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Feu sur la cigarette électronique !

cigarette marisol touraine

Marisol Touraine, ministre de la santé, vient de manquer une belle occasion de se faire un prénom, et dépasser ainsi la gloire de son père, grand ponte de la sociologie française du siècle dernier. Elle a en effet avalisé  dans sa totalité le rapport de la commission d’études sur la cigarette électronique, présidée par le professeur Bertrand Dautzenberg, président de l’Office de prévention contre le tabagisme (OFT)[1. L’auteur de ce texte a été atteint, il y a dix ans, par un cancer du poumon provoqué par cinq décennies de pratique intensive du tabac fumé. Il a survécu grâce à la chirurgie associée à la chimiothérapie. Aujourd’hui, il vapote jusqu’à ce que mort s’ensuive.]. Ce rapport propose de traiter l’usage de l’e-cigarette avec les mêmes critères que ceux appliqués au tabac : pas d’interdiction générale, mais interdiction aux « vapoteurs »[2. Vapoter et vapoteur sont des mots forgés par les promoteurs de l’e-cigarette pour se distinguer de la fumée et des fumeurs.] de se livrer à leur passion dans l’espace public (bureaux, établissements d’enseignement, transports en commun, cafés et restaurants etc.), interdiction de publicité et de vente aux mineurs de 16 ans. Le rapport reconnaît pourtant que l’inhalation de la vapeur d’eau contenant une dose plus ou moins importante de nicotine, mêlée à des arômes et dissoute dans des substances (glycérine, propylène-glycol) largement utilisées comme additifs alimentaires est – sous bénéfice d’inventaire – infiniment moins dangereuse pour la santé que l’herbe à Nicot dont la fumée inhalée en compagnie de plus de quarante substances toxiques et/ou cancérogènes est responsable de plus de soixante-dix mille décès prématurés chaque année en France. De plus, il est établi que la « fumée » diffusée par l’e-cigarette dans l’espace environnant ne présente aucun des inconvénients liés au tabagisme passif (inhalation involontaire de produits toxiques, mauvaises odeurs). Alors, pourquoi ce classement de l’e-cigarette dans une catégorie inventée pour l’occasion par Dautzenberg, celle des « produits évoquant le tabagisme » (PET), soumis aux mêmes restrictions que la cigarette tueuse ?
L’argument massue des auteurs du rapport pour justifier ces mesures restrictives consiste à affirmer que des non-fumeurs, particulièrement des jeunes, pourraient être conduits à fumer du tabac après avoir contracté une addiction à la nicotine en vapotant. Cette affirmation n’est pour l’instant qu’une pure hypothèse, car on ne dispose encore d’aucune donnée scientifique démontrant que le passage de l’e-cigarette à la clope classique serait un phénomène massif, sinon inéluctable. C’est ce type d’affirmation qui a provoqué la prise de distance avec le rapport de la commission de l’un de ses membres, le professeur Jean-Jacques Etter, de l’université de Genève. Celui-ci a déclaré à Sylvestre Huet, de 
Libération : « La qualité scientifique du rapport n’est pas à la hauteur des standards internationaux. Il comporte des inexactitudes, des lacunes de connaissance comblée par l’imagination (…) Interdire d’utiliser les cigarettes électroniques en public, c’est disproportionné, car la toxicité de sa vapeur secondaire n’est pas démontrée, ni suffisante pour justifier une interdiction dans les lieux publics. L’idée à la base de cette interdiction est que la cigarette électronique renormalise l’acte de fumer et pourrait donc conduire à venir ou à revenir à la cigarette traditionnelle. Or, ce n’est qu’une hypothèse, et on ne peut pas fonder une mesure forte sur une hypothèse ».
Le même jour où le rapport Dautzenberg était rendu public et très largement répercuté par les médias, un autre rapport, celui de l’Office français de lutte contre les toxicomanies et les dépendances (OFTD) portait à notre connaissance des faits préoccupants, sans qu’on y prête une attention similaire : en dépit de l’augmentation du prix du tabac, et des mesures interdisant son usage en public, sa consommation cesse de diminuer, et augmente même de manière notable chez les femmes et les jeunes. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que la recherche de substances excitantes est un fait anthropologique, dont aucune société humaine n’est encore parvenue à se libérer. Et cela en dépit de tous les efforts contre le tabagisme des Dautzenberg et autres fonctionnaires de la santé publique qui sont toujours tentés d’élargir leur mission en direction d’une moralisation du comportement de leurs semblables. Ils devraient faire preuve de plus d’humilité devant  les résultats décevants de leur lutte contre le tabagisme, et ne pas rejeter d’un revers de la main l’aide possible que pourrait apporter à leur louable projet une innovation technologique intéressante. Certes, elle nous vient d’un obscur pharmacien chinois, et s’est développée en dehors des laboratoires pharmaceutiques, qui se font des testicules en or en vendant à des prix élevés des substituts nicotiniques (patchs, gomme à mâcher, inhalateurs) conçus sous la houlette du professeur Dautzenberg. Or, il apparaît que les succès dans le sevrage tabagique de ces produits n’arrivent pas à la cheville de ceux obtenus par l’usage de l’e-cigarette. Outre qu’il dispense la dose de nicotine permettant de combler le manque provoqué par l’arrêt de la fumée classique, le vapotage reproduit de manière mimétique les sensations ressenties par l’ex-fumeur lors de l’inhalation de la vapeur d’eau. Quelle horreur !
L’attitude des pouvoirs publics et de leurs experts patentés scandalise des chercheurs reconnus en santé publique, comme Antoine Flahault, professeur de biostatistiques à l’Université Paris-Descartes, ou Patrick Zylberman, titulaire de la chaire de santé publique à l’Ecole des Hautes Etudes de la Santé publique. Ainsi, André Antoine Flahault évoque un « Grand soir des vapoteurs » qui pourrait, selon lui, conduire à court terme, à la fin du tabagisme : «  Nous assistons, probablement, avec l’arrivée des cigarettes électroniques à une rupture majeure qui permet d’envisager la phase ultime, celle de l’interdiction totale et rapide du tabac fumé, avec peut-être la possibilité de son acceptation par la population. Des millions de vies sont en jeu. Et des dizaines de millions de vies gâchées par la maladie, par l’artérite des membres inférieurs, l’angine de poitrine, la bronchite obstructive, le cancer, les démences séniles d’origine vasculaire, les troubles de l’érection, etc. » Pour Patrick Zylberman, auteur avec Lion Murard d’une monumentale somme sur l’histoire de la santé publique en France[3. Lion Murard et Patrick Zylberman, L’Hygiène dans la République. La santé publique en France, ou l’utopie contrariée, 1870-1918 (Fayard, 1986).], on ne peut se débarrasser d’un produit ravageur que si l’on admet l’usage d’un produit de substitution : « Cette notion de substitution est fondamentale » écrit-il « comme est anthropologiquement fondamental le besoin d’excitants. On peut, certes, interdire ce que l’on veut, mais cette interdiction est vouée à rester lettre morte si aucun produit de substitution (moins dangereux) ne vient satisfaire une faim d’excitants que rien ne saurait jamais rassasier. Mieux vaut le savoir si on ne veut pas entrer dans une de ces guerres d’escarmouches et de guet-apens avec les amateurs de « drogues licites », guerre ou chaque victoire n’est qu’en trompe l’œil et ne fait que reculer sans cesse le moment de la décision ».
En passant à côté de la révolution de l’e-cigarette, Marisol Touraine rate, par pusillanimité précautionneuse, une possible entrée dans l’Histoire. Mais est-ce étonnant de la part d’une social-démocrate pour qui toute révolution, même sanitaire, est devenu un gros mot ?

*Photo : leonardrodriguez.

Nucéra, passeur de livres

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cahiers rouges nucera

Les livres marqués du sceau « Les Cahiers Rouges » ont une place à part dans ma bibliothèque. Oserais-je dire qu’ils me sont indispensables ? L’excès en littérature comme ailleurs est mal compris dans une époque qui préfère le renoncement et l’alignement. Créée en 1983 par Jean-Claude Fasquelle, cette collection de la maison Grasset accueille les grands noms de la littérature en format semi-poche, couleur rouge passion. Pour célébrer ce trentième anniversaire, j’ai longtemps hésité avant de trouver le bon angle. Devais-je évoquer les dernières parutions en date (Malaparte, Proust, Mauriac, etc…) ou faire un patchwork de mes préférences (Marcel Aymé, Jacques Brenner, Kléber Haedens, Pascal Jardin, Jacques Laurent, Pierre Mac Orlan, Roger Vailland, Paul Morand, etc…) ?
Et puis, je me suis souvenu d’un écrivain qui aimait les écrivains. Son recueil Mes ports d’attache paru en 2010, écrit à Montmartre, Saint-Malo et Nice entre juin 1991 et juin 1993 illustre merveilleusement l’esprit de cette collection. Louis Nucéra y larguait les amarres et nous cabotions avec lui dans une délicieuse échappée littéraire. Cocteau disait de lui en 1960 : « Tu m’as entortillé par ta gentillesse et je me suis laissé faire, parce que la gentillesse, que les hommes sont en train de perdre, est encore la seule forme de machiavélisme qui me convienne ». Pourquoi tant d’écrivains ont-ils succombé au charme du vélocipédiste niçois ? Ce livre nous en donne une explication lumineuse. Nucéra avait l’intelligence du passeur qui fait partager au plus grand nombre ses coups de cœur et ses élans. Nous suivons pas à pas les rencontres de ce fils d’immigré italien, employé aux écritures dans une banque de Nice qui deviendra Grand Prix de littérature de l’Académie Française en 1993 pour l’ensemble de son œuvre.
Nucéra a côtoyé dans son existence plusieurs géants de la littérature. Le premier qui lui tapa dans l’œil était un de ces monstres, un de ces insatiables voyageurs, l’empereur tzigane des lettres. Joseph Kessel, Jeff pour les intimes, avait pris sous son aile l’enfant de Nice. Il avait été charmé par son entrain et son écoute. Avec Jeff, Nucéra a tutoyé les étoiles, il a vogué (par procuration) sur la Mer Rouge en compagnie d’Henry de Monfreid, il a dansé, il a bu dans les cabarets russes jusqu’au petit matin, il a senti vibrer au plus près de son âme la tornade Kessel, ses jugements à l’emporte-pièce, ses coups de poing et ses inimitiés féroces. Il a vainement tenté de le réconcilier avec Paul Morand. Les deux hommes avaient traversé la Guerre sur des embarcations ennemies. Mais Kessel ne pouvait décemment pactiser. Question d’honneur, de principe. Sous la plume de Nucéra, on entend gronder sa voix, sa mélancolie l’envahir à l’aube de sa mort : « Je ne sais pas ce que je donnerais pour revivre ce petit matin aux environs de Londres pendant la guerre. Une dangereuse mission aérienne nous attendait au-dessus de la France. Les copains et moi nous ne pensions pas en revenir. Avant de décoller, nous avons mangé du pain et du saucisson. J’en ai encore le goût à la bouche ». Lecteur compulsif, Nucéra nous fait la courte échelle, nous passons de Céline à Proust, de Marcel Arland à Paul Valéry, de Jules Renard à Stendhal, notre tête tourne, notre appétit s’aiguise. Nucéra a connu mille vies, dans sa banque d’abord, puis au Patriote, le quotidien communiste niçois à la rubrique sportive d’où il puisa sa science encyclopédique du vélo (il mourut en 2000 fauché par une voiture) puis la montée vers Paris. Il fut un temps attaché de presse chez Philips où il fit la connaissance de Devos et de Brassens avant d’endosser la robe de bure de l’écrivain.
Chez Nucéra, il y a les écrivains, le vélo, Nice et les mères, celles sans qui rien n’arriverait, sans qui la littérature ne serait qu’un fracas de mots. Sur la promenade des anglais, Gary et Nucéra échangent des portraits croisés de leurs mères, si différentes et pourtant si proches. Nucéra réussit à fendre certaines carapaces comme celle de Boudard qui raconte avoir assisté à l’enterrement de sa mère, menottes aux mains. La gaudriole, le style, la verve, l’humour déchiré et jubilatoire de Boudard nous explosent alors en pleine face. À la fin, Nucéra se pose la question : « Mais qui s’intéressera au parfum des livres dans quelques années ? Il y a belle lurette, déjà, que l’on n’en coupe plus les pages ». Il se trompait, grâce à des hommes comme lui et à la collection « Les Cahiers Rouges », la littérature n’est pas prête de mourir.

