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Les deux visages d’Antonioni

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femmes entre elles antonioni

Bonne nouvelle pour les amateurs du cinéma d’Antonioni : les infatigables et indispensables éditions Carlotta proposent ces jours-ci en DVD deux films plutôt rares et peu vus du maestro. D’une certaine manière (mais nous nuancerons), ils représentent deux périodes bien spécifiques du cinéaste : d’un côté, sa période « existentialiste », de l’autre, sa période plus « abstraite » et picturale.

S’il fallait absolument trouver un point commun à ces deux œuvres, il faudrait souligner qu’il s’agit de deux adaptations littéraires. Avec Femmes entre elles, Antonioni porte à l’écran une nouvelle de Pavese mettant en scène une jeune femme ambitieuse qui quitte Rome pour Turin et qui, sauvant d’une tentative de suicide la jeune Rosetta, va se lier à un groupe d’amies issues de la bourgeoisie turinoise. Le mystère d’Oberwald s’inspire lui de L’aigle à deux têtes de Cocteau et narre les aventures d’un jeune anarchiste qui tente d’assassiner la reine et qui tombe entre ses mains à cause de sa ressemblance avec le défunt roi.

Sans compter parmi les œuvres majeures d’Antonioni, ces deux films présentent un intérêt certain et témoignent de l’évolution de la filmographie du cinéaste. Femmes entre elles est un exemple typique de ses films tournés avant L’avventura : la dimension « abstraite » de son cinéma n’est pas encore là mais déjà perce un certain goût pour le vide et pour la peinture d’un malaise existentiel. Ce qui pourrait sembler, de prime abord, n’être qu’un tableau assez acerbe des mœurs de la bourgeoisie italienne de l’après-guerre s’ouvre sur des perspectives beaucoup plus sombres.

Le film s’ouvre sur un suicide raté qui contaminera la suite du récit, faisant à la fois planer une menace de mort et annonçant le geste final fatal. Rosetta, qui tente de mettre fin à ses jours, est amoureuse d’un homme marié. Alors que pour les autres filles du groupe, l’adultère semble n’être qu’un passe-temps comme un autre pour tromper l’ennui et se divertir ; il y a chez Rosetta une sorte de croyance absolue dans l’amour qui va se heurter à la triste surface de la réalité. Dans les liens qui se tissent chez ce couple adultère se dessine déjà cette fameuse « incommunicabilité » chère à Antonioni.

Femmes entre elles, c’est l’arrivée du sentiment de l’absurde dans une comédie du type « téléphones blancs ». C’est la sensation que quelque chose ne fait plus sens et que l’existence est menacée par le vide. On le ressent d’une manière assez remarquable dans une très belle séquence à la plage où les femmes papillonnent, se révèlent cruelles entre elles (l’une d’elle conseille à Rosetta de se suicider pour permettre au groupe de retomber sur un nombre pair) et séduisent le mari de leurs amies, par jeu et désœuvrement. Tournée en plans d’ensemble, la séquence offre une jolie chorégraphie de ces corps s’agitant vainement au bord de la mer et d’une nature indifférente au sort et à la souffrance des hommes.

Cette dimension « existentialiste » alourdit également un peu le propos, comme souvent dans les premiers films du cinéaste (par exemple dans Le cri). Il manque encore un peu cette incroyable stylisation qui fera la richesse de films comme Blow up ou Zabriskie Point.

Entre Profession : reporter et Identification d’une femme, Le mystère d’Oberwald s’inscrit pleinement dans cette période dite « abstraite ». Lorsqu’il entreprend Le mystère d’Oberwald, le cinéaste n’a pas tourné depuis 5 ans et il accepte donc une commande de la RAI. Non seulement ce film sera tourné pour la télévision (comme Le testament du docteur Cordelier de Renoir ou les films didactiques de Rossellini) mais il sera aussi tourné en format vidéo (comme certains Godard de la fin des années 70). On apprendra grâce au supplément du DVD qu’Antonioni était ravi de se retrouver derrière un moniteur et de pouvoir, à sa guise, jouer avec des palettes de couleurs à l’instar d’un peintre.

Malheureusement, le film se heurte à deux écueils. Primo, le matériau d’origine. Pour ma part, je n’ai jamais trouvé la pièce de Cocteau très intéressante (le film qu’il en a tiré avec Jean Marais et Edwige Feuillère est d’ailleurs sans doute son film le moins réussi). Si Antonioni élague le côté grandiloquent des dialogues du dramaturge français et se contente d’un décor dépouillé, il faut bien reconnaître qu’il n’évite pas totalement un certain bavardage et que le récit qu’il met en scène apparaît bien vieillot.

Si, selon Aurore Renaut qui présente les deux films en bonus, on peut voir dans Le mystère d’Oberwald des réminiscences de l’actualité de l’époque (l’anarchiste tentant d’assassiner la reine renvoyant aux attentats des Brigades Rouges et aux provocations policières de l’État italien), j’ai un peu de mal à cerner ce que le cinéaste fait vraiment de ce sujet (quel point de vue?).

Secundo, la réalisation en vidéo se révèle particulièrement laide. Outre des mouvements de caméra et recadrages incertains, il faut reconnaître que le jeu avec les couleurs d’Antonioni n’est pas particulièrement intéressant. Les images bavent et si on compare avec le travail sur la couleur que faisait quelqu’un comme Argento à l’époque (Suspiria, Inferno), il n’y a pas photo !

Reste alors quelques très belles séquences, quasi fantomatiques, une très belle fin et l’interprétation superbe de l’impératrice Monica Vitti.

Mais plus de deux heures de théâtre vieillot, c’est un peu long…

Femmes entre elles (1955) de Michelangelo Antonioni avec Eleonora Rossi Drago

Le mystère d’Oberwald (1980) de Michelangelo Antonioni avec Monica Vitti

(Editions Carlotta Films). Sortie en DVD le 18 septembre 2013.

*Photo: Femmes entre elles.

Nirvana : L’éternel retour du rock authentique

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nirvana rock in utero

La pléthorique réédition – 70 titres inédits déclinés sur trois supports différents – du troisième album studio de Nirvana, In Utero, commémorant le vingtième anniversaire de ce testament discographique du groupe, offre l’occasion de faire l’état des lieux du rock en 2013 et de regretter la disparition d’une authenticité populaire qui faisait l’essence du genre.

Nirvana a touché le jackpot en 1991 : l’hymne grunge « Smells Like Teen Spirit » a tout dévasté sur son passage, révélant à la face du monde un genre encore plus désespéré et nihiliste que le mouvement punk. La noirceur authentique envahissait les charts comme une traînée de poudre, procurant un sentiment de bien-être libérateur à la jeunesse mondiale. C’était il y a 20 ans, un siècle, une éternité. Depuis, les productions musicales des hit-parades et playlists de nos radios semblent soumises aux règles édictées par le CSA, passées au tamis de l’édulcoration finale. Aujourd’hui, les chanteurs font de la musique pour leurs parents et « Smells Like Teen Spirit » n’aurait probablement aucune chance d’émerger sur les ondes globalisées et lyophilisées.

Nirvana était ultra-populaire et sortait des chansons comme « Rape Me »(« Viole-moi »). Ça passait sur les radios et personne ne s’en offusquait (le journalisme délationniste Morandinien – « Madame, y’a machin qu’a dérapé, han, c’est pas bien »- n’était pas né). Et Doc et Difool exultaient : « Ce n’est pas sale ! ». Hé oui. Même les grandes maisons de disques françaises publiaient des groupes de rock dont l’existence paraîtrait aberrante aujourd’hui. Les Nus par exemple, signés chez le prestigieux label RCA, chantaient en 1982 (tenez-vous bien) : « Le sacrifice, le sacrifice s’inscrit dans le Coran de père en fils […] La force de l’Islam réside dans son fanatisme / La force de l’Islam réside dans son magnétisme / La force de l’Islam réside dans sa cruauté / La force de l’Islam, l’Occident livré aux flammes et à la danse ». A défaut d’avoir fait danser l’Occident avec cette chanson, Les Nus étaient considérés comme un groupe de rock respectable : Noir Désir a repris leur chanson « Johnny Colère » et Miossec les cite parmi ses références. Le seul album des Nus a autant de chances d’être réédité que celui de Christophe Hondelatte, et c’est bien dommage pour la diversité culturelle.

Cela peut surprendre aujourd’hui mais en 1994, dans les derniers mois de son existence, Nirvana était perçu comme un groupe mainstream hyper commercial, raillé par les fans de musique sérieuse et profonde (comme, au hasard, Dead Can Dance ou les Têtes Raides…). Aller les voir en concert sur la tournée In Utero faisait de vous un paria infréquentable perdu pour la société. Ce que subit Dieudonné depuis quelques années n’est rien en comparaison du quotidien d’un fan de Nirvana en 1994. Mais le suicide (le meurtre ?) de Kurt Cobain a tout changé, comme à chaque fois qu’un rocker meurt à 27 ans en pleine gloire. Alors bien sûr, In Utero n’est pas à proprement parler un chef-d’œuvre, mais en ces temps de disette créative et d’absence de sincérité artistique, on peut se laisser retenter sans risque par ce pavé noir abrasif.

Car la crise du disque actuelle correspond à la crise d’authenticité que traverse notre époque du mensonge institutionnel. Les techniciens de l’emphase occupent les ondes et les écrans, chantent les mêmes violonnades qu’un Cahuzac devant la représentation nationale (avec un peu plus de trémolos feints dans la voix tout de même) et, parité oblige, les filles se partagent le gâteau de l’interprétation interchangeable des classiques de la chanson française.

Bien sûr, après Nirvana, il y a encore eu des groupes pour nous rappeler la sensation d’être vivant (Babyshambles, les Strokes, Crystal Castles, etc.), mais sommes-nous encore vivants ?

Il nous reste toujours le rap français, qui est une chance authentique pour la France…

Alors, « Rap Me »?

 

Jordaens, au-delà du rubicond

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jordaens petit palais

Dimanche 8 juin 1879 : « Déjeuner en tête à tête avec Flaubert, ce matin. […]  Il est plus coloré, plus briqueté à la Jordaens que jamais, et une mèche de ses longs cheveux de la nuque, remontée sur son crâne dénudé, fait penser à son ascendance de Peau-Rouge. » (Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 1878-1884). En effet, le grand Gustave, dès la trentaine, de l’avis de nombreux témoins, offrait l’apparence d’un solide garçon du Nord à la mine colorée. Et il est vrai que les visages humains, dans les tableaux de Jacques (et non point Jacob, plus flamand) Jordaens (1593-1678), sont joufflus, striés d’une couperose d’amateurs de banquets et de libations. Les hommes ont des ventres de propriétaires, les femmes des bras de lutteurs forains, des poitrines généreuses et des hanches de Vénus à cellulite qui ne craignent pas de montrer leurs culottes de cheval (Candaule faisant épier sa femme par Gygès). Cependant, certains de ses modèles féminins échappent à ce modèle charnu : sa Cléopâtre, par exemple, et la Vierge de la Sainte famille ont des traits délicats, une carnation lisse, une ligne de corps que n’affecte aucune surcharge pondérale.

L’exposition qui se tient du 19 septembre 2013 au 19 janvier 2014 au Petit Palais – qui ne dément pas son excellente réputation –, devrait être l’un des événements de la rentrée. Pour au moins trois raisons – qui pourraient aussi bien expliquer son éventuel insuccès : Jordaens est le peintre de la vie heureuse, Jordaens est un maître de la couleur, Jordaens est un homme cultivé, un fin connaisseur de l’Antiquité (ce dernier aspect de sa personnalité fut bien mis en évidence au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, en 2012).[access capability= »lire_inedits »]

Réjouissances populaires 

On se rappelle le défi que le satyre Marsyas jeta au bel Apollon, l’annonciateur, le maître de la musique. Celui-ci joue à la perfection du luth, celui-là sort des sons agréables de son aulos (flûte à double anche). Or, Marsyas, grisé par les compliments qu’il reçoit, croit pouvoir défier le plus beau, et l’un des plus redoutables parmi les locataires de l’Olympe. Apollon sort évidemment vainqueur de la confrontation, et se venge de son outrecuidant compétiteur en l’écorchant. Ovide nous a laissé de ce supplice un saisissant récit : « Le sang ruisselle de tous les côtés ; ses muscles, mis à nu, sont visibles ; on voit ses veines où le sang bat, et qu’aucune peau ne recouvre, tressauter, on pourrait compter les palpitations de ses viscères et, dans sa poitrine, les fibres, entre lesquelles passe le jour. » (Métamorphoses, VI, 382-400). Ainsi périt le dionysiaque Marsyas, qui se crut supérieur au dieu Apollon ! Ainsi meurt cruellement Marsyas-le-laid, qui voulut égaler, voire dépasser le plus beau de tous. On verra certes du dionysiaque dans la peinture de Jordaens, qui rend compte du bonheur bruyant du peuple des Pays-Bas, débordant de vitalité, généreux comme on l’est dans une société prospère. Si l’élégant XVIIIe siècle français rompt avec cette joie foraine, le romantisme, qui recherche l’excitation dans les formes neuves ou renouvelées, ne dédaigne pas le trivial et, pour cette raison (qui ne qualifie nullement tout l’art de cet artiste), célèbre Jordaens, ce Diogène anversois. Citons Théophile Gautier, dans un texte paru dans La Presse en 1851 : « N’admettrons-nous désormais que des marbres grecs ou des beautés classiques ? Nullement. Le laid ne nous fait pas peur. Nous avons vécu dans la familiarité des maîtres les plus âprement réalistes ; les Ténèbres du Caravage ne nous ont pas empêchés de pénétrer dans ses toiles d’une si féroce énergie. Nous avons frayé avec les Mendiants de Murillo, malgré leur teigne et leur vermine […]  La Boucherie de Jordaens, avec ses montagnes de viande, ne nous a pas dégoûtés. » Au contraire, l’étrange Sar Péladan (1858-1918), symboliste conséquent, contempteur du réalisme et de tous les artifices destinés à séduire le vulgaire, refuse même à Jordaens, ainsi qu’à quelques illustres, parmi lesquels on trouve Le Guerchin (Giovanni Francesco Barbieri, dit Le Guerchin), Carrache (Annibale Caracci) et Murillo, le droit « d’être représentés [au Louvre] dans une sélection par le peu d’importance de toute leur œuvre ».L’Art idéaliste et mystique : doctrine de l’Ordre et du salon annuel des Roses-croix, 1894).

