Alain Juppé, normalien et agrégé de lettres qui eut un temps la tentation de Venise, ne goute guère la culture. De fait, on n’associe jamais son nom à la littérature, au rock, au théâtre ou à l’art contemporain. Juppé se moque de la culture, et c’est parfaitement son droit. Le « meilleur d’entre nous » s’intéresse à la politique nationale, à la diplomatie, à l’économie, bref à des sujets sérieux, dignes de son statut d’ancien premier ministre. Au fond, Juppé ne rêve plus que de l’Elysée.

En attendant d’accomplir — ou pas — le rêve de sa vie (il aura tout de même 72 ans en 2017), Juppé se morfond à Bordeaux, où il sera encore candidat à sa propre succession en 2014. J’ai la chance depuis quelques années d’habiter cette ville, et d’observer de près la « politique culturelle » de son inamovible premier magistrat. C’est un spectacle fascinant qui mérite qu’on s’y arrête un instant.

Pour moi qui viens de Paris, débarquer en Province était un saut dans l’inconnu. Les snobs me prédisaient l’enfer, le néant culturel, et un retour rapide dans les limites du périphérique, cette frontière de monoxyde de carbone qui sépare l’élite des ploucs. Je n’en croyais pas un mot. A mes yeux, Bordeaux était — sans remonter à Montesquieu et Mauriac—, la ville où Philippe Djian avait écrit ses meilleurs livres, le jardin du rock de Noir Désir ou de Kid Pharaon, la terre du surf, de la bonne bouffe et du vin.

Je ne me trompais pas. Bordeaux est tout cela et mieux encore : une ville dynamique, rock n’roll[1. voir l’excellent livre Bordeaux Rock(s) de Denis Fouquet, sur l’histoire de l’underground bordelais des années 60 à nos jours (éditions du Castor Astral).],bourrée d’étudiants de tous horizons, qui ne demande qu’à sortir de la torpeur bourgeoise dans laquelle elle baigne depuis les années Chaban-Juppé. Tout le problème de Bordeaux tient dans ce paradoxe : sa population est curieuse, assoiffée de manifestations de qualité, et sa politique culturelle municipale ultra conservatrice n’est qu’une triste succession de mauvais choix et d’échecs retentissants. Les musées de la ville sont de magnifiques coquilles vides (le site du CAPC, le musée d’art contemporain, est une merveille architecturale), qui enchainent les expositions mortifères. La faute a des moyens insuffisants en ce qui concerne le Musée des Beaux-Arts et le Musée des Arts Décoratifs, et à une curatrice sans imagination au CAPC, où il n’y a jamais un chat. Le Musée d’Aquitaine, pourtant le plus visité de la sixième ville de l’hexagone, pointe péniblement à la cinquantième place au classement des musées les plus fréquentés de France ! Pour Alain Juppé et son équipe, les choses sont simples : la culture c’est le Grand Théâtre, et rien d’autre. 20 millions d’euros lui sont alloués, soit l’essentiel du budget culturel annuel de la ville. Le maire et ses adjoints ont leurs habitudes dans ce théâtre à l’italienne de 1000 places, dédié principalement à l’opéra et à la danse, que seule la grande bourgeoisie d’Aquitaine a les moyens de fréquenter. Le message est limpide : Tu es jeune et fauché ? Casse-toi au multiplex, il y a « Boule et Bill » en 3D…

