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La France n’accepte ni la richesse ni la réussite

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Edwy Plenel est-il un nouveau Robespierre ?
Patrice Gueniffey[1. Patrice Gueniffey, historien, est directeur d’études à l’EHESS. Spécialiste de la Révolution française, il consacre ses recherches depuis quelques années à l’histoire napoléonienne. Son dernier livre, Histoires de la Révolution et de l’Empire, a été publié chez Perrin en 2011.]: Il lui ressemble, par son côté inquisiteur et son style « conscience morale ». Et aussi par la place qu’il occupe dans le paysage.
Le crime en moins…
Évidemment ! Plenel est aussi nettement moins « transparent » que « l’Incorruptible » : on ne sait pas s’il est ce qu’il dit, alors que Robespierre était réellement ce qu’il disait être. La force de Robespierre tenait au fait qu’il était dénué de passions ordinaires – et brûlé par celle du pouvoir, et peut-être aussi de l’échec. Je ne suis pas sûr qu’Edwy Plenel possède cette force.
C’est heureux, non ? À moins que, par ces temps de crise morale, nous ayons besoin d’un « Incorruptible » ?[access capability= »lire_inedits »]
En un certain sens, oui. En révélant les fautes de Jérôme Cahuzac, Mediapart a fait œuvre utile pour la démocratie. L’ennui, c’est que Plenel donne à cette fonction de critique et de surveillance de la presse une tournure révolutionnaire, en s’arrogeant, exactement comme Robespierre dans les débuts de la Révolution, la fonction de censeur de la République. La presse américaine mène des enquêtes, dénonce des scandales ; elle ne vise pas pour autant à faire la révolution.
Essayons de comprendre ce « journalisme de combat », comme dit Philippe Bilger. On dirait que son ambition, sans doute inconsciente, est de porter une alternative, de régénérer la démocratie (et la gauche) par la vertu et la morale.
Justement, le rôle de la presse est de dénoncer, d’alerter, de questionner, pour défendre l’intégrité du système démocratique, pas de militer pour un autre système !  C’est d’ailleurs ce qui, dans la Révolution française, distingue Robespierre de Brissot. Le premier a pratiqué un journalisme inquisitorial à la Savonarole, normatif de surcroît. Brissot, dans son Patriote français, avait une vision beaucoup plus libérale de la presse, celle d’un contre-pouvoir ne recherchant pas la destruction des pouvoirs existants, mais leur amélioration.
Que la presse soit un acteur politique est effectivement une vieille tradition française. De ce point de vue, Mediapart n’a rien inventé…
Et cette tentation est encouragée par l’effondrement des partis politiques qui subsistent – et encore ! – à titre de machines électorales. Pas le moindre soupçon de programme ou d’idée, que ce soit à gauche ou à droite. Or, face à ce vide, la révolution des communications ouvre un très large espace politique.
Mais pour faire la Révolution, il faut être deux ! Vous avez estimé, dans Le Point, que la situation et l’humeur du pays étaient comparables à celles de 1788. Comparaison pour comparaison, l’opinion, chauffée par la presse, demande des têtes : ne sommes-nous pas en 1793 ?
Je maintiens que la situation évoque plutôt 1788. Pour que nous soyons en 1793, il faudrait des révolutionnaires ; il n’y en a pas, au-delà d’une gauche qui s’accroche d’autant plus à la rhétorique maximaliste de 1792 qu’elle semble ignorer que le monde a changé. C’est une belle illustration du fossé entre la situation réelle et sa traduction médiatico-politique. Mais le discours révolutionnaire n’a pas de prise dans la société ni même d’écho réel. On assiste à une dégradation du système politique, plus qu’à une radicalisation de la population.
Sauf que beaucoup de gens sont convaincus d’être gouvernés par des corrompus…
C’est récurrent dans l’histoire française depuis deux siècles ! Les Français n’ont jamais été contents de leurs gouvernants, ou alors brièvement, après des épisodes très douloureux – le Consulat, les années 1918-1923 (mais ça se gâte très vite), les débuts de la Ve République. Le soupçon de corruption est consubstantiel, ou concomitant, à l’avènement de la démocratie. D’ailleurs, l’Ancien Régime est mort de ce soupçon : l’exigence de vertu s’affirme sur fond d’affaiblissement du pouvoir politique et de scandales, comme l’affaire des « diamants de la reine », aussi symbolique à l’époque que l’affaire Cahuzac aujourd’hui. C’est le moment où la Monarchie s’effondre, parce qu’elle est incapable de résoudre une crise structurelle, qu’elle est accablée, accusée de toutes les turpitudes. Le scénario se répète : confronté à une crise de système, l’État ne remplit pas ses missions – assurer la sécurité des citoyens et garantir des conditions décentes de vie. S’ils sont inefficaces, se disent les gens, qu’au moins ils soient honnêtes ! Le « Tous pourris ! » naît de l’impuissance politique.
Ce n’est peut-être pas le soupçon, mais la corruption qui est consubstantielle à la démocratie, ou plutôt au pouvoir lui-même.
La corruption est un problème bien réel et récurrent, même s’il a été considérablement aggravé par la décentralisation et de la « nomenklaturisation » de la classe politique, laquelle, du coup, a beaucoup de mal à distinguer fonds publics et argent privé. Mais si ce problème prend un relief particulier, c’est aussi parce que la France a un fond « sans-culotte ». Ailleurs, on considère que les différences de fortune, d’éducation et de talent font plus ou moins partie de l’ordre du monde. Culturellement, la France n’accepte ni la richesse ni la réussite. C’est le revers de l’égalité : toute distinction est suspecte. Nous portons toujours le fardeau de nos origines : n’oubliez pas qu’en France, la modernité et la démocratie sont filles de la Révolution.
Nous avons progressé : les « riches » ont pris la place des « aristos », et la condamnation médiatique celle de la guillotine. Ainsi peut-on entendre une prétendue sociologue affirmer tranquillement à la télévision : « Les riches mènent une guerre contre les pauvres…Il est normal que tout le monde soit suspect. »
En effet, il n’y a rien de très nouveau, même si ces affects se réveillent en période de crise. Les riches sont, en quelque sorte, les « ennemis de l’intérieur ». Et ça vient de loin. Dans notre ADN historique, il y a le pacte, dommageable par ses conséquences, noué entre la société et l’État. La société française ne survit que par l’État. Elle n’a jamais été assez forte pour imposer des limites à celui-ci, comme dans la plupart des autres pays européens. Pour affaiblir la noblesse, les rois ont toujours privilégié le tiers-état qui, par l’impôt et les emprunts, pourvoyait aux dépenses de l’État. Ce deal « obéissance contre protection » a fonctionné  jusqu’au jour où la banqueroute de l’État, incapable de payer les rentes des souscripteurs d’emprunts, a entraîné la chute de tout le système. Aujourd’hui, notre État-providence devenu fou dépend de ceux auxquels il garantit un statut ou distribue des subventions, grâce à de l’argent qu’il faut bien prendre quelque part.
Heureusement, nous n’avons pas perdu tout humour : la publication des patrimoines ministériels a fait marrer tout le pays. Blague à part, n’avons-nous pas lancé une machine à délation que plus rien n’arrêtera ?
La délation aussi est une vieille histoire en France. C’est la Convention qui, en 1793 ou 1794, a voté une loi qui l’érigeait en devoir civique. À l’époque, des « catéchismes républicains » invitaient les citoyens à dénoncer les traîtres ou ceux qui étaient susceptibles de le devenir, y compris dans leur propre famille. Et les ennemis du peuple étaient sommés de faire leur autocritique. Vous voyez, le XXe siècle n’a pas tout inventé.
Le XXIe non plus : en somme, en l’absence de toute perspective de « Grand soir », l’esprit public baigne dans un fond de sauce révolutionnaire. Mais les arômes généreux de 1789 semblent s’être dissous dans les passions tristes…
La génération de 1789 n’avait pas l’intention de faire une révolution. Robespierre n’arrive pas à Versailles avec la Révolution en tête. Tous ont été précipités dans l’événement sans l’avoir voulu ni même désiré, à de rares exceptions près. Mais cette génération extraordinaire (il n’y en a jamais eu de semblable dans l’Histoire) croyait à l’avenir, au progrès, elle débordait d’idées. En dépit de tout, la Révolution a été un incroyable laboratoire : toutes les questions relatives à la société et la politiques modernes y ont été posées et débattues, à défaut de trouver une réponse. Rien de tel aujourd’hui. Certes, de nombreux Français croient en l’avenir : on les connaît, ce sont ceux qui partent. Ils croient à l’avenir, mais pas en France.
Filons encore un  peu l’analogie historique. Voyez-vous des ressemblances entre François Hollande et Louis XVI ?
Ils sont confrontés à la même mécanique auto-cumulative de crises qui se nourrissent les unes des autres : crise économique, crise de la dette, crise des institutions,   crise de l’action politique qui fait échouer toute tentative de réforme et, pour finir, crise morale ! En prime, nous avons la crise de l’Europe qui contribue à paralyser et même à détruire toute idée de politique. Cela dit, je vois un autre point commun entre Hollande et Louis XVI : ce sont deux faibles contraints de gouverner avec des institutions faites pour des hommes forts. La monarchie absolue marche très bien avec Louis XIV, pas avec Louis XVI ; la Ve République est un costume taillé pour de Gaulle, et même Mitterrand, pas pour Hollande…
Nous n’allons pas apprendre à un lecteur de Tocqueville que la démocratie ne produit pas spontanément de grands hommes, peut-être parce qu’elle n’aime guère la grandeur…
Les grands hommes ne naissent jamais spontanément : il faut des candidats à l’emploi, des circonstances favorables, et une attente. Cela dit, les grands hommes sont un peu pesants, et souvent, le danger passé, ceux qui les ont appelés n’ont plus qu’une hâte, en être délivrés : Churchill en 1945, de Gaulle en 1969… En l’absence de circonstances exceptionnelles, pourquoi aurait-on besoin de « grands hommes » ? Et la monarchie (dans sa variante louis-quatorzième) a beau cultiver le culte de la grandeur, l’hérédité ne produit pas toujours de grands rois : comme disait Thomas Paine, elle donne parfois un âne quand on aurait besoin d’un lion.
On peut en dire autant des élections…
Le suffrage, il est vrai, n’est pas moins hasardeux : s’il produit des Obama, il engendre aussi des Hollande. Mais nos dirigeants ne sont pas les seuls responsables de leur impuissance. Nous le sommes tous, parce que nous supportons de plus en plus mal d’être gouvernés. Après tout, si une majorité d’électeurs a élu Hollande, c’est précisément pour qu’il ne fasse pas de réformes. On pourrait avoir l’impression que le pays est coupé en deux : d’un côté, ceux qui travaillent, contribuent et veulent des réformes ; de l’autre ceux qui reçoivent les subventions et ne veulent pas entendre parler de réformes. Ce clivage existe, mais il passe en même temps en chacun de nous, parce que nous bénéficions tous de la Sécu, de l’assurance-chômage ou des 35 heures. Nous ne voulons pas que ça change et ça se comprend ! Autrement dit, l’évolution de nos sociétés démocratiques aboutit à une situation dans laquelle l’autorité est de plus en plus mal supportée, tout en étant toujours davantage réclamée.
Cette contradiction explique peut-être, plus que sa politique, l’acharnement contre Margaret Thatcher : elle a cru, naïvement, qu’elle devait exercer le pouvoir qui lui avait été confié…
Tout à fait ! Elle savait très bien ce qu’elle faisait ! Mais on n’imagine pas la férocité du combat qu’elle a dû mener, y compris contre l’establishment conservateur. C’était un « grand homme », peut-être la dernière incarnation de ce grand rôle de l’Histoire occidentale !
Donc, plus de « grands hommes », même en jupons. Sommes-nous condamnés à choisir entre des voyous et des terroristes ?
Les aspirants terroristes demeurent une minorité. Et tous nos élus ne sont pas des voyous, loin de là, mais beaucoup sont assez médiocres. La profession politique a cessé d’être très attractive : les règles qui l’encadrent sont si contraignantes qu’elle est de moins en moins rémunératrice, financièrement et symboliquement. L’Europe a dévalué la politique. Le climat ambiant ne va pas arranger les choses, sans parler de la loi contre le cumul des mandats… Résultat : ceux qui ont la capacité et le talent vont faire carrière ailleurs.
Justement, le climat général conjugue tension entre groupes qui se regardent en chiens de faïence et dépression collective. À supposer que nous soyons en 1788, il est peu probable que 1789 suivra.
Le climat est effectivement délétère et détestable. La lutte contre le projet d’aéroport de Nantes et, plus encore, les réactions à la mobilisation contre le « mariage pour tous » révèlent un phénomène nouveau : la montée de l’intolérance dans le débat, l’incapacité à dialoguer. Si je ne cède pas au pessimisme, c’est que je reste persuadé que la société française vaut beaucoup mieux dans son ensemble que sa société politique. Mais des minorités organisées, efficaces, influentes, peuvent jouer l’escalade. Et nous n’en manquons pas.
Nouveau ? Cela fait des années que l’invective morale et l’anathème ont envahi le débat public, au détriment de la confrontation des arguments…
C’est arrivé progressivement, en même temps que nous cessions d’être une communauté. Nous arrivons de moins en moins à « faire société ». C’est pour cela que nous ne parvenons plus à nous parler. Jusque-là, le dialogue entre Français ne s’était jamais complètement interrompu, sauf pendant des épisodes, il est vrai récurrents, de guerre civile, larvée ou ouverte : l’affaire Dreyfus, Vichy, la guerre d’Algérie. L’absence de langage commun qui avait caractérisé ces périodes est à nouveau manifeste alors que le délitement s’accélère, pour plusieurs raisons, dont une immigration littéralement démente n’est pas la moindre. La montée de la criminalité, de l’agressivité dans les rapports sociaux et la disparition très rapide de la civilité en sont différents symptômes. La simple idée d’un Bien commun qui nous réunirait s’est effacée.
Provisoirement, sans doute… Si l’immigration, ou plutôt la crise de l’intégration, ont aggravé les choses, le malaise vient effectivement de plus loin. Vous l’avez dit, en France, c’est l’État qui a créé la société. Et nous ne savons pas « faire société » sans l’État. Peut-être, de surcroît, avons-nous du mal à admettre que les grandes valeurs d’égalité et de fraternité dont nous nous réclamons n’ont pas fait disparaître les intérêts particuliers, les rivalités et les conflits.
C’est la schizophrénie française. La France est le pays du discours de l’intérêt général et du règne des lobbies. De même qu’elle est le pays de la vertu affichée et de la corruption pratiquée, en particulier, je le répète, depuis que la décentralisation a gangrené le pays entier. Ainsi, la France cumule une corruption massive, des situations acquises et l’assistanat au moment où elle se défait ; or, pour faire face, il serait d’autant plus nécessaire qu’elle forme une communauté solidaire et consciente de partager un même destin.
Alors, revenons à notre point de départ : n’est-il pas bon, en des temps à la fois troublés et sinistres, qu’un « Incorruptible » tente de réveiller la conscience collective ?
Un Robespierre ? Un Robespierre n’est jamais utile ! Robespierre, c’est la rhétorique de la vertu au service d’un régime criminel ! La réalité de la Terreur, ce furent des crimes, des innocents persécutés. Mais ne nous emballons pas : ce n’est pas la Terreur qui nous menace, mais l’immobilisme. Et après tout, même si la mer monte, même si on a de l’eau jusqu’au menton, si elle n’est pas trop froide, ça va. En espérant que le niveau montera lentement ! La chute de l’Empire romain est un mythe : le déclin, ça dure longtemps.[/access]

*Photo: DR

Dominique Venner : la vague et l’écume

Les funérailles de Dominique Venner ont lieu aujourd’hui à Paris. En se tirant une balle dans la bouche devant l’autel de Notre-Dame, « l’historien d’extrême droite », comme l’ont surnommé les médias, a déclenché un tintamarre médiatique. Certains n’ont pas manqué d’imagination. Ainsi, la très charitable Christine Boutin a dit espérer la conversion « à la dernière seconde » de ce néo-païen invétéré. Mais la palme de l’originalité revient à Guy Konopnicki qui fait de l’ancien militant pro-Algérie française l’inspirateur… des kamikazes islamistes ! « Comme l’on sait (sic !), la mort combattante issue de la mythologie païenne d’Europe du Nord a été greffée sur l’islam intégriste, pourvoyeur d’attentats suicides, de l’Intifada des Mosquées aux avions jetés sur les tours de New York, le 11 septembre 2001. » Sacré scoop : Ben Laden lisait donc frénétiquement Histoire et traditions des Européens !
Quant aux lepénistes saluant en Venner leur héros posthume, ils font bien peu de cas du projet impérial d’une Europe aux cent drapeaux que caressait cet « Européen de langue française, d’ascendance celtique et germanique »[1. « Entretien avec Dominique Venner », Antaïos, 2001.].
Auteur de la brochure Pour une critique positive (1964), qui inspira toute une génération de la droite radicale, Dominique Venner explique s’être suicidé « afin de réveiller les consciences assoupies » par le délitement de la « civilisation européenne », dont le mariage pour tous ne serait « qu’un des symptômes ». Aux yeux de certains, il aurait offensé le christianisme en mettant fin à ses jours dans la maison de Dieu. C’est ignorer que dans la tradition païenne, le guerrier commet souvent le sacrilège.
On trouve d’étranges échos à son acte dans les lignes du cœur rebelle (1994) consacrées au suicide de son ami François de Grossouvre : « Le choix du lieu de sa mort, si terriblement symbolique et accusateur, donnait à celle-ci la signification la plus haute et la plus noble. Seule une mort volontaire pouvait, à ses propres yeux, le laver de ce qu’il ressentait comme une souillure insupportable. » Malgré la dissonance des contextes – Grossouvre s’est suicidé dans son bureau de l’Elysée parce qu’il se sentait humilié par François Mitterrand – tout était écrit.