On trouvera ce Jordaens-là au Petit-Palais, et l’on admirera ses vastes scènes de ripailles bachiques et de bonhomie (Le roi boit ; Servante avec une corbeille de fruits et un couple d’amoureux).

Jordaens, Anversois subtil

Alors que Rubens et Van Dyck sont justement célébrés, Jordaens demeurait un peu dans leur somptueuse ombre portée. La gloire d’Anvers nous révèle un artiste plus complexe que celui de sa réputation ou de sa légende, et constitue à la fois la première véritable rétrospective et une sorte de réhabilitation de ce peintre (excellent animalier par surcroît). Il fut et demeure fameux dans sa ville, qu’il n’a jamais quittée. En son temps couvert d’honneurs et de commandes, il se montre, avec sa famille, en pied et non pas seulement en buste, dans la pose d’un homme très honorable, auquel la fortune a souri, (Autoportrait de l’artiste avec sa femme Catharina van Noort, leur fille Elisabeth et une servante dans un jardin). Cette dernière œuvre d’intérieur, somptueuse, éclairée par les pièces de vêtements blancs, pourrait presque passer pour un hommage à Rubens.

Jacques Jordaens est un esprit délié, cultivé. Il subit l’influence des renaissants italiens, il admire le « saisissement » des personnages du Caravage, sa technique (Les Quatre Évangélistes). Il sait son histoire antique, et ses grands formats servent admirablement son objet ( Le Repos de Diane, Le Banquet de CléopâtreL’Enlèvement d’Europe… ). Alors, dans toutes ces compositions vraiment éblouissantes de maîtrise, éclate l’art du coloriste comme celui du dessinateur, mis en valeur par le beau volume des salles du musée.

Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, dans l’introduction au dossier de presse, résume fort bien l’impression générale que nous laissera cette célébration, en ce lieu, de la grande peinture classique : « Reste à espérer que la réunion de ces tableaux, dessins et tapisseries saura convaincre un large public des vertus de l’abondance en ces temps de rigueur pour tous. Il est d’autres voies que la tyrannie du “Less is more” [« Moins est plus »] des modernistes du siècle dernier : les rondeurs de l’architecture exubérante du Petit Palais ne se prêtent guère aux démonstrations d’ascèse. Puisse Jordaens lui rendre l’air de fête de son décor d’origine. »[/access]

 

Jordaens 1593-1678, la gloire d’Anvers (19 septembre 2013-19 janvier 2014).

Radioscopie des classes moyennes

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qpuc classes moyennes

Il y a deux façons de regarder « Questions pour un champion » (QPUC), le jeu télévisé culte de France 3 qui fêtera, en novembre, ses 25 ans. D’abord, d’une façon ludique, c’est-à-dire s’instruire en s’amusant, de retour du bureau ou de l’école. Le Service public remplit, en l’espèce, parfaitement sa mission éducative et son Devoir moral. Depuis un quart de siècle, QPUC  assure d’excellentes audiences à la Trois, lance son 19/20 dans des conditions optimales et fait la nique à des concurrents au contenu bien plus aguicheur. Certains mauvais esprits trouveront toujours à redire, que ce spectacle est un peu kitsch sur les bords, « vieille France », décalé ou dépassé, pantouflard même et pourquoi pas réactionnaire ?

En matière de divertissement, les tenants du bon goût préfèreront toujours voir des déshérités se ridiculiser sous l’œil d’une caméra complice que des candidats répondre à des questions sur les JO de Grenoble, les films de Claude Sautet ou le Prix Goncourt 1957. On peut aimer ou non le style survolté de Julien Lepers, ses cravates tapageuses et ses dictionnaires en guise de cadeaux (moi, j’adore !), une chose est sûre : QPUC n’a jamais changé de formule gagnante. L’émission ne s’est jamais pliée aux diktats du marché et aux modes télévisuelles qui font perdre la tête des dirigeants de chaînes. Le sémillant Julien n’a pas été remplacé par une playmate siliconée. L’émission n’a pas modifié ses règles au gré des changements de majorité gouvernementale. Le rituel qui fait tout le charme de ce programme est resté identique au concept d’origine.

Au départ, il y a le « neuf points gagnants » où les candidats doivent faire preuve de rapidité, ensuite vient le « quatre à la suite » où le choix du questionnaire s’avère toujours aussi crucial et, en apothéose, le « face-à-face » qui n’a rien perdu de sa dramaturgie. Une mécanique parfaitement rôdée. Quant aux dictionnaires, ils n’ont pas été troqués par des écrans plats aux dimensions ridiculement exagérées vu l’exigüité de nos logements. Ici, il faut tordre le cou à une idée reçue qui a, longtemps, fait la gloire des chansonniers en manque d’inspiration, l’accusation selon laquelle les gains seraient modestes, est fausse. Les champions qui réussissent à aligner cinq victoires à la suite, un véritable exploit avouons-le, repartent avec un joli chèque. De quoi s’acheter une voiture neuve ou payer les études supérieures de leurs chers enfants.

QPUC répond donc parfaitement aux exigences d’un public qui recherche une émission de qualité sans esbroufe, familiale et instructive. QPUC est à la télévision ce que l’AOC est aux produits de notre terroir. Le décor n’a pas besoin d’être somptuaire car le fonds de commerce réside dans les questions, ces milliers de questions posées chaque année qui nous rendent moins cons et plus humbles. Participer ou même seulement regarder QPUC est un exercice dans lequel les égos les plus démonstratifs prennent un coup. Dans nos domaines de prédilection, on a tendance à gonfler nos neurones, on se croit imbattable sur la Nouvelle Vague et le Tournoi des six nations, mais quand arrive le questionnaire sur les affluents du Rhône ou la mythologie grecque, on n’en mène pas large…

S’il y a une façon ludique d’apprécier ce programme, il y a également une autre manière plus sociologique, voire anthropologique d’examiner ce jeu ou plutôt ses candidats. En réalité, eux non plus n’ont pas tellement changé depuis 25 ans, ils représentent admirablement les classes moyennes de notre pays. Ces grands perdants du début du XXIème siècle. Fonctionnaires, retraités, professeurs en tous genres, ingénieurs, artisans, employés, militaires, assistantes de direction, le plateau de QPUC voit, chaque soir de la semaine, défiler cette France silencieuse des actifs et inactifs. La France qui fait le dos rond mais qui commence à trouver la note drôlement salée. Un phénomène est cependant apparu ces dernières années. Il n’est pas rare qu’un candidat quitte l’aventure après une seule victoire et empoche ses 500 euros. On aimerait que ce soit pour de « justes » raisons, le stress généré par le plateau, le sentiment d’avoir atteint ses limites ou le plaisir de dépenser cette somme dans un bon restaurant, parfois, on a le sentiment que c’est par nécessité. En 25 ans, les classes moyennes « cultivées » ont été emportées par la crise. Et là, il ne s’agit pas d’un jeu mais d’une réalité.

Élections allemandes : Merkel dans un fauteuil, mais avec qui?

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angela merkel elections allemagneLa « non-campagne électorale » – der Nichtwahlkampf : c’est sous cette dénomination que les élections législatives allemandes du 22 septembre sont déjà entrées dans les annales de la science politique outre-Rhin. En effet, alors qu’en France les ministres, dûment sermonnés, s’excusaient sur tous les tons de s’absenter quelques jours (mais à portée de téléphone), l’approche du scrutin n’a pas empêché la chancelière Angela Merkel, 59 ans et candidate à sa propre succession, de s’offrir trois semaines de vacances avec son époux, Joachim Sauer, dans le Haut-Adige (le Südtirol, arraché à l’Autriche en 1919), province italienne germanophone très prisée par les classes moyennes germaniques – « l’étranger familier », où se mélangent l’art de vivre transalpin et la culture populaire des yodlers, des fanfares de cuivres et des jeunes filles en dirndl, robes décolletées mettant leur poitrine en valeur.

Alors qu’elle est presque assurée de rempiler pour un troisième mandat, Angela Merkel n’avait aucune raison de gâcher son été à battre les estrades ou à courir les plateaux télé pour séduire des électeurs dispersés dans les lieux où ils ont coutume de migrer pendant l’été : la Toscane pour les bobos, les Cévennes pour les écolos, la mer du Nord pour les naturistes peu frileux, la Bavière ou l’Autriche pour les vieux. Le simple affichage de sa normalité vacancière lui suffisait pour maintenir, voire accroître, la confortable avance dont les sondages créditent son parti, la CDU-CSU. [access capability= »lire_inedits »]Il faut préciser que, pour elle, la normalité n’est pas une opération de com’ : elle est tombée dedans quand elle était petite. Les Allemands, qui aiment ça, aiment Angela, qu’ils appellent « Mutti » (Maman). On imagine pire sobriquet…

Si ces prévisions devaient se confirmer le soir du scrutin, les chrétiens-démocrates renoueraient avec un score supérieur à 40% des suffrages, assurant à Merkel quatre années supplémentaires à la tête de son pays. Avec, toutefois, une différence notable par rapport à la situation des années 1990, lorsque Helmut Kohl était à la barre : le SPD était vaincu, certes, mais talonnait la CDU-CSU avec des scores dépassant 35%, annonçant l’alternance qui survint en 1998 avec le gouvernement SPD-Verts de Gerhard Schröder et Joschka Fischer. Les sociaux-démocrates sont aujourd’hui tombés à un étiage historiquement bas : à peine plus de 20% des intentions de vote. Le plus vieux parti d’Europe, à la dénomination inchangée depuis 1863, a eu beau fêter en grande pompe son triple jubilé, cela n’a pas fait bouger des lignes qui semblent bétonnées : Merkel va gagner, et le SPD connaître sa plus cuisante défaite depuis 1945. Ce qui n’exclut nullement son retour au gouvernement, comme partenaire mineur de la CDU/CSU triomphante au sein d’un gouvernement dit de « Grande coalition ».

Dans un tel contexte, on comprend que les Allemands portent un intérêt modéré à une campagne électorale poussive, languissante, pinailleuse sur les questions de détail et muette sur les grands enjeux : l’avenir de l’Europe, les conflits du Proche et du Moyen-Orient, les défis de la mondialisation. En Allemagne, ces sujets sont considérés comme trop importants pour être confiés au débat politique. Ils sont débattus dans les cénacles discrets des élites économiques et universitaires, ainsi que dans les multiples et performants instituts de recherche et d’analyse, proches ou non des partis politiques ou des grands groupes industriels, qui s’attachent à définir les intérêts de l’Allemagne dans notre monde en mutation. Quelques intellectuels médiatiques, comme le philosophe Jürgen Habermas ou le sociologue Ulrich Beck, tentent bien d’animer le débat public, avec des positions fédéralistes européennes pour l’un et un cosmopolitisme universel post-national pour le second ; s’ils trouvent un certain écho hors d’Allemagne, en France notamment, ils ne pèsent guère sur les choix politiques de leurs concitoyens.

On ne comprend pas l’Allemagne d’aujourd’hui si on oublie que le poids électoral des plus de 65 ans est écrasant : non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils votent en masse pour les partis installés, alors que les jeunes (à 40 ans, on fait encore figure de jeunot…) se dispersent entre l’abstention et le vote pour des partis sectoriels et éphémères, comme les « Pirates », un conglomérat de geeks, voire pour des groupuscules néo-fascistes comme dans l’ex-RDA. Les partis dits « de gouvernement » doivent donc tenir compte de ce « grey power » électoral, ce qui n’incite pas à prôner « le changement, maintenant ! » et encore moins « la rupture tout de suite ! ». Les partis idéologiques, ceux qui en appellent à un nouveau paradigme, se situent sur les marges du spectre politique national : à gauche, Die Linke, l’équivalent allemand du Front de gauche, s’est exclu de toute possibilité d’alliance au niveau fédéral en refusant de rejeter solennellement l’héritage d’une RDA dont bon nombre de ses électeurs (8% dans les sondages) sont des nostalgiques honteux. Le potentiel « révolutionnaire » des Verts allemands s’est notablement émoussé avec leur passage au gouvernement entre 1998 et 2005. Et paradoxalement, la « victoire » qu’ils ont emportée avec l’abandon définitif de l’électricité nucléaire décidé par Angela Merkel après la catastrophe de Fukushima, les a banalisés dans le champ politique. Ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller leurs troupes amorphes en lançant l’idée d’un jour sans viande dans les cantines publiques, ce qui devrait faire l’affaire de quelques marchands de würzschen grillées à la porte des écoles. À droite, le surgissement d’un parti anti-euro (Alternative pour l’Allemagne, AfD) avait provoqué quelques craintes à la CDU, et même au SPD, dont est issu le sulfureux Thilo Sarrazin, auteur d’un énorme best-seller néo-nationaliste. Ils ne semblent pas en passe de réaliser une percée suffisante pour les amener au seuil de 5% des suffrages ouvrant la porte du Bundestag.

La politique allemande demeure donc un jeu à quatre, dans lequel toutes les alliances possibles sont concevables en fonction des résultats électoraux : l’Allemagne politique est un club échangiste où tout le monde peut coucher avec tout le monde, mais tenue correcte exigée. De fait, toutes les combinaisons ont été testées, au moins au niveau des Länder et des grandes municipalités. Chaque parti est doté d’une couleur : noir pour la CDU/CSU, rouge pour le SPD (mais aussi pour Die Linke, vert pour les Verts, jaune pour les libéraux. Le land de Sarre est donc dirigé par une coalition dite «  jamaïcaine », non pas en hommage à Usain Bolt, mais parce que le gouvernement régional de Sarrebruck est dirigé par une coalition noir-vert-jaune (CDU-Verts-Libéraux), couleurs du drapeau de l’île caraïbe.

