec, pour définition essentielle, de n’être plus gangrenée par une mauvaise conscience instillée par la gauche) grâce à Bruno Retailleau.
Pour l’un, de formidables espérances déçues partiellement par le quinquennat. Pour l’autre, une résolution et une action tellement attendues qu’elles l’ont placé très vite en tête des sondages.
On me pardonnera ce nouveau texte consacré au ministre de l’Intérieur : je ne fais pas l’actualité, c’est elle qui fait mes billets !

Retailleau, un homme de conviction

Bruno Retailleau, chaque jour un peu plus percutant, sûr de sa vision – et déjà de quelques résultats – de la droite, a précisé que « le temps n’est plus à l’eau tiède ». Ce qui ne signifie pas qu’il faille s’abandonner à une eau sans intelligence.

Couverture du Parisien du 16 février 2025 © D.R.

Si je devais donner un exemple de la constance de la pensée politique, sociale et culturelle de Bruno Retailleau, je demanderais à tous ceux qui n’ont pas connu le parcours du sénateur, puis du ministre, dorénavant du candidat à la présidence des Républicains, d’écouter mon « Philippe Bilger… les soumet à la question » en date du 23 juin 2020. Il y démontre une adhésion et une fidélité permanentes à une droite « patriote et populaire », avec une prise de conscience précoce de l’importance du combat culturel. Au fond, reprendre à la gauche des notions, des concepts, des principes qu’elle s’est abusivement appropriée, au fil du temps et de l’Histoire.
Tout serait à citer dans ce dialogue duParisien où Bruno Retailleau précise les raisons, pourtant évidentes, de sa confrontation à venir avec Laurent Wauquiez et répond par avance à quelques critiques.
L’idée qu’il y aurait eu un « deal » entre les deux est balayée aisément. Laurent Wauquiez était si peu préoccupé par la refondation du parti qu’à un certain moment il était prêt à l’oublier pour devenir ministre.

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Ce n’est pas créer une guerre fratricide que de tenir à porter la voix d’une droite à la fois libre, inventive et morale, de la vouloir attachée au lien nécessaire entre les idées et les mots et aux actes pour les concrétiser, de la savoir impuissante si des tempéraments et des caractères n’assument pas ce qu’elle doit avoir d’exigeant et d’exemplaire pour la sauvegarde de notre pays.
En gros, le spécialiste des refus d’obstacles et des coups fourrés et, en face, une austérité intègre et véridique quoi qu’il en coûte. Si Bruno Retailleau n’est pas élu pour présider, son destin et son futur seront scellés pour le pire par Laurent Wauquiez.

La droite fière et intelligente est de retour

J’apprécie la démarche du ministre qui d’une certaine manière s’inscrit dans un conseil prodigué par Nicolas Sarkozy : la droite doit s’élargir le plus possible, des gens de gauche séduits – il y en a et ce n’est pas l’entretien de Jean-Luc Mélenchon dans La Tribune Dimanche qui les fera revenir – aux macronistes et aux droites plus extrêmes. Il n’est pas indifférent que le Rassemblement national s’en prenne presque exclusivement à Bruno Retailleau, comme s’il avait compris qu’il y avait là un adversaire bien plus dangereux que s’il se consacrait exclusivement à la sécurité.
Bruno Retailleau prend la peine également de répliquer à un grief trop entendu : il ne serait qu’un homme du verbe. D’une part il énonce les résultats qu’il a déjà obtenus et d’autre part je rappelle qu’il ne dispose pas de tous les pouvoirs, qu’il est contraint de solliciter l’énergie et le volontarisme des autres, par exemple ceux du président (par exemple dans les rapports avec l’Algérie), jamais acquis.
Je voudrais terminer par la crainte la plus ridicule quand on a la chance de pouvoir observer, comme moi, tout ce qu’il accomplit sur le plan politique et ses réactions quand il est sollicité par ailleurs. Je déteste, dans la classe politique, dans les médias, dans ma vie personnelle, les lents, les absents, les négligents, ceux qui ne répondent jamais. Pour moi, où que ce soit, par qui que ce soit, c’est de la grossièreté. Avec Bruno Retailleau, je le répète, je n’ai pu qu’admirer l’inverse : une réactivité sans pareille.
Ministre et président de LR ne sera pas un jeu d’enfant. On peut être assuré que Bruno Retailleau non seulement ne sera pas dépassé mais fera servir chacune de ces deux missions au soutien de l’autre. Dix-huit ans après Nicolas Sarkozy, la droite fière et intelligente est de retour. Pas en promesse, en vrai.

Le Mur des cons

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Stéphane Amyot, un premier roman fort prometteur

Passionné de cinéma, le Vosgien Stéphane Amyot sort son premier roman. Un coup d’essai qui se révèle un coup de maître.


Stéphane Amyot. Retenez ce nom. Il vient de sortir son premier roman, Attrape ma main, aux éditions du Lys Bleu. Et ce roman est bon, voire très bon. D’abord, il échappe aux écueils des primo-romanciers qui, trop souvent, veulent faire littéraire, sonner poétique, démontrer un style. Or, le style ne se démontre pas comme une formule mathématique ; il se ressent. Stéphane Amyot écrit simple, direct, sans affèteries ; c’est agréable à une époque où les pathétiques clones de Céline ou les copieuses égotistes d’Annie Ernaux, encombrent les maisons d’édition. Il sait aussi raconter ; son texte, tissé de flash-back, de ruptures volontaires, crée, avec naturel, son effet. Il possède également l’art de donner vie à des personnages singuliers et crédibles.

Deux êtres brisés

Que nous raconte ce Vosgien, né à Remiremont, passionné de séries et de films américains ? Il nous invite à suivre les pas de Tom Matthews, un quadragénaire californien, sosie de l’acteur et réalisateur David Boreanaz, homme d’affaires à qui tout réussit, jusqu’au jour où sa vie se brise contre un drame : Chelsea, son épouse adorée, et Déborah, sa fille de cinq ans, tout autant aimée, se noient sur une plage de Gérone, en Espagne. Il ne s’en remet pas, sombre dans une profonde dépression et dans l’alcool par la même occasion. Des idées anthracites le minent. Il parvient à retrouver un peu d’espoir lorsqu’il fait la connaissance de Carolina, Laynara de son vrai prénom, jeune prostituée brésilienne, prisonnière d’un réseau mafieux. Faire connaissance ? C’est peu dire, car c’est en voulant la défendre alors qu’elle se fait tabasser par une espèce d’ordure, qu’il la rencontre. Coup de foudre immédiat, amourn fou. Mais, on s’en doute, ce ne sera pas simple. Enlèvements, poursuites, échanges de coups, menaces, autant de scènes palpitantes qui ne cessent de mettre en péril les amours blessées de ces amants potentiels aux fêlures profondes : « Ce soir, ces deux êtres brisés par les épreuves de la vie se rapprochaient, deux cœurs tourmentés par un tragique destin. » Tom ne parvient pas à oublier Chelsea et Déborah ; Laynara, enlevée, séquestrée, maltraitée puis placée dans le circuit délétère de la prostitution, s’ennuie de sa famille brésilienne. Parviendront-ils à s’en sortir ? Rien n’en moins sûr.
Un court roman rondement mené dans lequel, jamais, on ne s’ennuie. C’est essentiel.


Attrape ma main, Stéphane Amyot ; Le Lys Bleu ; 183 p.

Attrape ma main

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Grande Mosquée de Paris: l’autre ambassade d’Algérie

Depuis l’entrée en fonction du recteur Chems-Eddine Hafiz, la Grande Mosquée de Paris est plus que jamais le porte-voix du régime algérien. Son patron, qui a aussi la mainmise sur la certification halal, estime que tous les Français devraient prendre sa communauté pour modèle.


« Le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine. » C’est par ces quelques mots, adressés dans une lettre officielle à Mohammed VI en juillet dernier, qu’Emmanuel Macron a déclenché la plus grave crise diplomatique que la France ait jamais connue avec l’Algérie. Pouvait-il se douter que le régime du président Tebboune, en rétorsion, laisserait carrément arrêter un écrivain franco-algérien, Boualem Sansal, retenu depuis en otage (il n’y a pas d’autre mot) dans une prison à Alger au seul motif qu’il reconnaît lui aussi, la « marocanité » de l’ancienne Afrique occidentale espagnole ?

La missive présidentielle qui a mis le feu aux poudres ne fait toutefois pas cas d’un autre territoire disputé entre le Maroc et l’Algérie. Un territoire certes minuscule, mais ô combien symbolique et stratégique : la Grande Mosquée de Paris. Érigée juste après la Grande Guerre par la IIIe République pour rendre hommage aux 70 000 soldats musulmans (tirailleurs algériens et tunisiens, goumiers marocains, méharistes et spahis), qui venaient alors de tomber pour la France, elle est, avec son minaret de 33 mètres de haut, la première mosquée construite en Occident depuis la chute du royaume musulman de Grenade en 1492.

À l’origine, tout la raccorde au Maroc. Non seulement parce que ses plans, superbes, sont signés par Maurice Tranchant de Lunel, qui s’est « inspiré des mosquées de Fès », mais aussi parce qu’en 1922, c’est le grand vizir du royaume chérifien qui en pose la première pierre. Quatre ans de travaux plus tard, cerise sur le briouate, le bâtiment est inauguré par le président Gaston Doumergue, qui a convié comme invité d’honneur le sultan Moulay Youssef en personne – l’arrière-grand-père de Mohammed VI –, considéré comme le plus haut dignitaire musulman de l’Empire français.

Un alignement progressif

Logiquement, la tête de l’établissement est alors confiée à Kaddour Ben Ghabrit, un membre du Quai d’Orsay certes d’origine algérienne, mais chargé des relations entre Paris et la cour de Rabat sous le protectorat. À sa mort en 1954, il est remplacé par son neveu, Ahmed Ben Ghabrit, dont les sympathies nationalistes algériennes lui valent d’être vite remplacé, sur ordre du Premier ministre Guy Mollet, par Hamza Boubakeur, député SFIO des Oasis, une circonscription de l’Algérie française. C’est à ce moment-là que la Grande Mosquée rompt toute jonction avec le Maroc.

Depuis, l’institution du Quartier latin a été continuellement dirigée par des Algériens. En 1982, son lien avec Alger est même consolidé lorsque le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, autorise l’ancienne colonie, alors présidée par Chadli Bendjedid, à la financer directement. Né à Alger en 1954, Chems-Eddine Hafiz le nouveau recteur, ne déroge pas à la règle. Avocat de profession, il a, dès son installation à la Grande Mosquée en 2020, fait savoir sur la chaîne d’État Canal Algérie qu’il avait rendu visite au président Tebboune, ce qui, dans le contexte politique d’alors, signifie une allégeance au pouvoir face au mouvement populaire du Hirak (2019-2021). Il faut dire qu’au barreau de Paris, Hafiz a notamment compté parmi ses clients l’ambassade d’Algérie en France et le front Polisario, ce groupe séparatiste, soutenu par Alger, qui mène la lutte armée au Sahara occidental.

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Mais dans les médias français, celui qui est aussi le producteur de l’émission « Islam » sur France 2 s’est surtout fait connaître en représentant la Grande Mosquée dans les tribunaux, à l’occasion des actions intentées en 2002 contre Michel Houellbecq (qui avait déclaré dans Lire : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. ») puis en 2007 contre Charlie Hebdo, pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Deux procès perdus.

Malheureux dans les prétoires, Hafiz a davantage de succès en tant que chef communautaire, comme l’explique Didier Leschi1, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) : « Son prédécesseur, Dalil Boubakeur, n’avait pu empêcher que l’islam marocain, représenté alors par la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), sorte vainqueur des premières élections du Conseil français du culte musulman (CFCM), créé en 2003 par le ministère de l’Intérieur pour représenter l’islam auprès des autorités. Depuis son investiture il y a cinq ans, le nouveau recteur a mené une efficace contre-offensive, en consolidant son réseau de mosquées d’obédience algérienne et en quittant le CFCM pour pouvoir apparaître comme le principal si ce n’est l’unique interlocuteur sérieux des pouvoirs publics. »

Une stratégie de reconquête bien rodée

Pour mener sa reconquista, Hafiz a su s’assurer de nouvelles sources de financements. En 2022, il a décroché le monopole de la certification halal sur les denrées européennes entrant en Algérie. Selon L’Opinion, la dîme ainsi versée obligatoirement par toutes les entreprises alimentaires et cosmétiques de l’Union souhaitant exporter vers Algérie rapporte 5 millions d’euros par an à la Grande Mosquée.

D’où vient tant d’aplomb ? Tout en prenant soin de se démarquer du djihadisme et du séparatisme – il vient notamment de demander que l’on prie pour la France à l’office du vendredi et a déclaré « si j’avais le pouvoir de sortir de prison Boualem Sansal, je le ferais » –, Hafiz occupe en réalité une place laissée vacante depuis qu’Alger a décidé, en signe de protestation suite à la lettre de Macron à Mohammed VI, de rappeler son ambassadeur à Paris. Faute de diplomate de haut rang dans notre pays, l’Algérie est désormais représentée officieusement en France par le recteur qui se décrit lui-même comme un « trait d’union » entre les deux pays.

Seulement aujourd’hui, Hafiz ne cherche plus uniquement à contrôler les âmes et l’alimentation de ses seules ouailles ou à jouer les diplomates du dimanche. Il prétend aussi diriger les consciences de l’ensemble des Français. Le 6 janvier dernier, le recteur a publié un communiqué pour condamner « certains groupuscules et idéologues extrémistes qui mènent une campagne sournoise pour tenter de déstabiliser la Grande Mosquée de Paris », avant de formuler cette hallucinante mise en demeure à l’adresse de la population de son pays d’accueil : « En ce début d’année, nous appelons tous les citoyens français à s’engager en faveur de l’apaisement, de l’unité et de la cohésion sociale pour lesquels les musulmans de France œuvrent au quotidien. » Non seulement, il s’agirait que nous lui obéissions, mais en plus que nous prenions sa communauté en modèle ! En France, aucune institution étrangère n’avait osé tenir un tel discours depuis… l’occupation allemande.

Ce grand dérangement: L’immigration en face

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  1. Dernier livre paru: Ce grand dérangement. L’immigration en face (Tract Gallimard) ↩︎

« Causeur » pour la vie

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Notre talentueuse contributrice Annabelle est une fidèle lectrice de Causeur. Suivant actuellement une chimiothérapie, elle nous raconte comment son magazine favori a failli être confisqué pour trouble à l’ordre public au sein d’un hôpital de province… Son témoignage nous a émus.


Nous sommes quatre femmes dans la pièce. Je les salue mollement et elles me répondent sans entrain. Aucune de nous n’a envie d’être là. Cette nouvelle journée de chimiothérapie, pourtant indispensable à notre survie, s’annonce interminable et douloureuse. J’observe mes compagnes d’infortune. Une jeune femme à peine majeure, probablement étudiante, a le regard rivé sur son téléphone portable et je devine, au geste machinal de son pouce, qu’elle y fait défiler de courtes vidéos. Une retraitée regarde par la seule fenêtre de la pièce, mains croisées sur ses genoux. Elle semble fascinée par le ballet incessant des voitures sur le gigantesque parking de l’hôpital.

Une fois mes perfusions en place, je m’installe confortablement puis dégaine avec une impatience non dissimulée le Causeur n°131 acheté la veille. Me voyant faire, la troisième femme, une quarantenaire dont j’apprendrai plus tard qu’elle était institutrice, dégaine de son sac à main un gros roman, l’ouvre, s’y absorbe quelques minutes seulement avant de le refermer en s’adressant à moi : « Vous arrivez à lire vous ? » Je soupire. Je n’ai pas envie de lui mentir. Non, c’est difficile. Souvent ma vue se trouble et je dois interrompre ma lecture pendant un long moment. Parfois je dois lire plusieurs fois le même paragraphe pour en saisir le sens mais je persévère malgré tout parce que les mots, que je les lise ou les écrive, c’est toute ma vie.

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« Causeur, c’est pas un magazine people ? », me demande la retraitée. « Non, ça c’est Closer !», lui répondis-je, légèrement vexée. Interpellée par la couverture, elle me demande de lui faire lecture de l’article sur Donald Trump. Je m’exécute avec un plaisir non dissimulé. Elles m’écoutent toutes deux religieusement avant de donner leur avis. Le débat est lancé. Très vite, elles requièrent la lecture d’un autre article qui donne de nouveau lieu à une vive discussion. Les esprits s’échauffent. Le ton monte. Je me fantasme en Élisabeth Lévy sur le plateau de Pascal Praud ou animant une table ronde à la manière de Sophie de Menthon. Mes voisines ne semblent pas m’en tenir rigueur. Il nous reste si peu de choses et, fort heureusement, le droit de rêver en fait partie.