Le reste de l’enveloppe budgétaire est saupoudrée de manière aléatoire, sans vision globale, et sans volonté de briser les codes éculés de la culture institutionnelle la plus ringarde en vogue depuis la décentralisation. Les ravages causés dans l’hexagone par les spécialistes de « l’ingénierie culturelle » (en clair « l’art de dépenser l’argent public en se vautrant dans le culturellement correct mollement branché ») n’épargne évidemment pas Bordeaux. Prévenu du ras le bol de la population et des artistes locaux, Monsieur le Maire frappe du poing sur la table il y a quelques années et cède aux propositions de ses conseillers : Bordeaux aura sa biennale d’Art Contemporain, « Evento ». Taddaaa ! On allait voir ce qu’on allait voir ! On a vu, malgré des moyens financiers colossaux, deux flops monumentaux (en 2009 et 2011) qui font encore rire (jaune) les bordelais. Avec un budget de 4,2 millions d’euros, et sous la direction artistique de l’italien Pistoletto (l’homme de « l’arte povera », l’art modeste, ca ne s’invente pas !), la dernière édition d’Evento a vite été rebaptisée « Eventé » par une population atterrée par la nullité globale de la manifestation. Dix jours de rien, de vent, éparpillé aux quatre coins de la ville. Le public, qui n’aime pas qu’on le prenne pour un idiot, est resté chez lui. Droit dans ses mocassins, Juppé déclarait en faisant le bilan de cet accident ingéniero-culturel : « Le constat est positif puisque la couverture médiatique a été confortable » (ca fait cher la chronique dans Art-Press et la notule dans Libé !), avant qu’un de ses lieutenants particulièrement inspiré n’ose la comparaison avec le Festival d’Avignon.

Dans un éclair de lucidité, Juppé a décidé de se donner du temps avant d’infliger Evento 3 à ses administrés. Comme l’a déclaré sans rire son adjoint à la culture le Dr Ducassou, récitant sans doute une fiche de « l’Ingénierie Culturelle pour les Nuls » : « Pour l’avenir d’Evento, nous devons mener une réflexion où l’artiste devient médiateur ». Au secours…

Avant d’en avoir fini avec ces petits enjeux locaux sans conséquences (vivement l’Élysée !), Alain Juppé poursuit sa vaine politique du prestige, de la communication et de l’entre-soi. Bordeaux vient de s’offrir un auditorium flambant neuf, et aura bientôt sa grande salle de concert de type Zénith pour accueillir confortablement Yannick Noah ou la tournée « Stars 80 ». En attendant, les musiques actuelles, et les cultures « underground » au sens large, n’ont pas droit de cité.  À Bordeaux, comme dans beaucoup de villes françaises, de droite ou de gauche, il est urgent de remettre en cause cette vision périmée de la culture institutionnelle qui ne satisfait que ceux qui encaissent les subventions. Il faut plus de démocratie et de transparence dans les choix. Il y a de la place pour une culture audacieuse, exigeante et pertinente qui s’adresse à tous. Une grande exposition qui n’attire personne (on entendait les mouches voler pendant la faiblarde rétrospective Michel Majerus au CAPC) est une exposition ratée. Un maire aussi étanche au bon sens, et qui ignore à ce point les aspirations de la jeunesse devrait passer la main, ou à défaut faire son mea culpa. Le tram et l’aménagement des quais ne peuvent plus servir de cache-misère : Bordeaux mérite une culture à la hauteur. C’est une question de choix, pas de moyens financiers.

Après dix-huit ans d’un règne sans partage, la colère monte contre un Juppé qui semble de moins en moins concerné et bien mal conseillé. Pas sûr qu’il gagne à Bordeaux en 2014. « Le plus étonnant c’est qu’il pourrait quand même passer, regrette un connaisseur du dossier. Trop de bordelais se sont résignés. L’inertie est terrible. C’est le syndrome de Stockholm : on s’habitue au pire ».  S’il venait néanmoins à perdre sa ville, il ne fait guère de doute que c’est la culture qui aura eu la peau du « meilleur d’entre nous ». Pour un homme qui s’en moque, ce serait ballot.

*Photo : RG1033. Cour de l’Hôtel de ville de Bordeaux

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David Angevin
est romancier, journaliste, et tennisman amateur. Dernier roman paru est romancier, journaliste, et tennisman amateur. Dernier roman paru : ADRIAN, HUMAIN 2.0, éditions Naïve.