Les différences entre les partis sont donc affaire de nuances, d’inflexions, de polémiques marginales, plutôt que de chocs frontaux mis en scène par la dénonciation en bloc du projet de l’adversaire. Le SPD tente vaguement de se monter plus social en proposant la création d’un SMIC fédéral, alors que la tradition allemande repose sur la négociation salariale branche par branche. La CDU fait vibrer la fibre familiale avec des promesses d’allocations de mère au foyer, tentant ainsi de jouer sur ses valeurs chrétiennes, pourtant passablement édulcorées au fil du temps. Les libéraux du FDP (entre 5% et 6% des intentions de vote) se rappellent au bon souvenir des professions libérales qui constituent leur réservoir d’électeurs : pas d’impôts nouveaux, surtout s’ils servent à sauver la Grèce de la faillite ! Les Verts (13% à 15%) vont à la chasse au bobo urbain qui mange bio, roule en vélo, souffre le martyre avec les oies gavées pour produire le foie gras, et préfère le bon vieux charbon qui pue au diabolique nucléaire.

Au-delà des préférences esthétiques et rhétoriques de chacun, la configuration gouvernementale qui sortira des urnes ne changera pas grand-chose pour la France et pour l’Europe. Les socialistes français qui croient ou feignent de croire qu’une défaite de Merkel accouchera de la merveilleuse Europe solidaire dont ils rêvent se bercent d’illusions. Les fondamentaux allemands seront maintenus coûte que coûte.

Sur le plan géostratégique, la stratégie de la double alliance sera poursuivie: sécurité globale déléguée aux États-Unis, donc un budget militaire minimum pour l’Allemagne, sécurité énergétique négociée avec Moscou, Poutine ou pas Poutine – opération deux fois gagnantes car une bonne partie de la facture de gaz payée à Moscou est employée par une Russie qui redécolle à acheter des biens d’équipement allemands.

La même continuité devrait prévaloir à l’égard de l’Union européenne, la fermeté sur les principes se conjuguant à une relative souplesse dans leur application. Les principes sont connus : pas d’Europe des transferts ni de responsabilité partagée des politiques économiques des pays membres. Autrement dit, autant d’Europe que nécessaire à la bonne marche de l’économie allemande, mais refus obstiné d’assumer un leadership qui deviendrait vite une servitude, obligeant l’Allemagne à accepter, c’est-à-dire à payer, une relance européenne générale, impliquant des transferts de PIB des zones prospères vers celles qui souffrent. Que les chômeurs du Sud apprennent l’allemand et un métier honnête, et ils seront accueillis à bras ouverts. Le débat porte donc sur la plus ou moins longue longueur de la laisse qu’on laissera à Bruxelles ou à Francfort pour utiliser les fonds européens, en grande partie allemands (mais aussi français, on a tendance à l’oublier), destinés à colmater les brèches les plus dangereuses dans un édifice vermoulu.

Que cette politique soit menée par l’actuelle coalition CDU-FDP reconduite ou par une grande coalition intégrant le SPD n’est pas, on en conviendra, de nature à changer la face du monde. Encouragée par la faiblesse des dirigeants du FDP, Merkel a pris goût au pouvoir sans partage. Aussi préférerait-elle certainement accomplir son dernier mandat sur le mode « on prend les mêmes et on recommence ». Mais si les électeurs en décidaient autrement, elle fera avec les sociaux-démocrates – qui sortiront lessivés du scrutin, donc ne seront pas en position de lui mettre la pression. La chancelière l’a annoncé, ce mandat troisième mandat sera son dernier : en Allemagne, l’homme ou la femme politique part à la retraite plus tôt que le salarié lambda, obligé de trimer jusqu’à 67 ans. En réalité, peu importe de savoir qui gouvernera à Berlin. Avec Merkel ou après elle, il est certain que l’Allemagne choisira l’intendant avisé de sa puissance retrouvée.[/access]

 *Photo: Duncan Hull

De l’interdiction des armes chimiques au désarmement nucléaire

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paul quiles

Dans votre dernière tribune publiée dans Marianne, vous appeliez la communauté internationale à contraindre la Syrie à souscrire sans réserves à la Convention de désarmement chimique de 1993. Bachar-el-Assad a  déjà annoncé vouloir signer cette convention. Hormis faire gagner du temps au régime syrien, et réhabiliter en partie Assad, quel est l’intérêt d’une telle initiative ?

Dès le 28 août, j’ai demandé publiquement que la France, dépositaire du protocole de 1925 interdisant l’emploi des gaz de combat et initiatrice de la Convention de 1993 d’élimination de l’arme chimique, fasse entendre sa voix, en présentant rapidement une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait de demander, en complément de toute action pour sanctionner les auteurs du massacre de Damas et prévenir de nouvelles attaques chimiques, l’adhésion immédiate de la Syrie à la Convention de 1993[1. Cette convention, ratifiée par la quasi-totalité des Etats, à sept exceptions près, dont celle de la Syrie, impose à ses signataires de détruire tous leurs stocks d’armes chimiques, de renoncer définitivement à cette arme et de se soumettre à un mécanisme contraignant de contrôle  international sur place du respect des engagements pris.].

L’intérêt de cette initiative aurait été de relancer l’indispensable action diplomatique avec la Russie et la Chine, qui n’auraient plus pu opposer leur véto, sauf à apparaître comme cautionnant l’utilisation de l’arme chimique, alors qu’elles sont signataires de la Convention de 1993. La France se serait trouvée au cœur du dispositif politique de résolution du conflit syrien, au lieu de quasiment disparaître de la scène internationale après l’initiative du 9 septembre des Russes, rejoints immédiatement par les Américains.

Aujourd’hui, la priorité est certainement, comme le dit Hans Blix, ancien chef des inspecteurs de l’ONU en Irak, de « faire cesser les souffrances des populations civiles » et il faut souhaiter que la reprise des négociations politiques, malgré toutes les difficultés qui se présentent, le permettra.

Certes, mais on peut douter que la focalisation de la communauté internationale sur les armes chimiques soit la meilleure façon de procéder. En effet, Barack Obama et François Hollande ont fait des armes chimiques une « ligne rouge » à ne pas dépasser.  Or, si l’on additionne les morts des deux camps, la guerre civile syrienne a déjà fait plus de 100 000 morts. En quoi les exactions perpétrées de manière « traditionnelle » sont plus acceptables qu’un bombardement chimique ?

Selon les propos de Barack Obama[2. Barack Obama à Stockholm début septembre.], la « ligne rouge » a été tracée par « le monde ». C’est donc à l’ONU, qui est l’organisation que s’est donnée « le monde », d’apporter des réponses à ce crime. C’est ce qui est en train de se faire, après bien des hésitations et des contradictions dans les discours et les menaces. Ceci étant, vous avez raison, il serait indécent de considérer qu’il y aurait des victimes « acceptables » et d’autres qui ne le seraient pas. Néanmoins, le drame syrien montre à nouveau l’importance des traités internationaux destinés à empêcher l’utilisation des armes de destruction massive (biologiques, chimiques, nucléaires) et de celles qui visent surtout les civils (armes à sous-munitions, mines anti-personnel). Certains de ces traités concernant ce qu’on appelle (de façon un peu hypocrite) les « armes inhumaines » n’ont pas été signés par de grands pays[3. Traités d’interdiction des « armes inhumaines » :

– la Convention d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel, signée par 160 pays, entrée en vigueur en 1999. Une soixantaine de pays – notamment producteurs !- ne sont pas signataires (dont USA, Russie, Chine, Inde, Iran…) 10% des stocks ont été détruits.

– la Convention d’Oslo interdisant les armes à sous-munitions, signée par 112 Etats (sauf USA, Russie, Chine, Israël, Inde, Pakistan), entrée en vigueur en 2010.

– le traité interdisant la fabrication et le stockage des armes chimiques.

. Le protocole de Genève (1925) interdisait l’utilisation des armes biologiques et chimiques et des gaz asphyxiants. Les USA ne l’ont ratifié qu’en 1975 !

. La mise au point, le stockage et l’utilisation des armes biologiques ont été interdits par la Convention de 1972, signée par plus de 50 Etats, ratifiée par la France en 1984, par l’URSS et les USA.

. La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction a été signée à Paris le 14 janvier 1993. Le traité est entré en vigueur le 29 avril 1997. Il a été ratifié par 189 Etats, sauf 7 (Syrie, Egypte, Angola, Corée du Nord, Soudan du Sud, Israël, Birmanie). L’OIAC, organisme de vérification dont le siège est à La Haye, a pour mission de vérifier la bonne application de l’accord. Tous les stocks déclarés n’ont pas encore été détruits, mais les Etats ont pris des engagements concernant le calendrier de destruction.]et il serait utile de faire un bilan complet de la situation et de prendre toutes les mesures susceptibles d’éviter de nouveaux drames.

À entendre Laurent Fabius, l’impuissance de la communauté internationale face à l’usage des armes chimiques en Syrie adresserait un message d’impunité à l’Iran pour poursuivre son programme nucléaire. Les armes chimiques syriennes et le programme nucléaire iranien sont-ils vraiment liés, comme l’affirment le quai d’Orsay et certains néoconservateurs américains ? Le dialogue et la discussion ne sont-ils pas des voies plus constructives pour détacher Téhéran de Damas ?

Il faut arrêter de tout confondre ! L’Iran cherche à l’évidence à développer l’enrichissement de l’uranium. Mais où est le « seuil » entre le nucléaire civil et militaire ? L’approche actuelle n’est pas la meilleure. Les sanctions pénalisent plus le peuple iranien que ses dirigeants, qui considèrent, comme les Français, que la maîtrise de l’armement nucléaire est un signe de puissance. Contrairement aux dirigeants qui ont joué sur cette perspective (Ahmedinejad, Ali Khamenei…), le président nouvellement élu, Hassan Rohani, paraît plus « modéré ».

Les propos de ce dernier il y a quelques jours et l’attitude de Barack Obama à son égard montrent que les choses sont en train de changer. Il n’est plus impossible de penser qu’une négociation pourrait avoir lieu, pour autant que les Américains mais aussi d’autres acteurs, comme Israël, acceptent des mesures de désarmement. Il faut poursuivre le projet de création d’une « zone exempte d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient, demandé par la conférence d’examen du Traité de Non-Prolifération nucléaire. Certains, dont les Américains, prétendent que l’instabilité de la région empêche tout arrangement de ce type. Mais un tel accord serait précisément créateur de stabilité. Si on parvenait à une interdiction de l’arme chimique dans la zone, comme le fait espérer le récent accord sur la Syrie, une dynamique favorable pourrait être enclenchée.

Aujourd’hui vous ne militez pas seulement contre les armes chimiques mais aussi et surtout pour le désarmement nucléaire. Pourtant, vous avez été ministre de la Défense pendant la Guerre froide (1985-1986), où la dissuasion nucléaire était la garantie de la paix. Pourquoi cette évolution ? Est-il souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement « dénucléarisé » ?

C’est vrai, j’ai évolué. En 1985, lorsque je suis devenu ministre de la Défense, nous étions effectivement dans la période de la Guerre froide. Chaque partie menaçait l’autre de destructions massives, de manière à la dissuader de toute action militaire directe. La théorie de la dissuasion pouvait alors justifier l’armement nucléaire, encore que cela soit discutable et il faut bien voir, avec le recul, le délire auquel cela a conduit, notamment avec la folle course aux armements (70 000 ogives nucléaires au début des années 90, de quoi détruire plusieurs fois la planète !)

Depuis, j’ai constaté que les doctrines avaient souvent changé entre 1945, date des premières bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki et 1989, fin de la Guerre froide. On nous disait à chaque fois qu’il s’agissait de répondre à des nécessités présentées comme évidentes.

Par la suite, j’ai découvert que la dissuasion aurait pu échouer et que, par exemple, nous sommes passés très près d’une apocalypse nucléaireen 1983. William Perry, ancien ministre américain de la défense, qui souhaite maintenant le désarmement nucléaire, expliquait dans une récente et passionnante tribune (ignorée en France) les catastrophes qui ont failli se produire à plusieurs reprises avec l’armement nucléaire.

Le langage de la dissuasion m’est apparu comme un discours qui intoxique les dirigeants eux-mêmes. J’ai vu dans les décisions relatives aux systèmes d’armes, notamment nucléaires, l’effet d’un complexe militaro-industriel, déjà dénoncé par Eisenhower en 1961 lorsqu’il a quitté la Maison Blanche. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’un complot, mais d’un système. Les industriels veulent des commandes. Les techniciens, les chercheurs et les conseillers défendent leurs travaux et leurs théories. Les militaires demandent des armes toujours plus puissantes. Faute de débat public contradictoire, tous ces acteurs persuadent les décideurs que leurs solutions sont les seules possibles.

Si j’avais quelque doute sur la pertinence de ma position, je serais conforté par le nombre élevé de personnalités ayant exercé de hautes fonctions au niveau international dans le domaine de la défense ou des affaires étrangères – responsables politiques, anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, généraux- qui se prononcent dans ce sens. Ils ont eu à connaître de près le développement de l’arme nucléaire et ils ont même été associés  à l’élaboration des doctrines changeantes de son utilisation. Leur engagement n’est pas anodin et je suis fier de me retrouver à leurs côtés dans ce combat pour un monde plus sûr, débarrassé d’une arme qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, pourrait faire disparaître toute vie de la planète.

A ceux qui doutent qu’il est – pour reprendre vos termes- « souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement dénucléarisé », je conseille simplement de lire les livres que je viens de publier et qui répondent positivement et en détail à cette interrogation.

« Nucléaire, un mensonge français » (Editions Charles Léopold Meyer) ;

« Arrêtez la bombe ! », avec le Général Norlain et Jean-Marie Collin (Editions du Cherche Midi)

*Photo: Parti socialiste

Riolo censuré : À quand une loi contre le blasphème footballistique?

