Carmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor. Cette clôture mobile, d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse sur ces dialogues avec sa mécanique implacable,  sa fatalité commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ? Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos et les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, qu’elle les prive du martyre qu’ils désirent, ou qu’elle les condamne à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix[1. Nom religieux d’Edith Stein] brûle d’une lumière plus puissante que les flammes superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce s’enflamme bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination. Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les Juifs de Hollande, convertis ou non au christianisme, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, Paris, 2013

Paris, église Saint-Pierre de Montmartre – vendredi 17 mai à 20h30.

*Photo : Edith Stein. 

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