Europe : Le fédéralisme ou la mort !

 

L’Espagne unifiée survivra-t-elle à son roi Juan Carlos, englué dans les scandales sexuels et les soupçons – de plus en plus confirmés – de malversations visant son gendre, l’ex-champion de handball Inaki Urdangarin ? La question dépasse désormais le débat sur  la nature monarchique de l’Espagne et concerne la pérennité d’un Etat unitaire (malgré les communautés autonomes) dirigé par Madrid. Elle transcende les problèmes d’une nation habituée aux conflits civils depuis le XIXe siècle.
L’Europe d’aujourd’hui bruisse de revendications régionalistes plus ou moins affirmées. Et partout où surgit la contestation de l’Etat unitaire apparaît la même réponse sous la forme d’un mot magique : fédéralisme. Si celui-ci était la clé de tous les problèmes, cela se saurait. D’autant plus que le mot recouvre des réalités très différentes selon les régions. En Belgique, la devise nationale demeure « l’union fait la force » mais dans les faits, les forces centrifuges s’activent à séparer autant que possible le nord du sud du royaume. Une des raisons de ce désamour est à chercher dans la forme fédérale adoptée par le pays depuis une trentaine d’années.  Dans ce cas précis, il ne s’agit pas de régions qui décident de mettre en commun leurs forces afin de constituer un Etat plus fort mais du contraire : un pays choisit de se diviser en régions pour prévenir son éclatement. Ce scénario n’est pas propre à la patrie du surréalisme et des moules-frites. On le retrouve aussi en Espagne ou en Italie où le serpent de mer du fédéralisme réapparaît à chaque nouvelle élection, un scénario qui se reproduit souvent dans la péninsule. Aujourd’hui, le leghista[1. Partisan de la Lega Nord, parti régionaliste du nord de l’Italie]Roberto Maroni, ouvertement indépendantiste assume la présidence de la région lombarde.
Parmi les motivations qui justifient la voie fédérale, l’argent apparaît souvent au premier plan. Il s’agit de remettre en cause le principe de solidarité entre des régions riches et d’autres, plus pauvres. En Belgique, on a calculé qu’il faudra 75 ans à la Wallonie pour rattraper la Flandre sur le plan économique ! Il serait malhonnête de passer sous silence le premier siècle d’indépendance au cours duquel l’Etat belge a surtout compté sur la locomotive industrielle que constituait sa partie sud. Aujourd’hui, le nord de l’Italie a transformé La Lega Nord en parti de gouvernement pour imposer une réforme régionaliste de nature à mener le pays vers une voie fédéraliste ou même un éclatement prôné par les partisans les plus résolus de la Padanie. Le Royaume-Uni n’est pas non plus à l’abri de ce type d’évolution. Même si les indépendantistes ont affirmé leur intention de conserver l’Ecosse sous la couronne symbolique de la reine, ils n’en militent pas moins pour un largage d’amarres radical avec leur voisin, toujours considéré à Edimbourg comme une encombrante puissante tutélaire. Pourtant, l’Ecosse dispose depuis 1998 de son parlement mais, pour le chef des indépendantistes, la solution fédérale ne constitue qu’une étape obligée vers une rupture pure et nette du cordon ombilical.
Dès lors, l’option fédérale serait-elle toujours l’antichambre de l’implosion nationale ? Les exemples allemands ou américains plaident pour un autre fédéralisme, nettement plus constructif. Les compétences sont réparties au niveau fédéral ou régional de manière rationnelle et dépassionnée, en pesant d’abord les avantages et les inconvénients au niveau du citoyen.
Un partage des tâches qui doit aussi tenir compte de l’échelon supranational que représente l’Europe communautaire. On peut toujours dresser la liste des péchés originels de l’Europe des 27 mais il serait dommage et probablement suicidaire de renoncer à l’idée européenne. Il reste à apprendre à additionner les niveaux de pouvoirs entre le régional, le national et le supranational. En ce sens, la solution fédérale est probablement la plus pertinente. Sur le continent Europe, elle puise sa légitimité historique dans les grandes sagas du Saint-Empire germanique ou de la mosaïque territoriale des empereurs Habsbourg. Il reste à déterminer de quel fédéralisme nous avons besoin en 2013.
Après tout, inutile de se marier si l’on songe déjà au divorce…

*Photo: Affiche de la Lega Nord

Merci Mediapart !

edwy plenel mediapart cahuzac

Il faudrait brûler Mediapart, qu’il ait tort ou raison. Surtout s’il a raison, comme les développements judiciaires de l’affaire Cahuzac l’ont démontré et les aveux de l’ancien ministre confirmé.
Pour beaucoup de gens, dont un certain nombre de ses confrères, ce site d’information est en effet insupportable avec sa recherche éperdue et pédagogique du dévoilement démocratique et sa manière de sembler donner des leçons à ceux que leur frilosité ou leur paresse éloigneraient de la conception authentique du seul journalisme qui vaille : celui de l’investigation, ce qui, pour Mediapart, n’est pas un pléonasme.
Il faut aussi oser le dire. Acceptons cette évidence : derrière des débats apparemment sérieux,  les hostilités tiennent souvent à la personnalité de tel ou tel. Il y en a qui préfèrent détester Edwy Plenel plutôt que d’admettre la validité de sa démarche et la vérité qui en est résultée.
Les polémiques suscitées par les méthodes de Mediapart, notamment depuis le début du mois de décembre 2012 et en bien d’autres circonstances liées au quinquennat de Nicolas Sarkozy, méritent d’être analysées parce qu’elles opposent, de fait, deux visions du métier de journaliste, deux approches de la réalité et, en définitive, des tempéraments et volontarismes contrastés. Il n’est pas neutre qu’Edwy Plenel et Jean-Michel Aphatie se soient affrontés, et leur antagonisme ne saurait être réduit à une joute superficielle ou à une querelle d’egos.[access capability= »lire_inedits »]
Pour ma part, longtemps passionné par le droit de la presse  ̶  qui relève moins du droit que d’un stimulant byzantinisme intellectuel  et tentant, comme citoyen, d’être à la hauteur de mon goût de la liberté d’expression, j’ai tout de même trouvé excessives les définitions du journalisme comme un héroïsme au quotidien, le pilier quasiment exclusif de la démocratie et une pratique si nécessaire et légitime qu’elle devait échapper par nature à tout soupçon, à toute critique.
Il n’empêche que dans le registre politique, judiciaire et social, il est permis de distinguer le journaliste qui attend ou espère de celui qui cherche et provoque. Le premier n’est pas obsédé par les secrets qui se refusent à lui et il est prêt à les laisser enfouis sans s’accabler ; le second, au contraire, a pour unique objectif de lever les chapes de silence et de dissimulation qui permettent, selon lui, au Pouvoir, à toutes les structures d’ordre, d’autorité et de domination, aux élites du privilège et de l’argent, d’occulter leurs desseins qui ne sont jamais présumés bienveillants à l’égard de la République. L’un est modeste, empirique, retenu ; l’autre impérieux, justicier et intrusif.
Mais le premier est un journalisme pour temps calmes et banalement irréprochables, alors que le second est celui qu’il faut à notre État et à notre démocratie de crise, où la morale personnelle et l’éthique collective sont au plus bas. L’un se contente d’analyser, de commenter, de paraphraser le réel, généralement sur un seul ton, quand l’autre prend le risque de débusquer, de tout poser sur la table démocratique. Aujourd’hui, sauf à prétendre qu’on peut choisir entre l’inutilité et la puissance, il n’y a pas d’alternative à ce journalisme de combat.
Cette prédilection pour un journalisme d’initiative et orgueilleux – qui est aux antipodes de la vanité dont certains se parent, confondant leur être avec leur service – non seulement ne rend pas caduque la recherche des preuves, mais impose encore plus de rigueur, de fiabilité et d’intégrité. Qu’on imagine un Jérôme Cahuzac innocent, indignement traité, et c’en était fait pour longtemps de la crédibilité et de l’honneur de Mediapart.
Il est difficile aujourd’hui de dissocier l’investigation des médias de l’action judiciaire. La bonne entente et la coordination réussie de ce couple sont fondamentales pour le succès d’une entreprise qui, sans tomber dans le pompeux, fait que l’image de la République est belle ou dégradée.
Je trouve donc curieux que Jean-Michel Aphatie ait reproché à Mediapart, non seulement de publier des informations sans en détenir des preuves suffisantes, mais aussi d’avoir eu  l’outrecuidance de solliciter l’institution judiciaire pour qu’elle exploite ces informations. J’entends bien que, pour certains journalistes encore plus rigoureux que les juges les plus exigeants – un alibi pour demeurer cois ? –, les preuves ne sont jamais assez solides, mais il y aurait eu de l’arrogance de la part des journalistes de Mediapart à prétendre que celles dont ils disposaient  étaient irrésistibles et absolues : ils se sont contentés de les exposer en attendant, en espérant que la justice les exploite. Elle l’a fait, trop tardivement pour l’enquête, mais l’information ouverte contre X a été décisive. L’étau s’est refermé sur Jérôme Cahuzac, et Mediapart a gagné.
Cette nécessaire alliance entre investigation et justice n’efface pas la spécificité de l’une et de l’autre – le journaliste propose des plats que le magistrat goûte et évalue. Elle implique, comme c’est le cas depuis le mois de mai 2012 (sans doute la seule embellie incontestable de cette première année de François Hollande), que l’institution judiciaire – en particulier le parquet et les juges d’instruction parisiens  – soit libre dans sa gestion des affaires sensibles et signalées. Un journalisme intelligemment fureteur plutôt qu’attentiste n’est plus concevable aujourd’hui sans juges techniquement et éthiquement remarquables.
On a bien été obligé, ici ou là, avec réticence ou fair-play, de saluer ce qu’on a le droit d’appeler la victoire de l’équipe d’Edwy Plenel et la consécration de leurs méthodes. Il ne s’agit pas, cependant, de s’abandonner naïvement à l’hyperbole mais de comprendre l’inquiétude que peut susciter une telle énergie médiatique. Quelle menace pourrait donc représenter Mediapart, cette « force qui va » ?
À mon sens, les deux principaux écueils ont pour l’instant été évités.
Le premier, c’est la partialité intellectuelle, politique et judiciaire qui aurait pu conduire Mediapart à une attitude hémiplégique. Qu’on se rapporte au quinquennat de Nicolas Sarkozy, et il sera fait immédiatement justice de ce soupçon infondé.
Le second réside dans une passion de l’investigation qui, quoique non partisane, ne serait pas assez scrupuleuse sur les plans du contrôle des sources et de la qualité de l’enquête. L’affaire Cahuzac, et d’autres avant elle, ont au contraire montré l’heureuse singularité de Mediapart qui, sur Internet, éveille ou réveille l’esprit, la curiosité du citoyen avec une rectitude professionnelle exemplaire.
À dire vrai, toutefois, je souhaiterais que, dans la permanente et nécessaire justification de son travail portée par la plume ou la parole d’Edwy Plenel, Mediapart mette moins en avant l’idéologie que la technique. On connaît les positions politiques et philosophiques de ce dernier et, heureusement, on n’est pas contraint d’y adhérer pour soutenir un combat suffisamment légitimé par les exigences professionnelles et déontologiques : Mediapart ne se confond pas avec Edwy Plenel.
Que les sceptiques et les critiques, qui ne manquent pas dans ces colonnes, consentent à l’exercice suivant : imaginer ce qu’aurait été, depuis 2007, notre  espace politique et médiatique sans Mediapart. Quel déficit démocratique aurait été le nôtre ! Woerth-Bettencourt, François Pérol, Tapie-Lagarde, Karachi, Cahuzac et autres, tant de noms auraient sonné le glas de la République si ces affaires n’avaient pas été dévoilées, dénoncées, exploitées, instruites et élucidées. En effet, en dévoilant le pire, elles ont aussi fait naître, par contraste, l’espérance d’une République qui pourrait être irréprochable sans devenir totalitaire ni étouffante.[/access]

*Photo : Webstern Socialiste.

Cahuzac : tout le monde sera servi !

Comme certains spectacles vivants, le feuilleton Cahuzac s’est déroulé en trois actes (mais il y en aura sans doute d’autres). L’Acte I s’ouvre sur une onde d’indignation. Cahuzac, dont tous les médias louaient la compétence depuis des années, comme ils louaient d’ailleurs celle de DSK, devient subitement le diable de la République. Un compte en Suisse, quel crime inédit dans l’histoire de la République ! Le mensonge en politique, quelle horreur ! Le shérif chargé d’attraper les tricheurs était lui-même un tricheur ! Du jamais-vu ! Mais le système médiatique, fidèle à sa vocation profonde – faire réfléchir le public –, ne pouvait en rester là. À situation exceptionnelle, réforme exceptionnelle : Hollande doit donc bouger ! Les Français l’exigent ! Comment leur montrer que le gouvernement et l’Assemblée nationale ne comportent pas des dizaines de Cahuzac dans leurs rangs ?
S’ouvre alors l’Acte II : les sondages brandis dans tous les médias font monter la pression : 77% des Français jugent que leurs élus sont malhonnêtes, selon l’enquête Opinion Way-LCI-Le Figaro du 7 avril. Auditeurs attentifs de nos éditorialistes, les électeurs-sondés proclament leur « dégoût » (36%) et leur « défiance » (32%) à l’égard des politiques. Ils ne sont plus que 1% à éprouver du respect pour eux (à ce stade, il ne reste plus que les familles et amis des députés). Très en colère – comment ne le seraient-ils pas après dix jours de matraquage sur le diable Cahuzac ? –, les Français exigent des mesures fortes : la dissolution de l’Assemblée (33%), un remaniement avec (28%) ou sans (10%) changement de premier ministre. François Hollande, comme d’habitude, donne du temps au temps et réfléchit…
Bon, puisque les Français veulent du sang et des larmes, on va leur en donner.[access capability= »lire_inedits »] Lundi 8 avril, la manchette de Libération annonce une nouvelle affaire. Comment s’en étonner d’ailleurs puisque, après avoir laissé entendre, le jour même des aveux de Cahuzac, qu’on n’avait encore rien vu, Edwy Plenel avait promis, vendredi 5 avril, sur France Ô, un « nouveau scandale républicain » ? Les fins limiers de Libération filent donc ceux de Mediapart et croient découvrir que, le samedi 6 avril, Fabrice Arfi, enquêteur  de classe 1 à Mediapart, aurait rencontré Laurent Fabius de retour du Mali. En conférence de rédaction de Libé, le dimanche matin, on imagine l’excitation de l’officiant du jour, le rédacteur en chef Sylvain Bourmeau : il faut lancer la piste Fabius. Après avoir jeté toutes ses forces vives dans l’enquête, le quotidien obtient… un démenti du ministre des Affaires étrangères. Qu’à cela ne tienne ! Dans l’ivresse du bouclage, le quotidien titre : « Le cauchemar continue », tout en précisant, toujours en « une », que le ministre « dément à Libération détenir un compte suisse ». C’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu le journaliste… Ce qui permet à Edwy Plenel d’administrer, sur Twitter, une fessée déontologique au journal : « Libération a perdu la tête. » En interne, Bourmeau reçoit une volée de bois vert. Mais le boss Nicolas Demorand défend son lieutenant (un de ses derniers soutiens dans la rédaction) et l’enquête qui ridiculise le journal, au grand dam d’Éric Decouty, normalement rédacteur en chef chargé de coordonner les investigations, et de François Sergent, figure historique du journal. Deux jours plus tard, condamné par toute la médiacratie, Demorand passe du parapluie à l’autocritique, sous forme d’excuses entortillées à ses lecteurs (Nous avons eu tort d’avoir raison puisque vous ne nous avez pas compris…). Il ne recevra pas celles de la Société des personnels de Libération, qui demande sa tête depuis des mois, ou réclame qu’au moins il choisisse entre la fonction de PDG et celle de directeur de la rédaction. Anne Lauvergeon, qui siège au conseil d’administration de l’entreprise, a reçu les contestataires avec courtoisie. Mais Rothschild, qui demeure l’actionnaire majoritaire, n’a guère envie de se déjuger. Or, c’est lui qui a fait venir Demorand, un « coup » alors salué par toute la profession.
Qu’on ne croie pas, surtout, que seul le journalisme de gauche sait « porter la plume dans la plaie ». Quelques jours plus tard, c’est au tour de Valeurs Actuelles de proclamer, sur la foi de déductions hasardeuses, que « Moscovici savait ». Il faut croire que le messager pervertit le message : ce « scoop » est assez peu relevé par la concurrence…
Passons à l’Acte III. Le Président s’y reprend à trois fois, justement, à travers les discours du 28 mars, du 3 et du 10 avril, pour trouver la « sortie de crise » exigée par nos chers éditocrates : la transparence, une Haute autorité indépendante de plus (si elle est aussi efficace que le CSA, les futurs Cahuzac peuvent dormir sur leurs deux oreilles), et une menace de guerre nucléaire contre les paradis fiscaux. Ni la première ni la dernière : en 2009, Nicolas Sarkozy avait déjà déclaré que leur dernière heure était venue.
Comme disent les communicants de crise, la réactivité est essentielle. Dès le 16 avril, le site Internet du gouvernement publie les déclarations de patrimoine des ministres. Lesquels ont un peu tendance à cacher leur joie. Ce voyeurisme les exaspère, mais comme les Français l’exigent… François Hollande attendait sans doute, si ce n’est des compliments, du moins un quitus des journalistes. C’est raté ! Les médias ne ratent pas cette occasion de manifester leur pusillanimité. Eux qui ne jurent que par la transparence, au point d’exiger « des noms ! » de délinquants fiscaux (« une » de Marianne du 14 avril), font presque la moue. Chers amis, ne franchissons-nous pas la ligne jaune du populisme ? Et puis, Cahuzac lui-même aurait-il déclaré son compte en Suisse en remplissant sa déclaration de patrimoine ? Ce qui ne les empêche pas, du Parisien au Monde en passant par Libé, de recopier avec application les déclarations des ministres, vélos et trottinettes comprises. Comment faire autrement, coco ? Les lecteurs sont des voyeurs. On ne va pas laisser la concurrence s’arroger l’exclusivité du trou de serrure…
Les communicants, donc, ont sorti de leur besace la brillante idée du « choc de transparence ». Tiens donc, « choc », ça ne vous rappelle rien ? Il y a eu d’abord le « choc de compétitivité », préconisé par le rapport Gallois commandé par le Président, et dont on a déjà oublié qu’il fut l’un des thèmes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012.  Nous avons eu droit ensuite – c’était le 23 mars – au « choc de simplification », vieille antienne reprise par à peu près tous les gouvernements depuis l’élection de Giscard en 1974. Le « choc de moralisation » survient peu après que Jérôme Cahuzac a avoué son gros mensonge. Suivi par le « choc de transparence », grâce auquel chacun a pu découvrir que nos ministres étaient plus intéressés par les contrats d’assurance-vie que par les voitures de collection.
Il fut un temps où chaque séquence politique était précédée d’un brainstorming d’où naissait un « concept » articulé au message que l’homme de pouvoir voulait transmettre au pays. Créativité déclinante ou économies de la dépense publique ? Depuis six mois, le communicant de l’Élysée semble saisi par un TSC (trouble sémantique compulsif), une sorte de hoquet discursif  qui le conduit à enrober chaque annonce présidentielle du mot « choc », au risque de rendre notre Président ridicule. Bizarrement, tout le monde a oublié qu’en octobre, François Hollande déclarait : « L’idée de choc traduit davantage un effet d’annonce qu’un effet thérapeutique. » On ne vous le fait pas dire, Monsieur le Président. Au fait, comment s’appelle le nouveau sorcier de la com’ au « Château », celui qui devait présidentialiser l’ami François ? Claude Sérillon ? Il est à craindre qu’il soit plus près de la porte que de l’augmentation.[/access]