À ma grande surprise, l’étudiante a posé son téléphone portable et semble désormais nous écouter avec intérêt. J’en profite pour l’interpeller, lui demandant son avis sur un sujet. Elle hésite un peu : « Je préfère rien dire parce que je suis pas d’accord !» Je crie presque malgré moi : « Raison de plus ! Explique-nous pourquoi ! » Elle se lance assez maladroitement et, faute de trouver facilement les mots pour exprimer sa pensée, dégaine son téléphone pour utiliser ChatGPT. L’institutrice lui adresse un regard si noir qu’elle interrompt son geste, soupire et fait une nouvelle tentative d’argumentation. La retraitée l’aide un peu et nous voilà désormais quatre à débattre des sujets d’actualité. Tendre revanche sur un monde qu’on pensait arrêté et qui croyait continuer sans nous !

La discussion bat son plein. Nos électrocardiogrammes s’affolent au point qu’une infirmière passablement énervée finit par faire irruption dans la pièce : « On peut savoir ce qui vous agite autant ? » De peur de me le faire confisquer, je m’empresse de cacher Causeur sous mes draps à la manière d’une petite fille fautive. « La vie ! c’est la vie qui nous agite ! », lui répond la retraitée avec une énergie qui nous surprend toutes. La nuit est tombée et nos traitements sont terminés. La jeune fille me confie en partant : « Vous savez, plus tard, je voudrais bien faire des études de sciences sociales. » Je l’y encourage tout en songeant que, statistiquement, seule la moitié des femmes de cette pièce réussiront à passer l’année. Quand vient mon tour de partir, je refuse poliment le brancard que l’ambulancier me présente. Non, ce soir, je me sens capable de marcher.

De Jacques Weber à Solann, Oh ! les belles âmes

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Jacques Weber, le colosse du théâtre, fait encore des siennes. L’acteur engagé s’enflamme et tonne toujours contre tous les méchants fascistes, mais il tremble devant une simple remarque d’Eric Zemmour. Aux Victoires de la musique, la révélation féminine de l’année (notre photo), la voix tremblante et la main sur le cœur, dénonce les prédateurs masculins mais oublie opportunément de préciser lesquels— ce qui permet d’émouvoir sans jamais déranger un public bobo ravi en quête de bonnes causes sans risques. Sur les scènes comme dans le débat public, il vaut mieux crier fort que réfléchir trop.


La petite bourgeoisie culturelle a toujours eu une affection particulière pour la gauche. Le comédien Jacques Weber ne déroge pas à la règle. Se prétendant communiste, il a voté Hollande en 2012 et a soutenu Jean-Luc Mélenchon aux deux dernières élections présidentielles. Courageux… il signe en décembre 2023 la tribune N’effacez pas Gérard Depardieu qui défendait la présomption d’innocence ; mais pas téméraire… il présente quelques jours plus tard ses excuses aux « victimes ». « Ma signature était un autre viol », affirme-t-il en se flagellant avec Le Figaro dans lequel est parue ladite tribune. Cet être de paix et d’amour – « la gentillesse est la noblesse de l’intelligence », déclare-t-il en 2008 au Time – a dernièrement comparé la politique du nouveau gouvernement américain au nazisme et appelé à « supprimer » ce « gros dégueulasse » de Donald Trump.

Colosse contre type épouvantable

Le 12 février, le comédien était reçu sur France Inter dans l’émission de Nagui, “La Bande originale”. Invité par l’animateur à se souvenir d’un moment pénible vécu à la télévision, Jacques Weber hésite un instant puis se remémore une scène douloureuse, un soir de mai 2008, sur le plateau de “On n’est pas couché”, l’émission de Laurent Ruquier : « J’ai le souvenir d’une altercation extrêmement violente avec ce type épouvantable qu’est Éric Zemmour. Le mec te regarde dans les yeux en te disant : “Tout ce que vous dites est extrêmement imbécile”. C’était quasiment dégeulasse. » Brr ! Un frisson d’effroi parcourt les ondes radiophoniques. L’imagination peine à concevoir la scène monstrueuse qui a pu terrifier celui que l’on surnomme le colosse du théâtre français.

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Nous sommes le 31 mai 2008. Face à Jack Lang, Éric Zemmour parle du déclin de l’école et du niveau des élèves qui, indubitablement, dégringole. L’ex-ministre de l’Éducation nationale accuse Zemmour de tenir « des propos du café du commerce ». Laurent Ruquier affirme que « les études montrent que le niveau monte ». Intervient alors Jacques Weber qui déballe mécaniquement les idées gauchisantes sur la gentille prévention et la méchante répression – en gros, on embaucherait moins de professeurs et on injecterait moins d’argent dans l’Éducation nationale pour « remettre plus de gilets pare-balle et de flics dans les banlieues ». Zemmour attend calmement qu’on lui donne la parole pour s’adresser à M. Weber : « Ce que vous avez dit est d’une rare démagogie. Dire qu’il n’y a pas de professeurs et qu’on met plus d’argent pour les flics, c’est d’une démagogie de bas étage. Vous savez très bien que le premier problème dans les banlieues, c’est la sécurité, surtout pour les gens des banlieues, et… » Il n’a pas le temps de finir sa phrase : « NON monsieur, hurle soudain l’acteur qui entre dans une rage folle et martèle son pupitre à coups de poings. […] Vous commencez à m’emmerder avec votre certitude absolue sur tout, tout le temps et toujours […] Je refuse de discuter avec monsieur, il m’emmerde profondément. » Puis, s’égosillant, un doigt assassin tendu vers Éric Zemmour : « Vous n’arrêtez pas de dire des conneries. »


Rage humaniste

Jacques Weber vieillit. Il perd un peu la mémoire. En revanche, les années n’ont en rien entamé sa rage humaniste préfabriquée et ses colères théâtrales d’homme de gauche, forcément de gauche – comme le prouve sa dernière diatribe sur Donald Trump. M. Weber est pour la démocratie, la justice sociale, la paix et la diversité, le tout mâtiné d’un peu d’écologie, ça ne mange pas de pain et ça fait bien dans le tableau d’ensemble. Il est contre le racisme, le repli sur soi, l’islamophobie et certaines idées nauséabondes qui font froid dans le dos. Normal. Dès qu’il en a la possibilité, il prend sa grosse voix pour donner des leçons de morale aux Français qui, selon lui, s’égarent sur les voies du populisme. Il tape du poing sur la table. Il s’enflamme. Il éructe : « Réveillons-nous », la peste brune est à nos portes, le monstre nazi est de retour, l’extrême droite est partout, « on est en très grand danger », une « ordure absolue », un «gros dégeulasse » a pris le pouvoir en Amérique et menace le monde. D’autres sujets, qui touchent directement les Français, ne l’inquiètent en revanche pas du tout. L’immigration, par exemple. Il y a trois ans, le comédien jouait au Théâtre du Rond-Point le rôle d’un sinistre personnage dans une courte pièce d’Éric Fottorino, La pêche du jour. Dans un style rappelant les impénétrables envolées bétonnées de Mme Taubira, ce texte se voulait un réquisitoire contre tous ces salauds d’Européens qui refusent d’accueillir à bras ouverts les migrants, préfèrent les laisser se noyer en Méditerranée, et « fantasment » sur les risques de terrorisme, d’insécurité, « sur les viols de nos femmes et de nos filles », toutes choses délirantes comme le montre l’actualité de ces dernières années, de ces derniers mois, de ces derniers jours. Il fallait montrer que cet acte culturel était détaché de tout mercantilisme, empli seulement d’élans solidaires, d’amour pour l’Autre et d’un sentiment de honte de l’Europe ;les recettes des représentations furent par conséquent reversées à SOS Méditerranée.

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Récupérations

La petite bourgeoisie culturelle vit dans un autre monde. Elle ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien des malheurs qui ravagent ce pays. Mauranne, Laura, Lola, Thomas, Claire, Elias et Louise sont des prénoms qui ne lui disent pas grand-chose. Elle est en revanche vent debout contre la fachosphère qui, selon elle, récupère les « faits divers » pour relayer les fantasmes d’un lien entre immigration et insécurité croissante et d’un ensauvagement d’une partie de notre jeunesse. Les femmes violées par des migrants ne l’émeuvent pas autant que les migrants eux-mêmes, ces victimes du racisme systémique qui, c’est bien connu, ronge la société française. Le 14 février, une partie de cette caste cultureuse s’est retrouvée dans les locaux de la Seine musicale lors de la cérémonie des Victoires de la musique animée par l’inévitable meneuse de revue de l’entre soi médiatico-culturel, Léa Salamé. Lors de cette narcotique grand-messe artistique, une chanteuse dénommée Solann a remporté le prix de la révélation féminine. Solann est une chanteuse lymphatique adoubée par Le Nouvel Obs et Télérama qui apprécient notamment ses textes dénonçant la domination masculine et le patriarcat. Elle a chanté ce soir-là son tube, Rome, une rengaine plaintive qui balance certains hommes, « ces vautours et ces hyènes » qui encombrent les cauchemars dans lesquels la pauvre petite créature revoit « l’ombre d’une main qui flotte et se pose sur [sa] cuisse » (1). Qui sont ces hommes qui se comportent si mal avec les femmes ? Nul ne sait exactement – on comprendra toutefois rapidement qu’il ne peut en aucun cas s’agir des agresseurs sexuels qui écument actuellement les rues de nos villes. À la fin de son lénifiant discours de remerciements, la main sur le cœur, Solann annonce vouloir « mettre un peu de lumière sur l’association Utopia 56 qui accueille les réfugiés en France, merci du fond du cœur, merci, merci, merci ». Le public d’artistes boboïsés applaudit. Dans la foulée, Léa Salamé accueille avec enthousiasme JoeyStarr, un homme dont le comportement avec les femmes a toujours été exemplaire, comme chacun sait (2). Le public applaudit derechef, incapable de concevoir l’imbécillité ignominieuse de ses encouragements. Car aucune abjection ne rebute la petite bourgeoisie du monde hypocrite de la culture, monde ridicule et nombriliste, inculte, dégoulinant de moraline, profitard et méprisant, sinistre monde qui vénère l’immigré illégal, la racaille rappeuse et le dealer des cités, mais dédaigne ces Français qui crèvent en silence et redoutent encore un peu, mais de moins en moins, les remontrances morales de cette gauche culturelle qui peine toujours davantage, malgré ses prétentions, à émerger des bas-fonds – et qui, souhaitons-le, disparaîtra bientôt, engloutie, pompée, aspirée par le siphon du vent qui tourne.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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(1) Comment ne pas penser, par une redoutable association d’idées, à Un soir, dans un taxi, une main d’homme sur une cuisse de femme, texte remarquable dans lequel Philippe Muray prévenait le lecteur : « le sexe poursuit ses aventures posthumes », entre exhibition et punition, sous la férule de féministes ambitionnant d’en finir avec la vie privée, « autrement dit la vie tout court où se réfugie un peu de l’ancienne comédie du plaisir fondé sur le secret et sur la différence sexuelle ».

(2) À Lille, au Théâtre du Nord dirigé par l’autoproclamé « décolonialiste des arts » David Bobée, une pièce intitulée Cette petite musique que personne n’entend sera à l’affiche les 18 et 19 mars prochains : « Clarisse Fontaine nous parle de femmes battues, de pervers narcissiques, de masculinité, ainsi que d’amour, de sexe et du rapport de force homme/femme. L’autrice et interprète aborde de façon subtile les maux de notre société encore empreinte de misogynie. » Cette dénonciation théâtrale de la violence des hommes envers les femmes a déjà beaucoup voyagé, de Paris à Avignon. Clarisse Fontaine a tenu à ce qu’elle soit mise en scène par… JoeyStarr, condamné à plusieurs reprises pour coups et blessures volontaires sur des femmes, dont une hôtesse de l’air (fracture du nez) et une de ses ex-compagnes, entre autres méfaits. « Mon choix, explique Clarisse Fontaine sur le plateau de Télématin, choque beaucoup de personnes mais s’explique parce que ça m’a ouvert une porte. » Espérons que ça ne soit pas sur le nez. « Mon choix s’explique aussi par le coup de foudre artistique et la rencontre. Le fait que JoeyStarr n’ait pas peur des mots et ose mettre en valeur tous mes mots, qu’ils soient difficiles, crus, poétiques. » Et JoeyStarr de conclure l’entretien : « Je pense qu’elle est venue me chercher pour faire de la déconstruction, et ça je sais faire. »

Patrimoine: cette France qui croule

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La lente agonie de l’architecture ancienne de nos petites villes de province répond à l’effacement de la culture classique et à d’autres évolutions désolantes.


Phénomène de grande ampleur, de grave conséquence, dont je m’étonne toujours qu’il soit si peu évoqué. Les « petites villes » d’autrefois, de 3, 4, 5 000 âmes, qu’il est d’usage à l’heure actuelle, l’échelle ayant changé, d’appeler « villages », voire « petits villages » (l’adjectif semblant s’imposer au nom comme l’épithète homérique), nos bourgades de jadis, d’un bout de la France à l’autre, croulent et sont près de disparaître. Je parle de leur cœur, du carrefour qui les animait, des deux voies qui les irriguaient. La vie en est partie, les commerces ont fermé, toutes les façades, ou presque, ont rabattu leurs volets. Murs fissurés, toitures percées et tuiles tombant à chaque coup de vent. Beaux encadrements, belles chaînes de pierre, pilastres, impostes, lucarnes de proportions heureuses, tout un précieux patrimoine bâti, œuvre de quatre ou cinq siècles, en pourriture déjà depuis des décennies, arrive au point ultime de décomposition. Encore quelques années et il n’y aura plus rien.

Ça m’suffit plus

La population est stable ou même croissante. Seulement l’humanité s’est retirée des rues pour s’établir à la périphérie, dans des « maisons individuelles » élevées sur des « lotissements » qui ont colonisé depuis longtemps déjà les vignes, vergers, jardins, bosquets ou champs qui formaient un écrin à la petite cité. Loin de moi l’idée de railler ce goût du « home » sur les confins, de ces modernes « chez-soi », ensoleillés et fonctionnels, fleurissant sur les bords des routes. Mais enfin, le problème est là. La petite ville se dilate, prend ses aises, essaime sur les terrains de son site, tandis que son siège historique, son cœur où s’assemblent les siècles achève de se consumer.

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Une exception, tout de même, à ce constat morose. Au cœur du cœur, l’église brille par son bel état, sa toiture refaite et entretenue, ses pierres blanches, ses verrières intactes. Il est juste de souligner le magnifique effort consenti par la France, communes, départements, régions, Etat, depuis une bonne quarantaine d’années. Je me rappelle une publication à laquelle j’avais contribué, à l’occasion de l’ « Année du patrimoine » décrétée en 1980 par le président Giscard d’Estaing, Jean-Philippe Lecat étant ministre de la Culture. Aucune des églises signalées comme en péril qui n’ait fait l’objet, depuis cette date, de travaux souvent importants, au point de refaire un sanctuaire de ce qui n’était qu’une ruine ouverte à la pluie. Vers la fin du siècle dernier, notre pays s’est souvenu de ses églises. Il en est résulté un mouvement très fructueux qui dut réjouir les cendres de Maurice Barrès, auteur d’une Grande pitié des églises de France parue en 1914, à la veille d’une guerre qui devait ajouter tant de destructions à un tableau déjà très sombre.

Souvent, l’église se dresse, restaurée à grands frais et sauvée, au milieu des toitures crevées, des pignons lézardés. L’église ou les églises, car on voit des petites cités, anciennes capitales princières, ducales, comtales, anciens sièges d’une abbaye, qui en comptent deux ou trois. Pour se persuader de la grande pitié des centres de petites villes, il suffit de clouer le bec au G.P.S. (au demeurant, invention bien commode) et de parcourir nos régions en s’écartant des autoroutes, des voies rapides, des nationales, à une sage moyenne de 50 à l’heure. On emprunte de vieilles routes qui furent des voies romaines, on s’approche de cités nichées dans un vallon en suivant les traces d’Arthur Young au soir de l’Ancien Régime. Des pavillons, quelques immeubles d’H.L.M., l’inévitable bazar d’implantations artisanales et commerciales, ferraille, verre et béton s’en donnant à cœur joie… et voici une rue fantôme, débouchant sur une place fantôme, au pied d’une belle église entretenue mais fermée.

Cadre français

Ici, il y a longtemps déjà, s’épanouissait une sociabilité un peu étroite, peut-être, mais qui enchantait un Giraudoux, l’auteur des Provinciales et le fondateur de la Ligue Urbaine et Rurale « pour l’aménagement du cadre de la vie française ». « Ligue » toujours vivante de nos jours dans une Fédération Patrimoine-Environnement, menant le même combat que sa sœur aînée la S.P.P.E.F., Société pour la Protection du Patrimoine et de l’Esthétique de la France, communément désignée sous l’appellation de « Sites et Monuments ».

Ici ne subsistent que des ombres. Et bientôt, le néant. Dans l’Aisne, dans l’Allier, dans l’Aube… Je ne vais pas entreprendre un tour de France alphabétique. Voici un vieil hôtel du XVIIe siècle. Une plaque de société savante signale les hôtes illustres que ces murs abritèrent. Je regarde cette façade lépreuse, ces volets clos qui se dégradent, cette toiture où manquent des tuiles, dont la charpente fléchit, où des lucarnes s’ouvrent au vent. Ce logis a quatre-cents ans. Désert, en déshérence, sans entretien depuis combien de temps ? Exposé aux intempéries, au mérule qui s’acharne sur plafonds et planchers. Instinctivement, je m’interroge sur le nombre d’années pendant lesquelles cette coquille vide, harmonieuse, riche de passé, découpera encore sa silhouette élégante au milieu de la petite ville.