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Du 18 au 20 octobre aura lieu la fête du livre de Saint-Etienne. Parmi les invités de cet événement, on citera notamment Daniel Foenkinos, Bernard Pivot et François Bégaudeau. Le journaliste et écrivain Daniel Riolo, que nous avions interrogé en juin dernier , devait aussi participer à la fête stéphanoise du livre. Mais il a été soudainement désinvité par l’organisatrice, sur demande expresse du maire de la ville. Quel est donc le crime commis par Riolo qui lui vaut d’être interdit de salon ? Ce sont deux ou trois tweets commentant ironiquement la piteuse élimination des Verts en tour préliminaire de coupe d’Europe contre le club danois d’Esjberg. L’édile socialiste Maurice Vincent justifie ainsi cette décision : le journaliste aurait offensé les citoyens de sa bonne ville et sa sécurité ne serait pas assurée à la fête du livre. L’affaire a même été évoquée en conseil municipal puisque l’ancien joueur Patrick Guillou, aujourd’hui consultant télé et citoyen de la ville, a interrogé le maire, lequel a réitéré ses arguments.

Que sa décision piétine la liberté d’expression ne semble pas gêner le maire de Saint-Etienne. La sécurité du journaliste a bon dos. Elle cache mal le souci premier de Maurice Vincent, les élections municipales qui approchent. Que ne dirait-on pas en ville si le premier magistrat ne défendait pas l’honneur de ses habitants-supporters ainsi offensés ? On pourrait lui répondre que faire de sa ville un laboratoire de la censure ne serait pas inscrit à l’actif de son bilan.

Nous en appelons solennellement à Bernard Pivot, ami de la liberté, supporteur des Verts et féru utilisateur du réseau twitter. L’ancien animateur d’Apostrophes, qui  vient  présenter son livre Les tweets sont des chats, ne peut rester insensible à cette situation ridicule, qui fait honte à la cité forézienne. Informé de cette affaire, nous ne doutons pas qu’il se joindra à nous pour réclamer que Maurice Vincent revienne à la raison.

Manif pour tous : Quand la France s’éveillera…

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manif pour tous bilan« Au printemps, ils étaient des centaines de milliers dans les rues de France contre le mariage pour tous. Combien sont-ils encore aujourd’hui à adhérer aux valeurs de La Manif pour tous ? » s’interrogeait le Huffington Post il y a quelques jours alors que le mouvement lançait ses premières universités d’été en même temps qu’une campagne d’adhésion. Quelques mois plus tôt, c’est une Christine Taubira manifestement excédée et pour le moins inquiète qui, s’adressant à un veilleur de la place Vendôme venu à sa rencontre, y allait de sa petite pique : « Quand allez-vous donc vous arrêter ? Dans 10 ans, dans 20 ans, vous manifesterez encore ? ». La loi sur le Mariage pour tous devait être une formalité, elle aura été tout l’inverse, réveillant une France invisible qui était jusque-là reléguée au rang des étoiles mortes, de celles qui ne réagissent plus. Ce phénomène inédit est désormais sous la loupe des observateurs politiques. L’irruption terminée, le volcan s’est-il rendormi ou le magma continue-t-il sa fusion ?

Dans un ouvrage détonnant, deux confrères du Figaro, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville tentent de décortiquer les dessous de cette « révolution des valeurs ». Des prémices de l’aventure à son apothéose, des énormes mouvements de foule aux lendemains de la défaite, les deux journalistes racontent avec précision et sans complaisance l’incroyable épopée d’un soulèvement auquel personne ne croyait. La Manif pour Tous trouve ses fondements bien avant l’arrivée des socialistes au pouvoir, du temps du quinquennat précédent lorsque Nicolas Sarkozy tentait de promouvoir une « laïcité positive » et d’allier libéralisme et conservatisme. Mais le spectre de l’analyse ne s’arrête pas là. Il y a la place de l’Eglise et des catholiques en France (cette fameuse génération JMJ initiée par Jean-Paul II et entretenue par Benoit XVI), les conceptions radicalement opposées de la société entre les hérauts du progrès qui ont prêté allégeance au « testament de Ferrand[1. Du nom du fondateur et Président du think-tank Terra Nova, décédé l’année dernière] » et les tenants du réel ; les partis politiques aussi, les associations, ces hommes, ces femmes, connus ou inconnus qui, dans l’ombre ou la lumière, ont  tenu les ficelles de ces longs mois de contestations.

À l’heure du bilan, ce livre est le premier à émettre des hypothèses sans toutefois s’autoriser à qualifier un mouvement polymorphe que ni la sociologie, ni la politique ne sont parvenus à faire entrer dans leurs catégories. Sur ce point, Trémolet de Villers et Stainville insistent : Ce n’est pas un Mai 68 à l’envers (« Où sont les pavés, les grillés arrachées, les blessés et les morts ? »), ce n’est pas plus la reconstitution des ligues (« Y a-t-il un évêque, un général, un tribun populiste dans lequel les manifestants placent tous leurs espoirs ? »), ni même la réincarnation de Solidarnosc (« François Hollande n’est pas Jaruzelski ») mais le sursaut d’une génération qui trente ans plus tôt était à peine née pour entendre une voix slave scander « N’ayez pas peur » et qui se dresse désormais contre un système dans lequel elle ne se reconnaît pas. Des jeunes qui ont « tourné le dos à Plus belle la vie et à la réalité virtuelle […] et qui songent à Antigone et aux gamins de la Rose blanche […] qui vont puiser chez Saint-Exupéry, chez Camus, chez Bernanos […] qui se souviennent de Walesa, de Vaclav Havel ».

Au fil des pages, bon nombre d’hommes politiques reconnaissent qu’ils devront composer avec cette nouvelle donne et qu’un réexamen de la loi Taubira serait pour eux un passage obligé s’ils entendaient agréger les voix et réconcilier les Français. Ils savent aussi qu’ils auront à répondre de leur opinion sur bien d’autres sujets, à commencer par la PMA et la GPA. Au sein même de la gauche, certains ont consenti à un examen de conscience que les deux auteurs ont consciencieusement retranscrit. Car si le passage de la loi a été une victoire pour le camp du progrès, elle n’est que de courte durée. Le retournement culturel, au sens gramscien du terme, est en marche et qui sait si un jour il ne viendra pas inverser l’ordre établi par les élites culturelles depuis plus de quarante ans ? Conscient de la victoire légale mais de la défaite réelle, Jean-Christophe Cambadélis, en oiseau de mauvaise augure, ose une comparaison phénoménale: « On avait appelé la génération SOS racisme “Génération morale”, on pourrait appeler celle de la Manif pour tous “Génération identité”. »

Quoiqu’on en pense, il y a au moins deux bonnes raisons de lire ce livre. D’abord parce qu’il est le premier à reprendre une épopée qui imprimera sans aucun doute une partie de l’avenir. Ensuite et surtout parce qu’on y retrouve des noms qui sentent bon les copains : Frigide Barjot, Basile de Koch, Marc Cohen, Jacques de Guillebon, et bien sûr la patronne. Quand on vous disait que Causeur était au centre de tout…

Et la France se réveilla, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville, Toucan, 2013.

Autodéfense : la doctrine du double effet

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atodefense moyen age

Nombreux sont nos camarades de Causeur qui se posent à l’unisson des Français la question de l’heure : a-t-on le droit de se faire justice soi-même, et dans quel cas ? A-t-on le droit de se défendre seul ? Et surtout, le peuple et la patrie en général, c’est-à-dire le bien commun, y gagnent-ils ? Le problème est épineux et l’on aurait tort de le traiter par-dessus la jambe, soit que l’on tienne pour acquis le monopole d’Etat de la violence, soit que l’on vante minarchiquement l’axiome « un homme, un fusil » ; soit encore que dans un pacifisme (bêlant, cela va sans dire) de mauvais aloi, l’on croie pouvoir se débarrasser du souci en regardant ailleurs.

Pour trancher ce cruel dilemme d’une nation en voie de désintégration avancée, l’on aurait tort d’oublier la sagesse des siècles, et notamment la finesse de la philosophie morale.

Il était ainsi une fois, au siècle de Saint Louis, un frère prêcheur si gros et si taciturne qu’on le surnommait le bœuf muet. Derrière son apparence bonhomme, ce rital immigré à la Sorbonne cachait pourtant quelques ressources de génie et avait déjà résolu notre problème en proposant ce que l’on nomme depuis la doctrine du double effet. S’agissant d’un mec des siècles obscurs du temps des cathédrales, il n’en faut pas trop demander à son esprit lourd. Voici pourtant comment il racontait sa petite histoire : il arriva, comme souvent alors selon les livres de notre bonne République, qu’un monastère fut attaqué par des brigands. Il était interdit par nature aux moines de se battre, il leur fallait donc se laisser massacrer. Mais, et c’est là que ça se corse, il se trouvait aussi que le monastère abritait des enfants, non pour servir au plaisir des moines, je vous vois venir, mais parce qu’ils s’y étaient réfugiés. Nos moines pouvaient-ils laisser massacrer benoîtement avec eux ces innocents ? Certes non. Pourtant, il fallait balancer aussi que, suivant le principe – chrétien – selon lequel toute vie est sacrée, celle des brigands ne l’était pas moins que celle des lardons. Nos bons apôtres se trouvaient ainsi placés devant le problème d’apparence insoluble suivant : à se défendre, ils espéraient un effet bon – sauver la vie des enfants – et risquaient un effet mauvais – prendre la vie des brigands.

Le docteur angélique résolut donc ainsi la quadrature du cercle : ces moines devaient sortir tout ce qui leur pouvait servir d’armes, et les brandir vers les brigands. Ils n’avaient pas le droit d’attaquer les brigands, mais ils pouvaient pointer leurs armes de fortune de telle sorte que si les brigands attaquaient ils risquassent de s’y empaler. Le risque était alors pris par les seuls brigands, qui pouvaient toujours s’y soustraire en renonçant.

La morale de l’histoire, c’est qu’il est parfois justifié de produire une conséquence mauvaise si elle est seulement un effet secondaire de l’action, et non pas intentionnellement recherchée. Sous les conditions suivantes : le bon effet doit résulter de l’acte et non du mauvais effet ; le mauvais effet ne doit pas être directement voulu, mais doit être prévu et toléré ; et le bon effet doit être plus fort que le mauvais effet, ou bien les deux doivent être égaux.

Ainsi donc, rien n’interdit aux gens de la bonne ville de Croix, banlieue résidentielle de Roubaix paraît-il, de brandir chandeliers pointus, couteaux de cuisine, fourches et autres sextoys en direction du Rom qu’ils croisent dans leur jardin. Mais nullement de lui porter l’estocade. Tout ceci excluant naturellement, selon les normes du Concile de Latran II de 1139, l’emploi d’arquebuses et d’armes à feu. À moins que le voleur de poule n’accroche accidentellement la gâchette.

*Photo:Emmanuelle Nater

La Calomnie dans l’air

basile koch barjot

Depuis six mois, l’air de la Calomnie est volontiers repris en chœur un peu partout contre nous, ès-qualités supposées de tricheurs, profiteurs et « voleurs de la République ».
Si pendant tout ce temps, nous avons gardé le silence sur le fond du dossier (cf. notre Lettre à la presse sur causeur.fr), ce n’est pas par plaisir, ni surtout dans la nature d’un de nous deux ; c’était à la demande de notre avocat. Il souhaitait, assez légitimement de son point de vue, réserver la primeur de ses conclusions à la justice. Désormais, en attendant la décision de celle-ci, nous pouvons donc dire notre vérité.
La Régie Immobilière de la Ville de Paris, c’est-à-dire la Mairie, réclame à grand renfort de publicité notre « expulsion immédiate », ainsi que celle de « tous les occupants » (nos deux enfants), du logement que nous occupons sans trouble depuis vingt ans.
L’affaire est pleine de vide, et doublement absurde : non seulement l’« urgence » de cette assignation date d’il y a vingt-sept ans, mais elle est sans objet.
– Contrairement à ce qu’a affirmé  un peu vite la RIVP, la domiciliation de la Sarl Jalons à notre adresse n’a rien de clandestin. Elle s’est faite dès l’origine avec l’autorisation écrite de notre bailleur,  jamais  remise en cause depuis par le moindre courrier – recommandé ou pas.
– Quant à la prétendue « sous-location  d’une partie de notre logement à la société Jalons », pour y exercer des « activités commerciales », aucun commencement de preuve n’est apporté à cette allégation, et pour cause.  Ni stockage, ni « réception de clientèle » : la « ruche commerciale » Jalons n’est que pure fiction, comme en atteste de façon imagée le constat d’huissier effectué chez nous, et comme le savent d’ailleurs tous les gens qui sont venus nous voir depuis vingt ans, journalistes ou simples civils.
Présomption de culpabilité
La seule vérité, dans ce dossier, c’est l’avocat de la RIVP qui l’a lâchée inopinément à l’issue de l’audience : l’élément déclencheur de toute cette procédure, dit-il selon Libération, c’est  « la médiatisation » de Frigide Barjot, ex-égérie de la Manif pour tous ».
Comme ça au moins, c’est clair : la mauvaise querelle qu’on nous cherche sous prétexte de litige civil est bel et bien politique – contrairement à ce que nous avaient chanté tout l’été la Régie et ses commanditaires. L’aveu est beau, mais le mal est fait ! Entre-temps, la rumeur visant à nous faire passer pour des escrocs en couple organisé a été relayée et amplifiée par des médias mal intentionnés, ou simplement paresseux.
En présentant comme des faits avérés les accusations portées contre nous, une certaine presse nous a tout simplement condamnés avant jugement. Et sur le net, ce mauvais traitement s’est transformé en un déferlement de haine aussi violente qu’aveugle. La guillotine 2.0 est arrivée ! Certes, nous ne sommes pas les premiers à la tester, ni sûrement les derniers. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle ne coupe que les têtes virtuelles.
Faute de décapitation, il faut voir les chapeaux qu’on nous fait porter. Et surtout, comme dit Barjot, « il faut les voir portés ».
Délit d’opinion, présomption de culpabilité – et cette ultime étiquette, collée sur toutes les autres, de nouveaux Thénardier… Cette affaire nous aura coûté cher en fait d’e-réputation et, si ça se trouve, c’est pas terminé ! Merci qui ? Merci madame la RIVP, merci monsieur Delanoë… En espérant qu’on n’oublie personne.