*Photo: capture d’écran BFM TV

Espagne : les révolutionnaires ont avalé leur rage

indignes espagne izquierda

Cet hiver, je n’ai pas fait le rapprochement quand Izquierda Unida a couvert les murs de mon village d’affiches invitant la jeunesse à se révolter. C’est ensuite, lors d’une discussion sur les origines du nazisme avec des élèves,que cela m’est venu à l’esprit. L’idée que les Allemands, vraiment très méchants, étaient devenus nazis parce qu’ils rêvaient dès les années trente de pulvériser tous les Juifs au Zyklon B n’étant pas très convaincante, j’expliquais aux élèves que la Première guerre mondiale avait été la véritable «matrice» des totalitarismes. Au-delà du ressentiment que la défaite de 1918 a fait naître dans l’opinion allemande, l’historien américain George Mosse estime que la «brutalisation» qui a caractérisé la guerre s’est ensuite projetée dans la vie politique. Mais les élèves sont attachés aux explications mécanistes :  ils préfèrent penser que c’est le contexte économique qui a favorisé l’essor du nazisme. Ainsi, lorsque le parti nazi obtient 33% aux élections de novembre 1933, l’Allemagne compte 6 millions de chômeurs, ce qui représente un quart de la population active. Le raccourci est commode:  c’est le chômage qui a porté Hitler au pouvoir. Là, j’interroge mes élèves, pour la plupart espagnols : l’Espagne d’aujourd’hui est-elle mûre pour basculer dans le totalitarisme? Après tout, ne compte-t-elle pas, elle aussi, près de 6 millions de chômeurs ? Silence dans la classe. Des rires fusent. L’Espagne qui bascule dans le totalitarisme ? Bien sûr que non. On est moderne : l’ère du totalitarisme est révolue.
Voilà qui mérite pourtant réflexion. L’Espagne n’en finit pas de s’enfoncer dans la crise:  son économie ne semble pas vouloir sortir de la récession et le chômage touche désormais 27% de la population active, voire 36% dans certaines régions, comme l’Andalousie et l’Extrémadoure. L’OCDE ne prévoit pas d’amélioration en 2013 et les destructions d’emplois devraient se poursuivre. À ce rythme, on estime que 12 millions de personnes sont menacées de pauvreté. Face à une situation aussi préoccupante, ceux qui pensent que tout est la faute du capitalisme se trouvent confortés dans leur opinion; à les entendre, il faudrait une bonne révolution.
Avec la crise, on veut en effet se persuader à gauche que la révolution est pour bientôt. Ainsi, dans une émission entendue cet automne sur France Inter, l’inénarrable Daniel Mermet ne dissimulait pas sa joie en nous parlant de Juan Manuel Sanchez Gordillo, sorte de Fidel Castro andalou censé nous servir de modèle. Juan Manuel Sanchez Gordillo se dit communiste «comme le Christ, Gandhi et Marx». Outre le fait qu’il s’est illustré l’été dernier en organisant le pillage d’un supermarché, le village dont il est le maire, Marinaleda, ne connaît ni chômage ni problèmes de logement. En réalité, les trois quarts du budget de la ville reposent sur des subventions publiques et la plupart des ouvriers agricoles sont employés par la mairie dans le cadre du Plan d’Emploi Rural financé par l’État. Tous les travailleurs ont le même salaire et vivent dans des logements standardisés et autoconstruits. À coup d’argent public et d’assistanat, on ne laisse dépasser aucune tête et c’est le bonheur obligatoire à Marinaleda. Pensez donc, on y proclame même que «la joie est un droit du peuple» !
Juan Manuel Sanchez Gordillo est membre d’Izquierda Unida: ce parti regroupe des communistes orphelins du modèle soviétique qui se sont reconvertis dans l’altermondialisme et l’écologie. Leur écologisme est d’ailleurs paradoxal puisque, comme celui des Verts français, il est solidement ancré dans une idéologie du progrès qui donne à l’homme le droit de remodeler la nature. Or, dans les rues de mon petit village du Pays basque, les affiches rouges et blanches d’Izquierda Unida proclament qu’il faut « défendre la joie, organiser la colère« . Curieux slogan : les révolutionnaires n’auraient-ils plus que leur joie à revendiquer ? En mettant en scène des jeunes, l’affiche joue sur le mouvement des indignés. On se souvient de ce mouvement, en mai 2011, que Le Nouvel Obs n’avait pas hésité à nous présenter, sans rire, comme un prolongement des révolutions arabes. Très vite, il était apparu que les indignés espagnols étaient des poseurs nourris aux mamelles de la télé-réalité : le regard des médias réfractait leur posture de révolutionnaires. Pendant les années de croissance, une croissance qu’ils croyaient sans doute éternelle, ces indignés étaient trop occupés à faire la fête, souvent à crédit, et ils ont été trop désengagés de la vie politique pour devenir des révolutionnaires crédibles. Certes, la lecture du fascicule de Stéphane Hessel leur a permis, à peu de frais, de se draper dans la posture de l’indigné – contre les banques, contre le capitalisme, contre Israël, contre le racisme, contre la droite, bref, un bon résumé du populisme de gauche. Mais ce qu’ils veulent in fine, c’est défendre la joie.
Cette joie que l’on revendique est-elle une réponse à la brutalité de la crise ? Voilà qui nous renvoie d’une certaine façon à l’entre-deux-guerres. Après les horreurs de la première guerre mondiale, dans les démocraties, il existe une véritable envie de profiter des plaisirs de la vie, comme en témoigne les années folles aux États-Unis ou les congés payés dans les années trente en France. Chaque fois, ce besoin de joie est encouragé par une société de consommation en train d’émerger. Mais la joie est aussi un élément du discours totalitaire. Ainsi, dans l’Allemagne nazie, on aspire également à la joie : on se souvient du docteur Robert Ley, chef du Deutsche Arbeitsfront (DAF –Front allemand du travail) et du discours qu’il prononça le 27 novembre 1927: « un peuple conquiert la joie« . C’était le 4ème anniversaire de la « Kraft durch Freude » (KdF -La Force par la joie): cette organisation de masse, qui subventionnait les loisirs des Allemands et les plaçait sous le contrôle de l’État, encouragea la construction de paquebots pour favoriser l’essor du tourisme, mais aussi la production de la KdF-Wagen, ancêtre de la Volkswagen Coccinelle. Elle participait ainsi à l’encadrement des individus jusque dans les loisirs. Comme à Marinaleda, où la joie est un droit subventionné par l’État.
Cette joie sécularisée et globalisée, coupée de toute tradition culturelle, est une utopie: un peu comme les marxistes, qui voulaient atteindre le bonheur parfait en supprimant les classes sociales, on voit la gauche d’aujourd’hui prête à abolir les différences de sexe ou de cultures pour entrer dans cette ère hyperfestive que Philippe Muray a si brillamment décrite dans Après l’Histoire. L’important, c’est de faire table rase du passé pour construire un monde nouveau. Depuis les millions de morts de la première guerre mondiale, la tentation est grande, en effet, de considérer l’être humain comme un simple matériau que l’on peut remodeler. La théorie du genre s’inscrit d’ailleurs dans cette logique : ne prétend-elle pas transformer la nature humaine au nom du progrès et de la modernité ? Et ne croyez pas que le monde hyperfestif signifie la fin des combats : on est prêt à lutter pour obtenir que le code civil soit peinturluré aux couleurs de la Gay Pride ! En Espagne,  où les affaires de corruption éclaboussent la monarchie et la plupart des partis politiques, on se contente de descendre dans la rue pour « défendre la joie« . Quand il y a grève générale, comme ce 30 mai,  elle est convoquée par les seuls syndicats nationalistes du Pays basque. Le reste de l’Espagne bouge à peine : tout va bien, du moment qu’on peut continuer à sortir et picoler le samedi soir et qu’on a des matchs de football le dimanche. Peu à peu, on entre dans un monde définitivement joyeux, loin de cette brutalité qui caractérise habituellement l’histoire : le monde historique est ainsi éradiqué, dilué dans le totalitarisme soft du festif. La révolution serait-elle donc devenue fille de joie ?

*Photo : jorgeparedes.

L’Allemagne ne paiera pas !

allemagne angela merkel ue

Depuis que l’euro est devenu un chef-d’œuvre en péril, la guerre fait rage de ce côté-ci du Rhin entre deux camps irréconciliables. D’un côté, ceux qui réclament la mise sous perfusion des voyous et des éclopés du système dans un transfert permanent des ressources de l’Allemagne à leur profit. Comme s’il ne s’agissait pas là d’un racket indécent. De l’autre, ceux qui appellent à une « germanisation » des partenaires de l’Allemagne, dont la France, qui devraient augmenter leur productivité, réduire leurs coûts du travail, équilibrer leurs comptes intérieurs et extérieurs. Comme si l’on pouvait changer les peuples.
Ces deux « solutions » à la catastrophe européenne s’enracinent dans deux visions opposées de l’ensemble des questions économiques.  La vulgate keynésiste subordonne la prospérité et le progrès à un soutien inconditionnel de la demande : transfusons le sang de l’Allemagne vers les anémiques de la zone euro. La doxa néolibérale ne connaît qu’une seule loi, celle de la compétitivité : que les untermenschen de l’Europe se hissent au rang des übermenschen. Depuis trente ans, ces visions cristallisées ont pris les esprits en otages et s’affrontent sans jamais se rencontrer, aux dépens du débat rendu nécessaire par les difficultés des temps.
Le discours des « keynésistes » s’accompagne d’un procès moral : l’Allemagne aurait le devoir de soutenir ses partenaires, comme les parents doivent secours à leurs enfants ou l’État social protection aux handicapés. Et les sacrifices qu’elle réclamerait en contrepartie seraient dénués de fondement juridique et politique.
Le discours moraliste joue son rôle usuel de brouillage des données objectives d’un problème qui exige une compréhension rigoureuse. Nous l’avons déjà dit, l’Allemagne ne peut pas payer[1. « Bundesrepublik über alles », Causeur n°53, novembre 2012.]: les 80 millions de citoyens de la République fédérale ont leurs propres charges et ils doivent faire face aux exigences de la mondialisation, qu’ils ont identifiées et décidé de relever, conformément à leur génie économique. Pis encore : le prélèvement sur leurs richesses réclamé pour sauver la zone euro, d’au moins 100 milliards d’euros par an, les précipiterait dans une dépression économique.[access capability= »lire_inedits »]
Ils sont d’ailleurs lourdement engagés par leur participation au Mécanisme européen de stabilité : 170 milliards d’euros, avant même la carambouille chypriote ! Et ils savent que les sommes ainsi consenties dans le feu des faillites des pays du Sud devront être passées par profits et pertes. La perspective d’un engagement indéfini les terrorise.
Est-ce à dire que le parcours de l’Allemagne, depuis les débuts du nouveau siècle, ne réclame que des éloges ? Pas tout à fait. Sa réussite industrielle s’est accentuée récemment à la faveur de choix économiques qui ont, dans les faits, désolidarisé l’économie allemande de celles de ses partenaires. Mais sa stratégie d’expansion ne date pas de la mondialisation, ni même de l’après-guerre : elle a débuté dès la fin du XIXe siècle. Faute de disposer d’un empire colonial, comme la France ou l’Angleterre, elle choisit alors de conquérir le monde grâce à la qualité du made in Germany, et elle y réussira. Autant dire que l’Allemagne mondialisée à la mode Schröder et Merkel est l’héritière de celle de Bismarck.
Si on peine à comprendre l’Allemagne d’aujourd’hui, c’est sans doute parce que l’engagement européen de la République fédérale, sceau de sa rupture définitive et radicale avec le nazisme, a masqué tout le reste de son héritage. Il n’y a pas eu chancelier plus francophile et Européen plus fervent que Konrad Adenauer. Et le couple qu’il a formé avec le général de Gaulle a tant impressionné les esprits que leurs misérables héritiers s’ingénient à singer leur entente et leur coopération.
Les pantomimes d’un Sarkozy ou d’un Hollande avec la chancelière de Berlin ne donnent plus le change à personne. L’Allemagne a changé, l’Europe a changé, le monde a changé.
L’Allemagne a changé du fait de sa réunification accomplie dans l’urgence, et dont elle a supporté la quasi-intégralité du fardeau financier, soit 1500 milliards d’euros en dix ans. Elle a surtout, en surmontant le conflit idéologique issu de la partition, réappris à être une nation.
L’Europe a changé du fait de son élargissement à l’Est. Les nouveaux entrants d’Europe centrale sont redevenus des partenaires économiques de premier rang de l’industrie allemande. Les entreprises de la RFA ont trouvé, à leurs portes, une main-d’œuvre compétente et peu chère, qui est aussi une clientèle toute indiquée pour leurs produits. Au moment exact où le choix de la mondialisation, acté par les accords de Marrakech du printemps 1994, imposait une difficile équation économique à nos industries européennes, l’inclusion de l’Europe centrale a permis une réduction effective des prix de revient allemands grâce à la sous-traitance locale. L’Allemagne a ainsi conjugué les ressources du Mittelstand[2. Mittelstand : système d’entreprises moyennes performantes qui forme le cœur de l’économie allemande.]et les avantages de la Mitteleuropa. Mais cette réussite a aussi décentré l’Allemagne vers une autre Europe.
Le monde, lui, a changé avec l’entrée en force de la Chine, devenue en l’espace de trente ans la deuxième puissance économique mondiale. Entrée en force qui a fourni une aubaine formidable aux entreprises allemandes, au premier rang pour la fourniture des biens d’équipement et des voitures de luxe.
Gerhard Schröder, qui n’a jamais cru à l’euro, et Angela Merkel ont tiré les leçons successives de la réunification, de l’Europe élargie et de la nouvelle mondialisation. Ils ont donc, en accord étroit avec les patrons et les syndicats allemands, ouvert la voie à une autre Allemagne. C’est toujours une Allemagne industrielle, mais qui recherche de plus en plus sa clientèle au-delà des frontières de l’Europe occidentale. Elle applique une stratégie proprement mercantiliste qui consiste à viser des gains constants de parts de marché. Elle pratique ainsi une sorte de cavalier seul économique qui va jusqu’à produire des formes d’action déloyales. Profitant de la crise des pays voisins, les entreprises allemandes embauchent ainsi en nombre croissant des ingénieurs français ou espagnols qu’elles font travailler en Allemagne, plutôt que dans des centres de recherche locaux, ce qui renforce la production et la consommation allemandes et les recettes fiscales du Trésor de Berlin[3. Sur la stratégie allemande, voir Jean-Michel Quatrepoint : « Comment l’Allemagne a gagné la paix », revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012.].
C’est donc une autre Allemagne qui s’est modelée durant les vingt-trois années écoulées depuis que le mur de Berlin est tombé. Un film de science-fiction pourrait la représenter, dans une esthétique froide et distanciée, sous la forme d’une grande plate-forme industrielle offshore où s’activent une armée d’ingénieurs et de travailleurs qualifiés, travaillant pour le monde entier. Seulement, cette réalité, nous sommes constamment tentés de la refuser au profit d’une Allemagne imaginaire, l’Allemagne-vache à lait de l’Europe en faillite ou l’Allemagne-modèle pour les autres Européens, invités à la rejoindre au Panthéon de la réussite économique. L’abandon de ces visions fantasmatiques, qui nourrissent également la germanophilie niaise et la germanophobie bornée, est la seule chose que nous réclamons.[/access]

*Photo : Parlement européen (Angela Merkel et le social-démocrate Martin Schulz).