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Ces vides immenses en train de se creuser préparent une transformation désastreuse du visage de notre pays. La perte de l’architecture ancienne répond à l’effacement de la culture classique et à d’autres évolutions. Vaste mouvement, bouleversement quasi géologique, déplacement tectonique sur lequel je crains fort que nous n’ayons pas de prise. Resteront les lieux touristiques dûment estampillés, décapés, lustrés, surexploités et commerciaux. Dès maintenant, dans ces rues mourantes, Giraudoux ne saurait où loger le petit monde d’Intermezzo, le droguiste, l’inspecteur des poids et mesures, Isabelle, l’institutrice rêveuse qui entraîne ses élèves à la cueillette des mandragores… Seul peut-être le gentil fantôme se plairait à trouver refuge dans ces ruines. 

Je brosse un tableau, je marque une situation que je crois irréversible, sans rêver de solutions. On ne saurait tout classer, inscrire ou consacrer « secteur sauvegardé ». Et à quoi bon des protections administratives sur ce qui n’existe déjà plus qu’à peine ? Il faudrait, miracle improbable, le courant d’une mode puissante, une croisade pour les petites villes, qui lancerait au secours de ces demeures en perdition, acquises pour une bouchée de pain, des foules de télétravailleurs décidés à restaurer de toutes pièces un mode de vie sociale disparu. Et prêts à  sauvegarder ces murs avec la même ardeur, la même abnégation que tant de propriétaires dont le château occupe toutes les journées et consomme tous les revenus : admirables châtelains-maçons ! Et je prétends ne pas rêver…

Sur le processus à l’origine de cette situation, je signale, même si le livre aborde le problème d’agglomérations beaucoup plus étendues, l’ouvrage d’Olivier Razemon, paru en 2016 chez Rue de l’Echiquier sous le titre Comment la France a tué ses villes. L’auteur, journaliste indépendant, apôtre de la bicyclette et spécialiste reconnu de ce qu’on appelait hier « transports » et que l’on nomme désormais « mobilités », étudie  la « dévitalisation » des centres autrefois animés, en traçant quelques perspectives et livrant quelques raisons d’espérer.

Notre sujet est apparenté à celui de Razemon, mais en plus désolant encore. Au train où vont les choses, les temps me semblent proches où la figure ancienne de très nombreuses toutes petites villes n’apparaîtra que dans les vieilles cartes postales.

La grande pitié des églises de France

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Voyages en France

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Comment la France a tué ses villes

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Retenez-moi ou je fais un malheur!

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La compagnie Air Algérie, vraisemblablement proche du pouvoir algérien, exige désormais des laissez-passer consulaires pour l’embarquement des Algériens en situation irrégulière, y compris lorsqu’ils possèdent une carte d’identité valide ! Cette nouvelle exigence complique encore les procédures d’expulsion des clandestins algériens depuis la France.


Air Algérie attise la crise entre la France et l’Algérie. En fait de crise, c’est une série de camouflets et d’humiliations que l’Algérie nous inflige.

Rappelons d’abord que Boualem Sansal, écrivain français dont le crime est d’avoir critiqué le régime d’Alger, est détenu depuis trois mois. Il est malade, on a très peu de nouvelles. En réalité, il est un otage.

Je ne vous refais pas le film des influenceurs appelant à commettre des horreurs en France. La question explosive c’est maintenant l’expulsion des ressortissants algériens. On se rappelle le gracieux Doualemn renvoyé à l’envoyeur (nous), qui était quand même allé jusqu’à Alger. Hier, le JDD révélait qu’Air Algérie exige désormais un laissez-passer consulaire pour embarquer les expulsés. Or, il n’est absolument pas nécessaire quand ils ont des papiers – ce qui est généralement le cas. C’est une violation des accords bilatéraux, remarque le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau.

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Rassurez-vous, le ministère serre la vis, annonce le Figaro. Une note est diffusée à tous les aéroports et services concernés. Attention les yeux : si un chef d’escale refuse d’embarquer un OQTF, il faut exiger qu’il formule son refus par écrit. Et s’il refuse de le faire, on relève son identité. Imaginez l’effet d’une telle bombe à Alger: on exige un papelard nous disant noir sur blanc d’aller nous faire voir !

J’ironise, mais que faudrait-il faire ?

J’ironise pour ne pas m’énerver. D’abord, il faut dire que ce n’est sans doute pas la faute de Bruno Retailleau. Peut-être pourrait-il faire un peu plus, mais dans ce dossier l’impulsion doit venir de l’Elysée. On attend que la France se fasse respecter.

La seule détention de Boualem Sansal aurait dû justifier des mesures radicales de rétorsion sur les visas ou les avoirs. Les Européens, d’après le journaliste Vincent Hervouet, seraient prêts à nous soutenir sur les visas, mais selon lui c’est la France qui freine. La ligne c’est celle du Quai d’Orsay, toujours favorable à la soumission. N’envenimons pas les choses, regardez comme la coopération anti-terroriste se passe bien, ne les énervons pas, il y a tant de liens entre nos deux pays… Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot fait des rodomontades contre JD Vance, mais devant Tebboune, il n’y a plus personne.

Il y a trois semaines, la Colombie refusait d’accueillir des immigrés clandestins, notamment des criminels, expulsés des Etats-Unis. Trump a brandi la menace des droits de douane. Le président colombien a envoyé dans la journée son avion pour récupérer ses ressortissants. On peut jouer les vierges outragées à chaque fois que la Maison-Blanche utilise la manière forte (parfois à tort, je préfère vous rassurer : l’affaire du Groenland m’a fait bondir comme tout le monde). Mais face à l’Algérie, il est temps de faire du Trump. Question d’intérêts et aussi d’honneur.


Cette chronique a été diffusée d’abord sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Paris, théâtre d’une Europe hésitante face au désengagement américain

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Face au mépris américain et à la menace d’un « Yalta 2.0 » entre Trump et Poutine, l’Europe hésite encore à s’affirmer, prisonnière de ses divisions internes. Pendant ce temps, ira-t-on à Washington jusqu’à chercher à imposer une paix qui pourrait se faire au détriment de l’Ukraine, et aux frais du vieux continent? Une réunion d’urgence de dirigeants européens s’est tenue hier après-midi à l’Elysée


L’Europe menacée d’un deuxième Yalta par MM. Trump et Poutine

Il est peu dire que les diverses déclarations de l’administration Trump au sujet de la guerre d’Ukraine n’auront pas laissé indifférents les observateurs européens. Véritable rouleau-compresseur lancé à toute allure, le nouvel exécutif américain multiplie les marques d’hostilité à l’égard de ses alliés traditionnels, menaçant même les fondements du partenariat transatlantique tel que nous le concevons depuis plusieurs décennies.

Sûrement désireux de plaire à son public, Donald Trump a ainsi démarré sur les chapeaux de roue son mandat en indiquant être prêt à faire du Canada son 51ème Etat, en affirmant qu’il entendait éventuellement annexer le Groenland au nez et à la barbe de Copenhague, ou encore en faisant part de son envie de transformer le territoire de Gaza en « Riviera » après que ses habitants palestiniens n’en partent du fait des bombardements ayant rendu la zone inhabitable.

Pour l’heure, ces propos toujours plus excessifs n’ont pas été concrétisés par des actes et l’administration Trump occupe le terrain médiatique par une agitation frénétique qui donne le tournis. Il faut néanmoins se préparer à une tempête. Le sujet le plus important pour nous est celui de la défense collective et des suites de la guerre d’Ukraine. L’orientation donnée par Washington est désormais de plus en plus précise.

L’idée maîtresse de ce plan, comme certains le craignaient en notant les tendances en la matière au sein du camp « Maga », étant d’obtenir à tout prix « une paix », peu importe comment et peu importe laquelle. Pour ce faire, Donald Trump et les siens souhaitent évincer l’Europe de la table des négociations afin d’installer un dialogue direct avec Moscou. L’Ukraine n’est d’ailleurs guère mieux traitée, les Américains ayant dans un premier temps laissé entendre qu’ils pourraient même ne pas convier Kiev aux négociations de paix concernant leur propre pays… Ainsi, une personnalité comme Christoph Waltz a dit sur Fox News Sunday que si les « Ukrainiens avaient combattu vaillamment, ils ne seront pas invités aux négociations » car le « président Trump veut mettre un terme à cette guerre ».

L’Europe méprisée

Ouvertement méprisée, l’Europe a fait l’objet des critiques les plus virulentes des proches de Donald Trump. A commencer par son vice-président JD Vance qui a affirmé que le principal ennemi de l’Europe était elle-même et non « la Chine ou la Russie » dans un discours donné à la conférence de sécurité de Munich. JD Vance n’a pas évoqué la guerre d’Ukraine, se contentant de parler de l’immigration en Europe et des problèmes de démocratie : « De la même manière que l’administration Biden a semblé prête à tout pour faire taire ceux qui exprimaient librement leurs opinions, l’administration Trump va faire précisément l’inverse, et j’espère que nous pourrons travailler en ce sens. Il y a un nouveau shérif à Washington. Et sous la direction de Donald Trump, même si nous pouvons être en désaccord avec vos opinions, nous nous battrons pour défendre votre droit de les exprimer sur la place publique. »

Si l’ensemble du discours n’était pas dénué de nombreuses vérités, il consistait aussi en une diversion et une récréation proposées par la Maison-Blanche pour éviter d’aborder de nombreux sujets fâcheux. Que l’Europe ait un problème d’immigration, personne ne le niera. Que certains de ses Etats membres soient névrosés par la correction politique, personne ne pourra non plus le contester. Plus encore, l’Europe souffre d’être une machine molle, un objet politique peu consistant qui ne parle pas à l’unisson et ne dispose pas d’un « hard power » suffisant pour s’opposer à l’Amérique qui tient en état de dépendance militaire un grand nombre des Etats qui la composent. Cela, JD Vance et son complexe du sauveur typiquement américain ne l’ont pas rappelé.

Ces multiples travers nous affaiblissent à l’intérieur comme à l’extérieur. Depuis 1989, nous avons collectivement embrassé, à l’exception notable de la France, l’idée que « l’histoire était finie » et que plus jamais le monde ne pourrait sombrer dans la guerre. Que notre droit était une construction parfaite qui ne serait jamais contestée, oubliant que la force est une nécessité pour qui veut éviter la violence. Il y a 30 ans, les armées des pays européens pouvaient mobiliser plus de 3 millions de soldats d’active, alors qu’aujourd’hui nous ne pourrions plus en réunir théoriquement qu’un plus de 1,3 million. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un continent qui s’est abandonné à la régulation et à la bureaucratie, une administration aussi lente que méconnue, profondément déconnectée des peuples.

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Pourtant, tous ses problèmes nous regardent et ne doivent pas masquer le jeu américain, aussi pernicieux que brutal. Quel est-il ? L’idée de l’administration américaine est de discuter directement avec la Russie sans nous convier, de nous contraindre à accepter le futur accord, quand bien même serait-il inacceptable, et en plus de ça de nous faire payer la facture. L’Amérique veut un deuxième Yalta, nous casser pour mieux nous dominer.

Nous sommes face à des Etats-Unis qui prolongent leur vocation hégémonique en y ajoutant une rhétorique ouvertement impérialiste. Pire que ça, en mentant pour y parvenir. Ainsi, les très nombreux influenceurs du nouveau régime ne cessent de réclamer que l’Europe leur « rende leur argent » et que nous augmentions drastiquement nos dépenses militaires. Ils ont raison sur le deuxième point, mais leur idée est que ce renchérissement soit corrélé à des achats d’armes américaines. On entend aussi parfois chez eux que seule l’Amérique a contribué à l’aide à l’Ukraine. En somme, ils expliquent toute honte bue qu’ils ne veulent aider en aucune manière l’Europe militairement tout en exigeant qu’elle achète des armes américaines qu’ils pourront suspendre quand ils le souhaitent. Ils nous veulent soumis sans rien donner.

Outre les injures anti-françaises d’un Jack Posobiec, convié avec la délégation américaine, les Américains omettent de préciser que l’Europe a beaucoup donné depuis le début du conflit. Et, à dire vrai, plus que l’Amérique. Le total de l’aide allouée par les Européens s’élève à 132.3 milliards contre 114.2 pour les Etats-Unis, il reste encore 115 milliards d’aides européennes programmées à livrer contre 4.8 pour Washington au moment où ces lignes s’écrivent. Pis encore, sur le plan strictement militaire, l’Europe a aussi donné plus de matériels importants selon Anton Geranshchenko. Des chiffres d’ailleurs impressionnants : 887 tanks européens contre 76 par les USA, 51 avions plus 85 à venir contre aucun, 73 hélicoptères contre 21, etc.

Pourtant, ce sont biens les Etats-Unis cyniques de l’administration Trump qui essayent de racketter l’Ukraine en demandant le « retour de leur investissement ». JD Vance a même essayé de faire signer, entre quatre murs, un accord ignoble à Zelensky lui réclamant « l’exploitation des terres rares » sans aucune contrepartie.

Une tentative de colonisation

De fait, la « paix » que veut obtenir Trump, dans l’unique et pathétique but de se faire décerner le même Nobel que son prédécesseur Obama, consiste en une sanction contre l’Ukraine presque plus dure que ce que l’Allemagne avait subi en 1945 alors même qu’elle est la victime ! Il demande ainsi 500 milliards de dollars de « payback » ainsi que le contrôle total des exploitations de minérais. Il veut aussi contrôler les ports et les infrastructures énergétiques. Un accord qui serait soumis à… la législation de l’Etat de New York !

Interrogé, le président américain a dit que l’Ukraine « pourrait faire ou ne pas faire le deal, mais pourrait aussi devenir russe un jour ». Bref, il s’agit d’un chantage quasiment mafieux. M. Zelensky a d’ailleurs refusé de s’y soumettre et a déclaré que l’Ukraine n’accepterait aucun accord sans son consentement. C’est bien naturel. Il a même indiqué, plus volontaire encore, qu’il ne participerait pas à cette parodie de discussions en Arabie saoudite, même si on le lui demandait. C’est une preuve de courage assez exceptionnelle, il faut le dire.

De l’autre côté, Elon Musk a flatté Lavrov dans un tweet. Commentant sa descente d’avion en Arabie, il a déclaré que c’était à ça que « ressemblait un leadership compétent ». Face à cette fuite en avant américaine, où chaque jour ajoute une outrance, la dernière en date étant le coup de pression mis à la Roumanie pour la délivrance des proxénètes britanniques de la fratrie Tate, l’Europe semble encore tétanisée.

À Paris, les principaux dirigeants du continent n’ont pas su se mettre réellement d’accord. Une petite dizaine de pays a déclaré être prête à envoyer des soldats de maintien de la paix après la conclusion d’un accord. Parmi eux, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne, le Benelux ou encore la Suède. La belle affaire ! Il s’agit là d’une exigence américaine, pays qui veut trouver un accord de « paix » injuste et nous faire payer la facture par-dessus le marché. Les réponses doivent être beaucoup plus fermes. Investir dans la défense est une bonne chose, mais les moyens mis en œuvre sont encore beaucoup trop faibles.

Soyons lucides : l’OTAN est morte à l’heure où nous parlons. Les Américains l’ont plus ou moins fait savoir puisqu’ils comptent désengager leurs soldats présents en Lituanie, pays menacé par la machine post-soviétique. Ce qu’ils veulent, au fond, c’est vendre l’Europe à la Russie en échange d’une « alliance » contre la Chine. Une idée aussi idiote que dangereuse. Ils nous méprisent parce que nous ne sommes pas assez forts. Plus vicieux encore, ils veulent nous laisser tomber tout en nous forçant à leur acheter leurs armes et en nous livrant une guerre commerciale destructrice pour ce qu’il nous reste d’industrie.

Sur X / Twitter, les militants MAGA insultent quotidiennement l’Union européenne. Nos alliés « don’t do shit for us », disent-ils. Ils ont oublié que l’unique fois où l’article 5 de l’OTAN fut évoqué… ce fut pour les aider après le 11-Septembre. La France était encore aux côtés des Etats-Unis en 2018 pour bombarder les usines chimiques d’Assad. Nous n’avons refusé qu’une fois de les aider, au moment de la guerre d’Irak qu’ils ont déclenché sur de fausses accusations. C’est depuis lors que le triste mythe des « surrender monkeys » s’est répandu…

Le vieux continent doit enfin s’émanciper

Ne soyons pas Mélos face à Athènes ou le Sud Vietnam abandonné. Ne nous faisons pas avoir comme lors de la crise de Suez ou en 1938 à Munich. L’Europe doit être forte. Oui, nos dirigeants sont médiocres. Nous le savons. Mais il faut parer à l’urgence. Dans cette configuration, la France peut s’affirmer en leader naturel. Nous avons des atouts et des responsabilités différentes du fait de notre puissance nucléaire, de notre siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, de nos outremers, de notre industrie militaire pleinement indépendante et bien sûr de notre histoire millénaire.