Les deux visages d’Antonioni

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femmes entre elles antonioni

femmes entre elles antonioni

Bonne nouvelle pour les amateurs du cinéma d’Antonioni : les infatigables et indispensables éditions Carlotta proposent ces jours-ci en DVD deux films plutôt rares et peu vus du maestro. D’une certaine manière (mais nous nuancerons), ils représentent deux périodes bien spécifiques du cinéaste : d’un côté, sa période « existentialiste », de l’autre, sa période plus « abstraite » et picturale.

S’il fallait absolument trouver un point commun à ces deux œuvres, il faudrait souligner qu’il s’agit de deux adaptations littéraires. Avec Femmes entre elles, Antonioni porte à l’écran une nouvelle de Pavese mettant en scène une jeune femme ambitieuse qui quitte Rome pour Turin et qui, sauvant d’une tentative de suicide la jeune Rosetta, va se lier à un groupe d’amies issues de la bourgeoisie turinoise. Le mystère d’Oberwald s’inspire lui de L’aigle à deux têtes de Cocteau et narre les aventures d’un jeune anarchiste qui tente d’assassiner la reine et qui tombe entre ses mains à cause de sa ressemblance avec le défunt roi.

Sans compter parmi les œuvres majeures d’Antonioni, ces deux films présentent un intérêt certain et témoignent de l’évolution de la filmographie du cinéaste. Femmes entre elles est un exemple typique de ses films tournés avant L’avventura : la dimension « abstraite » de son cinéma n’est pas encore là mais déjà perce un certain goût pour le vide et pour la peinture d’un malaise existentiel. Ce qui pourrait sembler, de prime abord, n’être qu’un tableau assez acerbe des mœurs de la bourgeoisie italienne de l’après-guerre s’ouvre sur des perspectives beaucoup plus sombres.

Le film s’ouvre sur un suicide raté qui contaminera la suite du récit, faisant à la fois planer une menace de mort et annonçant le geste final fatal. Rosetta, qui tente de mettre fin à ses jours, est amoureuse d’un homme marié. Alors que pour les autres filles du groupe, l’adultère semble n’être qu’un passe-temps comme un autre pour tromper l’ennui et se divertir ; il y a chez Rosetta une sorte de croyance absolue dans l’amour qui va se heurter à la triste surface de la réalité. Dans les liens qui se tissent chez ce couple adultère se dessine déjà cette fameuse « incommunicabilité » chère à Antonioni.

Femmes entre elles, c’est l’arrivée du sentiment de l’absurde dans une comédie du type « téléphones blancs ». C’est la sensation que quelque chose ne fait plus sens et que l’existence est menacée par le vide. On le ressent d’une manière assez remarquable dans une très belle séquence à la plage où les femmes papillonnent, se révèlent cruelles entre elles (l’une d’elle conseille à Rosetta de se suicider pour permettre au groupe de retomber sur un nombre pair) et séduisent le mari de leurs amies, par jeu et désœuvrement. Tournée en plans d’ensemble, la séquence offre une jolie chorégraphie de ces corps s’agitant vainement au bord de la mer et d’une nature indifférente au sort et à la souffrance des hommes.

Cette dimension « existentialiste » alourdit également un peu le propos, comme souvent dans les premiers films du cinéaste (par exemple dans Le cri). Il manque encore un peu cette incroyable stylisation qui fera la richesse de films comme Blow up ou Zabriskie Point.

Entre Profession : reporter et Identification d’une femme, Le mystère d’Oberwald s’inscrit pleinement dans cette période dite « abstraite ». Lorsqu’il entreprend Le mystère d’Oberwald, le cinéaste n’a pas tourné depuis 5 ans et il accepte donc une commande de la RAI. Non seulement ce film sera tourné pour la télévision (comme Le testament du docteur Cordelier de Renoir ou les films didactiques de Rossellini) mais il sera aussi tourné en format vidéo (comme certains Godard de la fin des années 70). On apprendra grâce au supplément du DVD qu’Antonioni était ravi de se retrouver derrière un moniteur et de pouvoir, à sa guise, jouer avec des palettes de couleurs à l’instar d’un peintre.

Malheureusement, le film se heurte à deux écueils. Primo, le matériau d’origine. Pour ma part, je n’ai jamais trouvé la pièce de Cocteau très intéressante (le film qu’il en a tiré avec Jean Marais et Edwige Feuillère est d’ailleurs sans doute son film le moins réussi). Si Antonioni élague le côté grandiloquent des dialogues du dramaturge français et se contente d’un décor dépouillé, il faut bien reconnaître qu’il n’évite pas totalement un certain bavardage et que le récit qu’il met en scène apparaît bien vieillot.

Si, selon Aurore Renaut qui présente les deux films en bonus, on peut voir dans Le mystère d’Oberwald des réminiscences de l’actualité de l’époque (l’anarchiste tentant d’assassiner la reine renvoyant aux attentats des Brigades Rouges et aux provocations policières de l’État italien), j’ai un peu de mal à cerner ce que le cinéaste fait vraiment de ce sujet (quel point de vue?).

Secundo, la réalisation en vidéo se révèle particulièrement laide. Outre des mouvements de caméra et recadrages incertains, il faut reconnaître que le jeu avec les couleurs d’Antonioni n’est pas particulièrement intéressant. Les images bavent et si on compare avec le travail sur la couleur que faisait quelqu’un comme Argento à l’époque (Suspiria, Inferno), il n’y a pas photo !

Reste alors quelques très belles séquences, quasi fantomatiques, une très belle fin et l’interprétation superbe de l’impératrice Monica Vitti.

Mais plus de deux heures de théâtre vieillot, c’est un peu long…

Femmes entre elles (1955) de Michelangelo Antonioni avec Eleonora Rossi Drago

Le mystère d’Oberwald (1980) de Michelangelo Antonioni avec Monica Vitti

(Editions Carlotta Films). Sortie en DVD le 18 septembre 2013.

*Photo: Femmes entre elles.

Nirvana : L’éternel retour du rock authentique

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nirvana rock in utero

nirvana rock in utero

La pléthorique réédition – 70 titres inédits déclinés sur trois supports différents – du troisième album studio de Nirvana, In Utero, commémorant le vingtième anniversaire de ce testament discographique du groupe, offre l’occasion de faire l’état des lieux du rock en 2013 et de regretter la disparition d’une authenticité populaire qui faisait l’essence du genre.

Nirvana a touché le jackpot en 1991 : l’hymne grunge « Smells Like Teen Spirit » a tout dévasté sur son passage, révélant à la face du monde un genre encore plus désespéré et nihiliste que le mouvement punk. La noirceur authentique envahissait les charts comme une traînée de poudre, procurant un sentiment de bien-être libérateur à la jeunesse mondiale. C’était il y a 20 ans, un siècle, une éternité. Depuis, les productions musicales des hit-parades et playlists de nos radios semblent soumises aux règles édictées par le CSA, passées au tamis de l’édulcoration finale. Aujourd’hui, les chanteurs font de la musique pour leurs parents et « Smells Like Teen Spirit » n’aurait probablement aucune chance d’émerger sur les ondes globalisées et lyophilisées.

Nirvana était ultra-populaire et sortait des chansons comme « Rape Me »(« Viole-moi »). Ça passait sur les radios et personne ne s’en offusquait (le journalisme délationniste Morandinien – « Madame, y’a machin qu’a dérapé, han, c’est pas bien »- n’était pas né). Et Doc et Difool exultaient : « Ce n’est pas sale ! ». Hé oui. Même les grandes maisons de disques françaises publiaient des groupes de rock dont l’existence paraîtrait aberrante aujourd’hui. Les Nus par exemple, signés chez le prestigieux label RCA, chantaient en 1982 (tenez-vous bien) : « Le sacrifice, le sacrifice s’inscrit dans le Coran de père en fils […] La force de l’Islam réside dans son fanatisme / La force de l’Islam réside dans son magnétisme / La force de l’Islam réside dans sa cruauté / La force de l’Islam, l’Occident livré aux flammes et à la danse ». A défaut d’avoir fait danser l’Occident avec cette chanson, Les Nus étaient considérés comme un groupe de rock respectable : Noir Désir a repris leur chanson « Johnny Colère » et Miossec les cite parmi ses références. Le seul album des Nus a autant de chances d’être réédité que celui de Christophe Hondelatte, et c’est bien dommage pour la diversité culturelle.

Cela peut surprendre aujourd’hui mais en 1994, dans les derniers mois de son existence, Nirvana était perçu comme un groupe mainstream hyper commercial, raillé par les fans de musique sérieuse et profonde (comme, au hasard, Dead Can Dance ou les Têtes Raides…). Aller les voir en concert sur la tournée In Utero faisait de vous un paria infréquentable perdu pour la société. Ce que subit Dieudonné depuis quelques années n’est rien en comparaison du quotidien d’un fan de Nirvana en 1994. Mais le suicide (le meurtre ?) de Kurt Cobain a tout changé, comme à chaque fois qu’un rocker meurt à 27 ans en pleine gloire. Alors bien sûr, In Utero n’est pas à proprement parler un chef-d’œuvre, mais en ces temps de disette créative et d’absence de sincérité artistique, on peut se laisser retenter sans risque par ce pavé noir abrasif.

Car la crise du disque actuelle correspond à la crise d’authenticité que traverse notre époque du mensonge institutionnel. Les techniciens de l’emphase occupent les ondes et les écrans, chantent les mêmes violonnades qu’un Cahuzac devant la représentation nationale (avec un peu plus de trémolos feints dans la voix tout de même) et, parité oblige, les filles se partagent le gâteau de l’interprétation interchangeable des classiques de la chanson française.

Bien sûr, après Nirvana, il y a encore eu des groupes pour nous rappeler la sensation d’être vivant (Babyshambles, les Strokes, Crystal Castles, etc.), mais sommes-nous encore vivants ?

Il nous reste toujours le rap français, qui est une chance authentique pour la France…

Alors, « Rap Me »?

 

Jordaens, au-delà du rubicond

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jordaens petit palais

jordaens petit palais

Dimanche 8 juin 1879 : « Déjeuner en tête à tête avec Flaubert, ce matin. […]  Il est plus coloré, plus briqueté à la Jordaens que jamais, et une mèche de ses longs cheveux de la nuque, remontée sur son crâne dénudé, fait penser à son ascendance de Peau-Rouge. » (Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 1878-1884). En effet, le grand Gustave, dès la trentaine, de l’avis de nombreux témoins, offrait l’apparence d’un solide garçon du Nord à la mine colorée. Et il est vrai que les visages humains, dans les tableaux de Jacques (et non point Jacob, plus flamand) Jordaens (1593-1678), sont joufflus, striés d’une couperose d’amateurs de banquets et de libations. Les hommes ont des ventres de propriétaires, les femmes des bras de lutteurs forains, des poitrines généreuses et des hanches de Vénus à cellulite qui ne craignent pas de montrer leurs culottes de cheval (Candaule faisant épier sa femme par Gygès). Cependant, certains de ses modèles féminins échappent à ce modèle charnu : sa Cléopâtre, par exemple, et la Vierge de la Sainte famille ont des traits délicats, une carnation lisse, une ligne de corps que n’affecte aucune surcharge pondérale.

L’exposition qui se tient du 19 septembre 2013 au 19 janvier 2014 au Petit Palais – qui ne dément pas son excellente réputation –, devrait être l’un des événements de la rentrée. Pour au moins trois raisons – qui pourraient aussi bien expliquer son éventuel insuccès : Jordaens est le peintre de la vie heureuse, Jordaens est un maître de la couleur, Jordaens est un homme cultivé, un fin connaisseur de l’Antiquité (ce dernier aspect de sa personnalité fut bien mis en évidence au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, en 2012).[access capability= »lire_inedits »]

Réjouissances populaires 

On se rappelle le défi que le satyre Marsyas jeta au bel Apollon, l’annonciateur, le maître de la musique. Celui-ci joue à la perfection du luth, celui-là sort des sons agréables de son aulos (flûte à double anche). Or, Marsyas, grisé par les compliments qu’il reçoit, croit pouvoir défier le plus beau, et l’un des plus redoutables parmi les locataires de l’Olympe. Apollon sort évidemment vainqueur de la confrontation, et se venge de son outrecuidant compétiteur en l’écorchant. Ovide nous a laissé de ce supplice un saisissant récit : « Le sang ruisselle de tous les côtés ; ses muscles, mis à nu, sont visibles ; on voit ses veines où le sang bat, et qu’aucune peau ne recouvre, tressauter, on pourrait compter les palpitations de ses viscères et, dans sa poitrine, les fibres, entre lesquelles passe le jour. » (Métamorphoses, VI, 382-400). Ainsi périt le dionysiaque Marsyas, qui se crut supérieur au dieu Apollon ! Ainsi meurt cruellement Marsyas-le-laid, qui voulut égaler, voire dépasser le plus beau de tous. On verra certes du dionysiaque dans la peinture de Jordaens, qui rend compte du bonheur bruyant du peuple des Pays-Bas, débordant de vitalité, généreux comme on l’est dans une société prospère. Si l’élégant XVIIIe siècle français rompt avec cette joie foraine, le romantisme, qui recherche l’excitation dans les formes neuves ou renouvelées, ne dédaigne pas le trivial et, pour cette raison (qui ne qualifie nullement tout l’art de cet artiste), célèbre Jordaens, ce Diogène anversois. Citons Théophile Gautier, dans un texte paru dans La Presse en 1851 : « N’admettrons-nous désormais que des marbres grecs ou des beautés classiques ? Nullement. Le laid ne nous fait pas peur. Nous avons vécu dans la familiarité des maîtres les plus âprement réalistes ; les Ténèbres du Caravage ne nous ont pas empêchés de pénétrer dans ses toiles d’une si féroce énergie. Nous avons frayé avec les Mendiants de Murillo, malgré leur teigne et leur vermine […]  La Boucherie de Jordaens, avec ses montagnes de viande, ne nous a pas dégoûtés. » Au contraire, l’étrange Sar Péladan (1858-1918), symboliste conséquent, contempteur du réalisme et de tous les artifices destinés à séduire le vulgaire, refuse même à Jordaens, ainsi qu’à quelques illustres, parmi lesquels on trouve Le Guerchin (Giovanni Francesco Barbieri, dit Le Guerchin), Carrache (Annibale Caracci) et Murillo, le droit « d’être représentés [au Louvre] dans une sélection par le peu d’importance de toute leur œuvre ».L’Art idéaliste et mystique : doctrine de l’Ordre et du salon annuel des Roses-croix, 1894).