Mes ports d’attache, Louis Nucéra, Les Cahiers Rouges, Grasset.

*Photo : Amy.

Stendhal au bordel

stendhal henri beyle guegan

L’injustice, parfois, tient à de petites choses. En cette année de commémoration Stendhal – il est né le 23 janvier 1783 –, Dominique Fernandez lui consacre un parpaing de 800 pages dans la collection « Dictionnaire amoureux ». En bon spécialiste du genre – il en a déjà rédigé deux sur l’Italie et la Russie –, Fernandez découpe Stendhal avec un sérieux très alphabétique. Il exécute les figures imposées, impressionne les gogos par la masse d’informations brassées. Stendhal, pourtant, ne surgit pas des pages de Fernandez : trop de lourdeurs, pas d’émotion. À l’inverse, Stendhal est tout entier, terriblement vivant, dans la flânerie rapide, enlevée et stylée de Gérard Guégan : Appelle-moi Stendhal.
À travers une quête qui commence le mardi 22 mars 1842, jour de la mort de Stendhal, Guégan nous permet de répondre à une question simple : qu’est-ce qu’un écrivain français ? [access capability= »lire_inedits »] Né Henri Beyle, Stendhal a écrit ces romans qu’on lit à l’adolescence, pour ne plus les lâcher : Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. La langue est trépidante : lyrisme sec, cavalcade nette. Les garçons se rêvent Julien Sorel ou Fabrice Del Dongo, tombent sous le charme de Clélia Conti et Mathilde de la Môle. Du vivant du romancier : aucun succès. Les Français ne comprennent rien, au contraire des Italiens. Sur sa tombe, penser à faire graver : « Arrigo Beyle, Milanese ». Peu importe, Stendhal écrit, dans la facilité ou la douleur, se moquant des genres : Lucien Leuwen, De l’amour, des chroniques, son Journal. Guégan note : « Un professeur d’énergie, et un camarade de parti. Le seul qui compte. Le parti des âmes sensibles. » Un parti auquel Guégan appartient sans conteste.
Pas seulement parce que, comme Stendhal, il ne déteste pas les pseudonymes : Stéphane Vincentanne, Freddie Lafargue et Philippe Carella, parmi nos préférés. Guégan, surtout, a toujours fait sienne la liberté absolue dont Stendhal chargeait ses mots. Une des raisons, sans doute, pour laquelle l’histoire officielle n’a jamais été son dada. Il l’a montré en retoquant Debord ou, dernièrement, en retraçant le destin noir et tragique de Jean Fontenoy dans Fontenoy ne reviendra plus (Prix Renaudot Essai 2011).
Dans Appelle-moi Stendhal, Guégan, plus que jamais, n’en fait qu’à sa fête. Il suit son modèle à la trace, le tutoie. Diplomate de carrière, Stendhal n’est pas mort en sortant du ministère des Affaires étrangères. Il était au 9 rue de l’Arcade, dans un bordel, avec un compagnon de plaisir : Joseph Lingay, « le plus corrompu des corrupteurs », l’âme damnée de la monarchie de Juillet. Pour que les menus vices ne s’ébruitent pas, Lingay décide d’oeuvrer pour la gloire de Stendhal. Ça tombe bien : « L’écriture, c’est du désir et de la jouissance, et rien d’autre. » Mis dans la confidence, Guégan est aux anges et aux diables. Se jouant du temps, il hante les tavernes enfumées où l’on boit sans fin, fait dialoguer Gobineau, le dandy sulfureux de l’Essai sur l’inégalité des races et des Pléiades, et Jean Prévost, mort sous les balles allemandes le 1er août 1944 ; Jacques Laurent, auteur d’un lumineux Stendhal comme Stendhal, et Paul-Émile Daurand-Forgues, alias « Old Nick », le premier et l’un des très rares à avoir salué La Chartreuse de Parme. Entre les lignes, Balzac passe, Roger Vailland et Jean Dutourd également. Ils croisent les muses cachées ou assumées du maître, des femmes mariées, des actrices, des putains : Alberthe de Rubempré, Jules Gaulthier, Clémentine Curial, on en oublie. Pour des raisons parfois peu avouables, les messieurs et les dames ne jurent plus que par Stendhal. Une exquise Monelle revient même d’une nuit d’amour, sur la plage du Prado, en 1958.
Avec elle, et avec Guégan, concluons : « Et maintenant, Gobineau, le temps des plaisirs s’achève, refaisons l’amour. »[/access]

Appelle-moi Stendhal, Gérard Guégan, Stock, 2013.

Dictionnaire amoureux de Stendhal, Dominique Fernandez, Plon, 2013

*Photo: Wikipedia commons

Du crétinisme

« Un aimable raté aux yeux du monde. Un réactionnaire selon les critères de l’époque. Catholique et Français. Anarchiste de droite si cette notion a un sens : j’entends qu’on me fiche la paix, mais je suis un partisan fervent de l’ordre imposé à autrui ! » Ainsi se définissait Pierre Chalmin, auteur d’un Dictionnaire des injures littéraires fort remarqué, dans un entretien qu’il m’a accordé naguère. Autodidacte, rebelle résolu, l’homme a survécu en corrigeant ou réécrivant des manuscrits pour le compte de divers éditeurs, « observatoire idéal de l’indigence tant grammaticale qu’intellectuelle de nos contemporains ».
Cette indigence, qu’il baptise crétinisme sans doute en raison de son caractère dogmatique, il en dresse un tableau qui suscite tantôt l’hilarité, tantôt la consternation : Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, petit dictionnaire de l’imposture contemporaine, qui fait songer aux si précieux Maux de la langue de Michel Mourlet ou au travail de nettoyage linguistique entrepris sur la toile par Renaud Camus. Dédié à la mémoire d’Emile Littré, ce Crétin tel qu’on le parle nous exhorte à ne pas nous laisser contaminer par le délire verbal des cuistres, des snobs et des ignares. Comme le dit Chalmin, « la vie est courte, autant la vivre en français » ! Sus aux journalistes, aux politiciens, aux publicitaires qui triturent notre langue, l’émasculent et l’enlaidissent ! Sus aux zombies télégéniques, aux incompétents logorrhéiques, aux écrivaillons conformistes ; sus aux élites de pacotille !
Anglicismes, d’addiction à trader (sans oublier l’ignoble booster) ; barbarismes, d’astérix à rabattre les oreilles ; pléonasmes, de s’avérer vrai au grotesque celles et ceux ; clichés, d’exclusion à enjeu de société ;  langue de bois, d’ethnies (qui n’existeraient plus) à jeunes : Pierre Chalmin n’en rate pas une, qu’il illustre et définit avec esprit. Nuançons : il y a des oublis, évidemment, tel cet insupportable la maman de François H.
Bref, cet opuscule se révèle un outil de dépollution mentale.

Pierre Chalmin, Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, Editions de Paris

Mélancolie arabe

gilles kepel passion arabe

Gilles Kepel est un personnage déroutant, tour à tour charmeur, médiatique et cynique. Son dernier ouvrage est à son image. Passion arabe échappe en effet à toute classification. Le sous titre Journal 2011-2013 renforce cette impression puisque les chapitres portent comme titre les dates et les destinations des voyages effectués par Gilles Kepel ces deux dernières années.
Ce monde arabe, Kepel le montre en pleine mutation après les printemps de 2011 et il en dresse un bilan mitigé. Dans les pays qui ont renversé une dictature, les élections ont suscité beaucoup d’espoir mais certaines catégories de population ont rapidement déchanté, notamment les jeunes révolutionnaires et les femmes. L’auteur recueille de nombreux témoignages de Tunisiens et d’Égyptiens déçus par la lenteur des réformes économiques et sociales, et à cette déception s’ajoute la crainte de voir se créer un Etat où la loi coranique serait la seule base juridique. Le lecteur est entraîné par l’auteur dans les arcanes des négociations entre les partis religieux, notamment les deux principaux : Frères musulmans et salafistes.
Kepel connaît bien ces milieux et décrypte le discours de leurs leaders ainsi leur attitude ambiguë envers les médias occidentaux : l’auteur était en effet souvent accompagné d’une équipe de télévision de France 3. Ces dirigeants politiques ou religieux sont souvent sous influence étrangère en raison du financement dont ils bénéficient : l’Arabie saoudite finance les salafistes, le Qatar les Frères musulmans, et l’Iran le Hezbollah libanais (et le régime syrien). Selon Gilles Kepel, ce sont cependant les alliances locales qui priment sur cette aide externe pour s’emparer du pouvoir.
Dans les autres pays, les conséquences des révolutions sont plus ou moins sensibles. Au Yémen d’où le président a été chassé, la situation est bloquée par une inertie endémique que l’auteur attribue avec humour à la consommation effrénée de qat, la drogue locale. Sur la Syrie enfin, l’auteur est très pessimiste et constate avec tristesse l’islamisation de la société et du discours des chefs de la résistance. Cela le frappe d’autant plus qu’il a connu ce pays il y a quarante ans et qu’il y a vécu des jours heureux : le lecteur perçoit une grande nostalgie au détour de certaines phrases.
Le monde arabe semble donc profondément travaillé par la question religieuse avec toutes ses implications sociales, au moment où plusieurs pays doivent choisir une nouvelle définition de l’Etat.
Peu à peu, s’esquisse un autoportrait  de l’auteur. Kepel se présente dès le début du livre comme un « arabisant » et un « orientaliste », deux qualificatifs un peu surprenants. Arabisant il l’est certainement puisqu’il parle parfaitement l’arabe dans toutes ses nuances. Quant à orientaliste cela renvoie tout de même à l’Orientalisme en art, donc à une vision européenne faussée du Moyen-Orient. Kepel assume d’ailleurs sa fascination pour le monde arabe héritée d’un voyage fait à dix-neuf ans, il avoue avoir été naïf dans sa jeunesse et avoir fantasmé sur les récits de voyage des Orientalistes (Pierre Loti entre autres). Cette attitude semble pourtant contredire l’objectivité tant revendiquée et il en découle un problème de structure dans l’ouvrage.
Les anecdotes très personnelles, les souvenirs, les citations littéraires ou historiques ne s’articulent pas toujours bien avec les interviews de leaders islamistes ou les récits des combats en Libye. Le lecteur perd le fil des événements politiques dans plusieurs chapitres et la récurrence des récits du passé à la première personne finit par donner l’impression d’une autobiographie.
On pourrait même détecter une certaine complaisance de l’auteur à se raconter, à détailler ses relations avec les grands chefs politiques et ses aventures en temps de guerre. Un doute s’insinue : s’agirait-il d’une mise en scène ?
Les souvenirs affluent, les digressions se multiplient et l’auteur règle ses comptes avec ses détracteurs. Il se raconte avec un plaisir évident, même lorsqu’il s’agit de souvenirs très personnels. Passion arabe apparaît finalement comme une œuvre hybride : ni un reportage, ni une autobiographie et très peu un journal, peut-être un autoportrait par défaut ?