Et maintenant, le suicide pour tous…

Faut-il se réjouir de l’instauration du mariage pour tous ? De mon point de vue, évidemment, oui. Pour plusieurs raisons trop débattues pour y revenir, mais surtout pour l’une d’elles trop souvent passée sous silence; c’est que le droit au mariage gay ouvre la voie au suicide assisté pour tous qui serait une réelle avancée dans les mœurs.
La loi Leonetti, adoptée en 2005, qui a mis un terme à l’acharnement thérapeutique (on peut la comparer au PACS) préfigure ce que sera le droit à une mort douce…. ou digne (comme on voudra), telle que de nombreux États la pratiquent déjà.
Il semblerait logique que ce droit, d’ailleurs annoncé par François Hollande dans ses soixante propositions, soit l’objet, lui, d’un référendum. Si le mariage pour tous a pu heurter certaines sensibilités conservatrices ou mobiliser ceux qui voient, à tort ou à raison, dans le mariage traditionnel une institution assurant la pérennité d’une société, le suicide pour tous recueillerait un assentiment quasi général, sauf dans le corps médical.
Ce vote donnerait à la majorité, ainsi qu’à son Président, une assise confortable dont ils ont accessoirement bien besoin. François Mitterrand se flattait d’avoir aboli la peine de mort qui, dans les faits, ne concernait pratiquement plus personne. François Hollande, lui, pourrait, s’il en avait le courage, s’enorgueillir d’avoir adouci la peine de vivre.

NKM outragée, NKM humiliée, NKM martyrisée

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NKM brisée net… dans son élan vers la présidentielle de 2017 ? C’est le rêve que font beaucoup de sympathisants de droite, des militants de la Droite forte aux familles de la Manif pour tous, qui semblent avoir noyauté l’organisation des primaires UMP pour les municipales de 2014, afin de faire perdre la favorite. Ainsi, sur le site de la Manif pour tous, on donne des conseils de vote : « du bitume aux urnes, participez aux primaires à Paris ! ». Deux candidats, Franck Margain et Jean-François Legaret sont estampillés du sceau « opposé », tandis que NKM et Bournazel  sont marqués « abstentionniste » ou pire « favorable ».
Quant à Guillaume Peltier, le leader de la Droite forte, il incite publiquement à un vote anti-NKM. L’intéressée déclare « avec son mouvement, il est prêt à nous faire perdre Paris pour défendre ses valeurs », sous-entendant sans doute qu’elle-même était prête à perdre ses valeurs pour gagner Paris…
La guerre entre une droite forte, buissonnière, bonapartiste et sarkophile et une droite mesurée, libérale, technocratique et moderne incarnée par la nymphe polytechnicienne aura-t-elle lieu ? Ces primaires semblent être qu’un premier round, une ébauche de la grande bataille que devra affronter la droite en 2017. L’UMP, assemblage hétéroclite de traditions politiques opposées est en train d’imploser. Tant mieux ?
La primaire ouverte était un rêve terra-noviste progressiste et moderne, censé garantir une démocratie transparente et « participative » qui, en s’ouvrant à tous, ferait forcément le choix du « cercle de la raison ». Finis les plébiscites crypto-bonapartistes et le mythe du leader charismatique, la personnalisation et la dictature opaque du parti, désormais la désignation des candidats serait le fruit d’un processus clair, populaire et « ouvert ».
(Mal)heureusement les choses ne se passent jamais selon les prédictions des think-tanks, et la réalité de la primaire est bien différente.
Côté gauche, Hidalgo a été investie au terme d’un vote où, seule candidate, elle a remporté 98,3% des voix, alors que Désir avait été désigné quelques mois plus tôt à la tête du Parti socialiste par la grâce élyséenne. Alors que la gauche se reconvertit à la « dictature » du leadership ou replonge dans ses vieilles habitudes d’apparatchiks, la droite s’essaie aux vertus participatives, avec les succès que l’on sait : fiasco de l’élection du président UMP en novembre et aujourd’hui, crise interne autour de la primaire pour les municipales.
L’invention des primaires, du moins en France où l’on tient à la bonne vieille tradition de l’homme providentiel, est un signe de l’essoufflement de la politique. Car, chez nous, quand on veut ajouter de la démocratie, c’est toujours parce qu’on manque d’un leader, et inversement, quand une figure politique se dégage, nul besoin de passer par les urnes en interne.
Les primaires ouvertes étaient conçues pour élargir la droite au centre, dans les faits, elles favorisent, comme les primaires américaines, la frange militante la plus radicale. Comme aux Etats-Unis, le candidat de la droite doit donc durcir son discours pour passer la barrière militante, puis l’édulcorer pour séduire une majorité d’électeurs. Ce que NKM n’a pas compris, partant trop vite comme le lièvre de La Fontaine, se voyant déjà séduisant les bobos, oubliant qu’avant elle devait faire la cour à son propre camp.
Les éditorialistes de tous bords déplorent avec une condescendance ponctuée de désespoir que le peuple de droite soit assez stupide pour ne pas élire la divine Nathalie, ainsi Hervé Gattegno qui écrit, dans Le Point,« ce serait un comble pour l’UMP de se priver de sa meilleure candidate ».
La douce NKM crie au « sabotage » : elle est la meilleure, ça ne devrait pas se passer comme ça ! À la rigueur se battre contre Dati, ça avait du panache, mais contre des inconnus qui n’ont pas fait de grandes écoles et n’ont jamais été ministres : quelle humiliation !
La fracture qui déchire la droite parisienne n’est pas qu’une réplique de la guerre Fillon/Copé qui a eu lieu à l’automne. Elle est  plutôt  l’ébauche du grand massacre à la tronçonneuse fratricide qui aura lieu en 2017. Guerre sans dentelles où les combats idéologiques, ballottant un peuple de droite désorienté, ne seront que l’habillage  transparent d’un concours du plus gros ego.
Car la mère porteuse qu’est l’UMP a accouché, faute d’une ligne idéologique claire, d’étranges siamois même pas monozygotes. Allez comprendre quelque chose au ticket Copé/Raffarin, ou Fillon/Ciotti[1. Le duo Xavier/Bertrand est plus homogène mais moins convaincant.] par exemple… ou plutôt si, vous avez compris. Le parti fait davantage penser à une cour florentine, où les rapports de forces succèdent aux complots d’alcôve, qu’à un « mouvement populaire » qui pourrait mener une politique alternative.
Ce scénario gore à venir n’est que l’écho d’une défaite depuis longtemps consommée, celle de la politique charnelle, batailleuse sur les valeurs et ancrée dans une tradition idéologique.
Bien sûr, la véritable bataille idéologique ne se déroulera pas à Paris déjà toute acquise à la cause sociétalo-libérale. Car le vrai clivage ne se situe pas entre une bourgeoisie catholique et une bourgeoisie libertaire, il ne se jouera pas entre le Marais et le 16ème arrondissement, mais bien entre le « pays réel » de la France péri-urbaine et les centres-villes des grandes métropoles connectées à la mondialisation.
La vraie guerre n’aura pas lieu, tant que les gueux ne s’inviteront pas dans le débat.

*Photo: capture d’écran du débat sur France 3 IDF

Bruno Le Maire : Hollande fragilise le couple franco-allemand

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Propos recueillis par Daoud Boughezala et Gil Mihaely

Causeur. Avec une économie prospère au milieu d’une zone euro au bord de la faillite, l’Allemagne joue-t-elle un rôle positif en Europe ?
Bruno Le Maire[1. Bruno Le Maire est normalien, énarque, agrégé de lettres modernes et diplômé de Sciences-Po. Élu député de l’Eure en 2007, il est nommé en 2009 ministre de l’Agriculture,  ainsi que de la Ruralité et de l’Aménagement du territoire. Depuis mi-2012, il siège de nouveau à l’Assemblée nationale.] Je vous rappelle qu’en 2003, l’Allemagne était « l’homme malade de l’Europe ». Personne ne peut lui reprocher d’avoir, depuis lors, misé sur son renforcement économique. Grâce aux réformes structurelles engagées par Gerhard Schröder et poursuivies par Angela Merkel, elle a amélioré sa compétitivité, restauré ses comptes publics et engrangé  des excédents commerciaux considérables.
Ces excédents, elle en doit la plus grande partie à ses échanges avec le reste de l’UE. Le spectaculaire redressement allemand ne s’est-il pas fait aux dépens des autres ?
Disons que l’Allemagne a aujourd’hui intérêt à ce que tous les pays européens sortent de la crise. Pour cela, elle doit dépasser sa stratégie nationale au profit d’une stratégie européenne. Mais aucune discussion avec les Allemands ne sera possible tant que la France restera faible. Avec 1300 chômeurs de plus chaque jour, un déficit commercial important et un budget toujours déficitaire, personne ne nous écoutera.
Admettons, mais, dans le commerce au sein de l’Union européenne, tout le monde ne peut pas être excédentaire…
Aujourd’hui, la richesse et la croissance se trouvent dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. Seule une Europe plus forte nous permettra de profiter de cette croissance pour créer des emplois chez nous et enrichir les Français. Mais si le seul projet politique européen consiste à piocher dans les dépôts bancaires des épargnants, comme on l’a fait à Chypre, on n’y arrivera pas.
 Le péché originel du projet européen est peut-être, justement, d’être exclusivement économique…
Vous avez parfaitement raison. Le chancelier Kohl pensait pourtant que l’euro était une création politique et non économique. Et les menaces qui pèsent sur la zone euro sont aujourd’hui politiques et non économiques. Il faut donc répondre à une question apparemment simple : l’Europe, pour quoi faire ? En 1957, la réponse était : « L’Europe, c’est la paix ! » Au moment de l’élargissement, après la chute du mur de Berlin, nous pensions : « L’Europe, c’est la démocratie ! » Avec la création de l’euro, nous avons pensé : « L’Europe c’est la prospérité ! » Aujourd’hui, l’Europe, c’est le chômage, la pauvreté, l’incapacité à proposer un avenir aux jeunes.
Pourquoi, en ce cas, ne pas sortir du carcan de la monnaie unique ?[access capability= »lire_inedits »]
 Parce que cela ne ferait que nous affaiblir davantage ! Que deviendraient les économies des épargnants ? Comment achèterions-nous notre pétrole, notre gaz ? Il ne s’agit donc pas de sortir de la monnaie unique, mais de doter enfin la zone euro d’une politique économique commune. L’aberration, c’est d’avoir une monnaie unique et 17 politiques économiques différentes. Nous sommes au milieu du gué, là où les courants sont les plus forts, sans avoir le courage ni la vision nécessaire pour avancer. C’est le pire scénario imaginable.
Et quel est le meilleur ?
La clé de tout, c’est la convergence économique, fiscale et sociale. Soyons pragmatiques et commençons là où l’on peut avancer le plus vite : l’harmonisation fiscale. Il faudra ensuite s’attaquer à l’harmonisation sociale, un dossier beaucoup plus compliqué car  chaque pays a son histoire particulière en matière de droit du travail. Il est néanmoins possible de faire converger un certain nombre de règles sociales. Dans mes discussions avec des ministres allemands, j’ai constaté qu’ils étaient ouverts, par exemple, à l’idée d’instaurer un salaire minimum chez eux[2. Contrairement à ce que laisse penser la diatribe d’Angela Merkel contre le SMIC et les 35 heures, postérieure à cet entretien.]. D’ailleurs, cette question, comme celle des « mini-jobs » précaires, sera au cœur du débat électoral allemand. La France ne peut pas accepter le dumping sur les salaires en Europe.
La « directive Bolkestein » montre que l’Europe a plutôt fait le choix de la concurrence interne…
Quand on fait une erreur, il faut la corriger. Le projet politique de l’Europe ne peut pas consister à dire : « Vous allez travailler plus et gagner moins. »
 En attendant le « Printemps européen », la croissance mondiale est aujourd’hui tirée par les pays émergents. Les pays de l’UE peuvent-ils exporter vers la Chine et l’Inde avec un euro à 1,30 dollar ?
Bien sûr ! Lorsque j’étais ministre de l’Agriculture, un éleveur français faisant de la Charolaise, de la Salers ou de la Limousine gagnait à peine 800 euros par mois. Nous avions alors le choix entre une politique d’aides rapportant immédiatement 40 ou 50 euros par tête de bétail et la construction, difficile et coûteuse, d’une filière d’exportation de la viande bovine française. Nous avons opté pour l’exportation et, en un an, le prix du kilo a augmenté de 1 euro, ce qui équivaut à 450 euros de plus par tête ! Même si la situation des éleveurs reste très difficile en raison du coût de l’alimentation animale, voilà la solution : aller chercher la richesse là où elle se trouve pour créer des emplois chez nous.
D’accord, et merci pour les vaches françaises ! Mais vous évacuez un peu vite la question du taux de change…
 Non, et la parité de l’euro doit être discutée avec nos amis allemands. Mais tant que nous ne montrerons pas que nous avons choisi de jouer et de gagner dans la mondialisation avec des produits de qualité, du haut de gamme, de l’innovation et de l’exportation, ils nous soupçonneront  de nous abriter derrière le problème de l’euro fort pour retarder les réformes nécessaires. La France doit accomplir sa révolution économique.
De toute façon, la progression du sentiment anti-européen en Allemagne montre qu’il est peut-être trop tard…
 Le sentiment anti-européen progresse dans toute l’Europe ! Et pour un Européen comme moi, c’est un signal d’alerte : l’Europe peut changer, l’Europe doit changer ! Nous pouvons encore agir !
En êtes-vous sûr, alors que la nouvelle stratégie allemande semble reposer sur un rapprochement avec la Grande-Bretagne ?
Je suis très préoccupé par l’émergence du couple germano-britannique. C’est, encore une fois, la faiblesse de la France qui conduit Angela Merkel à nous tourner le dos. Rien de bon pour la France, pour l’Allemagne, et même pour l’Union européenne ne peut sortir d’une alliance entre un État qui est au cœur du dispositif européen et un pays qui n’appartient pas à la zone euro et qui envisage un référendum sur son maintien ou non dans l’UE.
Peut-être Cameron et Merkel ont-ils fait leur deuil de l’Europe politique parce que, comme Thatcher il y a  trente ans, ils ont le sentiment de payer pour le reste de l’Europe et se disent qu’à tout prendre, une Europe à la carte est préférable.  
 Je ne le pense pas. Les Allemands sont convaincus que leur modèle d’exportation compétitive est LE bon modèle pour l’Europe. Aujourd’hui, ils trouvent en Grande-Bretagne un allié qui partage cette vision. Et pour toute réponse, François Hollande invente, dans un discours à Bruxelles, la formule « intégration solidaire » !  On ne convaincra pas l’Europe avec des slogans !
Il a aussi tenté de se rapprocher de l’Espagne, de l’Italie et d’autres, pour créer un rapport de force face à l’Allemagne...
 Mais cela ne marche jamais ! Il y a deux alliances de revers possibles contre l’Allemagne : avec les Britanniques ou avec les pays du Sud.  Or, nous n’avons pas les mêmes intérêts européens que les Britanniques. Quant à l’alliance vers le Sud, elle est condamnée car l’Italie et l’Espagne ne nous suivent pas sur toutes nos propositions. Et elle ne suffirait pas à faire fléchir les Allemands. La seule façon de défendre nos intérêts face à eux, c’est un dialogue direct et franc. Voilà pourquoi je propose toujours un « Agenda franco-allemand 2020 », sur l’emploi, la politique industrielle, la formation des jeunes…
En somme, la seule voie de salut, pour les Français, serait de devenir Allemands ?
 Bien sûr que non ! Il ne s’agit pas d’étendre le modèle allemand au reste de l’Europe. D’autant qu’il a ses faiblesses : la montée de la pauvreté, le développement des bas salaires dans certain secteurs et, bien évidemment, la démographie qui est une véritable épée de Damoclès. Il faut simplement définir une stratégie commune et laisser chaque pays l’appliquer à sa façon.
 La révolution économique que vous appelez de vos vœux nécessite peut-être de changer le rapport des Français à l’argent et à la réussite. Dans l’« opération transparence » qui a suivi l’affaire Cahuzac, la ministre aux Personnes âgées, Michèle Delaunay, s’est presque excusée de posséder un patrimoine de 5,4 millions d’euros. Dans ce climat, comment encourager les gens à entreprendre ?
 Notre société demeure profondément une société d’ordres, où le statut et la réputation ont beaucoup d’importance. Ce n’est pas méprisable. Mais du coup, nous cédons trop souvent à la tentation de la jalousie. Soyons capables de respect et d’admiration pour la réussite des autres ! Cela dit, l’argent ne sera jamais la valeur cardinale en France. Et c’est tant mieux ![/access]