Nous devons, dans ce contexte de guerre froide, devenir la première armée d’Europe et la base de la défense commune. Cela sera aussi une opportunité économique immense. L’est ne peut pas être abandonné et nous ne pouvons plus compter l’Amérique comme étant un partenaire fiable avec certitude. Donnons-nous les moyens de notre sécurité.

Une semaine chorégraphique à Paris

Un naufrage, une réussite et des grosses ficelles… petite sélection de ballets à voir, ou pas, dans la capitale.


Plenum/Anima

Que Benjamin Millepied use de sa notoriété et dispose des danseurs de sa compagnie, Los Angeles Dance Projects, pour faire connaître des artistes inconnus au bataillon, voilà quelque chose d’infiniment respectable, sinon de louable. Mais qu’il vende à la Philharmonie de Paris un programme d’une affligeante médiocrité en promouvant des ouvrages parfaitement insignifiants est une faute impardonnable pour un artiste de sa qualité, car on ne saurait imaginer qu’il ne soit pas conscient de l’indigence de ce qu’il propose.

Regroupées sous un titre sibyllin, Plenum/Anima, trois pièces de trois auteurs différents s’inscrivent sur des partitions célébrissimes, comme pour mieux faire vendre l’inexcusable : la Passacaille et fugue en do mineur BWV 582 de Jean-Sébastien Bach ; les Danses polovtsiennes du Prince Igor d’Alexandre Borodine ; Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky.

D’emblée, on exclura de cette déroute la première d’entre elles, composée par Benjamin Millepied lui-même sur la passacaille et fugue exécutée à l’orgue de la salle Pierre Boulez par Olivier Latry, titulaire des grandes orgues de Notre-Dame. Écrite avec l’élégance et le style d’un auteur qui fut un interprète exceptionnel, éclairée par un superbe solo masculin, habillée de costumes noirs, blancs, ou noirs et blancs parfaitement dessinés, la chorégraphie n’a pas d’autre prétention que d’être un divertimento joliment décoratif.

Là où le bât blesse, c’est bien avec les deux pièces suivantes. Sur des partitions elles aussi interprétées à l’orgue, lequel instrument ne possède ni les couleurs, ni le mordant, ni les subtilités d’une formation orchestrale et en vient immanquablement à les dénaturer, se succèdent deux chorégraphies d’une remarquable diversité dans leur insignifiance.

La première est due à un certain Jobel Medina. Établi à Los Angeles, mais originaire des Philippines, celui-ci répond d’une façon terriblement primaire aux rythmes foudroyants des Danses polovtsiennes. C’est un travail mécanique d’amateur totalement dépourvu d’oreille musicale ; une vaine agitation qui fait songer à ce que pourrait être une soirée dansante dans un club de vacances.

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L’auteur de la seconde pièce, le Mozambicain Idio Chichava, paraît avoir consciencieusement visionné les captations filmées de célèbres versions du Sacre du printemps. On en retrouve des traces maladroites, incohérentes, noyées dans un bavardage gestuel impersonnel, sous une agitation hasardeuse relevant d’une appréhension de la musique parfaitement indigente. Bref, un amalgame d’une confondante médiocrité et, au fond, d’une formidable prétention.

Si Millepied est coupable de proposer un tel ragoût, la Philharmonie de Paris l’est bien davantage encore de l’avoir programmé. Une grande salle musicale qui a vocation à être populaire se doit d’offrir à ses publics des concerts ou des chorégraphies d’une certaine tenue, sinon irréprochables, quel qu’en soit le genre.

Former le goût des spectateurs et des auditeurs avec des ouvrages consistants, et par là même, leur permettre d’exercer leur sens critique est un devoir impérieux. D’autant plus impérieux que, faute de posséder des repères et une vraie culture artistique, le public de la Philharmonie accueille avec un enthousiasme aveugle des productions aussi déplorables.

Les Saisons

Les « SAISONS » ©Olivier Houeix

Superbe chorégraphie ! Magnifiques danseurs !

Avec Les Saisons portées à la scène par Thierry Malandain pour son Ballet de Biarritz, on découvre au Théâtre 13, place d’Italie (XIIIe arrondissement), l’absolu contraire du naufrage précédent.

Grâce à une approche intelligente et sensible de la musique, de celles qui dévoilent une vraie culture ; avec une richesse de vocabulaire stupéfiante, d’un registre trop contemporain et trop élastique pour être cantonné à la seule veine du néo-classicisme et où affleurent de malicieuses réminiscences du ballet romantique ou de danses dites de caractère ; avec quelques familiarités de langage aussi, mais trop cadrées, trop allusives pour être malvenues ; sans rien de racoleur ou d’un peu facile, comme cela survient fréquemment lorsqu’un chorégraphe se saisit de partitions archi-connues, Malandain manœuvre avec une grande classe et une habileté infinie au sein des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi. Ces Quatre Saisons entre lesquelles, parfois, il insère quelques pages d’un contemporain du Vénitien, un Génois, Giovanni Antonio Guido, lui aussi violoniste virtuose et qui fut, à Paris, compositeur au service des princes d’Orléans. Allégeant ainsi la partition trop célèbre de Vivaldi, l’ouvrant sur l’inconnu, le chorégraphe lui ajoute des extraits des Scherzi armonici sopra le quattro staggioni dell’ anno, éditées, semble-t-il, à Versailles en 1728.

Les 22 danseurs de la compagnie sont éblouissants. Ils se lancent dans ce périlleux exercice chorégraphique avec une élégance, une virtuosité sans faille. C’est une vraie troupe, homogène, harmonieuse, cultivant un profil qui lui est propre, déployant un raffinement jamais alambiqué. Quelques-uns des interprètes portent avec aisance des costumes joliment inspirés du XVIIIe siècle vénitien et qui ne font que souligner l’élégance de la composition.

Cette union si heureuse entre un chorégraphe et sa compagnie, entre Thierry Malandain et ce Ballet de Biarritz qui se produit près de cent fois par an sous tous les horizons et s’autofinance à 50% (chose rarissime), le ministère de la Culture n’a rien trouvé de mieux que de la rompre en décidant de ne pas renouveler le contrat qui les lie l’un à l’autre et donc de briser l’élan d’une équipe gagnante depuis des décennies. Bon gré, mal gré, en dépit des instances locales et du public qui souhaitaient le conserver au Pays basque, Thierry Malandain va devoir quitter la compagnie qu’il a fondée à Biarritz en 1998.

Ne serait-il pas plus judicieux, réflexion faite, de mettre à la porte une ministre qui a brillé davantage par son arrivisme que par sa culture, et avec elle des séides qui ne valent guère mieux ?

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Onéguine

À l’Opéra de Paris, avec Onéguine entré en 2009 au répertoire du Ballet et qu’on n’y avait plus revu depuis des lustres, on relève un ouvrage composé en 1965 et remanié en 1967 par le Sud-Africain John Cranko (1927-1973) lequel, après Londres, aura mené l’essentiel de sa carrière de chorégraphe à la tête du Ballet de Stuttgart, capitale du Wurtemberg, devenue un temps, sous son égide, le haut lieu du ballet académique allemand.

Si l’on ne devait retenir qu’une œuvre de Cranko, ce serait sans doute son Roméo et Juliette écrite en 1962 sur la partition de Serge Prokofiev, où son talent de metteur en scène et de chorégraphe atteint sa plénitude avec la fascinante scène du bal chez les Capulet. Alliée à une théâtralité exacerbée, portée par une musique proprement géniale, la chorégraphie de Cranko atteint ici une dimension dramatique et une expressivité inégalées.

Alors, évidemment, Onéguine fait, en regard, pâle figure. Et les pages musicales qui accompagnent le ballet n’arrangent rien. Devant les réticences du monde musical à voir la partition d’Eugène Onéguine, l’opéra le plus emblématique peut-être de Tchaïkovsky, mise au service d’une œuvre chorégraphique, ainsi que le projetait Cranko, celui-ci se voit contraint de commander une partition. C’est le directeur musical du Ballet de Stuttgart, Kurt-Heinz Stolze, qui exécute une transcription pour orchestre de pièces pour piano du compositeur du Lac des Cygnes groupées sous le titre Saisons. Pour étoffer l’ensemble, il y ajoute d’autres emprunts au même auteur. Dommage ! Car les pièces musicales qui accompagnent les scènes de bal dans Onéguine apparaissent bien fades, alors que la fastueuse polonaise qui se danse au palais du prince Grémine, au troisième acte de l’opéra, est, elle, d’un éclat sans pareil.

L’Onéguine de John Cranko est l’archétype de ces ballets narratifs inspirés par des ouvrages littéraires comme on les prisera tant dans l’univers du ballet académique de l’après-guerre et qui représentent une certaine régression dans l’évolution de la Danse, quand elle va tendre par ailleurs à se libérer de l’emprise de la musique et de la littérature. Alors qu’une Martha Graham a déjà bouleversé la scène chorégraphique avec ses chefs d’œuvre et que l’avant-garde américaine non-figurative pointe son nez avec Cunningham, Nikolais et l’avalanche de leurs successeurs, on inféode une fois encore la danse à un récit dramatique. L’expressionisme allemand apparu au temps de la République de Weimar était certes une autre forme d’avant-garde. Mais il s’était tellement compromis avec le régime national-socialiste, Kurt Jooss excepté, que les scènes des deux Allemagnes en étaient venues à se replier sur le ballet académique qui n’avait pas eu de lien avec les nazis. Il était de plus inscrit dans la culture des nations victorieuses, l’Union Soviétique d’une part, la Grande-Bretagne et la France d’autre part, mais aussi le Canada et les États-Unis qui l’avaient importé d’Europe. C’est cet académisme là qui allait un temps gouverner les scènes de deux Allemagnes, moralement obligées de rompre avec un passé effroyable.

Remarquablement bien construit et plus fidèle encore au livret de l’opéra de Tchaïkovski qu’au poème de Pouchkine, serti dans des décors raffinés et très éloquents, un peu trop alourdis de dentelles toutefois (décors et costumes étant dus à ce Jürgen Rose dont le nom est attaché à de grandes réalisations chorégraphiques ou lyriques comme Le Songe d’une nuit d’été de Neumeier ou le Roméo et Juliette de Cranko), Onéguine offre une chorégraphie techniquement éblouissante où les difficultés, les prouesses même, sont pour les solistes innombrables.

C’est aussi une succession ininterrompue de solos exaspérés, de duos enamourés, de gentilles danses campagnardes, d’aimables scènes de bal, d’affrontements mélodramatiques… Bref, un vrai ballet pour jeunes filles ou douairières sentimentales, pour touristes japonaises et dames américaines peroxydées, pour jeunes gens ou vieux messieurs sensibles.

Pour les solistes, ce ne sont donc que morceaux de bravoure, exploits techniques et débordements sentimentaux se traduisant par une explosion gestuelle d’une difficulté d’exécution inouïe. Au sein du Ballet de l’Opéra qui assure des représentations impeccables, les quatre solistes principaux (ce soir-là, Florent Melac, Hannah O’Neill, Milo Avêque, Roxane Stojanov) portent leurs rôles complexes, tant sur le plan chorégraphique que sur le plan théâtral, avec un beau talent et un engagement résolu.

Mais que ces arrangements musicaux, ces pages mineures du compositeur russe exécutées par l’Orchestre de l’Opéra sous la conduite de l’Estonien Vello Pähn (qu’on a retrouvé mille fois à la tête du dit orchestre dirigeant des musiques de ballets), apparaissent falotes, sinon incolores ! Et combien mièvre et sucré est ce livret ! Combien cette chorégraphie est débordante de transports outrés, de débordements parfois grandguignolesques, ainsi que la danse académique s’y oblige parfois afin de traduire la tempête des sentiments qui dévorent les héros.


Plenum / Anima

Benjamin Millepied – Jobel Medina – Idio Chichava
Philharmonie de Paris.
Terminé.

Onéguine.

Chorégraphie de John Cranko. Avec les solistes et le Ballet de l’Opéra de Paris.
Palais Garnier jusqu’au 4 mars 2025. 0892 899 090.

Les Saisons.

Chorégraphie de Thierry Malandain. Avec le Ballet de Biarritz.
Le 25 février, Quai 9, à Lanester.
Les 27 et 28 février. Théâtre impérial, à Compiègne.
Les 11 et 12 mars. Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence
Du 20 au 23 mai. Gare du Midi, à Biarritz.
Du 31 juillet au 3 août. Teatro Victoria Eugénia, à San Sebastian.
Tournée aux États-Unis du 26 avril au 7 mai, à Detroit, East Lansing, Philadelphie, Pittsburg.

États-Unis: les sinistres, mais prévisibles, conséquences de la suppression du droit à l’avortement

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Manifestation marquant le deuxième anniversaire de l’interdiction de l’avortement, devant la Cour suprême des États-Unis à Washington, le lundi 24 juin 2024 © Bill Clark/CQ-Roll Call/Sipa USA/SIPA

Maggie Carpenter, une médecin new-yorkaise, fait face à des poursuites au Texas et en Louisiane pour avoir prescrit des pilules abortives à des patientes dans ces États aux lois strictes sur l’avortement. Le Texas lui a infligé une amende de 100 000 $ pour prescription illégale via télémédecine, tandis que la Louisiane a carrément émis un mandat d’arrêt, mais la gouverneure de New York, Kathy Hochul, refuse son extradition.


C’est l’affrontement entre le Texas et la Louisiane d’une part, et l’État de New York d’autre part. Entre la barbarie et la civilisation.

Est en cause la docteure Maggie Carpenter, médecin à New York, qui, par son réseau de télémédecine, a prescrit des pilules abortives à des patientes résidant dans ces deux États sudistes, où l’interdiction de l’avortement ne comporte aucune exception en cas de viol et d’inceste.

Un juge-mollah texan vient de la condamner par contumace au paiement d’une amende de 100 000$, plus les frais de justice. Cependant, le ministère public n’avait pas engagé de poursuite pénale.

Par contre, en Louisiane, ce laxisme judiciaire est impensable et la Dr. Carpenter, contre qui un mandat d’arrêt a été lancé, est passible d’une amende de 200 000$ et d’une peine d’emprisonnement de 15 ans pour avoir prescrit une telle pilule à une mineure enceinte. La gouverneure de l’État de New York, Kathy Hochul, vient de rejeter la demande d’extradition présentée par le gouverneur-ayatollah Jeff Landry; elle avait fait adopter une « loi-bouclier » (« shield law » en v.o.) protégeant les médecins respectant le serment d’Hippocrate, dans la foulée de la trahison des femmes commise par la Cour suprême.

Un peu d’histoire constitutionnelle américaine

Le 24 juin 2022, à l’occasion de l’affaire Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, six « taupes » du Vatican à la Cour suprême américaine répudient la jurisprudence Roe v. Wade, qui garantissait le droit à l’avortement et soumettent désormais les femmes, surtout issues des minorités, à un nouvel esclavage.

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La cour, en substance, sous la fielleuse plume de Samuel Alito, reprend onctueusement la jésuitique et pseudo-démocratique formule du défunt et regretté catholique juge Antonin Scalia : puisque le droit à l’avortement n’est pas spécifiquement mentionné dans la Constitution, il s’agit tout simplement de rendre aux États le pouvoir de légiférer en la matière, ni plus, ni moins. L’enfance (si l’on ose dire) de l’art. On notera la visqueuse rouerie du juge Alito qui soutient, sans rire, que cette décision n’a aucune incidence sur la jurisprudence protégeant d’autres droits. Quant au juge Kavanaugh, il ajoute, sans rire non plus, que rien ne touche des droits comme la contraception et le mariage.

C’était là feindre d’ignorer que, notamment en droit anglo-saxon, le raisonnement analogique résonne quotidiennement dans les salles d’audience : nul juge n’a le pouvoir d’imposer des limites à la portée de son enseignement jurisprudentiel aux juges ultérieurs. Et d’ailleurs, ils sont directement contredits à ce sujet par le juge Clarence « Uncle Tom » Thomas, lequel, par son opinion concordante, lance un appel au réexamen de la jurisprudence autorisant le droit à la contraception, aux relations et au mariage homosexuels.

(Bizarrement, le juge Alito approuve la jurisprudence Loving v. Virginia, laquelle, en 1967, avalisa les mariages interraciaux, pourtant nullement mentionnés dans la Constitution, même après avoir reconnu que l’intention des auteurs du 14e amendement promulgué en 1868 n’était nullement d’autoriser de telles unions, aussi répugnantes que l’avortement. Comprendra qui peut cette entorse à la volonté démocratique. Une petite fleur lancée à Uncle Tom et sa conjointe blanche Ginni, activiste pro-Trump ?)

Le juge associé de la Cour suprême Clarence Thomas, à droite, et son épouse Virginia « Ginni » Thomas arrivent pour un dîner d’État, Washington, 20 septembre 2019 © Patrick Semansky/AP/SIPA

Les conséquences de la jurisprudence Dobbs ne se sont donc pas fait attendre…

À partir de mars 2023 (neuf mois après l’arrêt Dobbs), il y a obligatoirement eu une dramatique surcharge des maternités vu l’afflux de bébés consanguins provenant des villages du bayou, encore qu’ils feront d’excellents joueurs de banjo dans quelques années, comme le savent déjà les cinéphiles avertis.