On trouvera ce Jordaens-là au Petit-Palais, et l’on admirera ses vastes scènes de ripailles bachiques et de bonhomie (Le roi boit ; Servante avec une corbeille de fruits et un couple d’amoureux).

Jordaens, Anversois subtil

Alors que Rubens et Van Dyck sont justement célébrés, Jordaens demeurait un peu dans leur somptueuse ombre portée. La gloire d’Anvers nous révèle un artiste plus complexe que celui de sa réputation ou de sa légende, et constitue à la fois la première véritable rétrospective et une sorte de réhabilitation de ce peintre (excellent animalier par surcroît). Il fut et demeure fameux dans sa ville, qu’il n’a jamais quittée. En son temps couvert d’honneurs et de commandes, il se montre, avec sa famille, en pied et non pas seulement en buste, dans la pose d’un homme très honorable, auquel la fortune a souri, (Autoportrait de l’artiste avec sa femme Catharina van Noort, leur fille Elisabeth et une servante dans un jardin). Cette dernière œuvre d’intérieur, somptueuse, éclairée par les pièces de vêtements blancs, pourrait presque passer pour un hommage à Rubens.

Jacques Jordaens est un esprit délié, cultivé. Il subit l’influence des renaissants italiens, il admire le « saisissement » des personnages du Caravage, sa technique (Les Quatre Évangélistes). Il sait son histoire antique, et ses grands formats servent admirablement son objet ( Le Repos de Diane, Le Banquet de CléopâtreL’Enlèvement d’Europe… ). Alors, dans toutes ces compositions vraiment éblouissantes de maîtrise, éclate l’art du coloriste comme celui du dessinateur, mis en valeur par le beau volume des salles du musée.

Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, dans l’introduction au dossier de presse, résume fort bien l’impression générale que nous laissera cette célébration, en ce lieu, de la grande peinture classique : « Reste à espérer que la réunion de ces tableaux, dessins et tapisseries saura convaincre un large public des vertus de l’abondance en ces temps de rigueur pour tous. Il est d’autres voies que la tyrannie du “Less is more” [« Moins est plus »] des modernistes du siècle dernier : les rondeurs de l’architecture exubérante du Petit Palais ne se prêtent guère aux démonstrations d’ascèse. Puisse Jordaens lui rendre l’air de fête de son décor d’origine. »[/access]

 

Jordaens 1593-1678, la gloire d’Anvers (19 septembre 2013-19 janvier 2014).

Radioscopie des classes moyennes

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qpuc classes moyennes

qpuc classes moyennes

Il y a deux façons de regarder « Questions pour un champion » (QPUC), le jeu télévisé culte de France 3 qui fêtera, en novembre, ses 25 ans. D’abord, d’une façon ludique, c’est-à-dire s’instruire en s’amusant, de retour du bureau ou de l’école. Le Service public remplit, en l’espèce, parfaitement sa mission éducative et son Devoir moral. Depuis un quart de siècle, QPUC  assure d’excellentes audiences à la Trois, lance son 19/20 dans des conditions optimales et fait la nique à des concurrents au contenu bien plus aguicheur. Certains mauvais esprits trouveront toujours à redire, que ce spectacle est un peu kitsch sur les bords, « vieille France », décalé ou dépassé, pantouflard même et pourquoi pas réactionnaire ?

En matière de divertissement, les tenants du bon goût préfèreront toujours voir des déshérités se ridiculiser sous l’œil d’une caméra complice que des candidats répondre à des questions sur les JO de Grenoble, les films de Claude Sautet ou le Prix Goncourt 1957. On peut aimer ou non le style survolté de Julien Lepers, ses cravates tapageuses et ses dictionnaires en guise de cadeaux (moi, j’adore !), une chose est sûre : QPUC n’a jamais changé de formule gagnante. L’émission ne s’est jamais pliée aux diktats du marché et aux modes télévisuelles qui font perdre la tête des dirigeants de chaînes. Le sémillant Julien n’a pas été remplacé par une playmate siliconée. L’émission n’a pas modifié ses règles au gré des changements de majorité gouvernementale. Le rituel qui fait tout le charme de ce programme est resté identique au concept d’origine.

Au départ, il y a le « neuf points gagnants » où les candidats doivent faire preuve de rapidité, ensuite vient le « quatre à la suite » où le choix du questionnaire s’avère toujours aussi crucial et, en apothéose, le « face-à-face » qui n’a rien perdu de sa dramaturgie. Une mécanique parfaitement rôdée. Quant aux dictionnaires, ils n’ont pas été troqués par des écrans plats aux dimensions ridiculement exagérées vu l’exigüité de nos logements. Ici, il faut tordre le cou à une idée reçue qui a, longtemps, fait la gloire des chansonniers en manque d’inspiration, l’accusation selon laquelle les gains seraient modestes, est fausse. Les champions qui réussissent à aligner cinq victoires à la suite, un véritable exploit avouons-le, repartent avec un joli chèque. De quoi s’acheter une voiture neuve ou payer les études supérieures de leurs chers enfants.

QPUC répond donc parfaitement aux exigences d’un public qui recherche une émission de qualité sans esbroufe, familiale et instructive. QPUC est à la télévision ce que l’AOC est aux produits de notre terroir. Le décor n’a pas besoin d’être somptuaire car le fonds de commerce réside dans les questions, ces milliers de questions posées chaque année qui nous rendent moins cons et plus humbles. Participer ou même seulement regarder QPUC est un exercice dans lequel les égos les plus démonstratifs prennent un coup. Dans nos domaines de prédilection, on a tendance à gonfler nos neurones, on se croit imbattable sur la Nouvelle Vague et le Tournoi des six nations, mais quand arrive le questionnaire sur les affluents du Rhône ou la mythologie grecque, on n’en mène pas large…

S’il y a une façon ludique d’apprécier ce programme, il y a également une autre manière plus sociologique, voire anthropologique d’examiner ce jeu ou plutôt ses candidats. En réalité, eux non plus n’ont pas tellement changé depuis 25 ans, ils représentent admirablement les classes moyennes de notre pays. Ces grands perdants du début du XXIème siècle. Fonctionnaires, retraités, professeurs en tous genres, ingénieurs, artisans, employés, militaires, assistantes de direction, le plateau de QPUC voit, chaque soir de la semaine, défiler cette France silencieuse des actifs et inactifs. La France qui fait le dos rond mais qui commence à trouver la note drôlement salée. Un phénomène est cependant apparu ces dernières années. Il n’est pas rare qu’un candidat quitte l’aventure après une seule victoire et empoche ses 500 euros. On aimerait que ce soit pour de « justes » raisons, le stress généré par le plateau, le sentiment d’avoir atteint ses limites ou le plaisir de dépenser cette somme dans un bon restaurant, parfois, on a le sentiment que c’est par nécessité. En 25 ans, les classes moyennes « cultivées » ont été emportées par la crise. Et là, il ne s’agit pas d’un jeu mais d’une réalité.

Élections allemandes : Merkel dans un fauteuil, mais avec qui?

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angela merkel elections allemagne

angela merkel elections allemagneLa « non-campagne électorale » – der Nichtwahlkampf : c’est sous cette dénomination que les élections législatives allemandes du 22 septembre sont déjà entrées dans les annales de la science politique outre-Rhin. En effet, alors qu’en France les ministres, dûment sermonnés, s’excusaient sur tous les tons de s’absenter quelques jours (mais à portée de téléphone), l’approche du scrutin n’a pas empêché la chancelière Angela Merkel, 59 ans et candidate à sa propre succession, de s’offrir trois semaines de vacances avec son époux, Joachim Sauer, dans le Haut-Adige (le Südtirol, arraché à l’Autriche en 1919), province italienne germanophone très prisée par les classes moyennes germaniques – « l’étranger familier », où se mélangent l’art de vivre transalpin et la culture populaire des yodlers, des fanfares de cuivres et des jeunes filles en dirndl, robes décolletées mettant leur poitrine en valeur.

Alors qu’elle est presque assurée de rempiler pour un troisième mandat, Angela Merkel n’avait aucune raison de gâcher son été à battre les estrades ou à courir les plateaux télé pour séduire des électeurs dispersés dans les lieux où ils ont coutume de migrer pendant l’été : la Toscane pour les bobos, les Cévennes pour les écolos, la mer du Nord pour les naturistes peu frileux, la Bavière ou l’Autriche pour les vieux. Le simple affichage de sa normalité vacancière lui suffisait pour maintenir, voire accroître, la confortable avance dont les sondages créditent son parti, la CDU-CSU. [access capability= »lire_inedits »]Il faut préciser que, pour elle, la normalité n’est pas une opération de com’ : elle est tombée dedans quand elle était petite. Les Allemands, qui aiment ça, aiment Angela, qu’ils appellent « Mutti » (Maman). On imagine pire sobriquet…

Si ces prévisions devaient se confirmer le soir du scrutin, les chrétiens-démocrates renoueraient avec un score supérieur à 40% des suffrages, assurant à Merkel quatre années supplémentaires à la tête de son pays. Avec, toutefois, une différence notable par rapport à la situation des années 1990, lorsque Helmut Kohl était à la barre : le SPD était vaincu, certes, mais talonnait la CDU-CSU avec des scores dépassant 35%, annonçant l’alternance qui survint en 1998 avec le gouvernement SPD-Verts de Gerhard Schröder et Joschka Fischer. Les sociaux-démocrates sont aujourd’hui tombés à un étiage historiquement bas : à peine plus de 20% des intentions de vote. Le plus vieux parti d’Europe, à la dénomination inchangée depuis 1863, a eu beau fêter en grande pompe son triple jubilé, cela n’a pas fait bouger des lignes qui semblent bétonnées : Merkel va gagner, et le SPD connaître sa plus cuisante défaite depuis 1945. Ce qui n’exclut nullement son retour au gouvernement, comme partenaire mineur de la CDU/CSU triomphante au sein d’un gouvernement dit de « Grande coalition ».

Dans un tel contexte, on comprend que les Allemands portent un intérêt modéré à une campagne électorale poussive, languissante, pinailleuse sur les questions de détail et muette sur les grands enjeux : l’avenir de l’Europe, les conflits du Proche et du Moyen-Orient, les défis de la mondialisation. En Allemagne, ces sujets sont considérés comme trop importants pour être confiés au débat politique. Ils sont débattus dans les cénacles discrets des élites économiques et universitaires, ainsi que dans les multiples et performants instituts de recherche et d’analyse, proches ou non des partis politiques ou des grands groupes industriels, qui s’attachent à définir les intérêts de l’Allemagne dans notre monde en mutation. Quelques intellectuels médiatiques, comme le philosophe Jürgen Habermas ou le sociologue Ulrich Beck, tentent bien d’animer le débat public, avec des positions fédéralistes européennes pour l’un et un cosmopolitisme universel post-national pour le second ; s’ils trouvent un certain écho hors d’Allemagne, en France notamment, ils ne pèsent guère sur les choix politiques de leurs concitoyens.

On ne comprend pas l’Allemagne d’aujourd’hui si on oublie que le poids électoral des plus de 65 ans est écrasant : non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils votent en masse pour les partis installés, alors que les jeunes (à 40 ans, on fait encore figure de jeunot…) se dispersent entre l’abstention et le vote pour des partis sectoriels et éphémères, comme les « Pirates », un conglomérat de geeks, voire pour des groupuscules néo-fascistes comme dans l’ex-RDA. Les partis dits « de gouvernement » doivent donc tenir compte de ce « grey power » électoral, ce qui n’incite pas à prôner « le changement, maintenant ! » et encore moins « la rupture tout de suite ! ». Les partis idéologiques, ceux qui en appellent à un nouveau paradigme, se situent sur les marges du spectre politique national : à gauche, Die Linke, l’équivalent allemand du Front de gauche, s’est exclu de toute possibilité d’alliance au niveau fédéral en refusant de rejeter solennellement l’héritage d’une RDA dont bon nombre de ses électeurs (8% dans les sondages) sont des nostalgiques honteux. Le potentiel « révolutionnaire » des Verts allemands s’est notablement émoussé avec leur passage au gouvernement entre 1998 et 2005. Et paradoxalement, la « victoire » qu’ils ont emportée avec l’abandon définitif de l’électricité nucléaire décidé par Angela Merkel après la catastrophe de Fukushima, les a banalisés dans le champ politique. Ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller leurs troupes amorphes en lançant l’idée d’un jour sans viande dans les cantines publiques, ce qui devrait faire l’affaire de quelques marchands de würzschen grillées à la porte des écoles. À droite, le surgissement d’un parti anti-euro (Alternative pour l’Allemagne, AfD) avait provoqué quelques craintes à la CDU, et même au SPD, dont est issu le sulfureux Thilo Sarrazin, auteur d’un énorme best-seller néo-nationaliste. Ils ne semblent pas en passe de réaliser une percée suffisante pour les amener au seuil de 5% des suffrages ouvrant la porte du Bundestag.

La politique allemande demeure donc un jeu à quatre, dans lequel toutes les alliances possibles sont concevables en fonction des résultats électoraux : l’Allemagne politique est un club échangiste où tout le monde peut coucher avec tout le monde, mais tenue correcte exigée. De fait, toutes les combinaisons ont été testées, au moins au niveau des Länder et des grandes municipalités. Chaque parti est doté d’une couleur : noir pour la CDU/CSU, rouge pour le SPD (mais aussi pour Die Linke, vert pour les Verts, jaune pour les libéraux. Le land de Sarre est donc dirigé par une coalition dite «  jamaïcaine », non pas en hommage à Usain Bolt, mais parce que le gouvernement régional de Sarrebruck est dirigé par une coalition noir-vert-jaune (CDU-Verts-Libéraux), couleurs du drapeau de l’île caraïbe.