*Photo: DR

La France n’accepte ni la richesse ni la réussite

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Edwy Plenel est-il un nouveau Robespierre ?
Patrice Gueniffey[1. Patrice Gueniffey, historien, est directeur d’études à l’EHESS. Spécialiste de la Révolution française, il consacre ses recherches depuis quelques années à l’histoire napoléonienne. Son dernier livre, Histoires de la Révolution et de l’Empire, a été publié chez Perrin en 2011.]: Il lui ressemble, par son côté inquisiteur et son style « conscience morale ». Et aussi par la place qu’il occupe dans le paysage.
Le crime en moins…
Évidemment ! Plenel est aussi nettement moins « transparent » que « l’Incorruptible » : on ne sait pas s’il est ce qu’il dit, alors que Robespierre était réellement ce qu’il disait être. La force de Robespierre tenait au fait qu’il était dénué de passions ordinaires – et brûlé par celle du pouvoir, et peut-être aussi de l’échec. Je ne suis pas sûr qu’Edwy Plenel possède cette force.
C’est heureux, non ? À moins que, par ces temps de crise morale, nous ayons besoin d’un « Incorruptible » ?[access capability= »lire_inedits »]
En un certain sens, oui. En révélant les fautes de Jérôme Cahuzac, Mediapart a fait œuvre utile pour la démocratie. L’ennui, c’est que Plenel donne à cette fonction de critique et de surveillance de la presse une tournure révolutionnaire, en s’arrogeant, exactement comme Robespierre dans les débuts de la Révolution, la fonction de censeur de la République. La presse américaine mène des enquêtes, dénonce des scandales ; elle ne vise pas pour autant à faire la révolution.
Essayons de comprendre ce « journalisme de combat », comme dit Philippe Bilger. On dirait que son ambition, sans doute inconsciente, est de porter une alternative, de régénérer la démocratie (et la gauche) par la vertu et la morale.
Justement, le rôle de la presse est de dénoncer, d’alerter, de questionner, pour défendre l’intégrité du système démocratique, pas de militer pour un autre système !  C’est d’ailleurs ce qui, dans la Révolution française, distingue Robespierre de Brissot. Le premier a pratiqué un journalisme inquisitorial à la Savonarole, normatif de surcroît. Brissot, dans son Patriote français, avait une vision beaucoup plus libérale de la presse, celle d’un contre-pouvoir ne recherchant pas la destruction des pouvoirs existants, mais leur amélioration.
Que la presse soit un acteur politique est effectivement une vieille tradition française. De ce point de vue, Mediapart n’a rien inventé…
Et cette tentation est encouragée par l’effondrement des partis politiques qui subsistent – et encore ! – à titre de machines électorales. Pas le moindre soupçon de programme ou d’idée, que ce soit à gauche ou à droite. Or, face à ce vide, la révolution des communications ouvre un très large espace politique.
Mais pour faire la Révolution, il faut être deux ! Vous avez estimé, dans Le Point, que la situation et l’humeur du pays étaient comparables à celles de 1788. Comparaison pour comparaison, l’opinion, chauffée par la presse, demande des têtes : ne sommes-nous pas en 1793 ?
Je maintiens que la situation évoque plutôt 1788. Pour que nous soyons en 1793, il faudrait des révolutionnaires ; il n’y en a pas, au-delà d’une gauche qui s’accroche d’autant plus à la rhétorique maximaliste de 1792 qu’elle semble ignorer que le monde a changé. C’est une belle illustration du fossé entre la situation réelle et sa traduction médiatico-politique. Mais le discours révolutionnaire n’a pas de prise dans la société ni même d’écho réel. On assiste à une dégradation du système politique, plus qu’à une radicalisation de la population.
Sauf que beaucoup de gens sont convaincus d’être gouvernés par des corrompus…
C’est récurrent dans l’histoire française depuis deux siècles ! Les Français n’ont jamais été contents de leurs gouvernants, ou alors brièvement, après des épisodes très douloureux – le Consulat, les années 1918-1923 (mais ça se gâte très vite), les débuts de la Ve République. Le soupçon de corruption est consubstantiel, ou concomitant, à l’avènement de la démocratie. D’ailleurs, l’Ancien Régime est mort de ce soupçon : l’exigence de vertu s’affirme sur fond d’affaiblissement du pouvoir politique et de scandales, comme l’affaire des « diamants de la reine », aussi symbolique à l’époque que l’affaire Cahuzac aujourd’hui. C’est le moment où la Monarchie s’effondre, parce qu’elle est incapable de résoudre une crise structurelle, qu’elle est accablée, accusée de toutes les turpitudes. Le scénario se répète : confronté à une crise de système, l’État ne remplit pas ses missions – assurer la sécurité des citoyens et garantir des conditions décentes de vie. S’ils sont inefficaces, se disent les gens, qu’au moins ils soient honnêtes ! Le « Tous pourris ! » naît de l’impuissance politique.
Ce n’est peut-être pas le soupçon, mais la corruption qui est consubstantielle à la démocratie, ou plutôt au pouvoir lui-même.
La corruption est un problème bien réel et récurrent, même s’il a été considérablement aggravé par la décentralisation et de la « nomenklaturisation » de la classe politique, laquelle, du coup, a beaucoup de mal à distinguer fonds publics et argent privé. Mais si ce problème prend un relief particulier, c’est aussi parce que la France a un fond « sans-culotte ». Ailleurs, on considère que les différences de fortune, d’éducation et de talent font plus ou moins partie de l’ordre du monde. Culturellement, la France n’accepte ni la richesse ni la réussite. C’est le revers de l’égalité : toute distinction est suspecte. Nous portons toujours le fardeau de nos origines : n’oubliez pas qu’en France, la modernité et la démocratie sont filles de la Révolution.
Nous avons progressé : les « riches » ont pris la place des « aristos », et la condamnation médiatique celle de la guillotine. Ainsi peut-on entendre une prétendue sociologue affirmer tranquillement à la télévision : « Les riches mènent une guerre contre les pauvres…Il est normal que tout le monde soit suspect. »
En effet, il n’y a rien de très nouveau, même si ces affects se réveillent en période de crise. Les riches sont, en quelque sorte, les « ennemis de l’intérieur ». Et ça vient de loin. Dans notre ADN historique, il y a le pacte, dommageable par ses conséquences, noué entre la société et l’État. La société française ne survit que par l’État. Elle n’a jamais été assez forte pour imposer des limites à celui-ci, comme dans la plupart des autres pays européens. Pour affaiblir la noblesse, les rois ont toujours privilégié le tiers-état qui, par l’impôt et les emprunts, pourvoyait aux dépenses de l’État. Ce deal « obéissance contre protection » a fonctionné  jusqu’au jour où la banqueroute de l’État, incapable de payer les rentes des souscripteurs d’emprunts, a entraîné la chute de tout le système. Aujourd’hui, notre État-providence devenu fou dépend de ceux auxquels il garantit un statut ou distribue des subventions, grâce à de l’argent qu’il faut bien prendre quelque part.
Heureusement, nous n’avons pas perdu tout humour : la publication des patrimoines ministériels a fait marrer tout le pays. Blague à part, n’avons-nous pas lancé une machine à délation que plus rien n’arrêtera ?
La délation aussi est une vieille histoire en France. C’est la Convention qui, en 1793 ou 1794, a voté une loi qui l’érigeait en devoir civique. À l’époque, des « catéchismes républicains » invitaient les citoyens à dénoncer les traîtres ou ceux qui étaient susceptibles de le devenir, y compris dans leur propre famille. Et les ennemis du peuple étaient sommés de faire leur autocritique. Vous voyez, le XXe siècle n’a pas tout inventé.
Le XXIe non plus : en somme, en l’absence de toute perspective de « Grand soir », l’esprit public baigne dans un fond de sauce révolutionnaire. Mais les arômes généreux de 1789 semblent s’être dissous dans les passions tristes…
La génération de 1789 n’avait pas l’intention de faire une révolution. Robespierre n’arrive pas à Versailles avec la Révolution en tête. Tous ont été précipités dans l’événement sans l’avoir voulu ni même désiré, à de rares exceptions près. Mais cette génération extraordinaire (il n’y en a jamais eu de semblable dans l’Histoire) croyait à l’avenir, au progrès, elle débordait d’idées. En dépit de tout, la Révolution a été un incroyable laboratoire : toutes les questions relatives à la société et la politiques modernes y ont été posées et débattues, à défaut de trouver une réponse. Rien de tel aujourd’hui. Certes, de nombreux Français croient en l’avenir : on les connaît, ce sont ceux qui partent. Ils croient à l’avenir, mais pas en France.
Filons encore un  peu l’analogie historique. Voyez-vous des ressemblances entre François Hollande et Louis XVI ?
Ils sont confrontés à la même mécanique auto-cumulative de crises qui se nourrissent les unes des autres : crise économique, crise de la dette, crise des institutions,   crise de l’action politique qui fait échouer toute tentative de réforme et, pour finir, crise morale ! En prime, nous avons la crise de l’Europe qui contribue à paralyser et même à détruire toute idée de politique. Cela dit, je vois un autre point commun entre Hollande et Louis XVI : ce sont deux faibles contraints de gouverner avec des institutions faites pour des hommes forts. La monarchie absolue marche très bien avec Louis XIV, pas avec Louis XVI ; la Ve République est un costume taillé pour de Gaulle, et même Mitterrand, pas pour Hollande…
Nous n’allons pas apprendre à un lecteur de Tocqueville que la démocratie ne produit pas spontanément de grands hommes, peut-être parce qu’elle n’aime guère la grandeur…
Les grands hommes ne naissent jamais spontanément : il faut des candidats à l’emploi, des circonstances favorables, et une attente. Cela dit, les grands hommes sont un peu pesants, et souvent, le danger passé, ceux qui les ont appelés n’ont plus qu’une hâte, en être délivrés : Churchill en 1945, de Gaulle en 1969… En l’absence de circonstances exceptionnelles, pourquoi aurait-on besoin de « grands hommes » ? Et la monarchie (dans sa variante louis-quatorzième) a beau cultiver le culte de la grandeur, l’hérédité ne produit pas toujours de grands rois : comme disait Thomas Paine, elle donne parfois un âne quand on aurait besoin d’un lion.
On peut en dire autant des élections…
Le suffrage, il est vrai, n’est pas moins hasardeux : s’il produit des Obama, il engendre aussi des Hollande. Mais nos dirigeants ne sont pas les seuls responsables de leur impuissance. Nous le sommes tous, parce que nous supportons de plus en plus mal d’être gouvernés. Après tout, si une majorité d’électeurs a élu Hollande, c’est précisément pour qu’il ne fasse pas de réformes. On pourrait avoir l’impression que le pays est coupé en deux : d’un côté, ceux qui travaillent, contribuent et veulent des réformes ; de l’autre ceux qui reçoivent les subventions et ne veulent pas entendre parler de réformes. Ce clivage existe, mais il passe en même temps en chacun de nous, parce que nous bénéficions tous de la Sécu, de l’assurance-chômage ou des 35 heures. Nous ne voulons pas que ça change et ça se comprend ! Autrement dit, l’évolution de nos sociétés démocratiques aboutit à une situation dans laquelle l’autorité est de plus en plus mal supportée, tout en étant toujours davantage réclamée.
Cette contradiction explique peut-être, plus que sa politique, l’acharnement contre Margaret Thatcher : elle a cru, naïvement, qu’elle devait exercer le pouvoir qui lui avait été confié…
Tout à fait ! Elle savait très bien ce qu’elle faisait ! Mais on n’imagine pas la férocité du combat qu’elle a dû mener, y compris contre l’establishment conservateur. C’était un « grand homme », peut-être la dernière incarnation de ce grand rôle de l’Histoire occidentale !
Donc, plus de « grands hommes », même en jupons. Sommes-nous condamnés à choisir entre des voyous et des terroristes ?
Les aspirants terroristes demeurent une minorité. Et tous nos élus ne sont pas des voyous, loin de là, mais beaucoup sont assez médiocres. La profession politique a cessé d’être très attractive : les règles qui l’encadrent sont si contraignantes qu’elle est de moins en moins rémunératrice, financièrement et symboliquement. L’Europe a dévalué la politique. Le climat ambiant ne va pas arranger les choses, sans parler de la loi contre le cumul des mandats… Résultat : ceux qui ont la capacité et le talent vont faire carrière ailleurs.
Justement, le climat général conjugue tension entre groupes qui se regardent en chiens de faïence et dépression collective. À supposer que nous soyons en 1788, il est peu probable que 1789 suivra.
Le climat est effectivement délétère et détestable. La lutte contre le projet d’aéroport de Nantes et, plus encore, les réactions à la mobilisation contre le « mariage pour tous » révèlent un phénomène nouveau : la montée de l’intolérance dans le débat, l’incapacité à dialoguer. Si je ne cède pas au pessimisme, c’est que je reste persuadé que la société française vaut beaucoup mieux dans son ensemble que sa société politique. Mais des minorités organisées, efficaces, influentes, peuvent jouer l’escalade. Et nous n’en manquons pas.
Nouveau ? Cela fait des années que l’invective morale et l’anathème ont envahi le débat public, au détriment de la confrontation des arguments…
C’est arrivé progressivement, en même temps que nous cessions d’être une communauté. Nous arrivons de moins en moins à « faire société ». C’est pour cela que nous ne parvenons plus à nous parler. Jusque-là, le dialogue entre Français ne s’était jamais complètement interrompu, sauf pendant des épisodes, il est vrai récurrents, de guerre civile, larvée ou ouverte : l’affaire Dreyfus, Vichy, la guerre d’Algérie. L’absence de langage commun qui avait caractérisé ces périodes est à nouveau manifeste alors que le délitement s’accélère, pour plusieurs raisons, dont une immigration littéralement démente n’est pas la moindre. La montée de la criminalité, de l’agressivité dans les rapports sociaux et la disparition très rapide de la civilité en sont différents symptômes. La simple idée d’un Bien commun qui nous réunirait s’est effacée.
Provisoirement, sans doute… Si l’immigration, ou plutôt la crise de l’intégration, ont aggravé les choses, le malaise vient effectivement de plus loin. Vous l’avez dit, en France, c’est l’État qui a créé la société. Et nous ne savons pas « faire société » sans l’État. Peut-être, de surcroît, avons-nous du mal à admettre que les grandes valeurs d’égalité et de fraternité dont nous nous réclamons n’ont pas fait disparaître les intérêts particuliers, les rivalités et les conflits.
C’est la schizophrénie française. La France est le pays du discours de l’intérêt général et du règne des lobbies. De même qu’elle est le pays de la vertu affichée et de la corruption pratiquée, en particulier, je le répète, depuis que la décentralisation a gangrené le pays entier. Ainsi, la France cumule une corruption massive, des situations acquises et l’assistanat au moment où elle se défait ; or, pour faire face, il serait d’autant plus nécessaire qu’elle forme une communauté solidaire et consciente de partager un même destin.
Alors, revenons à notre point de départ : n’est-il pas bon, en des temps à la fois troublés et sinistres, qu’un « Incorruptible » tente de réveiller la conscience collective ?
Un Robespierre ? Un Robespierre n’est jamais utile ! Robespierre, c’est la rhétorique de la vertu au service d’un régime criminel ! La réalité de la Terreur, ce furent des crimes, des innocents persécutés. Mais ne nous emballons pas : ce n’est pas la Terreur qui nous menace, mais l’immobilisme. Et après tout, même si la mer monte, même si on a de l’eau jusqu’au menton, si elle n’est pas trop froide, ça va. En espérant que le niveau montera lentement ! La chute de l’Empire romain est un mythe : le déclin, ça dure longtemps.[/access]

*Photo: DR

Dominique Venner : la vague et l’écume

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Les funérailles de Dominique Venner ont lieu aujourd’hui à Paris. En se tirant une balle dans la bouche devant l’autel de Notre-Dame, « l’historien d’extrême droite », comme l’ont surnommé les médias, a déclenché un tintamarre médiatique. Certains n’ont pas manqué d’imagination. Ainsi, la très charitable Christine Boutin a dit espérer la conversion « à la dernière seconde » de ce néo-païen invétéré. Mais la palme de l’originalité revient à Guy Konopnicki qui fait de l’ancien militant pro-Algérie française l’inspirateur… des kamikazes islamistes ! « Comme l’on sait (sic !), la mort combattante issue de la mythologie païenne d’Europe du Nord a été greffée sur l’islam intégriste, pourvoyeur d’attentats suicides, de l’Intifada des Mosquées aux avions jetés sur les tours de New York, le 11 septembre 2001. » Sacré scoop : Ben Laden lisait donc frénétiquement Histoire et traditions des Européens !
Quant aux lepénistes saluant en Venner leur héros posthume, ils font bien peu de cas du projet impérial d’une Europe aux cent drapeaux que caressait cet « Européen de langue française, d’ascendance celtique et germanique »[1. « Entretien avec Dominique Venner », Antaïos, 2001.].
Auteur de la brochure Pour une critique positive (1964), qui inspira toute une génération de la droite radicale, Dominique Venner explique s’être suicidé « afin de réveiller les consciences assoupies » par le délitement de la « civilisation européenne », dont le mariage pour tous ne serait « qu’un des symptômes ». Aux yeux de certains, il aurait offensé le christianisme en mettant fin à ses jours dans la maison de Dieu. C’est ignorer que dans la tradition païenne, le guerrier commet souvent le sacrilège.
On trouve d’étranges échos à son acte dans les lignes du cœur rebelle (1994) consacrées au suicide de son ami François de Grossouvre : « Le choix du lieu de sa mort, si terriblement symbolique et accusateur, donnait à celle-ci la signification la plus haute et la plus noble. Seule une mort volontaire pouvait, à ses propres yeux, le laver de ce qu’il ressentait comme une souillure insupportable. » Malgré la dissonance des contextes – Grossouvre s’est suicidé dans son bureau de l’Elysée parce qu’il se sentait humilié par François Mitterrand – tout était écrit.