Il y a déjà la renaissance (si l’on ose dire) du “Underground railroad” qui, au XIXe siècle, faisait passer les esclaves en fuite vers le Canada. En effet, certains États américains civilisés (et le Canada) sont prêts à accueillir les femmes opprimées par les États rednecks et leur assurer un avortement médicalement fiable. Grâce aux progrès de la science médicale, il y a heureusement nettement moins d’avortements chirurgicaux, mais ils sont encore souvent incontournables. Et vu la hargne des adversaires de l’avortement illustrée par les récents développements texans et louisianais, on peut s’attendre à la criminalisation des malheureuses préparant un déplacement vers un État libre, même si le juge Kavanaugh se veut rassurant : « à son humble avis » (en v.f., sic), il ne voit dans la doctrine Dobbs nulle atteinte à la liberté de circulation interétatique, même s’il s’agit d’obtenir un avortement.

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On répondra d’abord que ce droit, résultant d’une construction purement jurisprudentielle (il ne figure pas non plus en toutes lettres dans la constitution américaine) est lui-même mal défini…

De toute manière, nul doute que les législateurs machistes et imaginatifs trouveront toujours de solides arguments pour réprimer efficacement les préparatifs d’un crime à commettre et un crime perpétré dans un autre État par leurs résidentes. Ils pourront s’inspirer de la High Court irlandaise qui, en 1994, interdit, par injonction, à une gamine de 14 ans (quand même nubile depuis très longtemps, selon la sharia), enceinte des œuvres d’un violeur, à se rendre au Royaume-Uni pour y faire interrompre sa grossesse.

Mais admettons qu’il s’agit d’un vœu plus que pieux.

Parlant d’analogie, on pense à l’arrêt Missouri ex rel. Gaines de 1938. L’État du Missouri n’avait pas de faculté de droit pour les Noirs, mais offrait généreusement de payer leurs frais de scolarité s’ils s’inscrivaient dans une faculté d’un État voisin. Cependant, la Cour suprême a alors décidé que les citoyens noirs (un oxymore à l’époque où… America was great) avaient le droit de recevoir leur éducation juridique dans leur propre État et ordonna l’admission de Gaines à l’université du Missouri.

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Pourtant, la Cour suprême enseigne aujourd’hui que la gamine de 11 ans, dont le bassin est en voie de consolidation, enceinte suite à la série de viols perpétrés par ses oncles, cousins et le pasteur de son église pentecôtiste, ainsi que la porteuse adulte d’un fœtus non viable potentiellement encore plus létal qu’une tumeur cancéreuse (nul espoir de rémission), n’ont pas forcément droit aux services médicaux nécessaires de leur choix dans leur propre État de résidence. Au mieux, le juge Brett “Bluto” Kavanaugh (dont le parcours étudiant évoque parfois, en plus glauque cependant, le film “Animal House”), accorde gracieusement aux États où ont cours les valeurs humanistes le droit de se faire refiler… le bébé.

Chose certaine, dans les anciens États esclavagistes américains, l’utopie gynécologique de Nicolas Ceausescu est devenue réalité le 24 juin 2022.

Bruno Retailleau mettra-t-il ses pas dans ceux de Sarko?

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Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau après une réunion en marge de former un nouveau gouvernement, Paris, 19 septembre 2024 © Jeanne Accorsini/SIPA

Depuis la fin du quinquennat Sarkozy, la droite LR est en perte de vitesse. Et surtout, il manque à sa tête une personnalité forte et fière de ses convictions… Bruno Retailleau, qui vient d’annoncer sa candidature à la présidence de son parti, laissera-t-il tout le monde sur le carreau ? De l’autre côté de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon se brouille avec les socialistes.


Il y a eu l’indépassable campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 et nous avons maintenant en 2025 la renaissance d’une droite authentique (avec, pour définition essentielle, de n’être plus gangrenée par une mauvaise conscience instillée par la gauche) grâce à Bruno Retailleau.
Pour l’un, de formidables espérances déçues partiellement par le quinquennat. Pour l’autre, une résolution et une action tellement attendues qu’elles l’ont placé très vite en tête des sondages.
On me pardonnera ce nouveau texte consacré au ministre de l’Intérieur : je ne fais pas l’actualité, c’est elle qui fait mes billets !

Retailleau, un homme de conviction

Bruno Retailleau, chaque jour un peu plus percutant, sûr de sa vision – et déjà de quelques résultats – de la droite, a précisé que « le temps n’est plus à l’eau tiède ». Ce qui ne signifie pas qu’il faille s’abandonner à une eau sans intelligence.

Couverture du Parisien du 16 février 2025 © D.R.

Si je devais donner un exemple de la constance de la pensée politique, sociale et culturelle de Bruno Retailleau, je demanderais à tous ceux qui n’ont pas connu le parcours du sénateur, puis du ministre, dorénavant du candidat à la présidence des Républicains, d’écouter mon « Philippe Bilger… les soumet à la question » en date du 23 juin 2020. Il y démontre une adhésion et une fidélité permanentes à une droite « patriote et populaire », avec une prise de conscience précoce de l’importance du combat culturel. Au fond, reprendre à la gauche des notions, des concepts, des principes qu’elle s’est abusivement appropriée, au fil du temps et de l’Histoire.
Tout serait à citer dans ce dialogue duParisien où Bruno Retailleau précise les raisons, pourtant évidentes, de sa confrontation à venir avec Laurent Wauquiez et répond par avance à quelques critiques.
L’idée qu’il y aurait eu un « deal » entre les deux est balayée aisément. Laurent Wauquiez était si peu préoccupé par la refondation du parti qu’à un certain moment il était prêt à l’oublier pour devenir ministre.

À lire aussi : Retailleau vs Wauquiez : de quel homme fort la droite a-t-elle besoin ?

Ce n’est pas créer une guerre fratricide que de tenir à porter la voix d’une droite à la fois libre, inventive et morale, de la vouloir attachée au lien nécessaire entre les idées et les mots et aux actes pour les concrétiser, de la savoir impuissante si des tempéraments et des caractères n’assument pas ce qu’elle doit avoir d’exigeant et d’exemplaire pour la sauvegarde de notre pays.
En gros, le spécialiste des refus d’obstacles et des coups fourrés et, en face, une austérité intègre et véridique quoi qu’il en coûte. Si Bruno Retailleau n’est pas élu pour présider, son destin et son futur seront scellés pour le pire par Laurent Wauquiez.

La droite fière et intelligente est de retour

J’apprécie la démarche du ministre qui d’une certaine manière s’inscrit dans un conseil prodigué par Nicolas Sarkozy : la droite doit s’élargir le plus possible, des gens de gauche séduits – il y en a et ce n’est pas l’entretien de Jean-Luc Mélenchon dans La Tribune Dimanche qui les fera revenir – aux macronistes et aux droites plus extrêmes. Il n’est pas indifférent que le Rassemblement national s’en prenne presque exclusivement à Bruno Retailleau, comme s’il avait compris qu’il y avait là un adversaire bien plus dangereux que s’il se consacrait exclusivement à la sécurité.
Bruno Retailleau prend la peine également de répliquer à un grief trop entendu : il ne serait qu’un homme du verbe. D’une part il énonce les résultats qu’il a déjà obtenus et d’autre part je rappelle qu’il ne dispose pas de tous les pouvoirs, qu’il est contraint de solliciter l’énergie et le volontarisme des autres, par exemple ceux du président (par exemple dans les rapports avec l’Algérie), jamais acquis.
Je voudrais terminer par la crainte la plus ridicule quand on a la chance de pouvoir observer, comme moi, tout ce qu’il accomplit sur le plan politique et ses réactions quand il est sollicité par ailleurs. Je déteste, dans la classe politique, dans les médias, dans ma vie personnelle, les lents, les absents, les négligents, ceux qui ne répondent jamais. Pour moi, où que ce soit, par qui que ce soit, c’est de la grossièreté. Avec Bruno Retailleau, je le répète, je n’ai pu qu’admirer l’inverse : une réactivité sans pareille.
Ministre et président de LR ne sera pas un jeu d’enfant. On peut être assuré que Bruno Retailleau non seulement ne sera pas dépassé mais fera servir chacune de ces deux missions au soutien de l’autre. Dix-huit ans après Nicolas Sarkozy, la droite fière et intelligente est de retour. Pas en promesse, en vrai.

Le Mur des cons

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Stéphane Amyot, un premier roman fort prometteur

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Stéphane Amyot, février 2025 © D.R.

Passionné de cinéma, le Vosgien Stéphane Amyot sort son premier roman. Un coup d’essai qui se révèle un coup de maître.


Stéphane Amyot. Retenez ce nom. Il vient de sortir son premier roman, Attrape ma main, aux éditions du Lys Bleu. Et ce roman est bon, voire très bon. D’abord, il échappe aux écueils des primo-romanciers qui, trop souvent, veulent faire littéraire, sonner poétique, démontrer un style. Or, le style ne se démontre pas comme une formule mathématique ; il se ressent. Stéphane Amyot écrit simple, direct, sans affèteries ; c’est agréable à une époque où les pathétiques clones de Céline ou les copieuses égotistes d’Annie Ernaux, encombrent les maisons d’édition. Il sait aussi raconter ; son texte, tissé de flash-back, de ruptures volontaires, crée, avec naturel, son effet. Il possède également l’art de donner vie à des personnages singuliers et crédibles.

Deux êtres brisés

Que nous raconte ce Vosgien, né à Remiremont, passionné de séries et de films américains ? Il nous invite à suivre les pas de Tom Matthews, un quadragénaire californien, sosie de l’acteur et réalisateur David Boreanaz, homme d’affaires à qui tout réussit, jusqu’au jour où sa vie se brise contre un drame : Chelsea, son épouse adorée, et Déborah, sa fille de cinq ans, tout autant aimée, se noient sur une plage de Gérone, en Espagne. Il ne s’en remet pas, sombre dans une profonde dépression et dans l’alcool par la même occasion. Des idées anthracites le minent. Il parvient à retrouver un peu d’espoir lorsqu’il fait la connaissance de Carolina, Laynara de son vrai prénom, jeune prostituée brésilienne, prisonnière d’un réseau mafieux. Faire connaissance ? C’est peu dire, car c’est en voulant la défendre alors qu’elle se fait tabasser par une espèce d’ordure, qu’il la rencontre. Coup de foudre immédiat, amourn fou. Mais, on s’en doute, ce ne sera pas simple. Enlèvements, poursuites, échanges de coups, menaces, autant de scènes palpitantes qui ne cessent de mettre en péril les amours blessées de ces amants potentiels aux fêlures profondes : « Ce soir, ces deux êtres brisés par les épreuves de la vie se rapprochaient, deux cœurs tourmentés par un tragique destin. » Tom ne parvient pas à oublier Chelsea et Déborah ; Laynara, enlevée, séquestrée, maltraitée puis placée dans le circuit délétère de la prostitution, s’ennuie de sa famille brésilienne. Parviendront-ils à s’en sortir ? Rien n’en moins sûr.
Un court roman rondement mené dans lequel, jamais, on ne s’ennuie. C’est essentiel.


Attrape ma main, Stéphane Amyot ; Le Lys Bleu ; 183 p.

Attrape ma main

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Grande Mosquée de Paris: l’autre ambassade d’Algérie

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Le minaret de la Grande Mosquée de Paris © ADIL BENAYACHE/SIPA

Depuis l’entrée en fonction du recteur Chems-Eddine Hafiz, la Grande Mosquée de Paris est plus que jamais le porte-voix du régime algérien. Son patron, qui a aussi la mainmise sur la certification halal, estime que tous les Français devraient prendre sa communauté pour modèle.


« Le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine. » C’est par ces quelques mots, adressés dans une lettre officielle à Mohammed VI en juillet dernier, qu’Emmanuel Macron a déclenché la plus grave crise diplomatique que la France ait jamais connue avec l’Algérie. Pouvait-il se douter que le régime du président Tebboune, en rétorsion, laisserait carrément arrêter un écrivain franco-algérien, Boualem Sansal, retenu depuis en otage (il n’y a pas d’autre mot) dans une prison à Alger au seul motif qu’il reconnaît lui aussi, la « marocanité » de l’ancienne Afrique occidentale espagnole ?

La missive présidentielle qui a mis le feu aux poudres ne fait toutefois pas cas d’un autre territoire disputé entre le Maroc et l’Algérie. Un territoire certes minuscule, mais ô combien symbolique et stratégique : la Grande Mosquée de Paris. Érigée juste après la Grande Guerre par la IIIe République pour rendre hommage aux 70 000 soldats musulmans (tirailleurs algériens et tunisiens, goumiers marocains, méharistes et spahis), qui venaient alors de tomber pour la France, elle est, avec son minaret de 33 mètres de haut, la première mosquée construite en Occident depuis la chute du royaume musulman de Grenade en 1492.

À l’origine, tout la raccorde au Maroc. Non seulement parce que ses plans, superbes, sont signés par Maurice Tranchant de Lunel, qui s’est « inspiré des mosquées de Fès », mais aussi parce qu’en 1922, c’est le grand vizir du royaume chérifien qui en pose la première pierre. Quatre ans de travaux plus tard, cerise sur le briouate, le bâtiment est inauguré par le président Gaston Doumergue, qui a convié comme invité d’honneur le sultan Moulay Youssef en personne – l’arrière-grand-père de Mohammed VI –, considéré comme le plus haut dignitaire musulman de l’Empire français.

Un alignement progressif

Logiquement, la tête de l’établissement est alors confiée à Kaddour Ben Ghabrit, un membre du Quai d’Orsay certes d’origine algérienne, mais chargé des relations entre Paris et la cour de Rabat sous le protectorat. À sa mort en 1954, il est remplacé par son neveu, Ahmed Ben Ghabrit, dont les sympathies nationalistes algériennes lui valent d’être vite remplacé, sur ordre du Premier ministre Guy Mollet, par Hamza Boubakeur, député SFIO des Oasis, une circonscription de l’Algérie française. C’est à ce moment-là que la Grande Mosquée rompt toute jonction avec le Maroc.

Depuis, l’institution du Quartier latin a été continuellement dirigée par des Algériens. En 1982, son lien avec Alger est même consolidé lorsque le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, autorise l’ancienne colonie, alors présidée par Chadli Bendjedid, à la financer directement. Né à Alger en 1954, Chems-Eddine Hafiz le nouveau recteur, ne déroge pas à la règle. Avocat de profession, il a, dès son installation à la Grande Mosquée en 2020, fait savoir sur la chaîne d’État Canal Algérie qu’il avait rendu visite au président Tebboune, ce qui, dans le contexte politique d’alors, signifie une allégeance au pouvoir face au mouvement populaire du Hirak (2019-2021). Il faut dire qu’au barreau de Paris, Hafiz a notamment compté parmi ses clients l’ambassade d’Algérie en France et le front Polisario, ce groupe séparatiste, soutenu par Alger, qui mène la lutte armée au Sahara occidental.

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Mais dans les médias français, celui qui est aussi le producteur de l’émission « Islam » sur France 2 s’est surtout fait connaître en représentant la Grande Mosquée dans les tribunaux, à l’occasion des actions intentées en 2002 contre Michel Houellbecq (qui avait déclaré dans Lire : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. ») puis en 2007 contre Charlie Hebdo, pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Deux procès perdus.

Malheureux dans les prétoires, Hafiz a davantage de succès en tant que chef communautaire, comme l’explique Didier Leschi1, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) : « Son prédécesseur, Dalil Boubakeur, n’avait pu empêcher que l’islam marocain, représenté alors par la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), sorte vainqueur des premières élections du Conseil français du culte musulman (CFCM), créé en 2003 par le ministère de l’Intérieur pour représenter l’islam auprès des autorités. Depuis son investiture il y a cinq ans, le nouveau recteur a mené une efficace contre-offensive, en consolidant son réseau de mosquées d’obédience algérienne et en quittant le CFCM pour pouvoir apparaître comme le principal si ce n’est l’unique interlocuteur sérieux des pouvoirs publics. »

Une stratégie de reconquête bien rodée

Pour mener sa reconquista, Hafiz a su s’assurer de nouvelles sources de financements. En 2022, il a décroché le monopole de la certification halal sur les denrées européennes entrant en Algérie. Selon L’Opinion, la dîme ainsi versée obligatoirement par toutes les entreprises alimentaires et cosmétiques de l’Union souhaitant exporter vers Algérie rapporte 5 millions d’euros par an à la Grande Mosquée.

D’où vient tant d’aplomb ? Tout en prenant soin de se démarquer du djihadisme et du séparatisme – il vient notamment de demander que l’on prie pour la France à l’office du vendredi et a déclaré « si j’avais le pouvoir de sortir de prison Boualem Sansal, je le ferais » –, Hafiz occupe en réalité une place laissée vacante depuis qu’Alger a décidé, en signe de protestation suite à la lettre de Macron à Mohammed VI, de rappeler son ambassadeur à Paris. Faute de diplomate de haut rang dans notre pays, l’Algérie est désormais représentée officieusement en France par le recteur qui se décrit lui-même comme un « trait d’union » entre les deux pays.