Les différences entre les partis sont donc affaire de nuances, d’inflexions, de polémiques marginales, plutôt que de chocs frontaux mis en scène par la dénonciation en bloc du projet de l’adversaire. Le SPD tente vaguement de se monter plus social en proposant la création d’un SMIC fédéral, alors que la tradition allemande repose sur la négociation salariale branche par branche. La CDU fait vibrer la fibre familiale avec des promesses d’allocations de mère au foyer, tentant ainsi de jouer sur ses valeurs chrétiennes, pourtant passablement édulcorées au fil du temps. Les libéraux du FDP (entre 5% et 6% des intentions de vote) se rappellent au bon souvenir des professions libérales qui constituent leur réservoir d’électeurs : pas d’impôts nouveaux, surtout s’ils servent à sauver la Grèce de la faillite ! Les Verts (13% à 15%) vont à la chasse au bobo urbain qui mange bio, roule en vélo, souffre le martyre avec les oies gavées pour produire le foie gras, et préfère le bon vieux charbon qui pue au diabolique nucléaire.

Au-delà des préférences esthétiques et rhétoriques de chacun, la configuration gouvernementale qui sortira des urnes ne changera pas grand-chose pour la France et pour l’Europe. Les socialistes français qui croient ou feignent de croire qu’une défaite de Merkel accouchera de la merveilleuse Europe solidaire dont ils rêvent se bercent d’illusions. Les fondamentaux allemands seront maintenus coûte que coûte.

Sur le plan géostratégique, la stratégie de la double alliance sera poursuivie: sécurité globale déléguée aux États-Unis, donc un budget militaire minimum pour l’Allemagne, sécurité énergétique négociée avec Moscou, Poutine ou pas Poutine – opération deux fois gagnantes car une bonne partie de la facture de gaz payée à Moscou est employée par une Russie qui redécolle à acheter des biens d’équipement allemands.

La même continuité devrait prévaloir à l’égard de l’Union européenne, la fermeté sur les principes se conjuguant à une relative souplesse dans leur application. Les principes sont connus : pas d’Europe des transferts ni de responsabilité partagée des politiques économiques des pays membres. Autrement dit, autant d’Europe que nécessaire à la bonne marche de l’économie allemande, mais refus obstiné d’assumer un leadership qui deviendrait vite une servitude, obligeant l’Allemagne à accepter, c’est-à-dire à payer, une relance européenne générale, impliquant des transferts de PIB des zones prospères vers celles qui souffrent. Que les chômeurs du Sud apprennent l’allemand et un métier honnête, et ils seront accueillis à bras ouverts. Le débat porte donc sur la plus ou moins longue longueur de la laisse qu’on laissera à Bruxelles ou à Francfort pour utiliser les fonds européens, en grande partie allemands (mais aussi français, on a tendance à l’oublier), destinés à colmater les brèches les plus dangereuses dans un édifice vermoulu.

Que cette politique soit menée par l’actuelle coalition CDU-FDP reconduite ou par une grande coalition intégrant le SPD n’est pas, on en conviendra, de nature à changer la face du monde. Encouragée par la faiblesse des dirigeants du FDP, Merkel a pris goût au pouvoir sans partage. Aussi préférerait-elle certainement accomplir son dernier mandat sur le mode « on prend les mêmes et on recommence ». Mais si les électeurs en décidaient autrement, elle fera avec les sociaux-démocrates – qui sortiront lessivés du scrutin, donc ne seront pas en position de lui mettre la pression. La chancelière l’a annoncé, ce mandat troisième mandat sera son dernier : en Allemagne, l’homme ou la femme politique part à la retraite plus tôt que le salarié lambda, obligé de trimer jusqu’à 67 ans. En réalité, peu importe de savoir qui gouvernera à Berlin. Avec Merkel ou après elle, il est certain que l’Allemagne choisira l’intendant avisé de sa puissance retrouvée.[/access]

 *Photo: Duncan Hull

De l’interdiction des armes chimiques au désarmement nucléaire

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paul quiles

paul quiles

Dans votre dernière tribune publiée dans Marianne, vous appeliez la communauté internationale à contraindre la Syrie à souscrire sans réserves à la Convention de désarmement chimique de 1993. Bachar-el-Assad a  déjà annoncé vouloir signer cette convention. Hormis faire gagner du temps au régime syrien, et réhabiliter en partie Assad, quel est l’intérêt d’une telle initiative ?

Dès le 28 août, j’ai demandé publiquement que la France, dépositaire du protocole de 1925 interdisant l’emploi des gaz de combat et initiatrice de la Convention de 1993 d’élimination de l’arme chimique, fasse entendre sa voix, en présentant rapidement une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait de demander, en complément de toute action pour sanctionner les auteurs du massacre de Damas et prévenir de nouvelles attaques chimiques, l’adhésion immédiate de la Syrie à la Convention de 1993[1. Cette convention, ratifiée par la quasi-totalité des Etats, à sept exceptions près, dont celle de la Syrie, impose à ses signataires de détruire tous leurs stocks d’armes chimiques, de renoncer définitivement à cette arme et de se soumettre à un mécanisme contraignant de contrôle  international sur place du respect des engagements pris.].

L’intérêt de cette initiative aurait été de relancer l’indispensable action diplomatique avec la Russie et la Chine, qui n’auraient plus pu opposer leur véto, sauf à apparaître comme cautionnant l’utilisation de l’arme chimique, alors qu’elles sont signataires de la Convention de 1993. La France se serait trouvée au cœur du dispositif politique de résolution du conflit syrien, au lieu de quasiment disparaître de la scène internationale après l’initiative du 9 septembre des Russes, rejoints immédiatement par les Américains.

Aujourd’hui, la priorité est certainement, comme le dit Hans Blix, ancien chef des inspecteurs de l’ONU en Irak, de « faire cesser les souffrances des populations civiles » et il faut souhaiter que la reprise des négociations politiques, malgré toutes les difficultés qui se présentent, le permettra.

Certes, mais on peut douter que la focalisation de la communauté internationale sur les armes chimiques soit la meilleure façon de procéder. En effet, Barack Obama et François Hollande ont fait des armes chimiques une « ligne rouge » à ne pas dépasser.  Or, si l’on additionne les morts des deux camps, la guerre civile syrienne a déjà fait plus de 100 000 morts. En quoi les exactions perpétrées de manière « traditionnelle » sont plus acceptables qu’un bombardement chimique ?

Selon les propos de Barack Obama[2. Barack Obama à Stockholm début septembre.], la « ligne rouge » a été tracée par « le monde ». C’est donc à l’ONU, qui est l’organisation que s’est donnée « le monde », d’apporter des réponses à ce crime. C’est ce qui est en train de se faire, après bien des hésitations et des contradictions dans les discours et les menaces. Ceci étant, vous avez raison, il serait indécent de considérer qu’il y aurait des victimes « acceptables » et d’autres qui ne le seraient pas. Néanmoins, le drame syrien montre à nouveau l’importance des traités internationaux destinés à empêcher l’utilisation des armes de destruction massive (biologiques, chimiques, nucléaires) et de celles qui visent surtout les civils (armes à sous-munitions, mines anti-personnel). Certains de ces traités concernant ce qu’on appelle (de façon un peu hypocrite) les « armes inhumaines » n’ont pas été signés par de grands pays[3. Traités d’interdiction des « armes inhumaines » :

– la Convention d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel, signée par 160 pays, entrée en vigueur en 1999. Une soixantaine de pays – notamment producteurs !- ne sont pas signataires (dont USA, Russie, Chine, Inde, Iran…) 10% des stocks ont été détruits.

– la Convention d’Oslo interdisant les armes à sous-munitions, signée par 112 Etats (sauf USA, Russie, Chine, Israël, Inde, Pakistan), entrée en vigueur en 2010.

– le traité interdisant la fabrication et le stockage des armes chimiques.

. Le protocole de Genève (1925) interdisait l’utilisation des armes biologiques et chimiques et des gaz asphyxiants. Les USA ne l’ont ratifié qu’en 1975 !

. La mise au point, le stockage et l’utilisation des armes biologiques ont été interdits par la Convention de 1972, signée par plus de 50 Etats, ratifiée par la France en 1984, par l’URSS et les USA.

. La Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction a été signée à Paris le 14 janvier 1993. Le traité est entré en vigueur le 29 avril 1997. Il a été ratifié par 189 Etats, sauf 7 (Syrie, Egypte, Angola, Corée du Nord, Soudan du Sud, Israël, Birmanie). L’OIAC, organisme de vérification dont le siège est à La Haye, a pour mission de vérifier la bonne application de l’accord. Tous les stocks déclarés n’ont pas encore été détruits, mais les Etats ont pris des engagements concernant le calendrier de destruction.]et il serait utile de faire un bilan complet de la situation et de prendre toutes les mesures susceptibles d’éviter de nouveaux drames.

À entendre Laurent Fabius, l’impuissance de la communauté internationale face à l’usage des armes chimiques en Syrie adresserait un message d’impunité à l’Iran pour poursuivre son programme nucléaire. Les armes chimiques syriennes et le programme nucléaire iranien sont-ils vraiment liés, comme l’affirment le quai d’Orsay et certains néoconservateurs américains ? Le dialogue et la discussion ne sont-ils pas des voies plus constructives pour détacher Téhéran de Damas ?

Il faut arrêter de tout confondre ! L’Iran cherche à l’évidence à développer l’enrichissement de l’uranium. Mais où est le « seuil » entre le nucléaire civil et militaire ? L’approche actuelle n’est pas la meilleure. Les sanctions pénalisent plus le peuple iranien que ses dirigeants, qui considèrent, comme les Français, que la maîtrise de l’armement nucléaire est un signe de puissance. Contrairement aux dirigeants qui ont joué sur cette perspective (Ahmedinejad, Ali Khamenei…), le président nouvellement élu, Hassan Rohani, paraît plus « modéré ».

Les propos de ce dernier il y a quelques jours et l’attitude de Barack Obama à son égard montrent que les choses sont en train de changer. Il n’est plus impossible de penser qu’une négociation pourrait avoir lieu, pour autant que les Américains mais aussi d’autres acteurs, comme Israël, acceptent des mesures de désarmement. Il faut poursuivre le projet de création d’une « zone exempte d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient, demandé par la conférence d’examen du Traité de Non-Prolifération nucléaire. Certains, dont les Américains, prétendent que l’instabilité de la région empêche tout arrangement de ce type. Mais un tel accord serait précisément créateur de stabilité. Si on parvenait à une interdiction de l’arme chimique dans la zone, comme le fait espérer le récent accord sur la Syrie, une dynamique favorable pourrait être enclenchée.

Aujourd’hui vous ne militez pas seulement contre les armes chimiques mais aussi et surtout pour le désarmement nucléaire. Pourtant, vous avez été ministre de la Défense pendant la Guerre froide (1985-1986), où la dissuasion nucléaire était la garantie de la paix. Pourquoi cette évolution ? Est-il souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement « dénucléarisé » ?

C’est vrai, j’ai évolué. En 1985, lorsque je suis devenu ministre de la Défense, nous étions effectivement dans la période de la Guerre froide. Chaque partie menaçait l’autre de destructions massives, de manière à la dissuader de toute action militaire directe. La théorie de la dissuasion pouvait alors justifier l’armement nucléaire, encore que cela soit discutable et il faut bien voir, avec le recul, le délire auquel cela a conduit, notamment avec la folle course aux armements (70 000 ogives nucléaires au début des années 90, de quoi détruire plusieurs fois la planète !)

Depuis, j’ai constaté que les doctrines avaient souvent changé entre 1945, date des premières bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki et 1989, fin de la Guerre froide. On nous disait à chaque fois qu’il s’agissait de répondre à des nécessités présentées comme évidentes.

Par la suite, j’ai découvert que la dissuasion aurait pu échouer et que, par exemple, nous sommes passés très près d’une apocalypse nucléaireen 1983. William Perry, ancien ministre américain de la défense, qui souhaite maintenant le désarmement nucléaire, expliquait dans une récente et passionnante tribune (ignorée en France) les catastrophes qui ont failli se produire à plusieurs reprises avec l’armement nucléaire.

Le langage de la dissuasion m’est apparu comme un discours qui intoxique les dirigeants eux-mêmes. J’ai vu dans les décisions relatives aux systèmes d’armes, notamment nucléaires, l’effet d’un complexe militaro-industriel, déjà dénoncé par Eisenhower en 1961 lorsqu’il a quitté la Maison Blanche. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’un complot, mais d’un système. Les industriels veulent des commandes. Les techniciens, les chercheurs et les conseillers défendent leurs travaux et leurs théories. Les militaires demandent des armes toujours plus puissantes. Faute de débat public contradictoire, tous ces acteurs persuadent les décideurs que leurs solutions sont les seules possibles.

Si j’avais quelque doute sur la pertinence de ma position, je serais conforté par le nombre élevé de personnalités ayant exercé de hautes fonctions au niveau international dans le domaine de la défense ou des affaires étrangères – responsables politiques, anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, généraux- qui se prononcent dans ce sens. Ils ont eu à connaître de près le développement de l’arme nucléaire et ils ont même été associés  à l’élaboration des doctrines changeantes de son utilisation. Leur engagement n’est pas anodin et je suis fier de me retrouver à leurs côtés dans ce combat pour un monde plus sûr, débarrassé d’une arme qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, pourrait faire disparaître toute vie de la planète.

A ceux qui doutent qu’il est – pour reprendre vos termes- « souhaitable ou même possible de viser à long-terme un monde entièrement dénucléarisé », je conseille simplement de lire les livres que je viens de publier et qui répondent positivement et en détail à cette interrogation.

« Nucléaire, un mensonge français » (Editions Charles Léopold Meyer) ;

« Arrêtez la bombe ! », avec le Général Norlain et Jean-Marie Collin (Editions du Cherche Midi)

*Photo: Parti socialiste

Riolo censuré : À quand une loi contre le blasphème footballistique?