Passion arabe, Journal 2011-2013, Gilles Kepel, Gallimard.

*Photo : mikeporterinmd.

Deux ovnis pour le prix d’un

baudelaire courbet spleen

Monsieur Spleen est un objet littéraire insolite, inclassable et exquis, comparable à un bibelot invraisemblable dont le luxe serait réservé à une société secrète de raffinés. En somme, il répond parfaitement aux critères d’un ouvrage symboliste. En effet, la succession de chapitres mi-chronologiques mi-thématiques que l’auteur consacre à Henri de Régnier (1864-1936), poète, romancier, cocu magnifique, gentilhomme, académicien, mondain réservé et gloire du mouvement symboliste aujourd’hui totalement oubliée, se lit comme un enchaînement ciselé de proses, méditations subtiles et anecdotes rares, bien davantage que comme une simple étude universitaire.[access capability= »lire_inedits »]
Non seulement Quiriny démontre avec brio la supériorité de l’écrivain sur le spécialiste, de l’évocation créatrice sur la dissection scientifique pure, mais encore il tire de son entreprise un livre qui acquiert de surcroît une puissance paradoxale : c’est qu’Henri de Régnier semble souvent servir de double à l’auteur qui révèle pudiquement sa sensibilité sous le masque d’un écrivain lui-même effacé et pudique. Quiriny ne cherche pas, tout comme Régnier, à affirmer une singularité pour le plaisir de s’opposer au monde. S’il est rebelle aux temps qui sont les nôtres, c’est surtout pour revendiquer le droit baudelairien de s’en aller. Mais il ne cède pas pour autant à la tentation du mimétisme. Quiriny reste Quiriny dans Monsieur Spleen, pour notre plus grand bonheur, en pratiquant une littérature fine, élégante, très claire cependant, avec ses récurrences de paradoxes, son goût des trompe-l’oeil et sa minutie qui confine au fantastique.
Toute une gamme que ses lecteurs connaissent bien, où sa maîtrise de ce qui se présente faussement comme un simple exercice d’admiration et de biographie hétérodoxe est déployé avec bonheur. D’un anachronisme délicieux, salvateur et, dans sa forme, cependant, parfaitement inédit. For happy few only.[/access]

Monsieur Spleen, Bernard Quiriny, Seuil, 2013.

* Photo: Portait de Baudelaire, par Gustave Courbet

Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable

eric fottorino accident grave

On s’est toujours suicidé avec son temps. Jadis on buvait des coupes de poisons exotiques, on se transperçait avec un glaive, une dague, un couteau. Les plus bucoliques se pendaient à un arbre, les amoureux de la mer se jetaient du haut des falaises, et les moins imaginatifs au fond des puits. Et puis on se suicida beaucoup avec des armes à feu, tellement plus pratiques et expéditives. Enfin l’homme inventa le chemin de fer, qui lui permit de se suicider très efficacement en se jetant sur les voies, tout en bénéficiant de tout le confort moderne et de la mélancolie propre aux gares. Mais quels seront les modes de suicide de demain ?
Eric Fottorino livre avec Suite à un accident grave de voyageur tout à la fois une enquête clinique sur les suicidés des voies ferrées et une méditation morale sur notre rapport au suicide. Tout part de plusieurs expériences personnelles… « Au début de l’automne, près de chez moi (Vincennes on croit comprendre, ndlr), trois personnes se sont jetées sur les rails. Un vieillard. Une jeune femme, du moins l’ai-je cru. Une mère de famille. Je ne connais ni leur nom ni leur visage. Sans doute les ai-je croisés sans le savoir dans la foule des petits matins. Ils resteront anonymes. Leurs visages, je préfère n’y pas songer ». La jeune fille de l’écrivain sera le témoin de l’un de ces actes désespérés. Premier constat : les mots sont dangereux. La SNCF ne parle jamais de suicide, mais d’accident grave : « L’accident grave n’évoquait aucun geste, ne suggérait aucune image. Il relevait d’une langue vidée de sa substance, dénuée de compassion. Une suite de mots pour ne plus y penser, pour passer à autre chose ». Aux autres rames en attente… Les pompiers, découvre Fottorino, ne parlent pas non plus de suicide, mais d’une mission consacrée à une « personne sous un train ». Personne…
La première chose qui heurte Fottorino est l’indifférence qu’il perçoit de la part des autres voyageurs: l’usager des transports en commun semble perdre toute humanité une fois qu’il a fait poinçonner son titre de transport ou fait biper son Navigo, même si une âme perdue a cru bon de se faire couper en trois morceaux (certains détails donnés dans le livre sont âpres) par un train de plusieurs centaines de tonnes lancé à vive allure. Alors forcément, quand l’irréparable est commis, l’usager des transports en commun râle, car ça le retarde.
Fottorino étudie aussi le traitement de ces suicides par la presse ; dans Le Parisien et Le Courrier des Yvelines on titre factuellement « Le trafic des trains perturbé » ou encore « Le convoi radioactif détourné à cause d’un suicide »… la presse s’intéresse peu au parcours des désespérés ferroviaires, mais se focalise sur les conséquences de leurs actes. Les suicidaires restent des trouble-fête et des perturbateurs incorrigibles.
Sur le web, la parole se libère davantage, et Fottorino nous met littéralement « sous le nez » des prises de parole de voyageurs de banlieue, de ces aventuriers du petit matin à la patience limitée… « Les victimes du RER en prennent pour leur grade. La plupart des voyageurs n’ont qu’une obsession : les retards causés par ces désespérés qui feraient mieux d’aller se supprimer ailleurs, de se noyer, d’avaler des médicaments. (…) Le défouloir tourne à plein. Les seuls mots posés sur ces drames sont virtuels. Il s’agit de posts jetés par des internautes sans nom ni visage. Comme les suicidés. Une fois de plus personne parle à personne ». Fottorino souligne notamment l’exaspération éprouvante de l’internaute « Fleur des champs » : « Je ne suis jamais désolée pour les gens qui se jettent sous les roues des trains, bien au contraire, je crois que je les méprise. Les suicidés des transports en commun je n’en peux plus. Ils nous pourrissent la vie. Alors maintenant on devrait encenser les suicider… » L’auteur ne porte aucun de jugement de valeur, et n’accable pas ces médiocres petits consommateurs du rail d’anathèmes moraux (il pourrait…), mais préfère essayer d’approcher le souvenir des fantômes des suicidés. Ici un vieillard qui se savait condamné et n’avait plus le cœur de poursuivre la lutte ; là une très jeune étudiante kinésithérapeute qui s’était découvert une soudaine aversion pour le contact du corps d’autrui et, ne voyant plus d’avenir professionnel, avait préféré sortir de l’impasse par la voie des cieux.
Au fil de son enquête, Fottorino nous apprend qu’il est plus facile d’obtenir les chiffres des tués sur la  route, des soldats morts en  Afghanistan, des accidents domestiques ou que sais-je encore… que celui des désespérés du rail. Le Courrier des Yvelines, s’aventurant à traiter le sujet est incertain… sur ces derniers mois il y aurait eu, sur zone, entre sept et dix morts. Entre sept et dix. Personne ne sait vraiment.
S’il nous apprend qu’un ex-directeur du Monde prend le RER (laissez-moi rire…) le livre d’Eric Fottorino atteint surtout son objectif profond : nous faire toucher du doigt la question du néant et de la culpabilité. Le néant des uns et la culpabilité des autres. Ou inversement. À moins qu’il ne s’agisse de l’indifférence…
Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable…

Eric Fottorino, Suite à un accident grave de voyageur, Gallimard, 2013.

*Photo : esyckr.

Mais si, tirez sur le pianiste

Rien n’est plus important que de détester quelqu’un. Petite amie, proche parent, intellectuel – peu importe. L’important est de ne pas céder sur la haine au profit de l’amour. Si l’amour désoriente le voyageur au point de l’égarer dans une forêt notoirement obscure (voyez Dante), celui qui s’adonne à la haine retrouvera, et beaucoup plus sûrement, son chemin.
Parmi les intellectuels dont la détestation me fait du bien quotidiennement, je dois citer sans plus tarder cet intellectuel britannique, psychologue de renom et auteur de nombreux articles scientifiques, j’ai nommé Daniel Freeman. Notre éminent spécialiste vient de produire avec le plumitif Jason Freeman un opus bien intentionné intitulé : The Stressed Sex, uncovering the truth about Men, Women, and Mental Health. Les féministes de la BBC, ces nouvelles suffragettes qui n’en ratent pas une, viennent de lui consacrer une émission enthousiaste – ce qui m’a mis la puce à l’oreille. De fait, cet essai réunit brillamment tout ce que je déteste : le fétichisme de la « compréhension de l’Autre », l’extension de cette bienveillance thérapeutique à la société tout entière, et, last but not least, la volonté sirupeuse d’aider les sexes à bien s’entendre (alors que le malentendu sexuel est justement la clé de leur réussite au lit).
À l’opposé de la psychologie indécrottablement bonhomme de nos deux britanniques devraient se tenir, si les batailles étaient rangées et le monde intellectuel bien fait (ce qui n’est pas le cas), les psychanalystes lacaniens. En dehors du discours universitaire, qu’il détestait avec franchise et application, Lacan avait de l’humour, et tout ce qu’il nous dit du sexe s’en éclaire. J’en veux pour preuve son éloge de Térence, dont je rappelle les termes : « Térence dépasse en simplicité tout ce que nous pouvons cogiter« .
Mais l’humour ne s’enseigne pas – telle est la tragédie de la culture. Voyez les auteurs que la revue lacanienne ne déteste pas de publier (alors qu’elle le devrait). Ces pseudo-mathématiciens capables de marier béance sexuelle et théorie des quarks sont parvenus à transformer la psychanalyse, cette perle de l’humour juif, en une soupe à la mélasse parfaitement indigeste. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la sexualité dès qu’un lacanien de la première ou de la deuxième génération s’y attelle, et la seule chose que l’on puisse dire avec certitude, en jouant de l’équivoque que permet la langue de Molière, c’est qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
La situation est d’autant plus regrettable que l’oeuvre de Lacan est essentielle pour contrer le discours des nouveaux sexologues. Personne n’a jamais mieux pointé du doigt cette double aberration : croire qu’il existe une bonne entente entre les sexes dont la politique serait la promotrice, croire qu’il existe une science du sexe dont l’Université serait la gardienne.