Seulement aujourd’hui, Hafiz ne cherche plus uniquement à contrôler les âmes et l’alimentation de ses seules ouailles ou à jouer les diplomates du dimanche. Il prétend aussi diriger les consciences de l’ensemble des Français. Le 6 janvier dernier, le recteur a publié un communiqué pour condamner « certains groupuscules et idéologues extrémistes qui mènent une campagne sournoise pour tenter de déstabiliser la Grande Mosquée de Paris », avant de formuler cette hallucinante mise en demeure à l’adresse de la population de son pays d’accueil : « En ce début d’année, nous appelons tous les citoyens français à s’engager en faveur de l’apaisement, de l’unité et de la cohésion sociale pour lesquels les musulmans de France œuvrent au quotidien. » Non seulement, il s’agirait que nous lui obéissions, mais en plus que nous prenions sa communauté en modèle ! En France, aucune institution étrangère n’avait osé tenir un tel discours depuis… l’occupation allemande.

Ce grand dérangement: L’immigration en face

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  1. Dernier livre paru: Ce grand dérangement. L’immigration en face (Tract Gallimard) ↩︎

« Causeur » pour la vie

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DR.

Notre talentueuse contributrice Annabelle est une fidèle lectrice de Causeur. Suivant actuellement une chimiothérapie, elle nous raconte comment son magazine favori a failli être confisqué pour trouble à l’ordre public au sein d’un hôpital de province… Son témoignage nous a émus.


Nous sommes quatre femmes dans la pièce. Je les salue mollement et elles me répondent sans entrain. Aucune de nous n’a envie d’être là. Cette nouvelle journée de chimiothérapie, pourtant indispensable à notre survie, s’annonce interminable et douloureuse. J’observe mes compagnes d’infortune. Une jeune femme à peine majeure, probablement étudiante, a le regard rivé sur son téléphone portable et je devine, au geste machinal de son pouce, qu’elle y fait défiler de courtes vidéos. Une retraitée regarde par la seule fenêtre de la pièce, mains croisées sur ses genoux. Elle semble fascinée par le ballet incessant des voitures sur le gigantesque parking de l’hôpital.

Une fois mes perfusions en place, je m’installe confortablement puis dégaine avec une impatience non dissimulée le Causeur n°131 acheté la veille. Me voyant faire, la troisième femme, une quarantenaire dont j’apprendrai plus tard qu’elle était institutrice, dégaine de son sac à main un gros roman, l’ouvre, s’y absorbe quelques minutes seulement avant de le refermer en s’adressant à moi : « Vous arrivez à lire vous ? » Je soupire. Je n’ai pas envie de lui mentir. Non, c’est difficile. Souvent ma vue se trouble et je dois interrompre ma lecture pendant un long moment. Parfois je dois lire plusieurs fois le même paragraphe pour en saisir le sens mais je persévère malgré tout parce que les mots, que je les lise ou les écrive, c’est toute ma vie.

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« Causeur, c’est pas un magazine people ? », me demande la retraitée. « Non, ça c’est Closer !», lui répondis-je, légèrement vexée. Interpellée par la couverture, elle me demande de lui faire lecture de l’article sur Donald Trump. Je m’exécute avec un plaisir non dissimulé. Elles m’écoutent toutes deux religieusement avant de donner leur avis. Le débat est lancé. Très vite, elles requièrent la lecture d’un autre article qui donne de nouveau lieu à une vive discussion. Les esprits s’échauffent. Le ton monte. Je me fantasme en Élisabeth Lévy sur le plateau de Pascal Praud ou animant une table ronde à la manière de Sophie de Menthon. Mes voisines ne semblent pas m’en tenir rigueur. Il nous reste si peu de choses et, fort heureusement, le droit de rêver en fait partie.

À ma grande surprise, l’étudiante a posé son téléphone portable et semble désormais nous écouter avec intérêt. J’en profite pour l’interpeller, lui demandant son avis sur un sujet. Elle hésite un peu : « Je préfère rien dire parce que je suis pas d’accord !» Je crie presque malgré moi : « Raison de plus ! Explique-nous pourquoi ! » Elle se lance assez maladroitement et, faute de trouver facilement les mots pour exprimer sa pensée, dégaine son téléphone pour utiliser ChatGPT. L’institutrice lui adresse un regard si noir qu’elle interrompt son geste, soupire et fait une nouvelle tentative d’argumentation. La retraitée l’aide un peu et nous voilà désormais quatre à débattre des sujets d’actualité. Tendre revanche sur un monde qu’on pensait arrêté et qui croyait continuer sans nous !

La discussion bat son plein. Nos électrocardiogrammes s’affolent au point qu’une infirmière passablement énervée finit par faire irruption dans la pièce : « On peut savoir ce qui vous agite autant ? » De peur de me le faire confisquer, je m’empresse de cacher Causeur sous mes draps à la manière d’une petite fille fautive. « La vie ! c’est la vie qui nous agite ! », lui répond la retraitée avec une énergie qui nous surprend toutes. La nuit est tombée et nos traitements sont terminés. La jeune fille me confie en partant : « Vous savez, plus tard, je voudrais bien faire des études de sciences sociales. » Je l’y encourage tout en songeant que, statistiquement, seule la moitié des femmes de cette pièce réussiront à passer l’année. Quand vient mon tour de partir, je refuse poliment le brancard que l’ambulancier me présente. Non, ce soir, je me sens capable de marcher.

De Jacques Weber à Solann, Oh ! les belles âmes

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Solann, Victoire Révélation féminine de l'année Cérémonie des 40eme Victoires de la Musique en direct de la Seine Musicale et diffusée sur France 2, Boulogne-Billancourt, 14 février 2025 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Jacques Weber, le colosse du théâtre, fait encore des siennes. L’acteur engagé s’enflamme et tonne toujours contre tous les méchants fascistes, mais il tremble devant une simple remarque d’Eric Zemmour. Aux Victoires de la musique, la révélation féminine de l’année (notre photo), la voix tremblante et la main sur le cœur, dénonce les prédateurs masculins mais oublie opportunément de préciser lesquels— ce qui permet d’émouvoir sans jamais déranger un public bobo ravi en quête de bonnes causes sans risques. Sur les scènes comme dans le débat public, il vaut mieux crier fort que réfléchir trop.


La petite bourgeoisie culturelle a toujours eu une affection particulière pour la gauche. Le comédien Jacques Weber ne déroge pas à la règle. Se prétendant communiste, il a voté Hollande en 2012 et a soutenu Jean-Luc Mélenchon aux deux dernières élections présidentielles. Courageux… il signe en décembre 2023 la tribune N’effacez pas Gérard Depardieu qui défendait la présomption d’innocence ; mais pas téméraire… il présente quelques jours plus tard ses excuses aux « victimes ». « Ma signature était un autre viol », affirme-t-il en se flagellant avec Le Figaro dans lequel est parue ladite tribune. Cet être de paix et d’amour – « la gentillesse est la noblesse de l’intelligence », déclare-t-il en 2008 au Time – a dernièrement comparé la politique du nouveau gouvernement américain au nazisme et appelé à « supprimer » ce « gros dégueulasse » de Donald Trump.

Colosse contre type épouvantable

Le 12 février, le comédien était reçu sur France Inter dans l’émission de Nagui, “La Bande originale”. Invité par l’animateur à se souvenir d’un moment pénible vécu à la télévision, Jacques Weber hésite un instant puis se remémore une scène douloureuse, un soir de mai 2008, sur le plateau de “On n’est pas couché”, l’émission de Laurent Ruquier : « J’ai le souvenir d’une altercation extrêmement violente avec ce type épouvantable qu’est Éric Zemmour. Le mec te regarde dans les yeux en te disant : “Tout ce que vous dites est extrêmement imbécile”. C’était quasiment dégeulasse. » Brr ! Un frisson d’effroi parcourt les ondes radiophoniques. L’imagination peine à concevoir la scène monstrueuse qui a pu terrifier celui que l’on surnomme le colosse du théâtre français.

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Nous sommes le 31 mai 2008. Face à Jack Lang, Éric Zemmour parle du déclin de l’école et du niveau des élèves qui, indubitablement, dégringole. L’ex-ministre de l’Éducation nationale accuse Zemmour de tenir « des propos du café du commerce ». Laurent Ruquier affirme que « les études montrent que le niveau monte ». Intervient alors Jacques Weber qui déballe mécaniquement les idées gauchisantes sur la gentille prévention et la méchante répression – en gros, on embaucherait moins de professeurs et on injecterait moins d’argent dans l’Éducation nationale pour « remettre plus de gilets pare-balle et de flics dans les banlieues ». Zemmour attend calmement qu’on lui donne la parole pour s’adresser à M. Weber : « Ce que vous avez dit est d’une rare démagogie. Dire qu’il n’y a pas de professeurs et qu’on met plus d’argent pour les flics, c’est d’une démagogie de bas étage. Vous savez très bien que le premier problème dans les banlieues, c’est la sécurité, surtout pour les gens des banlieues, et… » Il n’a pas le temps de finir sa phrase : « NON monsieur, hurle soudain l’acteur qui entre dans une rage folle et martèle son pupitre à coups de poings. […] Vous commencez à m’emmerder avec votre certitude absolue sur tout, tout le temps et toujours […] Je refuse de discuter avec monsieur, il m’emmerde profondément. » Puis, s’égosillant, un doigt assassin tendu vers Éric Zemmour : « Vous n’arrêtez pas de dire des conneries. »


Rage humaniste

Jacques Weber vieillit. Il perd un peu la mémoire. En revanche, les années n’ont en rien entamé sa rage humaniste préfabriquée et ses colères théâtrales d’homme de gauche, forcément de gauche – comme le prouve sa dernière diatribe sur Donald Trump. M. Weber est pour la démocratie, la justice sociale, la paix et la diversité, le tout mâtiné d’un peu d’écologie, ça ne mange pas de pain et ça fait bien dans le tableau d’ensemble. Il est contre le racisme, le repli sur soi, l’islamophobie et certaines idées nauséabondes qui font froid dans le dos. Normal. Dès qu’il en a la possibilité, il prend sa grosse voix pour donner des leçons de morale aux Français qui, selon lui, s’égarent sur les voies du populisme. Il tape du poing sur la table. Il s’enflamme. Il éructe : « Réveillons-nous », la peste brune est à nos portes, le monstre nazi est de retour, l’extrême droite est partout, « on est en très grand danger », une « ordure absolue », un «gros dégeulasse » a pris le pouvoir en Amérique et menace le monde. D’autres sujets, qui touchent directement les Français, ne l’inquiètent en revanche pas du tout. L’immigration, par exemple. Il y a trois ans, le comédien jouait au Théâtre du Rond-Point le rôle d’un sinistre personnage dans une courte pièce d’Éric Fottorino, La pêche du jour. Dans un style rappelant les impénétrables envolées bétonnées de Mme Taubira, ce texte se voulait un réquisitoire contre tous ces salauds d’Européens qui refusent d’accueillir à bras ouverts les migrants, préfèrent les laisser se noyer en Méditerranée, et « fantasment » sur les risques de terrorisme, d’insécurité, « sur les viols de nos femmes et de nos filles », toutes choses délirantes comme le montre l’actualité de ces dernières années, de ces derniers mois, de ces derniers jours. Il fallait montrer que cet acte culturel était détaché de tout mercantilisme, empli seulement d’élans solidaires, d’amour pour l’Autre et d’un sentiment de honte de l’Europe ;les recettes des représentations furent par conséquent reversées à SOS Méditerranée.

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Récupérations

La petite bourgeoisie culturelle vit dans un autre monde. Elle ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien des malheurs qui ravagent ce pays. Mauranne, Laura, Lola, Thomas, Claire, Elias et Louise sont des prénoms qui ne lui disent pas grand-chose. Elle est en revanche vent debout contre la fachosphère qui, selon elle, récupère les « faits divers » pour relayer les fantasmes d’un lien entre immigration et insécurité croissante et d’un ensauvagement d’une partie de notre jeunesse. Les femmes violées par des migrants ne l’émeuvent pas autant que les migrants eux-mêmes, ces victimes du racisme systémique qui, c’est bien connu, ronge la société française. Le 14 février, une partie de cette caste cultureuse s’est retrouvée dans les locaux de la Seine musicale lors de la cérémonie des Victoires de la musique animée par l’inévitable meneuse de revue de l’entre soi médiatico-culturel, Léa Salamé. Lors de cette narcotique grand-messe artistique, une chanteuse dénommée Solann a remporté le prix de la révélation féminine. Solann est une chanteuse lymphatique adoubée par Le Nouvel Obs et Télérama qui apprécient notamment ses textes dénonçant la domination masculine et le patriarcat. Elle a chanté ce soir-là son tube, Rome, une rengaine plaintive qui balance certains hommes, « ces vautours et ces hyènes » qui encombrent les cauchemars dans lesquels la pauvre petite créature revoit « l’ombre d’une main qui flotte et se pose sur [sa] cuisse » (1). Qui sont ces hommes qui se comportent si mal avec les femmes ? Nul ne sait exactement – on comprendra toutefois rapidement qu’il ne peut en aucun cas s’agir des agresseurs sexuels qui écument actuellement les rues de nos villes. À la fin de son lénifiant discours de remerciements, la main sur le cœur, Solann annonce vouloir « mettre un peu de lumière sur l’association Utopia 56 qui accueille les réfugiés en France, merci du fond du cœur, merci, merci, merci ». Le public d’artistes boboïsés applaudit. Dans la foulée, Léa Salamé accueille avec enthousiasme JoeyStarr, un homme dont le comportement avec les femmes a toujours été exemplaire, comme chacun sait (2). Le public applaudit derechef, incapable de concevoir l’imbécillité ignominieuse de ses encouragements. Car aucune abjection ne rebute la petite bourgeoisie du monde hypocrite de la culture, monde ridicule et nombriliste, inculte, dégoulinant de moraline, profitard et méprisant, sinistre monde qui vénère l’immigré illégal, la racaille rappeuse et le dealer des cités, mais dédaigne ces Français qui crèvent en silence et redoutent encore un peu, mais de moins en moins, les remontrances morales de cette gauche culturelle qui peine toujours davantage, malgré ses prétentions, à émerger des bas-fonds – et qui, souhaitons-le, disparaîtra bientôt, engloutie, pompée, aspirée par le siphon du vent qui tourne.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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(1) Comment ne pas penser, par une redoutable association d’idées, à Un soir, dans un taxi, une main d’homme sur une cuisse de femme, texte remarquable dans lequel Philippe Muray prévenait le lecteur : « le sexe poursuit ses aventures posthumes », entre exhibition et punition, sous la férule de féministes ambitionnant d’en finir avec la vie privée, « autrement dit la vie tout court où se réfugie un peu de l’ancienne comédie du plaisir fondé sur le secret et sur la différence sexuelle ».

(2) À Lille, au Théâtre du Nord dirigé par l’autoproclamé « décolonialiste des arts » David Bobée, une pièce intitulée Cette petite musique que personne n’entend sera à l’affiche les 18 et 19 mars prochains : « Clarisse Fontaine nous parle de femmes battues, de pervers narcissiques, de masculinité, ainsi que d’amour, de sexe et du rapport de force homme/femme. L’autrice et interprète aborde de façon subtile les maux de notre société encore empreinte de misogynie. » Cette dénonciation théâtrale de la violence des hommes envers les femmes a déjà beaucoup voyagé, de Paris à Avignon. Clarisse Fontaine a tenu à ce qu’elle soit mise en scène par… JoeyStarr, condamné à plusieurs reprises pour coups et blessures volontaires sur des femmes, dont une hôtesse de l’air (fracture du nez) et une de ses ex-compagnes, entre autres méfaits. « Mon choix, explique Clarisse Fontaine sur le plateau de Télématin, choque beaucoup de personnes mais s’explique parce que ça m’a ouvert une porte. » Espérons que ça ne soit pas sur le nez. « Mon choix s’explique aussi par le coup de foudre artistique et la rencontre. Le fait que JoeyStarr n’ait pas peur des mots et ose mettre en valeur tous mes mots, qu’ils soient difficiles, crus, poétiques. » Et JoeyStarr de conclure l’entretien : « Je pense qu’elle est venue me chercher pour faire de la déconstruction, et ça je sais faire. »

Patrimoine: cette France qui croule

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© D.R.

La lente agonie de l’architecture ancienne de nos petites villes de province répond à l’effacement de la culture classique et à d’autres évolutions désolantes.


Phénomène de grande ampleur, de grave conséquence, dont je m’étonne toujours qu’il soit si peu évoqué. Les « petites villes » d’autrefois, de 3, 4, 5 000 âmes, qu’il est d’usage à l’heure actuelle, l’échelle ayant changé, d’appeler « villages », voire « petits villages » (l’adjectif semblant s’imposer au nom comme l’épithète homérique), nos bourgades de jadis, d’un bout de la France à l’autre, croulent et sont près de disparaître. Je parle de leur cœur, du carrefour qui les animait, des deux voies qui les irriguaient. La vie en est partie, les commerces ont fermé, toutes les façades, ou presque, ont rabattu leurs volets. Murs fissurés, toitures percées et tuiles tombant à chaque coup de vent. Beaux encadrements, belles chaînes de pierre, pilastres, impostes, lucarnes de proportions heureuses, tout un précieux patrimoine bâti, œuvre de quatre ou cinq siècles, en pourriture déjà depuis des décennies, arrive au point ultime de décomposition. Encore quelques années et il n’y aura plus rien.