Europe : Le fédéralisme ou la mort !

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L’Espagne unifiée survivra-t-elle à son roi Juan Carlos, englué dans les scandales sexuels et les soupçons – de plus en plus confirmés – de malversations visant son gendre, l’ex-champion de handball Inaki Urdangarin ? La question dépasse désormais le débat sur  la nature monarchique de l’Espagne et concerne la pérennité d’un Etat unitaire (malgré les communautés autonomes) dirigé par Madrid. Elle transcende les problèmes d’une nation habituée aux conflits civils depuis le XIXe siècle.
L’Europe d’aujourd’hui bruisse de revendications régionalistes plus ou moins affirmées. Et partout où surgit la contestation de l’Etat unitaire apparaît la même réponse sous la forme d’un mot magique : fédéralisme. Si celui-ci était la clé de tous les problèmes, cela se saurait. D’autant plus que le mot recouvre des réalités très différentes selon les régions. En Belgique, la devise nationale demeure « l’union fait la force » mais dans les faits, les forces centrifuges s’activent à séparer autant que possible le nord du sud du royaume. Une des raisons de ce désamour est à chercher dans la forme fédérale adoptée par le pays depuis une trentaine d’années.  Dans ce cas précis, il ne s’agit pas de régions qui décident de mettre en commun leurs forces afin de constituer un Etat plus fort mais du contraire : un pays choisit de se diviser en régions pour prévenir son éclatement. Ce scénario n’est pas propre à la patrie du surréalisme et des moules-frites. On le retrouve aussi en Espagne ou en Italie où le serpent de mer du fédéralisme réapparaît à chaque nouvelle élection, un scénario qui se reproduit souvent dans la péninsule. Aujourd’hui, le leghista[1. Partisan de la Lega Nord, parti régionaliste du nord de l’Italie]Roberto Maroni, ouvertement indépendantiste assume la présidence de la région lombarde.
Parmi les motivations qui justifient la voie fédérale, l’argent apparaît souvent au premier plan. Il s’agit de remettre en cause le principe de solidarité entre des régions riches et d’autres, plus pauvres. En Belgique, on a calculé qu’il faudra 75 ans à la Wallonie pour rattraper la Flandre sur le plan économique ! Il serait malhonnête de passer sous silence le premier siècle d’indépendance au cours duquel l’Etat belge a surtout compté sur la locomotive industrielle que constituait sa partie sud. Aujourd’hui, le nord de l’Italie a transformé La Lega Nord en parti de gouvernement pour imposer une réforme régionaliste de nature à mener le pays vers une voie fédéraliste ou même un éclatement prôné par les partisans les plus résolus de la Padanie. Le Royaume-Uni n’est pas non plus à l’abri de ce type d’évolution. Même si les indépendantistes ont affirmé leur intention de conserver l’Ecosse sous la couronne symbolique de la reine, ils n’en militent pas moins pour un largage d’amarres radical avec leur voisin, toujours considéré à Edimbourg comme une encombrante puissante tutélaire. Pourtant, l’Ecosse dispose depuis 1998 de son parlement mais, pour le chef des indépendantistes, la solution fédérale ne constitue qu’une étape obligée vers une rupture pure et nette du cordon ombilical.
Dès lors, l’option fédérale serait-elle toujours l’antichambre de l’implosion nationale ? Les exemples allemands ou américains plaident pour un autre fédéralisme, nettement plus constructif. Les compétences sont réparties au niveau fédéral ou régional de manière rationnelle et dépassionnée, en pesant d’abord les avantages et les inconvénients au niveau du citoyen.
Un partage des tâches qui doit aussi tenir compte de l’échelon supranational que représente l’Europe communautaire. On peut toujours dresser la liste des péchés originels de l’Europe des 27 mais il serait dommage et probablement suicidaire de renoncer à l’idée européenne. Il reste à apprendre à additionner les niveaux de pouvoirs entre le régional, le national et le supranational. En ce sens, la solution fédérale est probablement la plus pertinente. Sur le continent Europe, elle puise sa légitimité historique dans les grandes sagas du Saint-Empire germanique ou de la mosaïque territoriale des empereurs Habsbourg. Il reste à déterminer de quel fédéralisme nous avons besoin en 2013.
Après tout, inutile de se marier si l’on songe déjà au divorce…

*Photo: Affiche de la Lega Nord

Merci Mediapart !

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edwy plenel mediapart cahuzac

edwy plenel mediapart cahuzac

Il faudrait brûler Mediapart, qu’il ait tort ou raison. Surtout s’il a raison, comme les développements judiciaires de l’affaire Cahuzac l’ont démontré et les aveux de l’ancien ministre confirmé.
Pour beaucoup de gens, dont un certain nombre de ses confrères, ce site d’information est en effet insupportable avec sa recherche éperdue et pédagogique du dévoilement démocratique et sa manière de sembler donner des leçons à ceux que leur frilosité ou leur paresse éloigneraient de la conception authentique du seul journalisme qui vaille : celui de l’investigation, ce qui, pour Mediapart, n’est pas un pléonasme.
Il faut aussi oser le dire. Acceptons cette évidence : derrière des débats apparemment sérieux,  les hostilités tiennent souvent à la personnalité de tel ou tel. Il y en a qui préfèrent détester Edwy Plenel plutôt que d’admettre la validité de sa démarche et la vérité qui en est résultée.
Les polémiques suscitées par les méthodes de Mediapart, notamment depuis le début du mois de décembre 2012 et en bien d’autres circonstances liées au quinquennat de Nicolas Sarkozy, méritent d’être analysées parce qu’elles opposent, de fait, deux visions du métier de journaliste, deux approches de la réalité et, en définitive, des tempéraments et volontarismes contrastés. Il n’est pas neutre qu’Edwy Plenel et Jean-Michel Aphatie se soient affrontés, et leur antagonisme ne saurait être réduit à une joute superficielle ou à une querelle d’egos.[access capability= »lire_inedits »]
Pour ma part, longtemps passionné par le droit de la presse  ̶  qui relève moins du droit que d’un stimulant byzantinisme intellectuel  et tentant, comme citoyen, d’être à la hauteur de mon goût de la liberté d’expression, j’ai tout de même trouvé excessives les définitions du journalisme comme un héroïsme au quotidien, le pilier quasiment exclusif de la démocratie et une pratique si nécessaire et légitime qu’elle devait échapper par nature à tout soupçon, à toute critique.
Il n’empêche que dans le registre politique, judiciaire et social, il est permis de distinguer le journaliste qui attend ou espère de celui qui cherche et provoque. Le premier n’est pas obsédé par les secrets qui se refusent à lui et il est prêt à les laisser enfouis sans s’accabler ; le second, au contraire, a pour unique objectif de lever les chapes de silence et de dissimulation qui permettent, selon lui, au Pouvoir, à toutes les structures d’ordre, d’autorité et de domination, aux élites du privilège et de l’argent, d’occulter leurs desseins qui ne sont jamais présumés bienveillants à l’égard de la République. L’un est modeste, empirique, retenu ; l’autre impérieux, justicier et intrusif.
Mais le premier est un journalisme pour temps calmes et banalement irréprochables, alors que le second est celui qu’il faut à notre État et à notre démocratie de crise, où la morale personnelle et l’éthique collective sont au plus bas. L’un se contente d’analyser, de commenter, de paraphraser le réel, généralement sur un seul ton, quand l’autre prend le risque de débusquer, de tout poser sur la table démocratique. Aujourd’hui, sauf à prétendre qu’on peut choisir entre l’inutilité et la puissance, il n’y a pas d’alternative à ce journalisme de combat.
Cette prédilection pour un journalisme d’initiative et orgueilleux – qui est aux antipodes de la vanité dont certains se parent, confondant leur être avec leur service – non seulement ne rend pas caduque la recherche des preuves, mais impose encore plus de rigueur, de fiabilité et d’intégrité. Qu’on imagine un Jérôme Cahuzac innocent, indignement traité, et c’en était fait pour longtemps de la crédibilité et de l’honneur de Mediapart.
Il est difficile aujourd’hui de dissocier l’investigation des médias de l’action judiciaire. La bonne entente et la coordination réussie de ce couple sont fondamentales pour le succès d’une entreprise qui, sans tomber dans le pompeux, fait que l’image de la République est belle ou dégradée.
Je trouve donc curieux que Jean-Michel Aphatie ait reproché à Mediapart, non seulement de publier des informations sans en détenir des preuves suffisantes, mais aussi d’avoir eu  l’outrecuidance de solliciter l’institution judiciaire pour qu’elle exploite ces informations. J’entends bien que, pour certains journalistes encore plus rigoureux que les juges les plus exigeants – un alibi pour demeurer cois ? –, les preuves ne sont jamais assez solides, mais il y aurait eu de l’arrogance de la part des journalistes de Mediapart à prétendre que celles dont ils disposaient  étaient irrésistibles et absolues : ils se sont contentés de les exposer en attendant, en espérant que la justice les exploite. Elle l’a fait, trop tardivement pour l’enquête, mais l’information ouverte contre X a été décisive. L’étau s’est refermé sur Jérôme Cahuzac, et Mediapart a gagné.
Cette nécessaire alliance entre investigation et justice n’efface pas la spécificité de l’une et de l’autre – le journaliste propose des plats que le magistrat goûte et évalue. Elle implique, comme c’est le cas depuis le mois de mai 2012 (sans doute la seule embellie incontestable de cette première année de François Hollande), que l’institution judiciaire – en particulier le parquet et les juges d’instruction parisiens  – soit libre dans sa gestion des affaires sensibles et signalées. Un journalisme intelligemment fureteur plutôt qu’attentiste n’est plus concevable aujourd’hui sans juges techniquement et éthiquement remarquables.
On a bien été obligé, ici ou là, avec réticence ou fair-play, de saluer ce qu’on a le droit d’appeler la victoire de l’équipe d’Edwy Plenel et la consécration de leurs méthodes. Il ne s’agit pas, cependant, de s’abandonner naïvement à l’hyperbole mais de comprendre l’inquiétude que peut susciter une telle énergie médiatique. Quelle menace pourrait donc représenter Mediapart, cette « force qui va » ?
À mon sens, les deux principaux écueils ont pour l’instant été évités.
Le premier, c’est la partialité intellectuelle, politique et judiciaire qui aurait pu conduire Mediapart à une attitude hémiplégique. Qu’on se rapporte au quinquennat de Nicolas Sarkozy, et il sera fait immédiatement justice de ce soupçon infondé.
Le second réside dans une passion de l’investigation qui, quoique non partisane, ne serait pas assez scrupuleuse sur les plans du contrôle des sources et de la qualité de l’enquête. L’affaire Cahuzac, et d’autres avant elle, ont au contraire montré l’heureuse singularité de Mediapart qui, sur Internet, éveille ou réveille l’esprit, la curiosité du citoyen avec une rectitude professionnelle exemplaire.
À dire vrai, toutefois, je souhaiterais que, dans la permanente et nécessaire justification de son travail portée par la plume ou la parole d’Edwy Plenel, Mediapart mette moins en avant l’idéologie que la technique. On connaît les positions politiques et philosophiques de ce dernier et, heureusement, on n’est pas contraint d’y adhérer pour soutenir un combat suffisamment légitimé par les exigences professionnelles et déontologiques : Mediapart ne se confond pas avec Edwy Plenel.
Que les sceptiques et les critiques, qui ne manquent pas dans ces colonnes, consentent à l’exercice suivant : imaginer ce qu’aurait été, depuis 2007, notre  espace politique et médiatique sans Mediapart. Quel déficit démocratique aurait été le nôtre ! Woerth-Bettencourt, François Pérol, Tapie-Lagarde, Karachi, Cahuzac et autres, tant de noms auraient sonné le glas de la République si ces affaires n’avaient pas été dévoilées, dénoncées, exploitées, instruites et élucidées. En effet, en dévoilant le pire, elles ont aussi fait naître, par contraste, l’espérance d’une République qui pourrait être irréprochable sans devenir totalitaire ni étouffante.[/access]

*Photo : Webstern Socialiste.

Cahuzac : tout le monde sera servi !

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Comme certains spectacles vivants, le feuilleton Cahuzac s’est déroulé en trois actes (mais il y en aura sans doute d’autres). L’Acte I s’ouvre sur une onde d’indignation. Cahuzac, dont tous les médias louaient la compétence depuis des années, comme ils louaient d’ailleurs celle de DSK, devient subitement le diable de la République. Un compte en Suisse, quel crime inédit dans l’histoire de la République ! Le mensonge en politique, quelle horreur ! Le shérif chargé d’attraper les tricheurs était lui-même un tricheur ! Du jamais-vu ! Mais le système médiatique, fidèle à sa vocation profonde – faire réfléchir le public –, ne pouvait en rester là. À situation exceptionnelle, réforme exceptionnelle : Hollande doit donc bouger ! Les Français l’exigent ! Comment leur montrer que le gouvernement et l’Assemblée nationale ne comportent pas des dizaines de Cahuzac dans leurs rangs ?
S’ouvre alors l’Acte II : les sondages brandis dans tous les médias font monter la pression : 77% des Français jugent que leurs élus sont malhonnêtes, selon l’enquête Opinion Way-LCI-Le Figaro du 7 avril. Auditeurs attentifs de nos éditorialistes, les électeurs-sondés proclament leur « dégoût » (36%) et leur « défiance » (32%) à l’égard des politiques. Ils ne sont plus que 1% à éprouver du respect pour eux (à ce stade, il ne reste plus que les familles et amis des députés). Très en colère – comment ne le seraient-ils pas après dix jours de matraquage sur le diable Cahuzac ? –, les Français exigent des mesures fortes : la dissolution de l’Assemblée (33%), un remaniement avec (28%) ou sans (10%) changement de premier ministre. François Hollande, comme d’habitude, donne du temps au temps et réfléchit…
Bon, puisque les Français veulent du sang et des larmes, on va leur en donner.[access capability= »lire_inedits »] Lundi 8 avril, la manchette de Libération annonce une nouvelle affaire. Comment s’en étonner d’ailleurs puisque, après avoir laissé entendre, le jour même des aveux de Cahuzac, qu’on n’avait encore rien vu, Edwy Plenel avait promis, vendredi 5 avril, sur France Ô, un « nouveau scandale républicain » ? Les fins limiers de Libération filent donc ceux de Mediapart et croient découvrir que, le samedi 6 avril, Fabrice Arfi, enquêteur  de classe 1 à Mediapart, aurait rencontré Laurent Fabius de retour du Mali. En conférence de rédaction de Libé, le dimanche matin, on imagine l’excitation de l’officiant du jour, le rédacteur en chef Sylvain Bourmeau : il faut lancer la piste Fabius. Après avoir jeté toutes ses forces vives dans l’enquête, le quotidien obtient… un démenti du ministre des Affaires étrangères. Qu’à cela ne tienne ! Dans l’ivresse du bouclage, le quotidien titre : « Le cauchemar continue », tout en précisant, toujours en « une », que le ministre « dément à Libération détenir un compte suisse ». C’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu le journaliste… Ce qui permet à Edwy Plenel d’administrer, sur Twitter, une fessée déontologique au journal : « Libération a perdu la tête. » En interne, Bourmeau reçoit une volée de bois vert. Mais le boss Nicolas Demorand défend son lieutenant (un de ses derniers soutiens dans la rédaction) et l’enquête qui ridiculise le journal, au grand dam d’Éric Decouty, normalement rédacteur en chef chargé de coordonner les investigations, et de François Sergent, figure historique du journal. Deux jours plus tard, condamné par toute la médiacratie, Demorand passe du parapluie à l’autocritique, sous forme d’excuses entortillées à ses lecteurs (Nous avons eu tort d’avoir raison puisque vous ne nous avez pas compris…). Il ne recevra pas celles de la Société des personnels de Libération, qui demande sa tête depuis des mois, ou réclame qu’au moins il choisisse entre la fonction de PDG et celle de directeur de la rédaction. Anne Lauvergeon, qui siège au conseil d’administration de l’entreprise, a reçu les contestataires avec courtoisie. Mais Rothschild, qui demeure l’actionnaire majoritaire, n’a guère envie de se déjuger. Or, c’est lui qui a fait venir Demorand, un « coup » alors salué par toute la profession.
Qu’on ne croie pas, surtout, que seul le journalisme de gauche sait « porter la plume dans la plaie ». Quelques jours plus tard, c’est au tour de Valeurs Actuelles de proclamer, sur la foi de déductions hasardeuses, que « Moscovici savait ». Il faut croire que le messager pervertit le message : ce « scoop » est assez peu relevé par la concurrence…
Passons à l’Acte III. Le Président s’y reprend à trois fois, justement, à travers les discours du 28 mars, du 3 et du 10 avril, pour trouver la « sortie de crise » exigée par nos chers éditocrates : la transparence, une Haute autorité indépendante de plus (si elle est aussi efficace que le CSA, les futurs Cahuzac peuvent dormir sur leurs deux oreilles), et une menace de guerre nucléaire contre les paradis fiscaux. Ni la première ni la dernière : en 2009, Nicolas Sarkozy avait déjà déclaré que leur dernière heure était venue.
Comme disent les communicants de crise, la réactivité est essentielle. Dès le 16 avril, le site Internet du gouvernement publie les déclarations de patrimoine des ministres. Lesquels ont un peu tendance à cacher leur joie. Ce voyeurisme les exaspère, mais comme les Français l’exigent… François Hollande attendait sans doute, si ce n’est des compliments, du moins un quitus des journalistes. C’est raté ! Les médias ne ratent pas cette occasion de manifester leur pusillanimité. Eux qui ne jurent que par la transparence, au point d’exiger « des noms ! » de délinquants fiscaux (« une » de Marianne du 14 avril), font presque la moue. Chers amis, ne franchissons-nous pas la ligne jaune du populisme ? Et puis, Cahuzac lui-même aurait-il déclaré son compte en Suisse en remplissant sa déclaration de patrimoine ? Ce qui ne les empêche pas, du Parisien au Monde en passant par Libé, de recopier avec application les déclarations des ministres, vélos et trottinettes comprises. Comment faire autrement, coco ? Les lecteurs sont des voyeurs. On ne va pas laisser la concurrence s’arroger l’exclusivité du trou de serrure…
Les communicants, donc, ont sorti de leur besace la brillante idée du « choc de transparence ». Tiens donc, « choc », ça ne vous rappelle rien ? Il y a eu d’abord le « choc de compétitivité », préconisé par le rapport Gallois commandé par le Président, et dont on a déjà oublié qu’il fut l’un des thèmes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012.  Nous avons eu droit ensuite – c’était le 23 mars – au « choc de simplification », vieille antienne reprise par à peu près tous les gouvernements depuis l’élection de Giscard en 1974. Le « choc de moralisation » survient peu après que Jérôme Cahuzac a avoué son gros mensonge. Suivi par le « choc de transparence », grâce auquel chacun a pu découvrir que nos ministres étaient plus intéressés par les contrats d’assurance-vie que par les voitures de collection.
Il fut un temps où chaque séquence politique était précédée d’un brainstorming d’où naissait un « concept » articulé au message que l’homme de pouvoir voulait transmettre au pays. Créativité déclinante ou économies de la dépense publique ? Depuis six mois, le communicant de l’Élysée semble saisi par un TSC (trouble sémantique compulsif), une sorte de hoquet discursif  qui le conduit à enrober chaque annonce présidentielle du mot « choc », au risque de rendre notre Président ridicule. Bizarrement, tout le monde a oublié qu’en octobre, François Hollande déclarait : « L’idée de choc traduit davantage un effet d’annonce qu’un effet thérapeutique. » On ne vous le fait pas dire, Monsieur le Président. Au fait, comment s’appelle le nouveau sorcier de la com’ au « Château », celui qui devait présidentialiser l’ami François ? Claude Sérillon ? Il est à craindre qu’il soit plus près de la porte que de l’augmentation.[/access]