Daniel Freeman et Jason Freeman, The Stressed Sex, Oxford University Press, 2013, 16£99. Beaucoup moins cher et beaucoup plus instructif : Terence, Théâtre complet, Folio. Actuellement à 5 euros 10 sur les quais.

De l’oblomovisme considéré comme un des beaux-arts

oblomov guillaume gallienne

Sur le chemin du Vieux-Colombier, l’un des derniers théâtres nichés entre les ors de l’Odéon et les étals de livres du Lucernaire, le promeneur presse le pas. Dans ce Quartier Latin désormais voué à la célébration du luxe et de la ripaille fine, il va assister à une grande première : Oblomov joué par la Comédie Française.
Adapter le roman de Gontcharov (1859) en pièce de théâtre n’allait pas forcément de soi – quelques centaines de pages d’un roman majeur ne font pas toujours le bonheur du saltimbanque. Le personnage d’Illia Illitch Oblomov, gentilhomme perpétuellement vautré au lit, recèle pourtant quelque chose d’éminemment théâtral. Revenu de ses pitreries télévisuelles sur Canal+, Guillaume Gallienne est plus vrai que nature dans le rôle titre en victime consentante de la maladie du sommeil.
Cela étant, Oblomov est beaucoup plus que l’histoire d’un paresseux. Il y a d’abord le couple improbable formé par Illia Illitch et son vieux valet Zakhar, incarné par un Yves Gasc au sommet de la bougonnerie. Zakhar et Oblomov jouent aux Laurel et Hardy avant l’heure et leur numéro de duettistes de la procrastination fait merveille sur la scène du Vieux-Colombier. Dans leur thébaïde poussiéreuse, ils se chamaillent comme deux vieux amants : l’un rechigne à nettoyer et épousseter, l’autre repousse aux calendes grecques la gestion de son domaine et la correspondance avec son propriétaire, qui les menace d’expulsion. Le vieux Zakhar a lavé les layettes de son maître, et leurs chamailleries d’adultes puérils tournent au duo tragi-comique. Le poignant n’est jamais très loin lorsque le spectateur s’esclaffe de leurs scènes de ménage dans cet appartement miteux virant à la champignonnière.
Un jour, surgit Stolz, le meilleur ami d’Oblomov. Moitié allemand, autant dire travailleur, rigoureux, déterminé et ordonné aux yeux d’un russe, cet homme du monde interprété par le talentueux Sébastien Pouderoux réussit en amour comme en affaire. Antithèse de son ami d’enfance, Stolz bouscule son quasi-frère de lait : il doit sortir de l’oblomovisme (oblomovtchina), la goutte le guette ! Pour Stolz, il n’est d’hommes que de richesses. En rébellion contre lui-même  – « Donne-moi cette force et cette volonté qui me manquent, et l’intelligence aussi, et puis mène-moi où tu voudras, je marcherai derrière toi » adresse-t-il à son éveilleur – Oblomov s’aguerrit, mange à heures fixes, perd du poids, troque sa robe de chambre crasseuse contre une mise soignée, se met rencontrer la société mondaine…
Puis l’impensable se produit : Stolz présente une ravissante jeune fille à Oblomov et Oblomov tombe amoureux ! Chanteuse à ses heures perdues, Olga cède à sa cour malhabile. Petit bémol au milieu d’une pièce fort bien troussée, Marie-Sophie Ferdane marque de sa voix cristalline un jeu trop haut perché. Toutefois la magie opère et l’on se réjouit de voir notre oisif s’ouvrir aux sentiments. Mais la fatalité en décide autrement. Dès le départ, la cause était entendue : tandis qu’Olga fantasme son prétendant en « Galatée dont elle voudrait être le Pygmalion », préfigurant l’inversion contemporaine des rôles sexuels, Oblomov se projette dans une enfance mythifiée aux plaisirs simples. La mise en scène de Volodia Serre restitue cette nostalgie par un usage judicieux de la vidéo. Nourrissant le songe régressif d’un âge d’or infantile, l’éternel velléitaire réalise l’ampleur du malentendu amoureux avec Olga. Le dilettante éconduit sa promise. Oubliés marivaudage, mariage et déclarations enflammées, Oblomov épouse sa condition tragique. Au désespoir de ses amis, il se résout à une vie simple et monotone, renouant avec le temps suspendu de son enfance et l’amour rassurant d’une matrone. Magnifiant sa fatigue d’être soi, il assume définitivement « être trop paresseux pour vivre ».
Au siècle dernier, la vulgate pseudo-marxiste voyait en Oblomov l’archétype du propriétaire terrien oisif vivant de ses rentes pendant que ses pauvres paysans suent sang et eau. Aux antipodes de cette interprétation bassement idéologique, le héros de Gontcharov n’assume jamais sa condition aristocratique et ses privilèges matériels.
Qu’un groupe anti-industriel ait fait d’Oblomov son étendard devrait nous interpeller sur le sens profond de cette fable. Certes, son état larvaire ne propose aucun modèle d’accomplissement existentiel. Transi, engourdi sous sa couverture, Illia Illich est assailli par la peur  de vivre et d’aimer. Mais certains de ses refus s’avèrent salvateurs pour qui sait les transmuer en art de vivre. Refus du salariat, des faux-semblants mondains et des coups de moulinets de son ami Stolz pour lequel l’existence n’est que travail et performance. Par son éclat subversif, l’œuvre de Gontcharov appartient à un répertoire pleinement antimoderne. Grâces soient rendues à Volodia Serre, dont les inévitables ellipses n’atrophient pas ce long récit adapté sur les planches.
La nuit venue, nous avançons le pas léger en méditant la phrase de Lessing : « Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant ».
Rideau !

Oblomov, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 Rue du Vieux Colombier, Paris 6e, jusqu’au 9 juin 2013.

©Brigitte Enguérand / collection Comédie-Française.

Moscovici, l’anarchiste qui s’ignorait

pierre moscovici ps

Initiales
F. me demande, en regardant des annonces immobilières (il n’y a plus que des agences immobilières et des magasins de téléphonie dans les centres-villes, désormais) :
– Ça veut dire quoi, FAI, après la somme ?
– Frais d’Agence Inclus, je crois.
À un moment, avant de répondre, j’ai hésité avec Fournisseur d’Accès Internet. Puis je me suis souvenu qu’à une époque, avant que les agences immobilières n’aient envahi les villes et l’informatique nos vies virtuelles, la première réponse qui me serait venue, en pensant aux initiales, aurait été Federacion Arnaquista Iberica qui a donné d’admirables combattants à la République pendant la guerre d’Espagne et, alliée à la CNT de l’héroïque Durutti, a donné quelques sueurs froide aux troupes fascistes de Franco.
Envie de relire L’Espoir de Malraux, du coup. C’est de saison.
Moscovici, cet humaniste
Pierre Moscovici est un humaniste. La preuve, il est au parti socialiste. Le ministre des Finances pousse même très loin la compassion. Il sait que l’austérité nécessaire, forcément nécessaire, traumatise tout le monde. Dans un entretien aux Echos, il a déclaré par exemple qu’il était inutile de passer par la loi pour encadrer le salaire des grands patrons. Je le cite : « Nous n’irons pas au-delà sur le plan législatif : il n’y aura pas de projet de loi spécifique sur la gouvernance des entreprises. J’ai choisi d’agir dans le dialogue. » C’est bien, Pierre Moscovici dialogue. Avec les grands patrons. Moins avec les syndicalistes qui ne seront pas amnistiés, mais bon, on ne peut pas tout faire.
Et puis les grands patrons sont des gens très seuls finalement. En moyenne, s’ils appartiennent au CAC 40, ils gagnent 2, 3 millions d’euros. Christophe de Margerie, le PDG de Total, l’entreprise qui ne paie pas d’impôts en France, touche 3,24 millions d’euros et Maurice Lévy de Publicis 4, 8 millions d’euros. Comment voulez vous ne pas avoir le vertige dans un  pays où il y a 8 millions de pauvres ? Et puis  cette méchanceté des gens de gauche, toujours dans le ressentiment égalitaire. Fitzgerald, qui est à la mode ces temps-ci, fait dire à son Gatsby quelque chose comme : « Les gens riches sont vraiment différents. » C’est pour cela qu’il faut les aider quand on est de gauche, doit se dire Moscovici, car la gauche respecte la différence.
Moscovici anarchiste ?
Pierre Moscovici est peut être même anarchiste. Cette confiance en l’homme. Toujours dans ce même entretien aux Echos, il explique qu’il n’y aura pas de loi car il compte sur les grands patrons pour pratiquer « une autorégulation exigeante »sur leurs rémunérations. Il est vrai que ces gens ont fait preuve, ces dernières années, d’une modération toute stoïcienne dans leurs appétits comme de vrais lecteurs d’Épictète : « Souviens-toi que tu dois te comporter dans la vie comme dans un festin. Le plat qui circule arrive à toi : étends la main et prends avec discrétion. Il passe plus loin : ne le retiens pas. » Donc l’autorégulation exigeante plutôt que la loi. C’est une très bonne idée.
Il n’y a pas de raison qu’une autorégulation exigeante ne se fasse pas non plus dans des domaines scandaleusement encadrés par des lois liberticides : le commerce de la drogue ou le marché du travail. Le dealer et l’employeur sauront être des autorégulateurs exigeants. Ils ne vendront pas de drogue aux mineurs pour les premiers et pour les seconds, ils n’embaucheront jamais de précaires sous-payés.
Comme pour les grands patrons, il suffira de leur faire confiance.

*Photo : World Economic Forum.

Feu sur la cigarette électronique !