Ça m’suffit plus

La population est stable ou même croissante. Seulement l’humanité s’est retirée des rues pour s’établir à la périphérie, dans des « maisons individuelles » élevées sur des « lotissements » qui ont colonisé depuis longtemps déjà les vignes, vergers, jardins, bosquets ou champs qui formaient un écrin à la petite cité. Loin de moi l’idée de railler ce goût du « home » sur les confins, de ces modernes « chez-soi », ensoleillés et fonctionnels, fleurissant sur les bords des routes. Mais enfin, le problème est là. La petite ville se dilate, prend ses aises, essaime sur les terrains de son site, tandis que son siège historique, son cœur où s’assemblent les siècles achève de se consumer.

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Une exception, tout de même, à ce constat morose. Au cœur du cœur, l’église brille par son bel état, sa toiture refaite et entretenue, ses pierres blanches, ses verrières intactes. Il est juste de souligner le magnifique effort consenti par la France, communes, départements, régions, Etat, depuis une bonne quarantaine d’années. Je me rappelle une publication à laquelle j’avais contribué, à l’occasion de l’ « Année du patrimoine » décrétée en 1980 par le président Giscard d’Estaing, Jean-Philippe Lecat étant ministre de la Culture. Aucune des églises signalées comme en péril qui n’ait fait l’objet, depuis cette date, de travaux souvent importants, au point de refaire un sanctuaire de ce qui n’était qu’une ruine ouverte à la pluie. Vers la fin du siècle dernier, notre pays s’est souvenu de ses églises. Il en est résulté un mouvement très fructueux qui dut réjouir les cendres de Maurice Barrès, auteur d’une Grande pitié des églises de France parue en 1914, à la veille d’une guerre qui devait ajouter tant de destructions à un tableau déjà très sombre.

Souvent, l’église se dresse, restaurée à grands frais et sauvée, au milieu des toitures crevées, des pignons lézardés. L’église ou les églises, car on voit des petites cités, anciennes capitales princières, ducales, comtales, anciens sièges d’une abbaye, qui en comptent deux ou trois. Pour se persuader de la grande pitié des centres de petites villes, il suffit de clouer le bec au G.P.S. (au demeurant, invention bien commode) et de parcourir nos régions en s’écartant des autoroutes, des voies rapides, des nationales, à une sage moyenne de 50 à l’heure. On emprunte de vieilles routes qui furent des voies romaines, on s’approche de cités nichées dans un vallon en suivant les traces d’Arthur Young au soir de l’Ancien Régime. Des pavillons, quelques immeubles d’H.L.M., l’inévitable bazar d’implantations artisanales et commerciales, ferraille, verre et béton s’en donnant à cœur joie… et voici une rue fantôme, débouchant sur une place fantôme, au pied d’une belle église entretenue mais fermée.

Cadre français

Ici, il y a longtemps déjà, s’épanouissait une sociabilité un peu étroite, peut-être, mais qui enchantait un Giraudoux, l’auteur des Provinciales et le fondateur de la Ligue Urbaine et Rurale « pour l’aménagement du cadre de la vie française ». « Ligue » toujours vivante de nos jours dans une Fédération Patrimoine-Environnement, menant le même combat que sa sœur aînée la S.P.P.E.F., Société pour la Protection du Patrimoine et de l’Esthétique de la France, communément désignée sous l’appellation de « Sites et Monuments ».

Ici ne subsistent que des ombres. Et bientôt, le néant. Dans l’Aisne, dans l’Allier, dans l’Aube… Je ne vais pas entreprendre un tour de France alphabétique. Voici un vieil hôtel du XVIIe siècle. Une plaque de société savante signale les hôtes illustres que ces murs abritèrent. Je regarde cette façade lépreuse, ces volets clos qui se dégradent, cette toiture où manquent des tuiles, dont la charpente fléchit, où des lucarnes s’ouvrent au vent. Ce logis a quatre-cents ans. Désert, en déshérence, sans entretien depuis combien de temps ? Exposé aux intempéries, au mérule qui s’acharne sur plafonds et planchers. Instinctivement, je m’interroge sur le nombre d’années pendant lesquelles cette coquille vide, harmonieuse, riche de passé, découpera encore sa silhouette élégante au milieu de la petite ville.

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Ces vides immenses en train de se creuser préparent une transformation désastreuse du visage de notre pays. La perte de l’architecture ancienne répond à l’effacement de la culture classique et à d’autres évolutions. Vaste mouvement, bouleversement quasi géologique, déplacement tectonique sur lequel je crains fort que nous n’ayons pas de prise. Resteront les lieux touristiques dûment estampillés, décapés, lustrés, surexploités et commerciaux. Dès maintenant, dans ces rues mourantes, Giraudoux ne saurait où loger le petit monde d’Intermezzo, le droguiste, l’inspecteur des poids et mesures, Isabelle, l’institutrice rêveuse qui entraîne ses élèves à la cueillette des mandragores… Seul peut-être le gentil fantôme se plairait à trouver refuge dans ces ruines. 

Je brosse un tableau, je marque une situation que je crois irréversible, sans rêver de solutions. On ne saurait tout classer, inscrire ou consacrer « secteur sauvegardé ». Et à quoi bon des protections administratives sur ce qui n’existe déjà plus qu’à peine ? Il faudrait, miracle improbable, le courant d’une mode puissante, une croisade pour les petites villes, qui lancerait au secours de ces demeures en perdition, acquises pour une bouchée de pain, des foules de télétravailleurs décidés à restaurer de toutes pièces un mode de vie sociale disparu. Et prêts à  sauvegarder ces murs avec la même ardeur, la même abnégation que tant de propriétaires dont le château occupe toutes les journées et consomme tous les revenus : admirables châtelains-maçons ! Et je prétends ne pas rêver…

Sur le processus à l’origine de cette situation, je signale, même si le livre aborde le problème d’agglomérations beaucoup plus étendues, l’ouvrage d’Olivier Razemon, paru en 2016 chez Rue de l’Echiquier sous le titre Comment la France a tué ses villes. L’auteur, journaliste indépendant, apôtre de la bicyclette et spécialiste reconnu de ce qu’on appelait hier « transports » et que l’on nomme désormais « mobilités », étudie  la « dévitalisation » des centres autrefois animés, en traçant quelques perspectives et livrant quelques raisons d’espérer.

Notre sujet est apparenté à celui de Razemon, mais en plus désolant encore. Au train où vont les choses, les temps me semblent proches où la figure ancienne de très nombreuses toutes petites villes n’apparaîtra que dans les vieilles cartes postales.

La grande pitié des églises de France

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Comment la France a tué ses villes

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Retenez-moi ou je fais un malheur!

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Orly, image d'archive © Mario FOURMY/SIPA

La compagnie Air Algérie, vraisemblablement proche du pouvoir algérien, exige désormais des laissez-passer consulaires pour l’embarquement des Algériens en situation irrégulière, y compris lorsqu’ils possèdent une carte d’identité valide ! Cette nouvelle exigence complique encore les procédures d’expulsion des clandestins algériens depuis la France.


Air Algérie attise la crise entre la France et l’Algérie. En fait de crise, c’est une série de camouflets et d’humiliations que l’Algérie nous inflige.

Rappelons d’abord que Boualem Sansal, écrivain français dont le crime est d’avoir critiqué le régime d’Alger, est détenu depuis trois mois. Il est malade, on a très peu de nouvelles. En réalité, il est un otage.

Je ne vous refais pas le film des influenceurs appelant à commettre des horreurs en France. La question explosive c’est maintenant l’expulsion des ressortissants algériens. On se rappelle le gracieux Doualemn renvoyé à l’envoyeur (nous), qui était quand même allé jusqu’à Alger. Hier, le JDD révélait qu’Air Algérie exige désormais un laissez-passer consulaire pour embarquer les expulsés. Or, il n’est absolument pas nécessaire quand ils ont des papiers – ce qui est généralement le cas. C’est une violation des accords bilatéraux, remarque le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau.

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Rassurez-vous, le ministère serre la vis, annonce le Figaro. Une note est diffusée à tous les aéroports et services concernés. Attention les yeux : si un chef d’escale refuse d’embarquer un OQTF, il faut exiger qu’il formule son refus par écrit. Et s’il refuse de le faire, on relève son identité. Imaginez l’effet d’une telle bombe à Alger: on exige un papelard nous disant noir sur blanc d’aller nous faire voir !

J’ironise, mais que faudrait-il faire ?

J’ironise pour ne pas m’énerver. D’abord, il faut dire que ce n’est sans doute pas la faute de Bruno Retailleau. Peut-être pourrait-il faire un peu plus, mais dans ce dossier l’impulsion doit venir de l’Elysée. On attend que la France se fasse respecter.

La seule détention de Boualem Sansal aurait dû justifier des mesures radicales de rétorsion sur les visas ou les avoirs. Les Européens, d’après le journaliste Vincent Hervouet, seraient prêts à nous soutenir sur les visas, mais selon lui c’est la France qui freine. La ligne c’est celle du Quai d’Orsay, toujours favorable à la soumission. N’envenimons pas les choses, regardez comme la coopération anti-terroriste se passe bien, ne les énervons pas, il y a tant de liens entre nos deux pays… Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot fait des rodomontades contre JD Vance, mais devant Tebboune, il n’y a plus personne.

Il y a trois semaines, la Colombie refusait d’accueillir des immigrés clandestins, notamment des criminels, expulsés des Etats-Unis. Trump a brandi la menace des droits de douane. Le président colombien a envoyé dans la journée son avion pour récupérer ses ressortissants. On peut jouer les vierges outragées à chaque fois que la Maison-Blanche utilise la manière forte (parfois à tort, je préfère vous rassurer : l’affaire du Groenland m’a fait bondir comme tout le monde). Mais face à l’Algérie, il est temps de faire du Trump. Question d’intérêts et aussi d’honneur.


Cette chronique a été diffusée d’abord sur Sud radio

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Paris, théâtre d’une Europe hésitante face au désengagement américain

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Réunion informelle des chefs d'États européens à l'Élysée, le 17 février 2025 © D.R.

Face au mépris américain et à la menace d’un « Yalta 2.0 » entre Trump et Poutine, l’Europe hésite encore à s’affirmer, prisonnière de ses divisions internes. Pendant ce temps, ira-t-on à Washington jusqu’à chercher à imposer une paix qui pourrait se faire au détriment de l’Ukraine, et aux frais du vieux continent? Une réunion d’urgence de dirigeants européens s’est tenue hier après-midi à l’Elysée


L’Europe menacée d’un deuxième Yalta par MM. Trump et Poutine

Il est peu dire que les diverses déclarations de l’administration Trump au sujet de la guerre d’Ukraine n’auront pas laissé indifférents les observateurs européens. Véritable rouleau-compresseur lancé à toute allure, le nouvel exécutif américain multiplie les marques d’hostilité à l’égard de ses alliés traditionnels, menaçant même les fondements du partenariat transatlantique tel que nous le concevons depuis plusieurs décennies.

Sûrement désireux de plaire à son public, Donald Trump a ainsi démarré sur les chapeaux de roue son mandat en indiquant être prêt à faire du Canada son 51ème Etat, en affirmant qu’il entendait éventuellement annexer le Groenland au nez et à la barbe de Copenhague, ou encore en faisant part de son envie de transformer le territoire de Gaza en « Riviera » après que ses habitants palestiniens n’en partent du fait des bombardements ayant rendu la zone inhabitable.

Pour l’heure, ces propos toujours plus excessifs n’ont pas été concrétisés par des actes et l’administration Trump occupe le terrain médiatique par une agitation frénétique qui donne le tournis. Il faut néanmoins se préparer à une tempête. Le sujet le plus important pour nous est celui de la défense collective et des suites de la guerre d’Ukraine. L’orientation donnée par Washington est désormais de plus en plus précise.

L’idée maîtresse de ce plan, comme certains le craignaient en notant les tendances en la matière au sein du camp « Maga », étant d’obtenir à tout prix « une paix », peu importe comment et peu importe laquelle. Pour ce faire, Donald Trump et les siens souhaitent évincer l’Europe de la table des négociations afin d’installer un dialogue direct avec Moscou. L’Ukraine n’est d’ailleurs guère mieux traitée, les Américains ayant dans un premier temps laissé entendre qu’ils pourraient même ne pas convier Kiev aux négociations de paix concernant leur propre pays… Ainsi, une personnalité comme Christoph Waltz a dit sur Fox News Sunday que si les « Ukrainiens avaient combattu vaillamment, ils ne seront pas invités aux négociations » car le « président Trump veut mettre un terme à cette guerre ».

L’Europe méprisée

Ouvertement méprisée, l’Europe a fait l’objet des critiques les plus virulentes des proches de Donald Trump. A commencer par son vice-président JD Vance qui a affirmé que le principal ennemi de l’Europe était elle-même et non « la Chine ou la Russie » dans un discours donné à la conférence de sécurité de Munich. JD Vance n’a pas évoqué la guerre d’Ukraine, se contentant de parler de l’immigration en Europe et des problèmes de démocratie : « De la même manière que l’administration Biden a semblé prête à tout pour faire taire ceux qui exprimaient librement leurs opinions, l’administration Trump va faire précisément l’inverse, et j’espère que nous pourrons travailler en ce sens. Il y a un nouveau shérif à Washington. Et sous la direction de Donald Trump, même si nous pouvons être en désaccord avec vos opinions, nous nous battrons pour défendre votre droit de les exprimer sur la place publique. »

Si l’ensemble du discours n’était pas dénué de nombreuses vérités, il consistait aussi en une diversion et une récréation proposées par la Maison-Blanche pour éviter d’aborder de nombreux sujets fâcheux. Que l’Europe ait un problème d’immigration, personne ne le niera. Que certains de ses Etats membres soient névrosés par la correction politique, personne ne pourra non plus le contester. Plus encore, l’Europe souffre d’être une machine molle, un objet politique peu consistant qui ne parle pas à l’unisson et ne dispose pas d’un « hard power » suffisant pour s’opposer à l’Amérique qui tient en état de dépendance militaire un grand nombre des Etats qui la composent. Cela, JD Vance et son complexe du sauveur typiquement américain ne l’ont pas rappelé.

Ces multiples travers nous affaiblissent à l’intérieur comme à l’extérieur. Depuis 1989, nous avons collectivement embrassé, à l’exception notable de la France, l’idée que « l’histoire était finie » et que plus jamais le monde ne pourrait sombrer dans la guerre. Que notre droit était une construction parfaite qui ne serait jamais contestée, oubliant que la force est une nécessité pour qui veut éviter la violence. Il y a 30 ans, les armées des pays européens pouvaient mobiliser plus de 3 millions de soldats d’active, alors qu’aujourd’hui nous ne pourrions plus en réunir théoriquement qu’un plus de 1,3 million. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un continent qui s’est abandonné à la régulation et à la bureaucratie, une administration aussi lente que méconnue, profondément déconnectée des peuples.

A lire ensuite, Gil Mihaely: De la «High-tech» à la «Right-tech»

Pourtant, tous ses problèmes nous regardent et ne doivent pas masquer le jeu américain, aussi pernicieux que brutal. Quel est-il ? L’idée de l’administration américaine est de discuter directement avec la Russie sans nous convier, de nous contraindre à accepter le futur accord, quand bien même serait-il inacceptable, et en plus de ça de nous faire payer la facture. L’Amérique veut un deuxième Yalta, nous casser pour mieux nous dominer.

Nous sommes face à des Etats-Unis qui prolongent leur vocation hégémonique en y ajoutant une rhétorique ouvertement impérialiste. Pire que ça, en mentant pour y parvenir. Ainsi, les très nombreux influenceurs du nouveau régime ne cessent de réclamer que l’Europe leur « rende leur argent » et que nous augmentions drastiquement nos dépenses militaires. Ils ont raison sur le deuxième point, mais leur idée est que ce renchérissement soit corrélé à des achats d’armes américaines. On entend aussi parfois chez eux que seule l’Amérique a contribué à l’aide à l’Ukraine. En somme, ils expliquent toute honte bue qu’ils ne veulent aider en aucune manière l’Europe militairement tout en exigeant qu’elle achète des armes américaines qu’ils pourront suspendre quand ils le souhaitent. Ils nous veulent soumis sans rien donner.

Outre les injures anti-françaises d’un Jack Posobiec, convié avec la délégation américaine, les Américains omettent de préciser que l’Europe a beaucoup donné depuis le début du conflit. Et, à dire vrai, plus que l’Amérique. Le total de l’aide allouée par les Européens s’élève à 132.3 milliards contre 114.2 pour les Etats-Unis, il reste encore 115 milliards d’aides européennes programmées à livrer contre 4.8 pour Washington au moment où ces lignes s’écrivent. Pis encore, sur le plan strictement militaire, l’Europe a aussi donné plus de matériels importants selon Anton Geranshchenko. Des chiffres d’ailleurs impressionnants : 887 tanks européens contre 76 par les USA, 51 avions plus 85 à venir contre aucun, 73 hélicoptères contre 21, etc.