*Photo: capture d’écran BFM TV

Espagne : les révolutionnaires ont avalé leur rage

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indignes espagne izquierda

indignes espagne izquierda

Cet hiver, je n’ai pas fait le rapprochement quand Izquierda Unida a couvert les murs de mon village d’affiches invitant la jeunesse à se révolter. C’est ensuite, lors d’une discussion sur les origines du nazisme avec des élèves,que cela m’est venu à l’esprit. L’idée que les Allemands, vraiment très méchants, étaient devenus nazis parce qu’ils rêvaient dès les années trente de pulvériser tous les Juifs au Zyklon B n’étant pas très convaincante, j’expliquais aux élèves que la Première guerre mondiale avait été la véritable «matrice» des totalitarismes. Au-delà du ressentiment que la défaite de 1918 a fait naître dans l’opinion allemande, l’historien américain George Mosse estime que la «brutalisation» qui a caractérisé la guerre s’est ensuite projetée dans la vie politique. Mais les élèves sont attachés aux explications mécanistes :  ils préfèrent penser que c’est le contexte économique qui a favorisé l’essor du nazisme. Ainsi, lorsque le parti nazi obtient 33% aux élections de novembre 1933, l’Allemagne compte 6 millions de chômeurs, ce qui représente un quart de la population active. Le raccourci est commode:  c’est le chômage qui a porté Hitler au pouvoir. Là, j’interroge mes élèves, pour la plupart espagnols : l’Espagne d’aujourd’hui est-elle mûre pour basculer dans le totalitarisme? Après tout, ne compte-t-elle pas, elle aussi, près de 6 millions de chômeurs ? Silence dans la classe. Des rires fusent. L’Espagne qui bascule dans le totalitarisme ? Bien sûr que non. On est moderne : l’ère du totalitarisme est révolue.
Voilà qui mérite pourtant réflexion. L’Espagne n’en finit pas de s’enfoncer dans la crise:  son économie ne semble pas vouloir sortir de la récession et le chômage touche désormais 27% de la population active, voire 36% dans certaines régions, comme l’Andalousie et l’Extrémadoure. L’OCDE ne prévoit pas d’amélioration en 2013 et les destructions d’emplois devraient se poursuivre. À ce rythme, on estime que 12 millions de personnes sont menacées de pauvreté. Face à une situation aussi préoccupante, ceux qui pensent que tout est la faute du capitalisme se trouvent confortés dans leur opinion; à les entendre, il faudrait une bonne révolution.
Avec la crise, on veut en effet se persuader à gauche que la révolution est pour bientôt. Ainsi, dans une émission entendue cet automne sur France Inter, l’inénarrable Daniel Mermet ne dissimulait pas sa joie en nous parlant de Juan Manuel Sanchez Gordillo, sorte de Fidel Castro andalou censé nous servir de modèle. Juan Manuel Sanchez Gordillo se dit communiste «comme le Christ, Gandhi et Marx». Outre le fait qu’il s’est illustré l’été dernier en organisant le pillage d’un supermarché, le village dont il est le maire, Marinaleda, ne connaît ni chômage ni problèmes de logement. En réalité, les trois quarts du budget de la ville reposent sur des subventions publiques et la plupart des ouvriers agricoles sont employés par la mairie dans le cadre du Plan d’Emploi Rural financé par l’État. Tous les travailleurs ont le même salaire et vivent dans des logements standardisés et autoconstruits. À coup d’argent public et d’assistanat, on ne laisse dépasser aucune tête et c’est le bonheur obligatoire à Marinaleda. Pensez donc, on y proclame même que «la joie est un droit du peuple» !
Juan Manuel Sanchez Gordillo est membre d’Izquierda Unida: ce parti regroupe des communistes orphelins du modèle soviétique qui se sont reconvertis dans l’altermondialisme et l’écologie. Leur écologisme est d’ailleurs paradoxal puisque, comme celui des Verts français, il est solidement ancré dans une idéologie du progrès qui donne à l’homme le droit de remodeler la nature. Or, dans les rues de mon petit village du Pays basque, les affiches rouges et blanches d’Izquierda Unida proclament qu’il faut « défendre la joie, organiser la colère« . Curieux slogan : les révolutionnaires n’auraient-ils plus que leur joie à revendiquer ? En mettant en scène des jeunes, l’affiche joue sur le mouvement des indignés. On se souvient de ce mouvement, en mai 2011, que Le Nouvel Obs n’avait pas hésité à nous présenter, sans rire, comme un prolongement des révolutions arabes. Très vite, il était apparu que les indignés espagnols étaient des poseurs nourris aux mamelles de la télé-réalité : le regard des médias réfractait leur posture de révolutionnaires. Pendant les années de croissance, une croissance qu’ils croyaient sans doute éternelle, ces indignés étaient trop occupés à faire la fête, souvent à crédit, et ils ont été trop désengagés de la vie politique pour devenir des révolutionnaires crédibles. Certes, la lecture du fascicule de Stéphane Hessel leur a permis, à peu de frais, de se draper dans la posture de l’indigné – contre les banques, contre le capitalisme, contre Israël, contre le racisme, contre la droite, bref, un bon résumé du populisme de gauche. Mais ce qu’ils veulent in fine, c’est défendre la joie.
Cette joie que l’on revendique est-elle une réponse à la brutalité de la crise ? Voilà qui nous renvoie d’une certaine façon à l’entre-deux-guerres. Après les horreurs de la première guerre mondiale, dans les démocraties, il existe une véritable envie de profiter des plaisirs de la vie, comme en témoigne les années folles aux États-Unis ou les congés payés dans les années trente en France. Chaque fois, ce besoin de joie est encouragé par une société de consommation en train d’émerger. Mais la joie est aussi un élément du discours totalitaire. Ainsi, dans l’Allemagne nazie, on aspire également à la joie : on se souvient du docteur Robert Ley, chef du Deutsche Arbeitsfront (DAF –Front allemand du travail) et du discours qu’il prononça le 27 novembre 1927: « un peuple conquiert la joie« . C’était le 4ème anniversaire de la « Kraft durch Freude » (KdF -La Force par la joie): cette organisation de masse, qui subventionnait les loisirs des Allemands et les plaçait sous le contrôle de l’État, encouragea la construction de paquebots pour favoriser l’essor du tourisme, mais aussi la production de la KdF-Wagen, ancêtre de la Volkswagen Coccinelle. Elle participait ainsi à l’encadrement des individus jusque dans les loisirs. Comme à Marinaleda, où la joie est un droit subventionné par l’État.
Cette joie sécularisée et globalisée, coupée de toute tradition culturelle, est une utopie: un peu comme les marxistes, qui voulaient atteindre le bonheur parfait en supprimant les classes sociales, on voit la gauche d’aujourd’hui prête à abolir les différences de sexe ou de cultures pour entrer dans cette ère hyperfestive que Philippe Muray a si brillamment décrite dans Après l’Histoire. L’important, c’est de faire table rase du passé pour construire un monde nouveau. Depuis les millions de morts de la première guerre mondiale, la tentation est grande, en effet, de considérer l’être humain comme un simple matériau que l’on peut remodeler. La théorie du genre s’inscrit d’ailleurs dans cette logique : ne prétend-elle pas transformer la nature humaine au nom du progrès et de la modernité ? Et ne croyez pas que le monde hyperfestif signifie la fin des combats : on est prêt à lutter pour obtenir que le code civil soit peinturluré aux couleurs de la Gay Pride ! En Espagne,  où les affaires de corruption éclaboussent la monarchie et la plupart des partis politiques, on se contente de descendre dans la rue pour « défendre la joie« . Quand il y a grève générale, comme ce 30 mai,  elle est convoquée par les seuls syndicats nationalistes du Pays basque. Le reste de l’Espagne bouge à peine : tout va bien, du moment qu’on peut continuer à sortir et picoler le samedi soir et qu’on a des matchs de football le dimanche. Peu à peu, on entre dans un monde définitivement joyeux, loin de cette brutalité qui caractérise habituellement l’histoire : le monde historique est ainsi éradiqué, dilué dans le totalitarisme soft du festif. La révolution serait-elle donc devenue fille de joie ?

*Photo : jorgeparedes.

L’Allemagne ne paiera pas !

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allemagne angela merkel ue

allemagne angela merkel ue

Depuis que l’euro est devenu un chef-d’œuvre en péril, la guerre fait rage de ce côté-ci du Rhin entre deux camps irréconciliables. D’un côté, ceux qui réclament la mise sous perfusion des voyous et des éclopés du système dans un transfert permanent des ressources de l’Allemagne à leur profit. Comme s’il ne s’agissait pas là d’un racket indécent. De l’autre, ceux qui appellent à une « germanisation » des partenaires de l’Allemagne, dont la France, qui devraient augmenter leur productivité, réduire leurs coûts du travail, équilibrer leurs comptes intérieurs et extérieurs. Comme si l’on pouvait changer les peuples.
Ces deux « solutions » à la catastrophe européenne s’enracinent dans deux visions opposées de l’ensemble des questions économiques.  La vulgate keynésiste subordonne la prospérité et le progrès à un soutien inconditionnel de la demande : transfusons le sang de l’Allemagne vers les anémiques de la zone euro. La doxa néolibérale ne connaît qu’une seule loi, celle de la compétitivité : que les untermenschen de l’Europe se hissent au rang des übermenschen. Depuis trente ans, ces visions cristallisées ont pris les esprits en otages et s’affrontent sans jamais se rencontrer, aux dépens du débat rendu nécessaire par les difficultés des temps.
Le discours des « keynésistes » s’accompagne d’un procès moral : l’Allemagne aurait le devoir de soutenir ses partenaires, comme les parents doivent secours à leurs enfants ou l’État social protection aux handicapés. Et les sacrifices qu’elle réclamerait en contrepartie seraient dénués de fondement juridique et politique.
Le discours moraliste joue son rôle usuel de brouillage des données objectives d’un problème qui exige une compréhension rigoureuse. Nous l’avons déjà dit, l’Allemagne ne peut pas payer[1. « Bundesrepublik über alles », Causeur n°53, novembre 2012.]: les 80 millions de citoyens de la République fédérale ont leurs propres charges et ils doivent faire face aux exigences de la mondialisation, qu’ils ont identifiées et décidé de relever, conformément à leur génie économique. Pis encore : le prélèvement sur leurs richesses réclamé pour sauver la zone euro, d’au moins 100 milliards d’euros par an, les précipiterait dans une dépression économique.[access capability= »lire_inedits »]
Ils sont d’ailleurs lourdement engagés par leur participation au Mécanisme européen de stabilité : 170 milliards d’euros, avant même la carambouille chypriote ! Et ils savent que les sommes ainsi consenties dans le feu des faillites des pays du Sud devront être passées par profits et pertes. La perspective d’un engagement indéfini les terrorise.
Est-ce à dire que le parcours de l’Allemagne, depuis les débuts du nouveau siècle, ne réclame que des éloges ? Pas tout à fait. Sa réussite industrielle s’est accentuée récemment à la faveur de choix économiques qui ont, dans les faits, désolidarisé l’économie allemande de celles de ses partenaires. Mais sa stratégie d’expansion ne date pas de la mondialisation, ni même de l’après-guerre : elle a débuté dès la fin du XIXe siècle. Faute de disposer d’un empire colonial, comme la France ou l’Angleterre, elle choisit alors de conquérir le monde grâce à la qualité du made in Germany, et elle y réussira. Autant dire que l’Allemagne mondialisée à la mode Schröder et Merkel est l’héritière de celle de Bismarck.
Si on peine à comprendre l’Allemagne d’aujourd’hui, c’est sans doute parce que l’engagement européen de la République fédérale, sceau de sa rupture définitive et radicale avec le nazisme, a masqué tout le reste de son héritage. Il n’y a pas eu chancelier plus francophile et Européen plus fervent que Konrad Adenauer. Et le couple qu’il a formé avec le général de Gaulle a tant impressionné les esprits que leurs misérables héritiers s’ingénient à singer leur entente et leur coopération.
Les pantomimes d’un Sarkozy ou d’un Hollande avec la chancelière de Berlin ne donnent plus le change à personne. L’Allemagne a changé, l’Europe a changé, le monde a changé.
L’Allemagne a changé du fait de sa réunification accomplie dans l’urgence, et dont elle a supporté la quasi-intégralité du fardeau financier, soit 1500 milliards d’euros en dix ans. Elle a surtout, en surmontant le conflit idéologique issu de la partition, réappris à être une nation.
L’Europe a changé du fait de son élargissement à l’Est. Les nouveaux entrants d’Europe centrale sont redevenus des partenaires économiques de premier rang de l’industrie allemande. Les entreprises de la RFA ont trouvé, à leurs portes, une main-d’œuvre compétente et peu chère, qui est aussi une clientèle toute indiquée pour leurs produits. Au moment exact où le choix de la mondialisation, acté par les accords de Marrakech du printemps 1994, imposait une difficile équation économique à nos industries européennes, l’inclusion de l’Europe centrale a permis une réduction effective des prix de revient allemands grâce à la sous-traitance locale. L’Allemagne a ainsi conjugué les ressources du Mittelstand[2. Mittelstand : système d’entreprises moyennes performantes qui forme le cœur de l’économie allemande.]et les avantages de la Mitteleuropa. Mais cette réussite a aussi décentré l’Allemagne vers une autre Europe.
Le monde, lui, a changé avec l’entrée en force de la Chine, devenue en l’espace de trente ans la deuxième puissance économique mondiale. Entrée en force qui a fourni une aubaine formidable aux entreprises allemandes, au premier rang pour la fourniture des biens d’équipement et des voitures de luxe.
Gerhard Schröder, qui n’a jamais cru à l’euro, et Angela Merkel ont tiré les leçons successives de la réunification, de l’Europe élargie et de la nouvelle mondialisation. Ils ont donc, en accord étroit avec les patrons et les syndicats allemands, ouvert la voie à une autre Allemagne. C’est toujours une Allemagne industrielle, mais qui recherche de plus en plus sa clientèle au-delà des frontières de l’Europe occidentale. Elle applique une stratégie proprement mercantiliste qui consiste à viser des gains constants de parts de marché. Elle pratique ainsi une sorte de cavalier seul économique qui va jusqu’à produire des formes d’action déloyales. Profitant de la crise des pays voisins, les entreprises allemandes embauchent ainsi en nombre croissant des ingénieurs français ou espagnols qu’elles font travailler en Allemagne, plutôt que dans des centres de recherche locaux, ce qui renforce la production et la consommation allemandes et les recettes fiscales du Trésor de Berlin[3. Sur la stratégie allemande, voir Jean-Michel Quatrepoint : « Comment l’Allemagne a gagné la paix », revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012.].
C’est donc une autre Allemagne qui s’est modelée durant les vingt-trois années écoulées depuis que le mur de Berlin est tombé. Un film de science-fiction pourrait la représenter, dans une esthétique froide et distanciée, sous la forme d’une grande plate-forme industrielle offshore où s’activent une armée d’ingénieurs et de travailleurs qualifiés, travaillant pour le monde entier. Seulement, cette réalité, nous sommes constamment tentés de la refuser au profit d’une Allemagne imaginaire, l’Allemagne-vache à lait de l’Europe en faillite ou l’Allemagne-modèle pour les autres Européens, invités à la rejoindre au Panthéon de la réussite économique. L’abandon de ces visions fantasmatiques, qui nourrissent également la germanophilie niaise et la germanophobie bornée, est la seule chose que nous réclamons.[/access]

*Photo : Parlement européen (Angela Merkel et le social-démocrate Martin Schulz).