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cigarette marisol touraine

cigarette marisol touraine

Marisol Touraine, ministre de la santé, vient de manquer une belle occasion de se faire un prénom, et dépasser ainsi la gloire de son père, grand ponte de la sociologie française du siècle dernier. Elle a en effet avalisé  dans sa totalité le rapport de la commission d’études sur la cigarette électronique, présidée par le professeur Bertrand Dautzenberg, président de l’Office de prévention contre le tabagisme (OFT)[1. L’auteur de ce texte a été atteint, il y a dix ans, par un cancer du poumon provoqué par cinq décennies de pratique intensive du tabac fumé. Il a survécu grâce à la chirurgie associée à la chimiothérapie. Aujourd’hui, il vapote jusqu’à ce que mort s’ensuive.]. Ce rapport propose de traiter l’usage de l’e-cigarette avec les mêmes critères que ceux appliqués au tabac : pas d’interdiction générale, mais interdiction aux « vapoteurs »[2. Vapoter et vapoteur sont des mots forgés par les promoteurs de l’e-cigarette pour se distinguer de la fumée et des fumeurs.] de se livrer à leur passion dans l’espace public (bureaux, établissements d’enseignement, transports en commun, cafés et restaurants etc.), interdiction de publicité et de vente aux mineurs de 16 ans. Le rapport reconnaît pourtant que l’inhalation de la vapeur d’eau contenant une dose plus ou moins importante de nicotine, mêlée à des arômes et dissoute dans des substances (glycérine, propylène-glycol) largement utilisées comme additifs alimentaires est – sous bénéfice d’inventaire – infiniment moins dangereuse pour la santé que l’herbe à Nicot dont la fumée inhalée en compagnie de plus de quarante substances toxiques et/ou cancérogènes est responsable de plus de soixante-dix mille décès prématurés chaque année en France. De plus, il est établi que la « fumée » diffusée par l’e-cigarette dans l’espace environnant ne présente aucun des inconvénients liés au tabagisme passif (inhalation involontaire de produits toxiques, mauvaises odeurs). Alors, pourquoi ce classement de l’e-cigarette dans une catégorie inventée pour l’occasion par Dautzenberg, celle des « produits évoquant le tabagisme » (PET), soumis aux mêmes restrictions que la cigarette tueuse ?
L’argument massue des auteurs du rapport pour justifier ces mesures restrictives consiste à affirmer que des non-fumeurs, particulièrement des jeunes, pourraient être conduits à fumer du tabac après avoir contracté une addiction à la nicotine en vapotant. Cette affirmation n’est pour l’instant qu’une pure hypothèse, car on ne dispose encore d’aucune donnée scientifique démontrant que le passage de l’e-cigarette à la clope classique serait un phénomène massif, sinon inéluctable. C’est ce type d’affirmation qui a provoqué la prise de distance avec le rapport de la commission de l’un de ses membres, le professeur Jean-Jacques Etter, de l’université de Genève. Celui-ci a déclaré à Sylvestre Huet, de 
Libération : « La qualité scientifique du rapport n’est pas à la hauteur des standards internationaux. Il comporte des inexactitudes, des lacunes de connaissance comblée par l’imagination (…) Interdire d’utiliser les cigarettes électroniques en public, c’est disproportionné, car la toxicité de sa vapeur secondaire n’est pas démontrée, ni suffisante pour justifier une interdiction dans les lieux publics. L’idée à la base de cette interdiction est que la cigarette électronique renormalise l’acte de fumer et pourrait donc conduire à venir ou à revenir à la cigarette traditionnelle. Or, ce n’est qu’une hypothèse, et on ne peut pas fonder une mesure forte sur une hypothèse ».
Le même jour où le rapport Dautzenberg était rendu public et très largement répercuté par les médias, un autre rapport, celui de l’Office français de lutte contre les toxicomanies et les dépendances (OFTD) portait à notre connaissance des faits préoccupants, sans qu’on y prête une attention similaire : en dépit de l’augmentation du prix du tabac, et des mesures interdisant son usage en public, sa consommation cesse de diminuer, et augmente même de manière notable chez les femmes et les jeunes. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que la recherche de substances excitantes est un fait anthropologique, dont aucune société humaine n’est encore parvenue à se libérer. Et cela en dépit de tous les efforts contre le tabagisme des Dautzenberg et autres fonctionnaires de la santé publique qui sont toujours tentés d’élargir leur mission en direction d’une moralisation du comportement de leurs semblables. Ils devraient faire preuve de plus d’humilité devant  les résultats décevants de leur lutte contre le tabagisme, et ne pas rejeter d’un revers de la main l’aide possible que pourrait apporter à leur louable projet une innovation technologique intéressante. Certes, elle nous vient d’un obscur pharmacien chinois, et s’est développée en dehors des laboratoires pharmaceutiques, qui se font des testicules en or en vendant à des prix élevés des substituts nicotiniques (patchs, gomme à mâcher, inhalateurs) conçus sous la houlette du professeur Dautzenberg. Or, il apparaît que les succès dans le sevrage tabagique de ces produits n’arrivent pas à la cheville de ceux obtenus par l’usage de l’e-cigarette. Outre qu’il dispense la dose de nicotine permettant de combler le manque provoqué par l’arrêt de la fumée classique, le vapotage reproduit de manière mimétique les sensations ressenties par l’ex-fumeur lors de l’inhalation de la vapeur d’eau. Quelle horreur !
L’attitude des pouvoirs publics et de leurs experts patentés scandalise des chercheurs reconnus en santé publique, comme Antoine Flahault, professeur de biostatistiques à l’Université Paris-Descartes, ou Patrick Zylberman, titulaire de la chaire de santé publique à l’Ecole des Hautes Etudes de la Santé publique. Ainsi, André Antoine Flahault évoque un « Grand soir des vapoteurs » qui pourrait, selon lui, conduire à court terme, à la fin du tabagisme : «  Nous assistons, probablement, avec l’arrivée des cigarettes électroniques à une rupture majeure qui permet d’envisager la phase ultime, celle de l’interdiction totale et rapide du tabac fumé, avec peut-être la possibilité de son acceptation par la population. Des millions de vies sont en jeu. Et des dizaines de millions de vies gâchées par la maladie, par l’artérite des membres inférieurs, l’angine de poitrine, la bronchite obstructive, le cancer, les démences séniles d’origine vasculaire, les troubles de l’érection, etc. » Pour Patrick Zylberman, auteur avec Lion Murard d’une monumentale somme sur l’histoire de la santé publique en France[3. Lion Murard et Patrick Zylberman, L’Hygiène dans la République. La santé publique en France, ou l’utopie contrariée, 1870-1918 (Fayard, 1986).], on ne peut se débarrasser d’un produit ravageur que si l’on admet l’usage d’un produit de substitution : « Cette notion de substitution est fondamentale » écrit-il « comme est anthropologiquement fondamental le besoin d’excitants. On peut, certes, interdire ce que l’on veut, mais cette interdiction est vouée à rester lettre morte si aucun produit de substitution (moins dangereux) ne vient satisfaire une faim d’excitants que rien ne saurait jamais rassasier. Mieux vaut le savoir si on ne veut pas entrer dans une de ces guerres d’escarmouches et de guet-apens avec les amateurs de « drogues licites », guerre ou chaque victoire n’est qu’en trompe l’œil et ne fait que reculer sans cesse le moment de la décision ».
En passant à côté de la révolution de l’e-cigarette, Marisol Touraine rate, par pusillanimité précautionneuse, une possible entrée dans l’Histoire. Mais est-ce étonnant de la part d’une social-démocrate pour qui toute révolution, même sanitaire, est devenu un gros mot ?

*Photo : leonardrodriguez.

Nucéra, passeur de livres

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cahiers rouges nucera

cahiers rouges nucera

Les livres marqués du sceau « Les Cahiers Rouges » ont une place à part dans ma bibliothèque. Oserais-je dire qu’ils me sont indispensables ? L’excès en littérature comme ailleurs est mal compris dans une époque qui préfère le renoncement et l’alignement. Créée en 1983 par Jean-Claude Fasquelle, cette collection de la maison Grasset accueille les grands noms de la littérature en format semi-poche, couleur rouge passion. Pour célébrer ce trentième anniversaire, j’ai longtemps hésité avant de trouver le bon angle. Devais-je évoquer les dernières parutions en date (Malaparte, Proust, Mauriac, etc…) ou faire un patchwork de mes préférences (Marcel Aymé, Jacques Brenner, Kléber Haedens, Pascal Jardin, Jacques Laurent, Pierre Mac Orlan, Roger Vailland, Paul Morand, etc…) ?
Et puis, je me suis souvenu d’un écrivain qui aimait les écrivains. Son recueil Mes ports d’attache paru en 2010, écrit à Montmartre, Saint-Malo et Nice entre juin 1991 et juin 1993 illustre merveilleusement l’esprit de cette collection. Louis Nucéra y larguait les amarres et nous cabotions avec lui dans une délicieuse échappée littéraire. Cocteau disait de lui en 1960 : « Tu m’as entortillé par ta gentillesse et je me suis laissé faire, parce que la gentillesse, que les hommes sont en train de perdre, est encore la seule forme de machiavélisme qui me convienne ». Pourquoi tant d’écrivains ont-ils succombé au charme du vélocipédiste niçois ? Ce livre nous en donne une explication lumineuse. Nucéra avait l’intelligence du passeur qui fait partager au plus grand nombre ses coups de cœur et ses élans. Nous suivons pas à pas les rencontres de ce fils d’immigré italien, employé aux écritures dans une banque de Nice qui deviendra Grand Prix de littérature de l’Académie Française en 1993 pour l’ensemble de son œuvre.
Nucéra a côtoyé dans son existence plusieurs géants de la littérature. Le premier qui lui tapa dans l’œil était un de ces monstres, un de ces insatiables voyageurs, l’empereur tzigane des lettres. Joseph Kessel, Jeff pour les intimes, avait pris sous son aile l’enfant de Nice. Il avait été charmé par son entrain et son écoute. Avec Jeff, Nucéra a tutoyé les étoiles, il a vogué (par procuration) sur la Mer Rouge en compagnie d’Henry de Monfreid, il a dansé, il a bu dans les cabarets russes jusqu’au petit matin, il a senti vibrer au plus près de son âme la tornade Kessel, ses jugements à l’emporte-pièce, ses coups de poing et ses inimitiés féroces. Il a vainement tenté de le réconcilier avec Paul Morand. Les deux hommes avaient traversé la Guerre sur des embarcations ennemies. Mais Kessel ne pouvait décemment pactiser. Question d’honneur, de principe. Sous la plume de Nucéra, on entend gronder sa voix, sa mélancolie l’envahir à l’aube de sa mort : « Je ne sais pas ce que je donnerais pour revivre ce petit matin aux environs de Londres pendant la guerre. Une dangereuse mission aérienne nous attendait au-dessus de la France. Les copains et moi nous ne pensions pas en revenir. Avant de décoller, nous avons mangé du pain et du saucisson. J’en ai encore le goût à la bouche ». Lecteur compulsif, Nucéra nous fait la courte échelle, nous passons de Céline à Proust, de Marcel Arland à Paul Valéry, de Jules Renard à Stendhal, notre tête tourne, notre appétit s’aiguise. Nucéra a connu mille vies, dans sa banque d’abord, puis au Patriote, le quotidien communiste niçois à la rubrique sportive d’où il puisa sa science encyclopédique du vélo (il mourut en 2000 fauché par une voiture) puis la montée vers Paris. Il fut un temps attaché de presse chez Philips où il fit la connaissance de Devos et de Brassens avant d’endosser la robe de bure de l’écrivain.
Chez Nucéra, il y a les écrivains, le vélo, Nice et les mères, celles sans qui rien n’arriverait, sans qui la littérature ne serait qu’un fracas de mots. Sur la promenade des anglais, Gary et Nucéra échangent des portraits croisés de leurs mères, si différentes et pourtant si proches. Nucéra réussit à fendre certaines carapaces comme celle de Boudard qui raconte avoir assisté à l’enterrement de sa mère, menottes aux mains. La gaudriole, le style, la verve, l’humour déchiré et jubilatoire de Boudard nous explosent alors en pleine face. À la fin, Nucéra se pose la question : « Mais qui s’intéressera au parfum des livres dans quelques années ? Il y a belle lurette, déjà, que l’on n’en coupe plus les pages ». Il se trompait, grâce à des hommes comme lui et à la collection « Les Cahiers Rouges », la littérature n’est pas prête de mourir.

