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Chine : les pékins font la loi

Chine : les pékins font la loi

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L’indépendance de la Justice est évidemment l’un des premiers attributs d’un pays démocratique. Indépendance à l’égard des pressions d’en haut – que nous autres Français passons notre temps à dénoncer –, mais aussi à l’égard des passions d’en bas. Lorsque la foule en furie s’apprête à lyncher un suspect, dans la vraie vie ou dans les médias, le représentant de la loi doit être en mesure de lui offrir un refuge, quand bien même ce serait la prison, parfois pour lui sauver la vie, toujours pour lui offrir le bénéfice d’un procès aussi équitable que possible. C’est ainsi que se manifeste la civilisation dans les bons westerns. « La colère des hommes n’accomplit pas la justice de Dieu », nous apprend la Bible, et chacun sait que tout bon shérif a une Bible dans une main et un fusil dans l’autre, deux bons moyens d’entraver le déchaînement de la violence populaire. Cette conception n’était pas tout à fait celle de Mao qui, dans son cercueil de cristal, semble aujourd’hui retrouver une nouvelle jeunesse post-mortem. Non seulement Xi Jinping, nouveau patron de la République populaire de Chine, le cite volontiers, mais on dirait qu’il applique scrupuleusement certains de ses préceptes. Le 23 mai 1958, à l’orée de son très regrettable Grand Bond en avant, et après les vastes purges de sa première campagne anti-droitiste, Mao incitai le parti à « suivre le peuple », afin que le peuple suive ensuite le parti.

C’est ce que semble faire aujourd’hui Xi Jinping dans le cadre d’une vaste campagne anti-corruption qui frappe de façon féroce un nombre toujours plus important d’officiels et d’hommes d’affaires chinois et, de plus en plus fréquemment, étrangers. [access capability=”lire_inedits”] La dénonciation des corrompus, sport traditionnel en Chine, a pris ces dernières années une ampleur impressionnante. Le peuple chinois se livre sur Internet à des chasses à l’homme spontanées, souvent couronnées de succès. Prenons, parmi beaucoup d’autres, l’exemple du fonctionnaire Yang Dacai. Il y a quelques mois, sa vie a basculé pour la seule raison qu’une photo le montrait souriant sur le site d’un accident de la route particulièrement meurtrier. S’en est suivie une véritable traque numérique, qui s’est encore emballée lorsque des internautes ont déniché des photos sur lesquelles il arborait des montres coûteuses. Ces photos ont été présentées au public en guise de preuves de la corruption du malheureux, preuves validées au coursd’un procès expéditif qui s’est conclu par la condamnation à quatorze ans de prison du prévenu. Quatorze ans pour un sourire malvenu…Il y a là quelque chose de troublant :on croit que la Chine vit sous la férule d’un régime fort, où la société civile et l’opinion publique sont muselées. Or, la Justice y est encore plus perméable à l’opinion que dans nos contrées, et l’autorité de la chose jugée y est souvent bousculée. Ces dernières années, nombre de procès ont été rouverts sous la pression populaire– ou plus exactement sous la pression du Web et des réseaux sociaux, un peu vite considérés comme la nouvelle vox populi.

Des condamnés ont été rejugés, parfois parce que les internautes trouvaient la sanction trop sévère, le plus souvent parce qu’elle leur paraissait trop clémente. Comment expliquer cette façon d’en remontrer aux puissants, de la part d’une population qui passe pour soumise aux yeux des étrangers ? Juste indignation d’un peuple attaché à l’honnêteté de ses dirigeants ? Peut-être. Dans une veine moins lyrique et dans un contexte où la forte croissance se traduit par une hausse vertigineuse des inégalités, il est possible qu’il entre aussi dans cet empressement justicier de la foule chinoise une bonne dose d’envie et de ressentiment. Marx n’imaginait pas que sa description de l’impasse où le culte de la croissance conduit le monde moderne s’appliquerait à une Chine formellement communiste :« Une maison peut être grande ou petite, tant que les maisons environnantes sont petites elles aussi, elle satisfait à tout ce qu’on exige socialement d’une maison. Mais s’il s’élève à côté de la petite maison un palais, voilà que la petite maison se ravale au rang de la chaumière. La petite maison est alors la preuve que son propriétaire ne peut être exigeant ou qu’il ne peut avoir que des exigences très modestes. Et au cours de la civilisation, elle peut s’agrandir tant qu’elle veut, si le palais voisin grandit aussi vite ou même dans de plus grandes proportions, celui qui habite la maison relativement petite se sentira de plus en plus mal à l’aise, mécontent, à l’étroit entre ses quatre murs. » Qui niera que l’envie soit un moteur du capitalisme ?Pour les médias et les sinologues occidentaux les plus optimistes, la campagne anticorruption est le signe que la Chine change ou qu’elle veut changer, qu’elle se voue à la réforme, et qu’un État de droit à l’occidentale est en train d’y émerger. Le Monde par exemple, a voulu voir dans la possibilité accordée à Bo Xilai, rival politique de Xi Jinping, de s’exprimer au cours de son procès, et dans la reprise de ses déclarations dans les médias, le signe encourageant d’une« transparence inédite » du régime chinois. Quoi qu’en pensent chez nous les nombreux adeptes de cette supposée vertu démocratique, qui fait bon marché de la protection de la vie privée, le voyeurisme généralisé n’a pas grand-chose à voir avec des réformes de fond susceptibles de faire progresser les libertés publiques.

D’autres estiment que cette campagne n’est qu’un moyen, pour le nouveau pouvoir, de se débarrasser d’opposants gênants. Pas faux, sans doute, mais un peu court. La corruption en Chine est un problème systémique qui touche tous les secteurs et tous les échelons de la société. En livrant à la vindicte populaire un certain nombre de victimes expiatoires, le pouvoir chinois ne cherche pas à régler le problème, ce qui impliquerait la mise en place de contre-pouvoirs indépendants du Parti communiste et donc la fin de sa juteuse mainmise sur la société. Il se contente de reprendre à son compte les affects populaires afin de « contenir » − dans les deux sens du mot contenir − la violence du peuple chinois. Tout cela aboutissant à cette curieuse justice stato-médiatique, où les suspects menottés et affublés d’une tunique orange, manifestement inspirée des uniformes de Guantanamo, se livrent avant même leur procès à de longues confessions à la télévision publique, qui réalise ainsi de gros scores d’audience. Le 1er septembre, la commission de discipline du Parti a même annoncé l’ouverture d’un site internet où chaque Chinois peut dénoncer anonymement les faits de corruption dont il croit avoir connaissance. Tout en condamnant les « rumeurs sans fondement » qui se propagent sur Internet et ne seraient pas sans rappeler, selon le magazine officiel Recherche de la vérité, les posters anonymes de dénonciation de la Révolution culturelle. Le maoïsme et les nouvelles technologies: tous les ingrédients sont en effet réunis pour un grand bond en arrière.[/access]

*Photo : Xie Huanchi/AP/SIPA. AP21474441_000010.

Octobre 2013 #6

Article extrait du Magazine Causeur


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