Pourtant, ce sont biens les Etats-Unis cyniques de l’administration Trump qui essayent de racketter l’Ukraine en demandant le « retour de leur investissement ». JD Vance a même essayé de faire signer, entre quatre murs, un accord ignoble à Zelensky lui réclamant « l’exploitation des terres rares » sans aucune contrepartie.

Une tentative de colonisation

De fait, la « paix » que veut obtenir Trump, dans l’unique et pathétique but de se faire décerner le même Nobel que son prédécesseur Obama, consiste en une sanction contre l’Ukraine presque plus dure que ce que l’Allemagne avait subi en 1945 alors même qu’elle est la victime ! Il demande ainsi 500 milliards de dollars de « payback » ainsi que le contrôle total des exploitations de minérais. Il veut aussi contrôler les ports et les infrastructures énergétiques. Un accord qui serait soumis à… la législation de l’Etat de New York !

Interrogé, le président américain a dit que l’Ukraine « pourrait faire ou ne pas faire le deal, mais pourrait aussi devenir russe un jour ». Bref, il s’agit d’un chantage quasiment mafieux. M. Zelensky a d’ailleurs refusé de s’y soumettre et a déclaré que l’Ukraine n’accepterait aucun accord sans son consentement. C’est bien naturel. Il a même indiqué, plus volontaire encore, qu’il ne participerait pas à cette parodie de discussions en Arabie saoudite, même si on le lui demandait. C’est une preuve de courage assez exceptionnelle, il faut le dire.

De l’autre côté, Elon Musk a flatté Lavrov dans un tweet. Commentant sa descente d’avion en Arabie, il a déclaré que c’était à ça que « ressemblait un leadership compétent ». Face à cette fuite en avant américaine, où chaque jour ajoute une outrance, la dernière en date étant le coup de pression mis à la Roumanie pour la délivrance des proxénètes britanniques de la fratrie Tate, l’Europe semble encore tétanisée.

À Paris, les principaux dirigeants du continent n’ont pas su se mettre réellement d’accord. Une petite dizaine de pays a déclaré être prête à envoyer des soldats de maintien de la paix après la conclusion d’un accord. Parmi eux, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne, le Benelux ou encore la Suède. La belle affaire ! Il s’agit là d’une exigence américaine, pays qui veut trouver un accord de « paix » injuste et nous faire payer la facture par-dessus le marché. Les réponses doivent être beaucoup plus fermes. Investir dans la défense est une bonne chose, mais les moyens mis en œuvre sont encore beaucoup trop faibles.

Soyons lucides : l’OTAN est morte à l’heure où nous parlons. Les Américains l’ont plus ou moins fait savoir puisqu’ils comptent désengager leurs soldats présents en Lituanie, pays menacé par la machine post-soviétique. Ce qu’ils veulent, au fond, c’est vendre l’Europe à la Russie en échange d’une « alliance » contre la Chine. Une idée aussi idiote que dangereuse. Ils nous méprisent parce que nous ne sommes pas assez forts. Plus vicieux encore, ils veulent nous laisser tomber tout en nous forçant à leur acheter leurs armes et en nous livrant une guerre commerciale destructrice pour ce qu’il nous reste d’industrie.

Sur X / Twitter, les militants MAGA insultent quotidiennement l’Union européenne. Nos alliés « don’t do shit for us », disent-ils. Ils ont oublié que l’unique fois où l’article 5 de l’OTAN fut évoqué… ce fut pour les aider après le 11-Septembre. La France était encore aux côtés des Etats-Unis en 2018 pour bombarder les usines chimiques d’Assad. Nous n’avons refusé qu’une fois de les aider, au moment de la guerre d’Irak qu’ils ont déclenché sur de fausses accusations. C’est depuis lors que le triste mythe des « surrender monkeys » s’est répandu…

Le vieux continent doit enfin s’émanciper

Ne soyons pas Mélos face à Athènes ou le Sud Vietnam abandonné. Ne nous faisons pas avoir comme lors de la crise de Suez ou en 1938 à Munich. L’Europe doit être forte. Oui, nos dirigeants sont médiocres. Nous le savons. Mais il faut parer à l’urgence. Dans cette configuration, la France peut s’affirmer en leader naturel. Nous avons des atouts et des responsabilités différentes du fait de notre puissance nucléaire, de notre siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, de nos outremers, de notre industrie militaire pleinement indépendante et bien sûr de notre histoire millénaire.

Nous devons, dans ce contexte de guerre froide, devenir la première armée d’Europe et la base de la défense commune. Cela sera aussi une opportunité économique immense. L’est ne peut pas être abandonné et nous ne pouvons plus compter l’Amérique comme étant un partenaire fiable avec certitude. Donnons-nous les moyens de notre sécurité.

Une semaine chorégraphique à Paris

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Alejandro Sánchez Bretones, Clémence Chevillotte, Laurine Viel, Ismael Turel Yagüe, Les Saisons © Olivier Houeix

Un naufrage, une réussite et des grosses ficelles… petite sélection de ballets à voir, ou pas, dans la capitale.


Plenum/Anima

Que Benjamin Millepied use de sa notoriété et dispose des danseurs de sa compagnie, Los Angeles Dance Projects, pour faire connaître des artistes inconnus au bataillon, voilà quelque chose d’infiniment respectable, sinon de louable. Mais qu’il vende à la Philharmonie de Paris un programme d’une affligeante médiocrité en promouvant des ouvrages parfaitement insignifiants est une faute impardonnable pour un artiste de sa qualité, car on ne saurait imaginer qu’il ne soit pas conscient de l’indigence de ce qu’il propose.

Regroupées sous un titre sibyllin, Plenum/Anima, trois pièces de trois auteurs différents s’inscrivent sur des partitions célébrissimes, comme pour mieux faire vendre l’inexcusable : la Passacaille et fugue en do mineur BWV 582 de Jean-Sébastien Bach ; les Danses polovtsiennes du Prince Igor d’Alexandre Borodine ; Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky.

D’emblée, on exclura de cette déroute la première d’entre elles, composée par Benjamin Millepied lui-même sur la passacaille et fugue exécutée à l’orgue de la salle Pierre Boulez par Olivier Latry, titulaire des grandes orgues de Notre-Dame. Écrite avec l’élégance et le style d’un auteur qui fut un interprète exceptionnel, éclairée par un superbe solo masculin, habillée de costumes noirs, blancs, ou noirs et blancs parfaitement dessinés, la chorégraphie n’a pas d’autre prétention que d’être un divertimento joliment décoratif.

Là où le bât blesse, c’est bien avec les deux pièces suivantes. Sur des partitions elles aussi interprétées à l’orgue, lequel instrument ne possède ni les couleurs, ni le mordant, ni les subtilités d’une formation orchestrale et en vient immanquablement à les dénaturer, se succèdent deux chorégraphies d’une remarquable diversité dans leur insignifiance.

La première est due à un certain Jobel Medina. Établi à Los Angeles, mais originaire des Philippines, celui-ci répond d’une façon terriblement primaire aux rythmes foudroyants des Danses polovtsiennes. C’est un travail mécanique d’amateur totalement dépourvu d’oreille musicale ; une vaine agitation qui fait songer à ce que pourrait être une soirée dansante dans un club de vacances.

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L’auteur de la seconde pièce, le Mozambicain Idio Chichava, paraît avoir consciencieusement visionné les captations filmées de célèbres versions du Sacre du printemps. On en retrouve des traces maladroites, incohérentes, noyées dans un bavardage gestuel impersonnel, sous une agitation hasardeuse relevant d’une appréhension de la musique parfaitement indigente. Bref, un amalgame d’une confondante médiocrité et, au fond, d’une formidable prétention.

Si Millepied est coupable de proposer un tel ragoût, la Philharmonie de Paris l’est bien davantage encore de l’avoir programmé. Une grande salle musicale qui a vocation à être populaire se doit d’offrir à ses publics des concerts ou des chorégraphies d’une certaine tenue, sinon irréprochables, quel qu’en soit le genre.

Former le goût des spectateurs et des auditeurs avec des ouvrages consistants, et par là même, leur permettre d’exercer leur sens critique est un devoir impérieux. D’autant plus impérieux que, faute de posséder des repères et une vraie culture artistique, le public de la Philharmonie accueille avec un enthousiasme aveugle des productions aussi déplorables.

Les Saisons

Les « SAISONS » ©Olivier Houeix

Superbe chorégraphie ! Magnifiques danseurs !

Avec Les Saisons portées à la scène par Thierry Malandain pour son Ballet de Biarritz, on découvre au Théâtre 13, place d’Italie (XIIIe arrondissement), l’absolu contraire du naufrage précédent.

Grâce à une approche intelligente et sensible de la musique, de celles qui dévoilent une vraie culture ; avec une richesse de vocabulaire stupéfiante, d’un registre trop contemporain et trop élastique pour être cantonné à la seule veine du néo-classicisme et où affleurent de malicieuses réminiscences du ballet romantique ou de danses dites de caractère ; avec quelques familiarités de langage aussi, mais trop cadrées, trop allusives pour être malvenues ; sans rien de racoleur ou d’un peu facile, comme cela survient fréquemment lorsqu’un chorégraphe se saisit de partitions archi-connues, Malandain manœuvre avec une grande classe et une habileté infinie au sein des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi. Ces Quatre Saisons entre lesquelles, parfois, il insère quelques pages d’un contemporain du Vénitien, un Génois, Giovanni Antonio Guido, lui aussi violoniste virtuose et qui fut, à Paris, compositeur au service des princes d’Orléans. Allégeant ainsi la partition trop célèbre de Vivaldi, l’ouvrant sur l’inconnu, le chorégraphe lui ajoute des extraits des Scherzi armonici sopra le quattro staggioni dell’ anno, éditées, semble-t-il, à Versailles en 1728.

Les 22 danseurs de la compagnie sont éblouissants. Ils se lancent dans ce périlleux exercice chorégraphique avec une élégance, une virtuosité sans faille. C’est une vraie troupe, homogène, harmonieuse, cultivant un profil qui lui est propre, déployant un raffinement jamais alambiqué. Quelques-uns des interprètes portent avec aisance des costumes joliment inspirés du XVIIIe siècle vénitien et qui ne font que souligner l’élégance de la composition.

Cette union si heureuse entre un chorégraphe et sa compagnie, entre Thierry Malandain et ce Ballet de Biarritz qui se produit près de cent fois par an sous tous les horizons et s’autofinance à 50% (chose rarissime), le ministère de la Culture n’a rien trouvé de mieux que de la rompre en décidant de ne pas renouveler le contrat qui les lie l’un à l’autre et donc de briser l’élan d’une équipe gagnante depuis des décennies. Bon gré, mal gré, en dépit des instances locales et du public qui souhaitaient le conserver au Pays basque, Thierry Malandain va devoir quitter la compagnie qu’il a fondée à Biarritz en 1998.

Ne serait-il pas plus judicieux, réflexion faite, de mettre à la porte une ministre qui a brillé davantage par son arrivisme que par sa culture, et avec elle des séides qui ne valent guère mieux ?

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Onéguine

À l’Opéra de Paris, avec Onéguine entré en 2009 au répertoire du Ballet et qu’on n’y avait plus revu depuis des lustres, on relève un ouvrage composé en 1965 et remanié en 1967 par le Sud-Africain John Cranko (1927-1973) lequel, après Londres, aura mené l’essentiel de sa carrière de chorégraphe à la tête du Ballet de Stuttgart, capitale du Wurtemberg, devenue un temps, sous son égide, le haut lieu du ballet académique allemand.

Si l’on ne devait retenir qu’une œuvre de Cranko, ce serait sans doute son Roméo et Juliette écrite en 1962 sur la partition de Serge Prokofiev, où son talent de metteur en scène et de chorégraphe atteint sa plénitude avec la fascinante scène du bal chez les Capulet. Alliée à une théâtralité exacerbée, portée par une musique proprement géniale, la chorégraphie de Cranko atteint ici une dimension dramatique et une expressivité inégalées.

Alors, évidemment, Onéguine fait, en regard, pâle figure. Et les pages musicales qui accompagnent le ballet n’arrangent rien. Devant les réticences du monde musical à voir la partition d’Eugène Onéguine, l’opéra le plus emblématique peut-être de Tchaïkovsky, mise au service d’une œuvre chorégraphique, ainsi que le projetait Cranko, celui-ci se voit contraint de commander une partition. C’est le directeur musical du Ballet de Stuttgart, Kurt-Heinz Stolze, qui exécute une transcription pour orchestre de pièces pour piano du compositeur du Lac des Cygnes groupées sous le titre Saisons. Pour étoffer l’ensemble, il y ajoute d’autres emprunts au même auteur. Dommage ! Car les pièces musicales qui accompagnent les scènes de bal dans Onéguine apparaissent bien fades, alors que la fastueuse polonaise qui se danse au palais du prince Grémine, au troisième acte de l’opéra, est, elle, d’un éclat sans pareil.

L’Onéguine de John Cranko est l’archétype de ces ballets narratifs inspirés par des ouvrages littéraires comme on les prisera tant dans l’univers du ballet académique de l’après-guerre et qui représentent une certaine régression dans l’évolution de la Danse, quand elle va tendre par ailleurs à se libérer de l’emprise de la musique et de la littérature. Alors qu’une Martha Graham a déjà bouleversé la scène chorégraphique avec ses chefs d’œuvre et que l’avant-garde américaine non-figurative pointe son nez avec Cunningham, Nikolais et l’avalanche de leurs successeurs, on inféode une fois encore la danse à un récit dramatique. L’expressionisme allemand apparu au temps de la République de Weimar était certes une autre forme d’avant-garde. Mais il s’était tellement compromis avec le régime national-socialiste, Kurt Jooss excepté, que les scènes des deux Allemagnes en étaient venues à se replier sur le ballet académique qui n’avait pas eu de lien avec les nazis. Il était de plus inscrit dans la culture des nations victorieuses, l’Union Soviétique d’une part, la Grande-Bretagne et la France d’autre part, mais aussi le Canada et les États-Unis qui l’avaient importé d’Europe. C’est cet académisme là qui allait un temps gouverner les scènes de deux Allemagnes, moralement obligées de rompre avec un passé effroyable.

Remarquablement bien construit et plus fidèle encore au livret de l’opéra de Tchaïkovski qu’au poème de Pouchkine, serti dans des décors raffinés et très éloquents, un peu trop alourdis de dentelles toutefois (décors et costumes étant dus à ce Jürgen Rose dont le nom est attaché à de grandes réalisations chorégraphiques ou lyriques comme Le Songe d’une nuit d’été de Neumeier ou le Roméo et Juliette de Cranko), Onéguine offre une chorégraphie techniquement éblouissante où les difficultés, les prouesses même, sont pour les solistes innombrables.

C’est aussi une succession ininterrompue de solos exaspérés, de duos enamourés, de gentilles danses campagnardes, d’aimables scènes de bal, d’affrontements mélodramatiques… Bref, un vrai ballet pour jeunes filles ou douairières sentimentales, pour touristes japonaises et dames américaines peroxydées, pour jeunes gens ou vieux messieurs sensibles.

Pour les solistes, ce ne sont donc que morceaux de bravoure, exploits techniques et débordements sentimentaux se traduisant par une explosion gestuelle d’une difficulté d’exécution inouïe. Au sein du Ballet de l’Opéra qui assure des représentations impeccables, les quatre solistes principaux (ce soir-là, Florent Melac, Hannah O’Neill, Milo Avêque, Roxane Stojanov) portent leurs rôles complexes, tant sur le plan chorégraphique que sur le plan théâtral, avec un beau talent et un engagement résolu.

Mais que ces arrangements musicaux, ces pages mineures du compositeur russe exécutées par l’Orchestre de l’Opéra sous la conduite de l’Estonien Vello Pähn (qu’on a retrouvé mille fois à la tête du dit orchestre dirigeant des musiques de ballets), apparaissent falotes, sinon incolores ! Et combien mièvre et sucré est ce livret ! Combien cette chorégraphie est débordante de transports outrés, de débordements parfois grandguignolesques, ainsi que la danse académique s’y oblige parfois afin de traduire la tempête des sentiments qui dévorent les héros.


Plenum / Anima

Benjamin Millepied – Jobel Medina – Idio Chichava
Philharmonie de Paris.
Terminé.

Onéguine.

Chorégraphie de John Cranko. Avec les solistes et le Ballet de l’Opéra de Paris.
Palais Garnier jusqu’au 4 mars 2025. 0892 899 090.

Les Saisons.

Chorégraphie de Thierry Malandain. Avec le Ballet de Biarritz.
Le 25 février, Quai 9, à Lanester.
Les 27 et 28 février. Théâtre impérial, à Compiègne.
Les 11 et 12 mars. Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence
Du 20 au 23 mai. Gare du Midi, à Biarritz.
Du 31 juillet au 3 août. Teatro Victoria Eugénia, à San Sebastian.
Tournée aux États-Unis du 26 avril au 7 mai, à Detroit, East Lansing, Philadelphie, Pittsburg.