Mes ports d’attache, Louis Nucéra, Les Cahiers Rouges, Grasset.

*Photo : Amy.

Stendhal au bordel

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stendhal henri beyle guegan

stendhal henri beyle guegan

L’injustice, parfois, tient à de petites choses. En cette année de commémoration Stendhal – il est né le 23 janvier 1783 –, Dominique Fernandez lui consacre un parpaing de 800 pages dans la collection « Dictionnaire amoureux ». En bon spécialiste du genre – il en a déjà rédigé deux sur l’Italie et la Russie –, Fernandez découpe Stendhal avec un sérieux très alphabétique. Il exécute les figures imposées, impressionne les gogos par la masse d’informations brassées. Stendhal, pourtant, ne surgit pas des pages de Fernandez : trop de lourdeurs, pas d’émotion. À l’inverse, Stendhal est tout entier, terriblement vivant, dans la flânerie rapide, enlevée et stylée de Gérard Guégan : Appelle-moi Stendhal.
À travers une quête qui commence le mardi 22 mars 1842, jour de la mort de Stendhal, Guégan nous permet de répondre à une question simple : qu’est-ce qu’un écrivain français ? [access capability= »lire_inedits »] Né Henri Beyle, Stendhal a écrit ces romans qu’on lit à l’adolescence, pour ne plus les lâcher : Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. La langue est trépidante : lyrisme sec, cavalcade nette. Les garçons se rêvent Julien Sorel ou Fabrice Del Dongo, tombent sous le charme de Clélia Conti et Mathilde de la Môle. Du vivant du romancier : aucun succès. Les Français ne comprennent rien, au contraire des Italiens. Sur sa tombe, penser à faire graver : « Arrigo Beyle, Milanese ». Peu importe, Stendhal écrit, dans la facilité ou la douleur, se moquant des genres : Lucien Leuwen, De l’amour, des chroniques, son Journal. Guégan note : « Un professeur d’énergie, et un camarade de parti. Le seul qui compte. Le parti des âmes sensibles. » Un parti auquel Guégan appartient sans conteste.
Pas seulement parce que, comme Stendhal, il ne déteste pas les pseudonymes : Stéphane Vincentanne, Freddie Lafargue et Philippe Carella, parmi nos préférés. Guégan, surtout, a toujours fait sienne la liberté absolue dont Stendhal chargeait ses mots. Une des raisons, sans doute, pour laquelle l’histoire officielle n’a jamais été son dada. Il l’a montré en retoquant Debord ou, dernièrement, en retraçant le destin noir et tragique de Jean Fontenoy dans Fontenoy ne reviendra plus (Prix Renaudot Essai 2011).
Dans Appelle-moi Stendhal, Guégan, plus que jamais, n’en fait qu’à sa fête. Il suit son modèle à la trace, le tutoie. Diplomate de carrière, Stendhal n’est pas mort en sortant du ministère des Affaires étrangères. Il était au 9 rue de l’Arcade, dans un bordel, avec un compagnon de plaisir : Joseph Lingay, « le plus corrompu des corrupteurs », l’âme damnée de la monarchie de Juillet. Pour que les menus vices ne s’ébruitent pas, Lingay décide d’oeuvrer pour la gloire de Stendhal. Ça tombe bien : « L’écriture, c’est du désir et de la jouissance, et rien d’autre. » Mis dans la confidence, Guégan est aux anges et aux diables. Se jouant du temps, il hante les tavernes enfumées où l’on boit sans fin, fait dialoguer Gobineau, le dandy sulfureux de l’Essai sur l’inégalité des races et des Pléiades, et Jean Prévost, mort sous les balles allemandes le 1er août 1944 ; Jacques Laurent, auteur d’un lumineux Stendhal comme Stendhal, et Paul-Émile Daurand-Forgues, alias « Old Nick », le premier et l’un des très rares à avoir salué La Chartreuse de Parme. Entre les lignes, Balzac passe, Roger Vailland et Jean Dutourd également. Ils croisent les muses cachées ou assumées du maître, des femmes mariées, des actrices, des putains : Alberthe de Rubempré, Jules Gaulthier, Clémentine Curial, on en oublie. Pour des raisons parfois peu avouables, les messieurs et les dames ne jurent plus que par Stendhal. Une exquise Monelle revient même d’une nuit d’amour, sur la plage du Prado, en 1958.
Avec elle, et avec Guégan, concluons : « Et maintenant, Gobineau, le temps des plaisirs s’achève, refaisons l’amour. »[/access]

Appelle-moi Stendhal, Gérard Guégan, Stock, 2013.

Dictionnaire amoureux de Stendhal, Dominique Fernandez, Plon, 2013

*Photo: Wikipedia commons

Du crétinisme

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« Un aimable raté aux yeux du monde. Un réactionnaire selon les critères de l’époque. Catholique et Français. Anarchiste de droite si cette notion a un sens : j’entends qu’on me fiche la paix, mais je suis un partisan fervent de l’ordre imposé à autrui ! » Ainsi se définissait Pierre Chalmin, auteur d’un Dictionnaire des injures littéraires fort remarqué, dans un entretien qu’il m’a accordé naguère. Autodidacte, rebelle résolu, l’homme a survécu en corrigeant ou réécrivant des manuscrits pour le compte de divers éditeurs, « observatoire idéal de l’indigence tant grammaticale qu’intellectuelle de nos contemporains ».
Cette indigence, qu’il baptise crétinisme sans doute en raison de son caractère dogmatique, il en dresse un tableau qui suscite tantôt l’hilarité, tantôt la consternation : Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, petit dictionnaire de l’imposture contemporaine, qui fait songer aux si précieux Maux de la langue de Michel Mourlet ou au travail de nettoyage linguistique entrepris sur la toile par Renaud Camus. Dédié à la mémoire d’Emile Littré, ce Crétin tel qu’on le parle nous exhorte à ne pas nous laisser contaminer par le délire verbal des cuistres, des snobs et des ignares. Comme le dit Chalmin, « la vie est courte, autant la vivre en français » ! Sus aux journalistes, aux politiciens, aux publicitaires qui triturent notre langue, l’émasculent et l’enlaidissent ! Sus aux zombies télégéniques, aux incompétents logorrhéiques, aux écrivaillons conformistes ; sus aux élites de pacotille !
Anglicismes, d’addiction à trader (sans oublier l’ignoble booster) ; barbarismes, d’astérix à rabattre les oreilles ; pléonasmes, de s’avérer vrai au grotesque celles et ceux ; clichés, d’exclusion à enjeu de société ;  langue de bois, d’ethnies (qui n’existeraient plus) à jeunes : Pierre Chalmin n’en rate pas une, qu’il illustre et définit avec esprit. Nuançons : il y a des oublis, évidemment, tel cet insupportable la maman de François H.
Bref, cet opuscule se révèle un outil de dépollution mentale.

Pierre Chalmin, Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, Editions de Paris

Mélancolie arabe

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gilles kepel passion arabe

gilles kepel passion arabe

Gilles Kepel est un personnage déroutant, tour à tour charmeur, médiatique et cynique. Son dernier ouvrage est à son image. Passion arabe échappe en effet à toute classification. Le sous titre Journal 2011-2013 renforce cette impression puisque les chapitres portent comme titre les dates et les destinations des voyages effectués par Gilles Kepel ces deux dernières années.
Ce monde arabe, Kepel le montre en pleine mutation après les printemps de 2011 et il en dresse un bilan mitigé. Dans les pays qui ont renversé une dictature, les élections ont suscité beaucoup d’espoir mais certaines catégories de population ont rapidement déchanté, notamment les jeunes révolutionnaires et les femmes. L’auteur recueille de nombreux témoignages de Tunisiens et d’Égyptiens déçus par la lenteur des réformes économiques et sociales, et à cette déception s’ajoute la crainte de voir se créer un Etat où la loi coranique serait la seule base juridique. Le lecteur est entraîné par l’auteur dans les arcanes des négociations entre les partis religieux, notamment les deux principaux : Frères musulmans et salafistes.
Kepel connaît bien ces milieux et décrypte le discours de leurs leaders ainsi leur attitude ambiguë envers les médias occidentaux : l’auteur était en effet souvent accompagné d’une équipe de télévision de France 3. Ces dirigeants politiques ou religieux sont souvent sous influence étrangère en raison du financement dont ils bénéficient : l’Arabie saoudite finance les salafistes, le Qatar les Frères musulmans, et l’Iran le Hezbollah libanais (et le régime syrien). Selon Gilles Kepel, ce sont cependant les alliances locales qui priment sur cette aide externe pour s’emparer du pouvoir.
Dans les autres pays, les conséquences des révolutions sont plus ou moins sensibles. Au Yémen d’où le président a été chassé, la situation est bloquée par une inertie endémique que l’auteur attribue avec humour à la consommation effrénée de qat, la drogue locale. Sur la Syrie enfin, l’auteur est très pessimiste et constate avec tristesse l’islamisation de la société et du discours des chefs de la résistance. Cela le frappe d’autant plus qu’il a connu ce pays il y a quarante ans et qu’il y a vécu des jours heureux : le lecteur perçoit une grande nostalgie au détour de certaines phrases.
Le monde arabe semble donc profondément travaillé par la question religieuse avec toutes ses implications sociales, au moment où plusieurs pays doivent choisir une nouvelle définition de l’Etat.
Peu à peu, s’esquisse un autoportrait  de l’auteur. Kepel se présente dès le début du livre comme un « arabisant » et un « orientaliste », deux qualificatifs un peu surprenants. Arabisant il l’est certainement puisqu’il parle parfaitement l’arabe dans toutes ses nuances. Quant à orientaliste cela renvoie tout de même à l’Orientalisme en art, donc à une vision européenne faussée du Moyen-Orient. Kepel assume d’ailleurs sa fascination pour le monde arabe héritée d’un voyage fait à dix-neuf ans, il avoue avoir été naïf dans sa jeunesse et avoir fantasmé sur les récits de voyage des Orientalistes (Pierre Loti entre autres). Cette attitude semble pourtant contredire l’objectivité tant revendiquée et il en découle un problème de structure dans l’ouvrage.
Les anecdotes très personnelles, les souvenirs, les citations littéraires ou historiques ne s’articulent pas toujours bien avec les interviews de leaders islamistes ou les récits des combats en Libye. Le lecteur perd le fil des événements politiques dans plusieurs chapitres et la récurrence des récits du passé à la première personne finit par donner l’impression d’une autobiographie.
On pourrait même détecter une certaine complaisance de l’auteur à se raconter, à détailler ses relations avec les grands chefs politiques et ses aventures en temps de guerre. Un doute s’insinue : s’agirait-il d’une mise en scène ?
Les souvenirs affluent, les digressions se multiplient et l’auteur règle ses comptes avec ses détracteurs. Il se raconte avec un plaisir évident, même lorsqu’il s’agit de souvenirs très personnels. Passion arabe apparaît finalement comme une œuvre hybride : ni un reportage, ni une autobiographie et très peu un journal, peut-être un autoportrait par défaut ?