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Du 18 au 20 octobre aura lieu la fête du livre de Saint-Etienne. Parmi les invités de cet événement, on citera notamment Daniel Foenkinos, Bernard Pivot et François Bégaudeau. Le journaliste et écrivain Daniel Riolo, que nous avions interrogé en juin dernier , devait aussi participer à la fête stéphanoise du livre. Mais il a été soudainement désinvité par l’organisatrice, sur demande expresse du maire de la ville. Quel est donc le crime commis par Riolo qui lui vaut d’être interdit de salon ? Ce sont deux ou trois tweets commentant ironiquement la piteuse élimination des Verts en tour préliminaire de coupe d’Europe contre le club danois d’Esjberg. L’édile socialiste Maurice Vincent justifie ainsi cette décision : le journaliste aurait offensé les citoyens de sa bonne ville et sa sécurité ne serait pas assurée à la fête du livre. L’affaire a même été évoquée en conseil municipal puisque l’ancien joueur Patrick Guillou, aujourd’hui consultant télé et citoyen de la ville, a interrogé le maire, lequel a réitéré ses arguments.

Que sa décision piétine la liberté d’expression ne semble pas gêner le maire de Saint-Etienne. La sécurité du journaliste a bon dos. Elle cache mal le souci premier de Maurice Vincent, les élections municipales qui approchent. Que ne dirait-on pas en ville si le premier magistrat ne défendait pas l’honneur de ses habitants-supporters ainsi offensés ? On pourrait lui répondre que faire de sa ville un laboratoire de la censure ne serait pas inscrit à l’actif de son bilan.

Nous en appelons solennellement à Bernard Pivot, ami de la liberté, supporteur des Verts et féru utilisateur du réseau twitter. L’ancien animateur d’Apostrophes, qui  vient  présenter son livre Les tweets sont des chats, ne peut rester insensible à cette situation ridicule, qui fait honte à la cité forézienne. Informé de cette affaire, nous ne doutons pas qu’il se joindra à nous pour réclamer que Maurice Vincent revienne à la raison.

Manif pour tous : Quand la France s’éveillera…

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manif pour tous bilan

manif pour tous bilan« Au printemps, ils étaient des centaines de milliers dans les rues de France contre le mariage pour tous. Combien sont-ils encore aujourd’hui à adhérer aux valeurs de La Manif pour tous ? » s’interrogeait le Huffington Post il y a quelques jours alors que le mouvement lançait ses premières universités d’été en même temps qu’une campagne d’adhésion. Quelques mois plus tôt, c’est une Christine Taubira manifestement excédée et pour le moins inquiète qui, s’adressant à un veilleur de la place Vendôme venu à sa rencontre, y allait de sa petite pique : « Quand allez-vous donc vous arrêter ? Dans 10 ans, dans 20 ans, vous manifesterez encore ? ». La loi sur le Mariage pour tous devait être une formalité, elle aura été tout l’inverse, réveillant une France invisible qui était jusque-là reléguée au rang des étoiles mortes, de celles qui ne réagissent plus. Ce phénomène inédit est désormais sous la loupe des observateurs politiques. L’irruption terminée, le volcan s’est-il rendormi ou le magma continue-t-il sa fusion ?

Dans un ouvrage détonnant, deux confrères du Figaro, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville tentent de décortiquer les dessous de cette « révolution des valeurs ». Des prémices de l’aventure à son apothéose, des énormes mouvements de foule aux lendemains de la défaite, les deux journalistes racontent avec précision et sans complaisance l’incroyable épopée d’un soulèvement auquel personne ne croyait. La Manif pour Tous trouve ses fondements bien avant l’arrivée des socialistes au pouvoir, du temps du quinquennat précédent lorsque Nicolas Sarkozy tentait de promouvoir une « laïcité positive » et d’allier libéralisme et conservatisme. Mais le spectre de l’analyse ne s’arrête pas là. Il y a la place de l’Eglise et des catholiques en France (cette fameuse génération JMJ initiée par Jean-Paul II et entretenue par Benoit XVI), les conceptions radicalement opposées de la société entre les hérauts du progrès qui ont prêté allégeance au « testament de Ferrand[1. Du nom du fondateur et Président du think-tank Terra Nova, décédé l’année dernière] » et les tenants du réel ; les partis politiques aussi, les associations, ces hommes, ces femmes, connus ou inconnus qui, dans l’ombre ou la lumière, ont  tenu les ficelles de ces longs mois de contestations.

À l’heure du bilan, ce livre est le premier à émettre des hypothèses sans toutefois s’autoriser à qualifier un mouvement polymorphe que ni la sociologie, ni la politique ne sont parvenus à faire entrer dans leurs catégories. Sur ce point, Trémolet de Villers et Stainville insistent : Ce n’est pas un Mai 68 à l’envers (« Où sont les pavés, les grillés arrachées, les blessés et les morts ? »), ce n’est pas plus la reconstitution des ligues (« Y a-t-il un évêque, un général, un tribun populiste dans lequel les manifestants placent tous leurs espoirs ? »), ni même la réincarnation de Solidarnosc (« François Hollande n’est pas Jaruzelski ») mais le sursaut d’une génération qui trente ans plus tôt était à peine née pour entendre une voix slave scander « N’ayez pas peur » et qui se dresse désormais contre un système dans lequel elle ne se reconnaît pas. Des jeunes qui ont « tourné le dos à Plus belle la vie et à la réalité virtuelle […] et qui songent à Antigone et aux gamins de la Rose blanche […] qui vont puiser chez Saint-Exupéry, chez Camus, chez Bernanos […] qui se souviennent de Walesa, de Vaclav Havel ».

Au fil des pages, bon nombre d’hommes politiques reconnaissent qu’ils devront composer avec cette nouvelle donne et qu’un réexamen de la loi Taubira serait pour eux un passage obligé s’ils entendaient agréger les voix et réconcilier les Français. Ils savent aussi qu’ils auront à répondre de leur opinion sur bien d’autres sujets, à commencer par la PMA et la GPA. Au sein même de la gauche, certains ont consenti à un examen de conscience que les deux auteurs ont consciencieusement retranscrit. Car si le passage de la loi a été une victoire pour le camp du progrès, elle n’est que de courte durée. Le retournement culturel, au sens gramscien du terme, est en marche et qui sait si un jour il ne viendra pas inverser l’ordre établi par les élites culturelles depuis plus de quarante ans ? Conscient de la victoire légale mais de la défaite réelle, Jean-Christophe Cambadélis, en oiseau de mauvaise augure, ose une comparaison phénoménale: « On avait appelé la génération SOS racisme “Génération morale”, on pourrait appeler celle de la Manif pour tous “Génération identité”. »

Quoiqu’on en pense, il y a au moins deux bonnes raisons de lire ce livre. D’abord parce qu’il est le premier à reprendre une épopée qui imprimera sans aucun doute une partie de l’avenir. Ensuite et surtout parce qu’on y retrouve des noms qui sentent bon les copains : Frigide Barjot, Basile de Koch, Marc Cohen, Jacques de Guillebon, et bien sûr la patronne. Quand on vous disait que Causeur était au centre de tout…

Et la France se réveilla, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville, Toucan, 2013.

Autodéfense : la doctrine du double effet

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atodefense moyen age

atodefense moyen age

Nombreux sont nos camarades de Causeur qui se posent à l’unisson des Français la question de l’heure : a-t-on le droit de se faire justice soi-même, et dans quel cas ? A-t-on le droit de se défendre seul ? Et surtout, le peuple et la patrie en général, c’est-à-dire le bien commun, y gagnent-ils ? Le problème est épineux et l’on aurait tort de le traiter par-dessus la jambe, soit que l’on tienne pour acquis le monopole d’Etat de la violence, soit que l’on vante minarchiquement l’axiome « un homme, un fusil » ; soit encore que dans un pacifisme (bêlant, cela va sans dire) de mauvais aloi, l’on croie pouvoir se débarrasser du souci en regardant ailleurs.

Pour trancher ce cruel dilemme d’une nation en voie de désintégration avancée, l’on aurait tort d’oublier la sagesse des siècles, et notamment la finesse de la philosophie morale.

Il était ainsi une fois, au siècle de Saint Louis, un frère prêcheur si gros et si taciturne qu’on le surnommait le bœuf muet. Derrière son apparence bonhomme, ce rital immigré à la Sorbonne cachait pourtant quelques ressources de génie et avait déjà résolu notre problème en proposant ce que l’on nomme depuis la doctrine du double effet. S’agissant d’un mec des siècles obscurs du temps des cathédrales, il n’en faut pas trop demander à son esprit lourd. Voici pourtant comment il racontait sa petite histoire : il arriva, comme souvent alors selon les livres de notre bonne République, qu’un monastère fut attaqué par des brigands. Il était interdit par nature aux moines de se battre, il leur fallait donc se laisser massacrer. Mais, et c’est là que ça se corse, il se trouvait aussi que le monastère abritait des enfants, non pour servir au plaisir des moines, je vous vois venir, mais parce qu’ils s’y étaient réfugiés. Nos moines pouvaient-ils laisser massacrer benoîtement avec eux ces innocents ? Certes non. Pourtant, il fallait balancer aussi que, suivant le principe – chrétien – selon lequel toute vie est sacrée, celle des brigands ne l’était pas moins que celle des lardons. Nos bons apôtres se trouvaient ainsi placés devant le problème d’apparence insoluble suivant : à se défendre, ils espéraient un effet bon – sauver la vie des enfants – et risquaient un effet mauvais – prendre la vie des brigands.

Le docteur angélique résolut donc ainsi la quadrature du cercle : ces moines devaient sortir tout ce qui leur pouvait servir d’armes, et les brandir vers les brigands. Ils n’avaient pas le droit d’attaquer les brigands, mais ils pouvaient pointer leurs armes de fortune de telle sorte que si les brigands attaquaient ils risquassent de s’y empaler. Le risque était alors pris par les seuls brigands, qui pouvaient toujours s’y soustraire en renonçant.

La morale de l’histoire, c’est qu’il est parfois justifié de produire une conséquence mauvaise si elle est seulement un effet secondaire de l’action, et non pas intentionnellement recherchée. Sous les conditions suivantes : le bon effet doit résulter de l’acte et non du mauvais effet ; le mauvais effet ne doit pas être directement voulu, mais doit être prévu et toléré ; et le bon effet doit être plus fort que le mauvais effet, ou bien les deux doivent être égaux.

Ainsi donc, rien n’interdit aux gens de la bonne ville de Croix, banlieue résidentielle de Roubaix paraît-il, de brandir chandeliers pointus, couteaux de cuisine, fourches et autres sextoys en direction du Rom qu’ils croisent dans leur jardin. Mais nullement de lui porter l’estocade. Tout ceci excluant naturellement, selon les normes du Concile de Latran II de 1139, l’emploi d’arquebuses et d’armes à feu. À moins que le voleur de poule n’accroche accidentellement la gâchette.

*Photo:Emmanuelle Nater

La Calomnie dans l’air

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basile koch barjot

basile koch barjot

Depuis six mois, l’air de la Calomnie est volontiers repris en chœur un peu partout contre nous, ès-qualités supposées de tricheurs, profiteurs et « voleurs de la République ».
Si pendant tout ce temps, nous avons gardé le silence sur le fond du dossier (cf. notre Lettre à la presse sur causeur.fr), ce n’est pas par plaisir, ni surtout dans la nature d’un de nous deux ; c’était à la demande de notre avocat. Il souhaitait, assez légitimement de son point de vue, réserver la primeur de ses conclusions à la justice. Désormais, en attendant la décision de celle-ci, nous pouvons donc dire notre vérité.
La Régie Immobilière de la Ville de Paris, c’est-à-dire la Mairie, réclame à grand renfort de publicité notre « expulsion immédiate », ainsi que celle de « tous les occupants » (nos deux enfants), du logement que nous occupons sans trouble depuis vingt ans.
L’affaire est pleine de vide, et doublement absurde : non seulement l’« urgence » de cette assignation date d’il y a vingt-sept ans, mais elle est sans objet.
– Contrairement à ce qu’a affirmé  un peu vite la RIVP, la domiciliation de la Sarl Jalons à notre adresse n’a rien de clandestin. Elle s’est faite dès l’origine avec l’autorisation écrite de notre bailleur,  jamais  remise en cause depuis par le moindre courrier – recommandé ou pas.
– Quant à la prétendue « sous-location  d’une partie de notre logement à la société Jalons », pour y exercer des « activités commerciales », aucun commencement de preuve n’est apporté à cette allégation, et pour cause.  Ni stockage, ni « réception de clientèle » : la « ruche commerciale » Jalons n’est que pure fiction, comme en atteste de façon imagée le constat d’huissier effectué chez nous, et comme le savent d’ailleurs tous les gens qui sont venus nous voir depuis vingt ans, journalistes ou simples civils.
Présomption de culpabilité
La seule vérité, dans ce dossier, c’est l’avocat de la RIVP qui l’a lâchée inopinément à l’issue de l’audience : l’élément déclencheur de toute cette procédure, dit-il selon Libération, c’est  « la médiatisation » de Frigide Barjot, ex-égérie de la Manif pour tous ».
Comme ça au moins, c’est clair : la mauvaise querelle qu’on nous cherche sous prétexte de litige civil est bel et bien politique – contrairement à ce que nous avaient chanté tout l’été la Régie et ses commanditaires. L’aveu est beau, mais le mal est fait ! Entre-temps, la rumeur visant à nous faire passer pour des escrocs en couple organisé a été relayée et amplifiée par des médias mal intentionnés, ou simplement paresseux.
En présentant comme des faits avérés les accusations portées contre nous, une certaine presse nous a tout simplement condamnés avant jugement. Et sur le net, ce mauvais traitement s’est transformé en un déferlement de haine aussi violente qu’aveugle. La guillotine 2.0 est arrivée ! Certes, nous ne sommes pas les premiers à la tester, ni sûrement les derniers. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle ne coupe que les têtes virtuelles.
Faute de décapitation, il faut voir les chapeaux qu’on nous fait porter. Et surtout, comme dit Barjot, « il faut les voir portés ».
Délit d’opinion, présomption de culpabilité – et cette ultime étiquette, collée sur toutes les autres, de nouveaux Thénardier… Cette affaire nous aura coûté cher en fait d’e-réputation et, si ça se trouve, c’est pas terminé ! Merci qui ? Merci madame la RIVP, merci monsieur Delanoë… En espérant qu’on n’oublie personne.