Et maintenant, le suicide pour tous…

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Faut-il se réjouir de l’instauration du mariage pour tous ? De mon point de vue, évidemment, oui. Pour plusieurs raisons trop débattues pour y revenir, mais surtout pour l’une d’elles trop souvent passée sous silence; c’est que le droit au mariage gay ouvre la voie au suicide assisté pour tous qui serait une réelle avancée dans les mœurs.
La loi Leonetti, adoptée en 2005, qui a mis un terme à l’acharnement thérapeutique (on peut la comparer au PACS) préfigure ce que sera le droit à une mort douce…. ou digne (comme on voudra), telle que de nombreux États la pratiquent déjà.
Il semblerait logique que ce droit, d’ailleurs annoncé par François Hollande dans ses soixante propositions, soit l’objet, lui, d’un référendum. Si le mariage pour tous a pu heurter certaines sensibilités conservatrices ou mobiliser ceux qui voient, à tort ou à raison, dans le mariage traditionnel une institution assurant la pérennité d’une société, le suicide pour tous recueillerait un assentiment quasi général, sauf dans le corps médical.
Ce vote donnerait à la majorité, ainsi qu’à son Président, une assise confortable dont ils ont accessoirement bien besoin. François Mitterrand se flattait d’avoir aboli la peine de mort qui, dans les faits, ne concernait pratiquement plus personne. François Hollande, lui, pourrait, s’il en avait le courage, s’enorgueillir d’avoir adouci la peine de vivre.

NKM outragée, NKM humiliée, NKM martyrisée

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nkm primaires ump

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NKM brisée net… dans son élan vers la présidentielle de 2017 ? C’est le rêve que font beaucoup de sympathisants de droite, des militants de la Droite forte aux familles de la Manif pour tous, qui semblent avoir noyauté l’organisation des primaires UMP pour les municipales de 2014, afin de faire perdre la favorite. Ainsi, sur le site de la Manif pour tous, on donne des conseils de vote : « du bitume aux urnes, participez aux primaires à Paris ! ». Deux candidats, Franck Margain et Jean-François Legaret sont estampillés du sceau « opposé », tandis que NKM et Bournazel  sont marqués « abstentionniste » ou pire « favorable ».
Quant à Guillaume Peltier, le leader de la Droite forte, il incite publiquement à un vote anti-NKM. L’intéressée déclare « avec son mouvement, il est prêt à nous faire perdre Paris pour défendre ses valeurs », sous-entendant sans doute qu’elle-même était prête à perdre ses valeurs pour gagner Paris…
La guerre entre une droite forte, buissonnière, bonapartiste et sarkophile et une droite mesurée, libérale, technocratique et moderne incarnée par la nymphe polytechnicienne aura-t-elle lieu ? Ces primaires semblent être qu’un premier round, une ébauche de la grande bataille que devra affronter la droite en 2017. L’UMP, assemblage hétéroclite de traditions politiques opposées est en train d’imploser. Tant mieux ?
La primaire ouverte était un rêve terra-noviste progressiste et moderne, censé garantir une démocratie transparente et « participative » qui, en s’ouvrant à tous, ferait forcément le choix du « cercle de la raison ». Finis les plébiscites crypto-bonapartistes et le mythe du leader charismatique, la personnalisation et la dictature opaque du parti, désormais la désignation des candidats serait le fruit d’un processus clair, populaire et « ouvert ».
(Mal)heureusement les choses ne se passent jamais selon les prédictions des think-tanks, et la réalité de la primaire est bien différente.
Côté gauche, Hidalgo a été investie au terme d’un vote où, seule candidate, elle a remporté 98,3% des voix, alors que Désir avait été désigné quelques mois plus tôt à la tête du Parti socialiste par la grâce élyséenne. Alors que la gauche se reconvertit à la « dictature » du leadership ou replonge dans ses vieilles habitudes d’apparatchiks, la droite s’essaie aux vertus participatives, avec les succès que l’on sait : fiasco de l’élection du président UMP en novembre et aujourd’hui, crise interne autour de la primaire pour les municipales.
L’invention des primaires, du moins en France où l’on tient à la bonne vieille tradition de l’homme providentiel, est un signe de l’essoufflement de la politique. Car, chez nous, quand on veut ajouter de la démocratie, c’est toujours parce qu’on manque d’un leader, et inversement, quand une figure politique se dégage, nul besoin de passer par les urnes en interne.
Les primaires ouvertes étaient conçues pour élargir la droite au centre, dans les faits, elles favorisent, comme les primaires américaines, la frange militante la plus radicale. Comme aux Etats-Unis, le candidat de la droite doit donc durcir son discours pour passer la barrière militante, puis l’édulcorer pour séduire une majorité d’électeurs. Ce que NKM n’a pas compris, partant trop vite comme le lièvre de La Fontaine, se voyant déjà séduisant les bobos, oubliant qu’avant elle devait faire la cour à son propre camp.
Les éditorialistes de tous bords déplorent avec une condescendance ponctuée de désespoir que le peuple de droite soit assez stupide pour ne pas élire la divine Nathalie, ainsi Hervé Gattegno qui écrit, dans Le Point,« ce serait un comble pour l’UMP de se priver de sa meilleure candidate ».
La douce NKM crie au « sabotage » : elle est la meilleure, ça ne devrait pas se passer comme ça ! À la rigueur se battre contre Dati, ça avait du panache, mais contre des inconnus qui n’ont pas fait de grandes écoles et n’ont jamais été ministres : quelle humiliation !
La fracture qui déchire la droite parisienne n’est pas qu’une réplique de la guerre Fillon/Copé qui a eu lieu à l’automne. Elle est  plutôt  l’ébauche du grand massacre à la tronçonneuse fratricide qui aura lieu en 2017. Guerre sans dentelles où les combats idéologiques, ballottant un peuple de droite désorienté, ne seront que l’habillage  transparent d’un concours du plus gros ego.
Car la mère porteuse qu’est l’UMP a accouché, faute d’une ligne idéologique claire, d’étranges siamois même pas monozygotes. Allez comprendre quelque chose au ticket Copé/Raffarin, ou Fillon/Ciotti[1. Le duo Xavier/Bertrand est plus homogène mais moins convaincant.] par exemple… ou plutôt si, vous avez compris. Le parti fait davantage penser à une cour florentine, où les rapports de forces succèdent aux complots d’alcôve, qu’à un « mouvement populaire » qui pourrait mener une politique alternative.
Ce scénario gore à venir n’est que l’écho d’une défaite depuis longtemps consommée, celle de la politique charnelle, batailleuse sur les valeurs et ancrée dans une tradition idéologique.
Bien sûr, la véritable bataille idéologique ne se déroulera pas à Paris déjà toute acquise à la cause sociétalo-libérale. Car le vrai clivage ne se situe pas entre une bourgeoisie catholique et une bourgeoisie libertaire, il ne se jouera pas entre le Marais et le 16ème arrondissement, mais bien entre le « pays réel » de la France péri-urbaine et les centres-villes des grandes métropoles connectées à la mondialisation.
La vraie guerre n’aura pas lieu, tant que les gueux ne s’inviteront pas dans le débat.

*Photo: capture d’écran du débat sur France 3 IDF

Bruno Le Maire : Hollande fragilise le couple franco-allemand

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Propos recueillis par Daoud Boughezala et Gil Mihaely

Causeur. Avec une économie prospère au milieu d’une zone euro au bord de la faillite, l’Allemagne joue-t-elle un rôle positif en Europe ?
Bruno Le Maire[1. Bruno Le Maire est normalien, énarque, agrégé de lettres modernes et diplômé de Sciences-Po. Élu député de l’Eure en 2007, il est nommé en 2009 ministre de l’Agriculture,  ainsi que de la Ruralité et de l’Aménagement du territoire. Depuis mi-2012, il siège de nouveau à l’Assemblée nationale.] Je vous rappelle qu’en 2003, l’Allemagne était « l’homme malade de l’Europe ». Personne ne peut lui reprocher d’avoir, depuis lors, misé sur son renforcement économique. Grâce aux réformes structurelles engagées par Gerhard Schröder et poursuivies par Angela Merkel, elle a amélioré sa compétitivité, restauré ses comptes publics et engrangé  des excédents commerciaux considérables.
Ces excédents, elle en doit la plus grande partie à ses échanges avec le reste de l’UE. Le spectaculaire redressement allemand ne s’est-il pas fait aux dépens des autres ?
Disons que l’Allemagne a aujourd’hui intérêt à ce que tous les pays européens sortent de la crise. Pour cela, elle doit dépasser sa stratégie nationale au profit d’une stratégie européenne. Mais aucune discussion avec les Allemands ne sera possible tant que la France restera faible. Avec 1300 chômeurs de plus chaque jour, un déficit commercial important et un budget toujours déficitaire, personne ne nous écoutera.
Admettons, mais, dans le commerce au sein de l’Union européenne, tout le monde ne peut pas être excédentaire…
Aujourd’hui, la richesse et la croissance se trouvent dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. Seule une Europe plus forte nous permettra de profiter de cette croissance pour créer des emplois chez nous et enrichir les Français. Mais si le seul projet politique européen consiste à piocher dans les dépôts bancaires des épargnants, comme on l’a fait à Chypre, on n’y arrivera pas.
 Le péché originel du projet européen est peut-être, justement, d’être exclusivement économique…
Vous avez parfaitement raison. Le chancelier Kohl pensait pourtant que l’euro était une création politique et non économique. Et les menaces qui pèsent sur la zone euro sont aujourd’hui politiques et non économiques. Il faut donc répondre à une question apparemment simple : l’Europe, pour quoi faire ? En 1957, la réponse était : « L’Europe, c’est la paix ! » Au moment de l’élargissement, après la chute du mur de Berlin, nous pensions : « L’Europe, c’est la démocratie ! » Avec la création de l’euro, nous avons pensé : « L’Europe c’est la prospérité ! » Aujourd’hui, l’Europe, c’est le chômage, la pauvreté, l’incapacité à proposer un avenir aux jeunes.
Pourquoi, en ce cas, ne pas sortir du carcan de la monnaie unique ?[access capability= »lire_inedits »]
 Parce que cela ne ferait que nous affaiblir davantage ! Que deviendraient les économies des épargnants ? Comment achèterions-nous notre pétrole, notre gaz ? Il ne s’agit donc pas de sortir de la monnaie unique, mais de doter enfin la zone euro d’une politique économique commune. L’aberration, c’est d’avoir une monnaie unique et 17 politiques économiques différentes. Nous sommes au milieu du gué, là où les courants sont les plus forts, sans avoir le courage ni la vision nécessaire pour avancer. C’est le pire scénario imaginable.
Et quel est le meilleur ?
La clé de tout, c’est la convergence économique, fiscale et sociale. Soyons pragmatiques et commençons là où l’on peut avancer le plus vite : l’harmonisation fiscale. Il faudra ensuite s’attaquer à l’harmonisation sociale, un dossier beaucoup plus compliqué car  chaque pays a son histoire particulière en matière de droit du travail. Il est néanmoins possible de faire converger un certain nombre de règles sociales. Dans mes discussions avec des ministres allemands, j’ai constaté qu’ils étaient ouverts, par exemple, à l’idée d’instaurer un salaire minimum chez eux[2. Contrairement à ce que laisse penser la diatribe d’Angela Merkel contre le SMIC et les 35 heures, postérieure à cet entretien.]. D’ailleurs, cette question, comme celle des « mini-jobs » précaires, sera au cœur du débat électoral allemand. La France ne peut pas accepter le dumping sur les salaires en Europe.
La « directive Bolkestein » montre que l’Europe a plutôt fait le choix de la concurrence interne…
Quand on fait une erreur, il faut la corriger. Le projet politique de l’Europe ne peut pas consister à dire : « Vous allez travailler plus et gagner moins. »
 En attendant le « Printemps européen », la croissance mondiale est aujourd’hui tirée par les pays émergents. Les pays de l’UE peuvent-ils exporter vers la Chine et l’Inde avec un euro à 1,30 dollar ?
Bien sûr ! Lorsque j’étais ministre de l’Agriculture, un éleveur français faisant de la Charolaise, de la Salers ou de la Limousine gagnait à peine 800 euros par mois. Nous avions alors le choix entre une politique d’aides rapportant immédiatement 40 ou 50 euros par tête de bétail et la construction, difficile et coûteuse, d’une filière d’exportation de la viande bovine française. Nous avons opté pour l’exportation et, en un an, le prix du kilo a augmenté de 1 euro, ce qui équivaut à 450 euros de plus par tête ! Même si la situation des éleveurs reste très difficile en raison du coût de l’alimentation animale, voilà la solution : aller chercher la richesse là où elle se trouve pour créer des emplois chez nous.
D’accord, et merci pour les vaches françaises ! Mais vous évacuez un peu vite la question du taux de change…
 Non, et la parité de l’euro doit être discutée avec nos amis allemands. Mais tant que nous ne montrerons pas que nous avons choisi de jouer et de gagner dans la mondialisation avec des produits de qualité, du haut de gamme, de l’innovation et de l’exportation, ils nous soupçonneront  de nous abriter derrière le problème de l’euro fort pour retarder les réformes nécessaires. La France doit accomplir sa révolution économique.
De toute façon, la progression du sentiment anti-européen en Allemagne montre qu’il est peut-être trop tard…
 Le sentiment anti-européen progresse dans toute l’Europe ! Et pour un Européen comme moi, c’est un signal d’alerte : l’Europe peut changer, l’Europe doit changer ! Nous pouvons encore agir !
En êtes-vous sûr, alors que la nouvelle stratégie allemande semble reposer sur un rapprochement avec la Grande-Bretagne ?
Je suis très préoccupé par l’émergence du couple germano-britannique. C’est, encore une fois, la faiblesse de la France qui conduit Angela Merkel à nous tourner le dos. Rien de bon pour la France, pour l’Allemagne, et même pour l’Union européenne ne peut sortir d’une alliance entre un État qui est au cœur du dispositif européen et un pays qui n’appartient pas à la zone euro et qui envisage un référendum sur son maintien ou non dans l’UE.
Peut-être Cameron et Merkel ont-ils fait leur deuil de l’Europe politique parce que, comme Thatcher il y a  trente ans, ils ont le sentiment de payer pour le reste de l’Europe et se disent qu’à tout prendre, une Europe à la carte est préférable.  
 Je ne le pense pas. Les Allemands sont convaincus que leur modèle d’exportation compétitive est LE bon modèle pour l’Europe. Aujourd’hui, ils trouvent en Grande-Bretagne un allié qui partage cette vision. Et pour toute réponse, François Hollande invente, dans un discours à Bruxelles, la formule « intégration solidaire » !  On ne convaincra pas l’Europe avec des slogans !
Il a aussi tenté de se rapprocher de l’Espagne, de l’Italie et d’autres, pour créer un rapport de force face à l’Allemagne...
 Mais cela ne marche jamais ! Il y a deux alliances de revers possibles contre l’Allemagne : avec les Britanniques ou avec les pays du Sud.  Or, nous n’avons pas les mêmes intérêts européens que les Britanniques. Quant à l’alliance vers le Sud, elle est condamnée car l’Italie et l’Espagne ne nous suivent pas sur toutes nos propositions. Et elle ne suffirait pas à faire fléchir les Allemands. La seule façon de défendre nos intérêts face à eux, c’est un dialogue direct et franc. Voilà pourquoi je propose toujours un « Agenda franco-allemand 2020 », sur l’emploi, la politique industrielle, la formation des jeunes…
En somme, la seule voie de salut, pour les Français, serait de devenir Allemands ?
 Bien sûr que non ! Il ne s’agit pas d’étendre le modèle allemand au reste de l’Europe. D’autant qu’il a ses faiblesses : la montée de la pauvreté, le développement des bas salaires dans certain secteurs et, bien évidemment, la démographie qui est une véritable épée de Damoclès. Il faut simplement définir une stratégie commune et laisser chaque pays l’appliquer à sa façon.
 La révolution économique que vous appelez de vos vœux nécessite peut-être de changer le rapport des Français à l’argent et à la réussite. Dans l’« opération transparence » qui a suivi l’affaire Cahuzac, la ministre aux Personnes âgées, Michèle Delaunay, s’est presque excusée de posséder un patrimoine de 5,4 millions d’euros. Dans ce climat, comment encourager les gens à entreprendre ?
 Notre société demeure profondément une société d’ordres, où le statut et la réputation ont beaucoup d’importance. Ce n’est pas méprisable. Mais du coup, nous cédons trop souvent à la tentation de la jalousie. Soyons capables de respect et d’admiration pour la réussite des autres ! Cela dit, l’argent ne sera jamais la valeur cardinale en France. Et c’est tant mieux ![/access]

*Photo: DR