Passion arabe, Journal 2011-2013, Gilles Kepel, Gallimard.

*Photo : mikeporterinmd.

Deux ovnis pour le prix d’un

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baudelaire courbet spleen

baudelaire courbet spleen

Monsieur Spleen est un objet littéraire insolite, inclassable et exquis, comparable à un bibelot invraisemblable dont le luxe serait réservé à une société secrète de raffinés. En somme, il répond parfaitement aux critères d’un ouvrage symboliste. En effet, la succession de chapitres mi-chronologiques mi-thématiques que l’auteur consacre à Henri de Régnier (1864-1936), poète, romancier, cocu magnifique, gentilhomme, académicien, mondain réservé et gloire du mouvement symboliste aujourd’hui totalement oubliée, se lit comme un enchaînement ciselé de proses, méditations subtiles et anecdotes rares, bien davantage que comme une simple étude universitaire.[access capability= »lire_inedits »]
Non seulement Quiriny démontre avec brio la supériorité de l’écrivain sur le spécialiste, de l’évocation créatrice sur la dissection scientifique pure, mais encore il tire de son entreprise un livre qui acquiert de surcroît une puissance paradoxale : c’est qu’Henri de Régnier semble souvent servir de double à l’auteur qui révèle pudiquement sa sensibilité sous le masque d’un écrivain lui-même effacé et pudique. Quiriny ne cherche pas, tout comme Régnier, à affirmer une singularité pour le plaisir de s’opposer au monde. S’il est rebelle aux temps qui sont les nôtres, c’est surtout pour revendiquer le droit baudelairien de s’en aller. Mais il ne cède pas pour autant à la tentation du mimétisme. Quiriny reste Quiriny dans Monsieur Spleen, pour notre plus grand bonheur, en pratiquant une littérature fine, élégante, très claire cependant, avec ses récurrences de paradoxes, son goût des trompe-l’oeil et sa minutie qui confine au fantastique.
Toute une gamme que ses lecteurs connaissent bien, où sa maîtrise de ce qui se présente faussement comme un simple exercice d’admiration et de biographie hétérodoxe est déployé avec bonheur. D’un anachronisme délicieux, salvateur et, dans sa forme, cependant, parfaitement inédit. For happy few only.[/access]

Monsieur Spleen, Bernard Quiriny, Seuil, 2013.

* Photo: Portait de Baudelaire, par Gustave Courbet

Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable

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eric fottorino accident grave

eric fottorino accident grave

On s’est toujours suicidé avec son temps. Jadis on buvait des coupes de poisons exotiques, on se transperçait avec un glaive, une dague, un couteau. Les plus bucoliques se pendaient à un arbre, les amoureux de la mer se jetaient du haut des falaises, et les moins imaginatifs au fond des puits. Et puis on se suicida beaucoup avec des armes à feu, tellement plus pratiques et expéditives. Enfin l’homme inventa le chemin de fer, qui lui permit de se suicider très efficacement en se jetant sur les voies, tout en bénéficiant de tout le confort moderne et de la mélancolie propre aux gares. Mais quels seront les modes de suicide de demain ?
Eric Fottorino livre avec Suite à un accident grave de voyageur tout à la fois une enquête clinique sur les suicidés des voies ferrées et une méditation morale sur notre rapport au suicide. Tout part de plusieurs expériences personnelles… « Au début de l’automne, près de chez moi (Vincennes on croit comprendre, ndlr), trois personnes se sont jetées sur les rails. Un vieillard. Une jeune femme, du moins l’ai-je cru. Une mère de famille. Je ne connais ni leur nom ni leur visage. Sans doute les ai-je croisés sans le savoir dans la foule des petits matins. Ils resteront anonymes. Leurs visages, je préfère n’y pas songer ». La jeune fille de l’écrivain sera le témoin de l’un de ces actes désespérés. Premier constat : les mots sont dangereux. La SNCF ne parle jamais de suicide, mais d’accident grave : « L’accident grave n’évoquait aucun geste, ne suggérait aucune image. Il relevait d’une langue vidée de sa substance, dénuée de compassion. Une suite de mots pour ne plus y penser, pour passer à autre chose ». Aux autres rames en attente… Les pompiers, découvre Fottorino, ne parlent pas non plus de suicide, mais d’une mission consacrée à une « personne sous un train ». Personne…
La première chose qui heurte Fottorino est l’indifférence qu’il perçoit de la part des autres voyageurs: l’usager des transports en commun semble perdre toute humanité une fois qu’il a fait poinçonner son titre de transport ou fait biper son Navigo, même si une âme perdue a cru bon de se faire couper en trois morceaux (certains détails donnés dans le livre sont âpres) par un train de plusieurs centaines de tonnes lancé à vive allure. Alors forcément, quand l’irréparable est commis, l’usager des transports en commun râle, car ça le retarde.
Fottorino étudie aussi le traitement de ces suicides par la presse ; dans Le Parisien et Le Courrier des Yvelines on titre factuellement « Le trafic des trains perturbé » ou encore « Le convoi radioactif détourné à cause d’un suicide »… la presse s’intéresse peu au parcours des désespérés ferroviaires, mais se focalise sur les conséquences de leurs actes. Les suicidaires restent des trouble-fête et des perturbateurs incorrigibles.
Sur le web, la parole se libère davantage, et Fottorino nous met littéralement « sous le nez » des prises de parole de voyageurs de banlieue, de ces aventuriers du petit matin à la patience limitée… « Les victimes du RER en prennent pour leur grade. La plupart des voyageurs n’ont qu’une obsession : les retards causés par ces désespérés qui feraient mieux d’aller se supprimer ailleurs, de se noyer, d’avaler des médicaments. (…) Le défouloir tourne à plein. Les seuls mots posés sur ces drames sont virtuels. Il s’agit de posts jetés par des internautes sans nom ni visage. Comme les suicidés. Une fois de plus personne parle à personne ». Fottorino souligne notamment l’exaspération éprouvante de l’internaute « Fleur des champs » : « Je ne suis jamais désolée pour les gens qui se jettent sous les roues des trains, bien au contraire, je crois que je les méprise. Les suicidés des transports en commun je n’en peux plus. Ils nous pourrissent la vie. Alors maintenant on devrait encenser les suicider… » L’auteur ne porte aucun de jugement de valeur, et n’accable pas ces médiocres petits consommateurs du rail d’anathèmes moraux (il pourrait…), mais préfère essayer d’approcher le souvenir des fantômes des suicidés. Ici un vieillard qui se savait condamné et n’avait plus le cœur de poursuivre la lutte ; là une très jeune étudiante kinésithérapeute qui s’était découvert une soudaine aversion pour le contact du corps d’autrui et, ne voyant plus d’avenir professionnel, avait préféré sortir de l’impasse par la voie des cieux.
Au fil de son enquête, Fottorino nous apprend qu’il est plus facile d’obtenir les chiffres des tués sur la  route, des soldats morts en  Afghanistan, des accidents domestiques ou que sais-je encore… que celui des désespérés du rail. Le Courrier des Yvelines, s’aventurant à traiter le sujet est incertain… sur ces derniers mois il y aurait eu, sur zone, entre sept et dix morts. Entre sept et dix. Personne ne sait vraiment.
S’il nous apprend qu’un ex-directeur du Monde prend le RER (laissez-moi rire…) le livre d’Eric Fottorino atteint surtout son objectif profond : nous faire toucher du doigt la question du néant et de la culpabilité. Le néant des uns et la culpabilité des autres. Ou inversement. À moins qu’il ne s’agisse de l’indifférence…
Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable…

Eric Fottorino, Suite à un accident grave de voyageur, Gallimard, 2013.

*Photo : esyckr.

Mais si, tirez sur le pianiste

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Rien n’est plus important que de détester quelqu’un. Petite amie, proche parent, intellectuel – peu importe. L’important est de ne pas céder sur la haine au profit de l’amour. Si l’amour désoriente le voyageur au point de l’égarer dans une forêt notoirement obscure (voyez Dante), celui qui s’adonne à la haine retrouvera, et beaucoup plus sûrement, son chemin.
Parmi les intellectuels dont la détestation me fait du bien quotidiennement, je dois citer sans plus tarder cet intellectuel britannique, psychologue de renom et auteur de nombreux articles scientifiques, j’ai nommé Daniel Freeman. Notre éminent spécialiste vient de produire avec le plumitif Jason Freeman un opus bien intentionné intitulé : The Stressed Sex, uncovering the truth about Men, Women, and Mental Health. Les féministes de la BBC, ces nouvelles suffragettes qui n’en ratent pas une, viennent de lui consacrer une émission enthousiaste – ce qui m’a mis la puce à l’oreille. De fait, cet essai réunit brillamment tout ce que je déteste : le fétichisme de la « compréhension de l’Autre », l’extension de cette bienveillance thérapeutique à la société tout entière, et, last but not least, la volonté sirupeuse d’aider les sexes à bien s’entendre (alors que le malentendu sexuel est justement la clé de leur réussite au lit).
À l’opposé de la psychologie indécrottablement bonhomme de nos deux britanniques devraient se tenir, si les batailles étaient rangées et le monde intellectuel bien fait (ce qui n’est pas le cas), les psychanalystes lacaniens. En dehors du discours universitaire, qu’il détestait avec franchise et application, Lacan avait de l’humour, et tout ce qu’il nous dit du sexe s’en éclaire. J’en veux pour preuve son éloge de Térence, dont je rappelle les termes : « Térence dépasse en simplicité tout ce que nous pouvons cogiter« .
Mais l’humour ne s’enseigne pas – telle est la tragédie de la culture. Voyez les auteurs que la revue lacanienne ne déteste pas de publier (alors qu’elle le devrait). Ces pseudo-mathématiciens capables de marier béance sexuelle et théorie des quarks sont parvenus à transformer la psychanalyse, cette perle de l’humour juif, en une soupe à la mélasse parfaitement indigeste. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la sexualité dès qu’un lacanien de la première ou de la deuxième génération s’y attelle, et la seule chose que l’on puisse dire avec certitude, en jouant de l’équivoque que permet la langue de Molière, c’est qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
La situation est d’autant plus regrettable que l’oeuvre de Lacan est essentielle pour contrer le discours des nouveaux sexologues. Personne n’a jamais mieux pointé du doigt cette double aberration : croire qu’il existe une bonne entente entre les sexes dont la politique serait la promotrice, croire qu’il existe une science du sexe dont l’Université serait la gardienne.

Daniel Freeman et Jason Freeman, The Stressed Sex, Oxford University Press, 2013, 16£99. Beaucoup moins cher et beaucoup plus instructif : Terence, Théâtre complet, Folio. Actuellement à 5 euros 10 sur les quais.

De l’oblomovisme considéré comme un des beaux-arts

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oblomov guillaume gallienne

oblomov guillaume gallienne

Sur le chemin du Vieux-Colombier, l’un des derniers théâtres nichés entre les ors de l’Odéon et les étals de livres du Lucernaire, le promeneur presse le pas. Dans ce Quartier Latin désormais voué à la célébration du luxe et de la ripaille fine, il va assister à une grande première : Oblomov joué par la Comédie Française.
Adapter le roman de Gontcharov (1859) en pièce de théâtre n’allait pas forcément de soi – quelques centaines de pages d’un roman majeur ne font pas toujours le bonheur du saltimbanque. Le personnage d’Illia Illitch Oblomov, gentilhomme perpétuellement vautré au lit, recèle pourtant quelque chose d’éminemment théâtral. Revenu de ses pitreries télévisuelles sur Canal+, Guillaume Gallienne est plus vrai que nature dans le rôle titre en victime consentante de la maladie du sommeil.
Cela étant, Oblomov est beaucoup plus que l’histoire d’un paresseux. Il y a d’abord le couple improbable formé par Illia Illitch et son vieux valet Zakhar, incarné par un Yves Gasc au sommet de la bougonnerie. Zakhar et Oblomov jouent aux Laurel et Hardy avant l’heure et leur numéro de duettistes de la procrastination fait merveille sur la scène du Vieux-Colombier. Dans leur thébaïde poussiéreuse, ils se chamaillent comme deux vieux amants : l’un rechigne à nettoyer et épousseter, l’autre repousse aux calendes grecques la gestion de son domaine et la correspondance avec son propriétaire, qui les menace d’expulsion. Le vieux Zakhar a lavé les layettes de son maître, et leurs chamailleries d’adultes puérils tournent au duo tragi-comique. Le poignant n’est jamais très loin lorsque le spectateur s’esclaffe de leurs scènes de ménage dans cet appartement miteux virant à la champignonnière.
Un jour, surgit Stolz, le meilleur ami d’Oblomov. Moitié allemand, autant dire travailleur, rigoureux, déterminé et ordonné aux yeux d’un russe, cet homme du monde interprété par le talentueux Sébastien Pouderoux réussit en amour comme en affaire. Antithèse de son ami d’enfance, Stolz bouscule son quasi-frère de lait : il doit sortir de l’oblomovisme (oblomovtchina), la goutte le guette ! Pour Stolz, il n’est d’hommes que de richesses. En rébellion contre lui-même  – « Donne-moi cette force et cette volonté qui me manquent, et l’intelligence aussi, et puis mène-moi où tu voudras, je marcherai derrière toi » adresse-t-il à son éveilleur – Oblomov s’aguerrit, mange à heures fixes, perd du poids, troque sa robe de chambre crasseuse contre une mise soignée, se met rencontrer la société mondaine…
Puis l’impensable se produit : Stolz présente une ravissante jeune fille à Oblomov et Oblomov tombe amoureux ! Chanteuse à ses heures perdues, Olga cède à sa cour malhabile. Petit bémol au milieu d’une pièce fort bien troussée, Marie-Sophie Ferdane marque de sa voix cristalline un jeu trop haut perché. Toutefois la magie opère et l’on se réjouit de voir notre oisif s’ouvrir aux sentiments. Mais la fatalité en décide autrement. Dès le départ, la cause était entendue : tandis qu’Olga fantasme son prétendant en « Galatée dont elle voudrait être le Pygmalion », préfigurant l’inversion contemporaine des rôles sexuels, Oblomov se projette dans une enfance mythifiée aux plaisirs simples. La mise en scène de Volodia Serre restitue cette nostalgie par un usage judicieux de la vidéo. Nourrissant le songe régressif d’un âge d’or infantile, l’éternel velléitaire réalise l’ampleur du malentendu amoureux avec Olga. Le dilettante éconduit sa promise. Oubliés marivaudage, mariage et déclarations enflammées, Oblomov épouse sa condition tragique. Au désespoir de ses amis, il se résout à une vie simple et monotone, renouant avec le temps suspendu de son enfance et l’amour rassurant d’une matrone. Magnifiant sa fatigue d’être soi, il assume définitivement « être trop paresseux pour vivre ».
Au siècle dernier, la vulgate pseudo-marxiste voyait en Oblomov l’archétype du propriétaire terrien oisif vivant de ses rentes pendant que ses pauvres paysans suent sang et eau. Aux antipodes de cette interprétation bassement idéologique, le héros de Gontcharov n’assume jamais sa condition aristocratique et ses privilèges matériels.
Qu’un groupe anti-industriel ait fait d’Oblomov son étendard devrait nous interpeller sur le sens profond de cette fable. Certes, son état larvaire ne propose aucun modèle d’accomplissement existentiel. Transi, engourdi sous sa couverture, Illia Illich est assailli par la peur  de vivre et d’aimer. Mais certains de ses refus s’avèrent salvateurs pour qui sait les transmuer en art de vivre. Refus du salariat, des faux-semblants mondains et des coups de moulinets de son ami Stolz pour lequel l’existence n’est que travail et performance. Par son éclat subversif, l’œuvre de Gontcharov appartient à un répertoire pleinement antimoderne. Grâces soient rendues à Volodia Serre, dont les inévitables ellipses n’atrophient pas ce long récit adapté sur les planches.
La nuit venue, nous avançons le pas léger en méditant la phrase de Lessing : « Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant ».
Rideau !

Oblomov, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 Rue du Vieux Colombier, Paris 6e, jusqu’au 9 juin 2013.

©Brigitte Enguérand / collection Comédie-Française.

Moscovici, l’anarchiste qui s’ignorait

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pierre moscovici ps

pierre moscovici ps

Initiales
F. me demande, en regardant des annonces immobilières (il n’y a plus que des agences immobilières et des magasins de téléphonie dans les centres-villes, désormais) :
– Ça veut dire quoi, FAI, après la somme ?
– Frais d’Agence Inclus, je crois.
À un moment, avant de répondre, j’ai hésité avec Fournisseur d’Accès Internet. Puis je me suis souvenu qu’à une époque, avant que les agences immobilières n’aient envahi les villes et l’informatique nos vies virtuelles, la première réponse qui me serait venue, en pensant aux initiales, aurait été Federacion Arnaquista Iberica qui a donné d’admirables combattants à la République pendant la guerre d’Espagne et, alliée à la CNT de l’héroïque Durutti, a donné quelques sueurs froide aux troupes fascistes de Franco.
Envie de relire L’Espoir de Malraux, du coup. C’est de saison.
Moscovici, cet humaniste
Pierre Moscovici est un humaniste. La preuve, il est au parti socialiste. Le ministre des Finances pousse même très loin la compassion. Il sait que l’austérité nécessaire, forcément nécessaire, traumatise tout le monde. Dans un entretien aux Echos, il a déclaré par exemple qu’il était inutile de passer par la loi pour encadrer le salaire des grands patrons. Je le cite : « Nous n’irons pas au-delà sur le plan législatif : il n’y aura pas de projet de loi spécifique sur la gouvernance des entreprises. J’ai choisi d’agir dans le dialogue. » C’est bien, Pierre Moscovici dialogue. Avec les grands patrons. Moins avec les syndicalistes qui ne seront pas amnistiés, mais bon, on ne peut pas tout faire.
Et puis les grands patrons sont des gens très seuls finalement. En moyenne, s’ils appartiennent au CAC 40, ils gagnent 2, 3 millions d’euros. Christophe de Margerie, le PDG de Total, l’entreprise qui ne paie pas d’impôts en France, touche 3,24 millions d’euros et Maurice Lévy de Publicis 4, 8 millions d’euros. Comment voulez vous ne pas avoir le vertige dans un  pays où il y a 8 millions de pauvres ? Et puis  cette méchanceté des gens de gauche, toujours dans le ressentiment égalitaire. Fitzgerald, qui est à la mode ces temps-ci, fait dire à son Gatsby quelque chose comme : « Les gens riches sont vraiment différents. » C’est pour cela qu’il faut les aider quand on est de gauche, doit se dire Moscovici, car la gauche respecte la différence.
Moscovici anarchiste ?
Pierre Moscovici est peut être même anarchiste. Cette confiance en l’homme. Toujours dans ce même entretien aux Echos, il explique qu’il n’y aura pas de loi car il compte sur les grands patrons pour pratiquer « une autorégulation exigeante »sur leurs rémunérations. Il est vrai que ces gens ont fait preuve, ces dernières années, d’une modération toute stoïcienne dans leurs appétits comme de vrais lecteurs d’Épictète : « Souviens-toi que tu dois te comporter dans la vie comme dans un festin. Le plat qui circule arrive à toi : étends la main et prends avec discrétion. Il passe plus loin : ne le retiens pas. » Donc l’autorégulation exigeante plutôt que la loi. C’est une très bonne idée.
Il n’y a pas de raison qu’une autorégulation exigeante ne se fasse pas non plus dans des domaines scandaleusement encadrés par des lois liberticides : le commerce de la drogue ou le marché du travail. Le dealer et l’employeur sauront être des autorégulateurs exigeants. Ils ne vendront pas de drogue aux mineurs pour les premiers et pour les seconds, ils n’embaucheront jamais de précaires sous-payés.
Comme pour les grands patrons, il suffira de leur faire confiance.

*Photo : World Economic Forum.